SCÈNE IV
Une pièce de la maison du docteur Caius.
Entrent mistriss QUICKLY, SIMPLE et RUGBY.
QUICKLY.--M'entends-tu, Jean Rugby? Jean Rugby! Je te prie, monte au grenier, et regarde si tu ne vois pas revenir mon maître, M. le docteur Caius. S'il rentre et qu'il rencontre quelqu'un au logis, nous allons entendre, comme à l'ordinaire, insulter à la patience de Dieu et à l'anglais du roi.
RUGBY.--Je vais guetter.
(Rugby sort.)
QUICKLY.--Va, et je te promets que, pour la peine, nous mangerons ce soir une bonne petite collation à la dernière lueur du charbon de terre. C'est un brave garçon, serviable, complaisant autant que le puisse être un domestique dans une maison; et qui, je vous en réponds, ne fait point de rapports, n'engendre point de querelle. Son plus grand défaut est d'être adonné à la prière: de ce côté-là il est un peu entêté; mais chacun a son défaut. Laissons cela.--Pierre Simple est votre nom, dites-vous?
SIMPLE.--Oui, faute d'un meilleur.
QUICKLY.--Et monsieur Slender est le nom de votre maître?
SIMPLE.--Oui vraiment.
QUICKLY.--Ne porte-t-il pas une grande barbe, ronde comme le couteau d'un gantier?
SIMPLE.--Non vraiment: il a un tout petit visage, avec une petite barbe jaune; une barbe de la couleur de Caïn.
QUICKLY.--Un homme qui va tout doux, n'est-ce pas?
SIMPLE.--Oui vraiment; mais qui sait se démener de ses mains aussi bien que qui que ce soit que vous puissiez rencontrer d'ici où il est. Il s'est battu avec un garde-chasse.
QUICKLY.--Que dites-vous? Oh! je le connais bien: ne porte-t-il pas la tête en l'air comme cela, et ne se tient-il pas tout roide en marchant?
SIMPLE.--Oui vraiment, il est tout comme cela.
QUICKLY.--Allons, allons, que Dieu n'envoie pas de plus mauvais lot à Anne Page. Dites à M. le curé Evans que je ferai de mon mieux pour votre maître. Anne est une bonne fille, et je souhaite....
(Rentre Rugby.)
RUGBY.--Sauvez-vous: hélas! voilà mon maître, qui vient!
QUICKLY.--Nous serons tous exterminés. Courez à cette porte, bon jeune homme; entrez dans le cabinet. (Elle enferme Simple dans le cabinet.) Il ne s'arrêtera pas longtemps.--Hé! Jean Rugby! holà! Jean! où es-tu donc, Jean? Viens; viens. Va, Jean; informe-toi de notre maître: je crains qu'il ne soit malade puisqu'il ne rentre point. (Elle chante.) La, re, la, la rela, etc.
(Le docteur Caius rentre.)
CAIUS.--Qu'est-ce que vous chantez là17? Je n'aime point les bagatelles. Allez, je vous prie, chercher dans mon cabinet une boîte verte, un coffre vert, vert.
Note 17: (retour) De même que dans le rôle d'Evans, on a supprimé dans celui du docteur Caius, le jargon que lui avait attribué Shakspeare, et qui était celui d'un Français estropiant l'anglais. Du reste, cela ne se trouve guère ainsi que dans la première scène. Shakspeare se préoccupait peu de l'uniformité des détails.
QUICKLY.--J'entends bien; vous allez l'avoir.--Heureusement qu'il n'est pas entré pour la chercher lui-même. S'il avait trouvé le jeune homme! Les cornes lui seraient venues à la tête.
CAIUS.--Ouf! ouf! ma foi il fait fort chaud. Je m'en vais à la cour.--La grande affaire.
QUICKLY.--Est-ce ceci, monsieur?
CAIUS.--Oui, mettez-le dans ma poche, dépêchez vitement. Où est le coquin Rugby?
QUICKLY.--Eh! Jean Rugby, Jean?
RUGBY.--Me voilà, monsieur.
CAIUS.--Vous êtes Jean Rugby; c'est pour vous dire que vous êtes un Jean, Rugby. Allons, prenez votre rapière, et venez derrière mes talons à la cour.
RUGBY.--C'est tout prêt, monsieur; là contre la porte.
CAIUS.--Sur ma foi, je tarde trop longtemps. Qu'ai-je oublié? Ah! ce sont quelques simples dans mon cabinet, je ne voudrais pas les avoir laissés pour un royaume.
QUICKLY.--Ah! merci de moi! il va trouver le jeune homme, et devenir furieux.
CAIUS.--O diable! diable! qu'est-ce qu'il y a dans mon cabinet. Trahison! larron!--Rugby, ma grande épée.
(Poussant dehors Simple.)
QUICKLY.--Mon bon maître, soyez tranquille?
CAIUS.--Et pourquoi serai-je tranquille!
QUICKLY.--Le jeune garçon est un honnête homme.
CAIUS.--Que fait-il, cet honnête homme, dans mon cabinet? Je ne veux point d'honnête homme dans mon cabinet.
QUICKLY.--Je vous conjure, ne soyez pas si flegmatique, écoutez l'affaire telle qu'elle est. Il m'est venu en commission de la part du pasteur Evans.
CAIUS.--Bon.
SIMPLE.--Oui, en conscience, pour la prier de...
QUICKLY, à Simple.--Paix, je vous en prie.
CAIUS, à Quickly.--Tenez votre langue, vous. (A Simple.) Vous, dites-moi la chose.
SIMPLE.--Pour prier cette honnête dame, votre servante, de dire quelques bonnes paroles à mistriss Anne Page en faveur de mon maître, qui la recherche en vue de mariage.
QUICKLY.--Voilà tout cependant: en vérité voilà tout; mais je n'ai pas besoin moi d'aller mettre mes doigts au feu.
