XX
COMME QUOI IL N'EST PAS NÉCESSAIRE POUR FAIRE UN FOUR,
D'ÊTRE AUTEUR DRAMATIQUE
Il me fallut, après cette catastrophe qui fit du bruit, quatre ou cinq mois pour me remettre le moral en équilibre. Quant aux avaries matérielles, elles ne sont pas encore réparées. Tout compte fait, et sans même compter l'immense déception administrative, il se trouva que le désastre absorbait au moins deux années de mon revenu. Nous nous promîmes, Ursule et moi, de redoubler d'économie. Le voyage en Italie fut ajourné jusqu'à la fusion définitive de l'élément piémontais et de l'élément napolitain, et le voyage en terre sainte jusqu'à la réconciliation radicale des Églises grecque et latine.
Nous avions de la marge, et je commençais à me rasséréner, lorsque l'on vint m'annoncer que le four de la commune allait être vacant. Ce n'est pas une affaire sans importance que la direction du four communal. Il concentre, deux fois par semaine, la vie politique, intellectuelle et mondaine du village tout entier: il s'y débite, comme de juste, beaucoup de fagots; les commérages s'échauffent à cette température, et souvent des réputations de rosières ont été démolies entre deux fournées. Le boulanger ou fournier est un personnage considérable, presque un fonctionnaire: il dépend des caprices de sa montre ou de son humeur de réveiller en sursaut, avant le chant du coq, la femme de l'adjoint, ou de brûler le gâteau à l'huile de la fille du marguillier. Il s'agissait donc de faire un bon choix qui réunît l'utile à l'agréable, et obtînt l'assentiment populaire; car je ne pouvais me dissimuler que, soit par suite de la mobilité proverbiale des masses ignorantes (en cela bien différentes des esprits cultivés), soit plutôt à cause de mes dernières mésaventures, ma popularité avait prodigieusement baissé. Or la voix publique me désignait unanimement, comme le plus digne, un jeune mitron de vingt à vingt et un ans, de la plus belle espérance, natif de Gigondas, mais ayant étudié à Avignon les secrets les plus délicats de la boulangerie. Ses parents étaient au nombre de mes administrés les plus pauvres: mais, justement fiers de leur fils qui ne devait pas manquer de donner du pain à sa famille, ils chuchotaient des paroles mystérieuses dont je n'ai compris le sens que plus tard. On me présenta le jeune homme qui s'appelait Hippolyte (familièrement Polyte), et que je n'avais pas vu depuis sa plus tendre enfance. C'était un beau garçon joufflu, haut en couleur, large d'épaules, ayant l'air heureux d'être au monde et enchanté de sa robuste personne; le type complet d'un Rodrigue de village pour qui tout Gigondas aurait eu les yeux de Chimène. Il me montra complaisamment ses bras musculeux, qui, sans doute, enfournaient son pain avec autant de grâce que Pourceaugnac en mettait à manger le sien. Fasciné par la superbe encolure et les façons victorieuses du beau Polyte, qui s'était fait escorter de toutes les commères de l'endroit, je lui annonçai que je le nommais fournier de la commune; il reçut cette faveur en homme à qui un refus ne semblait pas possible. «Voilà donc enfin, me disais-je, une affaire réglée sans encombre!»
Bientôt, pourtant, je m'aperçus qu'Ursule était soucieuse. Elle avait avec le curé et avec la mère de Polyte de fréquentes conférences où paraissaient s'agiter de graves intérêts. Un jour que le curé dînait avec nous, je le vis faire un signe d'intelligence à ma sœur: puis il me prit à part, et me dit que le retour et le séjour de Polyte dans la paroisse l'inquiétait fort pour la partie la plus aimable, mais la plus fragile de ses ouailles. Déjà il était moins content de sa congrégation; la veille, un dimanche à l'issue des vêpres, il avait vu trois ou quatre de ses plus vertueuses choristes rire et folâtrer avec le superbe mitron, qui les criblait de coups de poing dans le dos; ce qui est, comme on sait, la plus haute expression de la galanterie villageoise. Ce jeune homme était trop beau, trop déluré, trop séduisant: il rapportait au bercail quelque chose des civilisations dangereuses de la ville; bref, on redoutait un malheur, et si ce malheur arrivait, quel désespoir pour le curé! quel chagrin pour le maire!
—Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a péril en la demeure, puisque Polyte est si redoutable, nous avons un moyen de neutraliser ce Lovelace: le voilà avec un état, un four et une petite maison que je lui loue pour rien: trouvons-lui une femme! Marions Polyte!
—C'est ce que nous allions vous demander, mademoiselle votre sœur et moi, répliqua le curé un peu tranquillisé.
Il était donc décidé que nous marierions Polyte. Avec qui? ce détail ne m'inquiétait guère: j'avais lieu de croire que le gaillard n'aurait que l'embarras du choix. Je lui en touchai quelques mots auxquels il répondit vaguement, mais d'un petit air guilleret et sournois qui me donnait beaucoup à penser.
Pour le moment, l'essentiel, d'après Ursule et le curé, était de le piquer d'honneur, de le mettre au pied du mur matrimonial, en préparant d'avance le logement des deux époux; ce qui, en y ajoutant mes bontés, le four et les avantages personnels de Polyte, suffirait à faire de lui un des meilleurs partis du village.
Ursule, en cette circonstance, se relâcha de sa parcimonie habituelle: on acheta du linge, une commode, un lit, une crédence; on fit recrépir au lait de chaux la chambre de l'escalier; le tout sur la cassette particulière du maire, qui, depuis longtemps, hélas! n'avait plus de cassette. Enfin, quand tout fut prêt, les draps pliés, les chemises marquées, les serviettes ourlées, les cloisons blanchies, quand je croyais n'avoir plus qu'à jouir de mon ouvrage et à calculer intérieurement le nombre de blanches colombes arrachées aux pattes de ce ramier, une idée foudroyante me traversa de part en part: Polyte n'avait pas tiré à la conscription!...
Je le fis venir, et lui dis avec une sévérité tout administrative:
—Mais, malheureux! vous nous avez laissés faire des préparatifs qui me coûtent les yeux de la tête, et vous n'avez pas encore tiré au sort!...
—C'est vrai, monsieur le maire, répondit-il en se dandinant; mais je suis bien tranquille: j'ai toujours eu du bonheur; je suis sûr de tirer le meilleur numéro de la classe.... D'ailleurs, ajouta-t-il finement, quand même je tirerais mauvais, tout le monde sait... qu'il dépend de monsieur le maire... de me faire exempter.
Ici Polyte, malgré son aplomb, s'arrêta terrifié par l'expression de fureur qui se peignit tout à coup sur mon visage. Il faut savoir que les paysans du Midi, et probablement de toute la France, ont une superstition dont rien ne peut les guérir: c'est qu'il suffit d'avoir une certaine position sociale, d'occuper des fonctions quelconques, fût-ce les plus modestes, pour disposer arbitrairement de toutes les consciences administratives, chirurgicales et militaires, de qui dépend le sort des conscrits. J'ai beau me fâcher, m'emporter, sauter au plafond, rien n'y fait: les solliciteurs s'en vont bien convaincus que mon pouvoir est sans bornes, et que si je refuse de leur donner un petit coup de main, c'est faute de bonne volonté. Or, j'aimerais mieux, s'il le fallait absolument, commettre un vol à main armée ou croire au génie de M. de Pongerville, que tenter de faire réformer un conscrit aux dépens d'un autre, lequel pourrait avoir du malheur à la guerre ou à l'hôpital et laisser sa famille dans le désespoir ou la misère. Cette idée seule me fait frémir; aussi, toutes les fois qu'un de mes incorrigibles remet la question sur le tapis, je suis plus furieux que si l'on me lisait une tragédie. Je réussis pourtant à me contenir, pour ne pas trop compromettre ma dignité magistrale devant mon inférieur, et je dis froidement à Polyte:
—Vous avez donc des cas d'exemption?
