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Les guêpes ­— séries 3 & 4 cover

Les guêpes ­— séries 3 & 4

Chapter 28: Juillet 1843.
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About This Book

A sequence of short, sharp essays and aphorisms that employ wit and irony to probe contemporary manners, literary life, and political practices. The pieces mix playful addresses to prominent cultural figures with trenchant criticisms of public institutions, reflections on national temperament, and vivid everyday observations. Tone shifts between gentle anecdote and biting satire, and the work alternates epigrammatic one-liners, descriptive sketches, and moral commentary to provoke reflection while lampooning hypocrisy and pretension.

Le déluge.—On demande une famille honnête.—Suppression du mois de mai.—La rançon du mois de mai.—Plus de mal de mer!—Opinion de madame Ancelot sur une pièce de madame Ancelot.—Les douaniers de M. Greterin.—Utilité de la langue latine pour une profession.—M. le préfet de police faisant de la popularité.—La liste civile.—Les hommes du pouvoir et le peuple.—Le jury.—Les circonstances atténuantes.—Le bagne.—Brest.—Le duc d’Aumale.—Noble impartialité des journaux.—De la liberté des cultes en France.—M. Fould.

SAINTE-ADRESSE.NORMANDIE.—Au moment où j’écris ces lignes,—une chose paraît complètement évidente;—c’est que le ciel veut, par un nouveau déluge, en finir encore une fois avec le genre humain.—Si la chose ne va pas plus vite, c’est que Dieu n’a pas encore pu trouver une famille de justes à préserver—une famille de justes comme celle de Noé;—une famille de quatre justes dont un gredin.

La composition de l’arche sera cette fois soumise à des modifications;—il est parfaitement inutile d’y mettre un cheval,—espèce prochainement inutile et tombée en désuétude,—et dont le nom seul restera comme mesure de puissance pour exprimer la force des machines—en attendant que de nouveaux perfectionnements apportés à la vapeur et aux machines fassent éprouver le même sort à l’homme,—ce qui est déjà fort bien commencé en Angleterre et promet de s’établir en France.

En effet, qu’est-ce qu’un ouvrier aujourd’hui? une machine qui n’est pas même de la force d’un cheval, et qu’il faut alimenter avec du pain, avec du vin, avec de la viande,—tandis qu’on a de si bonnes machines qui ont la force de trois cents—de quatre cents, de mille chevaux, et qui ne mangent que de la tourbe!—L’homme avant peu deviendra un simple encombrement,—un préjugé.

Dieu, instruit par son premier déluge,—se gardera bien cette fois d’ordonner à la famille préservée de faire entrer dans l’arche un couple de tout ce qui existe.

Ce que, du reste, Noé ne fit pas autrefois, malgré l’ordre qu’il en avait reçu.

Ainsi que l’ont prouvé les savants qui ont retrouvé dans la terre des ossements d’animaux antédiluviens—qu’on n’a jamais vus vivants depuis le déluge,—ce qui prouve que Noé ne les avait pas fait entrer dans l’arche,—et il n’a pas l’excuse de les avoir oubliés par mégarde ou de ne pas les avoir vus,—attendu que quelques-uns de ces fossiles sont un peu plus grands que des éléphants.

Nous espérons pour les peuples de l’avenir que, dans ce nouveau déluge, plusieurs espèces aujourd’hui existantes seront perdues et supprimées;

Et qu’un jour viendra où on ne verra plus ces espèces que dans les musées et les cabinets d’histoire naturelle, à mesure qu’on les découvrira dans les couches de terre glaise;

Comme j’ai vu l’été dernier l’excellent et savant M. Lesueur—chercher,—trouver et reconstruire,—dans nos falaises de Normandie,—os à os, vertèbre à vertèbre,—une sorte de crocodile bizarre, appelée, je crois, ichtyosaurus.

Les peuples qui seront créés après ce déluge—reconstruiront ainsi,—morceaux par morceaux,—une foule d’espèces aujourd’hui vivantes et régnantes et alors fossiles et antédiluviennes,—qui, j’espère bien pour eux, ne seront pas admises dans la nouvelle arche d’alliance.

Alors on ira voir le dimanche, dans quelque muséum, un avocat antédiluvien—parfaitement conservé, donné au cabinet par M. ***; un colonel de la garde nationale fossile:—ce morceau curieux n’est pas complet,—il lui manque la partie de la tête connue sous le nom de bonnet à poil, etc., et autres icthyosaurus.

Mais peut-être serons-nous sauvés d’un nouveau déluge, faute de pouvoir trouver la famille des justes en question:—quatre justes dont un gredin.

En attendant, Dieu nous a supprimé le mois de mai.

Le mois de mai autrefois mois de soleil,—de fleurs, de parfums, d’amour et de rêveries, maintenant mois de pluie et de boue—et de froid—et de giboulées.

Les fleurs—se sont ouvertes sans s’épanouir, pâles, tristes,—affaissées, sans éclat et sans parfum,—les abeilles ont été noyées dans le nectaire vide des fleurs,—et aussi toutes ces charmantes fleurs qui, en même temps que celles de la terre, s’épanouissent dans le cœur au retour du printemps—elles n’ont pas fleuri faute de soleil.

Dieu nous a supprimé le mois de mai—le mois de mai! Le printemps—un de ses plus précieux dons—les fleurs! à la fois les pierreries et les parfums du pauvre.

Les fleurs—la fête de la vue,—comme disaient les Grecs.

Les fleurs, qui exhalent avec leurs odeurs tant de si douces pensées, de si charmantes rêveries—les fleurs pleines d’un nectar qu’on respire et qui enivre d’une ivresse calme et heureuse;—Dieu nous a caché le ciel bleu—et les étoiles.

Dieu a mis un voile de nuages sur son soleil, et un voile de tristesse sur nos cœurs.

Comme j’ai fait une triste litanie de toutes les fleurs qui devaient fleurir dans le mois de mai—et qui se sont misérablement entr’ouvertes—sur la terre boueuse.

Nous étions trop riches, à ce que disaient les journaux et les hommes politiques.

Notre siècle, si fécond en progrès—selon eux, avait trop acquis et trop gagné;—il avait toujours, selon eux, trop d’avantages sur les siècles précédents.

Il avait trop de lumières et trop de grands hommes; il fallait expier tout cela.

