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Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius cover

Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius

Chapter 14: V
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About This Book

A young marquis lives in exile in London, measuring his days by an eight‑day hope of returning home while coping with persistent loneliness and cultural dislocation. He wanders the city, observes military ceremonies and popular images that provoke memories of violence and loss, and broods over the distance from his former life. Alongside these reveries, a gravely ill woman haunts his thoughts through a recurring vaudeville refrain, intensifying his anguish. The narrative sketches mood, small episodes, and the contrast between exile's daily tedium and the restless longing for a threatened return.

IV

Le docteur Kane et le docteur Hayes n’avaient pas encore, lorsque Cornélius conçut son projet, exécuté leurs voyages au Groenland. Découvrir la Mer libre du pôle, planter sur ses rives de glace le drapeau tricolore de Néerlande, était donc une entreprise vraiment patriotique et belle, et van Elven, du fond de sa maison des Boompjies, avait nourri un de ces rêves que portent seuls en eux les grands chercheurs d’inconnu. Ce n’était pas une ambition vulgaire qui le poussait à cette audacieuse aventure: si son nom devait y grandir, le nom de son pays en devait recevoir un lustre nouveau. La Hollande, reine des mers autrefois, allait prouver qu’elle avait encore des fils prêts à tenter le sort et à conquérir l’univers.

A Rotterdam, à Amsterdam et à La Haye, on parlait déjà avec admiration du «projet de Cornélius». Quelques-uns souriaient bien un peu, mais chez ce peuple de matelots laborieux, hardis, qui se sont construit eux-mêmes une patrie en la disputant et l’arrachant à la mer, toute expédition de ce genre, fût-elle insensée en apparence, devait rencontrer des approbateurs. Les dames de La Haye, comme si elles eussent voulu revendiquer pour leur sexe une part de gloire, ne tarissaient pas d’éloges sur cette petite créole, la métisse, ou, comme on dit, la lipplape Margaret, qui sacrifiait hardiment sa fortune à la gloire de son époux.

Et Margaret était bien heureuse et bien fière, non point de ces éloges, mais de l’intime satisfaction de sa conscience, fière de se sentir associée à cette œuvre immense. Elle eût été plus heureuse encore si Cornélius eût consenti à la laisser prendre sa part des dangers qu’il allait courir. Elle essaya bien de faire entendre à son mari qu’elle aurait le courage et la force de l’accompagner partout, mais van Elven ne voulut pas l’entraîner dans ce qu’il regardait comme une périlleuse folie.

— Toi, — une femme, — au Groenland!... C’est impossible.

Margaret se résigna donc et passa son temps dès lors à surveiller la confection des vêtements et des fourrures que devait emporter Cornélius. Un certain nombre de braves gens, anciens matelots, un lieutenant de vaisseau de la marine royale, Gaspard Hynkx, et un chirurgien, Justus van Doole, s’étaient offerts, avides d’inconnu et de gloire, pour accompagner Cornélius van Elven. Le navire, spécialement aménagé pour l’expédition, était à l’ancre à Rotterdam, et les curieux affluaient sur le quai, lisant au flanc du bâtiment ce joyeux nom de bon augure: l’Espérance. Il y a comme une poésie vivante et tangible dans tout navire au port et qui demain partira pour des terres lointaines. Il semble que cette masse de bois, de cuivre, de cordages et de fonte soit réellement un être animé qui va livrer un duel terrible à l’infini. Mais lorsque le bateau qui partira est promis à quelque aventure gigantesque, comme l’était l’Espérance, on s’arrête devant lui, le cœur plein d’angoisses, et on le saluerait volontiers comme un être vivant qui va mourir.

L’Espérance embarquait déjà ses provisions pour l’hivernage, ses instruments de travail, des tentes, des couvertures, et on disait à Rotterdam que la date de son départ était maintenant fixée, lorsque le bruit se répandit en Hollande qu’une autre expédition, une expédition rivale, conduite par des Anglais, allait quitter Liverpool avant même que l’Espérance eût levé l’ancre.