—Oui, monsieur le maire: un rhumatisme à la jambe gauche, un commencement d'anévrisme au cœur et la poitrine attaquée....
Notez que, dans son empressement, il était accouru en costume de four, et qu'à travers sa chemise entr'ouverte j'admirais un torse d'Hercule Farnèse.
—Allez, mon ami, lui dis-je avec un calme très-mal joué, allez enfourner votre pain; quand le moment viendra, nous nous occuperons de vos infirmités.
Le jour du tirage, Polyte se présenta devant l'urne, les épaules effacées et la bouche en cœur, comme un ténor qui va chanter son air. Hélas! son étoile lui fit faillite: il amena triomphalement le numéro deux.
La consternation à Gigondas fut générale. Ce diable de Polyte était de ces gens qui ont, comme Létorières, la clef des cœurs: toutes les filles fondaient en larmes, comme si toutes avaient eu l'espoir de l'épouser. Leur douleur était aussi touchante que bavarde. Les parents du conscrit malheureux rôdaient sans cesse autour de moi, et recommençaient à l'envi ce duo mystérieux qui m'avait déjà si fort intrigué. On affectait de parler de mon crédit auprès du préfet, de mon ami le général, que je n'avais jamais vu. Les insinuations, les sollicitations, les prières, muettes ou formulées, m'arrivaient de toutes parts et sous toutes les formes. Il était clair que si je ne faisais rien pour tirer Polyte de ce mauvais pas, ma popularité, déjà fort en baisse, tomberait au-dessous de zéro. Pourtant je tenais bon, me bornant à répéter gravement que le drame se dénouerait le jour de la séance du conseil de révision.
Ce jour fatal arriva, et le dénoûment fut tel que je l'avais prévu. Quand Polyte parut en costume de mitron du paradis terrestre, et que le conseil procéda à la révision de sa constitution, il y eut parmi ses juges un long murmure d'enthousiasme; je crus un moment que le général—un vieux de la vieille—allait se jeter sur lui comme un ogre affamé de chair fraîche. Ce gracieux embonpoint, uni à cette riche musculature, plongea le chirurgien-major en extase. Aussi, lorsque Polyte essaya d'alléguer ses infirmités, l'admiration se changea en une explosion d'hilarité. Le rictus du lieutenant de gendarmerie s'ouvrit comme celui d'un crocodile, et le conseiller de préfecture fit un calembour. Le trop superbe numéro deux fut déclaré d'une voix unanime bon à partir. Mais il eut une compensation: on le proclama le plus bel homme de son canton, et le général lui affirma qu'avec un peu de protection il pourrait entrer dans les cent-gardes.
XXI
Le lendemain de cette journée mémorable, Polyte entra chez moi de bon matin; il était cette fois en grande tenue, et sa figure exprimait une foule de sentiments complexes:
—Monsieur le maire, me dit-il, si je suis obligé de partir, je manque ma fortune...
—Votre fortune! répliquai-je, pas précisément... mais enfin nous aurions fait de notre mieux pour vous assurer les moyens de vivre honnêtement dans votre état.
—Il s'agit bien de mon état! reprit-il avec un dédain magnifique; je veux parler de Lise Trinquier.
—Lise Trinquier!... qu'est-ce que c'est que Lise Trinquier?
—Lise Trinquier! vous ne connaissez pas Lise Trinquier? Mais c'est la fille du plus riche vétérinaire d'Avignon, proche voisin du boulanger chez qui j'étais apprenti... Lise a perdu sa mère, qui lui a laissé trente mille francs, déposés chez M. Girard, notaire, rue Banasterie. Son père vient de se remarier avec une femme de quarante-cinq ans, qui n'aura pas d'enfant; sa fille aura encore mieux de vingt-cinq mille francs de ce côté-là. Enfin, monsieur le maire, Lise a une tante... une vieille tante qui est sa marraine, qui l'aime comme sa fille, et dont elle sera l'unique héritière.... Cette tante, madame Cuminal, est immensément riche: elle possède une maison à Montheux, un moulin, trois olivettes, un pré, un clos, un jardin potager; elle récolte, bon an, mal an, douze salmées de blé et quarante quintaux de garance... elle a une vigne, monsieur, et quelle vigne!... une vigne de deux hectares!
—J'aimerais mieux que ce fût d'un hectare (du nectar), dis-je étourdiment, oubliant qu'un maire ne doit pas se permettre de paillettes.
Polyte ne comprit pas: il était plongé jusqu'aux oreilles dans le Pactole de la tante Cuminal.
—Enfin, poursuivit-il, sa fortune est évaluée à quatre-vingt mille francs; et tout cela sera pour sa nièce, pour Lise Trinquier!
—Et Lise Trinquier est...
—Folle de moi, fit Polyte en donnant à ces trois mots la valeur d'un long poëme.
—Et on vous la donne, comme cela, tout uniment, sans que vous ayez à apporter autre chose que votre bonnet de coton?
—Ah! pardon... on exige avant tout que je sois réformé ou... exonéré.
Ceci méritait considération: on a vu des rois épouser des bergères; le roman nous a montré des filles de ducs et de marquis amoureuses de simples artisans. Pourquoi Polyte, me disais-je, ne serait-il pas adoré par Lise Trinquier? Évidemment les distances étaient moindres. D'une autre part, ce on me semblait un peu vague. Qu'était-ce, en réalité, que ce on? le père, la fille ou la tante? Séparément ou tous les trois ensemble?
—Mon ami, dis-je à Polyte, je prendrai des renseignements, et s'ils me prouvent que vous m'avez dit la vérité... eh bien! nous verrons, nous aviserons.... Réformé, il n'y faut plus songer... exonéré, c'est un peu cher: deux mille cinq cents francs... et vous n'avez guère d'autres répondants que vos deux bras. Mais enfin, si réellement Lise Trinquier vous aime, et si la tante Cuminal ne vous voit pas de trop mauvais œil, nous tâcherons d'arranger tout cela... Je n'ai certainement pas le cœur assez sec pour laisser un de mes conscrits manquer, faute d'un peu d'aide, ce parti californien.
Cet adjectif si neuf (pour Gigondas) dépaysa un peu Polyte, qui ne s'en répandit pas moins en effusions de reconnaissance.
Je me mis immédiatement en campagne, et averti par de pénibles expériences, je déployai cette fois tout le machiavélisme dont je me croyais pourvu. Mon vieux cheval tomba malade juste à point; je l'envoyai en pension chez Trinquier, le vétérinaire, afin d'avoir des intelligences dans la place; mes émissaires firent jaser les ouvriers et les voisins, et bientôt je sus, à n'en pas douter, que les renseignements fournis par Polyte étaient parfaitement exacts. Trinquier était riche; il avait eu de sa première femme une fille unique, qui s'appelait bien Lise, et à laquelle sa mère avait laissé, disait-on, une trentaine de mille francs. Je m'arrangeai pour voir moi-même Lise Trinquier au sortir de la messe: c'était une fille fort laide, très-brune et même passablement noire, dont les yeux, le teint, les sourcils abondants et la bouche ornée d'un commencement de moustache dénotaient le caractère inflammable. Mis en goût par ces premiers résultats, j'allai de ma personne à Montheux, le bourg habité par la tante Cuminal. Le percepteur des contributions me confirma tous les détails que Polyte m'avait donnés touchant les immeubles possédés par cette tante, qui passait à Montheux pour une marquise de Carabas. J'appris que Lise était en effet sa filleule et serait très-probablement son héritière. Enfin, je me transportai chez maître Girard, le notaire, que je connaissais de vieille date: il me répéta que les trente mille francs légués par la mère Trinquier et placés au cinq pour cent sur première hypothèque, seraient intégralement comptés à Lise le jour de son mariage. On le voit, tout s'ajustait admirablement au récit de Polyte. Cependant je ne fus pas satisfait: je voulais tout prévoir, tout calculer, n'avoir pas à me repentir plus tard de trop de précipitation et de confiance; je dis à Polyte:
—Mon garçon, tout cela est bel et bien: Lise existe, les chiffres sont exacts, la tante Cuminal a la physionomie de l'emploi; mais qui me garantit la nature du sentiment que vous avez inspiré à cette jeune fille? Est-ce une amourette, un caprice, une passion? Est-ce son cœur qui a parlé? est-ce seulement sa tête! Nous autres romanciers psychologistes, nous tenons grand compte de ces différences!...
