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Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius cover

Les Huit Jours du Petit Marquis; Carlos et Cornélius

Chapter 6: V
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About This Book

A young marquis lives in exile in London, measuring his days by an eight‑day hope of returning home while coping with persistent loneliness and cultural dislocation. He wanders the city, observes military ceremonies and popular images that provoke memories of violence and loss, and broods over the distance from his former life. Alongside these reveries, a gravely ill woman haunts his thoughts through a recurring vaudeville refrain, intensifying his anguish. The narrative sketches mood, small episodes, and the contrast between exile's daily tedium and the restless longing for a threatened return.

Or, messieurs, la comédie...

...Tout finit par des chansons!

Ils riaient; mais la petite Lise ne voyait pas sans tristesse, quand elle interrogeait son miroir, ses pauvres joues devenir maigres, et le petit marquis notait avec inquiétude la fréquence des accès de toux qui amenaient un peu de rougeur aux pommettes de la jolie fille. Il se demandait si le printemps de France, ce printemps qu’avril ramenait, n’enlèverait point la pâleur du visage de cette enfant.

— Patience!... Patience!...

On assurait que, bientôt, une expédition française, conduite par des jeunes gens intrépides et où les vieux officiers de la marine française avaient noblement accepté de s’enrôler en simples soldats, une entreprise hardie, bien conduite, décisive, allait avoir raison de Messieurs les Jacobins. Unis aux gars de la Vendée, les volontaires embarqués à Plymouth marcheraient sur Paris. Ce serait vite fait. Un combat. Quelques étapes.

— Et vous reprendriez peut-être avant peu votre rôle de Fanchette, ma petite Lise!

— Ne plaisantez pas, monsieur le marquis!

— «Monsieur le marquis!» Encore!... Fanchette, si vous recommencez, je vous appelle citoyenne!

Mais, un matin, en allant au «Bureau des Étrangers», le petit marquis apprit une triste nouvelle. Il ne s’agissait plus d’espérer qu’on entrerait à Paris promptement. Un nom douloureux revenait dans les propos de la foule accourue aux renseignements, un nom qu’on répétait tout bas: Quiberon! La défaite! Le désastre!... Et, dans un grand deuil soudain, unis au nom du vainqueur, ce Lazare Hoche, on entendait des mots tragiques: «Auray... Les vaincus fusillés... La grève rouge...» Et Sombreuil, l’élégant Sombreuil, tombé, avec tant d’autres!

Au Parlement, le gouvernement annonçait que, du moins, sur la grève, le sang anglais n’avait point coulé; mais le petit marquis de Beauchamp d’Antignac frissonnait à la réplique superbe de Sheridan:

— Oui, mais l’honneur anglais a coulé par tous les pores!

— Ma pauvre Fanchette, dit-il, ce soir-là, à la comédienne, ce n’est pas encore cette fois-ci que vous reprendrez La Folle Journée...

— Encore huit jours, huit autres jours, monsieur le marquis!

— Hector, s’il vous plaît, mademoiselle!

Il se demandait si son devoir n’eût pas été de suivre d’Hervilly, Puisaye, et de charger avec eux les soldats de la République. Un scrupule l’avait retenu. Très vaillant, le petit marquis était prêt à toute bravoure. Mais il lui répugnait de combattre coude à coude avec l’étranger et, dans la petite chapelle des émigrés de King Street, à la messe dite en mémoire des vaincus de la prairie d’Auray, le marquis de Beauchamp d’Antignac pria pour ceux qui, morts pour leur foi et leur roi, auraient pu mourir pour la patrie.

Il se rappelait alors la journée brumeuse du dernier vendredi saint, où, dans les ténèbres de la sombre église, il avait écouté le sermon d’un jeune prêtre rappelant aux Français la passion de Jésus mort pour ses frères. Le marquis avait éprouvé là une émotion pareille à celle qui lui étreignait le cœur, aux jours de Noël, dans la petite église de Saint-Alvère.

Et tous ces Français chassés de France, comme blottis dans un asile de paix, grelottant un peu sous la voûte froide, écoutaient la voix de ce maigre prédicateur qui, d’un geste large, étendait sa main osseuse sur tous ces fronts, ces têtes pensives, ces exilés dont les malheurs comptaient peu, comparés aux crachats, aux insultes, aux blessures, à l’agonie du Martyrisé. Les auditeurs, à peine entrevus dans la pénombre de la chapelle, ressemblaient à des ombres, et le petit marquis avait eu là une sensation singulière: il lui semblait qu’il assistait à une messe de fantômes. Ou, encore, à une réunion de chrétiens traqués et menacés dans les caveaux des Catacombes.

Mais quand, au sortir du sermon, Fanchette, trempant sa main d’enfant dans le bénitier, lui avait tendu ses doigts mouillés d’eau bénite, le marquis s’était senti rappelé à une réalité plus souriante, et, cette main de bouquetière, il avait eu l’envie de s’incliner vers elle et de la baiser, comme il eût fait des doigts d’une marquise.

Et il se rappelait souvent le pâle jeune prêtre qu’il n’avait plus revu et qui était peut-être allé mourir au pays breton, comme tant d’autres.

Cependant, les ressources de M. de Beauchamp touchaient décidément à leur fin et les victoires républicaines ne permettaient guère d’espérer que l’exil finît bientôt comme les derniers écus de l’exilé. Les illusions s’envolaient, pareilles aux volées de perdreaux poursuivies autrefois dans les ratoubles.

Eh bien! il était écrit qu’il imiterait M. de Mornac, et Hector de Beauchamp se présenta bravement au directeur d’Astley Circus, en lui demandant s’il n’était pas besoin là d’un bon écuyer capable de montrer aux jockeys anglais comment on comprenait l’équitation en France.

Le manager reçut le petit marquis avec un sourire un peu ironique. Ce n’était pas à des Anglais qu’on pouvait apprendre à manier un cheval et ce dont le Cirque Astley avait besoin pour le moment, c’était d’un clown.

— Vous dites? fit Hector de Beauchamp.

— D’un clown. John Paterson nous a quittés. Un clown nouveau, un clown français serait une curiosité certaine. Eh! parbleu, vous êtes élégant, vous paraissez leste. Avec un peu de farine au visage et le costume du Gilles de Watteau, vous auriez grand succès, cher monsieur, je vous jure!

Le petit marquis se demandait si le manager en veine d’humour se moquait de lui.

En vérité, proposer au marquis de Beauchamp d’Antignac de se barbouiller de blanc le visage et de grimacer en souquenille de Pierrot sous les yeux du peuple de Londres? Ce manager poussait un peu loin la plaisanterie britannique.

— Monsieur, fit le gentilhomme, d’un joli ton sec, je puis monter un cheval en public et je pourrais même comme mon compatriote, le vicomte de Mornac, figurer parmi les acteurs de votre pantomime équestre, quoique, je vous l’avoue, je serais volontiers du parti de Tippoo-Sahib... Oui, ne vous fâchez pas... Mais faire ici le métier d’un Janot sur les tréteaux des théâtres de la foire, j’aimerais autant me jeter à votre Tamise, qui ne sent pas toujours bon, comme vous savez!

Le manager avait écouté froidement. Puis, il haussa les épaules.

