SCÈNE V
Une chambre dans l'hôtellerie de la Jarretière.
Entrent FALSTAFF et BARDOLPH.
FALSTAFF.--Bardolph, holà!
BARDOLPH.--Me voilà, monsieur.
FALSTAFF.--Va me chercher une pinte de vin d'Espagne, et mets une rôtie dedans. (Bardolph sort.) Ai-je vécu si longtemps pour être emporté dans un panier comme un tas de viande de rebut, et pour être jeté dans la Tamise? Bien, bien, si jamais je m'expose à pareil tour, je veux bien qu'on prenne ma cervelle pour la fricasser au beurre, et la donner au premier chien pour ses étrennes. Les coquins m'ont renversé dans le canal avec aussi peu de remords que s'ils avaient noyé une portée de quinze petits chiens encore aveugles; et on peut juger à ma taille que je plonge avec quelque vélocité. Le fond touchât-t-il aux enfers, j'y arriverais. Heureusement que la rivière se trouvait basse et remplie de sable en cet endroit. J'aurais été noyé: une mort que j'abhorre, car l'eau fait enfler un homme; et voyez quelle figure j'aurais quand je serais enflé, une vraie montagne de chair morte.
(Rentre Bardolph avec le vin.)
BARDOLPH.--Mistriss Quickly est là, monsieur, qui veut vous parler.
FALSTAFF.--Allons, mettons d'abord un peu de vin d'Espagne dans l'eau de la Tamise. Mon ventre est aussi glacé que si j'avais avalé des pelotes de neige en guise de pilules pour me rafraîchir les reins. Appelle-la.
BARDOLPH.--Entrez, la femme.
(Entre Quickly.)
QUICKLY.--Avec votre permission.--Je vous demande pardon. Je donne le bonjour à Votre Seigneurie.
FALSTAFF.--Ote-moi tous ces calices; prépare-moi un pot de vin d'Espagne avec du sucre.
BARDOLPH.--Et des oeufs, monsieur?
FALSTAFF.--Non, simple, naturel. Je ne veux point de germe de poulet dans mon breuvage.--(Bardolph sort.) Eh bien!
QUICKLY.--Vraiment, monsieur, je viens trouver Votre Seigneurie de la part de mistriss Ford.
FALSTAFF.--Mistriss Ford! J'en ai assez de l'eau de son coquemar35: on m'a mis dedans; j'en ai le ventre Plein.
Note 35: (retour) I have ford enough. Falstaff joue ici sur le mot ford, qui signifie un cours d'eau peu profond. Il a fallu rendre cette plaisanterie par une autre.
QUICKLY.--Hélas, mon Dieu! La pauvre femme, ce n'est pas sa faute; il faut s'en prendre à ses gens: ils se sont mépris sur ses ordres.
FALSTAFF.--Moi aussi, je me suis mépris quand je me suis fié à la folle promesse d'une femme.
QUICKLY.--Ah! monsieur, elle s'en désole, que le coeur vous en saignerait si vous la voyiez.--Son mari va ce matin chasser à l'oiseau; elle vous conjure de venir une seconde fois chez elle entre huit et neuf. Elle m'a chargé de vous le faire savoir promptement; elle vous dédommagera de votre aventure, je vous en réponds.
FALSTAFF.--Eh bien! je consens à l'aller visiter. Dites-lui de réfléchir sur ce que vaut un homme. Qu'elle considère sa propre fragilité, et qu'elle apprécie mon mérite.
QUICKLY.--C'est ce que je lui dirai.
FALSTAFF.--N'y manquez pas. Entre huit et neuf, dites-vous?
QUICKLY.--Huit et neuf, monsieur.
FALSTAFF.--Bon, retournez: elle peut compter sur moi.
QUICKLY.--Que la paix soit avec vous, monsieur.
(Elle sort.)
FALSTAFF.--Je m'étonne de ne point voir paraître monsieur Brook; il m'avait fait prier de l'attendre chez moi; j'aime fort son argent. Ah! le voici.
(Entre Ford.)
FORD.--Dieu vous garde, monsieur.
FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Brook, vous venez sans doute pour savoir ce qui s'est passé entre moi et la femme de Ford.
FORD.--C'est en effet l'objet qui m'amène, sir John.
FALSTAFF.--Monsieur Brook, je ne veux pas vous tromper; je me suis rendu chez elle à l'heure marquée.
FORD.--Eh bien! monsieur, comment avez-vous été traité?
FALSTAFF.--Très désagréablement, monsieur Brook.
FORD.--Comment donc? Aurait-elle changé de sentiment?
FALSTAFF.--Non, monsieur Brook, mais son pauvre cornu de mari, monsieur Brook, que la jalousie tient dans de continuelles alarmes, nous est arrivé pendant l'entrevue, au moment où finissaient les embrassades, baisers, protestations, c'est-à-dire le prologue de notre comédie. Il amenait après lui une bande de ses amis que, dans son mal, il avait ameutés et excités à venir faire dans la maison la recherche de l'amant de sa femme.
FORD.--Quoi! tandis que vous étiez là?
FALSTAFF.--Tandis que j'étais là.
FORD.--Et Ford vous a cherché sans pouvoir vous trouver?
FALSTAFF.--Écoutez donc. Par une bonne fortune, arrive à point nommé une mistriss Page: celle-ci nous donne avis de l'approche de Ford: la femme de Ford ayant la tête perdue, elles m'ont fait sortir dans un panier de lessive.
FORD.--Dans un panier de lessive?
FALSTAFF.--Oui, pardieu, dans un panier de lessive; elle m'ont pressé, à m'étouffer, sous un tas de chemises, de jupes sales, de chaussons, de bas sales, de serviettes grasses: ce qui faisait bien, monsieur Brook, le plus puant composé d'infâmes odeurs qui ait jamais affligé l'odorat.
