WeRead Powered by ReaderPub
Les joyeuses Bourgeoises de Windsor cover

Les joyeuses Bourgeoises de Windsor

Chapter 23: SCÈNE VI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

La pièce met en scène un chevalier vaniteux dont les tentatives pour séduire deux femmes mariées sont retournées contre lui par une suite d'astuces et de pièges comiques, incluant lettres trompeuses, déguisements et humiliations burlesques. Des intrigues secondaires — rivalités amoureuses autour d'une jeune héritière, jalousies conjugales et quiproquos linguistiques — alimentent les situations. L'ensemble combine satire sociale, comique de caractère et jeux de langage pour souligner la vanité et la crédulité, et se conclut par des châtiments ridicules et des réconciliations qui rétablissent l'ordre social de façon comique.


SCÈNE VI

Une autre pièce dans l'hôtellerie de la Jarretière.

Entrent FENTON et L'HÔTE.


L'HÔTE.--Ne me parlez point, monsieur Fenton: j'ai trop de chagrin; je veux tout laisser là.

FENTON.--Écoute-moi seulement; seconde mon dessein: foi de gentilhomme, je te donnerai cent livres en or au delà de ce que tu as perdu.

L'HÔTE.--Je vous écoute, monsieur Fenton, et du moins je vous promets le secret.

FENTON.--Je vous ai parlé plusieurs fois de mon tendre amour pour la belle Anne Page, qui a répondu à mon affection, en ce qui dépend d'elle, autant que je le puis désirer. J'ai là une lettre d'elle dont le contenu vous étonnera. Les détails de la plaisanterie dont elle me fait part s'y trouvent tellement mêlés avec ce qui me concerne, que je ne puis vous montrer chaque chose séparément et sans vous mettre au fait de tout. Le gros Falstaff doit y jouer un grand rôle. Vous verrez là (lui montrant la lettre) tout le plan de la scène; écoutez-moi donc bien, mon cher hôte.--Ma douce Nan doit se rendre vers minuit au chêne de Herne, pour y représenter la reine des fées. Pour quel objet, vous le verrez ici. Son père lui a recommandé, tandis que chacun serait vivement occupé de son rôle, de s'esquiver sous son déguisement avec Slender, et de se rendre avec lui à Éton, pour l'y épouser immédiatement; elle a feint de consentir.--En même temps sa mère, toujours opposée à ce mariage, et fidèle à son protégé Caius, a de même donné le mot au docteur pour l'enlever tandis que chacun songerait à son affaire, et la conduire au doyenné, où un prêtre l'attend pour la marier sur l'heure; et Anne, soumise en apparence aux projets de sa mère, a aussi donné sa promesse au docteur. Maintenant, écoutez le reste: le père compte que sa fille sera habillée tout en blanc; et que Slender, dans le moment favorable, la reconnaissant à ce vêtement, la prendra par la main, la priera de le suivre, et qu'elle s'en ira avec lui; la mère de son côté, pour la mieux désigner au docteur, car ils seront tous déguisés et masqués, compte la vêtir d'une manière singulière, avec une robe verte flottante, des rubans pendants et des ornements brillants autour de sa tête. Quand le docteur verra l'occasion propice, il doit lui pincer la main, et à ce signal la jeune fille a promis qu'elle le suivrait.

L'HÔTE.--Et qui compte-t-elle tromper, son père ou sa mère?

FENTON--Tous les deux, bon hôte, pour venir avec moi. Ce que je vous demande, c'est d'engager le vicaire à m'attendre dans l'église entre minuit et une heure pour unir nos coeurs dans le lien d'un légitime mariage.

L'HÔTE.--C'est bien; arrangez votre affaire; je vais trouver le vicaire; amenez la jeune fille, vous ne manquerez pas de prêtre.

FENTON.--Je t'en aurai une éternelle obligation, sans compter la récompense que tu recevras sur-le-champ.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE



ACTE CINQUIÈME


SCÈNE I

Une pièce dans l'hôtellerie de la Jarretière.

Entrent FALSTAFF ET MISTRISS QUICKLY.