Il fallait, comme le tyran de Syracuse, jeter à la mer notre plus belle bague;—le malheur est un usurier et un créancier intraitable.—Ce que nous ne lui payons pas porte intérêt, et c’est un capital qui s’accroît.

O mon Dieu! parmi les bienfaits dont vous nous avez comblés dans ces derniers temps,—n’auriez-vous pu nous reprendre autre chose que le mois de mai?—Sans compter que voici le mois de juin, le mois des roses,—qui commence par des pluies diluviennes.

O mon Dieu! rendez-nous le mois de mai—et reprenez-nous en place tout autre bienfait de la Providence—comme qui dirait, par exemple,—la pondération des trois pouvoirs.

Mon Dieu, rendez-nous le soleil—et reprenez-nous M. Ganneron.

Rendez-nous les fleurs et reprenez les philanthropes qui ont inventé le régime cellulaire et le mutisme dans les prisons.

Rendez-nous les parfums des fleurs, et reprenez-nous le jury avec ses circonstances atténuantes.

Mon Dieu, rendez-nous le muguet avec ses perles embaumées, et reprenez-nous M. Chambolle.

Rendez-nous les pivoines, ces roses géantes,—dont la pluie a, cette année, dispersé les pétales de pourpre,—et reprenez-nous les pièces de théâtre de M. Empis, représentées par autorité de la liste civile.

Rendez-nous les iris dont le vent a brisé les tiges et déchiré les fleurs violettes, et reprenez-nous—M. Edmond Blanc,—cet intègre administrateur.

Rendez-nous notre mois de mai,—mon Dieu! Rendez-nous notre beau mois de mai,—et reprenez-nous quelques autres choses entre les plus précieuses que nous ayons.—Rendez-nous les glaïeuls aux fleurs roses et blanches, au port si gracieux, et reprenez-nous, si vous voulez, le dieu Cheneau avec son culte et ses boutons, avec son fil, ses aiguilles et son Évangile.

Rendez-nous ces belles juliennes aux rameaux blancs si parfumés le soir,—et reprenez-nous M. Cousin.

Rendez-nous nos beaux rhododendrons, et nos chèvrefeuilles;—et, s’il faut une rançon,—reprenez-nous, mon Dieu! M. Dosne, le grand financier dont la France est si fière.

Rendez-nous nos azalées—qui grimpent et tapissent les maisons dans les romans de M. de Balzac,—mais qui, ici, se contentent de se charger humblement, à trois pieds du sol,—de belles fleurs jaunes, rouges, roses ou blanches,—et, reprenez-nous, mon Dieu! M. Dupin et ses pasquinades sans courage.

Rendez-nous, mon Dieu! les amours des oiseaux dans les feuilles—et reprenez-nous le prêtre haineux,—si fort sur la mythologie des Persans, si faible sur les devoirs et les croyances du christianisme.

Mon Dieu! rendez-nous nos seringats,—qui sont les orangers des pauvres jardins, et reprenez-nous les bedeaux frénétiques et les sacristains convulsionnaires qui rédigent le journal religieux l’Univers.

Mon Dieu! rendez-nous les digitales, les marguerites blanches et les boutons d’or,—et reprenez toutes ces belles choses,—les baïonnettes intelligentes, les fonctionnaires indépendants, les monarchies entourées d’institutions républicaines, etc., etc.

Rendez-nous les beaux thyrses blancs des marronniers et les haies d’aubépine,—et resserrez dans votre trésor M. Fulchiron, qui a découvert le mousson—que, jusqu’à lui, on avait appelé la mousson.

Rendez-nous les grappes d’or des ébéniers—et reprenez-nous M. Partarrieu-Lafosse,—le malencontreux défenseur du roi Louis-Philippe dans l’affaire dite des lettres attribuées au roi.

Rendez-nous, mon Dieu!—les vers luisants dans l’herbe,—et reprenez-nous M. Aimé Martin, qui ne luit nulle part, et a fait sur la Rochefoucauld le beau commentaire dont les Guêpes ont fait une appréciation convenable.

Je guettais avec tant d’anxiété et de joie—la première rose d’un charmant rosier-noisette, qui me donne chaque année la première fleur!—Eh bien, la pluie a détruit le bouton encore fermé. Que ne donnerais-je pas des splendeurs de ce temps-ci—pour racheter ma pauvre petite rose!

Rendez-nous, mon Dieu! les premières roses, les roses de mai,—et reprenez-nous les différents accapareurs de consonnes—que les journaux appellent de grands, célèbres, d’illustres pianistes,—et qui consentent à se faire entendre si souvent chaque hiver.

Pour ma petite rose, mon Dieu!—je donnerais M. Delessert, cet ingénieux préfet de police que vous savez;—je donnerais cette belle galerie de bois que l’on a accrochée au flanc du Louvre!—je donnerais les comédies de M. Bonjour—et l’institution de la garde nationale, et les fortifications de Paris.—Je ne sais ce que je donnerais pour ma petite rose.—Reprenez tout cela, mon Dieu!—et rendez-nous les roses de mai.

Pourvu que vous ne nous supprimiez pas les roses de juin!

Mon Dieu! rendez-nous le printemps,—rendez-nous le ciel bleu,—le soleil,—les nuits parfumées et les étoiles.—Rendez-nous ces éternelles magnificences,—et reprenez-nous les deux tiers au moins de nos grands citoyens,—de nos illustres, de nos célèbres, etc., etc., etc.

Les journaux font à l’envi depuis deux ans l’éloge le plus pompeux des bonbons de Malte contre le mal de mer,—le mal de mer n’existe plus.—M. Granier de Cassagnac—qui en a fait une peinture si énergique,—qui en a tant souffert, et qui n’a eu que le tort d’affirmer que les anciens n’en avaient jamais parlé,—à quoi les Guêpes en ce temps-là—lui ont cité des passages de divers anciens qui s’en plaignaient amèrement,—M. Cassagnac lui-même ne peut voyager impunément sur mer.

Ton baume est merveilleux;—mais combien le vends-tu?