CAIUS.--Sir Hugh Evans vous a envoyé? Baillez-moi une feuille de papier, Rugby. (A Simple.) Vous, attendez un moment.
(Il écrit.)
QUICKLY, bas à Simple.--C'est un grand bonheur qu'il soit si calme. Si ceci l'avait jeté dans ses grandes furies, vous auriez vu un train et une mélancolie!--Mais malgré tout cela, mon garçon, je ferai tout ce que je pourrai pour votre maître, car le fin mot de tout cela, c'est que le docteur français, mon maître.... je peux bien l'appeler mon maître, voyez-vous, car je garde sa maison, je lave tout le linge, je brasse la bière, je fais le pain, je récure, je prépare le manger et le boire, enfin je fais tout moi-même.
SIMPLE.--C'est une forte charge que d'avoir comme cela quelqu'un sur les bras.
QUICKLY.--Qu'en pensez-vous? Ah! je crois bien, vraiment, que c'est une charge! Et se lever matin, et se coucher tard!--Néanmoins je vous le dirai à l'oreille; mais ne soufflez pas un mot de ceci, mon maître est lui-même amoureux de mistriss Anne; mais, nonobstant cela, je connais le coeur d'Anne. Il n'est ni chez vous ni chez nous.
CAIUS, à Simple.--Vous, faquin, remettez ce billet à sir Hugh: palsambleu! c'est un cartel; je lui couperai la gorge dans le parc, et j'apprendrai à ce faquin de prêtre de se mêler des choses. Vous ferez bien de vous en aller: il n'est pas bon que vous restiez. Palsambleu! je lui couperai toutes ses deux oreilles18. Palsambleu! je ne lui laisserai pas un os qu'il puisse jeter à son chien.
Note 18: (retour) All his two stones.
(Simple sort.)
QUICKLY.--Hélas! il ne parle que pour son ami.
CAIUS.--Peu m'importe pour qui.--Ne m'avez-vous pas promis que j'aurais Anne Page pour moi? Palsambleu! je tuerai ce Jean de prêtre, et j'ai choisi notre hôte de la Jarretière pour mesurer nos épées. Palsambleu! je veux avoir Anne Page pour moi.
QUICKLY.--Monsieur, la jeune fille vous aime, et tout ira bien. Il faut laisser jaser le monde. Eh! vraiment...
CAIUS.--Rugby, venez à la cour avec moi. Palsambleu, si je n'ai pas Anne Page, je vous mettrai à la porte.--Marchez sur mes talons, Rugby.
(Caius sort avec Rugby.)
QUICKLY.--Ce que vous aurez, c'est la tête d'un fou. Non; je connais la pensée d'Anne sur ceci. Il n'y a pas une femme à Windsor gui connaisse mieux la pensée d'Anne que moi, et qui ait plus d'empire sur son esprit que moi. Dieu merci.
FENTON, derrière le théâtre.--Y a-t-il quelqu'un ici? Holà?
QUICKLY.--Qui peut venir ici, je me demande? Approchez de la maison, je vous prie.
(Entre Fenton.)
FENTON.--Eh bien! ma bonne femme, qu'y a-t-il? Comment te portes-tu?
QUICKLY.--Très-bien quand Votre Seigneurie a la bonté de me le demander.
FENTON.--Quelles nouvelles? Comment se porte la jolie mistriss Anne?
QUICKLY.--Oui, par ma foi, monsieur, elle est jolie, et honnête, et douce, et de vos amies; je puis bien vous le dire, Dieu merci!
FENTON.--Penses-tu que je puisse réussir? Ne perdrai-je pas mes peines?
QUICKLY.--Véritablement, monsieur, tout est dans les mains d'en-haut: mais pourtant, monsieur Fenton, je jurerais sur l'Évangile qu'elle vous aime. Votre Seigneurie n'a-t-elle pas une petite verrue au-dessus de l'oeil?
FENTON.--Oui, vraiment, j'en ai une; mais que s'ensuit-il?
QUICKLY.--Ah! c'est un bon conte, monsieur Fenton... Anne est une si drôle de fille!--Mais, je le proteste, la plus honnête fille qui jamais ait mangé pain. Nous avons jasé hier une heure entière sur cette verrue.--Je ne rirai jamais que dans la société de cette jeune fille. Mais, à vous dire vrai, elle est trop portée à la mélancolie, à la rêverie; rien que pour vous au moins, suffit, poursuivez.
FENTON.--Fort bien.--Je la verrai aujourd'hui. Tiens, voilà de l'argent pour toi. Parle pour moi; et si tu la vois avant moi, fais-lui mes compliments.
QUICKLY.--Si je le ferai? Oui, par ma foi, nous lui parlerons; et au premier moment où nous reprendrons notre confidence, j'en dirai davantage à Votre Seigneurie sur la verrue, et aussi sur les autres amoureux.
FENTON.--Bon, adieu; je suis pressé en ce moment.
QUICKLY.--Ma révérence à Votre Seigneurie. (Fenton sort.) C'est sans mentir, un honnête gentilhomme; mais Anne ne l'aime point. Je sais les sentiments d'Anne mieux que personne.--Allons, rentrons.--Qu'est-ce que j'ai oublié?
(Elle sort.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Devant la maison de Page.
Entre mistriss PAGE tenant une lettre.