FORD.--Mais restâtes-vous longtemps dans cette situation?
FALSTAFF.--Vous allez entendre, monsieur Brook, tout ce que j'ai souffert pour mettre cette femme à mal en votre considération! Quand je fus ainsi empilé dans le panier, deux coquins de valets de Ford arrivèrent; sur l'ordre que leur donna leur maîtresse de me porter au pré de Datchet, en qualité de linge sale, ils me prirent sur leurs épaules, et rencontrèrent à la porte leur coquin de jaloux de maître qui leur demanda une ou deux fois ce qu'ils avaient dans leur panier. Je frissonnais de peur que cet enragé de lunatique ne voulût y regarder; mais le destin qui a décrété qu'il serait cocu retint sa main: c'est bien; il entra pour faire sa recherche, et moi je sortis paquet de linge. Mais observez la suite, monsieur Brook: je souffris les angoisses de trois morts différentes; d'abord la frayeur inconcevable de me voir découvert par ce vilain jaloux de bélier à deux jambes; ensuite, d'être plié, comme le serait une bonne lame d'Espagne, dans la circonférence d'un baril, la pointe contre la garde, les talons contre la tête; enfin, d'être renfermé, comme un corps en dissolution, dans des linges puants qui fermentaient dans leur propre graisse. Pensez à cela un homme de mon acabit; pensez à cela, moi qui crains le chaud comme beurre, un homme continuellement fondant et en eau; c'est un miracle que je n'aie pas étouffé. Puis au plus haut degré de ce bain, quand j'étais à moitié cuit dans la graisse, comme un ragoût hollandais, être jeté dans la Tamise, et refroidi dans le courant comme un fer à cheval rougi au feu! Pensez à cela, être jeté là tout brûlant! pensez à cela, monsieur Brook.
FORD.--En bonne vérité, monsieur, je suis désolé que vous ayez souffert tout cela pour l'amour de moi. Voilà mes espérances perdues; vous ne ferez plus aucune tentative auprès d'elle.
FALSTAFF.--Monsieur Brook, plutôt que d'y renoncer ainsi, je consens d'être jeté dans l'Etna comme je l'ai été dans la Tamise. Le mari va ce matin chasser à l'oiseau; et elle m'a fait donner un second rendez-vous. On m'attend de huit à neuf, monsieur Brook.
FORD.--Il est déjà huit heures passées, monsieur.
FALSTAFF.--En vérité? Je pars donc pour mon rendez-vous. Revenez tantôt à votre loisir; vous apprendrez comment je mène les choses, et pour couronner l'oeuvre, elle sera à vous. Adieu, adieu, vous l'aurez, monsieur Brook. Monsieur Brook, vous ferez Ford cocu.
(Il sort.)
FORD.--Hé! comment? est-ce une vision? est-ce un songe? Éveillez-vous, monsieur Ford, éveillez-vous; éveillez-vous, monsieur Ford: voilà un trou de fait dans votre plus bel habit, monsieur Ford. Voilà ce que c'est que le mariage: voilà ce que c'est que d'avoir du linge et des paniers de lessive. Bien; j'afficherai ce que je suis; je prendrai le débauché: il est dans ma maison; il ne peut m'échapper, et c'est, je crois, impossible qu'il le puisse. Il ne peut couler dans une bourse, ou se glisser dans la boîte au poivre; mais, de peur que le diable qui le conduit ne lui prête son secours, je veux fouiller les endroits où il est impossible qu'il se trouve. Puisque je ne puis éviter d'être ce que je suis, la certitude d'être ce que je ne voudrais pas ne me rendra pas résigné. Si j'ai des cornes assez pour en enrager, eh bien! à la bonne heure, je me montrerai enragé36.
(Il sort.)
Note 36: (retour) If I have horns to make one mad, I will be hornmad. Le sens d'hornmad n'est pas bien déterminé. On ne sait si c'est fou de jalousie, ou fou par l'influence de la lune. Horns, croissant: le jeu de mots ne pouvait se rendre en français.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
La rue.
Entrent MISTRISS PAGE, MISTRISS QUICKLY et WILLIAM.
MISTRISS PAGE.--Le crois-tu déjà chez mistriss Ford?
QUICKLY.--Sûrement, il y est déjà, ou tout près d'arriver: mais ma foi, il est fièrement en colère de ce qu'on l'a jeté dans l'eau. Mistriss Ford vous prie de venir sur-le-champ.
MISTRISS PAGE.--Je serai chez elle dans un moment: je ne veux que conduire mon petit bonhomme à l'école. Voici son maître.--Je vois que c'est aujourd'hui jour de congé. (Evans entre.) Comment, sir Hugh, est-ce que vous n'avez pas de classe aujourd'hui?
EVANS.--Non; monsieur Slender veut qu'on laisse les enfants jouer.
QUICKLY.--Que son coeur en soit béni!
MISTRISS PAGE.--Sir Hugh, mon mari dit que mon fils ne profite pas du tout dans ses études. Je vous en prie, faites-lui quelques questions sur son rudiment.
EVANS.--Ici, William; levez la tête, allons.
MISTRISS PAGE.--Venez ici, mon enfant; levez la tête, répondez à votre maître. N'ayez pas peur.
EVANS.--William, combien de nombres dans les noms?
WILLIAM.--Deux.
QUICKLY.--Vraiment, j'aurais cru que les noms étaient impairs, car on dit: pair ou non37.
EVANS.--Finissez voire babil. Qu'est-ce que c'est blanc38, William?
Note 37: (retour) Od's nouns. Les méprises de Quickly provenant ou des défauts de prononciation d'Evans, ou de certaines consonnances entre les mots latins et quelques mots anglais d'un sens différent, ne peuvent se rendre littéralement.
