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Les maîtres sonneurs

Chapter 20: Quatorzième veillée.
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About This Book

An elderly peasant narrator reconstructs his youth through a sequence of evening tales that preserve the voice and rhythms of village speech. The narrative unfolds in episodic recollections of courtship, household arrangements, games, work, and local customs observed during communal veillées, sketching a cast of neighbors and acquaintances. By retaining colloquial expression and framing events as oral memory, the account examines how rural lives are shaped by tradition, social bonds, and everyday labor while reflecting on the limits of translating popular thought into refined literary language.

Quand l'heure de dormir fut venue, le grand bûcheux m'offrit de partager sa chambre. Joset avait sa loge voisine de la nôtre, mais elle était plus petite et nous aurions pu y être gênés. Je suivis donc mon hôte, d'autant plus volontiers que j'étais enchargé de veiller de près sur Brulette; mais je vis, en entrant dans la loge, qu'elle ne courait aucun risque, car elle devait partager la couche de la belle Thérence, et le muletier, fidèle à ses habitudes, s'était déjà couché dehors en travers de la porte, si bien que ni loup ni voleur n'en eût pu approcher.

En jetant un coup d'œil sur la chambrette où les deux filles se retiraient, je vis qu'il s'y trouvait un lit et quelques meubles très-propres; Huriel, grâce à ses mulets, pouvait transporter facilement et sans dépense, d'un lieu à l'autre, le petit ménage de sa sœur; mais celui de son père ne devait pas lui donner grand embarras, car il se composait d'un tas de fougères sèches avec une couverture. Encore le grand bûcheux trouvait-il que c'était de trop et que, pour bien faire, il eût dû coucher à l'étoilée comme son fils.

J'étais assez las pour me passer de mon lit, et je dormis d'un bon somme jusqu'au jour. Je pensai que Brulette en avait fait autant, car je ne l'entendis remuer non plus qu'une petite pierre, derrière la cloison de planches qui nous séparait.

Quand je me levai, le bûcheux et son garçon étaient debout et se consultaient ensemble.

—Nous parlions de toi, me dit le père, et comme il faut que nous allions au travail, je désire que l'affaire dont nous causons soit décidée. Brulette, à qui j'ai remontré que Joseph avait besoin de sa compagnie pour quelque temps, et qui m'a dit avoir la volonté de lui en donner le plus possible, s'est engagée pour la huitaine tout au moins; mais elle n'a pu s'engager pour toi et nous a priés de t'y décider. C'est ce que nous ferons, j'espère, en te disant que nous en serons contents, que tu ne nous pèses point, et que nous te prions d'agir avec nous comme nous ferions avec toi, si besoin était.

Cela dit d'un air de vérité et d'amitié me commandait de m'engager; et, de fait, ne pouvant abandonner Brulette chez des étrangers, encore qu'une huitaine me parût bien longue, j'étais obligé de me ranger à son vouloir et à l'intérêt de Joseph.

—Je t'en remercie, mon bon Tiennet, me dit Brulette, sortant de la chambre de Thérence, et j'en remercie les braves gens qui nous font si bonne réception; mais si je reste, c'est à la condition qu'on ne fera point ici de dépense pour nous, et que nous serons libres tous les deux de vivre à nos frais comme nous l'entendrons.

—Il en sera ce que vous voudrez, dit Huriel, car si la crainte de nous être à charge doit vous faire partir plus vite, nous aimons mieux renoncer au plaisir de vous servir. Mais souvenez-vous seulement d'une chose, c'est que mon père gagne de l'argent et moi aussi, et que nous ne connaissons pas de plus grand contentement tous les deux que d'obliger nos amis et de leur faire honneur.

Il me sembla qu'Huriel faisait en toute occasion sonner un peu ses écus, comme pour dire: «Je suis un bon parti.» Cependant il agit tout aussitôt comme un homme qui se met de côté, car il nous annonça qu'il allait nous quitter.

Sur ce mot-là, Brulette eut un petit frisson que seul je vis, et qu'elle surmonta aussitôt pour lui demander, sans trop paraître s'en soucier, où il allait et pour combien de temps.

—Je m'en vas travailler au bois de la Roche, nous dit-il. Je serai assez près de vous pour revenir vous voir si vous avez besoin de moi; Tiennet sait le chemin. Je vas de ce pas, d'abord, dans la lande de la Croze chercher mes bêtes et mes équipages, et, en repassant, je vous dirai adieu.

Là-dessus il partit, et le grand bûcheux, enjoignant à sa fille d'avoir grand soin et grand égard pour nous, s'en alla, de son côté, à son ouvrage.

Nous voilà donc restés, Brulette et moi, en compagnie de la belle Thérence, laquelle, tout en nous servant aussi activement que si elle eût été à nos gages, ne paraissait pas vouloir nous faire grande fête, et répondait par oui et par non à tout ce que nous inventions de lui dire. Si bien que cette indifférence rebuta Brulette, qui me dit, dans un moment où nous étions seuls:—Il me semble, Tiennet, que nous déplaisons beaucoup à cette fille; elle m'a fait place dans son lit, cette nuit, comme une personne qui serait forcée d'y recevoir un hérisson. Elle s'est jetée dans la ruelle, le nez contre la cloison, et sauf qu'elle m'a demandé si je voulais plus ou moins de couverture, elle ne m'a pas voulu dire un mot. J'étais si lasse que j'aurais volontiers dormi tout de suite, et même, voyant qu'elle en faisait semblant pour se dispenser de me parler, j'ai fait semblant aussi; mais, de longtemps, je n'ai pu fermer l'œil, car j'entendais qu'elle s'étouffait de pleurer. Si tu veux m'en croire, nous ne la gênerons pas plus longtemps, nous chercherons quelques loges vacantes dans une autre partie de la forêt, et, s'il n'y en a pas, je m'arrangerai avec la vieille femme que j'ai vue hier par ici, pour qu'elle envoie son mari chez un voisin et partage son logis avec moi. Si ce n'est qu'un lit d'herbages, je m'en contenterai; c'est payer trop cher un matelas et un coussin que d'y être reçu avec des larmes. Quant à nos repas, je compte que, dès aujourd'hui, tu iras à Mesples acheter ce qu'il nous faut, et je me charge de notre cuisine.

—C'est très-bien, Brulette, lui répondis-je, et je ferai tout ce que vous voudrez. Cherchons un logement pour vous, et ne vous inquiétez pas de moi. Je ne suis pas plus de sel que ce muletier qui a dormi dehors sous le travers de votre porte. Ainsi ferai-je pour vous de bon cœur, sans craindre de fondre à la rosée. Cependant, écoutez-moi: si nous quittons comme ça la loge et la table du grand bûcheux, il nous croira fâchés, et comme il nous a trop bien traités pour avoir à se reprocher quelque chose, il verra aisément que c'est sa fille qui nous rebute. Il l'en grondera peut-être, et voyons si la chose sera méritée. Vous dites que cette jeunesse a été très-honnête, voire soumise envers vous. Or donc, si elle a quelque peine cachée, avons-nous le droit de blâmer sa tristesse et son silence? Ne vaudrait-il pas mieux ne faire semblant de rien, la laisser libre tout le jour d'aller voir ou de recevoir son galant, si elle en a un, et, quant à nous, faire société avec Joset, pour qui seul nous sommes venus ici? Ne craignez-vous point aussi qu'en nous voyant chercher tous deux un autre logement, on ne se fourre dans l'idée que nous avons quelque mauvais motif pour nous mettre à part?

—Tu as raison, Tiennet, me dit Brulette. Eh bien, je patienterai avec cette grande rechigneuse et la verrai venir.


Treizième veillée.

La belle Thérence ayant tout préparé pour notre déjeuner, et voyant monter le soleil, demanda à Brulette si elle avait songé à réveiller Joseph. C'est l'heure, lui dit-elle, et il est fâché quand je le laisse dormir trop tard, parce que la nuit d'après il a peine à se reprendre.

—Si c'est vous qui avez coutume de l'appeler, ma mignonne, répondit Brulette, faites-le donc: je ne connais point son habitude.

—Non, non, reprit Thérence d'un ton sec: c'est votre affaire de le soigner à présent, puisque vous êtes venue pour ça. Je peux, à cette heure, m'en reposer et vous en laisser la charge.

—Pauvre Joset! ne put s'empêcher de dire notre Brulette. Je vois qu'il est d'un grand embarras pour vous et qu'il ferait mieux de s'en revenir avec nous dans son pays!

Thérence tourna le dos sans répondre, et je dis à Brulette:—Allons tous deux l'appeler. Je gage qu'il sera content d'entendre ta voix la première.

La loge de Joset touchait quasiment celle du grand bûcheux. Sitôt qu'il entendit la voix de Brulette, il vint tout courant regarder à travers la porte et lui dit:—Ah! je craignais de rêver, Brulette! c'est donc bien vrai que tu es là?

Quand il fut assis sur les souches entre nous deux, il nous dit que, pour la première fois depuis longtemps, il avait dormi tout d'une lampée, et cela était connaissable à son visage, qui valait déjà dix sous de plus que celui de la veille. Thérence lui apporta, dans une écuelle, un bouillon de poule, et il voulait le donner à Brulette, qui s'en défendit d'autant mieux que les yeux noirs de la fille des bois semblaient remplis de colère, à cause de l'offre qui lui en était faite.