Je ne le vends pas, je le donne, car c’est le donner que de ne vendre que trois francs des bonbons aussi miraculeux;—trois francs, messieurs—rien que trois francs! tous les journaux de tous les partis, de toutes les couleurs, sont unanimes sur ce point:—le mal de mer, que M. Granier de Cassagnac croit une découverte moderne comme l’imprimerie,—le mal de mer n’existe plus:—tous les journaux le disent en chœur tous les matins—comme des paysans ou des guerriers d’opéra-comique.—Plus de mal de mer! il faudrait n’avoir pas trois francs dans la poche pour avoir le mal de mer aujourd’hui:—ouvrez un journal au hasard,—ouvrez-les tous, vous les verrez tous dire—de leur plus grosse voix—c’est-à-dire en lettres d’un demi-pouce:—«PLUS DE MAL DE MER.»—Il n’y a plus que les pauvres diables, les gens de peu,—qui vomissent.

Vous avez le mal de mer:—donc vous n’avez pas trois francs;—donc vous êtes un va-nu-pieds.

Les hommes au-dessous de trois francs sont les seuls aujourd’hui qui aient le mal de mer. On ne vomit plus qu’aux secondes places—sur l’avant du bateau.

Opinion de madame Ancelot sur une pièce de madame Ancelot.

«... Hermance ou un an trop tard,—drame ou comédie, car cet intéressant ouvrage participe de l’un et de l’autre genre.—Madame Ancelot s’y livre, avec la finesse d’observation et avec la grâce du style qui la distinguent, à la peinture vraie et animée de la société,—c’est une admirable investigation de tous les mystères de l’âme;—c’est, en un mot, un ouvrage de longue et haute portée, etc.

Voilà bien des fois qu’on élève des plaintes sérieuses et légitimes sur certaines façons des subordonnés de M. Greterin, directeur des douanes, à l’endroit des voyageurs et surtout des voyageuses.

On prétend que les femmes sont soumises, sur quelques points de la frontière, à des visites minutieuses sur leurs personnes—et... (je cherche des mots pour dire décemment ce que font les employés de M. Greterin) à ces plaintes, il a répondu froidement que ces visites sont faites par des femmes.

Il me paraît que M. Greterin ne considère la pudeur des femmes que comme une coquetterie—qui n’existe qu’à l’égard des hommes—et qu’il n’y a aucun inconvénient à ce que des femmes portent les mains les plus hardies sur d’autres femmes.—M. Greterin se trompe: ces façons d’agir sont odieuses—et dignes d’un peuple sauvage.

J’avais tort, dernièrement, et j’avais tort avec M. Arago, lorsque pour la centième fois je parlais avec irrévérence de cette éducation exclusivement littéraire donnée à tout un peuple, et de ces deux langues, les deux seules qui ne se parlent pas.—Les plus forts hellénistes ne comprennent pas un mot du grec moderne;—et le latin d’église,—et le latin des savants, ne sont que deux variétés de cette langue connue sous le nom de latin de cuisine.—J’avais tort quand je demandais à quoi servait cette éducation.

On écrit de Presbourg, à la date du 20 mai: «L’empereur a ouvert aujourd’hui la diète de Hongrie par un discours en latin.

»L’assemblée était très-nombreuse et très-brillante.—presque tous les ambassadeurs résidant à Vienne avaient suivi l’empereur à Presbourg pour assister à cette solennité.»

Cette étude du latin pendant huit ans, contre laquelle je me suis imprudemment élevé,—sous prétexte qu’aucun professeur,—pas même M. le ministre de l’instruction publique,—n’oserait affirmer qu’il y a huit hommes sur cent qui sachent le latin après l’avoir appris huit ans,—sous prétexte encore que pour les quatre-vingt-douze autres il ne servirait absolument à rien s’ils l’apprenaient;—cette étude de latin, je dois le reconnaître aujourd’hui, est utile pour une profession de quelque importance:—elle est indispensable pour être empereur d’Autriche.—Si la couronne d’Autriche venait à manquer d’héritiers,—on la donnerait pour prix d’une composition en thème, et elle reviendrait de droit—optimo—au plus fort en thème.

J’ai d’abord failli ajouter que le latin était également utile pour la profession d’ambassadeur.—Mais, après quelques instants de réflexion, j’ai pensé qu’il faudrait connaître le discours de S. M. l’empereur pour décider si les ambassadeurs résidant à Vienne se sont plus ennuyés en ne comprenant pas ce que disait le prince—qu’ils ne se seraient ennuyés en comprenant son discours.

Néanmoins, les ambassadeurs devaient faire une bonne figure,—à peu près celle que font aux distributions des prix aux concours de la Sorbonne—les parents des lauréats, qui écoutent attentivement le discours latin d’usage, dont ils ne comprennent pas un mot,—sourient ou balancent la tête aux beaux endroits et applaudissent à la fin.

Comme l’autre jour j’entendais parler avec indignation de la liste civile—et du peuple écrasé par elle,—je ne fus pas fâché de savoir à quoi m’en tenir quant à moi,—et bien établir ce que me coûte le roi—et si je suis écrasé.

Parce que, dans le cas où je serais écrasé,—je joindrais naturellement ma voix aux cris qui se font entendre à ce sujet.

Or, voici mon compte exact avec le roi:—je paye mon trente-deux millionième des douze millions de sa liste civile, c’est-à-dire à peu près neuf sous par an.

D’autre part, comme abonné aux Guêpes, le roi me donne douze francs, sur lesquels,—après que j’ai payé—le papier, l’impression, le timbre, la poste, etc., etc., quand les libraires ont prélevé leur remise, etc., etc.,—il me revient pour ma part la somme de trois francs.

Le roi me coûte neuf sous par an et me donne trois francs,—c’est cinquante et un sous de bénéfice net pour moi.

Je ne puis, en conscience, joindre ma voix aux cris qui se font entendre à propos de la liste civile.

S’il est quelque chose dont on ait abusé de ce temps-ci, c’est sans contredit le peuple.

A entendre les gens,—tant ceux du pouvoir que ceux de l’opposition,—tant ceux qui ne veulent pas lâcher les places et l’argent que ceux qui voudraient s’en emparer,—rien ne se fait que pour le peuple.

Ces pauvres gens ne veulent rien pour eux,—ils n’ont besoin de rien, ils n’accepteraient rien;—s’ils font tant de bruit, tant d’intrigues, tant de lâchetés, tant d’infamies, tant de trahisons, tant de mensonges,—ne croyez pas qu’ils en espèrent tirer le moindre bénéfice;—vous ne les connaissez pas:—c’est pour le peuple.

