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Les lauriers sont coupés

Chapter 8: VII
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About This Book

The narrative takes the form of an extended interior monologue that traces a young man's restless consciousness during a series of Parisian evenings and visits to a theatrical woman named Léa. He moves through streets, theaters, and the rooms of acquaintances, recording sensations, anxieties, conversations with a pragmatic friend, and modest acts of generosity and self-restraint. The protagonist alternates between romantic idealization and self-aware restraint, focusing on social detail, urban atmosphere, and fleeting perceptions that reveal desire, memory, and the contradictions of courtship within a modern city.

Édouard Dujardin

LES LAURIERS SONT COUPÉS1

IV

—«Monsieur.»

On m'appelle; le concierge; il tient une lettre.

—«La femme-de-chambre qui est venue déjà plusieurs fois a apporté cette lettre pour monsieur, il y a un quart d'heure. Elle a dit que c'était pressé.»

Sans doute une lettre de Léa.

—«Donnez... Merci.»

Oui, une lettre de Léa; vite.

«Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au théâtre. Venez directement à la maison vers dix heures. Je vous attendrai. Léa.»

Insupportable; toujours des changements; on ne sait jamais ce qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est cela; la même comédie éternellement; pourquoi ne veut-elle pas que je l'aille chercher au théâtre? pour qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu sans doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard; peut-être a-t-elle un motif. Le troisième étage ou seulement le second?... le bec de gaz; c'est le second étage. Cette fille est désespérante; heureux encore que j'aie été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures; je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais pas eu son billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle m'aurait fait une scène effroyable; non, elle va craindre ma présence et elle sortira par une autre porte; il y a vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure aurais-je jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons; l'obscurité; les allumettes sont à leur place; je frotte... attention... la porte du salon; j'entre; la cheminée; le bougeoir y est; j'allume la bougie; au cendrier l'allumette; tout est à sa place; la table; pas de lettres; si; une carte de visite; cornée; qui est venu?—Jules de Rivare... Ah, quel dommage; ce vieil ami; nous étions à côté l'un de l'autre dans l'étude de philosophie; était-il sage! Il est venu aujourdhui; le concierge ne me dit rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris; avec sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un aussi qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de ne pas me dire où il loge; ah, derrière sa carte, je ne pensais pas à regarder, il y a un mot... «Je t'attends pour déjeuner demain; rendez-vous, onze heures, hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours de droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y aller, je n'y irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare; ces noblesses de province; hm; qui sait? Demain, à onze heures, rue Laffitte. Pour le moment, il faut que je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une chaise, mon par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma chambre; les deux bougeoirs en cigognes à doubles branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je vais faire? La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche, là, à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie au-dessus du lit, les dessins rouges, vagues, estompés, bleus violacés, atténués, un nuancement noirâtre de rouge noir et de bleu noir, une usure de tons; au cabinet-de-toilette est nécessaire un paillasson neuf; j'en choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut autant et ce m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette. À quoi bon? je ne dois pas rester chez Léa, je dois revenir ici; qui sait pourtant ce qui peut arriver; qui sait comment se peuvent tourner les choses, ce que peut amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre amour! N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et plus que de nécessaire; en vingt minutes je serai chez elle; inutile que je me hâte; la température est très belle ce soir, tiède, douce; toute une joie qui s'annonce; dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la voiture, les deux, par les rues ombrées, nous roulerons, sous le ciel clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère joyeuse; le beau soir! Si j'ouvrais la fenêtre? oui; grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure; nuit blanchie des premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies, l'air plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs pesants; je suis appuyé au balcon, incliné sur l'espace; je respire largement le soir; vaguement je regarde le beau dehors; le beau, l'ombré, le mélancolique, le gracieux lointain de l'air; la beauté des nocturnités; le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident, les aquatiques étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour, des grands cieux; là, les masses des arbres et, plus loin, les maisons, noires, avec des fenêtres illuminées; les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le jardin, et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires aux fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le ciel immensément, bleuté, blanc des premières étoiles; l'air tiède; nul vent; l'air chaud; des humeurs de mai naissant; un bien-être, chaudement, dans l'atmosphère caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris bleu ciel pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte du jardin nocturne; l'air doux; oh, bon souffle printanier, bon souffle estival et nocturne. Léa, ma tendre chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que bien les deux nous allons être, et que bien nous nous reverrons! les nocturnités ténébreuses indistinctent toutes les choses; oh mon amie au sourire et au rire léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux, petite rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre gisent les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie tête blonde est d'elle, moqueuse, et petitement juvénile, fin nez, mignonne face, fins blonds cheveux, blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur le balcon fuyant, sur l'indistinct des murs lointains, dans l'air tiède et nocturne, parmi l'alentour qui s'efface, tu es belle et tu es gracieuse; gracieuse divinement tu marches, en le bercement de tes hanches, et tu marches mollement, sur les tapis, au près de la table où sont des fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des fleurs, sur le tapis moiré, tu marches, mollement, inclinant ta tête et à droite lentement et à gauche lentement, avec des sourires blancs, face éburine aux foux cheveux, souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu passes, tu marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux, l'ondoîment du crêpe où tombe un ruban de soie, le crêpe aux plis ceignant tes seins et les hanches et le puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon amie; moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages monte au ciel, très haut, mienne, tu transparais de l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et charmante, je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux d'elle que son amour, et son baiser je le veux en son amour; à genoux je suis, et j'adore; oh la triste des mauvais baisers, sois en moi rassurée, en moi sois heureuse, aie ta sécurité, lis mon amour pieux; et qu'elle respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant elle est aimée; alors que feras-tu, mon amour? oui, ceci, j'espérerai; et quand l'auras-tu? je l'aurai; quand elle se donnera, tard oh tard, et quand elle aura éprouvé mon cœur dévot, quand elle m'aura su son amant, et quand j'aurai refusé (oh le marchandage de sa chair) le sacrifice de sa chair, et quand long temps, absolument, je l'aurai respectée, et quand apparaîtra la différence de mon amour (je ne l'aurai pas touchée, je ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée), et quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai exhaussée, quand aimée je l'aurai, et quand de tous trésors authentiques dotée, à moi, pure, elle régnera,—je l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise, je l'ai violée; oh obsédance; repentir... La nuit; l'obscurité des arbres; le rayonnement des étoiles croissantes; la bonne nuit; être ainsi, en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il me va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à ce balcon. Derrière moi est la chambre; je ne la vois pas, je sais qu'elle est; derrière, l'air plus lourd de la chambre; ici le très frais, le tiède du dehors; quitter la fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des choses, faire des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement. Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on serait si bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si douce à contempler, l'ombre; si caressante à caresser, de ses regards, l'ombre des formes d'arbres et des jardins en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le farniente d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée, et considérer un très calme de soir, rêver. Songer l'amour qu'on aurait saint, l'aimée qu'on aurait inviolée, dans un soir chaste; ce serait bon, rêver dans le confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et noire; la nuit plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors est frais; l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors est frais, presque froid; ces noirs à la fin sont tristes; est une angoisse à fouiller tant d'immobilités; ce ciel blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs sont glaciales; presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette grande nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud, avec les tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort des choses molles; rentrons... je me redresse, je me retourne... les bougies sont allumées sur la cheminée; voici le lit blanc, moelleux, les tapis; je m'appuie sur la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens la nuit; la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des apparences bougent, le silence où bruissent des sables; les longs arbres tassés en noir; les murs vides, et les fenêtres obscures d'inconnu et les fenêtres éclairées, inconnues; dans la blêmeur du ciel, ce trépidement des yeux pleurards des étoiles; le secret des ombres opâques, ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable; ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un frisson, précipitamment je me tourne, je saisis les croisées, je les pousse, je les ferme, précipitamment... Rien... La fenêtre est fermée... Et les rideaux? je les tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi comme l'on est à l'aise! la chambre molle; hors la terreur des nuits désertes; le confort; la lumière. Je m'appuie au mur. On se sent tout assuré, tout content, tout dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement dorée; le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être, un charme, un bonheur; je vais être heureusement pour m'arranger, ici, dans cet apaisement de la chambre étroite; brillant aux clartés, blanc luisant, couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette; il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon gris et ma jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa; certes, elle m'a vu souvent en ce costume; mais en tous mes costumes souvent elle m'a vu; cet habillement est convenable; une redingote? inutile; je ne verrai que Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne manque? aucun; elles ne sont point salies; un coup de brosse suffira; mais il faut que je change la chemise; celle-ci, mise d'hier soir, est propre encore; les manches et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer; n'importe, il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa, qui sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu, sacrebleu, est-ce que je suis fou? habillons-nous, et prenons une autre chemise. Ma jaquette, là, sur le lit; mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant, dans le cabinet-de-toilette; mon cabinet-de-toilette est vraiment très en ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la grande glace, au dessus de la toilette, se reflètent les bougies; les murs au ton de paille; la large cuvette blanche, pleine d'eau; l'eau transparente, perlée; quelques gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet en flanelle; cela est si ridicule; mon père voulait que j'en eusse; l'éponge; l'eau froide sur ma main; ah, la tête dans l'eau; quel saisissement; c'est un charme, la tête dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui roule, et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert de l'eau, la peau agacée et frémissante, une caresse, comme une volupté; oh, cet été, quelle joie d'aller à la mer; sans doute irons-nous à Yport; ma mère aime ce pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette se plonger; sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma serviette; ouf; je me suis fait raser à midi; cela suffit pour aujourdhui, si je me pouvais raser; on ne se rase jamais bien; garder ma barbe ne me conviendrait pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur ses gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais asile; ce serait amusant... Allons, allons... Où est ma brosse-à-cheveux? C'est étrange comme les demoiselles sans vertu peuvent supporter tant de gens; bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais froid; une chemise blanche; hâtons-nous; les boutons des manches, du col; ah, le linge frais! que je suis bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma cravate; mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies; mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais brosser un peu mes bottines; tant pis; non, un simple coup de brosse; ma brosse-à-habits; ce n'est qu'un peu de poussière; une, deux; maintenant, ma jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis prêt; je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très bien; quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne vais pas partir si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le fauteuil; j'ai une heure à attendre; qu'on est tranquille ici! tout-à-fait tranquille et si enviablement; rien ne vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un bon fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon barbotage dans l'eau fraîche.