— «Il n’est pas de sot métier», dit un proverbe de votre pays. Et le métier de clown est un métier comme un autre. M. Sheridan prétendait même qu’il est plus acceptable que celui de la plupart des «honorables», ses collègues au Parlement. Mais M. Sheridan a pour principe d’être toujours de l’opposition. Il y a des clowns plus populaires que des ministres, et Son Altesse le prince de Galles vous dira...

— Son Altesse dira ce qu’elle voudra, interrompit le marquis. Je veux bien devenir écuyer, par aventure; je ne veux pas me faire clown, M. Sheridan dépensât-il, pour me convaincre, toute son éloquence et tout son talent.

Il allait (pirouettant sur ses talons, qui n’étaient plus des talons rouges) se retirer en saluant galamment, avec un grain d’impertinence, le manager, lorsque celui-ci, étudiant la silhouette du marquis, fit un geste et dit:

— Attendez.

Et, très vivement:

— Consentiriez-vous, monsieur, à chevaucher en costume de mousquetaire? Oui, de mousquetaire du temps de Charles Ier?

— J’ai porté des déguisements en des bals parés et travestis, répondit le marquis. Il n’est rien là qui me paraisse insupportable.

— Eh bien! laissez-moi mettre sur l’affiche les débuts du cavalier... Quel est votre petit nom?

— Hector...

— Du Cavalier Hector dans les exercices enseignés, jadis, au roi Louis XIII ou Louis XIV, comme vous voudrez, et je vous donnerai le meilleur cheval de mon écurie... Abdullah..., un arabe... très doux... Vous en ferez ce que vous voudrez!

— Je n’ai pas besoin que la bête soit douce. La douceur, cher Monsieur, je ne l’aime que chez les femmes.

Et sans doute, en parlant ainsi, le petit marquis songeait-il à la jolie Fanchette.

IV

Fanchette ne fut qu’à demi étonnée lorsque le marquis lui annonça qu’il allait débuter dans un cirque. L’émigration faisait tant de miracles! N’y avait-il pas une baronne authentique qui servait des bavaroises dans un coffee-house du Strand? L’important était de fuir la misère et le spleen. Et puis, pour M. de Beauchamp, cette mascarade était une occupation. Ils étaient si longs et si lourds, les huit jours incessamment renouvelés, reportés d’une date à une autre! Le petit marquis monta à cheval dans l’écurie d’Astley Circus comme il eût mis le pied à l’étrier pour partir en guerre. Il se rappelait que son grand-père, le marquis Pierre-Arnaud de Beauchamp d’Antignac, avait ainsi, bien en selle, chargé à Fontenoy dans les rangs de la Maison Rouge. Sous le déguisement du mousquetaire d’autrefois, le marquis Hector éprouvait le petit frisson du cavalier à qui l’on disait:

— Assujettissez vos chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir l’honneur de charger!

On l’applaudit lorsqu’il fit son entrée dans l’arène, très joliment costumé en cavalier du temps de Louis XIII, la plume au feutre et l’épée au côté. Il portait un pourpoint de velours bleu et le petit manteau brodé flottait galamment sur ses épaules. Fanchette, qui le suivait des yeux, assise au premier rang des spectatrices, le trouvait d’aspect fort galant et avait bien envie de lui jeter un de ses bouquets invendus. Le succès du Cavalier Hector fut, ce soir-là, incomparable. Les écuyers d’Astley Circus vinrent féliciter leur nouveau confrère lorsqu’il sauta à bas de son cheval, et le petit marquis se rappelait qu’il y avait eu un temps où ses aïeux couraient le tournoi sous le regard des dames. Il ne lui semblait pas qu’il fût un baladin exhibant ses talents, mais un chevalier montrant noblement sa maîtrise. Cependant, lorsqu’un certain colosse, le nègre Mac Lee, un boxeur, lui tendit sa large patte en lui disant: «Bravo, camarade!», le marquis hésita pendant une seconde à mettre sa main dans la paume blanche du géant noir. Il le trouvait familier. Camarade! Boxer n’était pas, comme caracoler, un exercice noble, le boxeur fût-il à cheval. Mais quoi! A la guerre comme à la guerre!

Allait-il se targuer de sa supériorité équestre?

— Camarade, soit, dit-il à Mac Lee, qui avait remarqué, cependant, l’hésitation et grognait tout bas contre les impertinents scrupules du petit Français.

— Et maintenant, voilà, j’ai un métier! dit gaiement le marquis à la petite Lise, en la reconduisant, par les rues sombres, jusqu’à son logis de Soho.

Il eût bien voulu ne point se séparer d’elle, et, après avoir chevauché comme un écuyer, il murmurait comme un poète les verselets du marquis de Pezay:

Non, ce n’est point la fraîcheur d’un ruisseau

Qui de l’amour peut apaiser la flamme;

Quand, une fois, ce dieu brûle notre âme,

Il peut lui seul éteindre son flambeau...

— Ah! Fanchette, disait-il, tout en marchant, si vous lisiez Zélis au Bain, vous verriez que le berger Hylas méritait bien qu’on ne le fît point languir!

Mais la jeune fille l’arrêtait bien vite et, riant un peu:

— Monsieur le marquis, est-ce votre succès de cavalier qui vous monte à la tête? Oh! le théâtre!... le théâtre! Il nous grise tous et toutes! Mais vous savez bien ce qui est convenu entre nous. Pacte sacré! Ne me parlez jamais que d’amitié, de bonne amitié!

Et, comme elle toussait, Hector de Beauchamp répondait en ramenant sur les épaules de la jolie fille la mante qui avait glissé:

— Oui, je suis un sot, vous avez raison... Et, en effet, cela donne une certaine ivresse, les bravos... Je l’ai senti tout à l’heure, est-ce drôle! Ah! quand vous rentrerez à la Comédie-Française, comme on applaudira Fanchette!

— Hélas! nous en sommes loin!

Ce n’était pas son succès de gentil cavalier qui grisait, comme disait Fanchette, le petit marquis, mais c’était la grâce pimpante de cette camarade de tous les jours qu’il s’habituait à rencontrer, qu’il voyait, maintenant, quotidiennement, car, depuis que l’écuyer Hector cavalcadait à Astley Circus, elle avait laissé là Drury Lane et c’était à la porte du cirque qu’elle vendait ses fleurettes. Elle offrait en souriant ses jacinthes et gazouillait, avec un gentil accent français, un engageant:

Pretty flowers, ladies?

Et le Français et la Française se retrouvaient tout naturellement à la fin de la représentation, traversant ensemble la Tamise et remontant: elle vers Soho, lui à son lodging de Crown Court. Et comme il lui paraissait triste alors, ce logis, et comme la solitude lui paraissait dure! Il gravissait le petit escalier en allumant un rat de cave, et, lorsqu’il poussait la porte de sa chambre, il se rappelait, en soupirant, les journées lentes où il rêvait d’acheter une tortue, un chat ou un chien pour avoir là une compagnie. Ah! si elle voulait, la jolie Fanchette!

Mais non, point de sottes pensées, marquis! Fidélité au pacte. Une amitié en exil, une aimable idylle fraternelle dans le brouillard de Londres, c’était déjà une bonne fortune. L’ennui était plus opaque et plus noir avant la rencontre de Drury Lane.