FALSTAFF.--Trêve de bavardage, je t'en prie. Adieu; je m'y rendrai. Voici la troisième tentative; le nombre impair me portera bonheur, j'espère. Allons, va-t'en. On dit qu'il y a dans les nombres impairs une vertu divine, soit qu'ils s'appliquent à la naissance, à la fortune ou à la mort. Adieu.

QUICKLY.--Je vous aurai une chaîne, et je vais faire de mon mieux pour vous procurer une paire de cornes.

FALSTAFF.--Adieu, vous dis-je: le temps se perd, allez, levez la tête, et rengorgez-vous. (Sort mistriss Quickly. Entre Ford.) Ah! vous voilà, monsieur Brook; monsieur Brook, les choses s'éclairciront ce soir, ou jamais. Trouvez-vous vers minuit dans le parc, auprès du chêne de Herne; vous y verrez des merveilles.

FORD.--Mais n'êtes-vous pas allé hier, monsieur, au rendez-vous qu'on vous avait donné?

FALSTAFF.--J'y allai comme vous me voyez, monsieur Brook, en pauvre vieil homme, mais j'en revins en pauvre vieille femme; son mari, le coquin de Ford, a dans le corps le plus fameux enragé démon de jalousie, monsieur Brook, qui se soit jamais avisé de gouverner un fou de son espèce. Je vous dirai qu'il m'a cruellement battu sous ma figure de vieille femme; sous ma figure d'homme je ne craindrais pas Goliath, une aune de tisserand en main: je sais comme un autre que la vie n'est qu'une navette50. Je suis pressé, venez avec moi; je vous conterai tout cela, monsieur Brook. Depuis le temps où je plumais la poule, négligeais mes leçons et fouettais le sabot, je n'avais pas su ce que c'est que d'être battu jusqu'aujourd'hui. Suivez-moi, je vous dirai d'étranges choses de ce coquin de Ford. J'en serai vengé cette nuit et je vous livrerai sa femme. Votre expédition est réglée; j'ai la Ford dans mes mains. Venez, d'étranges affaires se préparent, monsieur Brook, venez.

(Ils sortent.)

Note 50: (retour) Life is a shuttle. Allusion à des paroles de l'Écriture.

SCÈNE II

Le parc de Windsor.

Entrent PAGE, SHALLOW ET SLENDER.


PAGE.--Venez, venez. Il faut nous tapir dans ces fossés du château, jusqu'à ce que les flambeaux de nos lutins nous donnent le signal. Mon fils Slender, songez à ma fille.

SLENDER.--Oui vraiment, j'ai parlé avec elle, et nous sommes convenus d'un mot du guet pour nous reconnaître l'un l'autre. J'irai à elle; elle sera en blanc; je dirai chut, elle répondra budget; et, voyez-vous, par là nous nous reconnaîtrons l'un l'autre.

SHALLOW.--Voilà qui est bien; mais qu'avez-vous besoin de votre chut; ou de son budget? Le blanc l'annoncera et la désignera de reste. Dix heures ont sonné.

PAGE.--La nuit est noire. Des follets, des lumières y figureront au mieux. Que le ciel protège notre divertissement! Personne ici ne songe à mal que le diable, et nous le reconnaîtrons à ses cornes.--Allons, suivez-moi.

(Ils sortent.)


SCÈNE III

La grande rue de Windsor.

Entrent MISTRISS PAGE, FORD ET le DOCTEUR CAIUS.


MISTRISS PAGE.--Monsieur le docteur, ma fille est en vert. Dès que vous trouverez votre moment, prenez son bras, menez-la au doyenné, et hâtez la cérémonie. Entrez toujours dans le parc: il faut que nous deux nous nous y rendions ensemble.

CAIUS.--Je sais ce que je dois faire. Adieu.

MISTRISS PAGE.--Bon succès, docteur. (Il sort.) Mon mari se réjouira moins du tour qu'on prépare à Falstaff, qu'il ne se fâchera du mariage de Nancy avec le docteur. Mais n'importe. Mieux vaut une petite gronderie qu'un grand crève-coeur.

MISTRISS FORD.--Où est Jean avec sa troupe de lutins? et Hugh, notre diable gallois?

MISTRISS PAGE.--Ils sont tous accroupis dans une ravine voisine du chêne de Herne, avec des lumières cachées. Au moment où Falstaff viendra nous joindre, il les feront tous à la fois briller au milieu de la nuit.