V

Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un peu, mais sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez Léa; évidemment, demeurer avec elle jusqu'à minuit ou une heure, puis m'en aller; le nécessaire est qu'elle comprenne la raison d'une telle conduite; ah, que c'est difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal; allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je n'ai qu'à me promener de long en large dans le salon, devant la cheminée, les deux fenêtres; tirons les rideaux; dans le salon, nonchalamment, de long en large. Que songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux réfléchir quelque chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il faut pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis laisser tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa... D'abord m'est nécessaire l'occasion de partir spontanément; déjà, plusieurs fois, comme elle ne me disait pas que je reste, je semblais, m'en allant, être mis gentiment à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui dirai que sans doute mieux nous vaut que je la quitte; pourquoi resterais-je, si elle ne m'aime pas assez pour me retenir de son plein gré? Ainsi lui répondrai-je. C'est difficile; je ne sais comment je réussirai; elle sera stupéfaite; elle me regardera de ses grands yeux exagérément ébahis et railleusement à demi; comme le jour où j'ai voulu la gronder; avec ses façons alertes d'aller, de venir, ses petits gestes tour-à-tour rapides et paresseux; le jour aussi où elle a jeté son chapeau dans la jardinière; son chapeau gris de perle; elle s'est mise à rire, à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais à fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer. Si j'écrivais? L'inspiration est bonne; je vais faire un petit plan écrit de ce que je dois lui dire; cela sert au moins à déterminer les idées. Je m'assieds; le buvard, du papier, l'encrier, le porte-plume; la plume paraît suffisante; très bien. En face de moi, la tenture de soie chinoise; les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises, où surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire, très lisse, où le blanc des broderies; sur le buvard, du papier; c'est cela; écrivons... Que me disait-elle en sa récente lettre? je devrais d'abord relire cette lettre; j'ai là ses lettres; voyons. Dans le tiroir, le paquet de lettres, serré en un carton; voici l'entière correspondance, ses lettres et le brouillon des miennes. Son premier billet.

«Monsieur,

»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir votre aimable invitation. Si vous voulez la remettre à demain, je serai libre.

»Je vous salue.»

Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je l'avais été voir la veille pour la première fois; c'est quand, à minuit, j'ai été la demander chez le concierge du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et le jour suivant? c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a envoyé promener! Voici son second billet, de quinze jours plus tard.

«Monsieur,

»Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la gracieuseté...................»

J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris quelque chose, on répugne si fort à renoncer brusquement; j'avais fait des démarches, donné des pour-boire, écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer là, tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était sa femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner, à cette grosse fille; pendant ces deux semaines d'absence de Léa, je n'ai plus vu, rue Stévens, qu'elle, l'excellente Louise. Et puis cette histoire; mademoiselle d'Arsay échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans argent; le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs; ce fut instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être admirable; une folie pourtant; donner ainsi trois francs; pour une femme deux fois aperçue et qui m'avait mis à la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet.

«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su plus tôt que vous étiez l'auteur de cette complaisance je vous aurais remercié de suite..........»

Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite».

«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis peu de temps. Je m'empresse de vous dire que je serai de retour à Paris mercredi soir et que si vous voulez me faire l'amabilité de venir me voir jeudi dans l'après-midi vers les quatre heures, vous serez le bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je vous serre amicalement la main.

Léa d'Arsay.»

Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par jour, en résumé, la suite de mes relations avec cette femme; j'ai eu tort de ne pas persévérer; ce serait devenu intéressant; c'est déjà curieux, ce mémento de trois semaines; les semaines précisément d'après la rentrée de Léa à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.

«Jeudi 27 janvier:—Quatre heures; je vais rue Stévens; Léa me reçoit; toilette blanche; elle me parle de ses ennuis, le terme non encore payé; j'offre lui apporter, à minuit, deux cents francs; convenu.

»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit dans sa chambre; d'abord peu aimable; je donne les deux cents francs; elle ne me veut pas garder; indisposée; devient plus aimable; je reste un quart d'heure...»

Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais continuer; j'avais d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau, ce dernier don triompherait de toutes difficultés; je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre, par un refus, l'effet de mes munificences premières.

«Vendredi 28 janvier:—J'envoie des lilas blancs.

»Samedi 29 janvier:—Je crois l'apercevoir, dans une voiture, rue des Martyrs; j'arrive rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée dîner en ville; je promets que je viendrai le lendemain à une heure.

»Dimanche 30 janvier:—Une heure, rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée à la campagne pour plusieurs jours; sa mère l'y a forcée; elle est tenue très durement; je me montre mécontent; j'annonce que je quitte Paris une semaine; je m'informe de la rente que faisait précédemment le consul; cinq cents francs par mois, plus la toilette et les cadeaux.

»31 janvier au 12 février:—En Belgique.

»5 février:—J'écris.

»9:—Réponse.

»10:—Seconde lettre de moi.................»

J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse; voyons la lettre d'elle. Voici ma première lettre.

«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir serré votre main.............................»

Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse.

«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les crois sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre dernière visite; en effet je le suis. Vous avez dû remarquer en moi un certain trouble. Je n'ai pas osé vous dire que je traverse en ce moment une crise des plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit. J'ai des obligations sérieuses à remplir et il me faudrait me sentir allégée de ce côté pour me retrouver moi-même et être à vous. Je n'ai malheureusement aucune indépendance personnelle et de lourdes charges à soutenir; alors même que mon cœur m'entraînerait vers le vôtre, je suis trop honnête femme pour vous dissimuler plus longtemps ma situation, ne connaissant pas la vôtre et ne sachant quels seraient les sacrifices que vous pourriez faire de suite pour me tirer de l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve. Après cet exposé voyez si vous pouvez être l'ami sur lequel je puisse absolument compter; ou considérez cet aveu comme non avenu en m'oubliant à toujours.

»Léa d'Arsay.»

Ma seconde lettre.

«10 février 1887.

«Ma chère amie,

»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....»

Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que j'étais un peu effrayé de ces embarras énormes... Ces deux miennes premières lettres étaient assez convenables et proprement écrites.

«18 février.

»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........»

C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les choses que j'ai notées dans mon mémento.

«10:—Seconde lettre de moi.........................»

Oui; continuons.

«Dimanche 13 février:—Je vais rue Stévens; Louise me dit que Léa est souffrante et couchée; histoire de la purgation refusée; à demain.

»Lundi 14 février:—Une heure et demie, rue Stévens; Léa me reçoit; toilette bleu clair; je reste une heure; je l'interroge de ses embarras; j'offre dix louis pour le soir, si elle veut que je les lui apporte; elle accepte pour onze heures, sous la condition que je partirai à une heure, à cause de sa mère.

»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger; sa mère a invité des amies sans l'avertir; elle ne peut me garder; elle me supplie que je ne croie pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui en veuille pas; une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille qu'elle n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte après dix minutes; je lui laisse les dix louis promis: rendez-vous au mercredi.

»Mercredi 16 février:—Rue Stévens, deux heures; elle allait sortir; elle me retient une demie heure; dans sa chambre; elle met son chapeau et son manteau; projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain dîner ensemble quelque part.

»Jeudi 17:—Une heure, rue Stévens; je reste une heure et demie; je bois du café avec elle; le chanteur de la rue; nous dansons; ses jupons se démettent; elle sort pour les remettre; coup de sonnette; elle revient; elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais je pose la condition; rendez-vous demain soir à neuf heures; elle me dit que si elle ne peut être sûre de moi, rien à faire.

»Vendredi 18:—Neuf heures du soir; Louise est seule; Léa a dû dîner en ville; elle reviendra très tard, lettre pour moi........................................»

Voyons cette lettre.

«18 février.

»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir. La situation dans laquelle je suis et que vous connaissez ne me laisse aucune indépendance; si j'avais pu compter sur ce que vous m'aviez promis, je serais restée; mais il me faut absolument sortir de ce mauvais pas tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre bon vouloir? Si, comme je le pense, vous m'avez tenu parole, remettez à Louise ce que vous m'auriez remis à moi-même et dimanche à une heure je vous en remercierai.»

Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle croit que je ne lui donnerai rien, et elle veut que je donne quelque chose à sa femme-de-chambre. Rangeons bien à leur place ces lettres.

«Vendredi 18:—Neuf heures... Léa a dû dîner en ville... lettre pour moi......................»

Celle-là.

«... je refuse tout argent; supplications de Louise, promesses; Louise me prie que je pense au moins à elle; elle a sa fille en nourrice à Auteuil et elle attend ses gages pour payer la pension en retard; elle me conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement que Léa se moque de moi, que je ne donnerai plus un sou avant qu'elle n'ait tenu sa parole. Je pars en laissant vingt francs à Louise.»

Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage; je n'ai que le commencement de l'histoire. Le lendemain, le samedi? le lendemain samedi Léa s'est décidée à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je me rappelle, une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme assez ronde pour un baiser; c'est le diable aussi, quand une fois on est pris dans la chaîne, que couper court; et puis, recommencer avec une autre femme la même série, éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on s'obstine; j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à clé la porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs; le soir je lui ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la première fois chez Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse bien jolie, à l'air exquisément de se moquer du monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante fille, cette petite fleuriste.

«Cher ami,

»Il faut absolument que vous veniez.................»

Un rendez-vous.

«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi demain............. je dois passer une audition..... venez lundi à quatre heures..... quelques instants ensemble.....»

Une autre.

«... Toujours par suite de la situation dans la quelle je suis, je ne puis être libre comme je le voudrais..... j'ai mille ennuis.............. il faut que je sorte de cette impasse..............»

Sacredié; ma lettre de mise en demeure.

«28 février.»

C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.

«... Et vous, depuis deux mois.....»

Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire; ma conduite première, hélas, depuis un mois y concordait; pourquoi ai-je écrit cette lettre?

«Ma chère amie,

»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter sur moi, c'était seulement dans une mesure un peu restreinte. Si je disposais de grandes ressources, je vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous est nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi d'ailleurs que je sois surpris par vos expressions de—sacrifice pécuniaire un peu sérieux. Ce que j'ai fait n'est guère au prix de ce que je voudrais faire; mais le jugez-vous une plaisanterie? Et vous, depuis deux mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses m'annonçaient plus qu'une heure accordée un après-midi. Je ne pourrai être chez vous après-demain qu'à cinq heures; veuillez me laisser un mot si je puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au revoir, et croyez.....»

«Mardi matin.

»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette que vous ne puissiez venir demain à une heure; je vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous savez que j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon service une personne que je ne puis garder. Il me faudrait cent cinquante francs demain soir pour la congédier; et une fois débarrassée de la sus-dite je serai plus libre de mes actions. C'est tout vous dire. Tâchez à me faire parvenir cette modique somme demain et vous apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence de cette exécution. À demain donc vous ou mot me tirant d'embarras; et à vous de cœur.»

«Mardi deux heures.