Note 38: (retour) Albus. C'est sur le mot pulcher qu'Evans interroge William. Quickly entend polcats (putois) et s'écrie qu'il y a des choses plus belles que les putois.
WILLIAM.--Albus.
QUICKLY.--Arbuste? Qui est-ce qui a jamais vu un arbuste blanc?
EVANS.--Vous êtes la femme la plus simple; taisez-vous, je vous prie. Qu'est-ce que c'est lapis, William?
WILLIAM.--Une pierre.
EVANS.--Et qu'est-ce que c'est une pierre, William?
WILLIAM.--Un caillou.
EVANS.--Non, c'est lapis. Je vous prie, mettez cela dans votre cervelle.
WILLIAM.--Lapis.
EVANS.--C'est bon, William. William, qui prête les articles?
WILLIAM.--Les articles sont empruntés du pronom, et on les décline ainsi: Singulariter, nominativo: Hic, hæc, hoc.
EVANS.--Nominativo, hic, hæc, hoc. Je vous en prie, faites attention. Genitivo, hujus. Bien! qu'est-ce que c'est que l'accusatif?
WILLIAM.--Accusativo, hunc.
EVANS.--Je vous en prie, rappelez-vous, enfant. Accusativo, hunc, hanc, hoc.
QUICKLY.--Hein, quand, coq. C'est du latin pour la basse-cour, sur ma parole39.
Note 39: (retour) «Hein, quand, coq.» Evans, dans le texte, au lieu de hunc, hanc, hoc, prononce hing, hang, hog, et Quickly dit que hang hog (pendez le cochon) est en latin pour faire du lard (latin for bacon).
EVANS.--Cessez vos bavardages, la femme. Qu'est-ce que c'est que le cas vocatif, William?
WILLIAM.--O! Vocativo, O!
EVANS.--Souvenez-vous bien, William, le vocatif est caret40.
Note 40: (retour) Evans prend pour le vocatif lui-même, le mot caret, mis à quelques mots; afin d'avertir que le vocatif manque.
QUICKLY.--Au moins est-ce quelque chose de bon qu'une carotte.
EVANS.--Finissez donc, la femme.
MISTRISS PAGE.--Paix donc.
EVANS.--Qu'est-ce que c'est que le cas génitif au pluriel, William?
WILLIAM.--Le cas génitif?
EVANS.--Oui.
WILLIAM.--Génitif, horum, harum, horum.
QUICKLY.--Qu'allez-vous lui parler du cas où se trouve Jenny41 la coquine? enfant, ne parlez jamais de cette créature-là.
Note 41: (retour) La colère de Quickly porte ici sur le mot horum qu'elle confond avec whore, et sur les mots hic et hoc qu'elle prend pour les verbes anglais to hick et to hock. Il a fallu, pour être intelligible, avoir recours à d'autres consonnances.
EVANS.--N'avez-vous pas de honte, la femme?
QUICKLY.--Non. Vous avez tort d'apprendre ces choses-là à cet enfant. A quoi bon lui aller dire que c'est là le hic, lui parler de tous les cancans, et puis lui raconter des histoires de coquines; tenez, cela est vilain à vous.
EVANS.--As-tu la cervelle dérangée, la femme? N'as-tu donc pas l'intelligence des cas, des nombres, des genres? Tu es une aussi bête créature de chrétienne que je le puisse désirer.
MISTRISS PAGE.--Je t'en prie, tais-toi.
EVANS.--A présent, William, dites-moi quelques déclinaisons de vos pronoms.
WILLIAM.--Ma foi, je les ai oubliées.
EVANS.--Ki, ke, cod. Si vous oubliez vos kies, vos koes, vos cods, vous aurez le fouet. A présent, vous pouvez aller jouer. Allez.
MISTRISS PAGE.--Il est plus avancé que je ne croyais.
EVANS.--Il a la mémoire prompte. Adieu, mistriss Page.
MISTRISS PAGE.--Adieu, mon bon sir Hugh. (Sir Hugh sort.) Allez à la maison, petit garçon; nous, nous n'avons pas de temps à perdre.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une pièce dans la maison de Ford.
Entrent MISTRISS FORD et FALSTAFF.
FALSTAFF.--Mistriss Ford, votre chagrin a fait évanouir le mien. Je vois que votre amour pour moi connaît les égards qui me sont dus, et je promets de m'acquitter envers vous avec scrupule; non-seulement, mistriss Ford, en ce qui concerne le simple devoir de l'amour, mais dans tous ses alentours, circonstances et dépendances. Mais êtes-vous tranquille sur votre mari aujourd'hui?
MISTRISS FORD.--Il est à la chasse à l'oiseau, tendre sir John.
(Mistriss Page derrière le théâtre.)
MISTRISS PAGE.--Holà, commère Ford, holà!
MISTRISS FORD.--Passez dans la chambre, sir John.
(Entre mistriss Page.)
MISTRISS PAGE.--Bonjour, ma belle. Dites-moi, qui avez-vous au logis?
MISTRISS FORD.--Quoi? personne que mes gens.
MISTRISS PAGE.--Bien sûr?
MISTRISS FORD.--Non en vérité. (Bas). Parlez plus haut.
MISTRISS PAGE.--Vraiment; allons, je suis bien contente que vous n'ayez personne ici.
MISTRISS FORD.--Pourquoi?
MISTRISS PAGE.--Pourquoi, voisine! Votre mari est retombé dans ses premières folies. Il faut l'entendre là-bas, avec mon mari, comme il prend la chose à coeur, comme il déclame contre tous les gens mariés, comme il maudit toutes les filles d'Ève, de quelque couleur qu'elles puissent être: il faut le voir se frapper le front en criant: Percez, paraissez; en telle sorte que je n'ai jamais vu de frénésie au monde que je ne sois tentée de prendre pour de la douceur, de la modération, de la patience, auprès de la maladie qui le travaille maintenant. Je vous félicite bien de n'avoir pas au logis le gros chevalier.