Certes, on en doit croire sur parole tant d’honorables personnages,—et je ne m’aviserais pas d’aller éplucher leurs actions pour voir si elles sont en tout conformes à leurs paroles. Mais un hasard m’a cependant forcé de faire une observation.

Je lisais, en même temps que cinq ou six autres badauds,—l’affiche qui indique les prix du chemin de fer de Paris à Rouen, et je ne pus m’empêcher de remarquer—que—le prix des dernières places, fixé à dix francs, est déjà trop élevé, attendu qu’il est à peu près égal à celui que prenaient les messageries,—et supérieur à celui que prennent aujourd’hui certaines administrations;—de plus, les waggons affectés à ces dernières places ne partent qu’à certains voyages et pas à d’autres, et cela, je crois, dans la proportion de deux voyages sur six ou sept.

Un assassin nommé Caffin vient d’être condamné par la cour d’assises de la Seine;—mais, le jury ayant reconnu en sa faveur des circonstances atténuantes, il n’a été condamné qu’aux travaux forcés.

Il serait à désirer que MM. les jurés trouvassent moyen d’appliquer également les circonstances atténuantes aux victimes aussi bien qu’aux assassins.

La peine de mort est supprimée à peu près généralement pour MM. les assassins, par l’omnipotence du jury.

J’ai déjà expliqué qu’il en devait être ainsi dans un temps où la justice criminelle est rendue en très-grande partie par des marchands.—Le vol est devenu le crime le plus grave de tous et est relativement puni aujourd’hui bien plus sévèrement en France que l’assassinat.

C’est cependant le seul cas pour lequel il ne soit pas possible de demander l’abolition de la peine de mort.

En effet,—la loi, en fait de vol, ne se contente pas à beaucoup près de la peine du talion,—par exemple, de prendre sur les biens du voleur une somme égale à la somme dérobée par lui:—elle le frappe d’emprisonnement et de travaux forcés.

Mais, quand il s’agit d’assassinat,—il se trouve que le criminel, pris, convaincu, condamné,—trois chances que beaucoup évitent et qui sont les plus mauvaises qu’ils aient à redouter,—le criminel,—grâce aux circonstances atténuantes,—si fréquemment, disons plus, si généralement appliquées aujourd’hui, subit une peine beaucoup moindre que celle qu’il a infligée à sa victime innocente.

Beaucoup de gens, il est vrai, disent qu’ils aimeraient mieux la mort que le bagne, etc., etc.

C’est une phrase toute faite,—et on sait l’avantage des phrases faites;—la plupart des gens ne se font pas une opinion à eux, mais choisissent entre deux ou trois opinions des autres.

Quoique beaucoup de ceux qui répètent cette phrase n’hésitassent pas à changer d’avis s’il leur fallait sérieusement choisir entre le bagne et l’échafaud,—je veux bien admettre que, pour eux, la mort paraisse et soit préférable aux travaux forcés; mais je veux une fois leur montrer la chose de son véritable point de vue,—qui n’est pas le leur,—à beaucoup près.

Certes, pour vous, monsieur, issu d’une famille honorable, jouissant de la considération générale,—accoutumé aux manières d’une certaine société,—habitué à certaines aisances, à certaines délicatesses, plaçant non-seulement votre honneur, mais aussi votre crédit, c’est-à-dire le principal instrument de votre fortune,—dans votre réputation et dans l’estime que font de vous les honnêtes gens,—certes, ce serait cruel—d’être, par jugement public, condamné aux travaux forcés et affublé de la chemise rouge et du bonnet vert.

Mais telle n’est pas la chute que fait le condamné ordinaire.—Avant sa condamnation,—en général,—il avait déjà eu quelques démêlés avec la justice et fait au moins une légère connaissance avec les prisons.—Sa société se composait de voleurs et de bandits comme lui, qui n’accordent leur considération qu’aux voleurs et aux bandits plus habiles ou plus hardis qu’eux.

Pour ses habitudes d’existence, il couchait dans quelque horrible rue de la Cité, à deux sous la nuit, sur quelque grabat dont il n’avait que la moitié;—l’objet de ses amours était quelque courtisane du plus bas étage,—qui lui donnait sa part du revenu de sa prostitution—en échange d’une part dans ses vols; il était poursuivi, traqué par la police.

Il ne faut donc pas lui attribuer l’horreur morale que l’idée du bagne vous inspire.—Il ne faut voir que le changement arrivé dans sa condition physique.—Eh bien, au bagne, il est logé, habillé, nourri;—au bagne, il retrouve précisément la société qu’il choisissait lorsqu’il était libre;—au bagne, lui, qui n’a ni honte ni repentir, il a, assurés, les avantages que conquièrent péniblement le tiers au moins des ouvriers honnêtes,—et il travaille beaucoup moins qu’eux.

Ceux qui sont à la tâche ont fini leur journée entre midi et une heure;—il n’y a pas un ouvrier, quelle que soit sa profession, qui puisse vivre en ne travaillant pas davantage;—passé cette heure, le forçat dort, se repose—ou travaille à tous ces petits ouvrages dont l’argent sert à lui acheter du tabac, du vin, de l’eau-de-vie—et à lui former une masse qu’on lui remettra à l’expiration de sa peine.

Ceux qui ne sont pas à la tâche passent les deux tiers de la journée à regarder l’eau,—à causer entre eux,—à exécuter lentement et mollement des travaux insignifiants.—Au commencement du mois de mai,—comme je me trouvais à Brest, j’allai voir dans le port lancer une frégate;—il y avait là une grande affluence de monde:—au premier rang, parmi les spectateurs les mieux placés, étaient les forçats—assis sur des bateaux ou sur le quai—et échangeant entre eux et avec les gardes-chiourmes des plaisanteries qui n’étaient pas toujours du meilleur goût.

Personne ne travaillait;—je crus un moment qu’à cause de la fête on avait donné aux condamnés une sorte de relâche et de congé;—je le demandai à un garde-chiourme,—qui me répondit froidement que non,—sans me donner de raison de l’inaction de ces hommes, à laquelle sans doute il est accoutumé.

