WeRead Powered by ReaderPub
Les maîtres sonneurs cover

Les maîtres sonneurs

Chapter 16: Dixième veillée.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

An elderly peasant narrator reconstructs his youth through a sequence of evening tales that preserve the voice and rhythms of village speech. The narrative unfolds in episodic recollections of courtship, household arrangements, games, work, and local customs observed during communal veillées, sketching a cast of neighbors and acquaintances. By retaining colloquial expression and framing events as oral memory, the account examines how rural lives are shaped by tradition, social bonds, and everyday labor while reflecting on the limits of translating popular thought into refined literary language.

—Connaissez-vous donc mon père? dit Huriel. En nous entendant nommer Brulette, il nous a dit, à Joseph et à moi, que son père avait eu un ami de jeunesse qui s'appelait Brulet.

—C'était moi, dit mon oncle. J'ai bûché longtemps, il y a une trentaine d'années, dans le pays de Saint-Amand avec votre grand-père, et j'ai connu votre père tout jeune, travaillant avec nous et sonnant déjà par merveille. C'était un garçon bien aimable, qui ne doit pas être encore trop chagriné par l'âge. Quand vous vous êtes fait connaître tout à l'heure, je n'ai pas voulu vous couper la parole, et si je vous ai un peu tancé sur les coutumes de votre état, c'était à seules fins de vous éprouver. Or donc, asseyez-vous, et n'épargnez rien de ce qui est ici à votre service.

Pendant le souper, Huriel se montra aussi raisonnable dans ses discours et aussi gentil dans son sérieux, que nous l'avions trouvé divertissant et agréable dans la nuit de la Saint-Jean. Brulette l'écoutait beaucoup et paraissait s'accoutumer à sa figure de charbonnier; mais quand on parla du chemin à faire et de la manière de voyager, elle s'inquiéta pour son grand-père de la fatigue et du dérangement; et comme Huriel ne pouvait pas répondre que la chose ne fût bien pénible pour un homme d'âge, je m'offris à accompagner Brulette à la place de mon oncle.

—Voilà la meilleure des idées, dit Huriel. Si nous ne sommes que nous trois, nous prendrons la traverse, et, partant demain matin, arriverons demain soir. J'ai une sœur, très-sage et très-bonne, qui recevra Brulette en sa propre cabiole, car je ne vous cache pas que là où nous sommes, vous ne trouverez ni maisons, ni couchée selon vos habitudes.

—Il est vrai, reprit mon oncle, que je suis bien vieux pour dormir sur la fougère, et malgré que je ne sois pas bien complaisant à mon corps, si je venais à tomber malade là-bas, je vous serais d'un grand embarras, mes chers enfants. Or donc, si Tiennet y va, je le connais assez pour lui confier sa cousine. Je compte qu'il ne la quittera d'une semelle dans toute rencontre où il y aurait danger pour une jeunesse, et je compte sur vous aussi, Huriel, pour ne l'exposer à aucun accident en route.

Je fus bien content de cette résolution et me fis un plaisir de conduire Brulette, de même qu'un honneur de la défendre au besoin. Nous nous départîmes à la nuit, et avant la levée du jour, nous nous retrouvâmes à la porte du même logis; Brulette déjà prête et tenant son petit paquet, Huriel conduisant son clairin et trois mules, sur l'une desquelles il y avait une bâtine très-douce et très-propre où il assit Brulette; puis il enfourcha le cheval, et moi l'autre mule, un peu étonné de me voir là-dessus. La troisième, chargée de grandes bannes neuves, suivait d'elle-même, et Satan fermait la marche. Personne n'était encore levé dans le village, et c'était mon regret, car j'aurais souhaiter donner un peu de jalousie à tant de galants de Brulette, qui m'avaient fait enrager maintes fois; mais Huriel paraissait pressé de quitter le pays sans être examiné de près et critiqué, aux oreilles de Brulette, pour sa figure noire.

Nous n'allâmes pas loin sans qu'il me fît sentir qu'il ne me laisserait pas gouverner toutes choses à mon gré. Nous étions au bois de Maritet sur le midi, et avions fait quasi la moitié du voyage. Il y avait par là un petit endroit qu'on appelle la Ronde, où j'aurais été content d'entrer et de nous payer un bon déjeuner; mais Huriel se moqua de mon goût pour le couvert, et, se voyant soutenu par Brulette, qui était disposée à prendre tout en gaieté, il nous fit descendre un petit ravin où coule une mince rivière qui a nom la Portefeuille, parce que, de ce temps-là, du moins, elle était toute couverte des grandes nappes du plateau blanc[3], et aussi ombragée du feuillage de la forêt, laquelle descendait, de chaque côté, jusqu'à ses rives. Il lâcha les bêtes dans les joncs, nous choisit une belle place toute rafraîchie d'herbes sauvages, ouvrit les paniers, déboucha le baril, et nous servit un aussi bon goûter que nous l'eussions pu faire chez nous, bien proprement, et avec tant d'égards pour Brulette qu'elle ne se put empêcher d'en marquer son plaisir.

Et comme elle vit qu'avant de toucher au pain pour le couper, et à la serviette blanche qui roulait les provisions, il se lavait avec grand soin les mains dans la rivière, jusqu'au-dessus des coudes, elle lui dit en riant et avec son petit air de commandement gracieux:—Pendant que vous y êtes, vous pourriez bien aussi vous laver la figure, afin qu'on voie si c'est bien vous le beau cornemuseux de la Saint-Jean.

—Non, mignonne, répondit-il. Il faut vous habituer à l'envers de la monnaie. Je ne prétends rien sur votre cœur qu'un peu d'amitié et d'estime, malgré que je sois un païen de muletier; je n'ai donc pas besoin de vous plaire par mon visage, et ce n'est pas pour vous que je le blanchirai.

Elle fut mortifiée, mais ne resta point court:

—On ne doit point faire peur à ses amis, dit-elle, et tel que vous voilà, vous risquez que la frayeur m'ôte l'appétit.

—En ce cas-là, j'irai donc manger à l'écart, pour ne vous point écœurer.

Il le fit comme il le disait, s'assit sur une petite roche qui avançait dans l'eau, en arrière de l'endroit où nous étions assis, et se mit à manger seul, tandis que je profitais du plaisir de servir Brulette.

Elle en rit d'abord, croyant l'avoir fâché et y prenant gré comme toutes les coquettes; mais quand elle se lassa du jeu et le voulut ramener, elle eut beau l'exciter en paroles, il tint bon, et, chaque fois qu'elle tournait la tête devers lui, il lui tournait le dos en se cachant d'elle et en lui répondant, bien à propos, mille badineries, sans montrer aucun dépit, ce qui, pour elle, était peut-être bien le pire de la chose.

De sorte qu'elle en eut regret, et, à un mot un peu vif qu'il lâcha sur les bégueules, et qu'elle crut dit à son intention, deux larmes lui tombèrent des yeux, encore qu'elle eût bien voulu les retenir en ma présence. Huriel ne les vit point, et je n'eus garde de paraître les avoir vues.

Quand nous fûmes assez repus pour une fois, Huriel me dit de serrer le restant de nos vivres, et ajouta:—Si vous êtes las, mes enfants, vous pouvez faire un somme ici, car nos bêtes ont besoin qu'on laisse passer la grande chaleur du jour. C'est l'heure où la mouche est enragée, et, dans ces taillis, elles se peuvent frotter et secouer à leur guise. Je compte, Tiennet, que tu feras bonne garde à notre princesse. Moi, je vas monter un peu dans la forêt pour voir comment s'y gouverne l'œuvre du bon Dieu.

Et d'un pas léger, ne sentant pas plus le chaud que si nous étions au mois d'avril, encore que ce fût en plein juillet, il grimpa la côte et se perdit sous les grands arbres.


Dixième veillée.

Brulette fit de son mieux pour me cacher son ennui de le voir partir, mais, ne se sentant point le cœur à la causette, elle fit mine de s'endormir sur le sable fin de la rive, la tête appuyée sur les paniers qu'on avait retirés au mulet pour le soulager, et le visage garanti des mouches par son mouchoir blanc. Je ne sais si elle dormit; je lui parlai deux ou trois fois sans avoir réponse, et comme elle m'avait laissé mettre ma figure sur le bout de son tablier, je me tins coi aussi, mais sans dormir d'abord, car je me sentais bien encore un peu agité par son voisinage.

Enfin la fatigue me gagna et je perdis ma connaissance pour un bout de temps. Quand elle me revint, j'entendis causer, et connus, à la voix, que le muletier était revenu et s'entretenait avec Brulette. Je ne voulus point déranger le tablier afin de pouvoir les entendre parler librement, mais je le tenais bien serré dans mes mains, et la fillette n'aurait pas pu s'éloigner d'un pas, encore qu'elle l'eût voulu.

—Mais enfin, j'ai le droit, disait Huriel, de vous demander quelle conduite vous avez résolu de tenir avec ce pauvre enfant. Je suis son ami plus qu'il ne m'est permis d'être le vôtre, et je me reprocherais de vous avoir amenée auprès de lui, si votre idée était de le tromper.