MISTRISS FORD.--Comment? Parle-t-il de lui?
MISTRISS PAGE.--Il ne parle que de lui, et déclare avec serment que, tandis qu'il le cherchait hier, on l'emportait dans un panier: il proteste à mon mari qu'il est encore ici aujourd'hui: il lui a fait quitter la chasse, ainsi qu'au reste de la société, pour essayer encore une fois de leur prouver la justice de ses soupçons. Mais je suis bien aise que le chevalier ne soit pas ici, il verra sa sottise.
MISTRISS FORD.--Est-il encore loin, mistriss Page?
MISTRISS PAGE.--Tout près, au bout de la rue: il va arriver dans l'instant.
MISTRISS FORD.--Je suis perdue, le chevalier est ici.
MISTRISS PAGE.--Eh bien! vous êtes perdue, sans ressource, et pour le chevalier, c'est un homme mort. Quelle femme êtes-vous donc? Faites-le sortir, faites-le sortir. Un peu de bonté vaut encore mieux qu'un meurtre.
MISTRISS FORD.--Et par où sortira-t-il? Où pourrons-nous le cacher. Le mettrons-nous encore dans le panier?
(Rentre Falstaff.)
FALSTAFF.--Non, je ne veux plus me mettre dans le panier; ne puis-je m'évader avant qu'il arrive?
MISTRISS PAGE.--Hélas! trois frères de monsieur Ford, armés de pistolets, gardent la porte, afin que rien ne sorte: sans cela, vous auriez pu vous échapper, avant qu'il vint.--Mais que faites-vous là?
FALSTAFF.--Que ferai-je?--Je vais me fourrer dans la cheminée.
MISTRISS FORD.--C'est là qu'ils viennent tous en rentrant décharger leurs fusils de chasse. Descendez dans le four.
FALSTAFF.--Où est-il?
MISTRISS FORD.--Il vous y chercherait encore, sur ma vie. La maison n'a pas une armoire, un coffre, une cassette, un trou, un puits, une voûte dont il ne tienne un état par écrit pour s'en souvenir dans l'occasion; et il fait la revue d'après sa note. Il n'y a pas moyen de vous cacher dans la maison.
FALSTAFF.--Il faut donc en sortir?
MISTRISS PAGE.--Si vous sortez sous votre propre figure, vous êtes mort.--A moins que vous ne sortiez déguisé...
MISTRISS FORD.--Comment pourrons-nous le déguiser?
MISTRISS PAGE.--Hélas! en vérité, je n'en sais rien. Il n'y a pas de robe de femme assez large pour lui, sans quoi avec un chapeau de femme, un masque et une coiffe, il pourrait n'être pas reconnu.
FALSTAFF.--Mes chères amies, imaginez quelque chose, tout ce qu'il vous plaira plutôt que de laisser arriver un malheur.
MISTRISS FORD.--La tante de ma servante, la grosse femme de Brentford, a laissé une robe là-haut MISTRISS PAGE.--Sur ma parole, c'est là notre affaire. Elle est aussi grosse que lui. Vous avez aussi son chapeau de frise et son masque.--Montez vite là-haut, sir John.
MISTRISS FORD.--Allez, allez, cher sir John, tandis que madame Page et moi vous chercherons quelque coiffe à votre tête.
MISTRISS PAGE.--Vite, vite, je vous aurai bientôt accommodé. Passez toujours la robe.
(Falstaff sort.)
MISTRISS FORD.--Je voudrais bien que mon mari le rencontrât sous cette mascarade. Il ne peut souffrir la vieille femme de Brentford, il prétend qu'elle est sorcière, il lui a défendu la maison, et l'a menacée de la battre.
MISTRISS PAGE.--Que le ciel puisse le conduire sous la canne de ton mari, et qu'ensuite le diable conduise la canne!
MISTRISS FORD.--Mais mon mari vient-il sérieusement?
MISTRISS PAGE.--Oui, très sérieusement. Il parle même du panier. Il faut, je ne sais comment, qu'il en ait appris quelque chose.
MISTRISS FORD.--C'est ce que nous allons savoir. Je vais faire emporter de nouveau le panier par mes gens, de manière qu'il le rencontre à la porte comme la dernière fois.
MISTRISS PAGE.--C'est bon, mais il va être ici dans l'instant. Songeons à la toilette de la sorcière de Brentford.
MISTRISS FORD.--Laissez-moi d'abord donner mes ordres à mes gens pour le panier. Montez, je vais vous porter une coiffe.
MISTRISS PAGE.--Puisse-t-il être pendu, le vilain débauché! nous ne saurions le maltraiter assez. Nous laisserons dans ce que nous allons faire une preuve que les femmes peuvent en même temps être joyeuses et vertueuses. Nous n'agissons pas, nous autres qu'on voit toujours rire et plaisanter. Le vieux proverbe a dit vrai: C'est le cochon paisible qui mange tout ce qu'il trouve42.
Note 42: (retour) Still swine eat all the draff.
(Elle sort.)
(Entrent les domestiques.)
MISTRISS FORD.--Allez, vous autres, reprendre le panier sur vos épaules; votre maître est presque à la porte: s'il vous ordonne de le mettre à terre, obéissez-lui.--Allons, dépêchez.
(Elle sort.)
PREMIER DOMESTIQUE.--Viens, toi, soulevons notre charge.
SECOND DOMESTIQUE.--Prions Dieu qu'il ne soit pas rempli encore d'un chevalier!
PREMIER DOMESTIQUE.--J'espère que non. J'aimerais autant porter le même volume en plomb.