MISTRISS FORD.--Il est impossible qu'il ne soit pas effrayé.

MISTRISS PAGE.--S'il n'est pas effrayé, au moins sera-t-il honni; et s'il s'effraye, il sera mieux honni encore.

MISTRISS FORD.--Nous le conduisons joliment dans le piége.

MISTRISS PAGE.--Pour punir de tels libertins et leurs vilains désirs, un piége n'est pas une trahison.

MISTRISS FORD.--L'heure approche. Au chêne, au chêne.

(Elles sortent.)


SCÈNE IV

Le parc de Windsor.

Entrent EVANS ET des FÉES.


EVANS.--Trottez, trottez, petites fées: venez, et souvenez-vous bien de vos rôles. De la hardiesse, je vous prie. Suivez-moi dans le ravin; et quand je vous dirai le mot du guet, faites ce que je vous ai dit. Allons, allons, trottez, trottez.

(Ils sortent.)


SCÈNE V

Une autre partie du parc.

Entre FALSTAFF déguisé avec un bois de cerf sur la tête.


FALSTAFF.--L'horloge de Windsor a sonné minuit; l'heure s'avance.--Dieux au sang amoureux, assistez-moi maintenant. Souviens-toi, Jupiter, que tu devins taureau pour ton Europe: l'amour s'assit entre tes cornes. O puissance de l'amour qui, dans quelques occasions, fait d'une bête un homme, et dans quelques autres fait de l'homme une bête! tu devins cygne aussi, Jupiter, pour l'amour de Léda. Oh! tout-puissant amour! combien le dieu alors se rapprochait de la nature d'une oie! Le premier péché te changea en bétail; péché de bête! oh! Jupiter! et le second te transforme en volaille, penses-y, Jupiter; péché de volage51.--Quand les dieux sont si lascifs, que feront les pauvres humains? Quant à moi, je suis cerf de Windsor, et, je puis le dire, le plus gras de la forêt! Jupin, rafraîchis et calme mon automne, ou ne trouve pas mauvais que je dépense l'excès de mon embonpoint52. Qui vient ici? Est-ce ma biche?

Note 51: (retour) A foul fault, dit Falstaff, jouant sur le mot fowl (oiseau) et le mot foul (coupable, odieux). Il a fallu chercher quelque espèce d'équivalent à cette plaisanterie.
Note 52: (retour) Send me a cool rut-time, Jove, or who can blame me to piss my tallow?

(Entrent mistriss Ford et mistriss Page.)

MISTRESS FORD.--Sir John, est-ce vous, mon cerf, mon vigoureux cerf53?

Note 53: (retour) My male deer. Le jeu de mots sur deer (daim) et dear (cher) s'est déjà rencontré plusieurs fois: il a été impossible de le rendre ici même par un équivalent.

FALSTAFF.--Oui, ma biche aux poils noirs54. Que maintenant le ciel fasse pleuvoir des patates55, fasse résonner sa foudre sur l'air des Vertes manches, m'envoie une grêle d'épices, une neige de panicots, qu'une tempête de stimulants vienne m'assaillir! Voilà mon asile.

(Il l'embrasse.)

Note 55: (retour) Potatoes. Les patates, lorsqu'on les introduisit en Angleterre, y passaient pour un stimulant. Probablement l'air des Vertes manches rappelait à Falstaff quelque idée gaillarde, et, au lieu d'épices, il demande une grêle de kissing comfits; ce qu'il a fallu rendre autrement pour être intelligible en français. Pour les kissing comfits, voyez les notes de Roméo et Juliette.

MISTRESS FORD--Mistriss Page est venue avec moi, mon cher coeur.

FALSTAFF.--Partagez-moi comme un chevreuil offert à deux juges; prenez chacune un quartier. Je garde pour moi mes côtes; mes épaules seront pour le garde du bois56. Quant à mes cornes, je les lègue à vos maris. Ha! ha! suis-je l'homme du bois? Sais-je imiter Herne le chasseur?--Allons, Cupidon se montre enfin garçon de conscience; il fait restitution.--Comme il est vrai que je suis un esprit loyal, soyez les bienvenues.