L’expédition anglaise n’attendait plus, paraît-il, que l’arrivée d’un officier hollandais qui devait jouer un rôle prépondérant dans le voyage. Cet officier, dont on ne disait pas encore le nom, s’était présenté à la Société de géographie de Londres, cartes en mains, démontrant la possibilité de traverser le passage du pôle nord et, après une série de conférences éloquentes, il avait entraîné bon nombre de souscripteurs.

Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer.

Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven cette lettre datée de Liverpool:

«14 avril 185...

«Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre, les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur la rive de la Mer libre.

«Demain notre navire lève l’ancre. Le Saint-James aura pris l’avance sur l’Espérance. Quand vous arriverez au Groenland, vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven!

«Adriaan-Carlos Flink.»

Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même, un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera ma revanche.»

Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami, sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:

— Misérable!

— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret.

— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard, tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant. Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement.

Puis, s’interrompant tout à coup:

— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le Saint-James! Il faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige, sur ce sol glacé, ce soit le mien!

Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à lever l’ancre sur l’heure.

Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait, mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait mélancoliquement le navire l’Espérance.

— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui s’embarque sur l’Espérance? lui avait-elle dit.

Et la jeune femme avait répondu:

— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!

— Je ne comprends pas, dit Margaret.

— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi!

— Carlos Flink! s’écria Margaret.

— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?

— Je suis la femme de Cornélius van Elven!

Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange, comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût dû porter bonheur à ceux qui partaient.

Le lendemain, à l’heure où l’Espérance levait l’ancre, hissant fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient.

— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf!

— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre.

Et toutes deux, à travers leurs larmes:

— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur!

Le canon tonna, l’Espérance sortit de Rotterdam aux acclamations de la foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée.

Le soir, à travers sa fenêtre entr’ouverte, Margaret entendit, comme un vague écho, les couplets d’une vieille chanson qui lui fit peur.

C’était un jeune marin ou un mousse, qui passait le long des Boompjies, une voix d’enfant, et qui chantait:

Hé! ho! matelot, matelot!

Où vas-tu sur la mer lointaine?

— Je vais chercher mon capitaine

Perdu là-bas au fond de l’eau!

Margaret sentit un frisson lui passer sur le corps; la voix, s’éloignant, continuait:

— Hé! ho! matelot, matelot!

Tu sais bien que la mer lointaine

Ne rend mousse ni capitaine.

Reste auprès des tiens, matelot.

Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle.

V

Le voyage de l’Espérance commença bien. Cornélius van Elven ne doutait pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin, près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les icebergs, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes, tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’Espérance, tenaient Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes étincelaient, irisées comme du cristal.

— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons! courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve!

Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un illuminé.

Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les ice-fields à éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles heurtent, et les packs ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée, aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes, sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes blanches.

Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des arroyos de java, où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds, aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes!

Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle, lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom immortel.

Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace! Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville. Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage de l’Espérance, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas, paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne pouvait être l’Espérance, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable par suite de ces icebergs, glaciers cristallins changés en miroir, le pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise!

— Misère de moi! s’écria van Elven. C’est, j’en jurerais, le Saint-James! C’est Adriaan-Carlos qui est là! Et ce navire est peut-être, qui sait! de dix lieues en avance sur nous! Adriaan! Adriaan! Ah! misérable Adriaan!...

Une agitation soudaine de l’air fit disparaître brusquement ce fantôme de navire qui pouvait, qui devait marcher en effet à huit ou dix lieues de là, et Cornélius sentit croître contre Carlos Flink sa haine grondante.

L’Espérance était d’ailleurs arrivée, après maintes luttes contre les banquises, aux limites extrêmes de la navigation. Il fallait hiverner, passer de longs mois sinistres sur la glace. Pendant combien de jours, pareils à des nuits sombres, resterait-on là, sans soleil?