MISTRISS PAGE.--Quoi! dans les jours brillants de ma beauté, j'aurais échappé aux lettres d'amour, et aujourd'hui je m'y trouverais exposée. Voyons. (Elle lit.) «Ne me demandez point raison de l'amour que je sens pour vous; car, quoique l'amour puisse appeler la raison pour son directeur, il ne la prend jamais pour son conseil. Vous n'êtes pas jeune, je ne le suis pas non plus. Voilà que la sympathie commence. Vous êtes gaie, je le suis aussi. Ha! ha! nouveau degré de sympathie entre nous. Vous aimez le vin d'Espagne, j'en fais autant. Pourriez-vous souhaiter plus de sympathie? Qu'il te suffise, mistriss Page, du moins si l'amour d'un soldat peut te suffire, que je t'aime. Je ne dirai point: Aie pitié de moi, ce n'est pas le style d'un soldat; mais je dis: Aime-moi.--Signé,
«Ton dévoué chevalier
Tout prêt pour toi à guerroyer
De tout son pouvoir;
Le jour, la nuit,
Ou à quelque lumière que ce soit,
«John Falstaff.»
Quel vilain juif, Hérode! O monde, monde pervers! Un homme presque tout brisé de vieillesse, vouloir se donner encore pour un jeune galant! Quel diantre d'imprudence cet ivrogne de Flamand a-t-il donc pu saisir dans ma conduite, pour oser ainsi s'attaquer à moi? Quoi! il ne s'est pas trouvé trois fois en ma compagnie. Qu'ai-je donc pu lui dire?--J'eus soin de contenir ma gaieté, Dieu me pardonne.--En vérité, je veux présenter un bill au prochain parlement, pour la répression des hommes.--Comment me vengerai-je de lui? car je prétends me venger, aussi vrai que son ventre est fait tout entier de puddings.
(Entre mistriss Ford.)
MISTRISS FORD.--Mistriss Page, vous pouvez m'en croire, j'allais chez vous.
MISTRISS PAGE.--Et, ma parole, je venais aussi chez vous.--Vous avez bien mauvais visage.
MISTRISS FORD.--Oh! c'est ce que je ne croirai jamais. Je puis montrer la preuve du contraire.
MISTRISS PAGE.--A la bonne heure; mais moi du moins je vous vois ainsi.
MISTRISS FORD.--Soit, je le veux bien. Je vous dis pourtant qu'on pourrait vous montrer la preuve du contraire. O mistriss Page, conseillez-moi.
MISTRISS PAGE.--De quoi s'agit-il, voisine?
MISTRISS FORD.--O voisine, sans une petite bagatelle de scrupule, je pourrais parvenir à un poste d'honneur.
MISTRISS PAGE.--Envoyez pendre la bagatelle, voisine, et prenez l'honneur. Qu'est-ce que c'est?--Moquez-vous des bagatelles. Que voulez-vous dire?
MISTRISS FORD.--Si je voulais aller en enfer seulement pour une toute petite éternité, ou quelque chose de pareil, je pourrais tout à l'heure avoir l'ordre de la chevalerie.
MISTRISS PAGE.--Toi! tu badines.--Sir Alice Ford! tu serais un chevalier bâtard, ma chère, tu ne tiendrais pas de place, je t'en réponds, sur le livre de la chevalerie.
MISTRISS FORD.--Nous brûlons le jour!--Lisez ceci, lisez. Voyez comment je pourrais être titrée.--Me voilà décidée à mal parler des gros hommes, tant que j'aurai des yeux capables de distinguer les hommes sur l'apparence: et cependant celui-ci ne jurait point; il louait la modestie dans les femmes; il s'élevait si sagement et de si bon goût contre ce qui n'était pas convenable, que j'aurais juré que ses sentiments s'accordaient avec ses discours; mais ils n'ont aucun rapport et ne vont pas du tout ensemble; c'est comme le centième psaume sur l'air des jupons verts. Quelle tempête, je vous en prie, a jeté sur notre terre de Windsor cette baleine, le ventre plein de tant de tonnes d'huile? Comment en tirerai-je vengeance? Je pense que le meilleur parti serait de l'amuser d'espérances, jusqu'à ce que le feu maudit de la luxure l'ait fondu dans sa graisse.--Avez-vous jamais rien entendu de semblable?
MISTRISS PAGE.--Lettre pour lettre, si ce n'est que le nom de Page diffère du nom de Ford. Pour te consoler pleinement de cet injurieux mystère, voici la soeur jumelle de ta lettre; mais la tienne peut prendre l'héritage, car je proteste que la mienne n'y prétend rien.--Je répondrais qu'il a un millier de ces lettres tout écrites, avec un blanc pour les noms. Et quant aux noms, cela va assurément à plus de mille, et nous n'avons que la seconde édition. Il les fera imprimer sans doute, car il est fort indifférent sur le choix, puisqu'il veut nous mettre toutes les deux sous presse. J'aimerais mieux être une Titane, et avoir sur le corps le mont Pélion.... Allez, je vous trouverai vingt tourterelles libertines avant de trouver un homme chaste.
MISTRISS FORD.--En effet, c'est en tout la même lettre, la même main, les mêmes mots. Que pense-t-il donc de nous?
MISTRISS PAGE.--Je n'en sais rien. Ceci me donne presque envie de chercher querelle à ma vertu. Voilà que je vais en agir avec moi comme avec une nouvelle connaissance. Sûrement, s'il n'avait reconnu en moi quelque faible que je n'y connais pas, il ne serait jamais venu à l'abordage avec cette insolence.
MISTRISS FORD.--A l'abordage, dites-vous? oh! je réponds bien qu'il ne passera pas le pont.
MISTRISS PAGE.--Et moi de même. S'il arrive jusqu'aux écoutilles, je renonce à tenir la mer. Vengeons-nous de lui, assignons-lui chacune un rendez-vous; feignons d'encourager sa poursuite; promenons-le finement d'amorces en amorces, jusqu'à ce que ses chevaux restent en gage chez notre hôte de la Jarretière.
MISTRISS FORD.--Oh! je suis de moitié avec vous dans toutes les méchancetés qui ne compromettront pas la délicatesse de notre honneur. Oh! si mon mari voyait cette lettre, elle fournirait un aliment éternel à sa jalousie.