(Entrent Ford, Page, Shallow, Caius et Evans.)
FORD.--D'accord, monsieur Page. Mais si la chose est prouvée, avez-vous quelque secret pour faire que je ne sois pas un sot?--A bas le panier, marauds!--Qu'on appelle ma femme!--Allons; jeune galant du panier, sortez.--O suppôts d'infamie que vous êtes!--Il y a une fédération, une ligue, une cabale, une conspiration contre moi; mais le diable en aura la honte. Holà! ma femme, sortez, paraissez, paraissez; paraissez donc quand je vous appelle; venez nous montrer quelles honnêtes hardes vous envoyez au blanchissage.
PAGE.--Eh! mais vraiment, ceci passe les bornes, monsieur Ford: on ne peut pas vous laisser en liberté plus longtemps, il faudra vous enfermer.
EVANS.--C'est de la folie; il est aussi fou qu'un chien enragé.
(Entre mistriss Ford.)
SHALLOW.--Cela n'est pas bien, monsieur Ford; en vérité, cela n'est pas bien.
FORD.--C'est précisément ce que je dis, monsieur. Avancez ici, mistriss Ford, mistriss Ford, l'honnête femme, l'honnête femme, l'épouse modeste, la vertueuse créature qui a un sot jaloux de mari, avancez. Je vous soupçonne à tort, mistriss, n'est-il pas vrai?
MISTRISS FORD.--Le ciel me soit témoin que vous êtes injuste, si vous me soupçonnez de rien de malhonnête.
FORD.--Très-bien dit, front d'airain: soutenez ce ton. Allons, drôle, sortez.
(Il jette les hardes hors du panier.)
PAGE.--Cela est trop fort.
MISTRISS FORD.--N'avez-vous pas de honte? Laissez là ces hardes.
FORD.--Je vous démasquerai.
EVANS.--Cela est déraisonnable. Quoi vous voulez chercher querelle au linge de votre femme! Allons, laissez, laissez.
FORD.--Videz le panier, vous dis-je.
MISTRISS FORD.--Comment, monsieur, comment?
FORD.--Monsieur Page, comme il fait jour, un homme a été emporté hier de ma maison dans ce panier. Pourquoi ne peut-il pas s'y trouver encore aujourd'hui? j'ai la certitude qu'il est dans la maison. Mes avis sont sûrs, ma jalousie est fondée en raison. Otez-moi tout ce linge.
MISTRISS FORD.--Si vous trouvez là un homme à tuer il faut qu'il soit de l'espèce des mouches.
PAGE.--Il n'y a point là d'homme.
SHALLOW.--- Par ma fidélité, cela n'est pas bien, monsieur Ford, vous vous faites tort.
EVANS.--Monsieur Ford, mettez-vous en prière, et ne suivez pas les inclinations de votre coeur. C'est jalousie que tout cela.
FORD.--A la bonne heure. Celui que je cherche n'est pas là.
PAGE.--Ni ailleurs que dans votre cervelle.
FORD.--Aidez-moi à fouiller partout cette seule fois. Si je ne trouve rien, vous êtes dispensés d'excuser ma folie: faites de moi le sujet de vos plaisanteries de table, qu'on dise de moi: jaloux comme Ford qui cherchait le galant de sa femme dans une coquille de noix. Mais veuillez me satisfaire encore une fois; une dernière fois cherchez avec moi.
MISTRISS FORD.--Eh! madame Page, descendez, ainsi que la vieille femme: mon mari veut monter dans la chambre.
FORD.--La vieille femme? Quelle vieille femme?
MISTRISS FORD.--La vieille de Brentford, la tante de ma servante.
FORD.--Qui, cette sorcière, cette malheureuse, cette impudente coquine? Ne lui ai-je pas interdit ma maison? C'est-à-dire, qu'elle vient ici rendre quelque message. Nous autres simples mortels, nous ne pouvons pas savoir tout ce qui passe par la main d'une diseuse de bonne aventure. Elle se sert de charmes, de caractères, de figures et autres menteries de cette espèce. Cela est hors de notre portée; nous n'y connaissons rien. Descendez, sorcière que vous êtes, vieille bohémienne; descendez, quand je vous le dis.
MISTRISS FORD.--Non, mon bon cher mari. Mes bons messieurs, empêchez-le de frapper la vieille femme.
(Entre Falstaff habillé en femme, conduit par mistriss Page.)
MISTRISS PAGE.--Venez, mère Babil43, venez; donnez-moi la main.
Note 43: (retour) Mother prat. To prate signifie babiller; il a fallu traduire le nom pour donner quelque sens à la réplique de Ford.
FORD.--Ah! je lui en donnerai du babil. Hors de chez moi, sorcière. (Il le bat.) Vieux graillon, coquine, drôlesse, salope que vous êtes. Ah! je vous conjurerai, moi, je vous dirai la bonne aventure.
(Falstaff sort.)
MISTRISS PAGE.--N'avez-vous pas de honte? Je crois, en vérité que vous avez tué cette pauvre femme.
MISTRISS FORD.--Vraiment, cela pourrait bien être.--Cela vous fera honneur.
FORD.--Je voudrais qu'elle fût pendue, la sorcière.
EVANS.--A vrai dire, je crois bien que la femme est une sorcière. Je n'aime pas qu'une femme ait une grande barbe, et j'ai vu une grande barbe sous son masque.
FORD.--Messieurs, voulez-vous me suivre? Je vous en conjure; suivez-moi; vous serez témoins du résultat de mes soupçons. Si je ne fais pas lever une pièce, ne me croyez plus quand j'aboierai.
PAGE.--Allons, prêtons-nous encore à sa fantaisie. Venez, messieurs.
(Page, Ford, Shallow et Evans sortent.)