Du reste,—je ne connais rien de triste et de mort à l’égal du port de Brest;—tout y dort, tout y languit,—les travaux qui s’y exécutent sont conduits avec mollesse et lenteur;—un ouvrier passe la journée—et la moindre journée d’ouvrier est de trente-deux sous—à raboter un manche de gaffe,—qui coûte ainsi trente-deux sous de façon—et n’a, le bois compris, que six sous de valeur réelle.

Le duc d’Aumale vient d’être très-brave et très-heureux en Afrique;—il a envoyé à M. Bugeaud une relation de l’affaire dans laquelle il a remporté, dit-on, des avantages très-importants.—Cette relation publiée n’a pu éviter la critique.—On lui a reproché un peu d’emphase.—Certes, l’emphase était permise à un jeune homme qui ne dit pas un mot de lui et ne parle que de ses compagnons d’armes.—Mais un pareil reproche sied bien aux journaux—de trouver qu’on parle avec emphase d’un combat livré avec une audace qui, sans le succès, aurait été de la témérité,—d’une victoire disputée avec acharnement,

Quand eux ne publient pas un numéro sans pousser au delà des limites du ridicule la plus monstrueuse hyperbole—pour leurs amis et leurs alliés pendant trois pages,—pour ceux qui les payent, tout le long et tout le large de la quatrième.

Qu’un député,—aussi innocent que vous voudrez le supposer, ait prononcé un oh! oh! ou un ah! ah!—favorable à la cause que plaide un journal,—ou ait toussé pendant qu’un député d’un parti contraire était à la tribune, les noms de grand citoyen, de courageux défenseur des libertés publiques, ne sont bientôt plus assez bons pour lui.

Que n’importe quel écrivain spécialement chargé de découper les faits Paris dans les autres journaux,—et d’y ajouter, selon la couleur du journal, ou: «On peut voir ici la mauvaise foi de l’opposition,—ou: «Que répondront à de pareils faits les soutiens honteux du ministère?»—que ce publiciste s’avise de publier un recueil de vers saugrenus,—il passe à l’état de grand poëte et de gloire de la littérature contemporaine.

Qu’un mauvais musicien,—portant les cheveux d’une façon destinée à renverser le gouvernement, tape pendant deux heures sur un mauvais piano,—dans quelque bouge, devant trente personnes assourdies, «l’élite de la société parisienne assistait à cette solennité;—la belle salle de M. M *** ne pouvait contenir la foule accourue pour admirer notre grand pianiste n’importe qui, etc.»—Et à la quatrième page: «S’il est une renommée légitime et bien acquise, c’est celle d’un tel, giletier.»

«La science n’avait jamais fait une découverte aussi précieuse que celle de la pommade de n’importe quoi, qui empêche les cheveux de tomber.»

Il n’est pas de meuble bizarre, de bonbon honteux, de pâte suspecte,—qui ne rencontre là des éloges poussés jusqu’à la frénésie,—sans oublier les formules qui ne permettent pas de croire que c’est le marchand qui parle lui-même:

«Nous ne saurions trop recommander à nos abonnés;—Nous nous faisons un devoir d’indiquer...»

Et ces vertueux carrés de papier parlent d’emphase!

DE LA LIBERTÉ DES CULTES EN FRANCE.Exemple: Il a été défendu aux habitants de Senneville de se réunir pour célébrer leur religion, qui est le culte protestant,—ils ont objecté que la charte établissait la liberté des cultes,—on leur a répondu par l’article 291 du Code pénal et la loi de 1834 sur les associations.

C’est-à-dire—que les cultes sont libres—pourvu qu’ils n’entraînent pas une réunion de plus de vingt personnes,—ce qui ne peut guère s’appliquer qu’aux petites religions dans le genre de celle du dieu Cheneau, qui n’a encore pour disciples que ses deux commis et sa femme de ménage, et qui refuse jusqu’ici, même dans les brochures dont il m’a accablé, de me dire si son associé—P. Jouin—est ou non son codieu.

J’avais cru jusqu’ici que la police n’avait pour but que de prêter force et appui à l’exécution des lois,—et que les ordonnances qui lui sont spécialement relatives ne devaient en conséquence jamais la faire agir à l’encontre desdites lois.

Une ordonnance de police défend les associations et les rassemblements de plus de vingt personnes sans une autorisation spéciale;—mais la loi qui a établi le libre exercice des cultes doit être respectée par la police.

La cour de cassation, qui, dans une circonstance parfaitement identique, avait jugé que les associations pour l’exercice d’un culte autorisé par l’État—n’étaient pas sous le coup de l’article 291,—déclare aujourd’hui précisément le contraire.

Dans ce même numéro où je viens d’écrire quelques mots en faveur de la liberté des cultes, je crois devoir dire également que les cultes autrefois persécutés,—puis tolérés,—puis autorisés,—ne doivent pas se faire persécuteurs et intolérants.

Le culte juif, par exemple, me paraît aller trop vite dans la réaction. Est-il de bon goût que M. Fould donne par dérision à ses chevaux des noms qui sont une moquerie—et une insulte pour les chrétiens et pour le culte catholique?

M. Fould a dans ses écuries: Contrition, Repentir, Péché-mortel.

Juillet 1843.

La rançon acceptée.—Une nouvelle fleur.—Suppression de l’homme. Les défenseurs de la veuve et de l’orphelin.—Jugement de Salomon.—Une conspiration.—Le Napoléon—Les anciens et les modernes.—MM. Ponsard, Hugo, Dumas, etc.—Lucrèce.—M. Odilon Barrot.—Les oiseaux sinistres.—M. Villemain.—Honneurs clandestins.—Trouville.—Une annonce.—Les circonstances atténuantes.—Le dieu Cheneau.—Une invitation.

JUILLET.—Tout va un peu mieux que je ne l’avais espéré:—le soleil est venu rendre à tout la vie, la joie et la lumière,—mon jardin est plein de parfums et de fleurs. Il paraît que le ciel a accepté la rançon de l’été que je lui avais offerte au nom de la France, et que les beaux jours nous sont rendus.

Et, pour tout dire, nous n’avons rien perdu pour attendre—non-seulement nous avons vu fleurir toutes les fleurs aimées,—mais une nouvelle fleur s’est épanouie au bas du journal le National.—M. Rolle s’est livré à une comparaison entre la pâquerette et le camellia: «Tantôt, dit-il, le camellia l’emporte par son parfum enivrant, tantôt la pâquerette par son odeur innocente et champêtre.»