Polyte écarquilla de gros yeux, se demandant sans doute si je parlais turc ou iroquois. Puis sa face vermeille reprit son expression de contentement et de fatuité villageoise. Évidemment mes doutes l'humiliaient, non pas pour lui, mais pour moi et pour ma commune. Il gémissait d'avoir un maire aussi peu certain des moyens de séduction de ses administrés.
—Monsieur, me dit-il enfin, c'est dimanche prochain le bal du Corps-Saint (quartier populaire d'Avignon). J'y serai, Lise y sera; vous pourrez la questionner vous-même: elle vous connaît (qui ne connaît pas M. le maire de Gigondas?); elle vous aime déjà comme mon bienfaiteur, et elle aura confiance en vous.
Ces paroles, assez adroitement tournées, furent dites d'un ton de sécurité qui devait achever de me convaincre. Le dimanche, je ne manquai pas d'aller à ce bal, où dansaient gaiement toutes les grisettes et toutes les petites bourgeoises du quartier: Lise, en grande toilette, y figurait au premier rang; les galants affluaient; Polyte les dépassait de toute la tête, et les joues de sa danseuse, quand il battait devant elle un victorieux entrechat, offraient un heureux assemblage de coquelicot et de noir de fumée. Il me ménagea, entre deux quadrilles, une courte conversation avec elle; mais j'avais compté sans la pudeur et la timidité virginales. A toutes mes questions, insidieuses ou directes, Lise répondit par des monosyllabes dont un juge d'instruction aurait eu grand'peine à tirer parti. Aussi bien, pouvait-elle me répondre autrement? Ses yeux, tendrement fixés sur le beau Polyte, ne parlaient-ils pas pour elle? Lui demander davantage, n'était-ce pas méconnaître les susceptibilités féminines, attenter à une sensitive, porter une main brutale sur ces ailes de papillon qu'on appelle les rêves de jeune fille, manquer en un mot à toutes les traditions de cette littérature des délicats, à laquelle j'avais eu un moment la prétention d'appartenir? Je me condamnai, pour ma pénitence, à venir en aide à Polyte. Mes renseignements n'étaient-ils pas complets? N'avais-je pas épuisé et même dépassé tout ce que pouvait exiger la plus minutieuse prudence?
Je m'exécutai donc de bonne grâce. Trois jours après, j'empruntai, à l'insu de ma sœur, les deux mille cinq cents francs et je les comptai à Polyte, qui me fit un billet bien en règle sur un papier dont je payai le timbre. Je lui adressai, sur les conséquences formidables qu'aurait pour lui son insolvabilité, un speech qu'il écouta avec une scrupuleuse attention. Il m'appela son sauveur, emporta les rouleaux et s'en alla en sifflotant l'air de Fernand dans la Favorite.
Quinze jours s'écoulèrent, puis six semaines, puis deux mois. Polyte continuait d'enfourner son pain à la satisfaction générale. Je profitai de notre première rencontre pour lui demander où en étaient ses préparatifs de mariage.
—Ah! voilà... me dit-il d'un air un peu embarrassé; si la chose dépendait de Lise, ce serait déjà fait!... elle m'aime tant! ajouta-t-il en levant les yeux au ciel. Mais le père et la tante Cuminal ne veulent pas en entendre parler: ce sont des ambitieux, des orgueilleux, des vaniteux, qui me méprisent parce que je n'ai rien, et qui ont rêvé pour Lise un grand mariage: ils espèrent lui faire épouser le greffier Malingray...
—Mais enfin le père Trinquier est remarié; sa fille a le bien de sa mère; elle est maîtresse de sa personne, et si elle vous aime véritablement...
—Ah! c'est qu'elle est mineure, reprit Polyte en se grattant l'oreille, et...
—Mineure, juste ciel! mais elle a de la barbe!... Je lui donnais vingt-trois ou vingt-quatre ans.
—Monsieur le maire, elle aura dix-huit ans aux prunes...
—Aux prunes, grand Dieu!... Allons, j'ai fait une sottise; ce ne sera ni la première ni la dernière. Mais vous, petit malheureux, vous avez singulièrement abusé de ma confiance!
Je ne voulus pas me tenir pour battu. La pureté de mes intentions, le désir de rattraper mes deux mille cinq cents francs, un certain goût de romanesque que j'avais gardé de ma vocation primitive, me donnèrent une hardiesse que je n'aurais jamais eue pour moi-même. Je demandai un rendez-vous à Lise Trinquier, et je l'obtins. J'interrogeai l'intéressante mineure avec un mélange d'autorité paternelle, de gravité municipale et de paradoxe sentimental. Ses réponses trahirent un défaut absolu d'énergie et d'initiative, et même, hélas! un certain penchant à sacrifier au Veau d'or, aux vanités de ce monde, à ce luxe effréné qui est la plaie de notre époque... Elle aimait bien Polyte, mais le greffier Malingray avait un joli pavillon à un demi-kilomètre de la ville, et il promettait de l'y conduire en voiture!
Au reste, je n'eus pas le temps de m'abandonner aux réflexions mélancoliques que me suggérait cette nouvelle preuve de l'appauvrissement de l'esprit romanesque en France. A peine étions-nous ensemble, Lise et moi, depuis dix minutes, que la porte s'ouvrit avec fracas, et le père Trinquier parut, une énorme trique à la main... Rassurez-vous, mesdames, je dois ajouter bien vite que cette trique ne m'était point destinée.
—Ah! monsieur le maire, me dit-il d'un ton où le respect et la colère se combinaient à des doses très-inégales, il est heureux pour vous que je ne sois pas aveugle; car je vous aurais tapé comme un sourd... Je croyais ma fille enfermée avec ce gueux de Polyte... Quant à vous, je vous respecte, parce qu'au fond vous n'êtes pas un méchant homme, et que, de père en fils, j'ai toujours ferré votre famille... mais vous faites-là un vilain métier. Vous qui avez mis le nez dans tous les livres, vous avez lu sans doute le Code pénal; vous savez, en cas de détournement de mineure, à quoi s'exposent les complices... Je ne vous dis que ça.—Et toi, malheureuse, poursuivit-il en se tournant vers sa fille avec un geste de mélodrame, si tu ne veux pas que ce bâton te brise comme verre, tu vas me jurer devant Dieu et devant monsieur le maire de ne plus revoir ton infâme Polyte!
—Oui, papa, oui, papa!... se hâta de répondre Lise en sanglotant.
—Et d'épouser mon excellent ami, M. Simonin Malingray...
Nouveaux sanglots.
—Oui, papa, oui, papa... dit-elle enfin moins distinctement.
Je compris que toute espérance était perdue, et je ne songeai plus qu'à sauver ma sortie.
J'abaissai sur le père Trinquier un regard olympien; puis je dis à sa fille:
—Mademoiselle, la poésie est morte, le roman se meurt; vivent les greffiers, et soyez heureuse!... Mais si jamais votre imagination avide d'idéal se débat, captive et meurtrie, dans les étreintes de la réalité; si jamais votre regard, un moment tourné vers les perspectives radieuses de l'infini, se reporte avec douleur sur l'étroit horizon d'un ménage vulgaire; si votre front, desséché par cette lourde atmosphère, appelle en vain des brises plus fraîches et plus douces; si votre cœur, rivé à sa chaîne, regrette les ardeurs et les délicatesses du véritable amour, souvenez-vous que vous avez fermé vous-même, à dix-huit ans, de vos mains fébriles, le livre à peine entr'ouvert du sentiment, de la rêverie, de l'enthousiasme et de la jeunesse! Souvenez-vous, mademoiselle, que vous aviez le goût du bonheur et que vous n'en avez pas eu le courage!!...