Cornélius van Elven avait apporté de Hollande deux pigeons courriers; il en prit un, lui attacha au cou une lettre écrite à Margaret et le lâcha dans l’air déjà opaque après l’avoir pressé contre ses lèvres.

«Tout va bien, disait la lettre. Nous hivernons. Au printemps, nous reprendrons la route. A la fête de Noël, non de l’an prochain, mais de l’année qui suivra, je te raconterai, Margaret, les merveilles de la Mer libre du pôle. Le temps est long, mais la patience est grande quand on croit et quand on aime. Je t’aime et j’aime mon pays. Vive la Hollande!

«Cornélius.»

Il suivit des yeux le pigeon qui s’envolait sur le ciel gris et qui ne fut bientôt plus qu’un point imperceptible dans l’espace.

Alors, par des froids effroyables, sous l’implacable ciel bas, sombre et brun comme du bronze, sur cette glace emprisonnant le navire, dans leurs huttes faites de neige durcie, à la lueur de quelque corde trempée dans la graisse fétide, les compagnons de Cornélius restèrent là, condamnés à la nuit sans fin, avant-courrière de la mort. Souvent le froid devenait mortel. La température descendait jusqu’à 60 degrés centigrades au-dessous de glace. La vapeur d’eau se gelait en l’air et retombait en flocons de neige. Un matelot ayant voulu boire, la peau de ses lèvres, arrachée, demeura collée à la tasse; la peau humaine touchant directement un objet quelconque était aussitôt brûlée comme par un fer rougi. Le scorbut emporta, pendant cette longue obscurité de cent quarante-deux jours, le lieutenant Gaspard Hynkx et trois matelots qu’on ensevelit dans la neige.

Cornélius van Elven donna à ceux qui partaient le dernier adieu et dit aux autres:

— Du courage!

Sa fermeté ne se démentait pas. Il restait calme, admirable et certain du succès.

Pourtant, dans ses heures de sommeil, deux images bien différentes le hantaient: celles de son bonheur lointain et celle de son rival, en route comme lui pour la Mer libre.

Le printemps vint. Quelques hommes désignés par le sort étant laissés à bord de l’Espérance, on se lança vers le nord sur des traîneaux. Couverts de fourrures, les pieds dans des raquettes, sur le visage un masque de fil de fer pour protéger leurs prunelles contre l’éclat sinistre de la neige qui brûle la vue comme un foyer incandescent, des traîneaux portant le biscuit, le thé, la farine et les instruments de physique, les compagnons de Cornélius s’avancèrent lentement à travers les aspérités farouches, sans plus apercevoir une créature humaine vivante, plus un Esquimau, à travers ce désert de glace. A peine pouvait-on franchir un mille par jour. On ne rencontrait plus de banquises. Un seul ours fut entrevu, fuyant, étonné, et les coups de feu qui le saluèrent retentirent, mystérieusement répercutés par des échos étranges, comme le seul bruit qu’eût entendu cette farouche solitude depuis que le monde était monde.

Cornélius, énergique, plein de foi superbe, avançait toujours, répétant en montrant le nord:

— Là-bas est la Mer libre!

On n’était plus, disait-il, qu’à deux cents milles du pôle. Deux cents milles, c’est-à-dire deux cents jours de marche! Deux cents!

— Pourquoi aller plus loin? demanda, accablé, le chirurgien Justus van Doole.

— Pour aller au but, répondit Cornélius. Rebrousser chemin, ce serait lâche!

Et, tout bas, il ajoutait:

— Adriaan irait jusqu’au bout, lui!

Le scorbut continuait cependant à frapper. Des hommes avaient eu les bras gelés. Il avait fallu amputer le baleinier Petersen des deux pieds. On transportait le malheureux sur les traîneaux. En chemin, Petersen souriait et priait. Quelques jours après, le pauvre diable mourut.

— Notre nombre diminue, fit stoïquement Cornélius, mais notre but se rapproche!

Et l’on continua la route.

Plus loin que le cap Colombia, sur la glace, l’équipage de l’Espérance trouva des débris de verre, un manche de couteau, des traces de passage de quelques hommes.