— Tu n’es plus seul, maintenant, songeait-il.

Il ne fallait pas trop demander.

Tout de même, si Fanchette était là, près de lui, remplissant de sa gaieté la pauvre chambre aux murailles nues, la vie serait autrement supportable. C’était, cette chambre obscure, une étroite cage sans oiseau.

— Et si je l’épousais? se disait parfois, en s’endormant, le petit marquis, revoyant, dans le demi-sommeil, la jolie nuque et les cheveux blonds de Fanchette, et les petites mains applaudissant le cavalier Hector et le galop éperdu d’Abdullah.

Après tout, dans les Contes Moraux, les rois épousent bien des bergères. Le petit marquis était seul au monde. Pas un oncle du Périgord ne se lèverait pour lui reprocher sa mésalliance.

— D’ailleurs, beauté vaut noblesse, vraiment!

Alors, et tout à coup, il se demandait s’il ne subissait pas un peu le pouvoir des maximes nouvelles. Comment, encore un pas et la noblesse allait lui sembler un préjugé?

— Palsambleu, prends garde, marquis! Tu tournes au démocrate! Et à quoi bon, grand Dieu! puisque, avant peu, tu retraverseras le détroit et tu rentreras en France!

C’était sur cette pensée qu’il s’endormait, murmurant ironiquement, tristement, avec un sentiment de scepticisme que lui donnait le demi-sommeil, mais qui, au réveil, s’enfuirait bien vite:

— Huit jours! Ah! bien oui, huit jours! Ils dureront longtemps, tes huit jours!

Il arriva que le destin, qui a ses malices, fournit au petit marquis l’occasion de n’être plus seul dans la chambrette de Crown Court. Le beau mousquetaire, en franchissant une haie aux applaudissements des spectateurs du cirque, eut la malchance qui guette parfois le meilleur cavalier. Le cheval fit un écart, l’arabe Abdullah s’abattit et le petit marquis fut projeté contre la barrière, une côte enfoncée et le bras droit cassé. On le releva en piteux état; mais, pâle et souffrant horriblement, il eut encore la force de sourire et, ramassant une rose que quelque spectatrice lui avait jetée, il la porta à ses lèvres, et salua, comme s’il eût envoyé ce baiser galant à toute l’assemblée. Puis, souriant toujours, il rentra dans la coulisse, le front haut, sa petite taille élégamment redressée et refusant l’appui des écuyers qui, pour le soutenir, lui offraient leur bras.

— N’ai-je point gâté, dit-il seulement, mon bel habit de mousquetaire?

— Ah! répliqua le boxeur nègre, vous en verriez bien d’autres, cavalier Hector, si vous faisiez un match avec Mac Lee!

La douleur de son bras cassé ennuyait un peu le «cavalier Hector». Puis, il souffrait aussi du côté de la hanche. On fit avancer une voiture de louage. Le marquis s’installa de son mieux sur les coussins, et en route pour Crown Court! Chaque cahot sur le pavé donnait au blessé une secousse violente.

— Du diable, pensait-il, me voilà mis à pied, et pour combien de temps?

Mistress Sniddle poussa les hauts cris en voyant chez elle arriver un malade. Le marquis avait grand’peine à monter son escalier et il s’arrêtait, parfois, de marche en marche.

— Mistress Sniddle, disait-il, en essayant de rire, vous allez, maintenant, être mon infirmière!

Mais, comme il arrivait enfin péniblement près de son lit, mistress Sniddle arrangeant, en effet, les couvertures, quelqu’un frappa vivement à la porte, et, comme il répondait: «Entrez!», M. de Beauchamp poussa un cri de surprise joyeuse en apercevant le joli visage de Fanchette, mais pâli, effrayé, et l’apparition de la comédienne lui fit l’effet d’un baume immédiat. Derrière la jeune fille, un grand gentleman, tout de noir vêtu, maigre et sinistre, apparaissait, à peine éclairé par la chandelle qu’avait allumée mistress Sniddle.

— Le docteur, dit Fanchette, le docteur Ploomfield...

— J’étais de service à l’Astley Circus, dit le docteur, mais vous êtes parti si vite que je n’ai pu vous venir en aide, monsieur... Mademoiselle a tenu à m’amener ici... Permettez-moi de vous examiner...

— Je me retire, dit mistress Sniddle, pudique.

Elle emmena Fanchette sur l’escalier, et les deux femmes restèrent dans l’ombre, la petite Française, très inquiète, nerveuse, et mistress Sniddle beaucoup plus calme, pendant que le docteur examinait le blessé. La fracture du bras était très nette; visiblement, une côte avait souffert; il n’y avait rien de grave du côté de la hanche, mais il fallait un appareil, et en manière d’éclisses le médecin prit les premiers morceaux de bois venus et ficela de son mieux le bras malade.

— Je ne vous fais pas mal? demandait-il froidement, de temps à autre.

Et le petit marquis, toujours poli, répondait:

— Au contraire!

Il reviendrait le lendemain, dès le matin, le docteur Ploomfield. En attendant, il fallait tâcher de prendre du repos et, s’il était possible, de dormir. Fanchette se proposait pour passer la nuit au chevet du blessé, et le petit marquis, le bras déjà pris par l’appareil improvisé, la remerciait par un sourire; mais mistress Sniddle ne trouvait pas convenable qu’une jeune fille fût, sous son toit, enfermée avec un jeune homme, et ce mot: convenable, revenait comme un refrain sur les lèvres de la logeuse.

— Bah! fit le marquis. Je suis rompu. La fatigue me sera un somnifère!

Il envoya, de la main gauche, un salut à Fanchette, un salut qui ressemblait fort à l’esquisse d’un baiser, et, remerciant le docteur et mistress Sniddle, il s’endormit, quand il fut seul, en rêvant qu’il faisait son entrée dans la cour d’honneur de Versailles, sur un cheval arabe piaffant et se cabrant sur le pavé du roi.

Mais, le lendemain, il souffrait assez vivement, et le docteur, après la pose d’un appareil définitif, lui ordonna de se tenir tranquille et de garder la chambre jusqu’à ce que les douleurs thoraciques eussent disparu.

— Alors, vous m’emprisonnez, docteur?

— Je vous prescris le repos...

— Mais cette chambre est pire que la Bastille... Et comment saurai-je, maintenant, les nouvelles de France?

— Mistress Sniddle vous apportera les gazettes.

— Et Fanchette, pensa le marquis, me dira ce qu’on affiche à l’ «Office des Étrangers».

Cette pensée, l’idée que Fanchette viendrait lui tenir compagnie, consolait le petit marquis ainsi condamné à une immobilité relative.

Elle venait fidèlement, en effet, la bouquetière, ouvrant gaiement la porte et montrant, sur le seuil, son fin visage de Parisienne et ses fleurs. Le bonjour de la jolie fille était, pour le marquis, une surprise toujours nouvelle. Voilà qu’il bénissait, maintenant, sa mésaventure, puisqu’elle lui valait les visites de cette enfant. La prison lui devenait chère. Il se disait, en riant, que la doctrine de ce diable de Voltaire a du bon. Le docteur Pangloss, cet enragé optimiste, n’est pas un imbécile.

— J’espère bien, ajoutait-il gaiement, que le docteur Ploomfield ne me laissera pas sortir de sitôt.