—Qui vous parle de le tromper? répondit Brulette. Pourquoi critiquez-vous mon intention sans la connaître?

—Je ne la critique pas, Brulette; je vous questionne en homme qui aime beaucoup Joseph, et qui vous porte assez d'estime pour croire que vous irez franchement avec lui.

—Cela ne regarde que moi, maître Huriel; vous n'êtes pas juge de mes sentiments, et je n'en dois confidence à personne. Je ne vous demande pas, moi, si vous êtes franc et fidèle envers votre femme!

—Ma femme? fit Huriel, comme étonné.

—Eh oui, reprit Brulette, n'êtes-vous point marié?

—Vous ai-je dit cela?

—Je croyais que vous l'aviez dit chez nous hier soir, quand mon grand-père, s'imaginant que vous veniez me parler mariage, s'est dépêché de vous refuser.

—Je n'ai rien dit du tout, Brulette, si ce n'est que je ne demandais pas le mariage. Avant d'avoir la personne, il faut avoir le cœur, et je n'ai pas droit au vôtre.

—Je vois au moins, dit Brulette, que vous êtes plus raisonnable et moins hardi avec moi que l'an passé.

—Oh! reprit Huriel, si je vous ai dit, à la fête de votre village, des paroles un peu vives, c'est qu'elles me sont venues comme ça en vous voyant; mais le temps a passé là-dessus, et vous devriez avoir oublié l'offense.

—Qui vous dit que je m'en souvienne? Est-ce que je vous en fais reproche?

—Vous me la reprochez en vous-même, ou tout au moins vous en gardez souvenance, puisque vous ne me voulez point parler clairement au sujet de Joseph.

—J'ai cru, dit Brulette, dont la voix marquait un peu d'impatience, que je m'étais expliquée là-dessus bien clairement hier au soir; mais quel accord voulez-vous donc faire entre ces deux choses-là? Plus je vous aurai oublié, moins je dois être pressée de vous confesser mes sentiments pour n'importe qui.

—Tenez, mignonne, dit le muletier, qui ne paraissait donner dans aucune des petites réserves de Brulette, vous avez très-bien parlé sur le passé hier au soir; mais vous n'avez guère appuyé sur l'avenir, et je ne sais pas encore ce que vous comptez dire de bon à Joseph pour le raccommoder avec la vie. Pourquoi refusez-vous de me le faire savoir franchement?

—Et qu'est-ce que cela vous fait, je vous le demande? Si vous êtes marié, ou seulement engagé de parole, vous ne devez point tant regarder à travers le cœur des filles.

—Brulette, vous voulez absolument me faire dire que je suis libre de vous faire la cour. Et vous, vous ne me direz rien de votre position? Je ne dois pas savoir si vous devez un jour favoriser Joseph, ou si vous n'avez pas donné parole à quelque autre, ne fût-ce qu'à ce grand garçon-là qui dort sur votre tablier?

—Vous êtes trop curieux! dit Brulette en se levant et en se hâtant de me retirer le tablier que je fus bien forcé de lâcher, en faisant celui qui s'éveille.

—Partons, dit Huriel, que la mauvaise humeur de Brulette ne paraissait point entamer et qui montrait toujours le rire sur ses dents blanches et dans ses grands yeux, les seuls endroits de sa figure qui ne fussent point en deuil.

Nous reprîmes le chemin du Bourbonnais. Le soleil s'était caché sous une grosse nuée qui montait, et il commençait à tonner dans les bas du ciel.

—Cet orage-là n'est rien, dit le muletier; il s'en va sur notre gauche. Si nous n'en rencontrons pas un autre en tirant sur les affluents de la Joyeuse, nous arriverons sans peine; mais le temps est si lourd qu'il faut s'apprêter à tout.

Il déplia alors son manteau, qui était lié derrière lui avec une belle capiche de femme, toute neuve, dont Brulette s'émerveilla.—Vous ne direz pas, fit-elle en rougissant, que vous n'êtes pas marié? À moins que ce ne soit un cadeau de noces que vous avez acheté en chemin?

—C'est possible, dit Huriel du même air; mais s'il vient à pleuvoir, vous l'étrennerez et ne le trouverez pas de trop, car votre cape est légère.

Comme il l'avait prédit, le temps s'éclaircit d'un côté et s'embrouilla de l'autre, et, comme nous traversions une brande plate, entre Saint-Saturnin et Sidiailles, il s'émaliça tout d'un coup et nous battit d'un grand vent. Le pays devenait sauvage, et la tristesse me prit malgré moi. Brulette aussi trouva l'endroit bien aride, et observa qu'il n'y avait pas un seul arbre pour s'abriter. Huriel se moqua de nous.—Voilà bien les gens des pays de blé! dit-il; aussitôt qu'ils foulent la bruyère, ils se croient perdus.

Comme il nous conduisait en droite ligne, connaissant, comme son œil, toutes les sentes et coursières par où un mulet pouvait passer pour abréger le chemin, il nous fit laisser Sidiailles sur la gauche et descendre tout droit aux bords de la petite rivière de Joyeuse, un pauvre rio qui n'avait pas la mine d'être bien méchant, et que pourtant il se montra pressé de passer. Quand ce fut fait, la pluie commença de tomber, et il fallait, ou nous mouiller, ou nous arrêter en un moulin qu'on appelle le moulin des Paulmes. Brulette voulait passer outre, et c'était aussi le conseil du muletier, qui pensait ne pas devoir attendre que les chemins fussent gâtés; mais j'observai que la fille m'étant confiée, je ne devais point l'exposer à attraper du mal, et Huriel se rendit cette fois à mon vouloir.

Nous fûmes arrêtés là deux grandes heures, et quand il fut possible de se risquer dehors, le soleil s'en allait grand train. La Joyeuse avait si bien enflé que c'était une vraie rivière dont le guéage n'eût pas été commode; heureusement, nous l'avions derrière nous; mais les chemins étaient devenus abominables et nous avions encore une petite rivière à traverser avant de nous trouver en Bourbonnais.

Tant que le jour dura, nous pûmes avancer; mais la nuit vint si noire, que Brulette eut peur sans oser le dire. Huriel, qui s'en aperçut à son silence, descendit de cheval, et, chassant devant lui cette bête qui connaissait le chemin aussi bien que lui-même, il prit la bride du mulet qui portait ma cousine et le conduisit bien adroitement pendant plus d'une lieue, le soutenant pour qu'il ne bronchât, et se mettant dans l'eau ou dans les sables jusqu'aux genoux, sans souci de rien pour son compte, et riant chaque fois que Brulette le plaignait, ou le priait de ne pas se tuer pour elle. Là, elle s'avisa bien qu'il était ami plus fidèle et plus secourable qu'un simple galant, et qu'il savait aider beaucoup sans se faire valoir.

Le pays me paraissait de plus en plus vilain. C'était toutes petites côtes vertes coupassées de ruisseaux bordés de beaucoup d'herbes et de fleurs qui sentaient bon, mais ne pouvaient en rien amender le fourrage. Les arbres étaient beaux, et le muletier prétendait ce pays plus riche et plus joli que le nôtre, à cause de ses pâturages et de ses fruits; mais je n'y voyais pas de grandes moissons, et j'eusse souhaité être chez nous, surtout voyant que je ne servais de rien à Brulette et que j'avais assez à faire pour mon compte de me tirer des viviers et des trous du chemin.

Enfin le temps s'éclaircit, la lune se montra, et nous nous trouvâmes dans le bois de la Roche, au confluent de l'Arnon et d'une autre rivière dont j'ai oublié le nom.

—Restez sur la hauteur, nous dit Huriel; vous pouvez même y mettre pied à terre pour vous dégourdir les jambes. C'est sablonneux et la pluie n'a guère percé les chênes. Moi, je vas voir si nous pouvons passer le gué.

Il descendit jusqu'à la rivière, et remontant bientôt:—Tous les fonds sont noyés, nous dit-il, et il nous faudrait peut-être remonter jusqu'à Saint-Pallais pour passer en Bourbonnais. Si nous ne nous étions pas arrêtés au moulin de la Joyeuse, nous aurions devancé le débordement, et nous serions rendus à cette heure; mais ce qui est fait est fait; voyons ce qui nous reste à faire. L'eau tend à s'écouler. En restant ici, nous pouvons passer dans quatre ou cinq heures, et nous arriverons à notre destination au petit jour, sans fatigue et sans danger; car entre les deux bras de l'Arnon, nous avons pays de plaine sèche: au lieu que si nous remontons jusqu'à Saint-Pallais de Bourbonnais, nous risquons de barboter toute la nuit pour ne pas arriver plus tôt.

—Eh bien, dit Brulette, restons ici. L'endroit est sec et le temps clair; et encore que nous soyons en un bois un peu sauvage, je n'aurai point peur avec vous deux.

—Voilà enfin une brave voyageuse! dit Huriel. Or çà, soupons, puisque nous n'avons rien de mieux à faire. Tiennet, attache le clairin, car nous avons beaucoup d'autres bois avoisinant celui-ci, et je ne répondrais pas de la traîtrise de quelque loup. Déshabille les mules, elles ne s'éloigneront pas de la clochette; et vous, mignonne, aidez-moi à faire le feu, car l'air est encore humide, et je suis d'avis que vous ne preniez pas de rhume en mangeant bien à votre aise.