Note 56: (retour) The fellow of this walk. Dans les règles de la vénerie, les épaules de la bête revenaient de droit au garde du bois.

(Bruit derrière le théâtre.)

MISTRISS PAGE.--Hélas! quel bruit est-ce là?

MISTRESS FORD.--Le ciel nous pardonne nos péchés!

FALSTAFF.--Qu'est-ce que cela peut-être?

MISTRISS FORD ET MISTRESS PAGE.--Fuyons, fuyons.

(Elles se sauvent en courant.)

FALSTAFF.--Je pense que le diable ne veut pas me voir damné, de peur que l'huile contenue dans ma personne ne mette le feu à l'enfer; autrement il ne me traverserait pas ainsi.

(Entrent sir Hugh Evans en satyre, mistriss Quickly et Pistol. Anne Page en reine des fées, accompagnée de son frère et de plusieurs autres jeunes garçons déguisés en fées avec des bougies allumées sur la tête.)

QUICKLY.--Esprits noirs, gris, verts et blancs qui vous réjouissez au clair de la lune et sous les ombres de la nuit; enfants sans père57, entre les mains de qui repose l'immuable destinée, rendez-vous à votre devoir et remplissez vos fonctions. Lutin crieur, faites l'appel des Fées.

Note 57: (retour) You orphan-heirs of fixed destiny. Les commentateurs sont demeurés dans l'embarras sur le sens de ce passage qui ne paraît cependant pas très-difficile à saisir. Dans les superstitions relatives aux fées, lutins et esprits follets, etc., on attribue à ces êtres mystérieux tous les effets de ce que nous appelons hasard, tout événement qui n'est pas le résultat d'une prédétermination connue. Ainsi, confondant poétiquement l'agent avec son action, Shakspeare a pu prendre les fées, les lutins, etc., pour les hasards eux-mêmes, et, dans ce sens, les appeler orphans, orphelins, enfants sans père. Ensuite heir, dans la langue de Shakspeare, signifie pour le moins aussi souvent possesseur qu'héritier. Il n'est pas douteux que le double sens du mot, joint surtout à celui d'orphans (héritiers orphelins), n'ait ici séduit Shakspeare qui ne résiste jamais à ce genre de séduction; mais il paraît également clair que, par heirs of fixed destiny, il a entendu ceux entre les mains de qui réside, est déposée l'immuable destinée; et, peut-être ici, le vague de l'expression convient-il assez bien au genre d'idées qu'avait à rendre le poëte.

PISTOL.--Esprits, écoutez vos noms; silence, atomes aériens. Cri, cri, élance-toi aux cheminées de Windsor, et là où le feu ne sera pas couvert, le foyer point balayé, pince les servantes jusqu'à les rendre violettes comme des mûres. Notre rayonnante reine hait les malpropres et la malpropreté.

FALSTAFF, bas, tremblant.--Ce sont des lutins! quiconque leur parle est mort. Je vais fermer les yeux et me coucher à terre; leurs oeuvres sont interdites à l'oeil de l'homme.

EVANS.--Où est Bède? Allez, et quand vous trouverez une jeune fille qui, avant de se coucher, ait dit trois fois ses prières, réjouissez son imagination, et donnez-lui le profond sommeil de l'insouciante enfance; mais pour celles qui dorment sans songer à leurs péchés, pincez-leur les bras, les jambes, le dos, les épaules, les côtés et le menton.

QUICKLY.--A l'ouvrage, à l'ouvrage; esprits, parcourez le château de Windsor, en dedans et en dehors. Fées, répandez les dons du bonheur dans chacune de ses salles sacrées; que jusqu'au jour du jugement il demeure entier autant que magnifique, digne de son possesseur, et son possesseur digne de lui. Nettoyez avec le parfum du baume et des fleurs les plus précieuses les siéges destinés aux différentes dignités de l'ordre, les statues ornées, les cottes d'armes, et les écussons à jamais sanctifiés par les plus loyales armoiries. Et pendant la nuit, fées des prairies, ayez soin, en chantant, de former un cercle semblable à celui de la Jarretière. Que l'endroit qui en portera l'empreinte devienne d'un vert plus frais et plus fertile que celui d'aucune des prairies qu'on ait jamais pu voir. Honni soit qui mal y pense y sera écrit par vous, en touffes de couleur d'émeraude, en fleurs incarnates bleues et blanches, semblables aux saphirs, aux perles et à la riche broderie qui s'attache au-dessous du genou fléchissant de cette brillante chevalerie. Les fées écrivent en caractères de fleurs. Allez, dispersez-vous, mais n'oublions pas la danse d'usage que nous devons former autour du chêne de Herne jusqu'à ce que l'horloge ait sonné une heure.

