III
L’AME DES PEUPLES
La vie politique d’un peuple reste incompréhensible quand on ignore combien les sentiments individuels sont différents des sentiments collectifs.
L’âme d’un peuple stabilisée par un long passé finit par posséder des éléments aussi fixes que les caractères anatomiques. Aucune éducation ne peut alors lui faire subir des transformations profondes.
La connaissance du caractère d’un peuple, de sa morale, des idées qui le guident et de l’éducation qu’il reçoit, révèle facilement s’il est sur la voie du progrès ou sur celle de la décadence.
Parmi les facteurs déterminant la force des Anglo-Saxons, aussi bien en Angleterre qu’en Amérique, il faut citer : le self-control et le respect des lois. Des siècles d’efforts sont parfois nécessaires pour acquérir ces qualités. Elles ne s’apprennent pas dans les livres.
Avec une dépêche anodine dont il altéra le sens, Bismarck provoqua en France une explosion d’indignation qui conduisit le gouvernement à déclarer la guerre sans vérifier l’exactitude de cette dépêche. Il fallait bien connaître la grande émotivité du peuple français pour réussir une telle opération. Son succès eût été probablement nul en Angleterre.
Ce fut surtout parce qu’ils avaient perdu leur discipline sociale que les Grecs, dont la pensée et les arts charmèrent le monde, furent asservis par des Romains ne possédant qu’une faible culture, mais dont la discipline avait unifié les âmes.
Dans les grands événements menaçant l’existence d’un peuple, la volonté des morts soutient énergiquement celle des vivants. Les nations n’ayant pas assez de morts pour les défendre ne résistent guère. Tel fut le cas de la Russie vers la fin de la grande guerre.
La plupart des hommes, surtout quand ils font partie d’une collectivité, éprouvent le besoin d’être dirigés dans leurs moindres actes. Ce besoin de servitude est un des principaux éléments de succès du socialisme.
Dans l’immense majorité de leurs actes, les peuples sont dirigés par des habitudes et des croyances. Dans les circonstances où ces mobiles n’agissent plus, les illusions créées par les hasards du moment deviennent les seuls guides.
Les découvertes individuelles transforment les civilisations. Les croyances collectives régissent l’histoire.
La grande force des décisions collectives réside dans le pouvoir mystique que le nombre exerce sur l’âme des multitudes. C’est pour cette raison que les chefs d’État sont obligés de paraître s’appuyer sur l’opinion populaire.
Une des bases les plus efficaces de l’éducation morale est la contagion mentale résultant de l’influence du milieu. Le vice aussi bien que la vertu se propagent par contagion.