»Ma chère amie,

»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous n'avez pas été bien contente de ce que je vous ai écrit hier? Moi, j'avais la mort dans l'âme à vous l'écrire. Mais convenez que vous m'avez traité très mal; ne m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant? Je vous jure que cela m'afflige au désespoir. J'avais rêvé que vous m'aimeriez un peu; j'ai vu que le rêve était fou, et je me suis dit: tant pis, faisons comme les autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; moi, de mon côté, je vous apporterai ce dont vous avez besoin. Laissons ces vilains ennuis; vous verrez que je vous adore.....»

Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle avait eu ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse. Elle pouvait tout faire. La menacer, se fâcher, et lui demander pardon... Elle me tenait dès lors. Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter de moi. Je ne l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai eue; et je n'ai pas su être son amant, pas su être son ami, je n'ai même pas su être celui qui l'achète... Hélas, et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient été autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su l'heure précise et subtile à toucher son cœur, le temps et le lieu, la fugace minute en un banal et très décisif soir et l'instant où son âme à moi s'aurait pu donner, et si je m'étais fait aimer. Des préalables possibilités s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi aisément alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal éloignement des êtres. Hélas, cœur perdu, chair perdue, amour en sa moisson dispersé; c'est fini de mes attentes; tout a péri... hélas... nous n'irons plus aux bois.

«Mardi premier mars, onze heures du soir............»

C'est mon projet de discours; je m'étais promené très loin; et ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain, quand elle me recevrait, je lui dirais.

«Mardi premier mars, onze heures du soir.

»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant, je lui dirais:—Vous ne croyez pas que je vous aime?—Oh puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.....»

Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré, dans le boulevard, à cette fille aux grands yeux vagues, qui marchait; mollement, languissante, en son costume d'ouvrière besogneuse, sous les arbres nus et le frais du soir clair de mars, marchant mollement; je passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et molle; oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague, et pudiquement; chair de vierge et martyre incarnée en chair vile, quelque chose angélique, hommes, salie de nous, et très triste, triste, triste, angoissante d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très belle que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse... Oh soir! j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il y avait ici un feu de bois; dehors, un ciel froid, très sec et clair, nulle brise, un ciel très profond, très lointain, un ciel appeleur des pensées; c'était un très profond ciel aux lointains solliciteurs, très haut, très chaste, rayonnant, très pieux; un air clair, une montée de toutes choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude, et des hantements...

«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?—Oh puisse l'action que je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.—Mon amie, j'ai songé les choses qui sont entre nous; follement je vous désirais; que ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore votre pardon. Je puis rester ici cette nuit, mon amie... Adieu, vous êtes bien aimée; je vous rends votre corps, et je vous quitte, parce que je vous aime.—Et je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai ses yeux, et je baiserai ses lèvres, et je dirai:—Adieu.»

Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances. Et jamais l'occasion, ces paroles, de les dire.

«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir. Je vous attends ce soir à dix heures. Bien vôtre. Léa.»

Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été malade? certes; la nuit que j'ai passée à la soigner. Comme elle était meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante! je l'avais attendue longtemps; elle est arrivée tout défaite, presque hors sens; elle s'est couchée, et j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions des compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre; je l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans un fauteuil; elle, muette et immobile, assoupie; moi, en un rêve de tristesses et de pitié... Oh, quels odieux embrassements, quelles blessures d'attouchements, quelles possessions tellement brûlantes avaient allumé cette très morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai ouvert ses rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri. Le plus beau temps de mon amour, oui, le plus glorieux. L'après-midi, elle était remise; je l'ai vue un quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain qu'elle était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à crier.

«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain avec monsieur Daniel Prince. Mille amitiés.»

Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin rose, ses souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas avouer qu'elle était jolie; Chavainne qui jamais ne veut être d'accord. Et le soir de l'Odéon; on jouait une tragédie; Andromaque; Léa voulait entendre je ne sais plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné chez Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été ridicule à ne pas donner assez de pour-boire; mais Léa ne l'a pas aperçu; n'importe, j'ai eu tort; de ce cabinet, par la fenêtre ouverte en face du Luxembourg, on voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette de velours, son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa dignité imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous ces soirs, je l'ai reconduite chez elle, et, lui ayant dit adieu, je suis parti; c'était très bien; elle a voulu, une fois ou deux, me laisser au sortir de la voiture; mais j'ai toujours insisté pour monter dix minutes; maintenant, l'habitude en est; et c'est tout charmant quand dans sa chambre nous bavardons. La lettre de Louise, avec une couronne de baronne.

«Monsieur,

»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle se trouverait dans l'embarras je vous le dise; je viens vous dire que mademoiselle est très ennuyée en ce moment; il nous manque cent quarante francs pour les meubles; elle pleure tout le temps parce qu'on lui dit que si ce n'est pas payé pour demain soir on viendrait tout enlever et elle me dit que s'il faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera; je lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez plus rien faire pour elle; je lui avais promis d'aller vous dire dans quelle position elle se trouve, mais comme je sais que je ne peux jamais vous trouver, j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à mademoiselle; et si nous avons le bonheur que vous puissiez nous venir en aide, je vous prie de ne pas le dire à mademoiselle qui me l'a défendu pour ce que vous lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi, monsieur, et j'ose me dire votre toute dévouée—Louise.»

Carte de Léa.

«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet et le prie de bien vouloir venir la voir demain lundi à une heure de l'après-midi.»

Autre; une lettre.

«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie de m'obliger de la somme minime de quarante ou cinquante francs dont j'ai le plus grand besoin pour demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre amicalement la main.»

Autre; une carte.

«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel Prince; a reçu trop tard sa lettre pour se rendre à sa bonne invitation et elle lui fixera le jour où elle aura le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.»

Encore.

«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir avec monsieur Prince, l'attendra à sept heures.»

Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre des bijoux.

«Cher ami,

» Il faut absolument que vous me donniez deux cents francs pour sauver mes bijoux, du moins les reconnaissances qui sont engagées dans un bureau pour cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger de cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie Léa qui serait désolée de voir tous ces pauvres bijoux vendus. C'est après-demain mardi qu'on les vend définitivement si la somme n'est remise au bureau; je reçois l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami que j'aime bien. Marie ira demain vers onze heures savoir votre décision.»

C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que pour cent vingt francs, et il y avait encore quinze jours de délai; je lui ai payé ses cent vingt francs; depuis lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà huit jours; oh, elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence à être lourd, tout cet argent.

«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................»

C'est sa dernière lettre, avant-hier.

«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour me voir; mais je n'ai pas eu le bonheur de me trouver là. Pour être plus sûr de me voir venez demain dimanche à une heure ou une heure et demie; je serai chez moi. À demain et bien à vous.

«Léa.»

En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été tout gracieuse, tout souriante, câline même; et moi, qu'est-ce, diable, qui m'a pris? un moment, entre mes bras je l'ai serrée trop, trop passionnément; elle m'a regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une affectuosité exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir comme je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée, étonnée; un peu moqueuse, peut-être; pourquoi aussi se fait-elle ainsi câline? c'est sa faute; si tentatrice elle est; si tentatrice en les étoffes amples; au contraire dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible poitrine... Mais presque neuf heures et demie... il est temps de partir. Je n'ai pas écrit ce que je projetais dire; bah; bien inutile; je me souviendrai; j'ai d'ailleurs le papier d'il y a un mois. Debout; mon chapeau; mon par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants. Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que sortir, il faudrait relire ce papier.