Je me sentais le cœur très-découragé et attristé sans pouvoir me dire pourquoi; soit que j'eusse honte de n'être bon à rien dans un pareil voyage auprès de Brulette, soit que le muletier eût raison de me plaisanter, j'étais déjà comme si j'avais eu le mal du pays.

—De quoi te plains-tu? me disait cependant Huriel, qui paraissait toujours plus gai, à mesure que nous étions plus en détresse: n'es-tu pas là comme un moine en son réfectoire? Ces rochers ne sont-ils pas disposés comme pour nous servir de cheminée, de dressoirs et de siéges? Ne voilà-t-il pas ton troisième repas aujourd'hui? Cette claire lune d'argent n'éclaire-t-elle pas mieux que ta vieille lampe d'étain? Nos vivres, bien couverts dans mes bannes, ont-ils souffert de la pluie? Ce grand foyer ne sèche-t-il pas l'air autour de nous? Ces branches et ces herbes mouillées n'ont elles pas meilleure senteur que vos provisions de fromage et de beurre rance? Est-ce qu'on ne respire pas autrement sous ces grandes voûtures de branches? Regarde-les, éclairées par la flamme de notre campement! Ne dirait-on pas des centaines de grands bras maigres qui s'entre-croisent pour nous abriter? Si, de temps en temps, un petit vent nous secoue la feuillée humide sur la tête, n'en vois-tu pas pleuvoir des diamants qui nous couronnent? Qu'est-ce que tu trouves de si triste dans l'idée que nous sommes seuls dans un lieu inconnu pour toi? Ne rassemble-t-il pas ce qu'il y a de plus consolant dans la vie? Dieu d'abord, qui est partout, et ensuite une fille charmante et deux bons amis prêts à s'entr'aider?

»Et puis, croyez-vous que l'homme soit fait pour nicher toute l'année? M'est avis, au contraire, que son destin est de courir, et qu'il serait cent fois plus fort, plus gai, plus sain d'esprit et de corps, s'il n'avait pas tant cherché ses aises, qui l'ont rendu mol, craintif et sujet aux maladies. Plus vous fuyez le froid et le chaud, plus ils vous blessent quand ils vous attrapent. Vous verrez mon père, qui, comme moi, n'a peut-être pas dormi dans un lit dix fois en sa vie, s'il a des courbatures et des rhumatismes, encore qu'il travaille en bras de chemise en plein hiver!

»Et puis enfin, n'est-ce pas réjouissant de se sentir plus solide que le vent et les tonnerres du ciel? Quand L'orage gronde, n'est-ce pas la plus belle des musiques? Et les courants d'eau qui s'engouffrent dans les ravines et qui s'en vont sautant d'une racine sur l'autre, emportant les cailloux et laissant leur écume aux tiges des fougères, ne chantent-ils pas aussi des chansons folles qui portent aux jolis rêves, quand on s'endort dans les îlots qu'en une nuit ils découpent autour de vous? Les bêtes s'attristent du mauvais temps, j'en conviens; les oiseaux se taisent, les renards se terrent; mon chien lui-même cherche un abri sous le ventre de mon cheval; mais ce qui distingue l'homme des animaux, c'est de conserver son cœur tranquille et allègre au milieu des batailles de l'air et du caprice des nuées. Lui seul, qui sait se préserver, par son raisonnement, de la peur et du danger, a le pouvoir et l'instinct de sentir ce qu'il y a de beau dans ce vacarme.»

Brulette écoutait le muletier avec un grand saisissement. Elle suivait ses yeux et tous ses gestes, et goûtait chaque chose qu'il disait, sans s'expliquer à elle-même comment des paroles et des idées si nouvelles lui montaient la tête et lui échauffaient le cœur. Je m'en sentais bien un peu touché aussi, encore que j'y fisse plus de résistance: car Huriel avait une mine si aimable et si résolue sous son barbouillage, qu'on en était gagné malgré soi, comme lorsqu'on se voit surpassé au mail par un si beau joueur qu'on lui rend hommage tout en perdant son enjeu.

Nous n'étions pas pressés de finir notre souper, car, de vrai, nous étions très-bien séchés, et quand notre feu ne fut plus qu'un tas de cendres chaudes, le temps était devenu si doux et si clair que nous nous trouvions très-dispos et tout à fait soutenus en courage et bien-être par les joyeux propos et beaux devis du muletier. De temps en temps, il se taisait pour écouter la rivière qui grondait toujours assez fort, et comme les eaux, tombées dans les hauts, s'épanchaient vers son lit en mille petits ruisseaux encore grouillants, il n'y avait point d'apparence que nous pussions nous remettre en marche avant la tombée de la nuit. Huriel ayant été encore s'en assurer, revint nous donner le conseil de dormir. Il fit un lit à Brulette avec les bâtines des animaux, et l'enveloppa bien de tout ce qu'il avait de vêtements de rechange, toujours bien gaiement et sans lui conter davantage fleurette, mais en lui marquant l'intérêt et la douceur qu'il aurait eus pour un petit enfant.

Puis, il s'étendit, sans manteau ni coussins, sur la terre séchée aux alentours du foyer, m'invitant à faire de même, et bientôt dormit comme un loir, ou peu s'en faut.

J'étais bien tranquille, mais je ne dormais point, car je ne pouvais goûter cette façon de dortoir, lorsque j'entendis au loin une sonnette, comme si le clairin se fût détaché et écarté dans la forêt. Je me soulevai et le vis bien tranquille au lieu où nous l'avions mis. C'était donc un autre clairin qui nous annonçait l'approche ou le voisinage d'autres muletiers.

Tout aussitôt je vis Huriel se soulever aussi, écouter, se lever tout à fait et venir à moi:—J'ai le sommeil dur, me dit-il, et quand je n'ai que mes mules à garder, je peux m'oublier quelquefois: mais comme j'ai ici la garde d'une princesse fort précieuse, c'est autre chose, et je n'ai dormi que d'un œil. Ainsi as-tu fait, Tiennet, et c'est bien. Parlons bas, et ne bougeons, car j'aime autant ne pas faire rencontre de mes confrères; mais comme j'ai bien choisi la place où nous sommes, il y a peu d'apparence qu'on nous y découvre.

Il n'avait pas fini de parler, qu'une figure noire glissa entre les arbres et passa si près de Brulette que, pour un peu, elle l'eût heurtée sans la voir. C'était un muletier qui, aussitôt, fit un grand cri en manière de sifflement, auquel d'autres cris pareils furent répondus de plusieurs endroits, et, en moins d'un instant, une demi-douzaine de ces diables, tous plus affreux à voir les uns que les autres, furent autour de nous. Nous avions été trahis par le chien d'Huriel, qui, sentant des amis et des connaissances dans les chiens des muletiers, avait été à leur rencontre et servi de guide à leurs maîtres pour trouver notre gîte.

Huriel avait beau s'en cacher, il marquait de l'inquiétude, et malgré que j'eusse averti doucement Brulette de ne bouger point, et que je me fusse mis devant elle pour la cacher, il paraissait impossible, entourés comme nous l'étions, de la sauver bien longtemps de leurs yeux.

J'avais une idée confuse du danger, et le devinais plus que je ne le voyais, car Huriel n'avait pas eu le temps de m'expliquer le plus ou moins de chrétienté des gens avec qui nous nous trouvions. Ils s'entretenaient avec lui dans le patois quasi auvergnat du haut Bourbonnais, que notre ami parlait aussi bien qu'eux, encore qu'il fût né dans le bas pays. Je n'y comprenais qu'un mot de temps en temps, et voyais bien qu'ils le traitaient de bonne amitié et lui demandaient ce qu'il faisait là et qui j'étais. Je le voyais désireux de les éloigner, et même il me dit, pour être entendu d'eux, qui comprenaient aussi langage de chrétien:—Allons, mon camarade, nous allons souhaiter le bonjour à ces amis et reprendre notre chemin.

Mais, au lieu de nous laisser à nos apprêts de départ, ils trouvèrent la place bonne pour se réchauffer et se reposer, et se mirent en devoir de déshabiller leurs mulets pour les laisser paître jusqu'au jour.—Je vas crier au loup pour les éloigner un moment, me dit tout bas Huriel. Ne bouge de là, ni elle non plus, je reviens. Toi, habille nos montures et nous partirons vite; car de rester ici, c'est le pire que nous puissions faire.

Il fit comme il disait, et les muletiers coururent du côté où il criait. Par malheur, je manquai de patience et m'imaginai devoir profiter de cette confusion pour me sauver avec Brulette. Il m'était possible de la faire lever sans qu'on eût les yeux sur elle, jusque-là les manteaux qui la couvraient l'ayant fait prendre pour un amas de hardes et d'équipages. Elle m'observa bien qu'Huriel nous avait dit de l'attendre; mais je me sentais pris de colère, de peur et de jalousie. Tout ce que j'avais ouï dire de la communauté des muletiers me revenait en l'esprit; j'avais des soupçons sur Huriel lui-même, si bien que je perdis la tête, et, voyant un fourré très-voisin, je pris ma cousine résolument par la main et l'y entraînai à la course.