MISTRISS PAGE.--Regardez, le voilà qui vient, et mon bon mari avec lui. Celui-ci est aussi loin de la jalousie, que je suis loin de lui en donner sujet: et, je l'espère, la distance est immense.
MISTRISS FORD.--Vous êtes la plus heureuse des deux.
MISTRISS PAGE.--Allons comploter ensemble contre notre gras chevalier.--Retirons-nous de côté.
(Elles se retirent de côté.)
(Entrent Ford, Pistol, Page, Nym.)
FORD.--Non, j'espère qu'il n'en est rien.
PISTOL.--L'espoir, dans certaines affaires, n'est autre chose qu'un chien écourté19. Sir John convoite ta femme.
Note 19: (retour) Curtail dog. On croyait que couper la queue à un chien était le moyen de lui ôter le courage. Ainsi, les paysans n'ayant pas droit de chasse étaient obligés de couper la queue à leurs chiens.
FORD.--Eh! mon cher monsieur, ma femme n'est plus jeune.
PISTOL.--Il attaque de côté et d'autre, riche et pauvre, et la jeune et la vieille, l'une en même temps que l'autre, il veut manger à ton écuelle. Ford, sois sur tes gardes.
FORD.--Il aimerait ma femme?
PISTOL.--Du foie le plus chaud.--Préviens-le, ou tu vas te trouver fait comme sir Actéon aux pieds de corne. Oh! l'odieux nom!
FORD.--Quel nom, monsieur?
PISTOL.--Le nom de corne. Adieu, prends garde, tiens l'oeil ouvert; car les voleurs cheminent de nuit: prends tes précautions avant que l'été arrive; car alors les coucous commenceront à chanter.--Venez, sir caporal Nym.--Croyez-le, Page, il vous parle raison.
(Pistol sort.)
FORD.--J'aurai de la patience. J'approfondirai ceci.
NYM.--Et c'est la vérité. Je n'ai pas la chose de mentir. Il m'a offensé dans des choses. Il voulait que je portasse sa chose de lettre, mais j'ai une épée, et elle me coupera des vivres dans ma nécessité.--Il aime votre femme: c'est le court et le long de la chose. Je me nomme le caporal Nym; je parle et je soutiens ce que j'avance: ceci est la vérité; je me nomme Nym, et Falstaff aime votre femme. Adieu; je n'ai pas la chose de vivre de pain et de fromage, voilà la chose. Adieu.
(Nym sort.)
PAGE.--Voilà la chose, dit-il. Ce gaillard-là a un grand talent pour mettre les choses à rebours du bon sens.
FORD.--Je prétends trouver Falstaff.
PAGE.--Je n'ai jamais vu un drôle si compassé et si affecté.
FORD.--Si je découvre quelque chose, nous verrons.
PAGE.--Je ne croirais pas un tel hâbleur20, quand le curé de la ville me serait caution de sa sincérité.
FORD.--Celui-ci m'a tout l'air d'un honnête homme et d'un homme de sens. Nous verrons.
PAGE, à sa femme.--Ah! te voilà, Meg21?
Note 20: (retour) Cataian, voyageur revenant du Cataï. C'était le nom qu'on donnait aux menteurs.
Note 21: (retour) Diminutif de Marguerite.
MISTRISS PAGE.--Où allez-vous, George?--Écoutez.
MISTRISS FORD, à son mari.--Qu'est-ce, mon cher Frank? Pourquoi êtes-vous mélancolique?
FORD.--Moi mélancolique! Je ne suis point mélancolique.--Retournez au logis; allez.
MISTRISS FORD.--Oh! sûrement, vous avez en ce moment quelques lubies en tête.--Venez-vous, mistriss Page?
MISTRISS PAGE.--Je vous suis.--Vous reviendrez dîner, George? (Bas à mistriss Ford.) Tenez, voyez-vous cette femme qui vient là? ce sera notre messagère auprès de ce misérable chevalier.
(Entre mistriss Quickly.)
MISTRISS FORD, à mistriss Page.--Sur ma parole, j'y songeais; elle est toute propre à cela.
MISTRISS PAGE.--Vous allez voir ma fille Anne?
QUICKLY.--Oui ma foi; et comment se porte, je vous prie, la chère mistriss Anne?
MISTRISS PAGE.--Entrez avec nous, vous la verrez. Nous avons à causer avec vous.
(Mistriss Page, mistriss Ford et Quickly sortent.)
PAGE.--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Ford?
FORD.--Vous avez entendu ce que m'a dit cet homme? Ne l'avez-vous pas entendu?
PAGE.--Et vous, vous avez entendu ce que m'a dit son compagnon?
FORD.--Les croyez-vous sincères?
PAGE.--Qu'ils aillent se faire pendre, ces gredins-là. Je ne pense pas que le chevalier ait aucune idée de ce genre: c'est une paire de valets qu'il a chassés et qui viennent l'accuser d'un dessein sur nos femmes. Ce n'est pas autre chose que des coureurs de grands chemins, maintenant qu'ils manquent de service.
FORD.--Ils étaient à ses gages?
PAGE.--Eh! sans doute.
FORD.--Je n'en aime pas mieux l'avis qu'ils nous donnent. Sir John loge à la Jarretière?
PAGE.--Oui, il y loge. S'il est vrai qu'il en veuille à ma femme, je la lâche sur lui de tout mon coeur, et s'il en obtient autre chose que de mauvais compliments, je le prends sur mon front.
FORD.--Je ne doute point de la vertu de ma femme; cependant, je ne les laisserais pas volontiers tous les deux ensemble. On peut être trop confiant: je ne veux rien prendre sur mon front; je ne me tranquillise pas si aisément.