MISTRISS PAGE.--Je vous réponds qu'il a été pitoyablement arrangé.
MISTRISS FORD.--Dites donc impitoyablement.
MISTRISS PAGE.--J'opine pour que le bâton soit béni et suspendu sur l'autel: il a servi à une action méritoire.
MISTRISS FORD.--Pensez-vous qu'autorisées comme nous le sommes par notre dignité de femmes et le témoignage d'une bonne conscience, nous puissions pousser plus loin notre vengeance?
MISTRISS PAGE.--Je crois bien que l'esprit de libertinage doit avoir reçu son compte, et qu'à moins de s'être engagé au diable par dits et dédits44, il ne songera plus à attenter à notre honneur.
Note 44: (retour) In fee simple, with fine and recovery.
MISTRISS FORD.--Dirons-nous à nos maris les tours que nous lui avons joués?
MISTRISS PAGE.--Certainement, ne fût-ce que pour ôter de l'esprit du vôtre les fantaisies qu'il y a mises. S'ils jugent dans leur sagesse que ce pauvre gros mauvais sujet de chevalier ne soit pas encore assez puni, nous continuerons d'être les ministres de la vengeance.
MISTRISS FORD.--Je vous garantis qu'ils voudront lui en faire publiquement la honte. Quant à moi, je pense que la raillerie ne serait pas complète si on ne la terminait par un affront public.
MISTRISS PAGE.--Allons donc tout de suite mettre les fers au feu, et ne laissons rien refroidir.
(Elles sortent.)
SCÈNE III
Une pièce dans l'hôtellerie de la Jarretière.
Entrent L'HÔTE et BARDOLPH.
BARDOLPH.--Monsieur, les Allemands vous demandent trois chevaux. Leur duc, en personne, arrive demain à la cour, et ils vont au-devant de lui.
L'HÔTE.--Qu'est-ce? Quel est ce duc qui voyage si secrètement? Je n'ai pas entendu dire qu'il vînt à la cour. Fais-moi parler avec ces étrangers. Ils parlent anglais?
BARDOLPH.--Oui, monsieur, je vais vous les envoyer.
L'HÔTE.--Ils auront mes chevaux, mais ils les payeront; je les épicerai. Ils disposent de ma maison depuis huit jours, et j'ai délogé pour eux mes autres hôtes. Il faut qu'ils payent, je les arrangerai. Allons, viens.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Une pièce dans la maison de Ford.
Entrent PAGE, FORD, MISTRISS PAGE, MISTRISS FORD et SIR HUGH EVANS.
EVANS.--C'est bien là la plus belle invention féminine que j'aie jamais rencontrée.
PAGE.--Et il vous a fait remettre ces deux lettres en même temps?
MISTRISS PAGE.--Dans le même quart d'heure.
FORD.--Pardonne-moi, ma femme. Désormais fais ce que tu voudras; je soupçonnerai plutôt le soleil d'être froid, que toi d'être légère. Tu as fait rentrer dans une âme hérétique une inébranlable foi en ta vertu.
PAGE.--C'est bien, c'est bien, en voilà assez. Ne soyez pas aussi extrême dans la réparation que vous l'avez été dans l'offense; mais occupons-nous de notre projet. Il faut donc, pour en avoir publiquement le plaisir, que nos femmes donnent encore un rendez-vous à ce gros vieux coquin, et là nous le surprendrons et l'accablerons de ridicule.
FORD.--Je ne vois point pour cela de meilleure idée que la leur.
PAGE.--Quoi! de lui faire dire qu'elles l'attendent à minuit dans le parc? Allons donc, il ne s'y fiera jamais.
EVANS.--Vous dites qu'il a été jeté dans la rivière, et qu'il a été rudement battu sous la robe de la vieille femme? Il doit, ce me semble, avoir des terreurs qui l'empêcheront de venir. Sa chair, je pense, est mortifiée: il n'aura plus de désirs.
PAGE.--Je le pense de même.
MISTRISS FORD.--Imaginez seulement ce qu'on peut faire de lui quand il y sera, et nous nous chargeons d'imaginer à nous deux les moyens de l'y amener.
MISTRISS PAGE.--Il y a un vieux conte sur Herne le chasseur, autrefois garde de la forêt de Windsor, et qui, tant que dure l'hiver, revient toutes les nuits à minuit précis tourner autour d'un chêne avec un grand bois de cerf sur la tête. Dans son passage, il flétrit l'arbre, ensorcelle le bétail, change en sang le lait des vaches, et porte une chaîne qu'il secoue avec un bruit effroyable. Vous avez entendu parler de cet esprit, et vous savez que nos crédules et superstitieux ancêtres y ajoutaient foi, et qu'ils ont transmis à notre âge, comme une vérité, le conte de Herne le chasseur.
PAGE.--Comment, nous ne manquons point de gens encore qui n'oseraient, dans la nuit, passer auprès du chêne de Herne. Mais qu'en voulez-vous faire?
MISTRISS FORD.--Eh! vraiment, c'est la base de notre projet. Il faut que Falstaff vienne nous trouver au pied du chêne, déguisé sous la figure de Herne, avec de grandes cornes énormes sur la tête.
PAGE.--Soit: admettons qu'il y vienne. Et sous ce déguisement, qu'en ferez-vous? Quel est votre plan?
MISTRISS PAGE.--Nous y avons songé, et le voici. Nous déguiserons Nan Page, ma fille, et mon petit garçon, ainsi que trois ou quatre enfants de leur taille, en farfadets, en fées, en lutins, avec des habillements blancs et verts, des couronnes de bougies allumées sur leurs têtes, et des sonnettes dans leurs mains. On les cacherait dans quelque fossé des environs, et au moment où nous aborderions Falstaff elle et moi, ils en sortiraient tout à coup en faisant entendre des chants bizarres. A leur vue, nous fuirions toutes deux remplies de frayeur; ils l'entoureraient, et, selon l'usage des fées, se mettraient à pincer l'impur chevalier, lui demandant comment, à l'heure de leurs ébats magiques, il ose, sous cette figure profane; pénétrer dans leurs asiles sacrés.