EVANS.--Je vous prie, prenons-nous les mains dans l'ordre accoutumé; vingt vers luisants nous serviront de lanternes pour conduire notre danse autour de l'arbre. Mais arrêtez, je sens un homme de la moyenne terre.

FALSTAFF.--Que les cieux me défendent de ce lutin gallois! il me changerait en un morceau de fromage.

EVANS.--Vil insecte, tu as été rejeté dès ta naissance.

QUICKLY.--Que le feu d'épreuve touche le bout de son doigt; s'il est chaste, la flamme retournera en arrière et il n'en sentira aucune douleur; mais s'il tressaille, sa chair renferme un coeur corrompu.

PISTOL.--A l'épreuve, venez!

EVANS.--Venez voir si son bois prendra feu.

(Ils le brûlent avec leurs flambeaux.)

FALSTAFF.--Oh! oh! oh!

QUICKLY.--Corrompu, corrompu, souillé de mauvais désirs! Fées, entourez-le; que vos chants lui reprochent sa honte; et, en tournant, pincez-le en cadence.

EVANS.--Cela est juste; il est plein de vices et d'iniquités.

(Chant.)

Honte aux coupables désirs,

Honte à l'impureté et à la luxure:

La luxure est un feu

Allumé dans le sang par l'incontinence des désirs du coeur;

Ses flammes s'élèvent insolemment,

Excitées par la pensée, et aspirent toujours plus haut.

Pincez-le, fées, toutes ensemble;

Pincez-le pour punir son infamie;

Pincez-le, brûlez-le, tournez autour de lui,

Jusqu'à ce que vos flambeaux, la lumière des étoiles

Et le clair de lune aient cessé de briller.

(Durant ce chant, les fées pincent Falstaff. Le docteur Caius arrive d'un côté et enlève une des fées habillée de vert; Slender vient par une autre route, enlève une des fées vêtue de blanc; puis Fenton survient et s'échappe avec Anne Page. Un bruit de chasse se fait entendre derrière le théâtre;
toutes les fées s'enfuient. Falstaff arrache ses cornes et se relève.)

(Entrent Page et Ford, mistriss Page et mistriss Ford. Ils se saisissent de Falstaff.)

PAGE.--Non, ne fuyez pas ainsi.--Je crois que nous vous avons attrapé pour le coup: n'avez-vous donc pas pour vous échapper d'autre déguisement que celui de Herne le chasseur?

MISTRISS PAGE.--Allons, je vous prie, venez: ne poussons pas plus loin la plaisanterie. Eh bien, mon cher sir John, que dites-vous maintenant des femmes de Windsor? Et vous, mon mari, voyez: cette belle paire de cornes ne convient-elle pas mieux à la forêt qu'à la ville?

FORD.--Eh bien, mon cher monsieur, qui de nous deux est le sot?... Monsieur Brook, Falstaff est un gredin, gredin de cocu. Voilà ses cornes, monsieur Brook; et de toutes les jouissances qu'il s'était promises sur ce qui appartient à Ford, il n'a eu que celle de son panier de lessive, de sa canne, et de vingt livres sterling qu'il faudra rendre à M. Brook. Ses chevaux sont saisis pour gage, monsieur Brook.

MISTRISS FORD.--Sir John, le malheur nous en veut; nous n'avons jamais pu parvenir à nous trouver ensemble. Allons, je ne vous prendrai plus pour mon amant; mais je vous tiendrai toujours pour cher58.

Note 58: (retour) My deer. Toujours le même jeu de mots entre deer et dear. On a tâché d'y substituer celui de cher et chair, une traduction parfaitement fidèle étant impossible.

FALSTAFF.--Je commence à voir qu'on a fait de moi un âne.

MISTRISS FORD.--Oui; et aussi un boeuf gras: les preuves subsistent.