PAGE.--Tenez, voilà notre hôte de la Jarretière qui vient en parlant bien haut: il faut qu'il ait du vin dans la tête, ou de l'argent dans la bourse, pour porter une face si joyeuse.--Bonjours notre hôte.
(Entrent l'hôte et Shallow.)
L'HÔTE.--Eh! qu'est-ce que c'est donc, mon gros? Un gentilhomme comme toi? un justicier?
SHALLOW.--Je vous suis, mon hôte, je vous suis.--Vingt fois bonsoir, cher monsieur Page. Monsieur Page, voulez-vous venir avec nous? Nous allons bien nous divertir.
L'HÔTE.--Dis-lui ce que c'est, cavalier de justice, dis-le-lui, mon gros.
SHALLOW.--Un combat à mort, monsieur, un duel entre sir Hugh, le prêtre gallois, et Caius, le médecin français.
FORD.--Notre cher hôte de la Jarretière, j'ai un mot à vous dire.
L'HÔTE.--Que me veux-tu, mon gros?
(Ils se mettent à l'écart.)
SHALLOW, à Page.--Voulez-vous venir avec nous voir cela? Mon joyeux hôte a été chargé de mesurer leurs épées; et il a, je crois, assigné pour rendez-vous, des lieux tout opposés: car on dit, je vous en réponds, que le prêtre ne plaisante pas. Écoutez-moi, je vais vous conter toute l'attrape.
L'HÔTE, à Ford.--N'as-tu pas quelque prise de corps contre mon chevalier, mon hôte du bel air.
FORD.--Non, en vérité: mais je vous donnerai un pot de vin d'Espagne brûlé, si vous m'introduisez auprès de lui, en lui disant que je m'appelle Brook. Il s'agit d'une plaisanterie.
L'HÔTE.--La main, mon gros. Tu auras tes entrées et tes sorties: dis-je bien? et ton nom sera Brook.--C'est un joyeux chevalier.--Venez-vous? Allons, chers coeurs.
SHALLOW.--Je viens avec vous, mon hôte.
PAGE.--J'ai ouï dire que le Français maniait bien l'épée.
SHALLOW.--Bon, bon, nous savons quelque chose de mieux que cela, monsieur. Aujourd'hui vous faites grand bruit de vos intervalles, de vos passes, de vos estocades, et je ne sais quoi. Le coeur, monsieur Page, le coeur, tout est là. J'ai vu le temps où, avec ma longue épée; vous quatre, grands gaillards que vous êtes, je vous aurais tous fait filer comme des rats.
L'HÔTE.--Venez, enfants, venez. Partons-nous?
PAGE.--Nous sommes à vous.--J'aimerais mieux les entendre se chamailler que les voir se battre.
(Page, Shallow et l'hôte sortent.)
FORD.--Si Page veut se confier comme un imbécile, et se repose si tranquillement sur sa fragile moitié, je ne sais pas, moi, me mettre si facilement l'esprit en repos. Elle l'a vu hier chez Page; et ce qu'ils y ont fait, je n'en sais rien. Allons, je veux pénétrer au fond de tout ceci; mon déguisement me servira à sonder Falstaff. Si je la trouve fidèle, je n'aurai pas perdu ma peine; si elle ne l'est pas, ce sera encore de la peine bien employée.
(Il sort.)
SCÈNE II
L'hôtellerie de la Jarretière.
Entrent FALSTAFF et PISTOL.
FALSTAFF.--Je ne te prêterai pas un penny.
PISTOL.--Eh bien! je ferai donc de la terre une huître que j'ouvrirai avec mon épée.--Je vous rembourserais par mon service.
FALSTAFF.--Pas un penny. J'ai trouvé bon, monsieur, de vous prêter mon crédit pour emprunter sur gages. J'ai tourmenté mes bons amis, afin d'obtenir trois répits pour vous et votre camarade Nym, sans quoi vous eussiez tous deux regardé à travers une grille, comme une paire de singes. Je suis damné en enfer pour avoir juré à des gentilshommes de mes amis que vous étiez de bons soldats et des gens de coeur; et lorsque mistriss Bridget perdit le manche de son éventail22, je protestai sur mon honneur que tu ne l'avais pas.
Note 22: (retour) Les éventails d'alors étaient un paquet de plumes qu'on faisait tenir dans un manche d'or, d'argent ou d'ivoire travaillé.
PISTOL.--N'as-tu pas partagé avec moi? N'as-tu pas eu quinze pence?
FALSTAFF.--Es-tu fou, coquin, es-tu fou de penser que je veuille exposer mon âme gratis? En un mot, cesse de te pendre après moi; je ne suis pas fait pour être ta potence.--Va, il ne te faut rien autre chose qu'un couteau court, et un peu de foule: va vivre dans ton domaine de Pickt-hatch23: va.--Vous ne voulez pas porter une lettre pour moi, faquin?--Vous, vous tenez à votre honneur! vous, abîme de bassesse! Quoi! c'est tout ce que je puis faire que de conserver l'exacte délicatesse de mon honneur, moi, moi, moi-même: quelquefois laissant de côté la crainte du ciel, et mettant mon honneur à couvert sous la nécessité, je suis tenté de ruser, de friponner, de filouter; et vous, coquin, vous prétendrez retrancher vos haillons, votre oeil de chat de montagne, vos propos de taverne et vos impudents jurements, sous l'abri de votre honneur! Vous ne voulez pas faire ce que je vous dis, vous?
Note 23: (retour) Pickt-hatch paraît être le nom donné en argot à quelque quartier connu pour les vols et la quantité de mauvais lieux qu'il renfermait.
PISTOL.--Je me radoucis. Que peut-on demander de plus à un homme?
(Entre Robin.)
ROBIN.--Monsieur, il y a là une femme qui voudrait vous parler.
FALSTAFF.--Qu'elle approche.