Cornélius se sentit comme mordu au cœur.

— Adriaan! Adriaan-Carlos! s’écria-t-il, pendant que son imagination lui montrait le capitaine Flink, son rival, poussant un cri de triomphe et arrivant le premier à la Mer libre.

— En route!... dit-il aussitôt avec une résolution farouche.

Un peu plus loin, ce ne furent plus des débris, ce fut un cadavre qu’on trouva, celui d’un officier de la marine anglaise, mort isolé, mort de faim peut-être, et mort la main droite sur son fusil chargé, la main gauche sur sa Bible ouverte, cette Bible qu’il lisait sans doute à l’heure de l’agonie: l’arme de mort pour défendre sa vie, le livre pour nourrir son âme.

— Plus de doute, songea Cornélius, le Saint-James est de ce côté, Carlos Flink a deviné la bonne route!

On creusa un trou dans la neige et l’on y déposa l’officier mort. Cornélius prit la Bible et dit, après avoir lu sur la garde le nom de cet homme:

— Celui de nous qui reviendra au pays rapportera ce livre à lady Susannah France... le nom est écrit là!

Puis, résolument, à travers la glace, les compagnons de van Elven, attirés là-bas par le rêve, continuèrent lentement leur chemin.

Ils allaient, sous ce ciel blafard, crépusculaire, mordus par le froid, la peau bleuie, leur respiration devenant de la neige, fouettés par la tempête, déchirés par les glaçons, la barbe collée aux vêtements, les cils raidis changés en aiguilles gelées, les narines bouchées par le froid, la gorge serrée par l’angine, pris de vertiges, égarés, perdus, fantômes humains dont les ombres trébuchantes se détachaient vaguement sur cet horizon éternellement blanc, pareil à un linceul immense, à un drap mortuaire et sans fin.

VI

Ils marchaient sous un ciel lugubre, pâle et étincelant comme une coupole d’argent, apercevant maintenant, parfois, des vols de mouettes, d’eiders-ducks et de dove-kies, les pigeons de la mer.

— Savez-vous où ils vont, disait alors Cornélius, plein de fièvre et de joie, en montrant ces oiseaux. Ils vont au delà des glaces chercher l’air plus doux, les eaux chauffées par le Gulf-Stream, la mer immense! Ils vont, comme nous, vers la Mer libre! Allons, compagnons, en avant!

Mais, à mesure que les jours passaient, les forces de ces intrépides s’usaient lentement, et Cornélius sentait le découragement s’infiltrer, comme un poison, dans les âmes. Le sourd appel de la patrie lointaine disait tout bas: Reviens! au cœur de chacun d’eux. Ils parlaient de s’arrêter, de camper, de laisser Cornélius s’aventurer seul jusqu’au delà du point où ils étaient parvenus et de l’attendre là, blottis dans la neige.

— Vous le voulez? leur dit alors Cornélius. Je sens, je sais pourtant que nous ne devons pas être à plus de trois ou quatre journées de marche de cette mer qui est mon rêve. Les mouettes sont plus nombreuses, voyez! Pourtant, vous redoutez de me suivre et votre courage est à bout? Eh bien! soit, j’irai seul! ou je n’irai qu’avec ceux qui ont encore la foi: qui m’aime me suive!

Un seul homme se détacha du groupe des survivants de l’Espérance. C’était Justus van Doole, le chirurgien.

Il prit avec lui des biscuits, du thé, du whisky gelé, deux chiens aux longs poils blancs, et il partit.

Il était convenu que l’équipage attendrait Cornélius et Justus pendant un mois. Après quoi, les hommes seraient libres de reprendre, à travers le désert de glaces, le chemin du pays.

— Dieu vous garde! crièrent au capitaine van Elven les matelots de l’Espérance.

Cornélius répondit fermement:

— A bientôt!

On le vit s’enfoncer avec Justus dans les profondeurs glacées, et ces deux hommes, silencieux et résolus, marchèrent tout un jour encore à la recherche de l’Océan sans limites.