FALSTAFF.--Ce ne sont donc pas des fées? J'ai eu deux ou trois fois l'idée que ce n'étaient pas des fées; et cependant les remords de ma conscience, le saisissement soudain de toutes mes facultés, m'ont aveuglé sur la grossièreté du piége, et m'ont fait croire dur comme fer, contre toute rime et toute raison, que c'étaient des fées. Voyez donc comme l'esprit peut faire de nous un sot, quand il est employé à mal.

EVANS.--Sir John Falstaff, servez Dieu, renoncez à vos mauvais désirs, et les fées ne vous pinceront plus.

FORD.--Bien dit, Hugh l'esprit!

EVANS.--Et vous, renoncez à vos jalousies, je vous en prie.

FORD.--Jamais il ne m'arrivera de me défier de ma femme, que lorsque tu seras en état de lui faire ta cour en bon anglais.

FALSTAFF.--Me suis-je donc desséché, brûlé le cerveau au soleil, au point qu'il ne m'en reste pas assez pour échapper à une grossière déception? Un bouc gallois m'aura fait danser à sa guise, et pourra me coiffer d'un bonnet de fou de son pays? Il serait grand temps qu'on m'étranglât avec une boule de fromage grillé.

EVANS.--Le fromage n'est pas bon avec le beurre; et votre ventre est tout beurre.

FALSTAFF. Fromage et beurre! Ai-je assez vécu pour recevoir la leçon d'un gaillard qui vous met l'anglais en capilotade? En voilà plus qu'il ne faut pour décréditer par tout le royaume la débauche et les courses nocturnes.

MISTRISS PAGE.--Eh quoi, sir John, pensez-vous que quand même nous aurions banni la vertu de nos coeurs, par la tête et par les épaules, et que nous aurions voulu nous damner sans scrupule, le diable eût jamais pu nous rendre amoureuses de vous?

FORD.--D'un vrai pudding, d'un ballot d'étoupes.

MISTRISS PAGE.--D'un essoufflé!

PAGE.--Vieux, glacé, flétri, et d'une bedaine intolérable.

FORD.--D'une langue de Satan!

PAGE.--Pauvre comme Job!

FORD.--Et aussi méchant que sa femme.

EVANS.--Et adonné aux fornications, aux tavernes, au vin d'Espagne, et à la bouteille, et aux liqueurs, et à la boisson, et aux jurements, et aux impudences, et aux ci et aux çà.

FALSTAFF.--Fort bien, je suis le sujet de votre éloquence: vous avez le pion sur moi; je suis confondu; je ne suis pas même en état de répondre à ce blanc-bec de Gallois, et l'ignorance même me foule aux pieds. Traitez-moi comme il vous plaira.

FORD.--Vraiment, mon cher, nous allons vous conduire à Windsor, à un monsieur Brook à qui vous avez filouté de l'argent, et dont vous aviez consenti à vous faire l'entremetteur: je pense que la restitution de cet argent vous sera une douleur beaucoup plus amère que tout ce que vous avez déjà enduré.

MISTRISS FORD.--Non, mon mari, laissez-lui cet argent en réparation; abandonnez-lui cette somme, et comme cela nous serons tous amis.

FORD.--Allons, soit; voilà ma main: tout est pardonné.

PAGE.--Allons, gai chevalier; tu feras collation ce soir chez moi, où tu riras aux dépens de ma femme, comme elle rit maintenant aux tiens: dis-lui que monsieur Slender vient d'épouser sa fille.

MISTRISS PAGE, à part.--Les docteurs en doutent: s'il est vrai qu'Anne Page soit ma fille, elle est actuellement la femme du docteur Caius.

(Entre Slender.)

SLENDER.--Oh! oh! oh! père Page.

PAGE.--Qu'est-ce que c'est, mon fils, qu'est-ce que c'est? est-ce fini?

SLENDER.--Oui, fini..... Je le donne au plus habile homme du comté de Glocester, pour y connaître quelque chose, ou je veux être pendu, là, voyez-vous.

PAGE.--Et de quoi s'agit-il donc, mon fils?