Elle s’asseyait près du lit de M. de Beauchamp et lui apportait, en effet, les nouvelles de France...

— Bonaparte a encore battu les Autrichiens...

— Encore! Où cela?

— En Italie, toujours. Il marche droit sur Vienne...

Boney! Ce petit Boney, comme ils l’appellent; c’est donc le diable, ce petit Boney?

— Cela me paraît être le démon de la bataille, monsieur le marquis...

— Ah! pas de marquis! pas de marquis!... répétait M. de Beauchamp d’Antignac.

Quelquefois, il lui demandait de lui faire la lecture. Il aimait la voix de cette enfant. Une voix argentine et fraîche qui, souvent, avait l’accent ému, lent et grave, des cloches qui sonnent l’angélus du soir.

Elle avait pris un livre sur un des rayons de bois blanc de la chambrette.

La Guerre des Dieux, voulez-vous que je vous lise cela, monsieur le marquis?

— Non, non! Oh! non! pas cela! Pas cela!

— Pourquoi?... demandait Fanchette, en fixant sur le blessé ses jolis yeux bleus candides.

— Parce que..., parce que ce satané Parny est aussi un petit démon en son genre, comme Boney... Demandez donc, ma petite Fanchette, à quelque libraire de Soho, une traduction de Tom Jones...

— Ou Clarisse Harlowe... Je ne connais pas Clarisse Harlowe...

Clarisse Harlowe, si vous voulez... Nous dirons du mal de ce coquin de Lovelace!

Il fermait les yeux, pendant qu’elle lisait, et il lui semblait qu’il était loin de Londres, à Paris, au théâtre, et qu’une délicieuse interprète d’une comédie sentimentale lui contait une histoire d’amour, triste, triste, mais consolante, puisqu’elle faisait oublier, pour ces malheurs imaginaires, les malheurs de ces personnages rêvés.

— On ne se résignerait pas à l’histoire, murmurait le marquis, si l’on n’avait pas le roman pour s’en consoler!

— Et savez-vous, Fanchette, disait-il encore, que, s’ils ne vous nomment pas sociétaire à votre rentrée, ils seront de triples sots? Je me chargerai d’obtenir l’ordre de début et la nomination d’un des prochains Gentilshommes de la Chambre!

— Oh! que nous en sommes loin! faisait-elle en riant.

— Qui sait? répétait le petit marquis.

Et ce furent, dans la pauvre chambre du triste passage, des heures de halte délicieuses, que celles de cette convalescence du marquis, contraint à laisser ainsi passer les journées dans une inaction charmée. La bouquetière le quittait pour aller vendre ses fleurs et lorsque, à la porte du Cirque, elle avait vidé son éventaire, elle arrivait, trottinant en hâte, essoufflée et, s’asseyant, elle lisait, Hector de Beauchamp regardant, à la lueur de la chandelle, ce front intelligent et pur, pâli, mais que la lueur rendait tout rose. Il se rappelait les veillées du Périgord, les fermiers égrenant les panouilles de blé d’Espagne, les grains dorés de maïs dans la grande cuisine du château. Les flambeaux de résine coloraient de même le front des paysannes de là-bas. Et sa bonne nourrice, elle aussi, s’asseyait de même à son chevet, pour l’endormir, en lui chantant des chansons.

Tiro, tiro, marinier tiro,

Tiro lo cordo, marinier!

Il se sentait redevenir enfant. Il lui semblait vivre quelque songe. Ah! la bonne idée qu’avait eue Abdullah d’avoir un caprice et de se montrer rétif! Le cavalier désarçonné devait à cet arabe les meilleures heures, peut-être, de sa vie, les plus consolantes, certainement.

Un souci, pourtant, une inquiétude mordait au cœur le petit marquis. Il trouvait que la petite Lise maigrissait, son teint prenant une couleur de fine porcelaine. Parfois, au milieu d’un chapitre, une petite toux sèche arrêtait la lecture. Fanchette, alors, devenait rouge et le marquis lui demandait:

— Êtes-vous fatiguée? Si vous arrêtiez?

Mais, avec son gentil sourire:

— Non! oh! non, je veux voir comment meurt la pauvre Clarisse! Et nous aurons à lire le nouveau roman de Mme de Genlis: Sillery...

— Ah! oui, Mme de La Vallière, dont l’annonce est interdite en France à cause du portrait de Louis XIV...

— Ou encore Le Voyage du Jeune Anacharsis...

— Oh! j’espère bien être valide avant que nous n’en soyons là!...

Et cette idée même n’allait pas sans mélancolie: il songeait alors qu’il n’y aurait plus de lectures, plus de roman de Richardson, plus de prétexte à cet autre petit roman dont l’humble cadre était cette étroite chambre d’exil, son petit univers devenu tout à coup un délicieux asile, grâce à cette enfant qui apparaissait là, disparaissait et emplissait de poésie un taudis dans un noir passage londonien.

Quand il fut guéri, le docteur lui permit de reprendre son existence accoutumée; alors, au lieu d’être satisfait, il fut triste.

— Vous n’allez plus venir à Crown Court, mademoiselle Fanchette!

— Et pourquoi?

— Parce que je ne suis plus intéressant! La peste soit de la santé! Je m’étais si bien habitué à votre présence!

— Et je ne détestais pas de venir me prouver à moi-même que j’ai encore quelque ressouvenir de la bonne diction!...

— Oh! Mlle Contat ne lirait pas mieux Clarisse Harlowe, ma bonne, ma chère Fanchette!

Elle aussi avait, comme le marquis, pris l’habitude de ces tête-à-tête et de ces causeries. Elle avait pour son malade la pitié tendre qu’éprouvent presque toujours pour leurs blessés les infirmières. La femme est faite pour soigner et pour consoler. Puis, cette chose précieuse, l’habitude, l’attachait à ce pauvre isolé qui, s’il voulait faire quelques pas, s’appuyait sur elle, prenait son bras, le serrait doucement et, en humant le grand air dans les allées d’Hyde Park, disait:

— Tout de même, il est quelquefois bon de vivre!

Elle voyait, avec une sorte de tristesse, approcher le jour où elle serait aussi souvent seule que naguère, dans son logis de Soho. Et comme, redevenu «grand garçon», disait-il, il la reconduisait chez elle, il éprouvait un petit serrement de cœur lorsqu’il fallait la quitter, au seuil de la petite maison de brique enfumée. Eh! vertubleu! le docteur Ploomfield aurait bien pu prolonger la convalescence et ne donner que plus tard, beaucoup plus tard, son exeat!

— Comme c’est bête de se quitter ainsi, ne trouvez-vous pas, Fanchette? dit-il, un soir, au moment où la bouquetière allait frapper à la porte de son logis.

— Il le faut bien, monsieur le marquis!

— C’était si bon..., c’était si doux... J’ai envie d’éperonner Abdullah pour que ce petit sarrasin me lance encore contre la barrière! On ne sait pas, non, on ne saura jamais tout ce qu’il y a de charme dans une maladie.

— Cela dépend de qui l’on a à son chevet, monsieur le marquis! fit la petite malicieuse. Si Mme Sniddle vous avait lu Richardson...

— Pouah! je crois que j’aurais autant aimé Monsieur Marat!