La Mer, la libre Mer, ne semblait point se rapprocher, quoi que Cornélius en eût dit. Justus et lui ne rencontraient que le vide. Ils avaient déjà marché trois jours.

A l’aurore du quatrième jour, Cornélius dit:

— J’ai le pressentiment que nous serons aujourd’hui arrivés au but.

Et il pressait dans sa main gantée le drapeau tricolore roulé, dont il se servait comme d’un ice-stock.

Tout à coup il poussa un cri, un cri d’effroi. Justus venait de mettre le pied sur une flaque d’eau à peine recouverte de glace et, sans bruit, comme un caillou s’enfoncerait dans un étang glauque, l’homme avait disparu tout d’un coup, après avoir vainement essayé de se soutenir sur l’eau.

La flaque d’eau était moitié lac et moitié gouffre.

— Pauvre Justus! dit, devant ce trou sans fond qui venait d’engloutir un homme, van Elven, le cœur serré. Justus van Doole, ta mort, sans autre témoin que moi, ta mort sans gloire, vaut mieux que la vie de bien d’autres!

Alors il se sentit désespérément seul; seul avec les chiens qui hurlaient parfois en le suivant, seul avec le drapeau de Hollande entre les mains, un couteau à côté et son rêve dans l’âme! Non, ce n’était pas être seul.

— Adieu, Justus van Doole! cria Cornélius dans la solitude.

Puis, d’un pas ferme et fier, il reprit sa route et continua son chemin.

Cet homme, perdu dans l’immensité farouche, c’était l’Humanité même, l’Humanité en marche vers le songe, l’immensité, l’inconnu!

Le soir, Cornélius van Elven coucha dans une grotte de glace, ses chiens à côté de lui, et le lendemain, debout, il se remit à l’œuvre. Des deux chiens, un seul restait, secouant ses poils gelés. L’autre s’était enfui, rebroussant chemin.

Cornélius marchait, fantôme allant vers un fantôme, lorsque, après deux heures de fatigues, le sol gelé devint plus hérissé, plus difficile et plus raboteux. C’était maintenant un amoncellement de blocs de glaces, quelque chose d’effroyable et de grandiose. A peine, au milieu de ce chaos, un chemin possible. Au fond, la brume, — la brume épaisse et jaunâtre, — un enfer noir. Cornélius van Elven avançait toujours.

Il sentit bientôt que, sous ses pieds, la glace craquait, faiblissait.

Le chien esquimau qui l’avait suivi se mit à trembler, comme avaient autrefois tremblé les chiens de Java à l’entrée du Guepo-Upas, et, pris de terreur, il s’enfuit en hurlant, comme s’était enfui son compagnon.

Cornélius van Elven avança encore.

Encore quelques pas, et brusquement, comme si un voile immense se fût déchiré devant lui, comme si une main invisible eût tiré le rideau de brume sombre qu’il avait tout à l’heure devant les yeux, une mer, une immense mer apparut aux pieds de cet homme planté sur la falaise de glace, et, — spectacle que jamais n’avait vu un œil humain! — Cornélius aperçut là, immense et bleue, déroulant ses flots purs sous un ciel d’azur, la Mer libre, la mer sans rivages, la mer vierge et sans limites qui marquait sans nul doute le commencement d’un monde.

— Hourra! cria-t-il alors de sa voix la plus éclatante et la plus mâle. Hourra! hourra! hourra!

Son cri montait, joyeux, éperdu, altier et triomphant, dans l’air limpide. Son œil se baignait dans l’espace sans bornes. C’était l’infini, c’était le rêve! Des oiseaux inconnus, blancs et noirs, les ailes étendues, énormes, passaient, jetant leurs notes claires, et rasaient, en tournoyant, le flot bleu; des hirondelles, des mouettes, semblables à des flocons neigeux, voltigeaient heureuses; — et c’était au-dessus de l’immensité bleue une multitude d’êtres, un bruissement d’ailes, une neige animée, vivante et chancelante. Des phoques se jouaient dans les flots, regardaient étonnés et fuyaient. Des dos étranges de poissons ignorés se montraient çà et là, à fleur d’eau, et plongeaient brusquement sous les yeux de Cornélius.