Mais la lune était si claire, et les muletiers si près, que nous fûmes vus et qu'il s'éleva un cri: «Ohé! Ohé! une femme!» Et tous ces coquins se mettant à notre poursuite, je vis qu'il n'y avait plus d'autre moyen que de s'y faire tuer. Alors, faisant tête comme un sanglier, et, levant mon bâton, j'allais décharger sur la mâchoire du plus approché de moi un coup qui ne l'aurait peut-être pas mis en paradis, sans Huriel, qui me retint le bras, en se montrant à mon côté bien lestement.

Alors, il leur parla avec beaucoup d'action et de résolution, et il s'ensuivit comme une dispute, où Brulette ni moi ne comprenions un mot et qui ne paraissait guère rassurante, car Huriel, écouté par moments, ne l'était plus dans d'autres, et, deux ou trois fois, l'un de ces mécréants, qui paraissait le plus animé, mit sa griffe de diable sur le bras de Brulette, comme pour l'emmener; et, sans moi, qui lui enfonçais mes ongles dans sa peau de bouc, pour le faire lâcher prise, il l'aurait arrachée de mes bras avec l'aide des autres; car ils étaient huit dans ce moment-là, tous armés de bons épieux et paraissant coutumiers des querelles et des injustices.

Huriel, qui gardait mieux son sang-froid, et qui se plaçait toujours entre nous et l'ennemi, me retint de porter le premier coup, lequel, comme je le compris ensuite, nous eût perdus. Il se contenta de parler, tantôt sur un ton de remontrance, tantôt sur un air de menace, et finit, en se retournant vers moi, par me dire en ma langue.—N'est ce pas, Étienne, que voilà ta sœur, une honnête fille, laquelle m'est accordée, et vient en Bourbonnais pour faire connaissance avec ma famille? Ces gens-ci, qui sont mes confrères, et bons enfants vis-à-vis le droit et la justice, ne me cherchent noise que par doutance de la vérité. Ils s'imaginent que nous étions ici en causette avec la première venue, et prétendent nous garder en leur compagnie. Mais je leur dis et je jure Dieu qu'avant de faire affront, même d'une parole, à cette jeunesse, il leur faudra nous tuer ici tous les deux, et avoir notre sang sur leurs têtes et sur leurs âmes devant le ciel et devant les hommes.

—Eh bien, quand même? répondit en même langage français un de ces forcenés, celui qui venait toujours sur moi et que je grillais d'étendre par terre d'un coup de poing dans l'estomac. Si vous vous y faites tuer, tant pis pour vous! Il ne manque pas de fosses par ici, pour enterrer deux imbéciles: et qu'on vienne les chercher ensuite! Nous serons loin, et les arbres ni les pierres n'ont de langue pour raconter ce qu'ils ont vu!

Par bonheur, celui-là était le seul coquin de la bande. Il fut blâmé des autres, et mêmement un grand rouge, qui paraissait se faire écouter, le prit par un bras et le poussa loin de nous, en lui disant, dans son charabiat, des reproches et des jurements à faire trembler toute la forêt.

Et, de ce moment, le plus gros danger fut passé, l'idée du sang versé ayant soulevé, à propos, la conscience de ces hommes sauvages. Ils tournèrent la chose en riant, et plaisantèrent Huriel, qui leur répondit de même, faisant contre fortune bon cœur. Mais ils ne paraissaient point encore résolus à nous laisser partir. Ils souhaitaient voir le visage de Brulette, qui se tenait cachée sous sa cape et qui, contre sa coutume, eût bien souhaité se faire passer pour vieille et laide.

Mais, tout d'un coup, elle changea d'idée en devinant que les mauvaises paroles dites à Huriel et à moi en baragouin d'Auvergne, s'adressaient à elle en questions assez vilaines; emportée de colère et de fierté, elle se dégagea de mon bras, et jetant sa cape de dessus sa tête:—Hommes sans cœur, leur dit-elle d'un ton offensé et rempli de courage, j'ai le bonheur de ne pas comprendre ce que vous me dites, mais je vois bien que vous avez intention de me faire insulte dans vos pensées. Eh bien, regardez-moi, et si jamais vous avez vu la figure d'une femme qui mérite respect, connaissez que la mienne y a droit. Ayez honte de votre vilain comportement, et laissez-moi continuer mon chemin sans vous plus entendre.

L'action de Brulette, encore que hardie, fit comme un miracle. Le grand rouge haussa les épaules, sifflota un petit moment, tandis que les autres se consultaient, un peu interloqués; puis, tout d'un coup, il tourna le dos, disant d'une voix forte:—Assez causé, en route! Vous m'avez élu chef de bande, j'appliquerai punition à qui tourmentera davantage Jean Huriel, bon compagnon et bien vu de toute la confrérie.

Ils s'éloignèrent, et Huriel, sans faire réflexion ni dire un mot, rhabilla les mulets quatre à quatre, nous fit monter dessus, et, passant devant, non sans se retourner à chaque pas, nous mena bon train au bord de la rivière. Elle était encore bien grosse et bien grondeuse; mais il ne barguigna point pour y entrer, et quand il fut au mitant:—Venez, cria-t-il, n'ayez peur! Et, comme j'hésitais un peu à faire mouiller Brulette, car elle y avait déjà les pieds, il revint vers nous comme en colère, et frappa la mule pour la faire avancer au plus creux, jurant, et disant qu'il valait mieux être morte qu'insultée.

—C'est bien ce que je pense! lui répondit Brulette sur le même ton; et, frappant aussi, elle se jeta hardiment dans le courant qui écumait jusqu'au-dessus du poitrail de la mule.


Onzième veillée.

Il y eut un moment où la bête parut perdre pied, mais Brulette était, en ce moment-là, entre nous deux, et montrait beaucoup de courage. Quand nous fûmes sur l'autre rive, Huriel, fouaillant toujours nos montures, nous fit prendre le galop, et ce ne fut qu'en plaine, à la vue du ciel et à la portée des habitations, qu'il nous laissa souffler.

—À présent, dit-il en marchant entre moi et Brulette, je vous dois des reproches à tous deux. Je ne suis pas un enfant pour vous mettre dans un danger et vous y laisser. Pourquoi vous êtes-vous sauvés de l'endroit où je vous avais recommandé de m'attendre?

—C'est vous qui nous faites reproche? dit Brulette un peu animée; j'aurais cru que ce dût être le contraire.

—Commencez donc! dit Huriel devenu pensif. Je parlerai après. De quoi me blâmez-vous?

—Je vous blâme, répondit-elle, de n'avoir pas eu la prévoyance de la mauvaise rencontre que nous devions faire; je vous blâme surtout d'avoir su donner fiance à mon père et à moi, pour me faire sortir de ma maison et de mon pays, où je suis aimée et respectée, et pour m'amener dans des bois sauvages, où vous ne pouvez qu'à grand'peine me sauver des offenses de vos amis. Je ne sais pas quelles paroles grossières ils ont voulu me dire; mais j'ai bien entendu que vous étiez forcé de répondre de moi comme d'une honnête fille. C'est donc qu'on en doit douter en me trouvant en votre compagnie? Ah! le malheureux voyage! Voici la première fois de ma vie que je me vois insultée, et je ne croyais point que cela me dût arriver jamais!

Là-dessus, de dépit et de chagrin, le cœur lui enfla et elle se prit à pleurer de grosses larmes. Huriel ne répondit pas d'abord: il avait une grande tristesse. Enfin, il prit courage et lui dit:

—Il est vrai, Brulette, que vous avez été méconnue. Vous en serez vengée, je vous en réponds! Mais comme je n'ai pu en donner punition sur l'heure, sans vous exposer davantage, ce que je souffre au dedans de moi, de colère rentrée, je ne peux pas vous le dire, vous ne le comprendriez jamais!

Et les larmes qu'il retenait lui coupèrent la parole.

—Je n'ai pas besoin d'être vengée, reprit Brulette, et je vous prie de n'y plus songer; je tâcherai d'oublier de mon côté.

—Mais vous n'en maudirez pas moins le jour où vous vous êtes confiée à moi? dit-il en serrant le poing comme si, pour un peu, il eût voulu s'en assommer lui-même.

—Allons, allons, leur dis-je à mon tour, il ne se faut point quereller, à présent que le mal et le danger sont passés. Je reconnais qu'il y a eu de ma faute. Huriel emmenait les muletiers d'un côté et nous eût fait sauver de l'autre. C'est moi qui ai jeté Brulette dans la gueule du loup en croyant la sauver plus vite.

—Le danger n'y était d'aucune façon sans cela, dit Huriel. Certainement, parmi les muletiers, comme parmi tous les hommes qui vivent d'une manière sauvage, il y a des coquins. Il y en avait un dans cette bande-là; mais vous avez vu qu'il a été blâmé. Il est vrai aussi que beaucoup d'autres parmi nous sont mal appris et plaisantent mal à propos; mais je ne sais point ce que vous entendez par notre communauté. Si nous sommes associés d'argent et de plaisirs comme de pertes et de dangers, nous respectons les femmes les uns des autres comme tous les autres chrétiens, et vous avez bien vu que l'honnêteté était pareillement respectée pour elle-même, puisqu'il vous a suffi de dire un mot de fierté pour ranger ces hommes-là au devoir.