Ils riaient; mais, tout à coup, le petit marquis devint sérieux. Il prit, d’un geste à la fois tendre et rapide, la main de la jeune fille, et, regardant Fanchette dans les yeux, tout droit, franchement, il dit lentement, d’une voix très basse, comme s’il redevenait timide:

— Fanchette, ne vous êtes-vous pas aperçue d’une chose?

— Laquelle? dit Fanchette, dont la voix tremblait aussi.

Elle devinait bien, et, devinant, elle avait peur.

— C’est que je vous aime, Fanchette!

— Oh! fit-elle, nous avions dit que nous ne parlerions jamais de cela. Jamais. Amis d’exil, et c’est tout.

— Non, non, non, ce n’est pas tout, Fanchette! A quoi bon se mentir à soi-même et se taire? A quoi bon désunir ceux que le sort unit? Fanchette, mon amie, ma chère petite lectrice amie, voulez-vous être ma femme?

Elle le regarda avec ses beaux yeux agrandis, éperdus.

— Votre femme? Moi?

— Ma femme, oui, ma femme! Vous me dites: «Monsieur le marquis!» Je vous appellerai marquise. C’est la marquise de Beauchamp d’Antignac qui rentrera à la Comédie quand le marquis rentrera en France! Que voulez-vous, ma pauvre chère petite Fanchette, je ne peux pas me passer de vous! Les romans de Mme de Genlis me paraissent assommants quand vous ne les lisez pas... Ils le sont probablement... C’est elle, la comtesse, qui les écrit, mais c’est vous qui les faites... Fanchette, ô sensible et tendre Fanchette, ce n’est pas le hasard qui nous fit nous rencontrer, un dimanche de soleil, devant Drury Lane, c’est le dieu d’amour, cet amour que chantent dans leur théâtre leur vieux Shakespeare et Monsieur Sheridan, et que j’ai rencontré, moi, dans la rue!

Elle était étourdie; elle se demandait si le petit marquis ne se jouait point d’elle, si cette déclaration, qui lui tombait là sur la tête comme une montgolfière sur des spectateurs, n’était pas une épreuve. Elle regardait Hector de Beauchamp, qui souriait, essayant de donner à ses paroles un accent élégamment léger, mais qui était visiblement ému et qui était très pâle, tandis qu’elle devenait toute rouge.

— Monsieur le marquis, est-ce une épreuve? Vous moquez-vous de moi? Je suis une pauvre fille...

— Vous avez été ma consolation et ma joie dans cet exil, qui, d’ailleurs, ne va pas durer...

— Une petite comédienne, songez donc, une bouquetière...

— Une comédienne qui deviendra grande. Une bouquetière à qui on jettera des bouquets!

Elle avait peur de défaillir, tant elle était joyeuse. Comme il l’aimait! Comme elle était aimée! Pour la première fois de sa vie, la petite Lise se sentait très fière.

— Eh bien? demanda le marquis.

— Eh bien! que votre volonté soit faite! Moi aussi, moi aussi...

Elle prit un temps et, délicieusement, en riant, mais avec une larme dans les yeux:

I love you! dit-elle.

Et, comme il laissait tomber ses lèvres sur la petite main tendue de Fanchette, puis comme il déposait doucement sur ce front de jeune fille un baiser de fiancé, des sons lointains de musique, un air de marche militaire, leur vinrent, joués par des soldats d’Écosse, et, les cris de la foule se mêlant aux accents pénétrants du pibrock, ils virent déboucher, parmi les hourras et sous une poussée de gens agitant leurs coiffures, des Écossais Gris partant pour Plymouth et dont les baïonnettes jetaient des éclairs rouges sous le soleil couchant.

M. de Beauchamp d’Antignac hocha la tête et dit:

— Ceux-là aussi sont des fiancés! Les fiancés de la mort!

V

Le petit marquis était heureux. Son existence, maintenant, était fixée. Il se figurait la joie des bonnes gens de Saint-Alvère, lorsqu’il leur présenterait — bientôt — une aussi jolie marquise. Il entendait déjà, sous les châtaigniers, les chobréttaires jouant des airs de fête, comme les pibrocks écossais leurs airs de guerre des highlands; il se voyait rentrant en son castel ensommeillé depuis son départ comme le château de la Belle au Bois Dormant. Et, alors, quelles joies! Tonneaux défoncés. Agneaux rôtis en plein air. Une frairie! Mais, le lendemain même de cette soirée délicieuse, où le double aveu était sorti de leurs lèvres, le petit marquis devait éprouver une colère. Les jours se suivent et point ne se ressemblent. Comme il sortait de Crown Court pour aller présenter ses souhaits, — eh! oui, faire sa cour à Fanchette, — il entendit les crieurs de journaux annoncer des nouvelles d’Italie et, malgré la neige qui tombait, fouettant les visages, les passants s’arrêtaient, faisaient cercle autour des débitants de feuilles toutes fraîches sorties de la presse à bras et donnaient leur penny en hâte. De quoi s’agissait-il donc?

Le marquis entendit un de ces acheteurs de gazettes dire à sa femme:

— Il paraît que Boney a encore gagné une bataille!

Encore! M. de Beauchamp en fut agacé. Il jeta bien vite les yeux sur le papier et, en effet, il apprit là qu’après Arcole, Bonaparte, ce damné Buonaparte, avait encore bousculé les Autrichiens à Rivoli.

— Ah çà! mais cet Alvinzi, murmura le marquis, c’est donc un imbécile, cet Alvinzi qui se fait brosser comme un Soubise?

Et, sous les flocons de neige, il lisait, curieux et enfiévré, les détails de la bataille. Le gazetier contait que le général Bonaparte avait, le soir de Rivoli, dit, en montrant un tas de drapeaux à un autre soldat jacobin, un nommé Lasalle, tombant de fatigue après une journée de charges à fond de train: «Couche-toi dessus, Lasalle, tu l’as bien mérité!»

Alors, froissant le journal et haussant les épaules, le petit marquis avait dit, tout haut, exhalant sa mauvaise humeur sans contrainte:

— Mais c’est un plagiaire, ce M. de Buonaparte.

— Un plagiaire! Un simple plagiaire! avait-il plaisir à répéter à Fanchette en entrant, poudré à blanc par la neige, dans l’appartement de la jeune fille.

Il tenait à la main la gazette froissée.

— Eh! qu’y a-t-il? demanda la bouquetière.

— Encore une algarade de ce monsieur qui commande en Italie! Il a une audace..., une audace! Lisez plutôt.

— Eh bien! quoi? fit-elle après avoir lu.

— Eh bien! chère enfant. Il copie notre histoire, tout bonnement. On a dû trouver superbe, parbleu, son mot à son ami Lesalle..., Lasalle..., Masalle..., je ne sais pas... «Couche-toi dessus!» Et ils se tutoient, ces généraux!... Ce sont des chefs de bande! Ma chère enfant, nous en avons connu, je pense, de ces soirs-là, et feu mon aïeul, qui était cordon bleu, m’a bien souvent conté que, le soir de la bataille de Villaviciosa, après avoir, peu de temps auparavant, fait prisonniers cinq mille Anglais, dont Stanhope, sans parler des Autrichiens, M. le duc de Vendôme dit à Sa Majesté Philippe V d’Espagne, petit-fils de Louis XIV, qui se sentait fatigué..., comme ce monsieur...: «Votre Majesté va pouvoir dormir sur le plus beau lit que jamais souverain ait trouvé.» Et, sous un arbre, le duc ordonna qu’on étendît les drapeaux, étendards et guidons pris à l’ennemi. Voilà ce que se permet de copier le batailleur de Rivoli! ... «Couche-toi-dessus!» Il aura beau faire, il ne peut pas encore, comme M. le maréchal de Luxembourg, être appelé, que je pense, ainsi que parlait monseigneur le prince de Conti, le «Tapissier de Notre-Dame».