Brulette, qui était trop fine pour vouloir donner prise à son dépit, refusa, disant qu'elle n'aimait point le bouillon et que ce serait grand dommage d'en avoir laissé le mal à l'infirmière pour n'en retirer ni le profit ni le plaisir; et même, elle ajouta avec douceur:—Je vois, mon gars, que tu es soigné comme un gros bourgeois, et que ces braves gens n'épargnent rien pour te réconforter le corps.

—Oui, dit Joset, prenant la main de Thérence et la joignant, dans les siennes, à celle de Brulette; j'ai causé de la dépense à mon maître (il appelait toujours comme ça le grand bûcheux à cause qu'il lui enseignait à musiquer) et de la fatigue à cette pauvre sœur que vous voyez là. Sache, Brulette, qu'après toi, j'ai trouvé un ange sur la terre. Comme tu m'as assisté l'esprit et consolé le cœur quand j'étais un enfant ébervigé et quasi propre à rien, elle a soigné mon pauvre corps en détresse quand je suis tombé ici en misère de fièvre. Les secours qu'elle m'a donnés, jamais je ne pourrai l'en remercier comme je le dois; mais je peux dire une chose: c'est qu'il n'y en a pas une troisième comme vous deux, et qu'au jour des récompenses, le bon Dieu gardera au ciel ses deux plus belles couronnes pour Catherine Brulet, la rose du Berry, et pour Thérence Huriel, la blanche épine des bois.

Il sembla que ce doux parler de Joseph mît du baume dans le sang de Thérence, car elle ne refusa plus de s'asseoir pour manger avec nous, et Joseph était entre ces deux belles filles, tandis que moi, profitant du sans-gêne que j'avais vu dans la manière du pays, je me dérangeais tout en mangeant, pour être tantôt près de l'une et tantôt près de l'autre.

Je faisais de mon mieux pour contenter la fille des bois par mes prévenances, et je tenais à honneur de lui montrer que les Berrichons ne sont pas des ours. Elle répondait très-doucement à mes honnêtetés; mais il ne me fut point possible de la faire sourire ni lever les yeux sur moi en me répondant. Elle me paraissait avoir l'humeur bizarre, prompte au dépit, et remplie de défiance. Et cependant, quand elle était tranquille, elle avait quelque chose de si bon dans l'air et dans la voix, qu'on ne pouvait prendre d'elle une mauvaise idée; mais ni dans ses bons moments, ni dans les autres, je n'osai lui demander si elle se ressouvenait que je l'eusse portée en mes bras et qu'elle m'en eût payé d'une accolade. Je m'étais bien assuré que c'était elle, car son père, à qui j'en avais déjà parlé, n'avait point oublié la chose et prétendait avoir comme réconnu ma figure sans savoir pourquoi.

Tout en déjeunant, Brulette, comme elle m'en fît part ensuite, commençait à avoir une autre doutance de la vérité. C'est pourquoi elle se mit en tête d'observer et de feindre pour en savoir plus long.

—Or ça, dit-elle, vais-je rester tout ce jour les bras croisés? Sans être une grosse ouvrière, je n'ai pas coutume de dire mon chapelet d'un repas à l'autre, et je vous prie, Thérence, de me montrer quelque ouvrage où je puisse vous aider. Si vous souhaitez courir, je garderai la loge et y ferai ce que vous me commanderez; mais si vous restez, je resterai aussi, à condition que vous m'occuperez pour votre service.

—Je n'ai besoin d'aucune aide, répondit Thérence, et vous, vous n'avez besoin d'aucun ouvrage pour vous désennuyer.

—Pourquoi donc cela, ma mignonne?

—Parce que vous êtes avec votre ami, et, comme je pourrais être de trop dans toutes les choses que vous avez à vous dire, je sortirai si vous souhaitez rester, je resterai si vous souhaitez sortir.

—Cela ne ferait ni le compte de Joset ni le mien, dit Brulette avec un peu de malice. Je n'ai point de secrets à lui dire, et tout ce que nous avions à nous raconter, nous y avons donné la journée d'hier. À cette heure, le contentement que nous avons d'être ensemble ne peut que s'augmenter de votre compagnie, et nous vous la demandons, à moins que vous n'en ayez une meilleure à nous préférer.

Thérence resta indécise, et la manière dont elle regarda Joseph fit voir à Brulette que sa fierté souffrait de la crainte d'être importune. Sur quoi, Brulette dit à Joseph:—Aide-moi donc à la retenir! Est-ce que tu n'en seras pas content? Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que nous étions tes deux anges gardiens? Et ne veux-tu pas qu'ils travaillent ensemble à ton salut?

—Tu as raison, Brulette, dit Joseph. Entre vos deux bons cœurs, je dois guérir plus vite, et si vous vous mettez deux à vouloir bien m'aimer, il me semble que chacune de vous m'en aimera davantage, comme quand on se met à la tâche avec un bon compagnon, qui vous donne de sa force pour redoubler la vôtre.

—Est-ce donc moi, dit Thérence, qui serai le bon compagnon dont votre payse a besoin? Allons, soit! Je vas prendre mon ouvrage, et je travaillerai ici.

Elle alla quérir du linge taillé en chemise, et se mit à le coudre. Brulette voulut l'aider, et, comme elle s'y refusait:—Alors, dit-elle à Joseph, donne-moi tes hardes à raccommoder; elles doivent avoir besoin de moi, car il y a longtemps que je ne m'en suis pas mêlée.

Thérence la laissa examiner le trousseau de Joseph; mais il ne s'y trouva pas un seul point à faire, ni seulement un bouton à coudre, tant on y avait bien veillé; et Brulette parla d'acheter du linge à Mesples le lendemain, pour lui faire des chemises neuves. Mais il se trouva que celles que Thérence cousait en ce moment étaient destinées à Joseph, et qu'elle voulait les finir seule, comme elle les avait commencées.

Les soupçons venant de plus en plus à Brulette, elle fit semblance d'insister là-dessus, et Joseph même fut obligé d'y dire son mot, à savoir que Brulette s'ennuyait à ne rien faire. Alors Thérence jeta son ouvrage avec colère, disant à Brulette:—Finissez-les donc toute seule; je ne m'en mêle plus! Et elle s'en alla bouder en la maison.

—Joset, dit alors Brulette, cette fille-la n'est ni capricieuse ni folle, comme je me le suis imaginé; elle est amoureuse de toi!

Joseph eut un si grand saisissement, que Brulette vit bien qu'elle avait parlé trop vite. Elle ne s'imaginait point encore combien un homme malade dans son corps, par suite du mal de son esprit, est faible et craintif devant la réflexion.

—Que me dis-tu là! s'écria-t-il, et quel nouveau malheur serait donc tombé sur moi?

—Pourquoi serait-ce donc un malheur?

—Tu me le demandes, Brulette? Est-ce que tu crois qu'il dépendrait de moi de lui rendre ses sentiments?

—Eh bien, dit Brulette, tâchant de l'apaiser, elle s'en guérirait!

—Je ne sais pas si on guérit de l'amour, répondit Joseph; mais moi, si j'avais fait, par ignorance et par manque de précaution, le malheur de la fille au grand bûcheux, de la sœur d'Huriel, de la vierge des bois, qui a tant prié pour moi et veillé à ma vie, je serais si coupable, que je ne pourrais me le pardonner.

—L'idée ne t'est donc jamais venue que son amitié pouvait se changer en amour?

—Non, Brulette, jamais!

—C'est singulier, Joset!

—Pourquoi ça? N'étais-je point accoutumé, dès mon enfance, à être plaint pour ma bêtise et secouru dans ma faiblesse? Est-ce que l'amitié que tu m'as toujours marquée, Brulette, m'a jamais rendu vaniteux au point de croire... Ici Joseph devint rouge comme le feu, et ne put dire un mot de plus.

—Tu as raison, lui répondit Brulette, qui était prudente et avisée autant que Thérence était prompte et sensible. On peut beaucoup se tromper sur les sentiments qu'on donne ou qu'on reçoit. J'ai eu une folle idée sur cette fille, et puisque tu ne la partages point, c'est qu'elle n'est point fondée. Thérence doit être, comme je le suis encore, ignorante de ce qu'on appelle la vraie amour, en attendant que le bon Dieu lui commande de vivre pour celui qu'il lui aura choisi.

—N'importe, dit Joseph, je veux et je dois quitter ce pays.

—Nous sommes venus pour te ramener, lui dis-je, aussitôt que tu t'en sentiras la force.

Contre mon attente, il rejeta vivement cette idée.—Non, non, dit-il, je n'ai qu'une force, c'est ma volonté d'être grand musicien, pour retirer ma mère avec moi et vivre honoré et recherché dans mon pays. Si je quitte celui-ci, j'irai dans le haut Bourbonnais jusqu'à ce que je sois reçu maître sonneur.

Nous n'osâmes point lui dire qu'il ne nous semblait pas devoir jouir jamais de bons poumons.