—Et pourtant, dit Brulette encore fâchée, vous étiez bien pressé de nous faire partir, et il a fallu se sauver vitement, au risque de se noyer dans la rivière. Vous voyez bien que vous n'êtes pas maître de ces mauvais esprits, et que vous aviez grand'peur de les voir revenir à leur méchante idée.

—Tout cela, parce qu'on vous avait vue fuir avec Tiennet, reprit le muletier. On a cru que vous étiez là en faute. Sans votre peur et votre défiance, vous n'auriez même pas été vue de mes compagnons; mais vous avez eu mauvaise idée de moi tous les deux, confessez-le?

—Je n'avais pas mauvaise idée de vous, dit Brulette.

—Et moi, si fait, dans ce moment-là, répondis-je. Je m'en confesse, ne voulant pas mentir.

—Ça vaut toujours mieux, reprit Huriel, et j'espère que tu en reviendras sur mon compte.

—C'est fait, lui dis-je. J'ai vu comme tu étais décidé, et maître de ta colère en même temps, et je reconnais qu'il vaut mieux savoir bien parler en commençant, que de finir par là; les coups viennent toujours assez tôt. Sans toi, je serais mort à cette heure, et toi aussi, pour me soutenir, ce qui eût été un grand mal pour Brulette. Or donc, nous en voilà dehors, grâce à toi, et je pense que nous devrions en être meilleurs amis tous les trois.

—À la bonne heure! répondit Huriel en me serrant la main. Voilà le bon côté du Berrichon: c'est son grand sens et son tranquille raisonnement. Êtes-vous donc Bourbonnaise, Brulette, que vous voilà si vive et si têtue?

Brulette consentit à mettre sa main dans la sienne, mais elle demeura soucieuse; et comme je pensais qu'elle avait froid, pour s'être beaucoup mouillée dans la rivière, nous la fîmes entrer dans une maison pour changer et se ravigoter d'un doigt de vin chaud. Le jour était venu, et les gens du pays paraissaient de bonne aide et de bon cœur.

Quand nous reprîmes notre voyage, le soleil était déjà chaud, et le pays, un peu élevé entre deux rivières, réjouissait la vue par son étendue, qui me rappelait nos plaines. Le dépit de Brulette était passé, car, en causant avec elle auprès du feu de ces Bourbonnais, je lui avais remontré qu'une honnête fille n'est point salie par des propos d'ivrognes, et que nulle femme ne serait nette si ces propos-là comptaient pour quelque chose. Le muletier nous avait quittés un moment, et quand il revint pour mettre Brulette en selle, elle ne se put tenir de crier d'étonnement. Il s'était lavé, rasé et habillé proprement, non pas si brave qu'elle l'avait vu une fois, mais aussi gentil de sa mine et assez bien couvert pour lui faire honneur.

Cependant, elle n'en fit ni compliment ni badinerie, et seulement le regardait beaucoup, comme pour refaire connaissance avec lui, quand il n'avait pas les yeux sur elle. Elle paraissait chagrinée de lui avoir été un peu rêche, mais ne savait plus comment revenir là-dessus, car il parlait d'autres sujets, nous donnant explication du pays Bourbonnais, où, depuis le passage de la rivière, nous étions entrés, me faisant connaître les cultures et usances, et raisonnant en homme qui n'est sot sur aucune chose.

Au bout de deux heures, sans autre fatigue ni encombre, toujours montant, nous étions arrivés à Mesples, qui est paroisse voisine de la forêt où nous devions trouver Joseph. Nous ne fîmes que traverser l'endroit, où Huriel fut beaucoup accosté de gens qui paraissaient lui porter bonne estime, et de jeunesses qui le suivaient de l'œil et s'étonnaient de la compagnie qu'il menait avec lui.

Nous n'étions cependant pas encore arrivés. C'était au fin fond du bois, ou, pour mieux dire, au plus haut, que nous devions gagner; car le bois de l'Alleu, qui se joint avec celui de Chambérat, remplit un plateau d'où descendent les sources de cinq ou six petites rivières ou ruisseaux, et formait alors un pays sauvage, entouré de landes désertes, ou peu s'en faut, d'où la vue s'étendait très au loin de tous les côtés; et de tous ces côtés-là, c'étaient autres forêts ou bruyères sans fin.

Nous n'étions cependant encore que dans le bas Bourbonnais, qui touche au plus haut du Berry, et il me fut dit par Huriel que le pays allait toujours grimpant jusqu'à l'Auvergne. Les bois étaient beaux, tout en futaies de chênes blancs, qui sont la plus belle espèce. Les ruisseaux, dont ces bois étaient coupés et ravinés en mille endroits, formaient des places plus humides, où poussaient des vergnes, des saules et des trembles, tous arbres grands et forts, dont n'approchent point ceux de notre pays. J'y vis aussi, pour la première fois, un arbre blanc de sa tige et superbe de son feuillage, qui ne pousse point chez nous, et qui s'appelle le hêtre. Je crois bien que c'est le roi des arbres après le chêne, et s'il est moins beau, on peut dire quasiment qu'il est plus joli. Ils étaient encore assez rares dans cette forêt, et Huriel me dit qu'ils n'étaient foisonnants que dans le mitant du pays Bourbonnais.

Je regardais toutes choses avec grand étonnement, m'attendant toujours à voir plus de raretés qu'il n'y en avait, et ne revenant pas de trouver que les arbres n'avaient pas la tête en bas et les racines en l'air, tant on s'inquiète de ce qui est éloigné et de ce qu'on n'a jamais vu. Quant à Brulette, soit qu'elle eût du goût naturel pour les endroits sauvages, soit qu'elle voulût consoler Huriel des reproches qui l'avaient affligé, elle admirait tout plus que de raison et faisait honneur et révérence aux moindres fleurettes du sentier.

Nous marchions depuis un bon bout de temps sans rencontrer âme qui vive, quand Huriel nous dit en nous montrant une éclaircie et un grand abatis:—Nous voilà aux coupes, et dans deux minutes, vous verrez notre ville et le château de mon père.

Il disait cela en riant, et pourtant nous cherchions encore des yeux quelque chose comme un bourg et des maisons, quand il ajouta, en nous montrant des huttes de terre et de feuillage qui ressemblaient plus à des terriers d'animaux qu'à des demeures d'humains:—Voilà nos palais d'été, nos maisons de plaisance. Restez ici, je cours en avant pour avertir Joseph.

Il partit au galop, regarda à l'entrée de toutes ces cabioles et revint nous dire, un peu inquiet, mais le cachant de son mieux:—Il n'y a personne, c'est bon signe; Joseph va bien; il aura accompagné mon père au travail. Attendez-moi encore; reposez-vous dans notre cabane, qui est la première ici devant vous; j'irai voir où est notre malade.

—Non, non, dit Brulette, nous irons avec vous!

—Avez-vous donc peur ici? Vous auriez tort; vous êtes sur le domaine des bûcheux, et ce ne sont pas, comme les muletiers, des suppôts du diable. Ce sont de braves gens de campagne comme ceux de chez vous, et là où règne mon père, vous n'avez rien à craindre.

—Je n'ai pas peur de votre monde, reprit Brulette, mais bien de ce que je ne vois pas Joset. Qui sait s'il n'est point mort et enseveli? Depuis un moment, l'idée m'en est venue, et j'en ai le sang figé.

Huriel devint pâle, comme si la même idée le gagnait; mais il n'y voulut pas donner attention.—Le bon Dieu ne l'aurait pas permis! dit-il; descendez, laissez là vos montures qui ne passeraient pas dans le fourré, et venez avec moi.

Il prit une petite sente qui menait à une autre coupe; mais là encore, nous ne vîmes ni Joseph ni autre personne.

—Vous pensez que ces bois sont déserts, nous dit Huriel, et cependant je vois, aux coupes fraîches, que les bûcheux y ont travaillé tout le matin; mais c'est l'heure où ils font un petit somme, et ils pourraient bien être couchés dans les bruyères sans que nous les vissions, à moins de marcher dessus. Mais écoutez! voilà qui me réjouit le cœur! c'est mon père qui cornemuse, je reconnais sa manière, et c'est signe que Joset ne va pas plus mal, car l'air n'est point triste, et je sais que mon père le serait si un malheur était arrivé.

Nous le suivîmes, et c'était véritablement une si belle musique, que Brulette, encore que pressée d'arriver, ne se pouvait tenir de s'arrêter par moments, comme charmée.

Et sans être aussi porté qu'elle à comprendre une pareille chose, je me sentais secoué aussi dans mes cinq sens de nature. À mesure que j'avançais, je croyais voir autrement, entendre autrement, respirer et marcher d'une manière qui m'était nouvelle. Les arbres me paraissaient plus beaux, aussi la terre et le ciel, et j'avais plein le cœur un contentement dont je n'aurais su dire la cause.