Et je sortis majestueusement, laissant Lise et son père occupés à méditer le sens de mes paroles.
Très-peu de temps après, Polyte s'arrachait les cheveux en apprenant le mariage de Lise avec M. Malingray, qui fit magnifiquement les choses. La corbeille arriva tout droit de Paris, et le dîner de noces fut un des chefs-d'œuvre de Campé, ce cuisinier merveilleux qui a décentralisé la gastronomie.
Cinq mois plus tard, je vis entrer dans mon salon le curé par une porte et Ursule par une autre; tous deux étaient pâles, mornes, effarés, suffoqués. Une horrible catastrophe se lisait d'avance dans leur attitude.
—Ah! monsieur le maire, je vous l'avais bien dit, s'écria le digne homme, il faut marier Polyte, il le faut! Ce n'est plus seulement nécessaire, c'est urgent, très-urgent...
—Très-urgent, répéta Ursule, les yeux baissés.
—Marier Polyte? et avec qui? demandai-je.
—Avec Madeleine Tournut, une de mes congréganistes, bredouilla le pauvre abbé en rougissant jusqu'aux oreilles.
Madeleine Tournut était une assez jolie fille, mais pauvre comme le fut Job avant d'être duc.
—Il le faut?
—Il le faut.
—Il le fallait, bégaya Ursule, qui, par cette variante, acheva d'éclaircir la situation.
—Absolument?
—Absolument.
—Et promptement.
Ces deux adverbes joints ne suffisaient pas pour servir de dot à Madeleine. Le jeune couple, riche d'amour, mais ne possédant pas d'autre richesse, fut marié gratis. Ursule, qui se reprochait sans doute de ne pas avoir fait assez bonne garde, se punit aux dépens de sa bourse et de la mienne. Nous payâmes tout.
Moyennant une indemnité annuelle dont je me reconnus débiteur envers la commune, j'assurai à Polyte pour dix ans la propriété de son four.—Quant à moi, mon four était complet.
XXII
Ces trois épisodes peuvent vous donner une juste idée de mes succès administratifs et de mes économies municipales. Je pourrais encore vous en raconter huit ou dix du même genre; mais à quoi bon? Le cadre est trop étroit pour que les tableaux soient bien variés, et vous finiriez, mesdames, par me trouver très-ennuyeux si vous n'avez commencé par là: l'essentiel est de constater, en guise de moralité, que l'écharpe de maire ne m'a pas mieux réussi que la férule de critique: c'est que là-bas comme ici, à Paris comme au village, l'homme est toujours le même. Pour se gouverner à travers ses passions et ses vanités, il faut une habileté que je n'ai pas. Je m'étais brisé sur les récifs du boulevard Montmartre; j'ai échoué sur les écueils de ma pauvre commune de Gigondas.
—Puissamment raisonné! dit M. Toupinel qui, malgré son tempérament sanguin, avait écouté ce long récit sans donner trop de marques d'impatience: mais, monsieur le maire ou monsieur le critique, il ne suffit pas d'être modeste; tout homme de lettres le serait autant que vous,—c'est une des qualités inhérentes à la profession,—il faut encore être clair et honnête; clair pour nous, pauvres Athéniens de Thèbes-la-Gaillarde, sur qui vos pseudonymes, à la la Bruyère ou par à-peu-près, produisent exactement l'effet de la lanterne magique du singe de Florian; honnête pour messieurs les Parisiens, qui, si vous publiez jamais vos Mémoires, ne manqueraient pas de vous accuser de ne pas avoir mis d'étiquette à vos transparents. Entre nous qui ne comprenons pas assez et ceux qui comprendraient trop, vous n'avez qu'un moyen de tout concilier: c'est de nous donner, dès ce soir, le trousseau de clefs que vous avez sans doute dans votre poche...
—Rien de plus juste, répliqua George de Vernay; ces diables de noms propres sont si terribles à manier, que je les ai momentanément ajustés à ma commodité particulière; mais, à présent, je suis à vos ordres; établissons, si vous le voulez, un dialogue par demandes et par réponses, comme dans le catéchisme: ce sera une sorte de table des matières...
- —Eh bien, attention! je commence:—Qui entendez-vous par Eutidème?
- —M. Jules Sandeau.
- —Et Théodecte?
- —M. Louis Veuillot.
- —Et Euphoriste?
- —M. Ernest Legouvé.
- —Et Iphicrate?
- —M. de Falloux.
- —Et Théonas?
- —Lacretelle.
- —Et Argyre?
- —M. Edmond About.
- —Et Colbach?
- —M. Louis Ulbach.
- —Et Porus Duclinquant?
- —M. Taxile Delord.
- —Et Clistorin?
- —Le docteur Véron.
- —Et Molossard?
- —M. Barbey d'Aurevilly.
- —Et Schaunard?
- —Henry Mürger.
- —Et Caméléo?
- —M. Paulin Limayrac.
- —Et Marphise?
- —Madame Émile de Girardin, née Delphine Gay.
- —Et Lélia?
- —George Sand. (Alcade, saluez!)
- —Et Caritidès?
- —M. Sainte-Beuve.
- —Et Polycrate?
- —Gustave Planche.
- —Et Polychrome?
- —M. Théophile Gautier.
- —Et Bernier de Faux-Bissac?
- —M. Granier de Cassagnac.
- —Et Poisonnier?
- —M. Vivier.
- —Et Massimo?
- —M. Maxime du Camp.
- —Et Lorenzo?
- —M. Laurent Pichat.
- —Et Falconey?
- —Alfred de Musset.
- —Et Olympio?
- —M. Victor Hugo.
- —Et Julio?
- —M. Jules Janin.
- —Et Raphaël?
- —M. de Lamartine.
- —Et Bourimald?
- —M. Méry.
- —Et Hermagoras?
- —M. de Balzac.
—A la bonne heure! maintenant vous avez mon estime: reste à savoir si votre récit a ému la sensibilité de ces dames...
On entoura, on applaudit, on plaignit George de Vernay; mais tout à coup, au milieu de cette ovation de province, une voix solennelle s'éleva pour protester: c'était celle de M. Margaret, vieux magistrat en retraite, qui passait pour le Nestor de la contrée:
—Jeune homme! dit-il (George a cinquante ans), j'ai été intimement lié avec votre excellent père; ma vieille amitié vous a suivi, à votre insu, à travers toutes vos mésaventures parisiennes; et si j'ai, grâce à mon âge, mon franc parler avec tout le monde, ce n'est pas une raison pour que je vous épargne vos vérités. Rien, absolument rien, dans votre histoire, ne mérite l'intérêt qu'on vous témoigne. Tous vos malheurs viennent d'un défaut absolu de réflexion et de prévoyance, d'un manque d'équilibre intellectuel que je résume en ces termes: Vous aviez trop d'imagination pour un critique, pas assez pour un romancier: c'est pourquoi vous avez perpétuellement flotté entre vos impressions mobiles qui ôtaient à vos jugements littéraires toute solidité et toute fermeté, et vos lubies aristocratiques qui gâtaient à plaisir les créations de votre cerveau. Vous avez fait de la critique avec vos passions et du roman avec vos systèmes. Il en est résulté que vos appréciations des œuvres et des hommes ont sans cesse dépassé la mesure en bien ou en mal, et que vos fictions romanesques ont péri dans le faux et dans l'ennui. Vous, un critique! oh! que non pas! Il faut au critique de la gravité, et vous êtes léger; de la profondeur, et vous êtes superficiel; du savoir, et vous êtes ignorant; de l'Antiquité, et vous ne savez pas le latin!...