Fanchette écoutait le marquis et remarquait fort bien que la colère de M. de Beauchamp s’atténuait, tombait, à mesure qu’il parlait. Il reprenait la gazette que ses doigts avaient pétrie. Il relisait les nouvelles. Il épelait à nouveau ces noms, tout à l’heure inconnus: Lasalle, Rivoli, et peu à peu, comme s’il eût éprouvé le vague regret de n’avoir pas vu ces chevauchées, entendu ces canonnades, senti la poudre:

— Tout de même, Boney, le petit Corse, il les mène tambour battant, ces grenadiers d’Autriche! Au printemps prochain, il n’en aura fait qu’une bouchée!

Le printemps! Il était encore loin, le printemps! A travers la vitre des fenêtres, la neige de novembre laissait à peine apercevoir les toits voisins, et, auprès du maigre feu de houille qu’elle entretenait avec peine, Fanchette approchait une chaise de paille pour que le marquis vînt se chauffer.

— Vous avez les pieds mouillés, monsieur le marquis!

— Et vous avez les mains glacées, ma petite Fanchette!

— Je n’ai pas froid, cependant, et cette nuit même, cette nuit, il me semblait que j’avais la fièvre...

Doucement, avec son joli sourire éclairant son visage d’enfant, elle ajouta bien vite, pour rassurer le marquis:

— C’est la joie!

Mais elle en avait trop dit. Ce mot: fièvre, inquiétait soudain le pauvre Hector de Beauchamp, qui interrogeait bien vite, anxieusement, le visage de la charmante fille.

— Allons, regardez-moi, Fanchette. Voyons cette mine.

Il souriait encore, ce visage, il souriait toujours, et, pourtant, au fond des yeux clairs, une sorte d’involontaire mélancolie révélait une souffrance.

— La fièvre! Vous n’avez pas été malade, Fanchette?

— Non, je vous dis. Heureuse. Et avez-vous remarqué? Le chagrin vous abat quelquefois et le bonheur vous empêche de dormir. On se dit: «Je voudrais être à demain pour avoir la certitude que je n’ai pas rêvé!»

— Vous n’avez pas rêvé, Fanchette. Ou, plutôt, vois-tu, nous faisons un rêve, un beau rêve... Blottis là, sous ce toit, où la neige tombe, je ne connais point d’êtres plus heureux... Bonaparte, là-bas, et son Lasalle..., ce sont des pauvres, vois-tu, comparés à nous, de pauvres pauvres, avec leurs trophées, leurs drapeaux!

Elle se mit à rire en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, à l’idée que le vainqueur de l’Italie était un pauvre diable comparé à elle; mais, tout à coup, ce rire clair fut coupé brusquement par un accès de toux, et ce gentil visage de fillette de Greuze s’empourpra comme sous un étouffement.

— Ce n’est rien! Ce n’est rien! répétait, entre deux quintes, sa douce voix brisée.

Et ce n’était plus contre Boney, Lasalle et leurs victoires, que s’emportait, que s’irritait intérieurement le petit marquis; c’était contre cette neige collée aux fenêtres, pénétrant les os, prenant à la gorge cette chère aimée dont le regard semblait s’excuser de lui causer un chagrin, une angoisse.

Il s’était levé, lui apportait un verre d’eau.

— Voulez-vous de la tisane, Fanchette?

— Merci. C’est fini. Oh! je vous dis, ce n’était rien. Et si c’était quelque chose, eh bien? quoi!... ce ne serait rien encore!

Elle disait cela délibérément, avec la crânerie joyeuse d’un volontaire allant au feu, à la française.

— Êtes-vous folle, Fanchette!

— Non, je dis ce que je pense. Et, tenez, voulez-vous que je vous l’avoue, tout bas, bien bas? J’ai toujours envié Mlle Olivier..., vous savez..., la jolie Mlle Olivier, qui avait créé Chérubin, chanté La Romance à Madame, conquis, charmé, affolé Paris et qui est morte... pftt!... disparue..., toute jeune, toute blonde..., adorée!... Et si bonne, si bonne, Mlle Olivier! Elle était si gentille, qu’on ne pouvait pas s’imaginer qu’elle pût jamais devenir vieille..., avoir des rides. C’est si laid, les rides! Moi non plus, je ne voudrais pas avoir de rides. Vous me trouvez peut-être coquette? dit-elle encore.

Puis, comme si le sourire de la blonde sociétaire disparue l’eût reportée vers le théâtre, son théâtre, vers Paris, elle se mit à évoquer les beaux soirs de France, le défilé du Mariage sur l’air des Folies d’Espagne, où, de son petit pied se relevant et retombant comme une touche de piano, elle battait la mesure en marchant, et cette soirée où elle avait remplacé, doublé Mlle Lachassaigne:

— J’étais si contente! Et si jolie! oui, cher marquis, je deviens coquette, décidément!... Ah! mon costume! Mon joli costume! Celui qu’a décrit M. Caron de Beaumarchais!... Un petit habit, un juste brun avec des ganses et des boutons d’argent, la jupe de couleur; rouge; sur la tête, une toque noire à plumes... J’aurais préféré un grand chapeau de paille, comme les jolies dames que peint Mme Vigée-Lebrun... Mais les auteurs, vous savez, les auteurs, ce qu’ils veulent il faut le faire!

Le petit marquis l’écoutait avec une émotion soudaine, une inquiétude qui devenait peu à peu de la terreur. Fanchette parlait, parlait, maintenant, avec une volubilité vraiment étrange. Elle avait dans le regard un éclat inattendu. Il lui prit les mains: elles étaient brûlantes. Un léger frisson la fit pourtant se plaindre du froid, et la petite toux, qui souvent avait inquiété Hector de Beauchamp, revint, secouant douloureusement ce gentil corps frêle.

— Il faut vous soigner, Fanchette!... Il ne faut pas être malade, ma femme!

Ce nom la rendait toute joyeuse, amusée, en quelque sorte, comme si ce fût un jeu que ce mariage projeté.

— On changera le titre de la pièce de Beaumarchais, disait-elle en riant. Ce sera, à la reprise, Le Mariage de Fanchette!... Quand on pense, disait-elle encore, qu’on n’a pas joué La Folle Journée depuis 1790... Ni en 1791, ni en 1792, ni en 1793... Ils avaient peut-être peur que M. Marie-Joseph de Chénier trouvât M. de Beaumarchais réactionnaire...

Ce besoin presque maladif de parler du théâtre rendait plus vives les craintes du marquis. Il y avait, maintenant, chez Fanchette, comme une obsession. Son être semblait se dédoubler. Obstinément, sa pensée allait vers Paris, se tendait vers la Comédie. Elle dit tout à coup, un soir, en regardant le marquis dans les yeux:

— Si nous partions?