«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas que je vous aime?..... Follement je vous désirais; que ce soit mon excuse..... Pardon..... Je puis rester ici cette nuit..... Je vous rends votre corps..... Adieu.»

Adieu, adieu... partons. L'escalier sera éclairé du gaz; j'ouvre la porte; j'éteins les bougies; voilà; ne heurtons à rien; la porte refermée; descendons; mes gants; ils sont propres, oui, convenables. Parbleu, je saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que je dois dire à Léa; rien de plus facile, de plus naturel. Elle comprendra enfin pourquoi je renonce mes droits à l'avoir, et combien je l'aime, et pourquoi je ne l'ai pas... Je puis rester cette nuit... mon amie, je vous quitte... Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus facile.

(à suivre)

Édouard Dujardin

LES LAURIERS SONT COUPÉS2

VI

La rue, noire, et du gaz la double ligne montante, décroissante; la rue sans passants; le pavé sonore, blanc sous la blancheur du ciel clair et de la lune; au fond, la lune, dans le ciel; le quartier allongé de la lune blanche, blanc; et de chaque côté, les éternelles maisons; muettes, grandes, en hautes fenêtres noircies, en portes fermées de fer, les maisons; dans ces maisons, des gens? non, le silence; je vais seul, au long des maisons, silencieusement; je marche; je vais; à gauche, la rue de Naples; des murs de jardin; le sombre des feuilles surnageant au gris des murs; là-bas, tout au là-bas, une plus grande clarté, le boulevard Malesherbes, des feux rouges et jaunes, des voitures, des voitures et de fiers chevaux; immobilement, au travers des rues, dans le calme immobile de courantes voitures, c'est les courses entre les trottoirs où courent les foules; ici les bâtisses d'une maison neuve, ces échaffaudages ternes, plâtreux; on aperçoit mal les pierres nouvellement posées, qui s'échaffaudent; parmi ces mats je voudrais monter, vers ce toit si lointain; de là lointainement doit s'étendre Paris et ses bruits; un homme descend la rue; un ouvrier; le voici; quelle solitude, quelle triste solitude, loin des mouvements et de la vie; et la rue se termine; maintenant la rue Monceau; encore ces hautes maisons, majestueuses, et le gaz y jetant sa lumière jaune; quoi dans cette porte?... ah, un homme; le concierge de cette maison; il fume sa pipe; il regarde les passants; personne ne passe; moi seul; ce gros vieux concierge, que fait-il à regarder la solitude? me voici dans l'autre rue; brusquement elle se rapetisse, elle devient tout étroite; de vieilles maisons, des murs en chaux; sur le trottoir, des enfants, des gamins, assis par terre, taciturnes; et la rue du Rocher, et ainsi, les boulevards; des clartés là, des bruits; là des mouvements; les rangées de gaz, à droite, à gauche; et obliquement, de gauche, une voiture parmi les arbres; un groupe d'ouvriers; la corne du tramway chargé de gens, deux chiens derrière; tout en les maisons, des fenêtres éclairées; ce café en face, ses rideaux blancs lumineux; le tapage, au près de moi, d'un omnibus; une jeune fille en un vêtement bleu sombre, un visage rose; la foule; le boulevard; je vais traverser cet espace, aller là; parmi ces gens je vais être; alors je vais être moi là-bas, moi le même, le même encore, là et non plus ici, moi toujours, je serai; haut et en devant, la butte; des clartés sous le ciel clair; à droite, le long mur, le mur du réservoir; je ne connais aucun de ces venants; me voient-ils? quel me croient-ils? des cris d'enfants qui jouent; des roues lourdes sur les pavés; des chevaux lents; des marches; dans les arbres plus denses le ciel obscurci; mes pas sur l'asphalte monotonement; un chant d'orgue-de-Barbarie, un air à danser, une sorte de valse, le rhythme d'une valse lente... ... où est l'orgue-de-Barbarie? derrière, quelque part, sa voix criarde et douce... «j' t'aim' mieux qu' mes dindons»... un chant qui va et recommence, un même chant... ... le calme d'une voix qui naît, sous un paysage calme, dans un calme cœur amoureux, et le désir très contenu d'une naissante voix; et la voix répondante, équivalente et plus haute, ascendante, calme et tenue, ascendante en le désir; et encore elle qui s'élève; la croissance du désir; sous le toujours naïf site et dans ces naïfs cœurs, l'ascendance monotone, alternée, calme, d'un très doux angoissement; le simple doux chant qui s'enfle, et le simple rhythme; entre les feuillages frais, parmi la sourdine des bruits quelconques, voix grêle, s'enfle le chant criard et doux, la monotone litanie, le fixe rhythme des lentes danses; et surgit l'amour... dans les champs purs, plus que je ne les aime, les champs, je t'aime, amie; voici les beaux champs pâles et les disséminés errants troupeaux; plus je t'aime; ils sont beaux, les troupeaux, dans les feuillages frais, quand ils bêlent, les troupeaux et les troupes des bêtes chères; plus je t'aime; ils sont chers, mes champs rêvés; mais plus je t'aime, mon amie, en tes yeux clairs; les lignes des lumières vont s'allongeant, les troncs des arbres; plus je t'aime en tes chansons; c'est des rivières avec des ombres, un ciel de soir, des bruits lointains; et la voix pleurante est plus lointaine; s'éloigne la voix simple et le rhythme; s'efface le chant religieux; des chants pourtant, des chants encore, et plus je t'aime... des paysages frais et nocturnes, les arbres successivement rangés, et les pas des passants; à l'entour, des roulements; des paroles, des teintes énombrées, un air tiède, plus frais; dans le bois qui longe les monts j'irai, près les prairies, sous les sapins, en l'été; ce sera la très précieuse chaleur des nuits aimées; nous serons tous en ces pays; oh l'admirable temps, loin de Paris, durant ces semaines nombreuses! et quand ces jours?... les bruits se font plus forts; c'est la place; dépêchons; sans cesse, des longs murs tristes; sur l'asphalte une ombre plus épaisse; à présent des filles, trois filles qui parlent entre elles; elles ne me remarquent pas; une très jeune, frêle, aux yeux éhontés, et quelles lèvres; elles seraient, ces obscènes lèvres, sous la complicité impérieuse des yeux, combien savantes aux perverses jouissances! et cette fille, ainsi est-ce donc? en une chambre nue, vague, haute, nue et grise, sous un jour fumeux de chandelle, avec un assourdissement des tumultes de la rue grouillante; ce serait une haute chambre étroite, oui, le grabat, la chaise, la table, les murs gris, et l'agenouillement de la bête parmi le lit; alors ces yeux, et les lèvres luxurieuses, montantes et remontantes, tandis qu'elle geint, et qui halètent; la voici, cette fille, qui parle; les trois, sur le trottoir, oublieuses des promeneurs; moi, demain, j'ai le cours, l'ennuyeuse école, et dans trois mois l'examen; je serai reçu; adieu lors la franchise de tous les jours, mais la charge d'un emploi; allons; maintenant partout des filles; le café; des jeunes gens entrent; un monsieur qui ressemble à mon tailleur; si je me rencontrais à quelque ami; mieux certes, mieux être seul, marcher par un bon soir très librement, sans but, en des rues; l'ombre des feuillages ondoie sur l'asphalte, un air frais court, les trottoirs très secs et blancs luisent; une bande de jeunes filles là-bas, droites, très hautes, minces et de façons séduisantes; là, des enfants; les façades scintillent; la lune a disparu; c'est, tout au tour, un bruissement; quoi? des sons confus, épars, unis, un bruissement... bravo l'avril! oh, le beau, le beau soir, ainsi très libre, sans pensées, ainsi très seul.