Et voilà qu'enfin, sur des roches, au long desquelles marmonnait un gentil ruisselet tout rempli de fleurs, nous vîmes Joset debout, d'un air triste, auprès d'un homme assis qui cornemusait pour le plaisir de ce pauvre malade. Le chien Parpluche était à côté d'eux et paraissait écouter aussi, comme eût fait une personne douée de connaissance.

Comme on ne faisait pas encore attention à nous, Brulette nous retint d'avancer, voulant bien regarder Joseph et prendre connaissance de son état par son air, avant de lui parler.

Joseph était blanc comme un linge et sec comme un bois mort, à quoi nous connûmes bien que le muletier ne nous avait point menti; mais ce qui nous reconsola un peu fut de voir qu'il avait grandi quasiment de toute la tête, ce que les gens qui le voyaient tous les jours pouvaient bien n'avoir pas remarqué, et nous expliquait, à nous autres, sa maladie par la fatigue de son croît. Et malgré qu'il avait les joues creusées et la bouche pâle, il était devenu tout à fait joli homme, ayant, malgré sa langueur, les yeux clairs et même vifs comme de l'eau courante, des cheveux fins, qui se séparaient, sur sa figure blême, en manière de bon Jésus, et toute une semblance d'ange du ciel, qui le différenciait d'un paysan autant qu'une fleur d'amandier se différencie d'une amande dans sa carcotte.

Mêmement ses mains étaient blanches comme celles d'une femme, pour ce que, depuis un temps, il n'avait point travaillé, et l'habillement bourbonnais, qu'il avait pris coutume de porter, le faisait ressortir plus dégagé et mieux construit, qu'autrefois ses blaudes de toile de chanvre et ses gros sabots.

Mais quand nous eûmes donné notre première attention à notre ami Joseph, force nous fut de regarder aussi le père d'Huriel, un homme comme j'en ai peu vu de pareils, croyez-moi, et qui, sans avoir étudié, avait une grande connaissance et un esprit qui n'eût point gâté un plus riche et mieux connu. Il était grand et fort homme, de belle prestance comme Huriel, mais plus gros et large d'épaules; sa tête était pesante et emmanchée de court comme celle d'un taureau. Sa figure n'était point jolie du tout, pour ce qu'il avait le nez plat, la bouche épaisse et les yeux ronds; mais ça n'en faisait pas moins une mine qu'on aimait à regarder, et qui, tant plus on la regardait, tant plus vous saisissait par un air de force, de commandement et de bonté. Ses gros yeux noirs brillaient comme deux éclairs dans sa tête, et sa grande bouche, quand elle riait, vous aurait fait revenir de la plus mauvaise mort.

Il avait, en ce moment-là, la tête couverte d'un mouchoir bleu, noué par derrière, et ne portait guère autre vêtement que son haut de chausse et sa chemise, avec un grand tablier de cuir, dont ses mains, usées au travail, ne différaient point pour la couleur et la dureté. Mêmement ses doigts écrasés ou entaillés par maints accidents où ils ne s'étaient point épargnés, semblaient des racines de buis toutes contournées de gros nœuds, et l'on eût dit qu'ils ne pouvaient plus faire service que de marteaux à casser la pierre. Et nonobstant, il les menait aussi subtilement sur le hautbois de sa musette que si ce fussent légers fuseaux ou menues pattes d'oisillons.

À côté de lui étaient couchées les carcasses de grands chênes fraîchement abattus et dépecés, emmi lesquels on voyait les instruments de son travail, sa cognée brillante comme un rasoir, son sciton pliant comme un jonc, et sa bouteille de terre, dont le vin entretenait ses forces.

À un moment, Joset, qui l'écoutait sans souffler, tant il y trouvait d'aise et de soulagement, vit son chien Parpluche venir vers nous pour nous caresser; il leva les yeux et nous vit arrêtés à dix pas de lui. De blême, il devint rouge comme le feu, mais ne bougea, car il crut d'abord que c'était la vision des personnes auxquelles la musique le faisait songer.

Brulette courut vers lui, les bras étendus: alors il fit entendre un cri et tomba, comme suffoqué, sur ses deux genoux, ce qui me fit grand'peur, car je n'avais point idée d'une amour si étrange, et je pensais que le saisissement lui donnait le coup de la mort.

Mais il en revint au plus vite, et se mit à remercier Brulette, et moi, ainsi qu'Huriel, dans des mots si amitieux et qui lui venaient si aisément, qu'on pouvait bien dire que ce n'était plus le même Joset qui, si longtemps, avait répondu Je ne sais pas, à toute chose qu'on lui pût dire.

Le père Bastien, ou plutôt le grand bûcheux, car on l'appelait toujours comme ça dans son pays, posa sa musette et, du temps que Brulette et Joset se parlaient, secoua ma main comme s'il m'eût connu de naissance.

—Voilà ton ami Tiennet? dit-il à son garçon. Eh bien, sa figure me revient et sa corporence aussi; car je gage que j'aurais peine à le tourer, et j'ai toujours vu que les hommes les plus forts étaient les plus doux. Je l'ai vu dans toi, mon Huriel, et dans moi-même qui me suis toujours senti en bonne disposition d'aimer mon prochain plutôt que de l'écraser. Or donc, Tiennet, sois le bienvenu dans nos forêts sauvages: tu n'y trouveras point du beau pain de pur froment et des salades de toutes sortes comme dans ton jardin; mais nous tâcherons de te régaler de bonne causerie et de franche amitié. Je vois que tu as accompagné la belle fille de Nohant, qui est comme la sœur et la petite mère à notre Joset. C'est bien fait à vous, car le courage lui manquait pour guérir; mais, à présent, je n'en serai plus en peine, et ce médecin-là me paraît bon.

Il disait ainsi, en regardant Joset, qui s'était assis sur ses talons aux pieds de Brulette et lui tenait la main en l'examinant de tous ses yeux, et la questionnant sur sa mère, sur le père Brulet, sur les voisins, les voisines et toute la paroissée.

Brulette, voyant que le grand bûcheux parlait d'elle, vint à lui, et lui fit excuse de ne l'avoir point salué en premier; mais lui, sans plus de façon, la prit par le corps et l'éleva sur la roche comme pour la voir d'entier, ainsi qu'une bonne sainte ou toute autre chose précieuse; et, la reposant à terre, il l'embrassa au front, disant à Joset qui rougissait autant que Brulette:—Tu me disais bien! c'est joli de tout en tout, et voilà, je pense, une pièce sans tache ni défaut. L'âme et le corps sont de la meilleure qualité qu'il y ait: ça se voit à travers les yeux. Et dis-moi donc, Huriel, je ne peux pas savoir, moi qui suis aveuglé sur mes enfants, si elle est plus jolie que ta sœur; mais il me semble qu'elle ne l'est pas moins, et que si elles étaient à moi toutes les deux, je ne saurais de laquelle me dire le plus fier. Voyons, Brulette, n'ayez point honte d'être belle, et n'en soyez pas vaine non plus. L'ouvrier qui façonne si bien les créatures de ce monde ne vous a pas consultée, et vous n'êtes pour rien dans son ouvrage; mais ce qu'il fait pour nous, on peut le gâter par folie ou sottise, et je vois, à votre air, que, loin de là, vous respectez ses dons en vous-même. Oui, oui, vous êtes une belle jeunesse, saine de cœur et droite d'esprit; je vous connais assez, puisque vous voilà ici, venant réconforter ce pauvre enfant qui vous appelait comme la terre appelle la pluie. Bien d'autres n'eussent pas fait comme vous, et, pour cela, je vous estime. Aussi, je vous demande vos amitiés pour moi, qui vous serai ici un père, et pour mes deux enfants, qui vous seront frère et sœur.

Brulette, qui avait eu gros sur le cœur le mauvais emportement envers elle des muletiers dans le bois de la Roche, fut si sensible à l'estime et aux compliments du grand bûcheux, qu'elle en eut des larmes prêtes à couler, et que, se jetant à son cou, elle ne sut lui répondre qu'en le baisant comme si ce fût son propre père.

—Voilà la meilleure réponse, dit-il, et j'en suis content. Or çà, mes enfants, l'heure du repos est passée pour moi, et je dois reprendre ma tâche. Si vous avez faim, voilà mon bissac et mes petites provisions. Huriel s'en ira tout à l'heure avertir sa sœur pour qu'elle vienne vous faire compagnie; et vous autres, mes Berrichons, vous deviserez avec Joseph, car vous en avez long à lui dire, j'imagine; mais vous ne vous écarterez point, sans lui, de mon han et du bruit de ma cognée, car vous ne connaissez point la forêt et pourriez vous y égarer.

Là-dessus, il se mit à débiter ses arbres, après avoir pendu sa musette à un de ceux qui étaient encore debout. Huriel mangea un morceau avec nous, et questionné sur sa sœur par Brulette:—Ma sœur Thérence, nous dit-il, est une bonne et gentille enfant d'environ votre âge. Je ne dirai pas, comme mon père, qu'elle peut soutenir la comparaison avec vous, mais, telle qu'elle est, elle se laisse regarder, et son humeur n'est pas des plus sottes. Elle a coutume de suivre mon père dans toutes ses stations, afin qu'il n'y manque de rien, car la vie d'un bûcheux, comme celle d'un muletier, est bien dure et bien triste quand il n'a pas de compagnie pour son cœur.