MISTRISS FORD.--Et jusqu'à ce qu'il ait avoué la vérité, nos génies supposés le pinceraient d'importance, et le brûleraient avec leurs bougies.
MISTRISS PAGE.--Quand il aura tout avoué, nous paraîtrons tous; nous désencornerons l'esprit, et le ramènerons à Windsor en nous moquant de lui.
FORD.--Si nos jeunes gens ne sont pas très-bien instruits, ils ne joueront jamais leur rôle.
EVANS.--J'enseignerai aux enfants à se conduire, et je veux aussi, comme un de ces babouins, brûler le chevalier avec mon flambeau.
FORD.--Cela sera excellent. Je me charge d'acheter les masques.
MISTRISS PAGE.--Ma Nan sera la reine des fées. Je la déguiserai joliment avec une robe blanche.
PAGE.--Je vais aller acheter l'étoffe (à part), et dire en secret à Slender d'enlever ma Nan, pour l'aller épouser à Eton. (Haut.) Allons, envoyez à l'instant chez Falstaff.
FORD.--Et moi j'y retournerai sous mon nom de Brook, afin qu'il me dise ses projets. Je suis persuadé qu'il viendra.
MISTRESS PAGE.--Sans nul doute. Allez vous occuper de nous fournir tout le déguisement de nos lutins avec les accessoires.
EVANS.--Dépêchons-nous, ce sera un plaisir admirable, et une très-vertueuse fourberie.
(Ford, Page et Evans sortent.)
MISTRISS PAGE.--Mistriss Ford, chargez-vous d'envoyer Quickly à sir John, pour savoir ce qu'il pense. (Mistriss Ford sort.) Pour moi, je vais chez le docteur; il a mon agrément. Je ne consentirai pas à ce qu'un autre que lui devienne le mari de Nan Page. Slender a de bons biens, mais c'est un idiot. Mon mari le préfère à tous, mais le docteur a des écus et de bons amis à la cour. Il aura ma fille; c'est lui qui l'aura, dussent mille autres meilleurs que lui venir la demander.
(Elle sort.)
SCÈNE V
Une pièce dans l'hôtellerie de la Jarretière.
Entrent L'HÔTE et SIMPLE.
L'HÔTE.--Que cherches-tu ici, butor, lourde caboche? Qu'est-ce? Dis, parle, réponds, vite, prompt, preste et leste.
SIMPLE.--Vraiment, monsieur l'hôte, je souhaiterais parler à sir John Falstaff, de la part de M. Slender.
L'HÔTE.--Voilà sa chambre, sa maison, son château, son lit de maître et son lit volant45. Sur la muraille est peinte tout fraîchement et tout nouvellement l'histoire de l'Enfant prodigue. Allez, frappez, appelez; il vous parlera comme un anthropophaginien46. Frappez, vous dit-on.
Note 45: (retour) Running bed. Il y avait alors dans toutes les chambres à coucher un lit fixe (standing bed), où couchait le maître, et une espèce de coffre ou lit placé sous le premier, qu'on tirait le soir (running bed) et où couchait le domestique.
Note 46: (retour) Anthropophaginian. L'hôte s'amuse presque toujours à embarrasser ceux de ses interlocuteurs qui n'ont pas une grande intelligence de la langue, par des mots bizarres ou employés à contre-sens.
SIMPLE.--Une vieille femme, une grosse femme est montée dans sa chambre. Je prendrai la liberté, monsieur, de demeurer jusqu'à ce qu'elle descende: pour dire le vrai, c'est à elle que je viens parler.
L'HÔTE.--Ah! une grosse femme! Elle pourrait voler le chevalier. Je vais l'appeler.--Eh! mon gros chevalier, gros sir John, parle-nous du creux de tes poumons militaires. Es-tu là? C'est ton hôte, ton Ephésien47 qui t'appelle.
Note 47: (retour) Ephesian. Cette expression est employée dans la première partie de Henri IV: «des Ephésiens de la vieille Église.» Elle doit signifier fidèle, loyal.
FALSTAFF, d'en haut.--Qu'est-ce que c'est, mon hôte?
L'HÔTE.--Voilà un Tartare bohémien qui attend que ta grosse femme descende: laisse-la descendre, mon gros, laisse-la descendre. Mes appartements sont honnêtes. Fi! des tête-à-tête! fi!
(Entre Falstaff.)
FALSTAFF.--Mon hôte, j'avais tout à l'heure chez moi une grosse vieille femme; mais elle est partie.
SIMPLE.--Je vous en prie, monsieur, n'était-ce pas la devineresse de Brentford?
FALSTAFF.--Eh! oui, coquille de moule, c'était elle. Que lui voulez-vous?
SIMPLE.--Mon maître, monsieur, mon maître Slender, m'a envoyé après elle quand il l'a vue passer dans la rue, pour savoir si un certain monsieur Nym, qui lui a volé une chaîne, a la chaîne ou non.
FALSTAFF.--J'ai parlé de cela à la vieille femme.
SIMPLE.--Et que dit-elle, monsieur, je vous prie?
FALSTAFF.--Ma foi, elle dit que l'homme qui a volé la chaîne de M. Slender est précisément celui-là même qui la lui a dérobée.
SIMPLE.--J'aurais voulu pouvoir parler à la femme en personne. J'avais d'autres choses à lui demander encore de sa part.
FALSTAFF.--Quelles choses? Dites-les-nous.
L'HÔTE.--Oui, allons, sur-le-champ.