— Partir? Vous dites?

— Oui, si nous partions?

— Et pour aller où?

— En France. A Paris. Oui, c’est une idée. Je ne dors pas la nuit. Et, dans mon insomnie, c’est à Paris que je pense, aux camarades, aux coulisses... Je m’ennuie ici, je m’ennuie. Je vais tomber malade dans ce Londres...

Les flocons de neige s’amassaient aux vitres, encadrant de bourrelets glacés les arêtes des fenêtres. Une bise froide entrait par-dessous la porte et Fanchette approchait ses mains du feu de houille, dont les languettes bleuâtres sautillaient parmi le charbon rouge. Elle regardait s’écrouler tristement les morceaux consumés. Et ce feu ne la réchauffait pas. Il faisait si froid, il faisait si laid autour d’elle! Et il devait faire si bon à Paris!

— Il n’y fait pas bon pour les émigrés, répondait le petit marquis avec une moue qui voulait sourire.

— Bah! quand on risquerait un peu sa tête! Paris vaut bien une imprudence!

Hector avait tout d’abord pris ce désir pour une fantaisie, un caprice de femme; mais il se précisait, il s’affirmait, ce désir, et le docteur Ploomfield, qu’il avait amené auprès de Fanchette, prononçait des mots assez effrayants: consomption, nostalgie, toux nerveuse... On pouvait trouver diverses causes au malaise dont souffrait cette enfant: regret du pays, ennui, mal de l’exil et aussi, aussi — le docteur baissait la voix, même pour parler à l’oreille du marquis — un peu de phtisie.

Eh! parbleu! cette toux, la maudite petite toux! Hector avait bien deviné. L’idée que cet être exquis dont il voulait pour toujours faire sa compagne pouvait lui être enlevé tout à coup le piquait au cœur comme une pointe d’épée.

Fanchette avait quasi brusquement pris en haine cette petite chambre, qu’elle trouvait presque joyeuse autrefois, la parant des fleurs de son éventaire. Maintenant, en montrant au marquis une jacinthe qui poussait dans un vase de verre ses racines échevelées, pareilles à des tentacules de méduses, elle disait:

— Voyez comme elle a de peine à fleurir! Et s’il fleurit, cet oignon de Hollande, la fleur jaune d’or mourra de froid. Il faut partir!

Elle ajouta, un jour, en souriant d’un petit sourire railleur et triste:

— D’ailleurs, cher marquis, n’avez-vous pas dit souvent que, dans huit jours...

— Oui, oui, dans huit jours, dans huit jours!...

Et, brusquement, le marquis s’écria:

— Eh bien! soit! Oui!... Dans huit jours! Malgré vents et marées, batailles de M. Bonaparte et lois et décrets des proscripteurs, nous partirons dans huit jours! Vous le voulez? Dans huit jours, nous serons en France!

— A Paris! dit Fanchette, avec la ferveur d’un mahométan prononçant le nom de La Mecque.

— A la Comédie!

— Au Foyer!

— En route, Fanchette, fit le petit marquis. Puisqu’il ne faut que Paris pour vous guérir, on vous guérira! Et, si l’on me met la main au collet, eh bien! nous verrons. Je me défendrai!

Il s’occupa de trouver la somme voulue pour payer quelque maître batelier qui consentît à traverser la Manche, à passer de Douvres à Calais, à débarquer la nuit sur quelque point abordable de la côte française. Jusqu’à ces derniers jours, le pauvre marquis de Beauchamp avait conservé pieusement deux ou trois bijoux dont, autrefois, se parait sa mère, qu’avait portés sa grand’mère, vieilles reliques de famille dont il avait juré de ne jamais se dessaisir. Il les porta à un revendeur juif qui tenait boutique du côté de Middle Temple Lane, et il se disait que c’était là comme le cadeau de noces donné par les aïeules à la future marquise de Beauchamp d’Antignac.

Dans huit jours, oui, dans huit jours, il prendrait la mer avec la pauvre fille.

— Il lui faudrait l’air du pays, avait affirmé le docteur Ploomfield.

Elle respirerait bientôt l’air du pays. Elle remettrait, quelque soir, son petit habit, sa jupe rouge et sa toque noire et, pour lui, s’il était conduit, un matin, comme d’autres, dans la plaine de Grenelle, devant un peloton d’exécution, il saluerait aussi insolemment que possible, crierait très haut «Vive Sa Majesté Louis XVII!», et tâcherait de tomber avec grâce.

Aux préparatifs de départ, Fanchette apportait une hâte maladive. Elle éprouvait cette sensation morbide qu’elle n’aurait pas le temps de fuir Londres, que cette douleur ressentie, cette brûlure dans la poitrine, cette toux qui la prenait à la gorge et qu’elle étouffait pour ne pas attrister le marquis, allaient la coucher dans ce petit lit de fer, sous ce toit couvert de neige. Elle avait peur. Sa chambre lui faisait l’effet d’une prison. Une cellule, un coin d’hôpital. Il lui semblait qu’une fois là-bas, elle serait guérie. Et ces mots: «là-bas», prenaient sur ses lèvres des accents très doux.

— Ils ne sont pas si bêtes d’avoir inventé ou retrouvé ce nom: patriotes, les malandrins de «là-bas», murmurait le marquis. On l’aime, en effet, la patrie!

On aime aussi l’asile où l’on a vécu, et lorsque, sa valise à la main, le petit marquis prit congé de Londres, il eut, à son grand étonnement, un étrange battement de cœur. Il dit adieu à la misérable chambre de Crown Court comme si les murailles eussent gardé de ses souffrances et de ses joies. C’était là que Fanchette l’avait soigné, veillé, là qu’elle s’asseyait lorsque, de sa jolie voix, elle lui lisait Clarisse Harlowe! Il n’était pas jusqu’à mistress Sniddle qui lui inspirât des pensées attendries. La logeuse lui répétait que si, par hasard, — il faut tout prévoir! — M. le marquis se trouvait obligé de revenir en Angleterre, il retrouverait toujours sa chambre, cet appartement meublé si «convenable».

— Ah! mistress Sniddle, répondait le marquis, je suis, comme tous les exilés, reconnaissant à l’Angleterre de sa loyale hospitalité, — j’ai été libre en un pays libre; — mais j’espère bien jamais, never, vous entendez, ne remettre les pieds à Londres. Et, dans huit jours, je serai à Paris... Que dis-je! mistress Sniddle, avant huit jours!

— Dieu le veuille, monsieur le marquis!

VI

Fanchette aussi éprouvait une émotion toute naturelle en quittant le logis où elle avec vécu. Mais le brouillard de Londres, décidément, l’étouffait.

Elle se mourait, comme la jacinthe de Hollande dans son vase de verre. La santé, la vie, l’appétit même, de vivre, elle allait retrouver tout cela en France. Et, dans la voiture qui l’emportait, la cahotait vers Douvres, elle faisait des rêves. Elle souriait à Hector de Beauchamp, entre deux accès de toux, et elle lui répétait:

— Si vous saviez, si vous saviez comme je suis heureuse!

