III
LE SYNDICALISME
La Révolution avait divinisé la volonté du peuple. Nos révolutionnaires modernes l’exaltent aussi, mais déjà ils en séparent une sorte d’aristocratie qualifiée « prolétariat organisé et conscient ». En vertu de ce nouveau concept ils dédaignent la liberté, le suffrage universel et toutes les conquêtes démocratiques.
La discipline rigide acceptée par les adeptes du syndicalisme montre à quel point il deviendra despotique. On peut se demander si l’esclavage total de l’individu ne constitue pas l’aboutissement nécessaire de l’évolution démocratique.
Si les syndicats groupaient seulement des intérêts matériels similaires leur influence serait faible ; mais, en associant des mécontentements et des haines, ils acquièrent une grande puissance révolutionnaire.
Les plus dangereux conflits de l’avenir ne se produiront pas toujours entre peuples rivaux. Ils éclateront entre syndicats d’un même peuple, rendus concurrents par leurs divergences d’intérêts. Les républiques syndicalistes italiennes du moyen âge, celle de Florence notamment, périrent tour à tour en de pareils conflits.
Si la dictature du prolétariat que réclament les socialistes devait être exercée par la totalité des travailleurs, elle ne différerait pas d’un gouvernement démocratique ordinaire. Pratiquée seulement par quelques individus, elle serait identique à celle des anciens régimes autocratiques.
Les théoriciens de la raison pure n’ont pas été heureux dans leurs tentatives pour l’appliquer au gouvernement des peuples. La première, celle de la grande Révolution, réalisée suivant l’évangile de Rousseau, aboutit aux massacres de la Terreur et à vingt ans de guerres. La seconde, celle de la Russie, inspirée par l’évangile de Karl Marx, amena la ruine totale du grand empire des tzars.