Brulette lui parla d'autre chose, et moi, très-occupé de la découverte qu'elle venait de me faire faire sur Thérence, porté, je ne sais pourquoi, à m'inquiéter d'elle, que je venais de voir sortir de sa loge et s'enfoncer dans le bois, je me mis à marcher du côté qu'elle avait pris, allant comme à l'aventure, mais curieux et même envieux de la rencontrer.

Je ne fus pas longtemps sans entendre des soupirs étouffés qui me firent connaître où elle s'était retirée. Ne me sentant plus honteux avec elle, du moment que je ne pouvais rien prétendre dans son chagrin, je m'approchai et lui parlai résolument:

—Belle Thérence, lui dis-je, voyant qu'elle ne pleurait point et seulement tremblait et suffoquait comme d'une colère rentrée, je pense que nous sommes cause, ma cousine et moi, de l'ennui que vous avez. Nos figures vous choquent, et surtout celle de Brulette, car je n'estime pas la mienne mériter tant d'attention. Nous parlions de vous ce matin, et justement je l'ai empêchée de s'en aller de votre loge, où elle pensait bien vous être à charge. Or parlez-moi franchement, et nous nous retirerons ailleurs; car si vous avez mauvaise opinion de nous, nous n'en sommes pas moins bien intentionnés pour vous et craintifs de vous occasionner du déplaisir.

La fière Thérence parut comme outrée de ma franchise, et, se levant de l'endroit où je m'étais assis auprès d'elle:—Votre cousine veut s'en aller? dit-elle d'un air de menace,-elle veut me faire honte? Non! elle ne le fera point!... ou bien...

—Ou bien quoi? lui dis-je, déterminé de la confesser.

—Ou bien je quitterai les bois, et mon père, et ma famille, et je m'en irai mourir seule en quelque désert!

Elle parlait comme dans la fièvre, avec l'œil si sombre et la figure si pâle, qu'elle me fit peur.—Thérence, lui dis-je en lui prenant très-honnêtement la main et en la forçant à se rasseoir, ou vous êtes née injuste, ou vous avez des raisons pour haïr Brulette. Eh bien, dites-les-moi, en bonne chrétienne, car il est possible que je la blanchisse du mal dont vous l'accusez.

—Non, vous ne la blanchirez pas, car je la connais! s'écria Thérence, qui ne se pouvait surmonter davantage. Ne vous imaginez pas que je ne sache rien d'elle! Je m'en suis assez tourmenté l'esprit, j'ai assez questionné Joseph et mon frère pour juger, à sa conduite, qu'elle est un cœur ingrat et un esprit trompeur. C'est une coquette, voilà ce qu'elle est, votre Berrichonne, et toute personne franche a le droit de la détester.

—Voilà un reproche bien dur, répondis-je sans me troubler. Sur quoi vous fondez-vous?

—Et ne sait-elle point, s'écria Thérence, qu'il y a ici trois garçons qui l'aiment et dont elle se joue? Joseph qui en meurt, mon frère qui s'en défend, et vous qui tâchez d'en guérir? Prétendez-vous me faire accroire qu'elle n'en sait rien et qu'elle a une préférence pour l'un des trois? Non! elle n'en a pour personne; elle ne plaint pas Joseph, elle n'estime pas mon frère, elle ne vous aime pas. Vos tourments l'amusent, et, comme elle a, en son village, une cinquantaine d'autres galants, elle prétend vivre pour tous et pour aucun. Eh bien, peu m'importe quant à vous, Tiennet, puisque je ne vous connais point. Mais quant à mon frère, qui est si souvent éloigné de nous par son état, et qui nous quitte dans un moment où il pourrait rester... et quant à Joseph qui en est malade et quasi hébété... Ah! tenez, votre Brulette est bien coupable envers tous deux, et devrait rougir de ne pouvoir dire une bonne parole ni à l'un ni à l'autre.

En ce moment, Brulette, qui nous écoutait, se montra, et, mal habituée à être traitée de la sorte, mais contente cependant d'entendre expliquer la conduite d'Huriel, elle s'assit auprès de Thérence et lui prit la main d'un air sérieux, où il y avait de la compassion et du reproche en même temps. Thérence en fut un peu apaisée et lui dit d'une manière plus douce:

—Pardonnez-moi, Brulette, si je vous ai fait de la peine; mais, véritablement, je ne me le reprocherai point, si je vous amène à de meilleurs sentiments. Voyons, convenez que votre conduite a été fausse et votre cœur dur. Je ne sais pas si c'est la coutume en vos pays de se faire désirer avec l'intention de se refuser; mais moi, pauvre fille sauvage, je trouve le mensonge criminel et ne comprends rien à ces manéges-là. Or donc, ouvrez les yeux sur le mal que vous faites. Je ne vous dirai pas que mon frère y succombera: c'est un homme trop fort et trop courageux, il est aimé de trop de filles qui vous valent bien, pour ne pas en prendre son parti: mais ayez pitié du pauvre Joset, Brulette! Vous ne le connaissez point, encore que vous ayez été élevée avec lui; vous l'avez jugé imbécile, et c'est au contraire un grand esprit. Vous le croyez froid et indifférent, tandis qu'il est rongé d'une tristesse qui prouve le contraire: mais son corps est trop faible et ne saura tenir contre le chagrin, si vous l'abusez. Donnez-lui votre cœur comme il le mérite, c'est moi qui vous en prie et qui vous maudirai si vous le faites mourir!

—Est-ce que vous pensez ce que vous me dites là, ma pauvre Thérence? répondit Brulette en la regardant à travers les yeux. Si vous voulez savoir le fond de mon idée, je crois que vous aimez Joseph et que je vous donne, malgré moi, une forte jalousie qui vous porte à me chercher des torts. Eh bien, regardez-y mieux, mon enfant, je ne veux point rendre ce garçon amoureux de moi, je n'y ai jamais songé, et je regrette qu'il le soit. Je suis même toute portée à vous aider à l'en guérir, et si j'avais su ce que vous me faites voir, je ne serais point venue ici, encore que votre frère m'eût dit la chose être nécessaire.

—Brulette, dit Thérence, vous me croyez bien peu fière, si vous jugez que j'aime Joseph comme vous l'entendez, et que je descends jusqu'à la jalousie pour vos agréments. La manière dont je l'aime, je n'ai pas sujet de m'en cacher ni d'en avoir honte devant personne. S'il en était ainsi, j'aurais, à tout le moins, assez d'orgueil pour ne pas laisser croire que je vous le dispute. Mais mon amitié pour lui est si franche et si honnête que je me porterai courageusement à le défendre contre vos piéges. Ainsi, aimez-le franchement comme moi, et, au lieu de vous en vouloir, je vous aimerai et vous estimerai; je reconnaîtrai vos droits, qui sont plus anciens que les miens, et je vous aiderai à l'emmener dans son pays, à la condition qu'il y sera votre seul ami et votre mari. Autrement, attendez-vous à trouver en moi une ennemie qui vous donnera ouvertement condamnation. Il ne sera pas dit que j'aurai aimé cet enfant et soigné ce malade, pour qu'une belle coquette de village le vienne tuer sous mes yeux.

—C'est bien, dit Brulette qui avait repris toute sa fierté; je vois de plus en plus que vous êtes amoureuse et jalouse, et j'en suis plus tranquille pour m'en aller et le laisser à vos soins. Que votre attache soit honnête et franche, je n'en doute pas; je n'ai pas, comme vous, des raisons pour être colère et injuste. Pourtant, je m'étonne de ce que vous voulez me faire rester et me paraître amie. C'est là où finit votre sincérité, et je vous déclare que j'en veux savoir la raison, sans quoi je ne m'y prêterai point.

—La raison, vous la dites vous-même, répondit Thérence, quand vous vous servez de vilains mots pour m'humilier. Vous venez de prononcer que j'étais amoureuse et jalouse: si c'est comme cela que vous expliquez la force et la bonté de mon sentiment pour Joseph, vous ne manquerez point de le lui faire croire aussi, et ce jeune homme, qui me doit le respect et la reconnaissance, se croira le droit de me mépriser et de se moquer de moi en lui-même.

—Vous avez raison, Thérence, dit Brulette, qui avait le cœur et l'esprit trop justes pour ne pas estimer la fierté de la fille des bois. Je dois vous aider à garder votre secret, et je le ferai. Je ne vous dis pas que je vous aiderai de tout mon pouvoir auprès de Joseph; votre hauteur s'en offenserait, et je comprends que vous ne vouliez pas recevoir son amitié de moi comme une grâce; mais je vous prie d'être juste, de réfléchir, et même de me donner un conseil que, plus douce et plus humble que vous, je vous demande pour la gouverne de ma conscience.

—Dites donc, je vous écoute, répondit Thérence, apaisée par la soumission et la raison de Brulette.

—Sachez, avant tout, dit celle-ci, que je n'ai jamais eu d'amour pour Joseph, et, si cela pouvait vous guérir, je vous en dirais la cause.

—Dites-la, je la veux savoir! s'écria Thérence.