SLENDER.--J'arrive là-bas à Éton pour épouser mademoiselle Anne Page; et elle s'est trouvée être un grand nigaud de garçon: si ce n'avait pas été dans l'église, je l'aurais étrillé, ou il m'aurait étrillé. Si je n'avais pas cru que c'était Anne Page, que je ne bouge jamais de la place; et c'est un postillon du maître de poste!

PAGE.--Sur ma vie, vous vous êtes donc trompé?

SLENDER.--Eh! qu'avez-vous besoin de me le dire? Je le sais bien, morbleu! puisque j'ai pris un garçon pour une fille. Si je m'étais trouvé l'avoir épousé à cause de la figure qu'il avait dans sa robe de femme, j'aurais été bien avancé.

PAGE.--C'est la faute de votre bêtise. Ne vous avais-je pas dit comment vous reconnaîtriez ma fille à la couleur de ses habits?

SLENDER.--Je me suis adressé à celle qui était en blanc; je lui ai dit chut, et elle m'a répondu budget, comme nous en étions convenus, mistriss Anne et moi; et cependant ce n'était pas mistriss Anne, mais un postillon de la poste.

EVANS.--Jésus! monsieur Slender, n'y voyez-vous donc pas assez clair pour ne pas épouser un garçon.

PAGE.--Oh! je suis cruellement vexé. Que faire?

MISTRISS PAGE.--Cher George, ne vous fâchez pas: je savais votre dessein; en conséquence, j'ai fait habiller ma fille en vert, et, pour dire la vérité, elle est maintenant avec le docteur au doyenné, où on les marie.

(Entre Caius.)

CAIUS.--Où est mistriss Anne Page? palsambleu! je suis attrapé; j'ai épousé un garçon, un paysan; ce n'est point Anne Page. Palsambleu! je suis attrapé.

MISTRISS PAGE.--Quoi! n'avez-vous pas pris celle qui était en vert?

CAIUS.--Oui, palsambleu! et c'est un garçon. Palsambleu! je vais soulever tout Windsor.

(Il sort.)

FORD.--C'est étrange! Qui donc aura emmené la véritable Anne Page?

PAGE.--Le coeur ne me dit rien de bon. Voici monsieur Fenton. (Entrent Fenton et mistriss Anne Page.) Que venez-vous faire ici, monsieur Fenton?

ANNE.--Pardon, mon bon père; ma bonne mère, pardon.

PAGE.--Quoi? mademoiselle, comment arrive-t-il que vous ne soyez pas avec monsieur Slender?

MISTRISS PAGE.--Par quel hasard n'êtes-vous pas avec monsieur le docteur, jeune fille?

FENTON.--Vous la troublez: écoutez-moi, vous allez savoir toute la vérité. Chacun de vous la mariait honteusement, sans qu'il y eût aucun amour mutuel. La vérité est qu'elle et moi depuis longtemps engagés l'un à l'autre, nous le sommes maintenant d'une manière si solide, que rien ne peut nous séparer. La faute qu'elle a commise est vertu; et cette fraude ne doit point être traitée ni de supercherie criminelle, ni de désobéissance, ni de manque de respect, puisque par là votre fille évite des jours de malheur et de malédiction que lui aurait fait passer un mariage forcé.

FORD.--Allons, ne restez pas interdits, il n'y a pas de remède: en amour, c'est le ciel qui choisit les conditions; l'argent achète des terres, le sort livre les femmes.

FALSTAFF.--Je suis bien aise de voir qu'en ne voulant que tirer sur moi seul, quelques-uns de vos traits sont retombés sur vous.

PAGE.--Allons, en effet, quel remède?--Fenton, le ciel t'accorde le bonheur! il faut bien accepter ce qu'on ne peut éviter.

FALSTAFF.--Quand les chiens de nuit courent, toutes espèces de bêtes sont prises.

EVANS.--Je danserai et je mangerai des dragées à vos noces.

MISTRISS PAGE.--Allons, je me rends aussi.--Monsieur Fenton que le ciel vous accorde de longs et longs jours de bonheur! Bon mari, allons tous au logis rire, devant un bon feu de campagne, de cette joyeuse histoire; et sir John comme les autres.

FORD.--Ainsi soit-il.--Sir John, vous tiendrez votre parole à monsieur Brook: il passera la nuit avec mistriss Ford.

(Tous sortent.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.