(Entre Quickly.)
QUICKLY.--Je donne le bonjour à Votre Seigneurie.
FALSTAFF.--Bonjour, ma bonne femme.
QUICKLY.--Plaise à Votre Seigneurie, ce nom ne m'appartient pas.
FALSTAFF.--Ma bonne fille, donc.
QUICKLY.--J'en puis jurer, comme l'était ma mère quand je suis venue au monde.
FALSTAFF.--J'en crois ton serment. Que me veux-tu?
QUICKLY.--Pourrai-je accorder à Votre Seigneurie un mot ou deux?
FALSTAFF.--Deux mille, ma belle, et je t'accorderai audience.
QUICKLY.--Il y a, monsieur, une mistriss Ford.--Je vous prie, venez un peu plus de ce côté.--Moi, je demeure avec le docteur Caius.
FALSTAFF.--Bon, poursuis; mistriss Ford, dites-vous?
QUICKLY.--Votre Seigneurie dit la vérité. Je prie Votre Seigneurie, un peu plus de ce côté.
FALSTAFF.--Je te réponds que personne n'entend.--Ce sont là mes gens, ce sont là mes gens.
QUICKLY.--Sont-ce vos gens? Que Dieu les bénisse et en fasse ses serviteurs!
FALSTAFF.--Bon: mistriss Ford!--Quelles nouvelles de sa part?
QUICKLY.--Vraiment, monsieur, c'est une bonne créature! Jésus! Jésus! Votre Seigneurie est un peu folâtre: c'est bien; je prie Dieu qu'il vous pardonne, et à nous tous!
FALSTAFF.--Mistriss Ford...--Eh bien! Mistriss Ford...
QUICKLY.--Tenez, voici le court et le long de l'affaire. Vous l'avez mise en train de telle sorte, que c'est une chose surprenante. Le plus huppé de tous les courtisans qu'il y a quand la cour est à Windsor n'aurait jamais pu la mettre en train comme cela; et cependant nous avons eu céans des chevaliers et des lords, et des gentilshommes avec leurs carrosses. Oui, je vous le garantis, carrosses après carrosses, lettres sur lettres, présents sur présents, et qui sentaient si bon! c'était tout musc, et je vous en réponds, tout frétillants d'or et de soie, et avec des termes si élégants et des vins sucrés des meilleurs et des plus fins: il y avait, je vous assure, de quoi gagner le coeur de quelque femme que ce fût. Eh bien, je vous réponds qu'ils n'obtinrent pas d'elle un seul coup d'oeil. Moi-même on m'a donné, ce matin, vingt angelots; mais je défie tous les angelots, et de toutes les couleurs, comme on dit, de réussir autrement que par les voies honnêtes.--Et je vous assure que le plus fier d'eux tous n'en a pas pu obtenir seulement de goûter au même verre. Pourtant il y avait des comtes; bien plus, des gardes du roi24. Eh bien, je vous réponds que pour elle c'est tout un.
Note 24: (retour) Pensioners. Les pensionnaires étaient des jeunes gens des premières familles d'Angleterre, qui formaient au roi une espèce de garde.
FALSTAFF.--Mais que me dit-elle, à moi? Abrégez. Au fait, mon cher Mercure femelle.
QUICKLY.--Vraiment elle a reçu votre lettre, dont elle vous remercie mille fois, et elle vous donne notification que son mari sera absent entre dix et onze.
FALSTAFF.--Dix et onze?
QUICKLY.--Oui, d'honneur: alors vous pourrez venir, et voir, dit-elle, le portrait que vous savez.--Monsieur Ford, son mari, sera dehors. Hélas! cette douce femme passe bien mal son temps avec lui: cet homme est une vraie jalousie. La pauvre créature, elle mène une triste vie avec lui!
FALSTAFF.--Dix et onze! Femme, dites-lui bien des choses de ma part; Je n'y manquerai pas.
QUICKLY.--Bon, c'est bien dit. Mais j'ai encore une autre commission pour Votre Seigneurie. Madame Page vous fait bien ses compliments de tout son coeur; et je vous le dirai à l'oreille, c'est une femme modeste et très-vertueuse; une dame, voyez-vous, qui ne vous manquera pas plus à sa prière du soir et du matin qu'aucune autre de Windsor, sans dire de mal des autres. Elle m'a chargé de dire à Votre Seigneurie que son mari s'absente rarement du logis; mais elle espère qu'elle pourra trouver un moment. Jamais je n'ai vu femme raffoler d'un homme à ce point. Sûrement vous avez un charme. Avouez, là, de bonne foi.
FALSTAFF.--Non, je t'assure. Sauf l'attraction de mes avantages personnels, je n'ai point d'autres charmes.
QUICKLY.--Votre coeur en soit béni!
FALSTAFF.--Mais dis-moi une chose, je t'en prie. La femme de Ford et la femme de Page se sont-elles fait confidence de leur amour pour moi?
QUICKLY.--Ce serait vraiment une belle plaisanterie! Elles n'ont pas si peu de bon sens, j'espère: le beau tour, ma foi! Mais madame Page souhaiterait que vous lui cédassiez à quelque prix que ce soit votre petit page. Son mari est singulièrement entiché du petit page; et, pour dire vrai, monsieur Page est un honnête mari: il n'y a pas une femme à Windsor qui mène une vie plus heureuse que madame Page! Elle fait ce qu'elle veut, dit ce qu'elle veut, reçoit tout, paye tout, se couche quand il lui plaît; tout se fait comme elle veut: mais elle le mérite vraiment; car, s'il y a une aimable femme à Windsor, c'est bien elle. Il faut que vous lui envoyiez votre page; je n'y sais point de remède.
FALSTAFF.--Eh bien, je le lui enverrai.