—Oh! s'écria George avec un soubresaut, comme si on avait marché sur ses cors...
—Non, vous ne le savez pas, reprit M. Margaret avec plus de force: Voyons! scandez-moi seulement ces trois mots: Urit fulgore suo!...
—Urit, deux longues, bredouilla le patient, semblable à un aspirant au baccalauréat que son examinateur embarrasse; fulgo, deux longues; re su, deux brèves; o, une longue; cet hémistiche ne peut entrer dans un hexamètre...
—Et vous l'y avez mis, ignare que vous êtes! vous avez oublié, enim: Urit enim fulgore suo, ignorantus!
—Ignoranta, ignorantum; dignus est intrare; cabricias arci thurum, Catalamus singulariter, exclama George pour se rattraper.
—Oui, vous savez le latin de Molière; mais vous ne savez pas celui de Cicéron et de Virgile; voilà qui est dit!...
—Mais j'ai eu, au concours général, un prix de vers latins, un prix de narration latine, un prix de discours latin et un prix de dissertation latine!
—C'est possible; mais cela date de si loin! Moi aussi, j'ai dansé la gavotte, en 1807, comme Trénis; et aujourd'hui je ne saurais pas mettre un pied devant l'autre. Non, mon cher, vous n'êtes pas un critique; vous seriez tout au plus un causeur, si vous aviez su mener côte à côte vos défauts et vos qualités. Hélas! monsieur tranche du grand; monsieur a voulu se lancer dans le morceau d'apparat: ah! mon pauvre ami, qu'alliez-vous faire dans cette galère? Tenez, il y a dans vos volumes,—non pas, comme on l'a dit, en tête du premier, mais du quatrième—une grosse tartine philosophique et déclamatoire que je n'ai jamais pu digérer: cela s'appelle, je crois: la Littérature et les Honnêtes gens. Vilain titre, jeune homme, vilain titre! J'en ai vu un à peu près pareil, il y a quarante-trois ans, dans le Conservateur, qui n'a rien conservé du tout. Les Honnêtes gens! mais c'est donner à entendre qu'il y a des gens qui ne le sont pas; c'est médire de la société actuelle, qui du reste est au-dessus de semblables médisances. Vous avez, messieurs, de ces manières exclusives qui établissent des classes, des catégories, des camps, là où il ne devrait y avoir que de bons Français, appréciateurs éclairés des bonnes et belles choses. Ainsi vous dites encore: Nous autres catholiques. Quelle arrogance! mais tout le monde est catholique, excepté les protestants, les juifs et les Turcs; seulement, il y a ceux qui vont à la messe, et ceux qui n'y vont pas; et ceux-là ont peut-être droit à plus d'égards que les autres: leur religion est en dedans, et vous n'êtes pas sans savoir que les sentiments contenus sont les plus vivaces. Votre titre était donc détestable, et vous en avez été cruellement puni. Grand Dieu! quel amphigouri! quel jargon métaphorique! «Telles sont les questions que je veux effleurer ici, comme on plante un jalon à l'entrée d'une route.»—Effleurer et planter dans la même phrase! Vraiment, vous méritez que je vous effleure la joue et que je vous plante là dès les premières lignes: ceci n'est rien. Voici qui enlève la paille: «Cette philosophie à la fois si destructive et si stérile, cette révolution si radicale et si impuissante, avaient montré l'homme réduit à lui-même dans un état de misère, de crime et de nudité: il ramenait sur sa poitrine les lambeaux de ses croyances, déchirées à tous les angles du chemin qui l'avait conduit des bosquets du paganisme-Pompadour aux marches de l'échafaud.» Ouf! ouf! ô Cathos! ô Madelon! ô Gali! ô Thomas!
George baissait la tête, et j'ai su, depuis, qu'il était, sur ce malheureux morceau, si horriblement rempli de cartilages, tout à fait de l'avis de son critique: M. Toupinel vint à son secours:
—Permettez, monsieur! dit-il au formidable octogénaire: est-il bien juste de prendre dans un ensemble de sept volumes le chapitre le plus mal réussi, et, dans ce chapitre, huit ou dix lignes qui, séparées du reste, n'en paraissent que plus boursouflées et plus grotesques? Quel ouvrage serait de force à résister à ce procédé? Voulez-vous un exemple? Je me souviens qu'en 1840 M. de Balzac se livra, vis-à-vis du premier volume de Port-Royal, de M. Sainte-Beuve, à un échenillage du même genre, et il fit rire tout Paris aux dépens de l'auteur et de l'œuvre. Et cependant l'œuvre a survécu, parce qu'elle est charmante, et aujourd'hui les mêmes gens de goût admirent à la fois Sainte-Beuve et Balzac: grande leçon, soit dit en passant, contre les querelles littéraires!...
—Dont les gens de lettres ne profiteront pas, grommela entre ses dents M. Verbelin.
—Je n'ai pas tout dit! je n'ai pas tout dit! reprit M. Margaret en se redressant: et l'histoire, jeune homme! l'histoire! Quand vous étudiez le livre d'un historien, il semble,—le mot est de vous,—que vous apprenez, en le lisant, ce que vous êtes censé enseigner à vos lecteurs: vous êtes à la merci de votre auteur; vous ne réagissez pas contre lui; vous ne lui résistez pas!
—Juste ciel! Je ne lui résiste pas! je ne leur ai que trop résisté, et c'est pour cela que l'on m'a assassiné: J'ai résisté à M. de Chalambert, racontant l'histoire de la Ligue, si méchamment mise à mort par Henri IV; j'ai résisté à M. Nicolardot, ministre des finances de Voltaire, et j'y ai attrapé quelques bonnes égratignures; j'ai résisté à M. Roselly de Lorgues, le colossal historien de Christophe Colomb, et j'y ai perdu quatre majuscules; j'ai résisté à M. d'Haussonville, sacrifiant un peu trop, dans son excellent livre, Louis XIV et la France à la Lorraine et à ses ducs; j'ai résisté à M. Cousin, non pas au Cousin de madame de Longueville et de madame de Hautefort, mais au Cousin de mademoiselle de Scudéry, de Clélie et de Cyrus: j'ai résisté...
—Assez! assez! personne n'ignore, mon pauvre ami, que vous n'excellez pas dans les morceaux de résistance. Ce que je veux aussi vous reprocher,—et ici, mesdames, je vous prierai d'envoyer vos filles dans la salle à manger pour préparer les sandwiches,—c'est l'impudicité de votre style. Ceci, mon cher, tient à votre chasteté exagérée. Il n'y a rien de tel, en effet, que ces esprits chastes pour se complaire dans certains détails croustilleux, certaines images alléchantes, certaines expressions lascives, qui... que... enfin je m'entends: c'est au point qu'on rencontre à chaque pas, dans vos écrits, le mot immondices et le mot souillures...
—Souillures! immondices! quelle horreur! dit en minaudant une femme un peu mûre, très-décolletée pour une mère de famille: Aglaé, mon enfant! il est dix heures; va-t'en vite! Pélagie doit t'attendre au bas de l'escalier...
—Immondices! souillures! poursuivit M. Margaret: ceci me confond et me révolte chez un écrivain vertueux. Que l'auteur de Mademoiselle de Maupin nous montre... que l'auteur de Madame Bovary nous décrive... que l'auteur de Fanny nous fasse voir... ce n'est rien, ils sont dans leur droit; l'art, le grand art excuse et purifie tout; la morale, la grande morale leur pardonne et leur sourit: mais souillures et immondices! Fi donc! Votre main n'a pas tremblé, votre front n'a pas rougi, votre cœur ne s'est pas soulevé, quand vous écriviez ces syllabes sales! Ah! messieurs les dévots! ce sont là de vos inconséquences! Encore et toujours Tartufe rudoyant le sein de Dorine et chiffonnant le genou d'Elmire!