VII

Mais je suis arrivé rue Stévens, devant la maison de Léa; c'est bien le vestibule, bien l'escalier; l'escalier tournant; enfin le second étage; là est-elle? oui certes là; sonnons; mes bottines sont propres, ma cravate droite, mes moustaches convenablement relevées; j'ai beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses qu'il faut que je lui dise; elle vient évidemment de rentrer; elle aura sa robe de cachemire noir; je suis sot à ne pas sonner; si elle me voyait; je sonne; des pas à l'intérieur; la porte s'ouvre; c'est Marie.

—«Mademoiselle d'Arsay est chez elle?»

—«Oui, monsieur, entrez.»

—«Je vais dire à mademoiselle que vous êtes ici.»

Elle est gentille, Marie. Ah, ce petit salon, ce cher petit salon de ma chère Léa; mettons-nous en ce fauteuil, près la fenêtre; que joli est l'agencement de ces fleurs! voilà le bouquet de lilas que je lui ai envoyé; la glace, dans des étoffes; tout est en règle dans ma toilette; je suis assez présentable; pas trop mal, ma foi; Léa aime aux hommes les cheveux courts, comme je les ai, et qu'ils soient bruns... Léa...

—«Bonjour» de sa fine voix.

Et son sourire savamment féminin, ses yeux gentiment moqueurs, son sourire d'une fée; bonjour, de sa fine délicieuse voix; et ses cheveux voltigeant sur son front; c'est elle, la jolie Léa; non, je ne dois pas baiser sa main; je serais ridicule; saluons la simplement.

—«Mon amie, comment allez-vous?»

—«Très bien.»

Elle a sa robe de satin noir. Nous nous asseyons sur le divan, elle à gauche; elle s'est renversée sur les coussins, elle me regarde; elle est aimable ce soir.

—«Eh bien» me demande-t-elle «que me direz-vous?»

Je n'ai rien à lui dire; si; pourquoi m'a-t-elle écrit que je n'aille pas au théâtre.

—«C'est bien dommage que je n'aie pu vous chercher au théâtre.»

—«Il n'y avait pas moyen; après la pièce je devais parler au directeur, et des fois on le voit tout de suite, d'autres on l'attend toute la soirée; il ne se gêne pas pour venir à des neuf, dix heures.»

N'insistons pas; certainement elle invente cette histoire.

—«Vous avez attendu longtemps aujourdhui?»

—«Assez longtemps; je ne suis rentrée que depuis dix minutes; à ma sortie de scène j'ai été à la direction; il y avait Blanche Fannie; elle voulait voir le directeur avant d'aller s'habiller; vous savez qu'elle ne paraît qu'au second acte; ce que nous nous sommes ennuyées dans ce trou! il y a juste la place de deux chaises; Blanche à elle seule emplissait toute la place; c'est effrayant combien elle est grosse.»

—«Je ne comprends pas qu'on lui fasse encore jouer des travestis; elle n'est plus jeune.»

—«Elle n'est pas vieille; quel âge croyez-vous qu'elle ait?»

—«Hou...»

—«Il ne faut pas croire qu'elle soit bien vieille; voyons; combien a-t-elle? quarante ans?»

Qu'elle est drôle, Léa, de ses vingt ans, de ses airs enfantinement sérieux de petite demoiselle coquette!

—«Nous allons, «lui dis-je» faire une promenade, n'est-ce pas?»

—«Ah, je suis fatiguée; je n'en puis plus; j'ai envie de dormir.»

—«Qu'est-ce donc que vous avez?»

—«Je suis fatiguée.»

—«Vous vous êtes énervée à attendre au théâtre.»

—«Oh, ce n'est pas cela.»

—«Vous êtes restée là, sur une chaise, vous qui êtes toujours en l'air; vous ne pouvez vous fixer un moment en place.»

—«Très bien; moquez-vous de moi; quand voilà un quart d'heure que je n'ai pas bougé d'ici.»

Je la taquine.

—«Immobile ou non, vous êtes toujours adorable.»

—«Ah... charmant...»

Elle n'apprécie jamais mes traits d'esprit; pas moyen de plaisanter avec les femmes; que dire alors? Elle se lève; lentement elle va à la fenêtre; et ondule son frêle corps bien potelé; dans son cou les brins blonds de ses cheveux; elle écarte les rideaux: elle regarde dehors. Que mollement on est sur ce divan! et, tout à l'alentour, la clarté apâlie des murs blancs et des glaces. Elle:

—«Il fait un beau temps ce soir; cela me remettrait peut-être, sortir un peu...»

—«Voulez-vous?»

La voilà maintenant qui consent; n'ayons pourtant pas l'air de triompher; elle s'assied sur le bord du piano; nous nous taisons. Au restaurant, ce soir, l'étrange homme, cette espèce d'avoué. Léa feuillette un paquet de musique, d'une main, sur le piano; il faut que je parle; elle va s'ennuyer, tellement elle a la peur qu'on demeure bouches closes; il faut que je parle, absolument. Nous voilà l'un en face de l'autre; cela ne peut durer; je serais ridicule. Ah, ses histoires avec son horrible mère...

—«Vous êtes-vous un peu arrangée avec votre mère?»

—«Pas du tout.»

Elle semble ne vouloir pas parler de ces choses; j'ai eu tort de les amener; alors quoi lui dire?

—«Il est impossible» elle reprend «qu'on s'arrange avec elle; elle voudrait que je suive tous ses caprices; vous comprenez que c'est une vie insupportable.»

—«Pourquoi la supportez-vous?»

—«Parce que je ne puis pas faire autrement.»

—«Comment? si votre mère vous ennuie, dites-lui...»

—«Oui! elle ferait un beau tapage.»

—«Enfin, vous êtes chez vous.»

—«Eh non, je ne suis pas chez moi; voilà le malheur; l'appartement est loué à son nom; les meubles, tout est à elle. Et c'est moi qui paie tout.»

Contre le piano elle se penche. Je me doutais que l'appartement était à sa mère; qu'y faire? rien. En une nonchalante marche, la voici vers ce divan; sur le divan elle se met; ses robes s'étendent; sur les coussins sa jolie tête attristée; au dessus de sa tête elle lève ses bras.

—«Ah, quelle existence, quelle existence! des envies me prennent de tout lâcher.»

—«Que dites-vous, mon amie?»

—«Je serais plus heureuse à garder des dindons en Bretagne. Si mon père savait que je suis au théâtre!»

—«Vous voulez aller en Bretagne garder des dindons?»