— Oh! le songe grandiose! Oh! le spectacle écrasant! Le ciel profond, la mer immense, le flux joyeux! Quelle tentation! se jeter dans cette mer, plonger dans ces flots tièdes! Et là-bas, plus loin, aller plus loin et découvrir quelque terre vierge!

— J’ai vaincu! j’ai trouvé! songeait Cornélius. Ces bordures de glace où j’appuie mes pieds, ce sont les limites d’un monde, et cette mer fluide et sans limites, c’est le commencement d’un univers!

«Margaret, Margaret, ajouta-t-il, je puis maintenant revenir à toi, Margaret!»

Il s’était agenouillé. Il se releva, et dépliant alors le drapeau hollandais, dont la lumière du pôle fit étinceler fièrement les trois couleurs:

— Mon pays, dit-il, à toi, mon pays, cette Mer libre à laquelle donne ton nom le plus dévoué de tes fils! — Elle s’appellera la Mer Batave! Vive la Hollande!

— Vive la Hollande! répéta tout à coup, derrière Cornélius, une voix ardente, et le capitaine crut un moment que c’était l’écho qui venait de lui renvoyer son cri de triomphe. Mais, en se retournant, il devint horriblement pâle et sentit tout son sang lui refluer au cœur.

Là, devant lui, debout, ironique et hardi, un bâton ferré à la main, se tenait un homme que Cornélius reconnut malgré son enveloppe de peaux de bêtes, et dont il jeta le nom avec rage:

— Carlos Flink!

— Oui, Carlos Flink! dit cette apparition vivante, Carlos qui est arrivé avant toi devant la Mer libre et qui lui a déjà donné son nom!

Cornélius van Elven éprouva brusquement une rage de fou. Il lui semblait que sa tête se perdait. Il voulait tout d’abord se jeter d’un bond sur Adriaan-Carlos et l’étrangler de ses mains robustes.

Ainsi le rival, acharné, était là! Carlos avait déjà posé les pieds sur cette neige!... Il avait baptisé peut-être de son nom la Mer Batave! Était-ce possible?

— Je rêve! je rêve! se disait Cornélius.

Alors, avec une joie incisive, chacune de ses paroles entrant au cœur de van Elven comme une lame de fer rouge, Adriaan-Carlos fit à son ami d’autrefois le récit de ses propres efforts, de ses journées de marche à travers les banquises, du voyage du Saint-James dans la région du cap Sabine; il lui montra les marins à bout de forces, le bateau menacé par les glaces qu’il fallait repousser comme un assaut, et lui, lui, Carlos Flink, continuant intrépidement sa route, poussé par une double passion: l’ambition d’attacher enfin son nom à quelque grande chose, et la soif de se venger de Cornélius van Elven, le héros de Java.

Et Cornélius repassait, au récit de Carlos, par toutes les épreuves terribles qu’il avait supportées lui-même depuis son départ. Il souffrait une fois encore ses lugubres souffrances, et le tableau de tous ces maux doublait sa haine, car de tout cela il n’avait donc triomphé que pour se voir arracher sa découverte et voler sa victoire?

— Allons, Cornélius van Elven, dit Carlos Flink avec un rire strident, tu peux retourner à Rotterdam, maintenant. L’équipage du Saint-James, qui m’attend, est campé à deux milles d’ici, et je l’aurai rejoint demain. Et demain je pourrai dire à ces matelots qui m’ont suivi: «La Mer libre existe, et c’est moi, Carlos Flink, qui l’ai découverte!»

— Toi? fit van Elven, toi?... Tu mens! Ce rêve de toute ma vie, tu me l’as volé! Tu as marché sur ma trace lâchement!... Celui qui a conçu le projet de venir ici, c’est moi! Celui qui retournera en Hollande en disant: «J’ai trouvé!» c’est moi!

