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Les incertitudes de l'heure présente cover

Les incertitudes de l'heure présente

Chapter 54: I CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE
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About This Book

The author offers a series of concise reflections on the social and political consequences of recent upheavals, arguing that scientific and economic interdependence clashes with inherited emotional and mystical impulses. He analyzes the instability of institutions, alliances, and moral beliefs after major conflict, the erosion of traditional habits, and the emergence of precarious, theory-built arrangements. Emphasizing psychological and structural causes, he surveys law, morality, religion, and political alignments, and proposes that understanding a few fundamental social principles can illuminate contemporary uncertainties and guide reconstruction.

CHAPITRE X
Visions Philosophiques du Monde

I
CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE

Le monde est-il réel ou irréel, fini ou infini, créé ou incréé, éphémère ou éternel ? La science n’entrevoit pas le moment où elle pourra répondre à une seule de ces questions.


L’impossibilité de découvrir la nature intime de la vie de la matière et de la force montre que l’esprit humain reste encore confiné dans la connaissance des effets sans pouvoir remonter à leurs causes.


La physique est la science du réel, la métaphysique celle de l’irréel, mais jusqu’ici le monde a été beaucoup plus guide par l’irréel que par le réel. La métaphysique reste donc la grande théoricienne du monde.


Vouloir comprendre trop vite est se condamner à ne jamais comprendre.


Les grands progrès résultent de la substitution du quantitatif au qualitatif. Des instruments de mesure comme la balance, le galvanomètre et le thermomètre, ont plus modifié nos pensées et nos conditions d’existence que toutes les dissertations philosophiques.


La vie d’un pur esprit, c’est-à-dire d’un être dépourvu d’organes des sens et, par conséquent, de sensibilité, serait fort misérable. Homère l’avait pressenti quand il fait dire à l’ombre d’Achille évoquée par Ulysse : « Je préférerais n’être qu’un pauvre laboureur sur terre que roi dans l’empire des ombres. »


Lorsque les êtres qui nous entourent semblent disparaître, ils ne font en réalité que changer de forme. L’évanouissement total étant scientifiquement impossible, les éléments fondamentaux des êtres ne sont concevables que sous un aspect éternel.


Le passé est formé d’événements définitivement fixés. L’éphémère présent devient rapidement un passé, fixé à son tour. L’avenir se compose d’éléments non fixés encore, mais déterminés déjà par l’état présent.


Le présent résultant du passé qui l’a précédé, on peut dire que le présent se compose surtout de passé.


Le temps ne nous est accessible que sous forme de changement : changement de position d’un astre, de l’aiguille d’un cadran ou encore des êtres qui nous entourent. Les Cieux éternels des religions ne pouvant changer, le temps y serait nécessairement inconnu.


Certains métaphysiciens contestent la réalité du temps, mais ils ne sauraient nier qu’une loi universelle oblige les êtres à naître, grandir, décliner et mourir. C’est à cette loi du changement que nous pouvons donner le nom de temps.


Vivre c’est changer. Le changement est l’âme des choses.


La façon d’envisager la vie se transforme dès qu’au lieu de la considérer à travers notre personnalité éphémère nous l’envisageons à travers la personnalité collective durable de la race. Xerxès était attristé à l’idée qu’aucun homme de son immense armée ne survivrait dans un siècle. Revenu au bout de ce siècle et retrouvant la même armée formée d’hommes aussi jeunes, possédant les mêmes visages, il eût compris que la mort n’est pas définitive puisque les défunts d’un jour revivent bientôt dans leurs descendants.


Si tous les phénomènes physiques, chimiques et biologiques dépassant notre compréhension devaient être qualifiés de surnaturels, il n’y aurait guère que du surnaturel dans le monde.


Certains philosophes admettent que le monde perçu par nos sens est une création artificielle de ces sens. Il importe peu que le monde observé soit un monde artificiel déformé puisque l’ensemble des déformations qui le constituent est soumis à des lois dont l’observation vérifie la constance.


Aimez-vous les uns les autres, disent les religions. Dévorez-vous les uns les autres, prescrit la nature. Si l’homme n’avait pas, comme tous les êtres, respecté les prescriptions de la nature, il vivrait encore au fond des cavernes sans ébauche de civilisation.


La vie des plus grands génies semble avoir pour la nature juste autant d’importance que celle d’une colonie de microbes ou d’une fourmilière.


La compréhension des causes premières semble si au-dessus de notre intelligence qu’un être supérieur venu d’un monde lointain pour nous les expliquer n’y réussirait probablement pas mieux que si nous voulions apprendre l’algèbre à un singe.


Le savant est souvent embarrassé pour déterminer les causes d’un phénomène. L’ignorant ne l’est jamais.


L’avenir est contenu dans le présent comme le chêne l’est dans le gland. Le temps fait sortir le chêne du gland, mais ne le crée pas.