—Eh bien, la cause, dit Brulette, c'est qu'il ne m'aime pas comme je voudrais être aimée. J'ai connu Joseph dès ses premiers ans; il n'a jamais été aimable avant de venir ici, et il vivait si retiré en lui-même que je le jugeais égoïste. À présent, je veux croire qu'il ne l'était pas d'une mauvaise façon; mais, d'après l'entretien que nous avons eu hier ensemble, je suis toujours assurée que j'aurais, en son cœur, une rivale dont je serais vilement écrasée, et cette maîtresse qu'il préférera à sa propre femme, ne vous y trompez pas, Thérence, c'est la musique.

—J'ai quelquefois songé à ce que vous dites là, répondit Thérence, après avoir réfléchi un peu, et en montrant bien, par son air soulagé, qu'elle aimait mieux avoir à se battre contre la musique, dans le cœur de Joseph, que contre l'aimable Brulette. Joseph, dit-elle, est très-souvent dans l'état où j'ai vu quelquefois mon père, c'est-à-dire que le plaisir de musiquer est si grand pour eux, que rien ne compte auprès de celui-là; mais mon père n'en est pas moins si aimant et si aimable, que je ne suis point jalouse de son plaisir.

—Eh bien, Thérence, dit Brulette, espérons qu'il rendra Joseph tout pareil à lui et par conséquent digne de vous.

—De moi? pourquoi de moi plus que de vous? Dieu m'est témoin que je ne m'occupe pas de moi quand je travaille et prie pour Joseph. Mon sort me tourmente bien peu, allez, Brulette, et je ne comprends guère qu'on se souvienne de soi-même dans l'amitié qu'on a pour une personne.

—Alors, dit Brulette, vous êtes comme une manière de sainte, ma chère Thérence, et je sens que je ne vous vaux point; car je me compte toujours pour quelque chose, et même pour beaucoup, quand je me permets de rêver le bonheur dans l'amour. Peut-être n'aimez-vous point Joseph comme je me l'imaginais; mais quoi qu'il en soit, je vous prie de me dire comment je dois me comporter avec lui. Je ne suis point du tout sûre qu'en lui ôtant l'espérance, je lui porterais le coup de la mort: autrement, vous ne me verriez pas si tranquille; mais il est malade, c'est bien vrai, et je lui dois du ménagement. Voilà où mon amitié pour lui est grande et sincère, et où je ne suis pas si coquette que vous pensez; car s'il est vrai que j'aie cinquante galants en mon village, où serait mon avantage et mon divertissement de venir relancer en ces bois le plus humble et le moins recherché de tous? Il me semblait, au contraire, que je méritais mieux de votre estime, puisqu'à l'occasion, je savais lâcher sans regret ma joyeuse compagnie, pour venir porter assistance à un pauvre camarade qui se réclamait de mon souvenir.

Thérence, comprenant enfin qu'elle avait tort, se jeta au cou de Brulette, sans lui demander aucunement excuse, mais en lui marquant par des caresses et par des larmes qu'elle s'en repentait franchement.

Elles en étaient là quand Huriel, suivi de ses mules, devancé par ses chiens, et monté sur son petit cheval, parut au bout de l'allée où nous étions.

Le muletier venait nous faire ses adieux; mais rien, dans son air, ne marquait le chagrin d'un homme qui se veut guérir, par la fuite, d'un amour nuisible. Il paraissait, au contraire, dispos et content, et Brulette pensa que Thérence ne l'avait mis au rang de ses amoureux que pour donner une raison de plus, bonne ou mauvaise, à son premier dépit.

Elle essaya même de lui faire dire le vrai motif de son départ, et, comme il prétendait avoir de l'ouvrage qui pressait, Thérence, de son côte, disant le contraire et s'efforçant à le retenir, Brulette, un peu piquée du courage qu'il marquait, lui fit reproche de s'ennuyer en la compagnie des Berrichons. Il se laissa plaisanter et ne voulut rien changer à son dessein; ce qui finit par offenser Brulette et la porta à lui dire:

—Puisque je ne vous verrai peut-être plus jamais, ne pensez-vous pas, maître Huriel, qu'il serait temps de me rendre un gage qui ne vous appartient pas, et qui vous pend toujours à l'oreille?

—Oui-dà, répondit-il, je crois qu'il m'appartient comme mon oreille appartient à ma tête, puisque c'est ma sœur qui me l'a donné.

—Votre sœur n'a pu vous donner ce qui est à Joseph ou à moi.

—Ma sœur a fait sa première communion tout comme vous, Brulette, et quand j'ai rendu votre joyau à Joset, elle m'a donné le sien. Demandez-lui si ce n'est point la vérité.

Thérence rougit beaucoup, et Huriel riait en sa barbe. Brulette crut comprendre que le plus trompé des trois était Joseph, qui portait, comme une relique, à son cou, le petit cœur d'argent de Thérence, tandis que le muletier portait toujours celui qui lui avait été confié d'abord. Elle ne se voulut point prêter à cette fraude, et s'adressant à Thérence:—Ma mignonne, lui dit-elle, je crois que le gage que garde Joset lui portera bonheur, et m'est avis qu'il le doit conserver; mais puisque celui-ci est à vous, je vous requiers le redemander à votre frère, afin de m'en faire un don, qui me sera très-précieux venant de vous.

—Je vous ferai n'importe quel autre don vous souhaiterez de moi, répondit Thérence, et ce sera de grand cœur; mais celui-ci ne m'appartient plus. Ce qui est donné est donné, et je ne pense pas qu'Huriel me le veuille restituer.

—Je ferai, dit vivement Huriel, ce que Brulette voudra. Voyons, le commandez-vous?

—Oui, dit Brulette, qui ne pouvait plus reculer, encore qu'elle regrettât son idée en voyant l'air fâché du muletier. Il ouvrit aussitôt son anneau d'oreille et en retira le gage qu'il remit à Brulette, disant:—Soit fait comme il vous plaît. Je serais consolé de perdre le gage de ma sœur, si je pensais que vous ne le donnerez, ni ne l'échangerez.

—La preuve que je ne le ferai point, dit Brulette en l'attachant au collier de Thérence, c'est que je le lui donne en garde. Et quant à vous, dont voici l'oreille déchargée de ce poids, vous n'avez plus besoin d'aucun signe pour vous faire reconnaître quand vous reviendrez en mon pays.

—C'est bien honnête de votre part, répondit le muletier; mais comme j'ai fait mon devoir envers Joseph, et que vous savez, à présent, ce que vous aviez besoin de savoir pour le rendre heureux, je n'ai plus à me mêler de ses affaires. Je pense que vous l'emmènerez et que je n'aurai plus jamais occasion de retourner en votre pays. Adieu donc, belle Brulette, je vous augure tous les biens que vous méritez, et vous laisse en ma famille, qui, mieux que moi, vous servira ici et vous reconduira chez vous quand vous le souhaiterez.

Là-dessus, il s'en alla chantant:

Un mulet, deux mulets, trois mulets
Sur la montagne, voyez-les;
Au diable c'est la bande.

Mais il me parut que sa voix n'était point aussi assurée qu'elle s'efforçait de le paraître; et Brulette, qui se sentait mal à l'aise, voulant échapper à l'attention de Thérence, revint avec elle et moi auprès de Joseph.


Quatorzième veillée.

Je ne vous ferai point le récit de chaque jour que nous passâmes en la forêt. Ils furent d'abord peu différents les uns des autres. Joseph allait de mieux en mieux, et Thérence voulait qu'on le maintînt dans ses espérances, s'associant toutefois à la résolution que Brulette avait prise de ne point l'encourager à expliquer ses sentiments. La chose n'était guère malaisée à obtenir, car Joseph s'était juré à lui-même de ne rien dire avant le moment où il se croirait digne d'attention, et il eût fallu que Brulette fût provocante avec lui, pour lui arracher un mot d'amourette.

Pour surplus de précaution, elle s'arrangea de manière à n'être jamais seule avec lui. Elle retint si bien Thérence à son côté, que Thérence en vint bientôt à comprendre qu'on ne la trompait point et qu'on souhaitait même lui laisser gouverner la santé et l'esprit du malade en toutes choses.

Ces trois jeunes gens ne s'ennuyaient pas ensemble. Thérence cousait toujours pour Joseph, et Brulette, m'ayant fait acheter un mouchoir de mousseline blanche, se mit à le festonner et à le broder, pour en faire offre à Thérence; car elle y était adroite, et c'était merveille de voir une fille de campagne faire des ouvrages si fins et si beaux, comme elle les faisait. Elle affichait même devant Joseph de n'aimer plus la couture et le soin des nippes, afin de se dispenser de travailler pour lui, et de le forcer à remercier Thérence, qui s'y employait si bien; mais, voyez un peu comme on est ingrat quand on s'est laissé déranger l'esprit par une femelle! Joseph ne regardait quasiment point les doigts de Thérence, usés à son service; il avait toujours les yeux sur les mains douces de Brulette, et on eût dit qu'à la voir tirer son aiguille, il comptait chaque point comme un moment de son bonheur.