—«Je n'aurais plus à me tourmenter; je retrouverais la famille de mon père; vous ne vous doutez pas quelle vie j'ai.»

Je vais vers elle; au près d'elle je m'assieds; je prends sa main.

—«Ma pauvre chérie, voulez-vous ne pas parler ainsi; en voilà des idées; vous savez bien que je vous aime pour de bon; pourquoi n'acceptez-vous pas que je vous emmène, que nous soyons ensemble; dites.»

—«Allons» tristement et gentiment elle me répond, «allons, êtes-vous fou?»

—«Et en quoi, mon amie?»

Dans ses yeux je la regarde; elle est appuyée aux coussins; les lumières des bougies éclairent nos visages; gentiment, tristement, elle est étendue, pâle; je la regarde; je tiens ses mains. Elle, souriante:

—«C'est extraordinaire comme vous avez les cils longs.»

Souriante toujours, elle me regarde, immobilement.

—«Vous êtes une bien malheureuse petite femme.»

Elle ferme ses yeux.

—«Ah, comme je voudrais être débarrassée de tout! s'il y avait un moyen d'en finir, d'un seul coup, sans souffrir, quelque chose instantanée; s'endormir tout-à-fait, puisqu'il n'y a qu'en dormant qu'on soit heureux.»

Que lui dire? je ne puis pas rire, ni la prendre trop au sérieux; c'est embarrassant. Près moi elle est, mi étendue, immobile, en une vague somnolence.

—«Eh bien, mademoiselle, faites dodo.»

Dans mes mains je serre ses bras; elle a toujours ses yeux fermés; j'attire doucement ses bras; elle se laisse; en arrière penche sa fine tête, ah, sa méchante traîtresse tête qui de moi si effrontément se joue! et là je l'ai; doucement sur les coussins je me renverse, et contre moi j'attire sa poitrine; sa poitrine est contre ma poitrine; sa tête est sur mon épaule; de mes deux mains j'entoure sa taille; elle repose au contre de moi; ainsi entre mes bras, elle repose; sur ma joue, sur mon cou, quelque chose, oui, ses cheveux, qui voltigent; immobile elle est: tout au long de mon corps, son corps; je sens elle; mollement je serre les molles hanches très soyeuses de sa poitrine.

—«Dodo, mademoiselle.»

Et elle, très bas, yeux clos toujours, et d'un léger souffle, très bas:

—«Oui.»

La très pauvre, très charmante, très tendre, elle se laisse en l'enlacement de mes bras; elle repose contre moi son cher corps; elle est étendue, en sa robe, d'où frêlement monte sa tête; et voilà cette poitrine, ces seins, voilà ces bras, ronds et s'atténuant, et, fluettes, les mains; voilà ce cou, blanc dans le noir du corsage, et dans le blanc du cou les fins épars cheveux dorés; la mince taille, et les larges hanches, en l'étreinte des noirs satins; là le bout mignon de son pied; et lentement le corsage se soulève, de son haleine, en longues régulières exhaussions, en gonflements; du corsage les boutons tremblottent; faiblement sur la gorge ondoie le flot de dentelles noires; un reflet plus brillant, des bougies, se meut sur le sein gauche; et la féminine vie marche et marche en cet incessant mouvement les deux mamelles adorables; son corps, tout immobile, a comme des ondoîments, imperceptiblement; et les chairs, tout lucides, sont rondes; des rondeurs, comme des virginités, ténues; les bras arrondis, la poitrine mouvante, et ton cou, ta mince taille, tes hautes hanches s'arrondissent, en des contours immarqués, suprême grâce des chairs délicatement amollies et des formes effacées fuyeusement; cependant que repose la juvénile face, et que des lèvres entrefermées monte un souffle... Véritablement dort-elle, la douce fille? elle dort, certes, l'enfant; elle s'est endormie, et d'un très amical sommeil oh voilà qu'elle dort; voilà qu'elle repose, oublieuse, mon amie, et qu'ainsi, fille, enfant, elle dort; entre mes bras pieux. Les bougies sur la cheminée brûlent; leurs flammes montent blondes en pâlissant, bleuâtres, plus claires; autour, le vague ombreux des feuillages sombres, et le vague confus des porcelaines peintes, et, derrière, le clair vague de la glace et des reflets pacifiés; le délicieux bal où je fus cet hiver, en le salon plein de fleurs et de feuillages, discrètement illuminé, quand passèrent ces deux jeunes filles, blanches Anglaises! ici le tiède énombrement des choses, et ma sainte amie, mienne; une chaleur, peu à peu, de son corps immobile; au long de son corps, en mon corps, tout en ce long qu'elle effleure, une chaleur croît; pourquoi ne veut-elle point, si elle est malheureuse de sa vie, la changer, et avec moi vivre? que doucement tiède est cette chaleur, et de son corps quel parfum monte! ce parfum, quel est-il? un mélange de parfums; si subtil et qui pénètre; elle-même a mélangé ces essences; et ce parfum monte de toute sa chair, il monte de ses vêtements, il les traverse, et s'issut de son corps vêtu; et de ses cheveux ensemble noués l'haleine s'épand; aussi de ses lèvres; aussi, princièrement, de ses lèvres (oh les moqueuses charmeresses) s'expire l'odorante exhalaison; baiserai-je ces lèvres, de mes lèvres les aspirerais-je? elle dort, la pauvre, entre mes bras amis; et des parfums d'elle je me grise; ce parfum mêlé, subtil, intime, dont elle a parfumé son corps, c'est qu'il se mêle au parfum même de son corps, et c'est lui, son corporel parfum, en l'admirable intensité des essences de fleurs conjointes; l'odeur, oui, victorieuse en cette haleine; de sa féminéité l'odeur, en ces bouffées; elle; et le profond mystère de son sexe dans l'amour; luxurieusement, oh démonialement, quand sous la maîtrise virile les puissances de chair se délivrent, en le baiser, ainsi l'acre et terrible et pâlissante fumée d'elle; ah mourir de cette joie!... Elle remue sa tête, se tourne un peu; l'ai-je serrée trop fortement; quelle excitation avais-je? elle me parle, mi dormante:

—«Qu'avez-vous? ah, je suis lasse... quelle heure est-il?

—«Pas tard encore, demeurez.»

La voilà immobile, si finement jolie, si jeunement, et coquette; oh, la triste existence qu'est la sienne; à celui qui l'aime, quel amour faut, pour lui dulcifier les amertumes! pauvre qui va, elle de vingt ans, livrée aux mauvaises heures... ensemble, au contraire, ainsi dormir, en un oubli; les deux, ensemble, elle en la sûreté de ma foi, moi dans son charme; et parmi les choses qui sont, communément, les deux, joyeusement... nous irons ce soir ainsi, au dehors, sous des ombrages, pendant de lointaines musiques... «tu m'aimes»—«et toi tu m'aimes»... oui, ne disons plus «je t'aime», mais nos confessions «tu m'aimes» et «tu m'aimes» et baisons-nous... elle dort; moi je sens que je m'endors; j'entreferme mes yeux... voilà son corps; sa poitrine qui monte et monte; et le très doux parfum mêlé... la belle nuit d'avril... tout-à-l'heure nous nous promènerons... l'air frais... nous allons partir... tout-à-l'heure... les deux bougies... là... au cours des boulevards... «j' t'aim' mieux qu' mes moutons»... j' t'aim' mieux... cette fille, yeux éhontés, frêle, aux lèvres... la chambre... la cheminée haute... la salle... mon père... les trois assis, mon père, ma mère... moi-même... pourquoi ma mère ainsi pâle?... elle me regarde... nous allons dîner, oui, sous le bosquet... la bonne... apportez la table... Léa... elle dresse la table... mon père... le concierge... une lettre... une lettre d'elle?... merci... un ondoîment, une rumeur, un lever de cieux... et vous, à jamais l'unique, la Primitive-aimée... Antonia... tout scintille... vous riez-vous?... les becs de gaz infiniment... oh... la nuit... froide et glacée, la nuit........... Ah!!! mille épouvantements!!! quoi?... quoi me pousse, m'arrache, me tue?... rien... un rire... la chambre... et cette femme... Léa... Sapristi, m'étais-je endormi?...