Le camellia à odeur enivrante de M. Rolle, espèce jusqu’ici inconnue, manque à la collection des fleurs fantastiques de M. de Balzac,—le camellia à odeur enivrante est le digne pendant de l’azalée grimpante de l’auteur de la Petite Revue parisienne.

Est-ce que par hasard les temps prédits par les poëtes seraient arrivés?

Virgile, dans l’églogue adressée à Pollion—sur la naissance de son fils: «Des chênes, dit-il, il coulera du miel,—on verra dans les prairies des moutons rouges et des moutons jaunes.

Et duræ quercus sudabunt roscida mella...
. . . . . . . . . .
Nec varios discet mentiri lana colores
Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti,
Murice, jam croceo mutabit vellera luto...

Nous avons déjà—le camellia à odeur enivrante de M. Rolle et l’azalée grimpante de M. de Balzac,—nous en verrons bien d’autres.

Quand je disais dernièrement que, les chevaux abolis,—on allait bientôt s’occuper de supprimer l’homme et de le remplacer par des machines, je ne sais si j’étais prophète ou si j’ai ouvert une idée à quelqu’un.

Toujours est-il que je vois depuis quelques jours dans tous les journaux une annonce ainsi conçue:

LE COMPTEUR MÉCANIQUE,—adopté par tous les ministères,—au moyen duquel on peut faire tous les calculs possibles sans le secours de la plume ni de l’intelligence.

Voici les employés des ministères remplacés déjà par une mécanique simple et peu coûteuse.

Je ne désespère pas de voir, d’ici à peu de temps, tout le gouvernement représentatif—fonctionner au moyen d’une seule et unique machine,—surtout si l’on accepte définitivement le principe de M. Thiers, si bien adopté par une partie de la Chambre et par une partie des journaux: «Le roi règne et ne gouverne pas.»—Ce ne sera certes pas le roi qui embarrassera beaucoup le mécanicien.

Je ne sais vraiment pas comment on est assez hardi en France pour ne pas être de l’opposition.

L’opposition accepte tous ceux qui se donnent à elle, les prône, les loue, les pousse autant qu’elle peut.—Il s’agit pour elle de combattre et de conquérir:—elle veut des soldats; ceux qui n’ont pas une grande valeur, elle tâche de leur en donner une.

Les conservateurs, au contraire, possèdent;—ceux qui se donnent ou se sont donnés à eux leur semblent des associés qui veulent partager les dividendes.

De sorte que ceux qui s’allient aux conservateurs—reçoivent à la fois les injures de l’opposition et les mauvais procédés de leurs amis.

Les Guêpes se félicitent de se trouver si parfaitement d’accord avec M. de Kératry,—dans le fond et dans la forme de la pensée.

Les Guêpes ont dit, il y a deux ou trois ans,—à propos de la prétention qu’ont les avocats d’être les défenseurs de la veuve et de l’orphelin:

«Il n’y aurait pas besoin d’avocats pour défendre la veuve et l’orphelin, s’il n’y avait pas d’abord d’avocats qui les attaquent.»

M. de Kératry a dit ces jours passés dans la Presse:

«Je suis tenté de sourire de pitié quand ces messieurs s’arrogent fastueusement le titre de défenseurs de la veuve et de l’orphelin, qui pourraient se dispenser de recourir à cette tutelle parfois assez onéreuse, si d’autres avocats, pour un même salaire, n’avaient auparavant fait irruption dans le champ de cette même veuve et de ce même orphelin.»

Voici encore un fait analogue à un que j’ai cité il y a quelques mois:—J. Boulard, rencontré par trois hommes ivres, est attaqué et rudement battu,—par suite de quoi il passe cinq jours au lit et dépose une plainte contre ses agresseurs;—ceux-ci, amenés devant le tribunal, ne nient pas le fait et cherchent à s’excuser en rejetant leurs torts sur le vin.—Le tribunal, usant d’indulgence,—écarte la prison et les condamne chacun à cent francs d’amende.

—Au profit de J. Boulard, sans doute?

—Non,—au profit du trésor,—au profit du gouvernement,—faible consolation encore pour un gouvernement vraiment paternel qui a eu la douleur de voir battre ainsi brutalement un de ses enfants dans la personne de Jean Boulard.

Il était question depuis quelque temps d’une grande fête chevaleresque et d’un magnifique tournoi qui devaient avoir lieu dans le Champ de Mars.—M. le préfet de police a refusé son autorisation;—nous nous permettrons de trouver que cette mesure de M. Delessert n’est pas adroite.—Les gouvernements ne peuvent que gagner à ce que le peuple s’amuse,—surtout,—comme dit l’héroïne de je ne sais quelle chanson bouffone,—surtout quand il n’en coûte rien.

A moins que M. le préfet,—jaloux de ses droits, ne veuille contribuer seul et exclusivement aux plaisirs et à l’amusement des Parisiens.

On raconte cependant que M. Delessert avait été, dans cette circonstance, victime d’une mystification.

On aurait fait croire ce qui suit à M. le préfet de police:

Ce tournoi, où des chevaliers armés de toutes pièces devaient jouter devant les dames,—selon les us et coutumes de l’ancien temps,—cachait des desseins plus sérieux.—Un chevalier mystérieux devait être au nombre des tenants,—vêtu d’une cotte de mailles et la visière sévèrement baissée, absolument comme Richard Cœur-de-Lion dans l’Ivanhoé de Walter Scott.—Sur son bouclier aurait été écrite la devise—Déshérité.

Après que le jeune prince aurait eu vaincu tous les champions qui se seraient exposés à ses coups redoutables, tous, par un coup de théâtre, se rangeant sous ses ordres, il aurait levé la visière de son casque, et laissé voir aux spectateurs assemblés le duc de Bordeaux.

Alors, à la tête de ses fidèles chevaliers, il se serait porté sur le château des Tuileries,—en essayant de soulever le peuple.

C’est ce que, assure-t-on, on a fait croire à M. Delessert.

La mer commençait à remonter;—le soleil couchant colorait de teintes rouges et violettes le sable humide de la plage;—la mer unie et calme,—blanchie seulement sur ses bords par la marée montante,—semblait un grand manteau couleur d’aigue-marine avec une frange d’argent,—mais que signifient de pareilles comparaisons?—A quoi comparer la mer qui ne soit plus petit et moins beau qu’elle?—Elle était d’un bleu pâle et verdâtre,—du soleil à mes yeux, s’étendait sur l’eau un large sillon d’un jaune lumineux.