QUICKLY.--Faites donc. Vous voyez bien qu'il pourra aller et venir entre vous deux; et, à tout événement, donnez-vous un mot d'ordre, afin de pouvoir connaître les sentiments l'un de l'autre, sans que le jeune garçon ait besoin d'y rien comprendre; car il n'est pas bon que des enfants aient le mal devant les yeux. Les vieilles gens, comme on dit, ont de la discrétion; ils connaissent le monde.
FALSTAFF.--Adieu; fais mes compliments à toutes deux. Voici ma bourse, et je reste encore ton débiteur.--Petit, va avec cette femme.--Ces nouvelles me tournent la tête.
(Sortent Quickly et Robin.)
PISTOL.--Cette coquine-là est une messagère de Cupidon: forçons de voiles, donnons-lui la chasse; préparez-vous au combat; feu! J'en fais ma prise, ou que l'Océan les engloutisse tous.
(Pistol sort.)
FALSTAFF.--Tu fais donc de ces tours, vieux Falstaff? Suis ton chemin.--Je tirerai parti de ton vieux corps, plus que je n'ai encore fait. Ainsi elles courent après toi; et après avoir dépensé tant d'argent, tu vas en gagner. Je te remercie, bon vieux corps. Laissons dire à l'envie qu'il est construit grossièrement; s'il l'est agréablement, qu'importe?
(Entre Bardolph.)
BARDOLPH.--Sir John, il y a là en bas un monsieur Brook qui désire vous parler et faire connaissance avec vous, et il a envoyé à Votre Seigneurie du vin d'Espagne pour le coup du matin.
FALSTAFF.--Brook est son nom?
BARDOLPH.--Oui, chevalier.
FALSTAFF.--Qu'il monte. De pareils brocs sont bien venus chez moi, lorsqu'il en coule une pareille liqueur. --Ah! ah! mistriss Ford et mistriss Page, je vous tiens toutes deux. Allons. Via!
(Bardolph sort.)
(Rentrent Bardolph avec Ford déguisé.)
FORD.--Dieu vous garde, monsieur.
FALSTAFF.--Et vous aussi, monsieur. Souhaitez-vous me parler?
FORD.--Excusez, si j'ose m'introduire ainsi chez vous sans cérémonie.
FALSTAFF.--Vous êtes le bienvenu. Que désirez-vous? Laisse-nous, garçon.
(Bardolph sort.)
FORD.--Monsieur, vous voyez un homme qui a dépensé beaucoup d'argent. Je m'appelle Brook.
FALSTAFF.--Cher monsieur Brook, je désire faire avec vous plus ample connaissance.
FORD.--Mon bon sir John, je recherche la vôtre: non que mon dessein soit de vous être à charge; car vous saurez que je me crois plus que vous en situation de prêter de l'argent: c'est ce qui m'a en quelque sorte encouragé à m'introduire d'une manière si peu convenable; car on dit que, quand l'argent va devant, toutes les portes s'ouvrent.
FALSTAFF.--L'argent est un bon soldat, il pousse en avant.
FORD.--Vraiment oui, j'ai ici un sac d'argent qui me gêne. Si vous voulez m'aider à le porter, sir John, prenez le tout ou la moitié pour me soulager du fardeau.
FALSTAFF.--Je ne sais pas, monsieur, à quel titre je puis mériter d'être votre porteur.
FORD.--Je vous le dirai, monsieur, si vous avez la bonté de m'écouter.
FALSTAFF.--Parlez, cher monsieur Brook; je serai enchanté de vous rendre service.
FORD.--J'entends dire que vous êtes un homme lettré, monsieur.--Je serai court, et vous m'êtes connu depuis longtemps, quoique malgré mon désir je n'aie jamais trouvé l'occasion de me faire connaître de vous. Ce que je vais vous découvrir m'oblige d'exposer au jour mes propres imperfections: mais, mon bon sir John, en jetant un oeil sur mes faiblesses quand vous m'entendrez les découvrir, tournez l'autre sur le registre des vôtres; alors j'échapperai peut-être plus facilement au reproche, car personne ne sait mieux que vous combien il est naturel de pécher comme je le fais.
FALSTAFF.--Très bien. Poursuivez.
FORD.--Il y a dans cette ville une dame dont le mari se nomme Ford.
FALSTAFF.--Bien, monsieur.
FORD.--Je l'aime depuis longtemps, et j'ai, je vous le jure, beaucoup dépensé pour elle. Je la suivais avec toute l'assiduité de l'amour, saisissant tous les moyens de la rencontrer, ménageant avec soin la plus petite occasion seulement de l'apercevoir. Non content des présents que j'achetais sans cesse pour elle, j'ai donné beaucoup autour d'elle pour savoir quels seraient les dons qui lui plairaient. Bref, je l'ai poursuivie comme l'amour me poursuivait, c'est-à-dire d'une aile vigilante. Mais quelque récompense que j'aie pu mériter, soit par mes intentions, soit par mes efforts, je n'en ai reçu assurément aucune, à moins que l'expérience ne soit un trésor; celui-là je l'ai acquis à grands frais, ce qui m'a instruit à dire que:
L'amour, comme notre ombre, fuit
L'amour réel qui le poursuit;
Poursuivant toujours qui le fuit,
Et fuyant qui le poursuit.
FALSTAFF.--N'avez-vous jamais tiré d'elle de promesse de vous satisfaire?
FORD.--Jamais.
FALSTAFF.--L'avez-vous sollicitée à cet effet?
FORD.--Jamais.
FALSTAFF.--De quelle nature était donc votre amour?
FORD.--Il ressemblait à une belle maison bâtie sur le terrain d'un autre. Ainsi, pour m'être trompé de place, j'ai perdu mon édifice.
FALSTAFF.--Mais à quel propos me faites-vous cette confidence?