—Et où donc est-elle en ce moment-ci? demanda Brulette: ne pourrions-nous l'aller trouver?

—Elle est je ne sais pas où, répondit Huriel, et je m'étonne qu'elle ne nous ait point entendus venir, car elle n'a pas coutume de s'éloigner des loges. L'as-tu vue aujourd'hui, Joseph?

—Oui, dit-il, mais pas depuis le matin. Elle était un peu abattue et se plaignait du mal de tête.

—Elle n'est pourtant pas sujette à se plaindre de quelque chose! reprit Huriel. Or donc, excusez-moi, Brulette; je m'en vas vous la chercher au plus vite.


Douzième veillée.

Quand Huriel nous eut quittés, nous fîmes promenade et conversation avec Joseph; mais, pensant qu'il était content de m'avoir vu, et le serait encore plus de se trouver seul avec Brulette, je les laissai ensemble, sans faire semblant de rien, et m'en allai rejoindre le père Bastien pour m'occuper à le voir travailler.

C'était une chose plus réjouissante que vous ne sauriez croire, car, de ma vie, je n'ai vu travail de main d'homme dépêché d'une si rude et si gaillarde façon. Je pense bien qu'il eût pu faire, sans se gêner, l'œuvre de quatre des plus forts chrétiens en sa journée, et cela, toujours riant et causant quand il avait compagnie, ou chantant et sifflant quand il était seul. Il était d'un sang si chaud et si grouillant qu'il me donnait envie de l'aider, et que je regrettais de n'avoir rien à faire pour mon compte. Il m'apprit que, généralement, les fendeux et bûcheux étaient habitants voisins des bois où ils travaillaient, et que, quand leurs demeures en étaient tout proche, ils y venaient à la journée. D'autres, demeurant un peu plus loin, y venaient à la semaine, partant de chez eux le lundi avant le jour, pour y retourner à la nuit le samedi ensuivant. Quant à ceux qui descendaient comme lui du haut pays, ils s'engageaient pour trois mois, et leurs cabanes étaient plus grandes, mieux construites et mieux approvisionnées que celle des bûcheux à la semaine.

Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. Il y en avait aussi qui achetaient le droit de l'exploiter, de même qu'il y avait des muletiers qui en faisaient commerce pour leur compte; mais, généralement, ce dernier métier consistait à faire seulement des transports.

Dans les temps d'aujourd'hui, l'industrie des muletiers est en baisse et va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n'y a plus tant de ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service des mulets est le seul possible. Le nombre des forges et usines qui consomment encore du charbon de bois est bien mandré, et on ne voit que peu de ces ouvriers-là dans nos pays. Il y en a cependant encore qui vont dans les grands bois de Cheure en Berry, ainsi que des fendeux et bûcheux du Bourbonnais; mais, au temps dont je vous parle, et où les bois couvraient encore au moins la moitié de nos provinces, tous ces états étaient grandement recherchés et avantageux. Si bien qu'en une forêt, au temps de son exploitation, on trouvait toute une population de ces différents ordres, tant de l'endroit même que des endroits éloignés, qui avaient chacun leurs coutumes, leurs confréries, et, autant que possible, vivaient en bon accord les uns vis-à-vis des autres.

Le père Bastien me raconta, et je le vis plus tard moi-même, que tous les hommes adonnés au travail des bois s'habituaient si bien à cette vie changeante et difficile, qu'ils avaient comme le mal du pays quand il leur fallait vivre en la plaine. Et tant qu'à lui, il aimait les bois comme s'il eût été loup ou renard, encore qu'il fût le meilleur chrétien et le plus divertissant compagnon qui se pût trouver.

Cependant il ne se moqua point, comme avait fait Huriel, de ma préférence pour mon pays.—Tous les pays sont beaux, disait-il, du moment qu'ils sont nôtres, et il est bon que chacun fasse estime particulière de celui qui le nourrit. C'est une grâce du bon Dieu sans laquelle les endroits tristes et pauvres seraient laissés à l'abandon. J'ai ouï dire à des gens qui ont voyagé au loin, qu'il y avait des terres sous le ciel que la neige ou la glace couvraient quasiment toute l'année, et d'autres où le feu sortait des montagnes et ravageait tout. Et cependant, toujours on bâtissait de belles maisons sur ces montagnes endiablées, toujours on creusait des trous pour vivre sous ces glaces. On y aime, on s'y marie, on y danse, on y chante, on y dort, on y élève des enfants tout comme chez nous. Ne méprisons donc la famille et le logement de personne. La taupe aime sa noire caverne, comme l'oiseau aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous vouliez lui faire entendre qu'il y a des rois mieux logés qu'elle en leurs palais.

La journée s'avança sans que je visse revenir Huriel avec sa sœur Thérence. Le père Bastien s'en étonnait un peu, mais ne s'en inquiétait point. Plusieurs fois, je me rapprochai de Brulette et de Joset, qui ne se tenaient pas loin de là; mais, les voyant causer toujours et ne point donner attention à mon approche, je m'en allai seul de mon côté, ne sachant trop comment avaler le temps. J'étais, avant toutes choses, moi aussi, le vrai ami de cette chère fille. Dix fois par jour, je m'en sentais amoureux, dix fois par jour je m'en sentais guéri, et, le plus souvent, je n'y prétendais plus assez pour m'en chagriner. Je n'avais jamais été bien jaloux de Joseph, avant le moment où le muletier nous avait appris le grand feu qui consumait ce jeune homme; et, depuis ce moment-là, chose étrange! je ne l'étais plus du tout. Plus Brulette marquait de compassion pour lui, plus il me semblait reconnaître qu'elle s'y portait par devoir d'amitié seulement. Et cela me chagrinait au lieu de me réjouir. N'ayant point d'espérance pour moi, je souhaitais au moins conserver le voisinage et la compagnie d'une personne qui mettait tout en aise autour d'elle, et je me disais aussi que si quelqu'un méritait sa préférence, c'était ce jeune gars qui l'avait toujours aimée, et qui, sans doute, ne saurait jamais se faire aimer d'aucune autre.

Je m'étonnais même que ce ne fût pas là l'idée cachée de Brulette, surtout voyant comme Joset, au milieu de sa maladie, était devenu gentil, savant et parleur agréable. Certainement il devait son changement à la compagnie du grand bûcheux et de son fils, mais il y avait mis un grand vouloir, et elle devait lui en savoir gré. Pourtant Brulette ne paraissait pas voir ce changement, et il me semblait qu'en voyage, elle avait bien plus pris garde au muletier Huriel qu'elle n'avait encore fait à personne autre. Voilà l'idée qui m'angoissait à chaque moment davantage; car si sa fantaisie se tournait sur cet étranger, deux grosses peines m'attendaient: la première, c'est que notre pauvre Joset en mourrait de chagrin; la seconde, que notre belle Brulette quitterait le pays de chez nous, et que je n'aurais plus ni sa vue, ni sa causerie.

J'en étais là de mon raisonnement, quand je vis revenir Huriel, menant avec lui une fille si belle que Brulette n'en approchait point. Elle était grande, mince, large d'épaules et dégagée, comme son frère, dans tous ses mouvements. Naturellement brune, mais vivant toujours à l'ombre des bois, elle était plutôt pâle que blanche; mais cette sorte de blancheur-là charmait les yeux, en même temps qu'elle les étonnait, et tous les traits de sa figure étaient sans défaut. Je fus bien un peu choqué de son petit chapeau de paille retroussé en arrière comme la queue d'un bateau; mais il en sortait un chignon de cheveux si merveilleux de noirceur et quantité, qu'on s'accoutumait bientôt à le regarder. Ce que je remarquai dès le premier moment, c'est qu'elle n'était pas souriante et gracieuse comme Brulette. Elle ne cherchait point à se rendre plus jolie qu'elle ne l'était, et son apparence était d'un caractère plus décidé, plus chaud dans la volonté, et plus froid dans les manières.

Comme je me trouvais assis contre une corde de bois coupé, ils ne me voyaient point, et, au moment qu'ils s'arrêtèrent près de moi à la fourche d'une sente, ils se parlèrent comme gens qui sont seuls.

—Je n'irai point, disait la belle Thérence d'une voix affermie. Je vas aux cabanes tout préparer pour leur souper et leur couchée; c'est tout ce que je veux faire pour le moment.

—Et tu ne leur parleras point? Tu vas leur montrer ta mauvaise humeur? disait Huriel qui paraissait surpris.

—Je n'ai point de mauvaise humeur, répondit la jeune fille; et d'ailleurs, si j'en ai, je ne suis pas forcée de la montrer.

—Tu la montres pourtant, puisque tu ne veux point aller prévenir cette jeunesse qui doit commencer à s'ennuyer de la compagnie des hommes, et qui serait aise, je le parie, de se trouver avec une autre jeune fille.