Je m'étonnais comment l'amour pouvait ainsi remplir son esprit et occuper tout son temps, sans qu'il songeât seulement à faire quelque ouvrage de ses mains. Quant à moi, j'eus beau essayer de peler de l'osier et de faire des paniers, ou, avec des pailles de seigle, des tresses pour les chapeaux, je ne fus point là deux fois vingt-quatre heures sans avoir un si gros ennui, que j'en étais malade. Le dimanche est un beau jour, parce qu'il vous repose de six jours de fatigue; mais sept dimanches par semaine, c'est trop pour un homme habitué à faire service de ses membres. Je ne m'en serais point aperçu, si l'une de ces belles eût voulu faire attention à moi; mêmement, la blanche Thérence, avec ses grands yeux, un peu enfoncés, et son signe noir auprès de la bouche, m'aurait bien lapé sur la tête, si elle l'eût souhaité; mais elle n'était point d'une humeur à se laisser détourner de son idée. Elle causait peu, riait encore moins, et si l'on essayait le moindre badinage, elle vous regardait d'un air si étonné qu'elle vous ôtait la hardiesse de lui en donner explication.

Si bien qu'après avoir passé deux jours à fafioter avec ces trois personnes tranquilles, autour des loges, ou à m'asseoir avec elle de place en place dans la forêt, m'étant bien assuré que Brulette était aussi en sûreté en ce pays que dans le nôtre, je commençai à chercher de l'occupation, et j'offris au grand bûcheux de l'aider à sa tâche. Il m'y reçut bien, et je commençais à me divertir en sa compagnie; mais quand je lui eus dit que je ne voulais point être payé et que je bûchais à seules fins de me désennuyer en travaillant, il ne fut plus retenu par son bon cœur qui lui aurait fait excuser mes fautes, et commença de me montrer qu'il n'y avait point d'homme plus malpatient que lui, en fait d'ouvrage. Comme je n'étais point là dans mon métier et ne savais pas bien me servir des outils, je le fâchais par la moindre maladresse, et je vis bien qu'il se faisait tant de violence pour ne me point traiter d'imbécile et de lourdaud, que les yeux lui en sortaient de la tête et que la sueur lui en découlait du front.

Ne voulant point avoir des mots avec un homme si bon et si agréable en toutes autres choses, je m'employai avec les scieurs de long, et je m'en acquittai à leur contentement; mais là, je connus bien que l'ouvrage est triste et lourd quand ce n'est qu'un exercice de notre corps et qu'il ne s'y joint pas l'idée d'un profit pour soi-même ou pour les siens.

Brulette me dit le quatrième jour:—Tiennet, je vois que tu as de l'ennui, et je ne te cache pas que j'en ai aussi ma bonne part; mais c'est demain dimanche, et il nous faut inventer quelque réjouissance. Je sais que les gens de la forêt se réunissent dans un bel endroit, où le grand bûcheux les fait danser. Eh bien, il nous faut acheter du vin et quelque victuaille pour leur donner un plus beau dimanche que de coutume, et faire honneur à notre pays chez ces étrangers.

Je fis comme Brulette me commandait, et, le lendemain, nous étions sur un bel herbage avec tous les ouvriers de la forêt et plusieurs filles et femmes des environs, que Thérence avait invitées pour la danse. Le grand bûcheux cornemusait. Sa fille, superbe en son attifage bourbonnais, était grandement fêtée, sans se départir de son air sérieux. Joset, tout enivré des grâces de Brulette, qui n'avait point oublié d'apporter de chez nous un peu de toilette, et qui charmait tous les yeux par sa bonne mine et ses jolis airs, la regardait danser. Je me démenais à régaler tout le monde de mes rafraîchissements, et comme je tenais à bien faire les choses, je n'y avais rien épargné. Il m'en coûta bien trois bons écus de ma poche, mais je n'y ai jamais eu regret, tant on se montra sensible à mes honnêtetés.

À l'heure de la vesprée, tout allait au mieux, et chacun disait que, de mémoire d'homme, les gens des bois ne s'étaient si bien divertis entre eux. Il y vint même un frère quêteur, qui était de passage, et qui, sous prétexte de mendier pour son couvent, remplit fort bien son estomac, et buvait aussi rude que bûcheux ou fendeux qu'il y eût; ce qui beaucoup me divertissait, encore que ce fût à mes dépens; car c'était la première fois que je voyais boire un carme, et j'avais toujours ouï dire que, pour lever le coude, c'étaient les premiers hommes de la chrétienté.

J'étais en train de lui remplir sa tasse, m'ébahissant de ne le pouvoir soûler de boire, quand il se fit dans la danse un grand dérangement et un grand vacarme. Je sortis de la ramée que je m'étais bâtie et où je recevais le monde altéré, pour regarder ce que c'était, et vis une bande de trois cents, et peut-être quatre cents mulets qui suivaient un clairin, lequel s'était mis en tête de traverser l'assemblée, et qui, repoussé d'un chacun à beaux coups de pied et de trique, s'en allait, épeuré, sautant de droite et de gauche; en sorte que les mulets, qui sont animaux têtus et très-durs de leurs os, accoutumés de trancher où le clairin tranchait, avaient pris leur passage emmi les danseurs, s'embarrassant peu qu'on leur battît en grange sur les reins, bousculant tout le monde, et allant devant eux comme ils eussent fait en un champ de chardons.

Ces bêtes n'allaient pas assez vite, chargées qu'elles étaient, pour qu'on n'eût point le temps de s'en gârer. Il n'y eut donc personne de foulé ni de blessé; seulement, beaucoup de garçons, qui étaient échauffés à la danse, impatientés d'être interrompus dans leur plaisir, tapaient et juraient fort, au point que la chose était divertissante à voir, et que le grand bûcheux s'arrêta de sonner pour se tenir le ventre à force de rire.

Mais, connaissant l'air de musique qui rassemble les mules, et que je connaissais aussi pour l'avoir ouï en la forêt de Saint-Chartier, le père Bastien sonna en la propre manière qu'il fallait, et, tout aussitôt, le clairin et ses suivants, accourant autour de la piotte où il était monté, il se mit à rire de plus belle, d'avoir, au lieu d'une brave compagnie endimanchée, une troupe de bêtes noires à faire danser.

Cependant Brulette, qui, au milieu de la confusion, s'était retirée à côté de moi et de Joseph, paraissait angoissée et ne riait que du bout des dents.—Qu'as-tu? lui dis-je; c'est peut-être notre ami Huriel qui repasse par ici et qui va venir danser avec toi.

—Non, non, répondit-elle; Thérence, qui connaît bien les mules de son frère, dit qu'il n'y en a pas une seule à lui dans cette bande; et d'ailleurs, ce n'est point là son cheval, ni ses chiens. Or j'ai peur de tous les muletiers, hormis Huriel, et j'ai envie que nous nous retirions d'ici.

Et comme elle disait cela, nous vîmes une vingtaine de muletiers, qui débouchaient du bois environnant et venaient pour écarter leurs bêtes et regarder la danse.

Je rassurai Brulette; car, en plein jour et à la vue de tant de monde, je ne craignais point d'embûche, et me sentais bon pour la défendre. Seulement, je lui dis de ne point s'écarter de moi, et retournai à ma ramée dont je voyais les muletiers s'approcher avec peu de façons.

Et comme ils criaient: «À boire! à boire!» comme gens qui se croient au cabaret, je leur fis observer honnêtement que je ne vendais point le vin, et que s'ils le voulaient honnêtement requérir, je serais content de leur donner le coup de vespres.

—C'est donc une noce? dit le plus grand de tous, que je reconnus alors à son poil rouge, pour le chef de ceux dont nous avions fait si mauvaise rencontre au bois de la Roche.

—Noce ou non, lui dis-je, c'est moi qui régale, et c'est de bon cœur envers qui me plaît; mais...

Il ne me laissa pas achever et répondit:—Nous n'avons pas droit ici, et vous y êtes maître; merci pour vos bonnes intentions, mais vous ne nous connaissez point, et devez garder votre vin pour vos amis.

Il dit quelques mots aux autres dans son patois et les emmena à l'écart, où ils s'assirent par terre et firent leur souper très-sagement, tandis que le grand bûcheux alla leur parler, et marqua beaucoup d'égards à leur chef, le grand rouge, qui s'appelait, Archignat, et passait pour un homme juste autant que peut l'être un muletier.

Comme, au reste, ces gens étaient aussi considérés que d'autres par ceux de la forêt, nous nous gardâmes, Brulette et moi, de dire à personne qu'ils nous répugnaient, et elle retourna à la danse sans plus de crainte; car, sauf le chef, nous n'avions reconnu parmi eux aucun de ceux qui avaient manqué de nous faire un si mauvais parti durant notre voyage; et, en fin de compte, ce chef nous avait sauvés du méchant vouloir de ses compagnons.

Plusieurs de ceux qui étaient là savaient cornemuser, non pas comme le grand bûcheux, qui n'avait pas son pareil dans le monde, et qui eut fait sauter les pierres et batifoler les chênes de la forêt, s'il l'eût souhaité, mais beaucoup mieux que Carnat et son garçon; si bien que la musette changea de mains, et arriva en celles du muletier-chef que je vous ai nommé Archignat, tandis que le grand bûcheux, qui avait le cœur et le corps encore jeunes, prit le plaisir de faire danser sa fille, dont, à bon droit, il était aussi fier que, chez nous, le père Brulet de la sienne.