FORD.--Quand je vous l'aurai appris, vous saurez tout, sir John. On dit que, bien qu'elle paraisse si sévère envers moi, en quelques autres occasions elle pousse si loin la gaieté, qu'on en tire des conséquences fâcheuses pour elle. Voici donc, sir John, le fond de mon projet. Vous êtes un homme de qualité, parlant admirablement bien, admis dans les grandes sociétés, recommandable par votre place et par votre personne, généralement cité pour vos exploits guerriers, vos manières de cour et vos profondes connaissances.
FALSTAFF.--Ah! monsieur....
FORD.--Vous pouvez m'en croire, et d'ailleurs vous le savez bien. Voilà de l'argent; dépensez, dépensez-le; dépensez plus, dépensez tout ce que je possède; et prêtez-moi seulement, en échange, autant de votre temps qu'il en faut pour faire jouer les batteries de l'amour contre la vertu de la femme de ce Ford: employez toutes vos ruses de galanterie; forcez-la de se rendre à vous. Si quelqu'un peut la vaincre, c'est vous plus que tout autre.
FALSTAFF.--Conviendrait-il à l'ardeur de votre passion que je gagnasse ce que vous voudriez posséder? Il me semble que vous choisissez des remèdes bien étranges.
FORD.--Oh! concevez mon but. Elle s'appuie avec tant d'assurance sur la solidité de sa vertu, que la folie de mon coeur n'ose se découvrir à elle. Elle me paraît trop brillante pour que je puisse lever les yeux sur elle. Mais si j'arrivais devant elle avec quelques preuves de fait en main, mes désirs auraient un exemple alors, et un titre pour se faire valoir: je pourrais alors la forcer dans ses retranchements d'honneur, de réputation, de foi conjugale, et mille autres défenses, qui me présentent maintenant une résistance beaucoup trop imposante. Que dites-vous de ceci, sir John?
FALSTAFF.--Monsieur Brook, je commence d'abord par user sans façon de votre argent; ensuite mettez votre main dans la mienne: enfin, comme je suis gentilhomme, vous aurez, si cela vous plaît, la femme de Ford.
FORD.--Oh, mon cher monsieur!
FALSTAFF.--Monsieur Brook, vous l'aurez, vous dis-je.
FORD.--Ne vous faites pas faute d'argent, sir John, vous n'en manquerez pas.
FALSTAFF.--Ne vous faites pas faute de mistriss Ford, monsieur Brook, vous ne la manquerez pas. Je puis vous le confier: j'ai un rendez-vous avec elle, qu'elle-même a provoqué. Son assistante ou son entremetteuse sortait justement quand vous êtes entré; je vous dis que je serai chez elle entre dix et onze. C'est à cette heure-là que son maudit jaloux, son mari, doit être absent. Revenez me trouver ce soir, vous verrez comme j'avance les affaires.
FORD.--Je suis bien heureux d'avoir fait votre connaissance! Avez-vous jamais vu Ford, monsieur?
FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce pauvre faquin de cocu! Je ne le connais pas: pourtant je lui fais tort en l'appelant pauvre. On dit que ce jaloux de bec cornu a des monceaux d'or; c'est ce qui fait pour moi la beauté de sa femme. Je veux l'avoir comme une clef du coffre de ce coquin de cornard. Ce sera ma ferme.
FORD.--Je voudrais, monsieur, que le mari vous fût connu, pour que vous puissiez au besoin éviter sa rencontre.
FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce manant de mangeur de croûtes25. Je veux lui faire une peur à ne savoir où donner de la tête. Je vous le tiendrai en respect avec ma canne suspendue comme un météore sur les cornes du cocu. Tu verras, maître Brook, comme je gouvernerai le paysan; et pour toi, tu auras soin de sa femme.--Reviens me trouver de bonne heure ce soir. Ford est un gredin, et j'y ajouterai quelque chose de plus; je te le donne, maître Brook, pour un gredin et un cocu. Reviens me trouver ce soir.
Note 25: (retour) Salt butter, beurre salé, expression de mépris dont on se sert pour désigner ceux qui manquent des commodités de la vie.
(Falstaff sort.)
FORD.--Damné pendard de débauché! le coeur me crève de colère. Qu'on vienne me dire encore que cette jalousie est absurde!--Ma femme lui a envoyé un message; l'heure est fixée; l'accord est fait. Qui l'aurait pu penser? Voyez si ce n'est pas l'enfer que d'avoir une femme perfide! Mon lit sera déshonoré, mes coffres mis au pillage, mon honneur en pièces; et ce n'est pas le tout que de subir ces infâmes outrages, il me faut accepter d'abominables noms, et cela de la part de celui qui me fait l'affront! Quels titres! quels noms! Appelez-moi Amaimon; cela peut se soutenir; Lucifer, c'est bien; Barbason, à la bonne heure; et pourtant ce sont les qualifications du diable, des noms de démons: mais cocu! cocu complaisant! Le diable même n'a pas un nom semblable.--Page est un âne, un âne fieffé; il veut se fier à sa femme, il ne veut pas être jaloux! J'aimerais mieux confier mon beurre à un Flamand, mon fromage au prêtre gallois Hugh, mon flacon d'eau-de-vie à un Irlandais, ma haquenée à un filou pour s'aller promener, que ma femme à sa propre garde. Tantôt elle complote, tantôt elle projette, tantôt elle manigance; et ce qu'elles ont mis dans leur tête, il faut qu'elles l'exécutent; elles crèveront plutôt que de ne pas l'exécuter. Le ciel soit loué de m'avoir fait jaloux!--C'est à onze heures.--Je le préviendrai; je surprendrai ma femme; je me vengerai de Falstaff, et me rirai de Page.--Allons, allons, plutôt trois heures trop tôt qu'une minute trop tard.--Cocu! cocu! oh! fi, fi, fi!
(Il sort.)