Le ciel,—au couchant,—entre des bandes de nuages, était du vert de certaines turquoises,—les falaises se découpaient en noir sur la mer et sur l’horizon.

Tout à coup,—au détour de la hève,—parut un bâtiment d’une forme noble et majestueuse:—c’était le Napoléon, qui revenait au Havre.

Le Napoléon,—c’est-à-dire le bateau à vapeur à hélice,—le bateau à vapeur sans ces roues incommodes qui ont rendu jusqu’ici les bâtiments à vapeur impropres à la guerre;—le bateau à vapeur—qui marche à la voile, quand le vent lui est favorable, aussi vite qu’un autre navire, et qui continue sa marche avec son charbon et ses hélices sans se ralentir quand le vent devient contraire,—en un mot, la réalisation d’un problème longtemps nié et traité d’absurdité et de folie.

On lisait le lendemain dans plusieurs journaux:

«Le bateau à vapeur, nouveau modèle, le Napoléon, construit au Havre, pour le compte de l’État, par M. Normand, est arrivé du Havre à Cherbourg mercredi 21, dans l’après-midi, pour éprouver sa marche et ses machines; il a fait ce trajet en sept heures. On sait que c’est le premier bâtiment français auquel est appliqué le nouveau système de propulsion consistant en une vis ou hélice mue par la vapeur, et qui, placée à l’arrière et immergée, tourne dans l’eau avec une vitesse considérable, de manière à faire filer au navire dix à onze nœuds en temps favorable. La force de cette hélice équivaut à un appareil ordinaire de cent vingt chevaux.

»Il y avait à bord du Napoléon, pour constater le résultat des expériences, une commission présidée par M. Conte, directeur général des postes, et composée de MM. de la Gatinerie, chef du service de la marine au Havre; Moissard, ingénieur des constructions navales et agent général du service des paquebots de la Méditerranée; Allix, sous-ingénieur; Bellanger, capitaine de corvette; Normand, constructeur, et Conte fils, secrétaire.

»Le bâtiment a parcouru trois fois notre rade dans toute sa longueur. MM. l’amiral préfet maritime, le sous-préfet de l’arrondissement, les chefs de service du port, les ingénieurs des constructions navales, et plusieurs officiers de la marine militaire et administrative, ont assisté à ces essais. Le sillage a été de onze nœuds. Cette grande vitesse témoigne assurément en faveur du nouveau propulseur.

»Le steamer le Napoléon, après avoir touché à Cherbourg et y avoir pris quelques pièces d’artillerie, s’est rendu devant Portsmouth et Southampton, où il a salué les forts. Ses saluts lui ont été rendus, et, après avoir fait l’admiration des nombreux visiteurs qu’il a reçus à son bord, il devait retourner au Havre, où il est attendu ce soir.»

Il y avait un homme qui n’était pas sur le Napoléon,—un homme qui n’avait pas été admis à prendre sa part de cette promenade triomphale,—un homme que les journaux ne nomment pas.

Cet homme était tout simplement Sauvage, l’inventeur des hélices;—Sauvage, qui, depuis treize ans, travaille et lutte: [mot illisible] deux ans, d’abord, pour trouver et appliquer son hélice; ensuite, onze ans contre l’incrédulité, l’envie et la malveillance.

C’était Sauvage,—l’homme qui, depuis treize ans, a dépensé tout l’argent qu’il avait,—toute la santé qu’il avait,—pour arriver à son but.

D’abord, en construisant le Napoléon, on avait essayé, à grands frais, de perfectionner l’hélice de Sauvage,—perfectionner, c’est-à-dire dépouiller l’inventeur;—c’est-à-dire faire en sorte—que son brevet, qui n’a plus que quelques années à courir,—ne lui eût rapporté que la ruine et les avanies de toutes sortes,—tandis que le triomphe et l’argent seraient pour d’autres.

De perfectionnements en perfectionnements—on en est arrivé précisément au point de départ, c’est-à-dire à l’hélice de Sauvage,—à l’hélice du Napoléon.

J’eus en ce moment une des impressions les plus tristes que j’aie ressenties de ma vie.

Je savais que Sauvage—était enfermé dans la prison du Havre pour une misérable dette, contractée, sans doute, pour l’hélice, alors niée et aujourd’hui triomphante.

On regardait avec fierté rentrer le Napoléon,—et personne, excepté moi, peut-être, ne pensait à l’inventeur.

Le lendemain, les journaux disaient ce que je viens de copier plus haut.

J’allai voir Sauvage dans sa prison;—il s’était parfaitement installé,—seulement, comme il étouffe dans une chambre fermée,—il laissait ouverte, la nuit, la fenêtre de sa cellule;—mais les chiens de la prison—aboyaient avec fureur contre cette fenêtre ouverte et troublaient le repos de tous les prisonniers.—On lui enjoignit de fermer sa fenêtre: il essaya d’obéir, mais en vain, à chaque instant, se sentant suffoqué,—il se levait, ouvrait sa fenêtre, et les molosses recommençaient leur vacarme.

Il prit un couteau et un morceau de bois,—et fit une machine qui, lançant de très-loin aux chiens de l’eau et des boulettes de terre, les obligea à se réfugier dans leur niche et les réduisit au silence.—Il était heureux comme un roi de ce triomphe.

Depuis qu’il est en prison,—il joue du violon,—et il met de côté les cordes qui se cassent—pour en faire toutes sortes de machines ingénieuses.—Je trouvai sur sa fenêtre un bassin fait par lui avec une feuille de zinc.—Dans ce bassin était un bateau construit avec un couteau. Il avait trouvé tout simplement un moyen de diminuer et de réduire à presque rien le poids d’un bâtiment à remorquer.

Sur des bouteilles—était un modèle d’hélices appliquées à l’air pour faire un moulin;—l’une était en papier noirci; l’autre était formée avec les plumes d’oiseaux qu’il avait attrapés sur le toit de la prison.

Et je le trouvai là ne se plaignant que d’une chose,—que le Napoléon—ne répondît pas encore à ses espérances et à ce qu’il veut de son hélice.