Mais comme il criait à Brulette de venir lui faire vis-à-vis, un vilain diable, sortant je ne sais d'où, se présenta et la voulut prendre par la main. Encore qu'il commençât de faire nuit, Brulette le reconnut tout d'abord pour celui qui, au bois de la Roche, avait menacé le plus, et même proposé d'assassiner ses deux défenseurs et de les enterrer sous quelque arbre qui n'en dirait mot.

La peur et l'aversion lui firent refuser bien vite et se serrer contre moi, qui, ayant épuisé mes provisions, me rendais à la danse avec elle.

—Cette fille m'a promis la danse, dis-je au muletier qui s'y entêtait. Laissez-nous, et cherchez-en une autre.

—C'est bien, dit-il; mais quand elle aura ballé cette bourrée avec vous, ce sera mon tour.

—Non, dit Brulette vivement. J'aimerais mieux ne baller de ma vie.

—C'est ce que nous verrons, fit-il; et il nous suivit à la danse, où il se tint derrière nous, nous critiquant, je pense, en son langage, et lâchant, à chaque fois que Brulette repassait devant lui, des paroles que ses mauvais yeux me faisaient juger insolentes.

—Attends que j'aie fini, lui dis-je en le heurtant au passage; je te baillerai ton compte en un langage que ton dos saura bien entendre.

Mais, quand la bourrée fut finie, j'eus beau le chercher, il s'était si bien caché que je ne pus mettre la main dessus. Brulette, voyant comme il était lâche, cessa de le craindre et dansa avec d'autres, qui, tous, bien joliment, lui faisaient hommage; mais, en un moment où je n'avais plus les yeux sur elle, ce coquin la vint prendre au milieu d'une bande d'autres fillettes, l'attira de force au milieu du bal, et, profitant de la nuit, qui empêchait de voir la résistance de Brulette, il la voulut embrasser. En ce moment, j'accourais, ne voyant pas bien, et m'imaginant d'entendre Brulette m'appeler; mais, je n'eus point le temps de lui faire justice moi-même, car, devant que cette laide figure encharbonnée eût touché la sienne, l'homme reçut au châgnon du cou une si jolie empoignade, que les yeux durent lui en grossir comme ceux d'un rat pris au pilon.

Brulette, croyant que ce secours lui venait de moi, se jeta vitement aux bras de son défenseur, et bien étonnée fut de se trouver dans ceux d'Huriel.

Je voulus profiter de ce que notre ami était embarrassé de ses mains pour empoigner, à mon tour, le méchant coquin, et je lui aurais payé tout ce que je lui devais, si le monde ne se fût mis entre nous. Et comme cet homme nous accâgnait de sottises, nous traitant de lâches, pour nous être mis deux contre lui, la musique s'arrêta: on se rassembla sur le lieu de la querelle, et le grand bûcheux vint avec le grand Archignat, l'un défendant aux muletiers, l'autre aux bûcheux et fendeux, de prendre parti avant que l'affaire fût éclaircie.

Malzac, c'était le nom de notre ennemi (et il avait une langue aussi mauvaise que celle d'un aspic), porta sa plainte le premier, prétendit qu'il avait honnêtement invité la Berrichonne, qu'en l'embrassant il n'avait fait qu'user du droit et de la coutume de la bourrée, et que deux galants de cette fille, à savoir Huriel et moi, l'avions pris en traître et mauvaisement frappé.

—Le fait est faux, répondis-je, et c'est à mon grand regret que je n'ai point roué de coups celui qui vous parle; mais la vérité est que je suis arrivé trop tard pour le prendre soit en franchise, soit en trahison, et qu'on m'a retenu la main au moment que j'allais cogner. Je vous dis la chose comme elle est; mais lâchez-moi, et je ne le ferai point mentir!

—Et quant à moi, dit Huriel, je l'ai pris au collet comme on prend un lièvre, mais sans le frapper, et ce n'est pas ma faute si ses habits n'ont pas garanti sa peau; mais je lui dois une meilleure leçon et ne suis venu ici, ce soir, que pour en trouver l'occasion. Or donc, je demande à maître Archignat, mon chef, ainsi qu'à maître Bastien, mon père, d'être entendu sur l'heure ou après la fête, et de me faire justice si mon droit est reconnu bon.

Là-dessus arriva le frère capucin, qui voulut prêcher la paix chrétienne; mais il avait trop fêté le vin bourbonnais pour mener bien subtilement sa langue, et il ne put se faire entendre dans le bruit.

—Silence! cria le grand bûcheux d'une voix qui eût couvert le tonnerre du ciel. Écartez-vous tous, et laissez-nous régler nos affaires; vous pouvez écouter, mais non point prendre voix à ce chapitre. Ici, tous les muletiers, pour Malzac et Huriel. Ici moi et les anciens de la forêt, servant de parrains et juges à ce garçon du Berry. Parle, Tiennet, et porte ta plainte. Quelles raisons avais-tu d'en vouloir à ce muletier? Si c'est pour avoir tenté d'embrasser ta payse, à la danse, je sais que c'est la coutume en ton endroit comme chez nous. Ça ne suffirait donc pas pour avoir eu même l'intention de frapper un homme. Dis-nous le sujet de ton dépit contre lui; c'est par là qu'il faut commencer.

Je ne me fis point prier pour parler, et, malgré que l'assemblée des muletiers et des anciens me causât un peu de trouble, je sus assez bien dérouiller ma langue pour raconter, comme il faut, l'histoire du bois de la Roche, et invoquer le témoignage du chef Archignat lui-même, à qui je rendis justice, peut-être un peu meilleure qu'il ne la méritait; mais je voyais bien que je ne devais point jeter de blâme sur lui, pour me l'avoir favorable, et je lui montrai en cela que les Berrichons ne sont pas plus sots que d'autres, ni plus aisés à mettre dans leur tort.

Tous les assistants qui, déjà, faisaient bonne estime de Brulette et de moi, réprouvèrent la conduite de Malzac; mais le grand bûcheux réclama encore le silence, et s'adressant à maître Archignat, lui demanda s'il y avait du faux dans mon rapport.

Ce grand compère rouge était un homme fin et prudent. Il avait la figure aussi blanche qu'un linge, et, quelque dépit qu'on lui pût causer, il ne paraissait pas avoir une goutte de sang de plus ou de moins dans le corps. Ses yeux vairons étaient assez doux et n'annonçaient point la fausseté; mais sa bouche, qui était à moitié cachée sous sa barbe de renard, souriait de temps en temps d'un air sot qui cachait mal un bon fonds de malice. Il n'aimait point Huriel, mais il faisait tout comme, et il passait pour se conduire en homme juste. Au fond, c'était le plus grand pillard qu'il y eût, et sa conscience mettait les intérêts de sa confrérie au-dessus de tout. On l'avait pris pour chef à cause de la froideur de son sang, qui lui permettait d'opérer par la ruse, et par là d'éviter à sa bande les querelles, voire les procédures, où il passait pour être aussi clerc qu'un procureur.

Il ne répondit rien à la question du grand bûcheux, et on n'eût su dire si c'était bêtise ou prudence, car tant plus il avait l'esprit éveillé, tant plus il se donnait l'air d'un homme endormi, qui rêvasse en lui-même et n'entend point ce qu'on lui demande.

Il se contenta de faire un signe à Huriel, comme pour lui demander si le témoignage qu'il allait faire serait conforme au sien; mais Huriel qui, sans être sournois, était aussi bien avisé que lui, répondit:—Maître, vous avez été invoqué comme témoin par ce garçon. S'il vous plaît de lui donner raison, je n'ai pas à vous confirmer dans la vérité de vos paroles, et s'il vous convient de lui donner tort, les coutumes de ma confrérie me défendent de vous porter un démenti. Personne, ici, n'a rien à voir dans nos affaires, et si Malzac a été blâmable, je sais d'avance que vous l'aurez blâmé. Mais il s'agit pour moi d'une autre affaire. Dans la question que nous avons eue ensemble devant vous au bois de la Roche, et dont je ne suis point appelé à dire le motif, Malzac m'a, par trois fois, dit que je mentais, et menacé personnellement. Je ne sais si vous y avez fait attention, mais je le déclare par serment; et comme je m'en trouve offensé et déshonoré, je réclame le droit de bataille, selon la coutume de notre ordre.

Archignat consulta tout bas les autres muletiers, et il paraît que tous approuvèrent Huriel, car ils se formèrent en rond, et le chef dit un seul mot: «Allez!» Sur quoi Malzac et Huriel se mirent en présence.

Je voulais m'y opposer, disant que c'était à moi de venger ma cousine, et que la plainte que j'avais portée était d'une plus grande conséquence que celle d'Huriel; mais Archignat me repoussa, en disant:—Si Huriel est battu, tu te présenteras après lui; mais si c'est Malzac qui a le dessous, il faudra bien que tu te contentes de ce que tu auras vu faire.

—Que les femmes se retirent! cria le grand bûcheux; elles sont de trop ici.