—«Félicitations, mon cher...» C'est Léa... «Eh bien, comment avez-vous dormi?» C'est Léa, debout, et qui rit.. «Vous sentez-vous un peu mieux?»

—«Et vous, ma chère amie?»

Elle se tourne, riant; je ris; elle marche dans le salon... Évidemment, elle s'est éveillée tout-à-l'heure, elle m'a vu assoupi, elle s'est brusquement tirée d'auprès de moi... Ne suis-je pas bien ridicule? que faire? que pense-t-elle? je me lève et vais m'asseoir sur le tabouret du piano; elle regarde, en face de moi, dans la glace; gaie, elle parle.

—«Vous ne vous êtes donc pas couché hier?»

—«Il me semble que oui, mademoiselle, et encore que j'ai convenablement dormi. Votre charme, il y a un instant, m'avait hypnotisé...»

—«Nous allons sortir, voulez-vous? il fait un temps superbe; nous irons une heure en voiture aux Champs-élysées; cela vous va?»

—«Cela me remplit de joie.»

—«Et j'espère que vous ne dormirez pas.»

—«Non; vous me conterez des histoires.»

—«Parfaitement; je vous amuserai; vous me direz le programme.»

—«Ne soyez pas méchante.»

Dieu sait si certains jours elle a besoin pour parler d'être priée.

—«Je vais mettre mon chapeau.»

Elle s'avance de mon côté; elle sourit, et je vois ses dents blanches; ses yeux brillent, un peu moites; ses lèvres sont tout roses, entrefermées, tout roses avec un très petit triangle, où les blanches dents; oh le bel air mélancolique que vous avez, mademoiselle; les blanches et rosées fossettes de vos joues; votre front en une mélancolie gracieuse incliné; et là vos grands yeux qui me regardent.

—«Ma pauvre chère amie, comme je voudrais que vous soyez contente!»

À moi j'amène ses bras, sur mon cou sa tête, sa chevelure; au tour de sa taille mes bras; sans qu'elle l'aperçoive, je baise ses cheveux, sans qu'elle l'aperçoive; et ainsi l'on est heureux; elle est douce, mon aimée, elle est belle et elle est tendre; elle est bonne, mon amoureuse, et que l'aimer est enchanteur!... Elle relève sa tête; l'air étonné, elle me considère, l'air attentif; elle lève sa main; signe que je me taise; quoi? elle écoute; gentiment elle me demande:

—«Qu'est-ce que vous avez?»

—«Quoi donc?»

—«Êtes-vous souffrant?»

—«Mais non...»

—«Vous avez des palpitations de cœur?»

Elle met sa main sur ma poitrine, à gauche; elle écoute; en effet, le cœur me bat plus fortement.

—«Bien sûr?» demande-t-elle encore.

—«Non; ce n'est rien; je vous jure; je vous ai là; alors...»

Et elle, doucement:

—«Vous êtes un enfant.»

Si doucement elle me dit cela «vous êtes un enfant»; d'une si apaisée voix elle me dit cela et d'une voix si vraie; elle a ses souriants yeux faits sérieux, tandis qu'elle me dit cela «vous êtes un enfant»; et d'un si profond cœur, si féminine et si profonde, elle me dit cela que je suis un enfant, et s'éloigne, et s'éloigne, belle et charmante.

—«Un peu attendez-moi, mon ami.»

À la porte elle est; je réponds «oui»; elle passe la porte.

—«Je mets mon chapeau et je reviens.»

La porte est laissée à demi entrouverte; je m'assieds; j'attends; je m'occupe à attendre, à l'attendre.

—«Je vais dire à Marie» elle parle «qu'elle aille nous chercher une voiture... Marie!»

—«Voulez-vous que j'y aille moi-même?»

—«Non; Marie ira.»

Dans la chambre elle parle à Marie; que lui dit-elle? je n'entends pas; et ici je ne fais rien; je n'ai rien à faire; demain je déjeune avec De Rivare, à onze heures; dans un café des boulevards sans doute; quand on s'est couché tard, c'est par fois assez difficile qu'être à onze heures ou dix heures et demie en un rendez-vous; le meilleur moyen de se lever tôt sûrement serait à ne pas coucher chez soi; ici, par exemple; car, en somme, pourquoi suis-je ici?...

—«Me voilà.»

Léa, sur la porte, coiffée de son chapeau à velours rouges; gravement, pour rire; aussi je m'incline; elle me répond en une révérence; dehors, le roulement d'une voiture.

—«La voiture» dit-elle «descendons».

—«Vous n'oubliez rien, Léa?»

—«Non; voici mon manteau.»

—«Donnez... Merci.»

—«Allons.»

Nous sortons; sur mon bras le manteau fourré, moelleux, chaud.

—«Et vos gants? vous n'en avez qu'un».

—«Ah! j'oubliais le second; il est sur le piano; prenez-le.»

J'étais bien sûr qu'elle oublierait quelque chose; je le lui avais dit.

—«Voici.»

Marie qui rentre.

—«La voiture est en bas, mademoiselle.»

—«Je rentrerai dans une heure; faites un peu de feu, dans la chambre.»

—«Bonsoir, Marie» dis-je à Marie.

Il faut soigneusement dire bonsoir à Marie; Léa descend; en touffes le satin noir de sa robe est relevé; elle descend; je la suis; à chacun de ses pas ses épaules dans le satin ont un rejet en arrière; sur sa tête la rouge plume du chapeau se penche, se relève, se penche; très droite descend la jeune femme; lentement à sa main gauche boutonnant le long gant noir; à chaque marche d'un pas égal, elle descend, droite également; et c'est la rue, une clarté pâle et rougeâtre; et la voiture, une masse noire obstruant à la lumière.

—«Ne craignez-vous pas» dis-je «le froid d'une voiture découverte?»

—«Non; le temps est beau.»

—«Vous montez?...»

Elle monte; je monte.

—«Prenez garde de vous asseoir sur ma robe.»

Certes, ce me vaudrait une rancune durable.

—«Nous allons du côté de l'Arc-de-l'étoile?»

—«Oui.»

—«Cocher, suivez les boulevards jusqu'à l'Arc-de-l'étoile.»

Je m'assieds; la voiture se meut; voilà Léa sérieuse et grave comme une marquise du Théâtre-français.