—Monsieur, vous êtes impitoyable! s'écria madame Charbonneau; vous traitez bien mal M. de Vernay, qui va nous accuser de trahison...
—Laissez-moi faire, madame! reprit le vieux magistrat: il vaut mieux que ses vérités lui soient dites par moi que par ses ennemis. J'ai encore à demander à George pourquoi, lui qui se pique de politesse et de bonnes manières, lui, le chevalier français, l'aristocrate, le troubadour de pendule, il s'abandonne à des violences, à des invectives, à des acrimonies incroyables. Comment se fait-il que ces gentilshommes, dès qu'ils se mettent à écrire et qu'ils font de la critique, enveniment si aisément leur plume, et en viennent, dès les premiers mots, à dire des choses?...
—Sacrebleu! je voudrais bien vous y voir! interrompit George en éclatant: vous me paraissez d'une humeur peu endurante; vous en seriez vite aux gros mots. Quant à moi, je puis vous dire, en toute conscience, que je n'étais pas venu au monde comme ça. Mais il faut être juste pour tous, même pour ceux qui ont le désagrément de posséder un de devant leur nom. Quand on supporte, depuis quinze ans, le poids du jour et de la chaleur, quand on a eu à ses trousses les plus rudes jouteurs de la critique à coups de stylet ou à coups d'épingle, quand on a été immolé cent fois sur les autels de la démocratie et les tables d'estaminet, quand on a été traité d'idiot, de crétin, d'hypocrite, d'énergumène, d'intrigant, de méchant, de grotesque, on perd patience à la fin, on sort de son caractère, et l'on est tout étonné, un beau matin, de parler à peu près le même langage que ceux qui vous font la vie si dure. Ce n'est pas de l'impolitesse, c'est de l'épidémie. Croyez bien que, lorsqu'on m'attaque avec talent, avec finesse, avec malice, voire avec une malveillance ingénieuse et habile, je redeviens moi-même et rentre dans le ton: mais comment M. de Coislin en personne s'y serait-il pris pour répondre à des gens qui vous impatientent à la fois par la grossièreté de leurs opinions, la brutalité de leurs injures et la vulgarité de leur style? Sans doute il serait plus poli, plus chevaleresque, de dire, chapeau bas, à celui-ci: Monsieur, vous êtes un des premiers écrivains du siècle, et j'ai fort goûté, dans le temps, vos calembours. Permettez-moi cependant de prendre la liberté de vous faire observer humblement que votre cause n'était peut-être pas si intimement liée à celle de Béranger, que votre colère contre moi ne pût s'exprimer avec un peu plus de modération; modération dont j'aurais d'autant mieux senti le prix, que je suis, monsieur, au rang de vos admirateurs les plus sincères et de vos plus dévoués serviteurs; et à celui-là: Monsieur, votre tendresse paternelle pour Marcomir vous fait le plus grand honneur; on sait que les vrais cœurs de pères sont toujours enclins à préférer ceux de leurs enfants qui naissent avec des infirmités précoces. Toute la presse doit vous savoir gré de vos efforts désintéressés pour venger Marcomir des rigueurs du colportage tout en rappelant Marcomir à l'ingrate mémoire des lecteurs de Marcomir, qui pourraient n'avoir pas assez de souci de Marcomir. Maintenant, me trouverez-vous trop osé si je me plains qu'un homme de tant d'esprit, de tant de talent et de tant de Marcomir, affirme, sans en être assez sûr (oh! pardon! pardon!), que mes livres se vendent au poids chez l'épicier; plainte, monsieur, dont la vivacité, peut-être excessive, vous prouvera du moins le cas tout particulier que je fais de Marcomir et de vous. Et ainsi de suite. Assurément, cela vaudrait mieux: il vaudrait mieux aussi être un saint; je ne suis pas un saint, c'est positif, et quand ma bile s'amasse, il faut que je me dégonfle: et puis, voyez-vous? le métier n'est pas gai: il n'y a rien qui aigrisse le caractère, à la longue, comme d'être trente-deux ans parmi les battus, trente-deux ans, monsieur! depuis le seuil de la première jeunesse jusqu'à l'extrême déclin de l'âge mûr! Et encore il y a battus et battus: de votre temps, c'était tout profit et tout plaisir. Sous le premier empire, les écrivains des Débats, Féletz et Saint-Victor [6] par exemple, pouvaient, moyennant quelques hommages bien sentis à la gloire et à la victoire, dire leur fait aux révolutionnaires et aux philosophes, éreinter Voltaire, abîmer Rousseau, bafouer la Décade et le Publiciste, qui valaient bien le Siècle et l'Opinion nationale, persifler Garat, Ginguené, Morellet, qui valaient bien M. Arsène Houssaye et M. Edmond About: ils avaient pour eux le succès, le public, la vogue, le gros bataillon des rieurs. Et plus tard, sous la Restauration, quel bon état que celui de battu! On payait quelquefois l'amende, c'est vrai; mais la popularité nous remboursait au centuple: à l'aide d'un bon procès de presse, plaidé par Mes Dupin, Barthe ou Berville, M. Cauchoix-Lemaire et M. de Jouy passaient d'emblée au rôle de grands hommes, de héros, d'idoles populaires: on allait gaiement en prison boire le vin de Champagne et manger les pâtés de foie gras prodigués aux heureux martyrs de la cause libérale. Les persécutions se traduisaient en couronnes civiques, en chars de triomphe et en actions du Constitutionnel, plus productives que les meilleures terres de la Beauce ou de la Brie. Et sous ce pauvre Louis-Philippe! que d'aubaines pour quiconque avait le bon esprit d'attaquer le gouvernement! Il suffisait d'inventer quelque grosse bêtise, la paix à tout prix, l'abaissement continu, le gouvernement à bon marché, la halte dans la boue, pour recevoir immédiatement de l'admiration publique un brevet d'homme de génie et de grand citoyen. Un littérateur pur et simple, aurait-il eu la grâce de Nodier, la finesse de Sainte-Beuve ou le charme d'Alfred de Musset, n'eût été qu'un zéro auprès de M. de Genoude. Aujourd'hui les choses se passent autrement: on est tout à la fois très-battu et très-impopulaire: on écrit dans des journaux avertis ou suspendus; et en même temps la démocratie, triomphante sous ses airs de défaite simulée, vous crible de sarcasmes et d'invectives: l'on a contre soi les bohèmes, les réalistes, les journaux à cent mille abonnés, les auteurs de livres à vingt-cinq éditions, le gros public,—et le monsieur à cravate blanche, précurseur aussi poli que funèbre des avertissements et des suspensions; on est écrasé tout doucettement, sans bruit, entre deux portes, celle qui ouvre du côté des palais et celle qui ouvre du côté de la foule; et l'immense majorité trouve que c'est bien fait, que l'on a ce que l'on mérite, qu'il sied d'en finir avec les incorrigibles, les fanatiques, les ennemis de la patrie et de la liberté, les partisans acharnés de l'ancien régime, des priviléges, de l'inquisition, du droit du seigneur et de la corvée. Et si, par désintéressement, on persiste à écrire dans les journaux pauvres, si l'on se résigne à vivre chichement, à aller à pied ou en omnibus plutôt que de vendre sa plume, des gens qui touchent vingt mille francs par an pour manger chaque matin du chanoine et du prêtre, vous taquinent là-dessus en petit français, et calculent d'après le chiffre de vos sacrifices la somme de votre talent. Comment, au milieu de ces mortifications variées, ne tournerait-on pas à l'aigre? Je suis aigri, je ne m'en cache pas, aigri contre mes adversaires, contre mes amis peut-être, et il n'est pas étonnant que mon style parfois s'en ressente; c'est, je crois, à propos de Chateaubriand que l'on a comparé certaines fidélités politiques, prolongées et moroses, à la vertu de ces femmes mariées à des hommes beaucoup plus âgés qu'elles, très-décidées à rester sages, mais toujours portées à croire qu'on ne leur en sait pas assez de gré, que l'on n'apprécie pas suffisamment les mérites et les difficultés de leur sagesse. Au fait, elles n'ont pas tout à fait tort. Elles sont jeunes, elles sont belles; leurs yeux brillent, leur cœur bat, un sang rose colore leurs joues; leur blanche poitrine bondit sous le corsage sévère. Elles ouvrent la fenêtre: sous leur regard, par un joyeux soleil de mai, passent des couples amoureux, des fiancés du même âge, de brillantes amazones, escortées de hardis cavaliers; au loin retentissent des cris de plaisir et de fête; dans la maison voisine, un orchestre de bal leur envoie l'écho adouci de ses mélodies et de ses fanfares: toutes les voix du printemps et de la jeunesse les appellent à vivre, à aimer, à prendre leur part de ces enchantements et de ces ivresses. Elles se retournent vers leur foyer: un mari, noble et vénérable entre tous, mais tourmenté de rhumatismes, leur demande sa tasse de tisane ou sa table de tric-trac: dans les grandes occasions, trois ou quatre voltigeurs de la même date viennent faire sa partie de whist et comblent sa jeune femme de madrigaux contemporains de leurs ailes de pigeon. Elle est fidèle, c'est convenu, mais elle n'est pas toujours de bonne humeur; ne me pardonnez pas, mais pardonnez-lui!...