Et en disant cela, il était pâle; mais il ne reculait point devant le danger que son fils pouvait courir.

—Qu'elles se retirent si elles veulent, dit Thérence, qui était aussi pâle, mais aussi ferme que lui; moi, je dois être là pour mon frère, s'il y a du sang à arrêter.

Brulette, plus morte que vive, suppliait Huriel et moi de ne pas donner suite à la querelle; mais il était trop tard pour l'écouter. Je la confiai à Joseph, qui l'emmena à distance, et, posant ma veste, je me tins prêt à venger Huriel, s'il avait le dessous.

Je ne savais point quel serait le combat et je regardai bien, pour n'être pas pris au dépourvu quand mon tour viendrait. On avait allumé deux torchères de résine et mesuré, avec des pas, la place dont les deux combattants ne devaient point sortir. On leur donna à chacun un bâton de courza[4] noueux et court, et le grand bûcheux assista maître Archignat dans toutes ces préparations, avec une tranquillité qu'il n'avait guère dans le cœur et qui faisait de la peine à voir.

Malzac, petit et maigre, n'était pas aussi fort qu'Huriel, mais il était plus vif de ses mouvements et connaissait mieux la bataille; car Huriel, encore qu'adroit au bâton, était d'un naturel si bon, qu'il avait eu bien peu souvent l'occasion de s'en servir.

Voilà ce qu'il me fut dit pendant qu'ils commençaient à se tâter, et j'avoue que le cœur me battait fort, autant de crainte pour Huriel que de colère contre son ennemi.

Pendant deux ou trois minutes, qui me parurent des heures d'horloge, aucun coup ne porta, étant bien paré de part et d'autre; enfin, on commença à entendre que le bois ne frappait plus toujours le bois, et le bruit sourd que faisaient ces bâtons sur les corps qu'ils rencontraient me donnait, chaque fois, comme une sueur froide. Dans notre pays, on ne se bat jamais comme cela, dans les règles, avec d'autres armes que les poignets, et je confesse que je n'avais pas l'esprit endurci à l'idée des têtes fendues et des mâchoires brisées. Jamais temps ne m'a paru plus long et souffrance pire que dans cette occasion-là. Avoir Malzac si adroit, je tremblais de peur pour moi aussi peut-être; mais, en même temps, j'avais tant de rage de ne pouvoir m'en mêler, que, si on ne m'eût retenu, je me serais jeté au milieu.

La chose me faisait dégoût, malice et pitié, et pourtant, j'ouvrais la bouche et les yeux pour n'en rien perdre, car le vent secouait les torches, et, par moments, on ne voyait quasi plus rien qu'un moulinet blanchâtre autour des batailleurs; mais, voilà que l'un des deux fit entendre un soupir comme celui d'un arbre cassé en deux par un coup de vent, et roula dans la poussière.

Lequel était-ce? Je ne voyais plus, j'avais des orblutes dans les yeux; mais j'entendis la voix de Thérence qui disait:—Dieu soit béni, mon frère a gagné!

Je recommençai à voir clair. Huriel était debout et attendait, en franc compagnon, que l'autre se relevât, sans pourtant l'approcher, dans la crainte d'une trahison dont il le savait bien capable.

Mais Malzac ne se releva point, et Archignat, faisant défense à personne de bouger, l'appela par trois fois. Il n'en eut point de réponse et s'avança jusqu'à lui, disant:—Malzac, c'est moi, ne touchez point!

Malzac ne parut pas en avoir grande envie, car il ne se mut non plus qu'une pierre; et le chef, se penchant sur lui, le toucha le regarda, et, appelant, par leurs noms, deux muletiers, leur dit:—C'est partie perdue pour lui; faites ce qui est à faire.

Aussitôt ils le prirent par les pieds et la tête, et s'en allèrent, toujours courant, suivis des autres muletiers, qui s'enfoncèrent dans la forêt, défendant à tout ce qui n'était pas de leur bande de s'enquérir du résultat de l'affaire. Maître Archignat les suivit le dernier, après avoir parlé dans l'oreille du grand bûcheux, qui lui répondit seulement:

—Ça suffit, adieu!

Thérence s'était attachée à son frère et lui essuyait la sueur de la figure avec son mouchoir, lui demandant s'il était blessé, et le voulant retenir pour l'examiner; mais il lui parla aussi dans l'oreille, et au premier mot, elle lui répondit:

—Oui, oui... adieu!

Alors Huriel prit le bras de maître Archignat, et tous deux disparurent aussitôt dans l'ombre, car, du pied, en se sauvant, ils renversèrent les torches, et je me sentis comme, quand, d'un mauvais rêve tout plein de bruits et de clartés, on s'éveille dans le silence et l'épaisseur de la nuit.


Quinzième veillée.

Cependant ma vue s'éclaircit peu à peu, et mes pieds, que la souleur tenait comme chevillés en terre, me permirent de suivre le grand bûcheux qui m'entraînait du côté des loges. Je fus alors bien étonné de voir que nous étions seuls avec sa fille, Joseph, Brulette et les trois ou quatre anciens qui avaient assisté au combat. Tout le reste du monde s'était ensauvé sitôt qu'on avait vu prendre les bâtons, afin de n'avoir point à témoigner en justice si l'affaire tournait mal. Les gens des bois ne se trahissent point les uns les autres, et pour n'avoir point à être appelés et tourmentés par les hommes de loi, ils s'arrangent pour ne rien savoir et n'avoir rien à dire. Le grand bûcheux parla aux anciens dans leur langage, et je les vis retourner sur le lieu du combat, sans pouvoir m'imaginer ce qu'ils y voulaient faire; je suivis Joseph et les femmes, et nous revînmes aux loges sans nous dire un mot les uns aux autres.

Quant à moi, j'avais été si secoué en moi-même, que je ne me sentais point en train de causer. Quand nous fûmes rentrés en la loge, nous étions tous si blêmes que nous nous fîmes quasiment peur. Le grand bûcheux, qui nous avait rejoint, s'assit, l'air pensif et les yeux fichés en terre. Brulette, qui avait fait un grand effort pour ne questionner personne, fondit en larmes dans un coin; Joseph, comme accablé de fatigue et de souci, s'étendit de son long sur le lit de fougère. Thérence seule allait et venait pour préparer la couchée; mais elle avait les dents serrées, et quand elle faisait effort pour parler, il semblait qu'elle fût devenue bègue.

Mais, au bout de quelques moments donnés à la réflexion ou à l'inquiétude, le grand bûcheux se leva, et nous regardant tous:—Eh bien, mes enfants, nous dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc? Une leçon a été donnée, en toute justice, à un mauvais homme, connu dans tous ses passages pour quelque méchante action, et qui avait abandonné sa femme, laquelle en est morte de misère et de chagrin. Il y a longtemps que ce Malzac déshonorait le corps des muletiers, et s'il fût mort, personne ne l'eût pleuré. Faut-il que nous soyons tristes et tourmentés pour quelques bons coups que mon fils Huriel lui a portés en franche bataille? Pourquoi pleurez-vous, Brulette? Avez-vous le cœur si doux que vous plaigniez le vaincu? et ne jugez-vous point que mon fils a bien fait de venger votre honneur et le sien? Il m'avait tout raconté, et je savais que, par prudence pour vous, il n'avait pas voulu punir sur l'heure le méfait de son confrère. Il aurait même souhaité que Tiennet n'en parlât point et n'y fût pour rien. Mais moi, qui ne voulais point de manquement à la vérité, j'ai laissé parler Tiennet comme il a cru devoir faire. Je suis content qu'il n'ait pas pu s'exposer dans une bataille très-dangereuse pour celui qui n'en connaît point les feintes. Je suis content aussi que la bonne chance ait été pour mon fils; car, entre un homme juste et un mauvais chrétien, j'aurais pris parti dans mon cœur pour le juste, encore qu'il n'eût point été le sang de mon sang et la chair de ma chair. Par ainsi, remercions Dieu, qui a bien jugé, et lui demandons d'être toujours pour nous, en ceci et en toutes choses.

Et le grand bûcheux se mit à genoux, et fit avec nous la prière du soir, dont chacun se sentit réconforté et tranquillisé; puis, on se sépara de bonne amitié pour prendre du repos.

Je ne fus pas longtemps sans entendre que le grand bûcheux, dont je partageais toujours la chambrette, dormait dur, malgré un peu d'angoisse dans ses rêvasseries. Mais, dans la loge des filles, j'entendais toujours pleurer Brulette, qui en était malade et ne se pouvait remettre; et comme elle parlait avec Thérence, j'approchai mon oreille tout près de la cloison, non point par curiosité, mais par souci de sa peine.

—Allons, allons, rentrez vos pleurs et vous endormez, disait Thérence d'un ton décidé. Les larmes ne servent de rien, et, je vous l'ai dit, il faut que j'y aille; si vous réveillez mon père, qui ne le sait point blessé, il voudra y aller, et ça peut le compromettre dans une mauvaise affaire, au lieu que moi, je n'y risque rien.

—Vous me faites peur, Thérence; comment irez-vous toute seule trouver ces muletiers? Tenez, ils m'effrayent toujours beaucoup, et pourtant j'y veux aller avec vous. Je le dois, puisque c'est moi qui suis la cause de la bataille. Nous appellerons Tiennet...

—Non pas! non pas! ni vous, ni lui! Les muletiers ne regretteront pas Malzac s'il en meurt; bien au contraire: mais s'il avait été mis à mal par quelqu'un qui ne fût pas de leur corps, et surtout par un étranger, à l'heure qu'il est votre ami Tiennet serait en mauvaise passe. Laissez-le donc dormir; c'est assez qu'il ait voulu s'en mêler, pour qu'il fasse bien, à présent, de se tenir tranquille. Quant à vous, Brulette, sachez bien que vous y seriez mal reçue, puisque vous n'avez pas, comme moi, un intérêt de famille qui vous y attire, et où personne, chez eux, ne s'avisera de me contrecarrer. Ils me connaissent tous, et ne craignent pas que je sois de trop dans leurs secrets.

—Mais, croyez-vous donc les trouver encore dans la forêt? Votre père n'a-t-il pas dit qu'ils s'en allaient dans le haut pays et ne passeraient pas la nuit dans les environs?

—Il faut toujours qu'ils y restent le temps de panser les blessés; mais si je ne les trouvais plus, je serais tranquille; car ce serait la preuve que mon frère n'a que peu de mal, et qu'il aurait pu se mettre en route avec eux tout de suite.

—Est-ce que vous l'avez vue, cette blessure? dites, ma chère Thérence, ne me cachez rien!

—Je ne l'ai pas vue: on ne voyait rien; il disait n'avoir reçu aucun mauvais coup et ne pensait point à lui-même: mais, regardez, Brulette, et ne vous écriez pas; voilà le mouchoir dont je lui ai essuyé la figure et que je croyais mouillé de sa sueur. J'ai vu, en arrivant ici, qu'il était tout trempé de son sang, et il m'a fallu du courage pour retenir mon saisissement devant mon père, qui était bien assez soucieux, et devant Joseph, qui est bien assez malade.

Il se fit un silence, comme si Brulette, en regardant ou en prenant le mouchoir, eût été suffoquée; puis, Thérence lui dit:

—Rendez-le-moi; il faut que je le lave dans le premier ruisseau que je rencontrerai.

—Ah! dit Brulette, laissez-le-moi garder; je le tiendrai bien caché.

—Non, mon enfant, répondit Thérence; si les gens de justice avaient l'éveil de quelque bataille, ils viendraient tout bousculer ici, et mêmement fouiller les personnes. Ils sont devenus très-tracassiers depuis quelque temps, et voudraient nous faire renoncer à nos coutumes, qui se perdent bien assez d'elles-mêmes sans qu'ils y mettent la main.

—Hélas! dit Brulette, ne serait-il pas à souhaiter que la coutume de batailles aussi dangereuses fût ôtée de votre pays?

—Oui, mais cela dépend de bien des choses auxquelles les juges du roi ne peuvent ou ne veulent rien. Il faudrait qu'ils rendissent la justice, et ils ne la rendent guère qu'à ceux qui ont le moyen de la payer. En est-il autrement dans vos pays? Vous n'en savez rien, mais je gage bien que c'est comme chez nous. Seulement, les Berrichons ont le sang très-lourd et ils patientent avec le mal qu'on peut leur faire, sans s'exposer à en chercher un pire. Ici, ce n'est point de même. L'homme qui vit dans les forêts, s'il ne se défendait point des méchants comme des loups et des autres mauvaises bêles, ne pourrait point exister. Est-ce que, par hasard, vous blâmeriez mon frère d'avoir demandé justice devant son monde, d'une injure et d'une menace qu'il avait été forcé d'endurer devant vous? Il y a peut-être bien eu un peu de votre faute, dans la rancune qu'il en avait gardée; songez à cela, Brulette, avant de l'accuser. Si vous n'aviez pas marqué tant de chagrin et de dépit pour les insultes de ce muletier, il les aurait peut-être oubliées pour sa part, car il n'y a pas homme plus doux qu'Huriel et plus enclin à pardonner; mais vous vous teniez pour offensée, il vous avait promis réparation, il vous l'a baillée bonne. Ce n'est pas un reproche que je vous fais, ni à lui non plus; j'aurais peut-être été aussi chatouilleuse que vous, et, quant à lui, il a fait son devoir.

—Non, non, dit Brulette se remettant à pleurer, il ne me devait point de s'exposer pour moi comme il l'a fait, et j'ai eu tort de lui montrer ma fierté. Je ne me le pardonnerai jamais, et, s'il lui arrive malheur d'une manière ou de l'autre, votre père et vous, qui avez été si bons pour moi, ne pourrez non plus me faire grâce.

—Ne vous tourmentez pas de cela, répondit Thérence. Arrive ce que Dieu voudra, vous n'aurez point de reproche de nous. Je vous connais à présent, Brulette, et je sais que vous méritez l'estime. Allons, essuyez vos larmes, et tâchez de vous reposer. J'espère que je n'aurai pas de mauvaises nouvelles à vous rapporter, et je suis sûre que mon frère sera consolé et guéri à moitié, si vous me permettez de lui dire le chagrin que vous cause son mal.

—Je pense, dit Brulette, qu'il y sera moins sensible qu'à votre amitié, et qu'il n'y a point de femme au monde qu'il puisse aimer autant qu'une sœur si bonne et d'un si grand courage. C'est pourquoi, Thérence, je me reproche de vous avoir demandé votre gage de première communion, et s'il lui prenait envie de le ravoir, je pense que vous feriez bien de le lui rendre, puisque vous l'avez à votre collier.

—À la bonne heure, Brulette, dit Thérence, et pour cette parole, je vous embrasse. Dormez en paix, je pars!

—Je ne dormirai pas, répondit Brulette, je prierai Dieu de vous assister jusqu'à ce que je vous voie de retour.

J'entendis Thérence sortir doucement de sa loge, et j'en fis autant, une minute après. Je ne pouvais point m'accommoder la conscience de l'idée que cette belle jeunesse allait ainsi s'exposer toute seule aux dangers de la nuit, et que, par crainte pour moi-même, je ne ferais pas ce qui était en moi pour lui porter assistance. Les gens qu'elle allait trouver ne me paraissaient pas si commodes et si bons chrétiens qu'elle le disait, et d'ailleurs, ils n'étaient peut-être pas les seuls à battre les bois à cette heure. Notre danse avait attiré des gredots, et l'on sait que tous ceux qui demandent la charité ne la font pas aux autres quand l'occasion du mal leur est belle. Et puis, je ne sais pas pourquoi la figure rouge et luisante du frère carme, qui avait si bien fêté mon vin, me revenait en mémoire. Il m'avait semblé ne pas baisser souvent les yeux quand il passait auprès des filles, et je ne savais point ce qu'il était devenu dans la bagarre.

Mais comme Thérence avait témoigné à Brulette ne vouloir point de ma compagnie pour aller trouver les muletiers, souhaitant ne pas lui déplaire, je me déterminai de la suivre à portée de l'ouïe, sans me montrer à elle, si elle n'avait pas occasion de crier à l'aide. À cette fin, je lui laissai donc prendre environ une minute d'avance, mais pas davantage, encore que j'eusse aimé à tranquilliser Brulette en lui disant mon dessein; j'aurais craint de me retarder et de perdre la piste de la belle des bois.

Je la vis traverser la clairière et entrer dans le taillis qui descendait vers le lit d'un ruisseau, non loin des loges. J'y entrai après elle, par le même sentier, et, comme il s'y trouvait beaucoup de crochets, je la perdis bien vite de vue; mais j'entendais le petit bruit de son pas, qui, de temps en temps, cassait une branche morte par terre, ou faisait rouler un petit caillou.

Il me sembla qu'elle marchait vite, et j'en fis autant pour ne me point trop laisser dépasser. Deux ou trois fois, je me crus si près d'elle, que je me détardai un peu pour ne pas me faire voir. J'arrivai ainsi à l'une des routes tracées dans le bois; mais l'ombrage de la futaie y régnait si dru, que j'eus beau regarder à ma droite et à ma gauche, je pus rien voir qui me fît connaître quel côté elle avait pris.

J'écoutai, l'oreille penchée vers la terre, et j'entendis, dans la sente qui continuait de l'autre côté du chemin, le même bruit de branches qui m'avait déjà servi. Je me hâtai d'aller par là, jusqu'à un autre chemin qui me conduisit au ruisseau, et là, je commençai à croire que je n'étais plus sur la trace de Thérence, car le ruisseau était large et vaseux, et quand je l'eus passé, en y enfonçant beaucoup, je ne trouvai plus aucune trace frayée. Il n'y a rien qui trompe comme les sentiers des bois: en des endroits, les arbres se trouvent plantés de manière qu'on croit avoir trouvé une allée; ou bien les animaux, en allant boire à quelque mare, ont battu un passage; mais tout à coup, on se trouve pris dans des ronces si méchantes, ou enfoncé dans un terrain, si mouvant, que rien ne sert de s'y obstiner. On n'y entrerait que pour s'y égarer de plus en plus.