SIMPLE.--Je ne peux pas les dissimuler.
FALSTAFF.--Dissimule-les, ou tu es mort.
SIMPLE.--Eh bien, monsieur, ce n'est pas autre chose que concernant mistriss Anne Page, pour savoir si c'est la destinée de mon maître de l'avoir, ou non.
FALSTAFF.--Oui, oui, c'est sa destinée.
SIMPLE.--Quoi, monsieur?
FALSTAFF.--De l'avoir ou non. Allez, rapportez-lui que la vieille femme me l'a dit ainsi.
SIMPLE.--Puis-je prendre la liberté de le lui dire ainsi, monsieur?
FALSTAFF.--Oui, mon garçon48, prenez cette grande Liberté.
Note 48: (retour) Master tike. Maître tique. Il est impossible de rendre et même de comprendre le sens de ce sobriquet.
SIMPLE.--Je remercie Votre Seigneurie. Je réjouirai mon maître par ces bonnes nouvelles.
(Simple sort.)
L'HÔTE.--Tu es un savant, tu es un savant, sir John. Avais-tu réellement une devineresse chez toi?
FALSTAFF.--Oui, j'en avais une, mon hôte, une qui m'a appris plus de choses que je n'en avais su dans toute ma vie, et je n'ai rien payé pour cela: c'est moi qu'on a payé pour apprendre.
(Entre Bardolph.)
BARDOLPH.--Hélas! merci de nous, monsieur; nous sommes volés, volés, en conscience.
L'HÔTE.--Où sont mes chevaux? Rends-moi bon compte de mes chevaux, coquin.
BARDOLPH.--Partis avec les filous. Aussitôt que nous avons dépassé Éton, j'étais en croupe derrière l'un d'eux; ils me prennent et me jettent dans un fossé plein de boue: tous trois piquent, et les voilà partis comme trois diables allemands, trois docteurs Faust.
L'HÔTE.--Ils ont été à la rencontre de leur duc, coquin; ne dis point qu'ils ont pris la fuite: les Allemands sont d'honnêtes gens.
(Entre sir Hugh Evans.)
EVANS.--Où est notre hôte?
L'HÔTE.--De quoi s'agit-il, monsieur?
EVANS.--Tenez l'oeil à vos écots. Un de mes amis qui vient de se rendre à la ville, m'a dit qu'il y avait trois Allemands49 qui ont volé à tous les hôtes de Readings, de Maidenhead et de Colebrook, leurs chevaux et leur argent. Je vous en informe par bonne volonté, voyez-vous. Vous êtes prudent, vous êtes rempli de sarcasmes et de plaisanteries pour rire: il ne convient pas que vous soyez dupé. Adieu.
(Il sort.)
Note 49: (retour) Couzin germans, hat have cozened. Jeu de mots intraduisible sur cosen (filouter), cosener germans (filous allemands et l'expression française de cousins germains.
(Entre Caius.)
CAIUS.--Où est mon hôte de la Jarretière?
L'HÔTE.--Le voici, monsieur le docteur, dans la perplexité, et dans un dilemme fort obscur.
CAIUS.--Je ne sais pas ce que c'est; mais on me dit que vous faites de grands préparatifs pour un duc de Germanie. Sur ma foi, on ne sait pas à la cour qu'il vienne un duc comme cela. Je vous dis ceci par bonne volonté. Adieu.
Il sort.)
L'HÔTE.--Au secours! haro! Cours, traître!--Assistez-moi, chevalier. Je suis ruiné. Cours vite. Crie haro, crie. Traître, je suis ruiné.
(L'hôte et Bardolph sortent.)
FALSTAFF, seul.--Je voudrais que le monde entier fût dupé, puisque je l'ai été, moi, et de plus battu. Si l'on venait à savoir à la cour comment j'ai été métamorphosé, et comment dans cette métamorphose j'ai été baigné et bâtonné, ils me feraient fondre ma graisse goutte à goutte pour en huiler les bottes des pêcheurs. Je réponds qu'ils m'assommeraient de leurs bons mots, jusqu'à ce que je fusse aplati comme une poire tapée. Je n'ai jamais prospéré depuis le jour où je trichai à la prime.--Oui, si j'avais l'haleine assez longue pour dire mes prières, je ferais pénitence.
(Entre Quickly.)
FALSTAFF.--Ah! vous voilà? De quelle part venez-vous?
QUICKLY.--De la part de toutes deux, ma foi.
FALSTAFF.--Que le diable prenne l'une, et sa femme l'autre: elles seront toutes deux bien pourvues. J'ai plus souffert pour l'amour d'elles, que la malheureuse inconstance du coeur de l'homme ne me permet de supporter.
QUICKLY.--Et n'ont-elles rien souffert? Si fait, je vous en réponds. L'une d'elles surtout, mistriss Ford, la bonne âme, est bleue et noire de coups, à ce qu'on ne lui voie pas une place blanche sur tout le corps.
FALSTAFF.--Que me parles-tu de bleu et de noir? J'en ai, moi, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel à force d'avoir été battu. J'ai risqué même d'être appréhendé au corps pour la sorcière de Brentford. Sans l'adresse admirable avec laquelle j'ai su prendre tout à fait les manières d'une simple vieille, ce gredin de constable me faisait mettre aux ceps comme sorcière, aux ceps de la canaille.
QUICKLY.--Permettez, sir John, que je vous parle dans votre chambre; vous apprendrez comment vont les affaires, et je vous réponds que vous n'en serez pas mécontent: voici une lettre qui vous en dira quelque chose. Pauvres gens, que de peines pour vous ménager une rencontre! Sûrement l'un de vous ne sert pas bien le ciel, puisque vous êtes si traversés.
FALSTAFF.--Montez dans ma chambre.
(Ils sortent.)