Et tandis que le drapeau hollandais flottait doucement, comme caressé par la brise de la grande mer, Cornélius van Elven, d’un mouvement farouche, tira de sa gaine de cuir le coutelas qui pendait à son côté, à demi dissimulé sous les poils des fourrures.

Adriaan-Carlos se mit encore à rire.

— Tu vois cette mer? dit-il, eh bien! je veux avoir son secret, moi, et je l’aurai! Oui, nous faisant des barques du bois de nos traîneaux, nous irons demander à la Mer libre quel continent elle baigne! J’irai plus loin que toi, Cornélius, je te le jure, plus loin, plus loin qu’aucune créature humaine n’aura jamais osé aller!

— Regarde bien cette falaise de glace, répondit froidement Cornélius, c’est là que tu t’arrêteras. Tu n’iras pas plus loin, entends-tu, Adriaan-Carlos?

Seuls au bout du monde, devant l’immensité sublime, ils ne songeaient pas à oublier, ils ne pensaient qu’à se haïr.

Cornélius brandit son coutelas et se jeta, sinistre dans ses peaux de bêtes, vers Adriaan qui s’était armé.

Carlos Flink ajusta son ennemi du canon d’un pistolet et dit résolument:

— Prends garde! De nous deux, je te l’ai dit, un seul doit revenir là-bas. Un seul doit rapporter au pays le secret de cette découverte. Cornélius van Elven, tu es mort!

Son doigt pressa la gâchette du pistolet, et les mouettes éperdues s’envolèrent en criant, effarées, terrifiées et venant d’apprendre que partout où l’homme passe il apporte le danger et la mort.

Cornélius, blessé, avait trébuché d’abord, et Carlos avait attendu, comme si son rival eût dû tomber sur le coup. Mais, intrépide, et d’un mouvement surhumain, van Elven continuait d’avancer, et la large lame de son coutelas jetait des éclairs bleuâtres sous la lumière intense du pôle.

Carlos avait maintenant, lui aussi, tiré son couteau.

— Non, ce n’est pas moi qui vais mourir, lui dit Cornélius, c’est toi!

Les deux hommes, l’un immobile, l’autre marchant devant lui, se heurtèrent brusquement, et, dans un corps à corps sinistre, les armes qu’ils tenaient se croisèrent comme deux dagues sans que ni l’un ni l’autre atteignît la poitrine de son adversaire. Ils se colletaient, haletants, dans une lutte féroce, et chacun d’eux de la pointe de son arme cherchait le cœur de l’autre. Face à face, leurs haleines se mêlant, les yeux dans les yeux, crispés, hurlant, ces deux êtres, plus pareils à des fauves qu’à des hommes, s’insultaient du regard et de la voix, tandis que leurs mains avides se déchiraient à vouloir fouiller du coutelas le corps de l’ennemi.

Carlos voyait d’ailleurs, et avec une joie sauvage, des taches rouges monter au cou de Cornélius; du sang perlait déjà, coulant le long des manches, sur les poils blancs des peaux dont van Elven était couvert.

Ah! Cornélius était livide, Cornélius était blessé, Cornélius allait mourir!...

— Tu ne reverras plus Rotterdam! lui cria Carlos, riant toujours de son rire cruel et fou.

Cornélius redoubla d’énergie sauvage, étreignit puissamment de son bras gauche Carlos, qui ouvrit alors la bouche comme si la respiration lui échappait, et du bras droit leva le coutelas au-dessus du front du capitaine Flink.

Carlos était armé encore, mais le terrible bras de Cornélius l’étreignait à l’étouffer. Il eût pu frapper par derrière; il n’en avait plus la force.

Il se sentait perdu. Hagard, il voyait ce coutelas, ce coutelas levé, étincelant, éclatant, et qui allait tout à l’heure s’enfoncer dans sa chair.

Il fit un effort prodigieux, terrible, et sa face s’abattit sur le visage de Cornélius, mordant la joue de ses dents de fer.