—Tudieu! mon cher, comme vous y allez! s'écria M. Margaret; et quelle bouffée de mistral a fait grincer votre girouette? Mais à quoi bon vous mettre en frais d'éloquence? Vos belles phrases ne répondent pas à mon réquisitoire: ce qui a causé la plupart de vos infortunes, c'est d'avoir suivi, au lieu de la morale naturelle et humaine, une morale de convention, une morale aristocratique...
—Ah! prenez garde, mon vieil ami! riposta M. Verbelin, je suis à peu près de votre avis sur les romans de George de Vernay: tout roman où se trahit le système est jugé, et je n'en voudrais pour preuve que les romans socialistes ou humanitaires de madame Sand, comparés à André, à Mauprat ou à Valvèdre. M. de Vernay a eu d'ailleurs le tort de se préoccuper beaucoup trop, dans ses fictions romanesques, du goût des salons qui ont admiré pendant vingt-cinq ans, tout en pouffant de rire, le vicomte d'Arlincourt, et qui n'ont pas permis à un seul des leurs d'expliquer tout ce qui se mêlait de moquerie intime à cette admiration burlesque. Il ne faudrait pas cependant aller trop vite; il siérait de se demander si cette morale de convention, cette morale aristocratique, ne peut pas être, en certains cas, proche parente et presque synonyme de l'idéal: idéal qui varie nécessairement d'après la position sociale, les sentiments, l'éducation, les antécédents des personnages, sans qu'il soit juste d'accuser l'auteur d'être tombé uniformément et de propos délibéré dans l'artificiel et le convenu. Prenons un exemple, un seul; car la discussion traîne en longueur, et madame Charbonneau regarde la pendule. Le roman moderne, abusant du droit du plus fort, avait singulièrement défiguré et noirci les gentilshommes et les patriciennes: je n'insiste pas, je n'aurais, en fait de preuves, que l'embarras du choix. Survient M. de Vernay, qui se propose de nous offrir des types contraires. Il peint ou plutôt il esquisse un gentilhomme doué d'une grande délicatesse d'esprit et de cœur, une exception si vous voulez, qui a le malheur d'être le mari d'une femme célèbre par l'éclat de ses ouvrages et de sa vie. M. d'Ermancey, c'est son nom, est le voisin de campagne d'un autre gentilhomme, le marquis d'Auberive, plus riche et plus noble que lui, et qui peut, privilége bien rare! remonter aussi loin que possible à travers ses parchemins sans y rencontrer la tache la plus légère. M. d'Ermancey a une fille, Aurélie, adorable enfant, pure comme les anges. Le marquis d'Auberive a un fils, Emmanuel, beau, romanesque et passionné. Emmanuel et Aurélie s'aiment; ils sont faits l'un pour l'autre: mais d'une part les commérages de la ville voisine et des châteaux d'alentour font subir à Aurélie le contre-coup des brillants désordres de sa mère; de l'autre, les journaux apportent jusque dans la solitude habitée par M. d'Ermancey l'écho mal étouffé de la vie bruyante de sa femme. Qu'arrive-t-il? ce qui doit logiquement arriver, étant donnés les deux caractères et les situations respectives. Le marquis demande à M. d'Ermancey Aurélie pour son fils, et M. d'Ermancey la lui refuse [7]: ce scrupule est exagéré, j'en conviens; il fait le malheur de deux êtres charmants, innocentes victimes de fautes qu'ils n'ont pas commises; mais il complète et couronne le type que l'auteur a voulu peindre et qui ne représente pas, selon lui, la morale universelle, ni l'accomplissement d'un devoir absolu, mais une certaine façon de comprendre cette morale et ce devoir. Convention, dites-vous? soit; mais, pour cette âme délicate et timorée, cette convention s'appelle l'honneur: elle est contraire à la loi de nature, de cette douce et bienfaisante nature que vous aimez tant? soit; mais cette morale naturelle, si tous la laissiez faire, pourrait vous mener loin; elle vous dirait: Mangeons chaud, buvons frais, aimons les jolies femmes et les bonnes truffes, soyons toujours du parti du succès, et nargue du qu'en dira-t-on!—Appliquez cette théorie à l'art tout entier, à la poésie, au drame, au roman, et vous condamnez à mort des œuvres que vous admirez, des œuvres tout autres que cette pauvre Aurélie, dont je fais d'ailleurs bon marché. Vous détruisez d'un seul coup cet élément essentiel de toute émotion pathétique et élevée; la lutte de la passion contre la conscience, de la conscience contre les entraînements du cœur, de l'imagination et des sens. Hernani arraché aux bras de dona Sol et se tuant pour rester fidèle à son serment, morale de convention! Le Richard de Jules Sandeau, fuyant la jeune fille qu'il aime quand il découvre qu'elle est la sœur de l'homme qui a aimé et déshonoré sa mère, morale de convention! Convention, le Cid, Polyeucte et le vieil Horace et son fils! Convention, archi-convention, le Maxime et la Marguerite de M. Octave Feuillet, qui ont fait couler tant de larmes! Vous vous réduisez au répertoire de M. Ernest Feydeau et de M. Champfleury, à Sylvie et aux Amants de Sainte-Périne. Qu'en résulte-t-il? Lorsque l'on a bien saturé le public de cette littérature; lorsqu'au théâtre et ailleurs on a bien installé sur les ruines de la morale de convention cette morale de nature qui commence à la glorification des appétits et finit à l'exhibition des jambes, si l'on essaye de nous offrir une œuvre d'allure plus fière et plus haute, elle tombe au milieu des sifflets, des bâillements et des éclats de rire, et nous redemandons du Pied de Mouton. Donc, si cet éternel spiritualisme dans l'art, dont j'avoue que nous avons un peu abusé, vous impatiente et vous ennuie, laissez du moins à l'idéal un dernier refuge, comme on laisse un coin de terre à un souverain exilé de son empire. Ne lui disputez pas son île d'Elbe ou sa principauté de Monaco! Cultivez dans vos serres chaudes, amassez dans vos vases de Chine les camellias et les roses, les jacinthes et les tubéreuses; mais n'écrasez pas du talon de votre botte la pauvre fleur de violier ou de clématite qui végète sous les ruines!