—Elle ne doit point s'ennuyer, reprit Thérence, à moins qu'elle n'ait un mauvais cœur: mais je ne suis point chargée de l'amuser; je la servirai et l'assisterai, voilà tout ce qui est de mon devoir.

—Mais elle t'attend; qu'est-ce que je vas lui dire?

—Dis-lui ce que tu voudras: je n'ai pas à lui rendre compte de moi.

Là-dessus la fille du bûcheux s'enfonça dans la sente, et Huriel resta un moment songeur, comme un homme qui cherche à deviner quelque chose.

Il passa son chemin, mais moi, je restai là où j'étais, planté comme une pierre. Il s'était fait en moi comme un rêve surprenant à la première vue de Thérence; je m'étais dit: Voilà une figure qui m'est connue; à qui est-ce qu'elle ressemble donc?

Et puis, à mesure que je l'avais regardée, tandis qu'elle parlait, j'avais trouvé qu'elle me rappelait la petite fille de la charrette embourbée qui m'avait fait rêvasser tout un soir et qui pouvait bien être cause que Brulette, me trouvant trop simple dans mon goût, avait détourné de moi son idée. Enfin, lorsqu'elle passa tout près de moi en s'en allant, encore que son air de dépit fût bien contraire à la figure douce et tranquille dont j'avais gardé souvenance, j'observai le signe noir qu'elle avait au coin de la bouche, et m'assurai par là que c'était bien la fille des bois que j'avais portée à mon cou, et qui m'avait embrassé d'aussi bon cœur en ce temps-là qu'elle paraissait mal disposée maintenant à me recevoir.

Je demeurai longtemps dans les réflexions qui me venaient sur une pareille rencontre; mais enfin la musette du grand bûcheux, qui sonnait une manière de fanfare, me fit observer que le soleil était tout justement couché.

Je n'eus point de peine à retrouver le chemin des loges, car c'est comme cela qu'on appelle les cabioles des ouvriers forestiers.

Celle des Huriel était la plus grande et la mieux construite, formant deux chambres, dont une pour Thérence. Au-devant régnait une façon de hangar, tuile en verts balais, qui servait à l'abriter beaucoup du vent et de la pluie; des planches de sciage, posées sur des souches, formaient une table dressée à l'occasion.

Pour l'ordinaire, la famille Huriel ne vivait que de pain et de fromage, avec quelques viandes salées, une fois le jour. Ce n'était point avarice ni misère, mais habitude de simplicité, ces gens des bois trouvant inutiles et ennuyeux notre besoin de manger chaud et d'employer les femmes à cuisiner depuis le matin jusqu'au soir.

Cependant, comptant sur l'arrivée de la mère à Joseph, ou sur celle du père Brulet, Thérence avait souhaité leur donner leurs aises, et, dès la veille, s'était approvisionnée à Mesples. Elle venait d'allumer le feu sur la clairière et avait convié ses voisines à l'aider. C'étaient deux femmes de bûcheux, une vieille et une laide. Il n'y en avait pas plus dans la forêt, ces gens n'ayant ni la coutume ni le moyen de se faire suivre aux bois, de leurs familles.

Les loges voisines, au nombre de six, renfermaient une douzaine d'hommes, qui commençaient à se rassembler sur un tas de fagots pour souper en compagnie les uns des autres, de leur pauvre morceau de lard et de leur pain de seigle; mais le grand bûcheux, allant à eux, devant que de rentrer chez lui poser ses outils et son tablier, leur dit avec son air de brave homme:—Mes frères, j'ai aujourd'hui compagnie d'étrangers que je ne veux point faire pâtir de nos coutumes; mais il ne sera pas dit qu'on mangera le rôti et boira le vin de Sancerre à la loge du grand bûcheux sans que tous ses amis y aient part. Venez, je veux vous mettre en bonne connaissance avec mes hôtes, et ceux de vous qui me refuseront me feront de la peine.

Personne ne refusa, et nous nous trouvâmes rassemblés une vingtaine, je ne peux pas dire autour de la table, puisque ce monde-là ne tient point à ses aises, mais assis, qui sur une pierre, qui sur l'herbage, l'un couché de son long sur des copeaux, l'autre juché sur un arbre tordu, et tous plus ressemblants, sans comparaison du saint baptême, à un troupeau de sangliers qu'à une compagnie de chrétiens.

Cependant la belle Thérence, allant et venant, ne paraissait pas encore vouloir nous donner attention, lorsque son père, qui l'avait appelée sans qu'elle eût fait mine d'entendre, l'accrocha au passage, et, l'amenant malgré elle, nous la présenta.—Pardonnez-lui, mes amis, nous dit-il; c'est une enfant sauvage, née et élevée au fond des bois. Elle a honte, mais elle en reviendra, et je vous demande, Brulette, de l'encourager, car elle gagne à être connue.

Là-dessus, Brulette, qui n'était embarrassée ni mal disposée, ouvrit ses deux bras et les jeta au cou de Thérence, laquelle, n'osant se défendre, mais ne sachant se livrer, resta ferme à la voir venir, et releva seulement sa tête et son regard jusqu'alors fiché en terre. En cette position, se voyant de près l'une l'autre, les yeux dans les yeux, et quasi joue contre joue, elles me firent penser de deux jeunes taures, l'une desquelles avance le front pour folâtrer, tandis que l'autre, défiante et déjà malicieuse de son encornure, l'attend pour la heurter traîtreusement.

Mais Thérence parut tout à coup gagnée par le regard doux de Brulette, et, retirant sa figure, elle la laissa tomber sur l'épaule de cette belle, pour cacher des pleurs qui lui remplirent les yeux.

—Ma foi, dit le père Bastien en raillant et caressant sa fille, voilà ce qui s'appelle être farouche. Je n'aurais jamais cru que la honte des fillettes pût aller jusqu'aux larmes. Mais, comprenez quelque chose aux enfants, si vous pouvez! Allons, Brulette, vous me paraissez plus raisonnable; suivez-la, et ne la lâchez qu'elle ne vous ait parlé: il n'y a que le premier mot qui coûte.

—À la bonne heure, dit Brulette, je l'aiderai, et, au premier mot de commandement qu'elle me voudra dire, je lui obéirai si bien, qu'elle me pardonnera de lui avoir fait peur.

Et tandis qu'elles s'en allaient ensemble, le grand bûcheux me dit:—Voyez un peu ce que c'est que les femmes! La moins coquette (et ma Thérence est de celles-là) ne se peut trouver en face d'une rivale en beauté, sans être, ou échauffée de dépit, ou glacée de peur. Les plus belles étoiles font bon ménage côte à côte dans le ciel; mais, de deux filles de la mère Ève, il y en a toujours une au moins qui est gênée par la comparaison qu'on peut lui faire de l'autre.

—Je pense, mon père, dit Huriel, que vous ne rendez point justice à Thérence pour le moment. Elle n'est ni honteuse ni envieuse. Et il ajouta en baissant la voix:—Je crois que je sais ce qui la chagrine, mais le mieux sera de n'y pas faire attention.

On apporta de la viande grillée, des champignons jaunes très-beaux, dont je ne pus me décider à goûter, encore que je visse tout ce monde en manger sans crainte; des œufs fricassés avec diverses sortes d'herbes fortes, des galetons de blé noir, et des fromages de Chambérat, renommés en tout le pays. Tous les assistants firent bombance, mais d'une manière bien différente de la nôtre. Au lieu de prendre leur temps et de ruminer chaque morceau, ils avalaient quatre à quatre comme gens affamés, ce qui, chez nous, n'eût point paru convenable, et ils n'attendirent point d'être repus pour chanter et danser au beau milieu du festin.

Ces gens, d'un sang moins rassis que le nôtre, semblaient ne pouvoir tenir en place. Ils ne patientaient point le temps qu'on leur fît offre de quelque plat. Ils apportaient leur pain pour recevoir le fricot dessus, refusaient les assiettes, et retournaient se percher ou se coucher; d'aucuns aussi mangeaient debout, d'autres en causant et gesticulant, chacun racontant son histoire ou disant sa chansonnette. C'était comme abeilles bourdonnant autour de la ruche: j'en étais étourdi et ne me sentais pas festiner.

Malgré que le vin fût bon et que le grand bûcheux ne l'épargnât point, personne n'en prit plus qu'il ne fallait, chacun étant à sa tâche et ne voulant point se mettre à bas pour le travail du lendemain. Aussi la fête dura peu; et, bien qu'au milieu elle parût vouloir être folle, elle finit de bonne heure et tranquillement. Le bûcheux reçut grands compliments pour ses honnêtetés, et l'on voyait bien qu'il avait commandement naturel sur toute la bande, non point seulement par son moyen, mais aussi par son bon cœur et sa bonne tête.

On nous fit beaucoup d'avances d'amitié et d'offres de service, et je dois reconnaître que ces gens étaient plus ouverts et plus prévenants que ceux de chez nous. J'observai qu'Huriel les amenait, l'un après l'autre, auprès de Brulette, les lui présentant par leurs noms, et leur enjoignant de la regarder ni plus ni moins que comme sa sœur, d'où elle reçut tant de révérences et de politesses, qu'elle n'avait jamais été si bien fêtée dans notre village.