La douleur arracha à van Elven un cri aiguë et d’un bond il essaya de reculer, mais du moins en tenant toujours Carlos Flink étouffant. Son pied glissa sur la glace qui craquait, et alors la même chute, une chute atroce, mortelle au ras de ce gouffre, la chute de ce colletage de deux fureurs, de cette fraternité de la haine, entraîna ces deux êtres saignants et hideux. Carlos et Cornélius se déchirèrent encore au bord de la falaise glacée, se tordant comme deux tigres sur la nappe blanche; puis tout à coup la glace s’affaissant sous leur poids, un plus fort craquement se fit entendre, un bloc, pareil à du cristal, se détacha de la crête qui brillait, et dans l’immensité, sous le ciel bleu, les deux corps enlacés de Cornélius et de Carlos tombèrent, avec un dernier blasphème, dans les flots de la Mer libre qui se fermèrent sur eux avec le bruit profond et sourd de l’eau qui fait un linceul aux cadavres.

Au bord sans fin de la grande mer, dans la solitude gelée, il n’y avait plus rien maintenant que le silence, rien que l’immensité déserte, rien que le mystère et que l’inconnu.

Les oiseaux montaient dans l’air pur avec leurs envergures immenses.

Et qui eût dit que deux hommes étaient venus là, tout à l’heure, jetant sur cet horizon conquis le coup d’œil orgueilleux du triomphe?

Un peu de glace brisée, des traces de pas bientôt effacées, et puis rien!

Encore, toujours, éternellement, la mer tiède continuait à battre ses bords dentelés avec un grand murmure et à dérouler ses flots bleus... La mer, la Mer libre et sans nom, la mer inviolée comme depuis l’éternité!

VII

Quelques années après, lorsque le docteur Kane découvrit à son tour la Mer libre du pôle, il trouva, encore plantée sur la falaise, la hampe d’un drapeau dont le vent avait emporté les couleurs.

C’était le drapeau enfoncé là par Cornélius van Elven, dont les matelots de l’Espérance n’avaient plus eu de Nouvelles — jamais.

L’Espérance et le Saint-James étaient ensemble revenus à Valentia, en Islande, puis l’un à Rotterdam et l’autre à Liverpool, après avoir attendu, celui-ci Carlos Flink, celui-là van Elven.

— Carlos et Cornélius se seront perdus en même temps, disait-on, et perdus sans même savoir qu’ils étaient si rapprochés l’un de l’autre.

Nul ne pouvait soupçonner en effet que la haine de ces deux hommes les avait fait s’entr’égorger ainsi et se perdre, quand ils touchaient l’un et l’autre à leur rêve.

Margaret et Dica, les deux veuves de Cornélius et de Carlos, ont fait élever en commun un monument près du cimetière de Rotterdam. On y lit ces mots dictés par le cœur à celles qui aimaient tant ceux qui se haïrent:

  A deux frères ennemis

réconciliés dans la mort!

Margaret et Dica y vont pleurer toujours, et leurs mains déposent pieusement, auprès du monument de pierre, des bouquets de fleurs, des violettes du pôle.

— Nous les aimions cependant assez pour qu’ils eussent dû ne pas se haïr! songent-elles.

Puis doucement:

— Quelle gloire les attendait pourtant — et le bonheur aussi — s’ils avaient su... s’ils avaient pu oublier! Ah! maudite, maudite soit la haine!

Parfois Dica demande à Margaret:

— Et s’ils n’étaient pas morts cependant?... S’ils revenaient! Oui, s’ils revenaient... un jour?

— J’y pense bien souvent, répond Margaret.

Et ses yeux brillent aussitôt d’une intense joie.

Mais, comme un funèbre écho, le triste refrain de la chanson du mousse lui revient:

Hé! ho! matelot, matelot!

Tu sais bien que la mer lointaine

Ne rend mousse ni capitaine.

Reste auprès des tiens, matelot!

Elle pleure alors et se remet à prier.