—Amen! dit M. Toupinel; mais, à présent, pour qu'il soit bien avéré que le récit de M. George de Vernay nous laisse à tous une impression salutaire, j'ai l'honneur, mesdames et messieurs, de vous proposer un toast et un serment, avant de clore les jeudis de madame Charbonneau.—A la province! et, tous tant que nous sommes ici, jurons de lui être fidèles, de ne plus la quitter, de ne demander qu'à elle seule nos sujets d'études, le but de nos ambitions, la récompense de nos travaux, nos plaisirs, nos peines, nos illusions, nos enthousiasmes, nos rêves, nos émotions mondaines, artistiques et littéraires! Jurons de ne jamais remettre les pieds dans cet affreux Paris que j'appellerais la moderne Babylone, si la nouveauté de cette expression ne me semblait un peu hardie; ce Paris, sphinx redoutable, dont chaque énigme coûte si cher aux téméraires qui essayent d'en trouver le mot; minotaure insatiable qui dévore, en guise de chairs virginales, tant de génies inédits, de songes radieux et de juvéniles espérances: meurtrière courtisane, dont les sourires trompent, dont les caresses tuent, dont la beauté décevante n'est que fard et maquillage, et qui passe ses cruels loisirs à se faire des colliers de perles avec les larmes de ses victimes: ce Paris enfin, que notre compatriote et ami, George de Vernay, a eu tant de raisons de maudire et dont il a si spirituellement échangé la vie fiévreuse contre la douceur et l'innocence des champs, les soins paisibles d'une mairie de village, les sages calculs d'une économie prévoyante et les satisfactions délicieuses du devoir accompli... Haine et anathème à Paris! Jurons encore une fois de n'y retourner jamais!
L'effet de ce discours fut électrique.
—Nous le jurons! s'écrièrent tous les assistants, avec autant d'ensemble que les Suisses d'Uri et de Schwitz au second acte de Guillaume Tell.
—Nous le jurons! répétèrent bravement M. et madame Charbonneau!
—Je le jure! dit George de Vernay plus violemment que tous les autres.
—Je le jure! ai-je ajouté de toutes mes forces, cédant à l'entraînement général.
Un mois après, M. et madame Charbonneau, George de Vernay, maire démissionnaire, et moi, nous nous retrouvions ensemble dans le même wagon, sur le chemin de fer de Marseille à Paris. Madame Charbonneau, aussi jolie et plus Parisienne que jamais, ne perd pas son temps: elle a déjà l'oreille de deux ou trois chefs de division, ses grandes et petites entrées dans deux ou trois ministères, et l'on assure qu'elle possède des recettes particulières pour faire obtenir par son mari une recette générale. Moi, je suis au comble de mes vœux; j'ai un drame en sept actes reçu à corrections au théâtre de Belleville, et je serai joué au mois d'août prochain, dès que le thermomètre aura atteint trente degrés de chaleur. Quant à George de Vernay, il a héroïquement repris cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d'ivrogne ou de joueur. Ce gaillard-là a toujours eu de la chance, et je ne sais vraiment pas où il s'arrêtera! A peine au sortir de la première jeunesse (cinquante ans, huit mois et dix-sept jours), il a, dit-on, le vague espoir de remplacer, à l'Académie française, le successeur de l'homme éminent qui succédera au successeur du successeur de M. Viennet.
NOTE
Ces quinze dernières pages ne peuvent être tout à fait intelligibles que si l'on a lu (mais qui ne l'a pas lu?) l'article de M. Sainte-Beuve dans le Constitutionnel du 3 février. Je ne saurais en parler sans un certain embarras. Si j'en crois les échos de la petite presse et les susceptibilités de quelques-uns de mes amis, il paraîtrait que l'illustre critique m'a éreinté. Or je dois déclarer que son article m'avait causé une impression toute différente: j'y avais vu l'œuvre d'un adversaire ingénieux, fin, poli, malin, cherchant les points vulnérables (ce qui est de bonne guerre), et, en somme, sauf quelques légères injustices de détail, me faisant à peu près la part à laquelle je puis raisonnablement prétendre. Je m'y étais vu surtout, pour la première fois depuis que je suis entré dans la vie littéraire, apprécié, discuté, évalué, serré de près par un écrivain supérieur, et cela d'une façon qui ne ressemblait ni aux complaisances faciles de l'amitié, ni aux gamineries de la bohème, ni aux violences de la haine. Cependant, après avoir admiré et même remercié son juge, il n'est pas défendu de recourir à l'appel et de plaider encore. Dans le dialogue qui termine le présent volume, les interlocuteurs de George de Vernay (qui n'est autre que moi-même) débattent à leur manière la plupart des chefs d'accusation si spirituellement développés par M. Sainte-Beuve: sur quelques-uns, je me tiens pour battu; sur d'autres, je crois qu'un bon avocat aurait beaucoup à répliquer. Je ne me permettrai, en finissant, qu'une seule remarque,—et une remarque d'après coup,—à propos de cette pauvre Aurélie, que je croyais morte et enterrée, et à laquelle M. Sainte-Beuve a donné, en y insistant, une sorte de nouvelle vie. M. Verbelin, le défenseur officieux d'Aurélie (page 279), la défend fort mal, et cela par une bonne raison, c'est que je l'avais complétement oubliée. En réalité, ce n'est pas M. d'Ermancey, le père d'Aurélie, qui refuse sa fille à Emmanuel, le fils du marquis d'Auberive: c'est Aurélie qui, ayant entendu toute la conversation entre son père et le marquis, se refuse elle-même: elle cède à un scrupule peut-être excessif, mais qui tient aux plus intimes délicatesses du cœur, et n'a dès lors rien de commun ni avec la morale de convention, ni surtout avec «ces duretés, ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes qu'ont brisées les révolutions.»—Ici, je l'avoue (bien qu'on soit mauvais juge dans sa propre cause), je n'ai pas reconnu l'exquise justesse de ton dont M. Sainte-Beuve nous a donné tant de preuves. Non-seulement il tombe dans l'emphase au moment où il vient de me la reprocher; mais l'idée même porte à faux: c'est justement parce que les révolutions,—que nous ne maudissons pas toutes,—ont fait rentrer dans le droit commun les privilégiés d'autrefois, c'est justement parce qu'il ne leur reste rien de leurs anciens priviléges, qu'ils doivent en conserver un seul, celui de se montrer plus scrupuleux, plus ombrageux même dans les questions tout idéales d'honneur et de sentiment. Cette vérité ne serait-elle reconnue et pratiquée que par l'imperceptible minorité de gentilshommes français, le roman de bonne compagnie aurait le droit d'y chercher ses types, de même que le roman en vogue a cherché les siens parmi les gentilshommes tarés et les patriciennes déclassées. En toute autre circonstance, cette nuance n'eût pas échappé à l'esprit si fin de M. Sainte-Beuve: tant il est difficile, dans notre malheureux métier, malgré les plus belles résolutions d'équité et de sagesse, de ne pas s'échauffer outre mesure, de ne pas risquer l'ut de poitrine, ou bien de se borner à chanter juste!
Cette remarque tardive m'est suggérée, au moment de mettre sous presse cette dernière feuille, par un article de l'excellente Revue de Bretagne et de Vendée (février 1862), article signé Edmond Dupré. Je remercierais plus vivement M. Edmond Dupré si j'étais moins son obligé, et je le louerais davantage si, depuis bien des années, il ne me comblait des témoignages de la plus flatteuse sympathie. Il vient de me prouver qu'il se souvenait de mes romans mieux que moi-même; et bien souvent il lui est arrivé de compléter ma pensée par son interprétation aussi bienveillante que délicate, de comprendre ce que j'avais tenté de faire plutôt, hélas! que ce que j'avais fait. Que M. Edmond Dupré (est-ce bien son vrai nom?) reçoive ici l'expression de ma reconnaissance! Rendre un légitime hommage à un écrivain de province qui n'aurait eu qu'à vouloir pour réussir à Paris, n'est-ce pas la meilleure manière de terminer un petit livre où j'ai raconté les malheurs d'un écrivain de Paris qui eût mieux fait de rester en province?
A. P.
Mars 1862.
FIN.