Quoi! M. Conte est venu au Havre et a monté le bateau à hélice, et il n’a pas demandé où était l’inventeur de l’hélice!

Quoi! il ne s’est trouvé personne parmi tous ces hommes riches qui étaient fiers d’aller montrer aux Anglais cette invention française, qui allât demander à Sauvage la permission de lui prêter la somme nécessaire pour sa mise en liberté!—Quoi! le ministre de la marine,—quoi! le roi de France,—le laissent en prison depuis deux mois!

Est-ce donc ainsi qu’on récompense, en France, le génie et le dévouement à une idée féconde?

C’est une tache pour un pays,—c’est une tache pour une époque,—c’est une tache pour un règne.

Lorsque Molière, Boileau, Racine, Corneille écrivaient,—on les comparait à Térence, à Juvénal, à Euripide et à Sophocle;—puis on établissait clair comme le jour—qu’on n’avait jamais eu de bon sens qu’en grec,—que toutes les idées grandes et nobles avaient été exprimées en latin;—que, depuis la mort des auteurs anciens, le genre humain était complètement idiot,—qu’il était incapable, désormais, de faire une phrase de son cru—et que la seule chose qu’il pût essayer était, à l’avenir, de traduire, de copier, d’imiter—les anciens.

Non pas que cette décadence eût été annoncée par quelque prodige;—le soleil continuait à faire épanouir les fleurs,—à mûrir les fruits des arbres;—l’intelligence humaine était seule arrêtée dans sa séve—et ne produisait plus que des fleurs pâles et sans parfum, des fruits âpres ou sans saveur.

Sous certains rapports, cependant,—on avait moins de modestie;—en effet, on essayait bien parfois de rabaisser un peintre, en le comparant à Apelles;—d’écraser un sculpteur avec Praxitèle,—mais cette tentative ne réussissait que médiocrement.

On racontait bien des prodiges—de la flûte de roseaux de Marsyas, de l’écaille de tortue à trois cordes (testudo), qui servait de lyre à Orphée;

Des brins d’avoine (avena) et des tiges de ciguë (cicuta) sur lesquels les anciens faisaient de si belle musique.

Mais cela n’avait que peu de succès,—les violons d’alors ne s’en inquiétaient pas plus que les pianistes d’aujourd’hui; on se croyait en progrès pour la musique;

Et ainsi pour l’art militaire,—et ainsi pour l’industrie et ainsi pour les sciences.

Mais pour la poésie,—pour la littérature,—les modernes (Racine, Molière, Corneille) n’étaient que tout au plus dignes d’imiter les anciens,—ou d’expliquer leurs beautés.

Racine,—Molière,—Boileau,—Corneille, sont morts,—ils ont passé à l’état d’anciens,—c’est-à-dire d’hommes qui ne prennent pas de part de soleil, de gloire, ni d’argent;—ils servent aujourd’hui—précisément à ce que servaient contre eux les anciens.

L’admiration exclamée pour les morts—n’est qu’un déguisement ordinaire de la haine pour les vivants.

Un autre procédé qu’emploie quelquefois l’envie,—mais dont elle use sobrement à cause qu’il est dangereux,—consiste à prendre un inconnu et à l’élever contre ceux dont l’éclat l’offusque et l’irrite.

Le succès de M. Ponsard et de sa Lucrèce—a été fait beaucoup moins pour lui que contre MM. Hugo, Dumas, etc.

Le procédé, comme je le disais, était dangereux—parce que M. Ponsard a du talent.

Aussi l’envie a-t-elle d’avance attaché des cordes à son idole pour abattre plus tard la statue qu’elle était forcée d’élever.

On n’a pas fait le succès de M. Ponsard seulement avec son talent;—pas si imprudente! l’envie veut bien détruire quelqu’un, et pour cela rien ne lui coûte, même de donner des louanges à un autre;—mais son instrument d’aujourd’hui deviendra plus tard son ennemi, si, vu la gravité des circonstances,—elle s’est crue forcée de se servir d’un homme de quelque valeur, ce qu’elle évite dans les cas ordinaires.—Les plus grands apologistes de la nouvelle Lucrèce—ont donc attribué une partie du succès au choix du sujet, aux sentiments vertueux, à l’imitation religieuse de Corneille;—de sorte que plus tard,—si M. Ponsard s’avise de vouloir prendre tout de bon la place à laquelle on l’élève aujourd’hui, on saura bien l’abattre au moyen de ses réserves prudentes.

Je respecte tous les bonheurs;—je fais un détour dans la rue pour ne pas déranger les enfants qui jouent aux billes;—dans la campagne, pour ne pas effaroucher un oiseau qui a trouvé deux grains de chènevis.

C’est pourquoi j’ai hésité à dire ce que je pense de la pièce de M. Ponsard.—Les hommes de talent se découragent facilement et on doit les flatter.—Les ravissantes choses qu’ils ont conçues,—les rêves brillants de leur imagination—sont toujours une critique assez terrible de ce qu’ils ont écrit—pour qu’on puisse sans grand danger leur en épargner d’autre;—ils savent assez—et ils sentent avec désespoir—combien l’exécution d’une œuvre d’imagination reste au-dessous de sa conception.

Telle une femme, après avoir conçu dans des extases célestes, enfante avec douleur un enfant quelquefois assez laid;—et certes je me serais tu, si l’on avait simplement proclamé M. Ponsard un des hommes de talent de ce temps-ci.

Mais, loin de là, on a voulu dresser au nouveau venu une statue faite des débris des statues brisées des dieux contemporains,—au lieu de la lui tailler simplement dans un bloc neuf.

Je dirai donc ce qu’il me semble de la Lucrèce de M. Ponsard.

La pièce manque totalement d’intérêt;—l’histoire de Lucrèce, trop de fois prodiguée en thème à notre jeunesse, ne permet ni craintes ni hésitations;—on sait parfaitement comment cela finira en prenant son billet au bureau.

Je ne ferai pas à l’auteur une grande chicane sur ce défaut, qui appartient à son sujet;—mais n’a-t-il pas contribué lui-même à perdre les chances d’intérêt qui pouvaient rester à sa pièce—en mettant les principaux personnages et le public dans la confidence de la feinte folie de Brutus?—n’a-t-il pas renoncé volontairement à l’effet qu’eut produit cette révélation, si,—la sibylle la faisant seulement soupçonner quand elle lui dit: