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Les lauriers sont coupés cover

Les lauriers sont coupés

Chapter 11: IX
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About This Book

The narrative takes the form of an extended interior monologue that traces a young man's restless consciousness during a series of Parisian evenings and visits to a theatrical woman named Léa. He moves through streets, theaters, and the rooms of acquaintances, recording sensations, anxieties, conversations with a pragmatic friend, and modest acts of generosity and self-restraint. The protagonist alternates between romantic idealization and self-aware restraint, focusing on social detail, urban atmosphere, and fleeting perceptions that reveal desire, memory, and the contradictions of courtship within a modern city.

(à finir)

Édouard Dujardin

LES LAURIERS SONT COUPÉS3

VIII

Dans les rues la voiture en marche... Un de la foule illimitée des existences, telle je mène désormais ma course, un définitivement des effacés innumérables; tels se sont à moi créés l'aujourdhui, l'ici, l'heure, la vie, et qui s'essorent en le désir; pour connaître comment l'originel en une âme se désagrège, voici qu'une âme vole à des songes d'embrassement; c'est un féminin, l'aujourdhui; c'est une chair féminine touchée, mon ici; mon heure, c'est une femme à qui je m'approche; c'est l'étranger où pénétrer, ma vie et le désir désespérément épars; et voici l'à-présent éternel de ce que je rêve, cette fille en ce soir-ci... Et bourdonnent les fonds, les rues, le boulevard, les bruits assourdis, la voiture qui marche, le cahotement, les roues sur les pavés, le soir clair, nous assis et dans la voiture, le bruit et le cahotement qui roulent, les choses régulières en défilés, la nuit délicieuse.

—«N'est-ce pas» Léa parle «que cette nuit est vraiment poétique et tout-à-fait délicieuse?»

En sortant, elle disait, Léa, elle disait à sa femme-de-chambre qu'elle rentrerait dans une heure et qu'elle voulait avoir du feu; je la ramènerai et nous remonterons ensemble; les feuillages sont plus épais sur ce boulevard; moi je remonterai avec elle, je resterai un quart d'heure et je la quitterai, puisque je le dois; combien jolie, là, mi renversée, dans la voiture! tour à tour son visage est éclairé puis obscurci, tour à tour dans l'ombre indécisément et dans le blanc des lumières, tandis que s'avance la voiture; près les becs de gaz, en effet, une grande clarté, puis après les becs un obscurcissement; encore ainsi; le gaz de droite surtout brille; oh sa belle blanche face, blanche mat, blanche d'ivoire, blanche de neige obscure, dans le noir qui l'enserre, et tour à tour plus blanche, plus lumineuse dans les lumières, et dans l'ombre s'atténuant, et puis resurgissant; cependant sur le bois uni du pavé roule la voiture où nous sommes; doucement, entre sa robe, je prends ses doigts; elle les retire un peu; et je lui dis:

—«Votre visage dans cette ombre et ces clartés est subtilement nuancé...»

—«Vraiment? Vous trouvez?»

D'un ton persifleur, d'un ton ennuyé, méchante, elle répond; pourquoi se fait-elle ainsi? doucement je reprends:

—«Oui, Léa; vous ne voulez pas que je vous le dise?»

—«Si, j'aime fort les compliments.»

Il faut lui reprocher ce mot.

—«Ah, Léa, des compliments!»

Nous nous taisons; des gens passent; longuement le cocher secoue le fouet au long fil qui voltige en zigzags; j'ai laissé les doigts de Léa; elle est souvent désagréable lorsque nous sommes dehors; sans doute qu'elle a peur de manquer de tenue; pas moyen alors de lui parler, sinon en toutes formes de dignité; voici le mur du réservoir; là tout-à-l'heure et seul je passais; maintenant avec Léa; elle va devenir d'humeur maussade; pourtant je ne puis rien lui dire qui ne la fâche; en une masse noire percée d'un couple de feux, un tramway vient; Léa:

—«Vous irez samedi à la fête de la Presse?»

—«La fête de l'hôtel Continental?»

—«Oui.»

—«Je ne sais pas; peut-être; et vous?»

—«J'ai été invitée pour être vendeuse.»

—«Ah.»

—«Lucie Harel arrange une boutique; à la façon des magasins de nouveautés; on vendra de tout.»

—«J'ai entendu parler de cela; ce sera parfait. Et vous aurez un comptoir?»

—«Oui.»

—«J'irai donc.»

Je ne m'en tirerai pas à moins de cent francs. Aurais-je un prétexte à rester chez moi? Léa ne me pardonnerait pas; si pourtant le prétexte était suffisant? je ne pourrai pas dire que j'étais malade; il faudrait que j'allègue quelque chose sérieuse; c'est si ennuyeux, ces soirées; bah, j'emmènerai Chavainne.

—«Serez-vous costumée?»

—«Oui, en soubrette.»

—«Bravo.»

—«Je vais faire retoucher mon costume de la revue; je remplacerai les plissés du corsage qui n'allaient du reste pas...»

Oui, son costume de soubrette, satin rose, le tablier en dentelles, jupe courte...

—«Je mettrai une ceinture de satin pareil et ferai poser des rubans aux manches; tout cela changera le costume; d'ailleurs je tâcherai à avoir un autre tablier, un tablier qui sera très réussi, vous verrez.»

—«Un autre tablier?»

—«J'ai utilisé les dentelles de l'ancien; elles n'allaient pas; ne croyez-vous pas que ce serait bien, tout simplement de la Valenciennes?»

—«Certainement.»

Elle sourit de son idée; est-ce que, par hasard, elle voudrait me demander?...

—«Et puis» elle continue «cela ne coûte pas très cher; on trouve de la Valenciennes à quinze francs du mètre; et trois mètres de Valenciennes avec trois mètres d'entre-deux suffiront largement.»

C'est fait; je lui paierai sa dentelle; mais je n'irai pas à la fête.

—«Vous avez une bonne idée, Léa; s'il ne vous faut que ce peu de dentelle, et que je puisse vous y être utile, je vous en prie...»

—«Je vous remercie; cela me fera plaisir.»

Encore quatre ou cinq louis; ces quinze francs du mètre deviendront au moins vingt ou trente; mais le diable m'emporte si samedi je mets les pieds là-bas; parlons lui d'autre chose; et n'ayons pas l'air contrarié.

—«Votre costume de la revue était très joli; il fera toujours beaucoup d'effet.»

—«N'est-ce pas?»

—«D'ailleurs ces fêtes sont très bien fréquentées.»

—«Oui.»

—«Savez-vous s'il y aura beaucoup de monde?»

—«Je n'en sais rien.»

—«Ah.»

—«Comment voulez-vous que je le sache?»

—«On aurait pu vous dire... Il n'y aura pas d'autre boutique que celle de Lucie Harel?»

—«Vous savez qu'elle sera très grande, cette boutique.»

—«C'est amusant cette idée d'installer pour rire un magasin de nouveautés; vous aurez un vrai succès...»

Elle répond à peine; de nouveau son air indifférent; que lui dire?

—«On n'a pas encore fait cela, ce me semble.»

Elle se tait; elle a même entrefermé ses yeux.

—«Vous serez exquise en ce costume; seulement ne faudra pas vendre vos objets à des prix inabordables. Que diable vendrez-vous? Faudra non plus être trop aimable; vous savez que je serai jaloux.»

Elle sourit, moqueusement, et à peine. C'est glacial, ces plaisanteries que je fais. Ne rentrerons-nous pas bientôt?

—«Il commence à faire froid» dit Léa.

Elle fait semblant de n'avoir pas entendu ce que je lui dis.

—«Vous avez froid, Léa? voulez-vous que nous rentrions?»

—«Non; pas encore.»

Des arbres noirs, des grilles, des lueurs bleues, c'est le parc Monceau; derrière la grille, sous les arbres, les allées; que se promener là serait précieux! par un hasard, Léa voudrait-elle?

—«Léa, voulez-vous que nous descendions et marchions un peu? si vous avez froid...»

—«Non; je n'ai pas froid; restons.»

Tant pis; décidément elle ne veut rien dire ni rien faire; le soir est frais; elle va s'enrhumer.

—«Léa, je vous en prie, mettez votre manteau.»

Elle se soulève; elle tend un bras; je lui mets son manteau; elle semble se résigner et comme si je la violentais; eh bien, n'est-elle pas mieux maintenant? et que jolie dans les fourrures! les fourrures entouffent son cou; des fourrures sortent ses mains gantées de noir; si elle voulait être gentille, que gentille elle serait! elle est charmante, immobile en cette place, comme enlisée sous les étoffes, sa blanche face comme émergeant des velours, des soieries et des fourrures; si les Desrieux la voyaient! ce serait drôle que quelque ami passât par là; rien ne serait mieux pour moi chez les Desrieux, qu'être aperçu avec elle; ils sont vraiment très à la mode; mais pourquoi se sont-ils tellement obstinés aux souliers à bouts carrés? et de Rivare, s'il se rencontrait, quel émerveillement! demain en déjeunant et se versant force bon vin, il me plaisanterait; il serait si jaloux et tant admirerait! il faudra que je l'invite un de ces soirs à dîner; nous irons au Cirque; non, je le conduirai aux Nouveautés; ainsi plus à propos lui conterai-je mon histoire de Léa. Faut cependant que je parle un peu à Léa; quand elle ne dit rien, je ne sais quoi lui dire; les mêmes choses un jour l'intéressent, l'ennuient un autre; elle est capricieuse pis qu'aucune femme; mais de quoi lui parler? de son théâtre? c'est assommant; c'est un sujet.

—«Savez-vous si vos répétitions commencent bientôt?»

—«Je ne crois pas.»

—«Pourquoi donc?»

—«La pièce fait tous les soirs de l'argent.»

—«Vous savez ce qu'est la nouvelle pièce?»

—«Pas du tout.»

—«Vous ne paraîtrez qu'au troisième acte, m'avez-vous dit.»

—«J'aime beaucoup mieux ne paraître qu'à un seul acte.»

—«Ah?»

—«Je ne comprends pas qu'on veuille paraître à tous les actes quand on n'a pas les premiers rôles. L'année dernière, la petite Manuela a réussi avec ses couplets du dernier acte; voyez au contraire Darvilly qui a beaucoup plus de talent et est beaucoup plus jolie que Manuela; car enfin elle n'a rien de bien extraordinaire, Manuela; la façon dont elle joue cette année le prouve; il est vrai que la pièce est si bête! eh bien, Darvilly qui est en scène pendant la moitié de la pièce, passe inaperçue.»

—«Un peu par sa faute; elle n'est pas excellente.»

—«Elle joue très bien, elle a une très jolie voix, et elle est bien mieux que toutes vos petites figurantes; elles sont trop ridicules à la fin, ces demoiselles; vous êtes toujours à parler d'artistes, de chant, d'art, et quand vous voyez quelqu'un qui sait jouer, vous n'y faites même pas attention.»

Il faut l'arrêter par un compliment.

—«Mais, ma chère amie, il me semble que le succès que vous obtenez tous les soirs prouve le contraire.»

Elle se tait; elle ne s'offense pas; voilà les compliments qui touchent la corde sensible et sont toujours admis.

—«Voyez donc» montre Léa «cette femme en robe claire, de l'autre côté du boulevard; quelle idée, sortir ainsi en cette saison!»

De l'autre côté du boulevard une dame élégamment vêtue, d'une toilette claire.

—«C'est drôle en effet; elle n'est pas mal d'ailleurs, la toilette.»

—«Mais en cette saison!»

Elle me regarde, avec un demi sourire, un air étonné.

—«Il est vrai que ce n'est pas dans l'usage.»

—«N'est-ce pas?»

Elle n'entend pas, ma pauvre Léa, que je me moque d'elle et qu'elle est ridicule; elle a des étonnements et des indignations si peu motivés; elle n'en revenait pas, cet après-midi, de l'histoire de Jacques.

—«Il n'y a presque personne» dit-elle «ce soir dans les rues.»

—«C'est pourtant une belle soirée.»

—«Oui, mais un peu fraîche.»

—«Je suis sûr que vous avez froid; pourquoi ne voulez-vous pas rentrer?»

—«Mais non, je n'ai pas froid.»

Elle s'entête; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer; qu'étranges sont les femmes! il est certain que l'air fraîchit; dans les arbres est une brise plus forte; voici déjà la place des Ternes; jamais nous n'irons jusqu'aux Champs-élysées; il n'y a personne sur le boulevard; les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux Champs-élysées, nous ne rentrerons pas avant minuit ou une heure.

—«Il fait froid» dit Léa; «si vous voulez, rentrons.»

Ah, enfin.

—«Cocher, nous retournons; rue Stévens, quatorze.»

Le cocher arrête; la voiture tourne; le cheval, maintenu, se raidit; nous partons; le trot recommence; également, le trot du cheval, et la trépidation dans la voiture; encore le roulement monotone; claque le fouet longuement; une voiture au près de nous; elle nous dépasse; pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir deux très vieilles gens; le bruit des roues; le léger cahotement; de nouveau, le parc Monceau, la rotonde; dans un quart d'heure nous serons arrivés; que va me dire Léa? je monterai avec elle; il faut que je monte avec elle; avec elle j'entrerai dans sa chambre; me laissera-t-elle? l'autre jour elle a voulu que tout de suite je partisse; oui, mais habituellement j'attends jusqu'à ce qu'elle commence se déshabiller; quand nous arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra, par prudence, que je lui demande à l'accompagner; elle descendra de voiture la première; puisqu'elle est à droite, elle sera du côté du trottoir; elle consentira au moins à ce que je la ramène dans sa chambre; alors que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non, cela est invraisemblable; je ne voudrais non plus; un quart d'heure me suffira, dans sa chambre, pendant qu'elle ôtera son manteau et son chapeau; si pourtant elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est nécessaire, un jour ou l'autre, une fois à la fin; ce soir elle paraît s'être arrangée pour être libre; si c'était ce soir! si ce n'était pas encore ce soir! il faut pourtant qu'elle se décide; elle ne peut s'imaginer que je veuille toujours être un amant platonique; je ne lui ai jamais déclaré, en somme, pareille intention; elle ne doit pas s'imaginer non plus qu'elle m'ait réduit à tout endurer d'elle sans en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affilée longue des lumières se rapproche; d'autres voitures; c'est le boulevard Malesherbes; s'avance notre voiture, Léa et moi; pourquoi plutôt aujourdhui m'accepterait-elle? depuis un si long temps elle réussit à me congédier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je n'avais l'air de rien lui demander; alors comment d'elle-même m'aurait-elle prié? voilà ce qui serait admirable, qu'un jour, elle, elle voulût, qu'elle désirât, elle, et qu'elle aimât; et près moi, immobile elle est; hélas, combien lointaine l'espérance! immobile, indifférente et quelconque, elle demeure; vaguement devant soi elle regarde; dans son manteau elle cache ses mains; elle a négligemment devant soi ses yeux ouverts; nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les maisons hautes et mi sombres ont des fenêtres rougement claires; à gauche, les arbres; le trot égal, sur la chaussée, du cheval; le cheval gris blanc qui régulièrement trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui rêvasse sans doute, elle, indifférente, quelconque, immobile, immobile et sans amour; oh, quand le jour où elle se donnera, si non aimante la voici, blanche silhouette et féminine; mais tout au fond de cette âme n'y aurait-il, humble, ignoré, un très peu de naissante simple amitié? ma constante dévotion n'a pas pu ne point la toucher: l'amour filtre en le cœur aimé; le désir sollicite et attire; c'est un aimant, aimer; pourquoi au profond de son être une affectuosité ne serait-elle née, apte à grandir, féconde d'un amour; alors, si en ses paroles comme en ses yeux elle se tait, hors les voix et les regards et hors rien de l'apparent mais en l'intime cordial germerait l'amitié; berçons-nous en mon souhait le plus chimérique; quelque jour elle aimerait, l'enfant; l'enfant qui est assise là et dont le corps longe mon corps; si frêle, l'enfant insoucieuse qui près moi s'abandonne, dans la nuit fraîche, au songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair d'étoiles. Par les confuses routes, les routes indistinctes des horizons, en l'ondoîment de notre marche de rêve, et sous le bas ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu enroulement de l'heureuse voiture où les deux nous allons... à ma Léa amoureusement je parle, afin uniquement que des paroles dans le soir à elle montent, et je parle:

—«Mon amie, à quoi rêvez-vous?»

Vers moi elle laisse un regard, pâlement, comme sans pensée; elle se tait; sur les pavés rudement roule la voiture; Léa, de nouveau, en face regarde, muette; elle ne rêve pas, elle ne songe pas, l'ignorante du désir, l'enfant là immobile; à quoi rêvez-vous? à rien; à quoi rêvez-vous? je ne sais; à quoi rêvez-vous? je ne puis; à quoi et à quoi rêvez-vous? à rien, je ne puis, je ne sais, je ne rêve et je ne pense, hélas, hélas; je ne te donnerai pas le rêve, et éternellement seras-tu l'immobile et sans amour? vaguement devant soi elle regarde; le ciel clair, moins clair déjà, encore brille; entre les masses des arbres vogue la voiture; et se dresse hautement la grise apparence du cocher vieux au dos courbé; Léa au près de moi demeure; la pointe de ses bottines transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend.

—«Pourvu que Marie n'oublie pas le feu.»

—«Vous avez froid, Léa.»

—«Un peu.»

—«Serrez-vous contre moi.»

Légèrement elle se serre contre moi, et elle sourit, penchant la tête.

—«Bien» dis-je; «ainsi vous vous réchaufferez.»

—«D'un côté, oui».

—«Alors approchez-vous plus.»

—«Voulez-vous être tranquille!»

Doucement elle me gronde; nous sommes dehors; faut de la tenue; oui, des gens nous regardent; quel est ce monsieur élégant qui vient à l'encontre de nous, les yeux sur nous? pourquoi ce monsieur nous regarde-t-il? il continue; c'est ennuyeux enfin; il passe au près de la voiture; voyons s'il se tourne; non, il ne se tourne pas; que nous voulait-il? est-ce que Léa l'a vu? elle n'en a pas fait semblant; voilà un monsieur qui connaît Léa; je suis sûr qu'il est vexé; il m'envie, le bonhomme; dame, tout le monde ne se promène pas en voiture à minuit avec Léa d'Arsay; le voit-on encore, ce monsieur? oui, là-bas; il marche; ah, il se tourne, il se tourne; va, mon ami, tu peux attendre sous l'orme.

—«Voici la place Blanche, Léa; nous serons bientôt chez vous.»

Claquement de fouet dans l'air; la voiture roule sur les pavés sonorement.

—«Voyez donc, Léa; on dirait qu'on démolit cette maison.»

—«Qu'est-ce que cette maison? un café?»

Mais nous approchons; chez vous, disais-je; chez elle donc? bientôt chez elle; l'instant décisif alors?... c'est absurde, se troubler de la sorte, subitement, sans raison; j'ai à moi la plus jolie jeune femme; je viens de me promener avec elle; je vais rentrer chez elle; que voudrais-je de mieux? le monsieur de tout-à-l'heure devait enrager; je suis le plus fortuné des hommes; ah, mortel, mortel ennui! je deviens fou; ne suis-je pas certain d'être heureux, ne dois-je pas l'être?... déjà la place Pigalle; et ce cocher qui va à toute vitesse; le passage Stévens; dans une minute, sa porte; mon Dieu, mon Dieu, que va-t-elle me dire, que va-t-elle faire, que vais-je faire? le cocher ralentit, tourne; elle va me renvoyer encore; ah, sa maison, son affolante chambre; et ce radieux visage... la voiture s'arrête; Léa se lève, elle descend; c'est épouvantable, cette angoisse; ma pauvre amie, enfin voudrait-elle? Léa! elle est descendue... quoi?...

—«Eh bien, vous ne payez pas le cocher?»

Je ne paie pas le cocher; c'est vrai; pardon; deux francs cinquante; voilà... Léa sonne à la porte... je suis perdu; oh... je vous en supplie...

—«Vous me permettez de vous accompagner?»

—«Si vous voulez.»

Sacrebleu; pas dommage... la voiture s'en va... parbleu, montons; quelle heure est-il? il n'est pas minuit; nous avons le temps; quand je rentre tard chez moi, mon concierge me fait attendre des quarts d'heure à la porte; c'est insupportable.

IX

Léa marche devant moi; nous montons; au long des murs pâles, nos ombres; combien ai-je sur moi d'argent? j'avais dans mon porte-cartes cinquante francs, dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante et quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent chez moi; n'importe, la fin du mois sera pénible; faudra que Léa soit raisonnable; en attendant, montons; nous sommes arrivés; la porte ouverte; Marie.

—«Bonsoir, Marie.»

—«Bonsoir, monsieur.»

Léa:

—«Vous n'avez pas oublié le feu, Marie?»

—«Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer dans sa chambre...»

Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette; derrière est la chambre; nonchalamment s'avance Léa, de sa gentille nonchalance; moi, la suivrai-je? attendre qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais si elle me renvoie; tant pis; ce serait trop bête, rester dans le corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je traverse le cabinet-de-toilette, la porte de la chambre; dans la chambre luit le feu de bois; la veilleuse au plafond éclaire aussi; aussi, sur la petite table, deux bougies; Léa, assise, au près du feu; la clarté blanche d'albâtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur les bûches incessamment courant, frétillant; dans un fauteuil, au près, la jeune femme; oui, mi cachée, Léa; elle se chauffe, coiffée encore et gantée, immobile, dans une ombre; et luit la flamme montante des deux pareilles bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dorés, sombres; oh, la bonne température et molle, dans la chambre!

—«Vous aviez froid, n'est-ce pas, Léa?»

Et elle ne voulait pas rentrer, l'entêtée.

—«Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.»

Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre éclairée par le feu, dans le fauteuil; maintenant s'entête-t-elle à avoir trop chaud? mais elle se lève, vive, vivement debout; et d'une voix rapide:

—«Oui, il fait trop chaud ici.»

Elle enlève son chapeau, le jette sur le lit; elle réajuste ses cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je vais m'adresser à la cheminée; elle déboutonne son manteau; je vais l'aider.

—«Merci; Marie va m'aider.»

Marie l'aide; je reviens à la cheminée; Marie emporte le manteau; le feu davantage me chauffe les mollets; Léa se tourne; elle sourit.

—«Eh bien, que faites-vous là avec votre chapeau à la main et votre par-dessus boutonné?»

Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus? pourquoi? rester? ce serait possible... je lui ai répondu quelques mots... toujours souriante la voilà...

—«Si vous me le permettez...» disais-je.

Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements, vers l'armoire-à-glace, en face de la cheminée; près la croisée, sur une chaise, je mets mon chapeau, mon par-dessus; sur mon par-dessus mon chapeau; Léa, devant l'armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de son corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou; contre le mur je suis debout, contre le rideau fermé de la fenêtre; dans la glace je vois sa mignonne figure et ses mines jolies, ce corps manifesté et dissimulé successivement par les habillements; c'est la mode admirable de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour les formes féminines; en des mouvements d'un charme très félin, tandis que tressautent sur son front mat ses cheveux, elle s'approche à moi; y pensé-je? voudrait-elle ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit de poser mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas; nous sommes près; nous nous arrêtons; oh, dans son regard, la vraie tendresse! victoire donc? est-ce le jour enfin? câlinement elle murmure:

—«Si vous étiez gentil, vous iriez, là, cinq minutes seulement, dans le salon.»

—«Oui, très bien, comme vous voudrez.»

Sur la cheminée elle prend un bougeoir, allume les bougies; ainsi, elle consent? elle veut que je l'attende?

—«Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne jouez pas de piano.»

Et refermant la porte:

—«À tout-à-l'heure.»

De nouveau me voici dans le salon; combien autre qu'il y a une heure! évidemment Léa veut que je reste, évidemment; sans cela, elle ne me ferait pas attendre qu'elle ait achevé sa toilette; et si aimable elle est ce soir! je n'ai pas à en douter, elle veut que je reste; mais pourquoi ce soir-ci plutôt qu'un autre? et pourquoi pas ce soir-ci? je n'en dois pas douter, elle me garde; quelle émotion cette idée me donne! dire que tout-à-l'heure elle m'appellera, et que dans sa chambre je rentrerai, et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je déferai ses soyeux, longs, parfumés vêtements, et qu'en son triomphal lit tout-à-l'heure je l'aurai! Ne nous grisons pas; voyons; faut faire attention à ce que je vais faire; d'abord il serait bon que je prisse toutes mes précautions pendant que je suis seul; depuis le boulevard Sébastopol, voilà presque six heures que je n'ai uriné; le cabinet est à gauche dans l'antichambre; il faut dans une conversation tendre être tranquille; mais gare à sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende; il y a sans doute de la lumière dans l'antichambre; d'ailleurs j'ai des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans bruit; sur la pointe des pieds; quelle chance, il y a de la lumière; justement la porte est entrebaillée; allons... gare aussi à ne me pas salir... ouf; la précaution n'était pas inutile; je laisse la porte entrebaillée, comme elle était; la porte du salon; bien doucement; là; bravo; personne ne m'aura entendu; et maintenant, dans ce fauteuil, commodément. Léa se déshabille; elle va se vêtir d'une robe-de-chambre; c'est extraordinaire que jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre une bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart; Léa n'est habituellement pas longue à s'habiller; dans un instant elle m'appellera. Je suis tout-à-fait ridicule; j'ai préparé, il n'y a pas deux heures, ce que je voulais faire, des choses que j'ai résolues depuis un mois, et je n'y pense même point; cela est pourtant simple; Léa veut que je reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser; je lui donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant mon amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel elle se juge obligée, en n'imitant pas les autres épris seulement d'une vaine passion, mais en profondément l'aimant et voulant être aimé; c'est cela; au lieu de recevoir son sacrifice, je lui présenterai le mien; et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je pars, et elle sera émue; Ah, je suis lâche et imbécile; j'hésite à présent; l'occasion si longtemps espérée est venue, et j'hésite. Eh non, je n'hésite pas; que diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir, d'avoir cette fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et peut-être se faire une amie; pas besoin de préparer de grandes phrases ni de se battre les flancs; tout à l'heure, simplement, je lui dirai bonsoir; et elle croira que je suis un timide et un niais, ou, mieux, que je souffre de quelque accès d'une syphilis gagnée au cours de mon platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue à faire sa toilette! quelle heure?... minuit moins dix; elle n'en finira pas; plusieurs fois déjà elle m'a attardé ici pour me congédier après un quart d'heure de chatteries; c'est exaspérant, attendre et ne savoir à quoi s'en tenir; Léa se rirait de moi à la fin; pense-t-elle que je m'amuse, dans ce salon, à espérer qu'il lui plaise ouvrir la porte? et je vais faire le généreux, le magnanime, poser au pur amour, plutôt que profiter tout bêtement de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagrées et plaisanteries; Léa me renvoie parce que je ne sais pas la forcer à me garder; je la laisse se jouer de moi et je m'invente ce divin prétexte de la vouloir conquérir par le respect; je suis plus absurdement faible qu'un gamin; il faut que ça finisse; donc ce soir, tant pis, je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une affaire depuis si longtemps entreprise et à tant de frais continuée et qui n'aboutirait à rien; tant d'argent et tant d'ennuis pour le plaisir de contempler les beaux yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis aux Nouveautés; quelle bêtise! ça vaut deux cents francs et c'est tout; faire du sentiment dans ce monde-là; une fille qui tous les soirs fait l'invite sur les planches et les jours de dèche fréquente dans les maisons de rendez-vous; oui, elle y fréquenterait, ça ne m'étonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui sert à consoler les messieurs mal partagés; parbleu, je pourrais mieux user mon argent qu'à lui payer des dentelles pour ses costumes; ce sera joli samedi au Continental; je mènerai un beau personnage au milieu de ces gens qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront leurs cartes; et c'est une chaleur, une cohue, comme au bal des Artistes où mon chapeau a été défoncé; et ces boutiques dont on sort sans avoir de quoi prendre un fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrédié, qu'elle est longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper à la porte. Non, je ne peux pas. Oh, quelle patience faut! Je crois que je l'entends. D'ici on ne peut rien entendre dans la chambre. Si; elle ouvre la porte; enfin!...

—«Eh bien» elle «que faites-vous là? vous vous ennuyez beaucoup?»

Dans un long peignoir flottant, blanc de crème, légèrement serré à la taille, toute blanche dans les blancs crémeux plis flottants, elle se tient.

—«Je puis entrer?»

—«Entrez.»

Au près de la cheminée, dans le fauteuil bas elle va s'étendre; sur une chaise, des jupons blancs; à côté, pendante, la robe noire; le feu de la cheminée est presque éteint; une chaleur égale, tiède; contre la fenêtre voilà mon chapeau et mon par-dessus; je prends une chaise basse, et près Léa je vais m'asseoir; dans le fauteuil elle est étendue, mains allongées; dans le fauteuil bleu à la bande large brodée, elle blanche, aux joues rosées. Appuyée à l'armoire-à-glace est une petite table en peluche, et, dessus, vingt menues choses, boîtes, objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumière très blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi le calme tiède et silencieux de la chambre, elle près moi, blanche, étendue.

—«Vous ne m'avez pas conté ce que vous avez fait tantôt, quand vous m'avez quittée.»

Elle me parle; je lui réponds.

—«Oh, rien, absolument.»

Qu'elle est jolie ce soir!

—«Vous avez au moins dîné et vous êtes allé chez vous?»

—«Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?»

—«Oui, contez-le moi.»

—«Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des Martyrs, le faubourg Montmartre, puis le boulevard Poissonnière et le boulevard Sébastopol, le tout à pied, et je suis arrivé à la tour Saint-Jacques, square plein d'enfants; alors, au près de là, j'ai visité un jeune gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai marché durant un quart d'heure.»

Elle sourit.

—«Vous êtes précis. Et avec cet ami vous avez parlé de moi.»

—«Nécessairement.»

—«Et votre ami vous a beaucoup jalousé. Alors où avez-vous été?»

—«Où j'ai été?...»

Ce soir... la foule, affairée et pressée, dans Paris, le soir à six heures; les rues pleines; les voitures hâtées et ralenties; le Palais-royal...

—«J'étais au Palais-royal.»

... La blonde femme rencontrée aux vitres du Louvre, si provocante et mince, haute, fière, hélas perdue dans les marcheurs.

—«Mon ami a dû aller aujourdhui au Théâtre-français entendre Ruy Blas; j'ai refusé l'y accompagner.»

—«Pour moi; cela est héroïque.»

C'eût été intéressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai refusé; ensuite j'ai dîné.

—«Ensuite j'ai dîné; où? dans un café de l'avenue de l'Opéra; vous ne connaissez point ces lieux modestes. Désirez-vous savoir quel a été le menu?»

—«Vous me le direz la prochaine fois que nous dînerons ensemble. Et là aussi vous avez vu de vos amis?»

—«Aucun.»

Mais la très jolie femme en face de moi était assise, avec le vieux monsieur si chauve, huissier ou consul; la très jolie femme que j'aurais voulu revoir et qui riait.

—«Près moi seulement était une belle dame qu'escortait un vieux monsieur sans doute consul ou notaire.»

—«Félicitations.»

Dans le café vif d'éclatantes colorations et lumineux, le confort du dîner lent et des inconnus observés... Le vin, le jeu; le vin, le jeu, les belles... Et tout-à-coup, très brillante en la rue nocturne, et sur des ombres, la façade de l'Eden-théâtre, Excelsior vu jadis, les cortèges de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se va marier, l'excellemment heureux de son bonheur communié, l'aimé, lui, de l'aimée.

—«Je suis rentré chez moi, sans incidents, m'étant seulement rencontré à un homme aimé d'une femme qu'il aime; permettez que je note le cas.»

—«Cas rare certes, un homme qui aime.»

—«Vous croyez?»

—«Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse aimer! une femme à qui plusieurs hommes disent qu'ils l'aiment, n'est aimée par aucun.»

C'est mal ce que dit Léa; que lui répondrai-je qui ne la froisse point? pourquoi ne sont-elles pas aimées, toutes et toutes les femmes, si non qu'elles ne veulent être aimées.

—«Si une femme» dis-je «n'est aimée, c'est, souvent, qu'elle ne le veut.»

Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice au non-amour de qui l'a vue. Léa sourit, un peu moqueuse; elle considère le feu qui s'éteint; telle à peu près qu'en sa photographie.

—«On vous a remis» dit-elle «tout de suite ma carte chez vous?»

—«Oui; mais si je n'étais pas rentré chez moi?»

—«Vous deviez rentrer.»

—«J'avais une heure à perdre avant venir; je suis resté à la maison.»

—«À quoi faire?»

—«Pas grand chose; j'ai écrit un peu.»

Or la belle nuit, à la croisée, sur le jardin et les arbres, les grands arbres devant ma croisée, le jardin toujours désert et sans fleurs, grandiose, et ce parfum de nuit qui me vient des croisées ouvertes; ainsi, traversant les rues vides et les boulevards bruyants, la même nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si doux dans l'ombre... le dirai-je à Léa?

—«Venant chez vous ce soir, j'ai été poursuivi par un orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de gémissements.»

—«Vous aimez pourtant la musique.»

—«Plus que jamais, mais moins que vous.»

Ses lettres... Léa d'Arsay prie monsieur Daniel Prince... à quoi bon Léa saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour le moins elle se moquerait; et que lui dire de ses tristes lettres? et mes projets, encore renouvelés, de lui sacrifier mon désir! peut-être qu'elle avait raison, et qu'il est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut aimée; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hélas, que je l'aime peu, que peu je l'aime, moi qui m'efforce à l'amour; et tâchons si le sacrifice pourrait exalter un amour.

—«Vous avez eu» reprend-elle «une très belle journée.»

—«Une plus belle soirée, malgré l'horrible inconvenance d'un assoupissement communiqué.»

Elle rit.

—«Et, pour finir, une délicieuse promenade en voiture, avec une jeune femme très charmante mais si mauvaise.»

Était-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous suivait sur le boulevard; la butte Montmartre visible dans la brume; la ligne des maisons aux fenêtres claires et des arbres foncés dans la nuit; oui, mais combien charmante en sa feinte dignité, grave et drôle; maintenant charmante sans feintises; elle a redressé sa tête, blonde et blanche, hors la blancheur blonde des étoffes flottantes; et un fin corps d'enfant féminin, gracile, fluet et potelé; un invitant sourire, une promesse aux caresses, une mollesse inclinée à s'abandonner en des bras; car en cette heure où vaine la journée fuit et n'est plus, après la journée quelconque éteinte, c'est ma nuit, l'heure de mon amour.

—«... Oh mon amie... vos lèvres sont frivoles et aux vents d'ici qu'elles s'envolent...»

Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et mes bras et mon cœur, une vapeur, un frémissement, une chaleur, une poignance, cela monte jusqu'à mes yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux projets, aux tardifs amours préparés si longuement, aux départs, aux renoncements, aux renoncements tant pis, mon amante, si je te veux; et je la regarde, en sa pâleur charnelle et des joies folles annonciatrice, celle que pour un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient vers moi; sur mes épaules elle met ses mains; et, comme d'elle je me grise et déraisonne, elle me parle, en une façon de fée.

—«Vous viendrez samedi à la fête de l'hôtel Continental; vous verrez que je serai jolie...»

Oui, certes, immortellement.

—«... Je serais si attristée de ne pas vous trouver; et puis, je vous ferai honneur...»

Ah, tout séduisante bien-aimée.

—«... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier pour mon costume...»

Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui ai promis... je n'y songeais plus... elle le désire tout de suite... je le lui ai promis; d'ailleurs c'est bien le moins; bah, débarrassons-nous en dès maintenant...

—«Si vous vouliez me dire à peu près ce qu'il vous faut, Léa, et me pardonner de vous en laisser le soin...»

—«Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une centaine de francs.»

—«Permettez que je vous les remette.»

J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes, plusieurs louis dans mon porte-monnaie; rien que des pièces de vingt francs; cela fera cent dix francs; soit; trois louis et cinquante francs, là, sur la cheminée.

—«Vous êtes gentil» dit Léa.

Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me coûte encore un peu cher; mais elle sera contente de moi et sera aimable; et puis j'ai ainsi moins de scrupules à rester cette nuit, plus de droits; d'ailleurs ne puis-je donc lui prouver mon amour sans la refuser? si tendrement, si doucement, si bonnement je l'aimerai cette nuit, que ce vaudra toutes paroles et tous renoncements; certes, en sachant me conduire, je réussirai mieux, si je reste avec elle, à lui prouver mon vrai amour; voilà ce qu'il faut faire; et entre ses cheveux, très bas, je lui dis:

—«Ainsi, vous me gardez?»

Ses grands yeux, ses grands yeux étonnés, on dirait apitoyés... que veulent-ils?

—«Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux pas...»

Comment? pas ce soir? elle ne veut pas?

—«... La prochaine fois, je vous promets... je ne peux pas.»

Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la forcer... vraiment, elle ne veut pas?...

—«Léa, vous ne voulez pas?»

—«Je vous jure...»

Et pourquoi insister?

—«Bonsoir donc.»

Pourquoi lui ai-je demandé? comment n'ai-je pas tenu ma résolution, ne suis-je pas parti comme je le devais et à mon honneur?

—«Bonsoir, mon amie.»

Et j'embrasse son front; délices en allées et impossibles, mortelles et désespérées délices, à quand, oh vous?

—«Venez mercredi à trois heures» dit-elle.

—«Volontiers, je vous remercie.»

Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hélas, celle qu'encore je ne vais pas avoir! il faut partir; voilà mon par-dessus, mon chapeau.

—«Au revoir» dit-elle, «à mercredi, trois heures.»

Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon; Marie est là; nous traversons le vestibule.

—«À mercredi, trois heures» dis-je.

Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir; à jamais elles ont péri, les possibilités d'aimer à elle et moi; et rien n'est plus que l'infinie tristesse des indéniables inutilités. Blanche et jolie inoubliablement, mon amie me tend sa main.

—«Au revoir.»

—«Au revoir.»

Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs blondes et nocturnes.

(fin)

Édouard Dujardin

Le directeur-gérant: Édouard Dujardin.