Le temps était froid. On avançait lentement dans la neige, cette neige qui se collait aux fenêtres de Soho et qui faisait, maintenant, de la verte campagne anglaise une vaste plaine blanche, une nappe glacée. Au fond de la voiture, Fanchette se blottissait comme un passereau frileux, et le marquis ressentait une volupté de protecteur et d’amoureux à la fois à serrer contre sa poitrine, à couvrir de son manteau cette créature douloureuse et délicieuse qui lui disait:

— Chaque tour de roue nous rapproche de la mer! Et, après la mer, Paris! Paris!

Elle n’avait plus qu’une idée, — l’idée fixe des malades, — se retrouver où elle était née, revoir les rues de son enfance, Romainville aussi, les lilas de Romainville, et le théâtre, le théâtre où elle avait eu sa grande joie d’un soir. Et la route lui paraissait longue. N’arriverait-on jamais à Douvres? Les pauvres chevaux, fouaillés par le cocher, faisaient de leur mieux, tout fumants dans le brouillard roussâtre. L’un d’eux s’abattit sur la neige dure et un des brancards de l’équipage se rompit, une des roues étant endommagée aussi. On était loin de tout village, dans une plaine où sifflait la bise. Il fallut attendre assez longtemps l’arrivée d’un charron. Et Fanchette avait froid, se désolait, répétait:

— Nous n’arriverons jamais! Jamais!

Enfin, la roue réparée et le brancard remis en état, le cocher, maugréant contre le verglas, reprit sa route et l’on atteignit Douvres.

Les deux exilés eurent une minute de grande joie en apercevant le vieux château, là-haut dressé, menaçant, et qui, pour eux, représentait le port. Ils allaient donc s’embarquer, la mer était là, et, derrière cette brume opaque aperçue dans les échancrures des dunes, la patrie.

Mais le sort paraissait s’acharner contre eux. Lorsque, après avoir gagné l’endroit où les attendait le maître du bateau, ils arrivèrent sur la grève, leurs bagages déjà posés à terre, le marin, leur montrant la mer toute blanche de moutons, — aussi blanche, avec cette écume, que la plaine couverte de neige, — dit:

— Partir est impossible.

Impossible! C’était un mot qui sonnait mal aux oreilles du petit marquis.

— On peut tout ce qu’on veut, dit-il.

— Oui, mais je ne veux pas exposer mon bateau à être brisé ou envoyé sur les côtes de Norvège. La mer grossit. Le vent est mauvais. Mieux vaut pour vous attendre à Douvres que de fournir de la pâture aux poissons de la Manche.

— Alors, vraiment, nous ne partons pas?

— Nous partirons après la tempête passée. Voyez ces vagues. Hautes comme des tours d’églises!

Fanchette était désolée. Il fallut chercher asile dans une petite auberge où l’hôte fit un peu la grimace en recevant des Français. Mais ce n’était qu’un logis de passage. Le vent allait bientôt se calmer. On repartirait, sans doute, le lendemain. Dans la nuit, la malade fut prise d’une fièvre ardente, des crachements de sang terrifièrent M. de Beauchamp et, le matin venu, Fanchette, trop faible pour se lever, demanda elle-même à rester au lit, puisqu’on ne pouvait pas s’embarquer tout de suite.

— Cela me reposera et je serai vaillante pour la traversée..., demain.

Mais, le soir, la fièvre redoublait, la toux déchirait plus cruellement les poumons de la pauvre fille portant à sa poitrine ses petites mains pâlies. Et le marquis demandait un médecin en hâte, car il avait peur, maintenant, peur de la voir arrêtée là, condamnée à rester en chemin.

L’hôte maugréa d’abord, disant que l’auberge de L’Ancre et du Canon n’était pas un hôpital; puis, il s’amenda, eut pitié et envoya lui-même son garçon chez son propre docteur. Et celui-ci, gros bonhomme roulant comme un muid, accourut en soufflant, ausculta la malade et ordonna des moxas dans le dos...

— C’est une petite congestion pulmonaire... Il faut garder la chambre et se garer du froid.

— Alors, dit Fanchette, inquiète, nous ne partirons pas demain?

— Quelle folie! Vous ne pourrez sortir avant huit jours!

— Vous dites, docteur? fit le petit marquis.

— Huit jours! Dans huit jours!

Il se demandait, le marquis, si ce gros homme se moquait de lui et connaissait la pensée, le refrain, le rêve reporté de semaine en semaine: dans huit jours!

«Dans huit jours!» C’était sa phrase éternelle, sa consolation et son espoir. Et ces trois mots, si souvent répétés depuis tant de mois, ce médecin inconnu les redisait encore et, cette fois, le «Dans huit jours» — les huit jours du petit marquis — devenait, non plus une espérance, mais une sentence.

Soit. Il fallait s’incliner. Dans huit jours. Dans huit jours, la mer démontée serait redevenue calme. Dans huit jours, le patron de la barque n’aurait plus peur du vent mauvais. Dans huit jours, Fanchette aurait repris ses couleurs et serait guérie.

— Eh bien! docteur, résignons-nous. Dans huit jours. Dans huit jours. Et mille fois merci.

Mais ils allaient être tragiques, les douloureux huit jours qui allaient suivre. La congestion avait terrassé la pauvre enfant et, après avoir prononcé le mot «petite» en parlant de la maladie, le docteur, faisant la moue, grommelait des paroles mécontentes à l’adresse de quelque complication qui survenait, dangereuse. Il regardait, avec une expression d’anxiété paternelle, Fanchette, qui lui souriait, lui disant:

— Je n’ai plus que sept jours, puis six jours à attendre...

Puis: cinq jours!

Et, lorsqu’il sortait de la chambre, il n’avait pas l’air satisfait.

— Va-t-elle donc mourir ici, la petite Française? lui demandait l’hôtelier.

Il hochait la tête et ne répondait pas.

Et Hector de Beauchamp voyait bien, devinait que le brave homme était inquiet. Sans être médecin, le marquis s’apercevait trop sûrement de l’état de la malade. La toux augmentait, devenait plus fréquente. Des étouffements empourpraient le visage amaigri, et la pauvre fille se dressait sur son lit, essayant de repousser quelque monstre qui l’étreignait. La nuit, elle avait le délire. Elle chantait des chansons entendues autrefois. Elle répétait, en essayant de rire, les propos de la Fanchette du théâtre au comte Almaviva:

«Oh! Monseigneur... Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous savez bien que vous dites toujours: Si tu veux m’aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras...»

Son gentil visage se penchait et le hochement de tête, commencé dans la coquetterie, s’achevait, lassé, dans la douleur.

Le marquis l’écoutait, tremblant, lui prenant les mains, — ces petites mains qui brûlaient, — et il lui disait, comme si les paroles de la comédie se fussent adressées à lui-même:

— Oui, tout ce que tu voudras, tout, Fanchette!

Et le regard perdu, doucement, avec le respect de la pauvre petite débutante pour le grand artiste, elle répondait:

— Merci, monsieur Molé. Vous êtes bon pour moi!

Alors, le marquis sentait ses yeux se remplir de larmes. Il étouffait, lui aussi, mais d’émotion contenue, lorsque la frêle voix douce s’élevait, ironiquement joyeuse, et que, délirante, Fanchette, la pauvre Fanchette, répétait, en imitant M. Préville: