Vingt et unième veillée.
Je vis que Brulette était portée à blâmer Joseph très-sévèrement et je pensai devoir le défendre un peu.—Je suis loin d'approuver ce que sa conduite montre d'ingratitude envers vous, dis-je à Thérence; mais, puisque vous en êtes assez revenue pour voir selon la justice, convenez qu'au fond de son idée, il y avait un respect pour vous et une crainte de vous tromper. Tout le monde n'est pas vous, ma belle fille des bois, et je pense même que peu de gens ont le cœur assez pur et le courage assez franc pour aller droit au but et dire, comme cela, les choses telles qu'elles sont. Et puis, vous avez une somme de force et de vertu dont Joseph, et bien d'autres en sa place, ne se sentiraient peut-être point capables.
—Je ne vous entends point, dit Thérence.
—Si fait moi, dit Brulette. Joseph craignait sans doute de se laisser jeter un charme par votre beauté, et de vous aimer pour cela, sans pouvoir vous donner tout son cœur, comme vous le méritez.
—Oh! dit Thérence, toute rougissante d'orgueil fâché, c'est juste de cela que je me plains! Joseph a craint de m'entraîner dans quelque faute, dites le mot. Il n'a pas compté sur ma raison et sur mon honneur. Eh bien, son estime m'eût consolée, au lieu que son doute est une chose humiliante. N'importe, Brulette, je lui pardonne tout, parce que je n'en souffre plus et me sens au-dessus de lui; mais rien n'ôtera du fond de mon cœur que Joseph a été ingrat envers moi et qu'il a vu petitement son devoir. Je vous dirais: N'en parlons plus, si je n'étais obligée de vous raconter le reste; mais il le faut, autrement vous ne sauriez quoi penser de la conduite de mon frère.
—Ah! Thérence, dit Brulette, il me tarde bien d'apprendre de vous s'il n'y a pas eu de suites à un malheur qui nous tourmentait tous là-bas!
—Mon frère, dit Thérence, n'a pas fait ce qu'on s'imaginait. Au lieu de s'en aller cacher son malheureux secret dans les pays éloignés, il est revenu sur ses pas au bout de huit jours. Il a été chercher le carme à son couvent, qui est du côté de Montluçon, où il savait qu'il le trouverait revenu de sa tournée.
»Frère Nicolas, qu'il lui a dit, je ne peux pas vivre avec un mensonge si lourd sur le cœur. Vous m'avez dit de m'en confesser à Dieu, mais il y a sur la terre une justice qui, pour n'être pas toujours bien rendue, n'en est pas moins une loi venue du ciel. Il faut donc que je me confesse aussi aux hommes, et que j'endure la peine et le blâme que j'ai pu mériter.
»—Un moment, mon fils, a répondu le moine; les hommes ont inventé la peine de mort, que Dieu réprouve, et ils vous tueront peut-être volontairement pour avoir tué par mégarde.
»—Ça n'est pas possible, a dit mon frère. Je n'ai pas voulu tuer, et je le prouverai.
»—Vous le prouverez par témoins, a dit le moine; alors vous compromettrez vos compagnons, votre chef, qui est mon neveu et qui n'est pas plus assassin que vous dans son intention: vous les exposerez à être tourmentés et vous vous verrez entraîné à trahir les jurements que vous avez faits à votre confrérie. Tenez, restez à mon couvent et attendez-moi. Je me charge d'arranger tout, pourvu que vous ne me demandiez pas trop comment.»
»Là dessus le carme a été trouver son abbé, lequel l'a renvoyé devant son évêque, celui que, dans les campagnes, nous appelons le grand prêtre, comme dans les temps anciens, et qui est évêque de Montluçon. Le grand prêtre, qui a le pouvoir d'être écouté des plus grands juges, a dit et fait des choses que nous ne savons point; puis il a mandé mon frère devant lui et lui a dit: «Mon fils, confessez-vous à moi comme à Dieu.» Et Huriel ayant dit toute la vérité de bout en bout, l'évêque lui a dit encore: «Faites-en pénitence, mon fils, et repentez-vous. Votre affaire est arrangée devant les hommes; vous n'en serez jamais inquiété; mais vous devez apaiser le mécontentement de Dieu, et pour cela, je vous engage à quitter la compagnie et la confrérie des muletiers, qui sont gens sans religion et dont les pratiques secrètes sont contraires aux lois du ciel et de la terre.» Et mon frère lui ayant humblement remontré qu'il s'y trouvait pourtant d'honnêtes gens: «C'est tant pis, a dit le grand prêtre. Si les honnêtes gens qui s'y trouvent refusaient les serments qui s'y font, le mal sortirait de cette société-là, et ce serait une corporation d'ouvriers aussi estimable que toute autre.»
»Mon frère a réfléchi aux paroles du grand prêtre, et aurait souhaité réformer les mauvaises coutumes de ses confrères, ce qui lui paraissait plus utile que de les abandonner. Il a donc été les trouver et leur a fort bien parlé, à ce qu'on m'a dit; mais, après l'avoir écouté très-doucement, ils lui ont répondu ne pouvoir et ne vouloir rien changer dans leurs usances. Sur quoi, il leur a payé le dédit convenu, a vendu tous ses mulets, et n'a gardé que son clairin pour notre service. Par ainsi, Brulette, ce n'est pas un muletier que vous allez voir, mais un bon et solide fendeux de bois qui travaille avec son père.
—Et qui a dû avoir un peu de peine à s'y habituer, peut-être? dit Brulette, cachant mal le plaisir qu'elle goûtait dans toutes ces nouvelles.
—S'il a senti quelque peine à changer de travail, répondit Thérence, il s'en est consolé en se souvenant que vous aviez peur des muletiers, et que dans vos pays, on les avait en abomination. Mais puisque j'ai contenté votre impatience de savoir comment mon frère était sorti de ses peines, il faut que vous m'entendiez vous reparler de Joseph, pour vous en apprendre une chose qui vous fâchera peut-être, belle Brulette, et vous étonnera encore plus.
Comme Thérence disait cela avec un peu de malice et de gaieté, Brulette ne s'en inquiéta point, et la pria de s'expliquer.
—Sachez donc, dit Thérence, que nous avons passé ces trois derniers mois en la forêt de Montaigu, où nous avons rencontré Joseph bien portant, mais toujours sérieux et comme recueilli en lui-même; et, si vous voulez connaître où il est, je vous dirai que nous l'avons laissé par là avec mon père, qui l'aide à se faire recevoir maître sonneur; car vous savez, ou ne savez pas, que cela aussi est une confrérie, et qu'il y faut des pratiques dont on ne dit pas le secret. Joseph a été embarrassé d'abord en nous voyant. Il se sentait honteux pour me parler, et nous eût peut-être évités, si mon père, après lui avoir reproché son manque de fiance et d'amitié, ne l'eût retenu, sachant bien qu'il lui était encore nécessaire. En s'assurant que j'étais tranquille et sans mauvaise ressouvenance, Joseph s'est enhardi à nous redemander notre amitié, et mêmement a tâché de s'excuser de sa conduite; mais mon père, qui ne lui voulait point laisser mettre le doigt sur la blessure, a tourné la chose en plaisanterie, et lui a fait travailler le bois et la musique, à seules fins de le mener vitement au bout de sa tâche.
Or, comme il ne nous parlait point de vous autres, je m'en suis étonnée, et l'ai questionné beaucoup sans en pouvoir tirer un mot. Ni mon frère ni moi n'avions de vos nouvelles, qui ne nous sont venues que la semaine dernière, quand nous avons passé par notre pays d'Huriel. Nous étions donc tourmentés à votre sujet, et mon père ayant dit un peu vivement à Joseph que s'il avait des lettres de son pays, il devait au moins nous dire qui vit ou qui meurt, Joseph lui a répondu: «Tout le monde va bien et moi aussi.» Et il disait cela d'une voix qui sonnait bien creux.
Mon père, qui n'y va point par quatre chemins, lui a commandé de parler; mais lui, d'un ton raide: «Je vous dis, mon maître, que tous nos amis de là-bas sont contents, et que si vous me voulez accorder votre fille en mariage, je serai aussi content que les autres.»
Nous avons pensé d'abord qu'il devenait fou, et ne lui avons répondu qu'en riant, encore que son air nous donnât de l'inquiétude; mais il y revint sérieusement deux jours après et me demanda à moi-même si j'avais de l'amitié pour lui. Je n'eus point d'autre vengeance à faire d'une offre si tardive que de lui répondre: «Oui, Joseph, j'ai de l'amitié pour vous, comme Brulette en a.»
Il serra la bouche, baissa la tête et n'y revint pas.
Mais mon frère l'ayant pris dans un autre moment, en a eu cette réponse: «Huriel, je ne pense plus à Brulette, et te prie de ne m'en jamais parler.»
Il n'y a pas eu moyen d'en tirer davantage, sinon qu'il voulait, aussitôt qu'il serait reçu maître sonneur, aller pratiquer un bout de temps en son pays, pour montrer à sa mère qu'il était en état de la soutenir; après quoi, il irait se fixer avec elle dans la Marche, ou dans le Bourbonnais si je voulais être sa femme.
Alors il y a eu entre mon père, mon frère et moi de grandes explications. Tous deux me voulaient faire confesser que j'y consentirais peut-être; mais Joseph y revenait trop tard pour moi, et j'avais fait trop de réflexions à son sujet. J'ai refusé tranquillement, ne sentant plus rien pour lui, et sentant bien aussi qu'il n'avait jamais rien eu pour moi. Je suis fille trop fière pour vouloir être un remède contre le dépit. J'ai pensé que vous lui aviez écrit pour lui ôter l'espérance...
—Non, dit Brulette, je ne l'ai point fait, et c'est tout bonnement grâce à Dieu qu'il m'a oubliée. C'est peut-être qu'il vous connaît mieux, ma Thérence, et que...
—Non, non, dit résolument la fille des bois: si ce n'est par dépit contre votre indifférence, c'est alors par dépit contre ma guérison. Il ne ferait donc cas de moi que parce que je n'en fais plus assez de lui! Si c'est là son amour, ce ne serait pas le mien, Brulette! Tout ou rien; oui pour la vie en toute franchise, ou non pour la vie en toute liberté!
»Mais voilà cet enfant qui s'éveille, et je vous veux emmener à ma demeurance du moment, qui est ce vieux château du Chassin.
—Ne nous direz-vous, au moins, fit Brulette, bien intriguée de tout ce qu'elle apprenait, comment et pourquoi vous êtes dans le pays d'ici?
—Vous êtes trop pressée de savoir, répondit Thérence; soyez-le donc un peu plus de voir!
Et la prenant par le cou avec son beau bras nu, tout brun du soleil, elle l'emmena sans lui donner le temps de ramasser Charlot, qu'elle prit comme un chebrilion sous son autre bras, encore qu'il fût déjà lourd comme un petit bœuf.
Le fief du Chassin a été un château, j'ai ouï dire, avec justice et droits seigneuriaux; mais, dans ce temps-là, il n'en restait déjà plus que le porche qui est une pièce de conséquence, lourdement bâtie, et si épaisse qu'il y a des chambres logeables dans les côtés. Il me paraîtrait même que la bâtisse que je vous nomme un porche, et dont l'usage n'est guère facile à expliquer à présent (de la manière qu'il est construit), était une voûte servant d'entrée à d'autres bâtiments; car, de ceux qui restent autour du préau et qui ne sont que mauvaises étables et granges délabrées, je ne sais quelle défense on aurait pu tirer, ni quelles aises on eût pu s'y donner. Il y avait encore cependant, à l'heure que je vous raconte, trois ou quatre chambres dégarnies qui paraissaient anciennes; mais si jamais gros seigneurs s'y sont logés pour leur plaisir, il ne leur en fallait guère.
C'est pourtant dans cette masure que le bonheur attendait quelques-uns de ceux dont je vous dis l'histoire, et comme s'il y avait un je ne sais quoi de caché dans l'homme, qui le régale par avance des biens qui lui sont promis, Brulette et moi ne trouvâmes rien de laid ni de triste en cet endroit. Le préau herbu, entouré de deux côtés par les ruines, des deux autres par le petit bois dont nous sortions; la grande haie où déjà je m'étais étonné de voir des arbustes connus seulement dans les jardins des riches, ce qui marquait que le lieu avait eu des soins et des agréments; le gros portail trapu, tout-encombré de décombres, où l'on voyait pourtant des bancs de pierre, comme si au temps jadis quelque guetteur avait eu charge de garder cette baraque réputée précieuse; des ronces si longues qu'elles couraient d'un bout à l'autre de ce chétif enclos: tout cela, encore que semblable à une prison fermée d'oubli et de délaissement plus qu'autrefois de guerre et de méfiance, nous parut cependant aimable comme le soleil de printemps qui en perçait les barrières et en séchait l'humidité. Peut-être aussi que la vue de notre vieille connaissance, le clairin d'Huriel, qui paissait là en liberté, nous fut un avant-goût de la présence d'un vrai ami. Je compte qu'il nous reconnut, car il vint se faire caresser, et Brulette ne se put tenir de baiser la lune blanche qu'il avait au front.
—Voilà mon château, dit Thérence en nous menant à une chambre où déjà étaient installés son lit et ses petits meubles, et vous voyez, à côté, celle de mon frère et de mon père.
—Il va donc venir, le grand bûcheux? m'écriai-je en sautant d'aise; à la bonne heure! car je ne connais pas de chrétien plus à mon goût.
—Et raison vous avez, fit Thérence en me tapant sur l'oreille d'un air d'amitié. Il vous aime aussi. Eh bien, vous le verrez, si vous voulez revenir la semaine prochaine, et même... Mais c'est trop tôt vous parler de cela. Voilà le patron qui arrive.
Brulette rougit encore, pensant que ce fût Huriel que Thérence appelait ainsi; mais ce n'était qu'un bourgeois étranger, lequel avait acheté la coupe de la forêt du Chassin.
Je dis forêt parce que, sans doute, il y en avait une autrefois, qui continuait la petite et belle futaie de chênes que nous avions avisée de l'autre côté de l'eau. Puisque le nom s'en est conservé, il faut croire qu'il n'y a pas été donné pour rien. Par la conversation que cet acheteur de bois eut avec Thérence, nous fûmes bien vite au fait. Il était du Bourbonnais et connaissait, de longue date, le grand bûcheux et sa famille pour gens de bon travail et de parole certaine. Étant en quête, par son état, de beaux arbres pour la marine du roi, il avait découvert cette coupe vierge, chose rare en nos pays, et avait confié l'entreprise de l'abatage et du débitage au père Bastien, à quoi celui-ci s'était décidé d'autant mieux que son fils et sa fille, sachant l'endroit voisin du nôtre, avaient fait grand'fête à l'idée de venir passer tout l'été et peut-être partie de l'hiver auprès de nous.
Le grand bûcheux avait donc le choix et la gouverne de ses ouvriers par un contrat à forfait avec le fournisseur des chantiers de l'État; et pour faciliter son exploitation, ce fournisseur avait fait consentir le propriétaire de la forêt à lui céder gratis l'usance du vieux château, où lui, bourgeois, se serait senti bien mal logé, mais où une famille de bûcheux se trouverait mieux, dans la saison avancée, que sous ses cabanes de pieux et de bruyères.
Huriel et sa sœur étaient arrivés depuis le matin seulement; l'une avait commencé de s'installer, tandis que l'autre avait été faire connaissance avec le bois, le terrain et les gens du pays.
Nous entendîmes que l'acheteur rappelait à Thérence, qui paraissait s'entendre aussi bien qu'homme que ce fut aux affaires du bûchage, une condition de son accord avec le père Bastien. C'était qu'il n'emploierait que des ouvriers bourbonneux pour le débitage des tiges, vu qu'eux seuls en savaient le ménagement, et non point ceux du pays, qui lui gâteraient ses plus belles pièces. «C'est bien, lui répondit la fille des bois; mais pour le fagotage, nous prendrons qui nous voudrons. Nous ne sommes point d'avis de retirer tout ouvrage aux gens d'ici, qui nous molesteraient et nous prendraient en haïtion. Ils y sont déjà assez portés envers tout ce qui n'est pas de leur paroisse.»
—Or donc, Brulette, nous dit-elle quand fut parti le patron, qui avait établi son quartier à Sarzay, m'est avis que si rien ne te retient dans ton village, tu pourrais bien faire faire à ton grand-père un joli emploi de son été. Tu m'as dit qu'il était encore bon ouvrier, et il aurait affaire à un bon chef, qui est mon père et qui lui en laisserait prendre à son aise. Vous vous logeriez ici sans rien dépenser, nous ferions ménage ensemble...
Et comme Brulette mourait d'envie de dire oui, et n'osait point se trahir encore, Thérence ajouta:—Si tu barguignes, je croirai que tu as le cœur engagé dans ton endroit, et que mon frère arrive trop tard.
—Trop tard? fit une voix bien sonnante qui venait de la petite fenêtre grillagée de lierre: que le bon Dieu fasse mentir cette parole-là!
Et Huriel, beau et frais comme un homme joli qu'il était quand le charbon ne lui faisait plus de tort, entra vitement et enleva Brulette dans ses bras pour lui baiser fortement les joues, car il n'était pas façonnier et ne connaissait point la retenue un peu glaçante des gens de chez nous. Il paraissait si content, criait si haut et riait si fort qu'il n'y avait pas moyen pour elle de s'en fâcher. Il me bigea aussi comme du pain, et sautait par la chambre comme si la joie et l'amitié lui eussent fait l'effet du vin nouveau.
Mais, tout d'un coup, ayant observé Charlot, il s'arrêta, regarda d'un autre côté, s'efforça pour dire deux ou trois mots qui n'avaient point rapport à lui, s'assit sur le lit de sa sœur et devint si pâle que je crus qu'il s'en allait en pâmoison.
—Qu'est-ce qu'il a donc? cria Thérence étonnée; et, lui touchant la tête, elle dit:—Ah! mon Dieu, ta sueur se glace sur toi! Tu te sens donc malade?
—Non, non, fit Huriel en se relevant et se secouant. C'est la joie, le saisissement... ce n'est rien!
À ce moment-là, la mère de la mariée vint nous demander pourquoi nous avions quitté la noce, et si Brulette ou l'enfant n'étaient point malades. Voyant que nous avions été retenus par une compagnie étrangère, elle invita très-honnêtement Huriel et Thérence à venir se divertir avec nous, au repas et à la danse. Cette femme, qui était ma tante, étant sœur de mon père et du défunt père à Brulette, me paraissait être dans le secret de la naissance de Charlot, car il n'avait été fait aucune question sur lui, et on en avait eu grand soin en son logis. Mêmement, elle avait dit à son monde que c'était un petit parent, et les gens du Chassin n'en avaient pris aucun soupçon.
Comme Huriel, qui était encore troublé dans ses esprits, remerciait ma tante sans se décider à rien, Thérence le réveilla en lui disant que Brulette était obligée de reparaître à la noce et que s'il ne l'y suivait, il perdrait l'occasion de l'amener à ce qu'ils souhaitaient tous les deux. Mais Huriel était devenu inquiet et comme hésitant, lorsque Brulette lui dit:—Est-ce que vous ne me voulez point faire danser aujourd'hui?
—Vrai, Brulette? lui dit-il en la regardant bien aux yeux: souhaitez-vous m'avoir pour danseur?
—Oui, car je me souviens que vous dansez au mieux.
—Est-ce là toute la raison de votre souhait?
Brulette fut embarrassée, trouvant que ce garçon était bien pressé de la faire expliquer, et n'osant cependant pas revenir à ses petits airs dégagés d'autrefois, tant elle craignait de le voir se dépiter ou se décourager encore. Mais Thérence essaya de la retirer de sa peine en faisant reproche à Huriel d'en trop demander pour le premier jour.
—Tu as raison, sœur, répondit-il. Et pourtant je ne puis me comporter autrement. Écoutez, Brulette, et pardonnez-moi. Il faut que vous me promettiez de n'avoir pas d'autre danseur que moi à cette fête, ou je n'irai point.
—Eh bien, voilà un drôle de garçon! dit ma tante qui était une petite femme gaie et prenant tout pour le mieux. Je vois bien, ma Brulette, que c'est un galant pour toi, et m'est avis qu'il n'en tient pas à moitié; mais apprenez, mon enfant, dit-elle a Huriel, que ce n'est pas la coutume de notre pays de tant montrer ce qu'on pense, et qu'on ne danse ici plusieurs fois de suite qu'avec une fille dont on a, en promesse, le cœur et la main.
—C'est ici comme chez nous, ma bonne mère, répondit Huriel, et cependant il faut qu'avec ou sans promesse de son cœur, Brulette que voilà me fasse promesse de sa main pour toute la danse.
—Si cela lui convient, je ne l'empêche pas, reprit ma tante. Elle est raisonnable, et sait très-bien se conduire; mais j'ai devoir de l'avertir qu'il en sera beaucoup parlé.
—Frère, dit Thérence, je crois que tu deviens fou. Est-ce comme cela qu'il faut être avec cette Brulette que tu connais si retenue, et qui ne t'a pas encore donné les droits que tu réclames?
—Oh! que je sois fou, qu'elle soit retenue, tout cela se peut, dit Huriel; mais il faut que ma folie ait raison et que sa retenue ait tort aujourd'hui, tout de suite. Je ne lui demande rien autre chose que de me souffrir auprès d'elle jusqu'à la fin de cette noce. Si elle ne veut plus entendre parler de moi après, elle en sera maîtresse.
—C'est bien, dit ma tante; mais le tort que vous lui aurez fait, si vous vous retirez d'elle, qui le réparera?
—Elle sait, dit Huriel, que je ne me retirerai pas.
—Si tu le sais, dit ma tante à Brulette, voyons, explique-toi; car voilà une affaire à quoi je ne comprends rien. T'es-tu donc accordée avec ce garçon dans le Bourbonnais?
—Non, répondit Huriel, sans laisser à Brulette le temps de parler. Je ne lui ai rien demandé, jamais! Ce que je lui demande à cette heure, c'est à elle, à elle toute seule et sans consulter personne, de savoir si elle me le peut octroyer.
Brulette, tremblante comme une feuille, s'était tournée vers le mur et cachait sa figure dans ses mains. Si elle était contente de voir Huriel si résolu auprès d'elle, elle était fâchée aussi de le voir prendre si peu d'égard pour son naturel craintif et incertain. Elle n'était pas bâtie comme Thérence, pour dire comme cela un beau oui tout de suite et devant tout le monde; si bien que, ne sachant comment en sortir, elle s'en prit à ses yeux et pleura.
Vingt-deuxième veillée.
—Vous êtes un véritable imbriaque, mon ami, dit ma tante à Huriel, en lui donnant une tape pour le retirer de Brulette, dont il s'était approché tout ému; et, prenant les mains de sa nièce, elle la consola en la priant doucement de lui dire tout ce que cela pouvait signifier.
—Si ton grand-père était là, lui dit-elle, c'est lui qui m'expliquerait de quoi il retourne entre toi et ce garçon étranger, et il faudrait s'en rapporter à son jugement; mais, puisque je te sers ici de père et de mère, c'est à moi que tu dois confiance. Souhaites-tu que je te débarrasse des poursuites qu'on te fait, et qu'au lien d'inviter ce badin ou ce brutal, car je ne sais de quel nom l'appeler, je le prie de nous laisser tranquilles?
—Eh bien, s'écria Huriel, ce que je réclame c'est qu'elle dise sa volonté, à quoi je me rangerai sans dépit, et en lui conservant mon estime et mon amitié. Si elle me croit badin ou brutal, qu'elle me consigne. Parlez, Brulette; je serai toujours votre ami et votre serviteur: vous le savez bien.
—Soyez ce que vous voudrez, dit enfin Brulette en se levant et en lui tendant la main; vous m'avez défendue dans une occasion si dangereuse, et vous avez souffert pour moi de tels soucis, que je ne peux ni ne veux vous refuser une aussi petite chose que de danser avec vous tant qu'il vous plaira.
—Songez à ce que vous dit votre tante, répliqua Huriel on lui tenant la main. Il en sera parlé, et s'il n'en résulte rien de bon entre nous deux, ce qui, de votre part, est encore possible; tout arrangement ou projet que vous auriez pour un autre mariage en sera gâté ou retardé.
—Eh bien, le mal n'en serait pas si grand, répondit Brulette, que celui où, sans réflexion ni crainte, vous vous êtes jeté pour moi. Ma tante, excusez-moi, ajouta-t-elle, si je ne peux pas vous expliquer cela tout de suite; mais croyez que votre nièce vous aime, vous respecte, et n'aura jamais rien à se reprocher devant vous.
—J'en suis bien assurée, dit la bonne tante en l'embrassant; mais que répondrons-nous aux questions qui nous seront faites?
—Rien, ma tante, dit résolument Brulette, rien du tout! Je suis payée pour ne me point embarrasser des questions, et vous savez que j'en ai l'habitude.
Alors Huriel baisa, par cinq ou six fois, la main de Brulette, en lui disant:
—Merci, la mignonne de mon cœur; je ne vous ferai pas repentir de ce que vous m'accordez là.
—Venez-vous, grand obstiné? lui dit ma tante. Je ne peux pas me détarder plus longtemps, et si je n'emmène vitement Brulette, la mariée est capable de quitter son monde pour la venir réclamer ici.
—Allez, allez, Brulette, fit Thérence, et laissez-moi cet enfant; je vous réponds d'en avoir soin.
—Ne venez-vous donc point, ma belle Bourbonnaise? dit ma tante, qui ne se pouvait lasser de regarder Thérence comme une merveille. Je compte bien sur vous aussi.
—J'irai plus tard, ma brave femme, dit Thérence. Pour le moment, je veux donner à mon frère des habits convenables pour vous faire honneur; car nous voilà encore tous les deux dans nos effets de voyage.
La tante emmena Brulette, qui voulait emmener Charlot; mais Thérence insista pour le garder, voulant que son frère eût le loisir d'être avec sa mie sans le trouble et l'embarras de ce petit enfant. Cela n'était point du goût de Charlot, qui, voyant emmener sa mignonne, commença de brailler et de se débattre dans les bras de la Bourbonnaise; mais elle, le regardant d'un air sérieux et volontaire, lui dit:—Tu vas te taire, mon garçon; il le faut, c'est comme ça.
Charlot, qui ne s'était jamais vu commander, fut si étonné d'un ton pareil qu'il accota tout de suite; mais, comme je voyais Brulette angoissée de le laisser dans les mains d'une fille qui, de sa vie, n'avait touché un marmot, je lui promis de le ramener moi-même dès qu'il serait besoin, et la poussai à suivre notre petite tante, qui commençait à s'impatienter.
Huriel, poussé, de son côté, par sa sœur, entra dans sa chambre pour se raser et faire sa toilette; et moi, restant seul avec Thérence, je l'aidai à défaire ses coffres et à déplier les habits, tandis que Charlot, tout maté, la regardait d'un air ébahi. Quand j'eus porté à Huriel les effets dont Thérence me chargeait les bras, je revins pour lui demander si elle n'allait pas aussi s'habiller, et lui offrir de promener l'enfant pendant ce temps-là.
—Quant à moi, répondit-elle en mettant ses affiquets sur son lit, j'irai si Brulette s'en tourmente; mais, si elle peut m'oublier un peu, je vous confesse que j'aimerais mieux rester tranquille. Dans tous les cas, je serai prête en un moment, et n'ai besoin de personne pour me conduire. Je suis habituée à chercher et à préparer les logements en voyage, comme un vrai sergent en campagne, et ne suis embarrassée de rien, en quelque lieu que je me trouve.
—Vous n'aimez donc pas la danse, lui dis-je, puisque ce n'est pas la honte des nouvelles connaissances qui vous fait préférer de rester seule au logis?
—Non, je n'aime pas la danse, répondit-elle, ni le bruit, ni la table, ni surtout le temps perdu qui laisse venir l'ennui.
—Mais on n'aime pas toujours la danse pour la danse. Vous avez donc crainte ou répugnance des propos que les garçons font avec les jeunes filles?
—Je n'ai répugnance ni crainte, dit-elle simplement. Cela ne m'amuse pas, voilà tout. Je n'ai pas l'esprit de Brulette. Je ne sais répondre à propos, ni plaisanter, ni pousser personne à la causerie. Je suis sotte et rêvasseuse, enfin je m'imagine d'être aussi mal placée en une compagnie que le serait un loup ou un renard que l'on inviterait à danser.
—Vous n'avez pourtant mine de loup ni d'aucune bête chafouine, et vous dansez d'une aussi belle grâce que les branches des saules quand un air doux les caresse.
Je lui en aurais dit davantage, mais Huriel sortit de sa chambre, beau comme un soleil, et plus pressé de s'en aller que moi, qui me serais bien convenu en la compagnie de sa sœur. Elle le retint un peu pour lui arranger sa cravate et lui nouer ses jarretières de dessus, ne le trouvant jamais assez bien pour être digne de danser toute une noce avec Brulette; et ce faisant:—Nous expliqueras-tu, lui dit-elle, pourquoi tu t'es montré si jaloux de ne la laisser se divertir qu'avec toi? Ne crains-tu pas de la choquer par un si prompt commandement?
—Tiennet! dit Huriel, s'arrêtant tout d'un coup de s'arranger, et prenant Charlot qu'il mit sur la table pour le regarder tout son soûl, à qui est cet enfant-là?
Thérence, étonnée, demanda d'abord à lui, pourquoi il faisait cette, question-là, et ensuite à moi, pourquoi je n'y répondais point.
Nous nous regardions tous les trois dans les yeux, comme trois essottis, et j'aurais donné gros pour pouvoir répondre, car je voyais bien qu'une pierre menaçait de nous tomber sur la tête. Enfin, je pris courage en me souvenant de ce que j'avais senti, ce jour-là même, d'honnêteté et de vérité dans les yeux de ma cousine, à une pareille question que je lui avais faite; et allant tout de suite de l'avant, je répondis à Huriel:—Mon camarade, si tu viens en notre village, beaucoup de gens te diront que Charlot est l'enfant de Brulette...
Il ne me laissa pas continuer, et, prenant le petit, il le toucha et le retourna comme un chasseur qui examine un gibier de rencontre. Craignant quelque idée de colère, je voulus lui retirer l'enfant, mais il le retint en me disant:
—Ne crains rien pour un pauvre innocent; je ne suis pas un mauvais cœur, et si je lui trouvais de la ressemblance avec elle, peut-être qu'en détestant mon sort, je ne pourrais pas m'empêcher d'embrasser cette ressemblance; mais il n'y en a point, et j'ai beau me questionner le sang, cet enfant, dans mes bras, ne me donne ni chaud ni froid.
—Tiennet, Tiennet, répondez-lui! s'écria Thérence sortant comme d'un rêve; répondez-moi aussi, car je ne sais point ce que cela veut dire, et je deviens folle d'y songer. Il n'y a point de tache dans notre famille, et si mon père le croyait...
Huriel lui coupa la parole.—Attends, ma sœur, dit-il. Un mot de trop serait bien vite dit, et c'est à Tiennet de nous répondre. Une fois, deux fois, Tiennet, toi qui es un honnête homme, dis-moi à qui est cet enfant-là.
—Je te jure Dieu que je ne le sais pas, lui répondis-je.
—S'il était à elle, tu le saurais?
—Il ne me semble point qu'elle eût pu me le cacher.
—T'a-t-elle jamais caché quelque autre chose?
—Connaît-elle les parents de cet enfant?
—Oui, mais elle ne veut pas seulement qu'on la questionne là-dessus.
—Nie-t-elle que l'enfant soit à elle?
—Personne n'a jamais osé le lui demander!
—Pas même toi?
Je racontai en trois mots ce que je savais, ce que je croyais, et je finis en disant:—Rien ne peut me servir de preuve pour ou contre Brulette; mais, j'ai beau faire, je ne peux pas la soupçonner.
—Eh bien, ni moi non plus! dit Huriel. Et, donnant un baiser à Charlot, il le remit par terre.
—Ni moi non plus, dit Thérence; mais pourquoi cette idée est-elle venue à d'autres, et comment l'est-elle venue à toi, mon frère, en regardant cet enfant? Je n'avais pas seulement songé à demander s'il était neveu ou cousin de Brulette. Je me disais qu'il était apparemment de sa famille, et il me suffisait de le voir sur ses bras pour que je voulusse le prendre sur les miens.
—Il faut donc que je t'explique cela, dit Huriel, encore que les mots me brûlent la bouche. Eh bien oui, j'aime mieux le dire! Ce sera, l'unique fois, car mon parti est pris, quoi qu'il y ait, quoi qu'il arrive! Sache, Thérence, qu'il y a trois jours, quand nous avons quitté Joseph à Montaigu... tu sais comme je partais le cœur libre et content! Joseph était guéri, Joseph renonçait à Brulette, Joseph te demandait en mariage, et Brulette n'était pas mariée! il le disait. Il la regardait comme libre aussi, et, à toutes mes questions, il répondait: «Comme tu voudras, je n'en suis plus amoureux; tu peux l'aimer sans que je m'en inquiète.»
«Eh bien, sœur, au moment où nous le quittions, il me retint par le bras et me dit, pendant que tu montais sur la charrette: «Est-ce donc vrai? est-ce décidé, Huriel, que tu vas au pays de chez nous? Et ton idée est-elle de faire la cour à celle que j'ai tant aimée?
»—Oui, lui dis-je, puisque tu veux le savoir. C'est mon idée, et tu n'as plus le droit de revenir sur la tienne, ou je croirais que tu as voulu te jouer de moi en me demandant ma sœur.
»—Cela n'est pas, a répondu Joseph; mais je crois que je te trahirais, à cette heure, si je te laissais partir sans te dire une triste chose. Dieu m'est témoin que de telles paroles ne me seraient jamais sorties de la bouche contre une personne dont le père m'a élevé, si tu n'étais pas là tout prêt à faire une faute. Mais, comme ton père m'a élevé aussi, donnant l'instruction à mon esprit, comme l'autre avait donné le soin et la nourriture à mon corps, je crois que je suis obligé à la vérité. Sache donc, Huriel, qu'au temps où je quittais Brulette par amour, Brulette avait déjà eu, à mon insu, de l'amour pour un autre, et qu'il y en a une preuve aujourd'hui bien vivante, qu'elle ne prend même pas le soin de cacher. À présent, fais comme tu voudras, je n'y veux plus penser.»
»Là-dessus, Joseph a tourné le dos et s'est enfui dans le bois.
»Il avait l'air si agité, et moi, je sentais tant d'amour et de foi dans mon cœur, que j'ai accusé ce malheureux jeune homme d'un mouvement de folie et de mauvaise rage. Tu te souviens, ma sœur, que tu m'as trouvé changé et que tu m'as cru malade pendant que nous allions au bourg d'Huriel. Quand nous avons été là, tu as trouvé chez nos parents deux lettres de Brulette, et moi trois lettres de Tiennet, toutes déjà anciennes, et qu'on avait manqué à nous envoyer, malgré qu'on nous l'eût si bien promis. Ces lettres-là étaient si simples, si bonnes, et marquaient tant de vérité dans l'amitié, que j'ai dit: «Marchons!» et les paroles de Joseph ont passé de mon esprit comme un mauvais rêve. J'en avais honte pour lui; je ne voulais pas m'en souvenir. Et quand, tout à l'heure, j'ai vu là, Brulette, avec son air si doux, et sa modestie qui me charmait tant par le passé, je jure Dieu que j'avais oublié tout, aussi bien oublié que la chose qui n'a jamais été. La vue de cet enfant m'a tué! Et voilà pourquoi j'ai voulu savoir si Brulette était libre de m'aimer. Elle l'est, puisqu'elle m'a promis de s'exposer pour moi à la critique et au délaissement des autres. Eh bien, puisqu'elle ne dépend de personne, si elle a eu un malheur dans sa vie... que je le croie un peu ou pas du tout... qu'elle le confesse ou s'en justifie... c'est tout un: je l'aime!
—Tu aimerais une fille déshonorée? s'écria Thérence. Non, non! pense à ton père, à ta sœur! Ne va pas à cette noce avant que nous sachions la vérité. Je n'accuse pas Brulette, je ne crois pas à Joseph. Je suis sûre que Brulette est sans tache, mais encore faut-il qu'elle le dise, et elle fera mieux, elle le prouvera. Allez la chercher, Tiennet. Il faut qu'elle s'explique tout de suite, avant que mon frère fasse un de ces pas qu'un honnête homme ne peut plus faire en arrière.
—Tu n'iras pas, Tiennet, dit Huriel, je te le défends. Si, comme je le crois, Brulette est aussi innocente que ma sœur Thérence, il ne lui sera pas fait l'injure d'une question avant que je lui aie fait, moi, l'honneur de ma parole.
—Penses-y, mon frère... dit encore Thérence.
—Ma sœur, répondit Huriel, tu oublies une chose: c'est que, si Brulette a fait une faute, moi, j'ai fait un crime, et que, si l'amour l'a entraînée à mettre un enfant dans le monde, moi, l'amour m'a entraîné à mettre un homme dans la terre!
Et comme Thérence insistait:—Assez, assez! lui dit-il en l'embrassant et en la repoussant. J'ai beaucoup à me faire pardonner avant de juger les autres: j'ai tué un homme! Disant cela, il s'enfuit sans vouloir m'attendre, et je le vis courir vers la maison de la mariée, qui fumait de cuisine et grouillait de vacarme emmi toutes celles du village.
—Ah! dit Thérence en le suivant des yeux, mon pauvre frère n'a pas oublié son malheur! et peut-être qu'il ne s'en consolera jamais!
—Il s'en consolera, Thérence, lui dis-je, quand il se verra aimé de celle qu'il aime, et je vous réponds qu'il l'est déjà et depuis longtemps.
—Je le crois bien aussi, Tiennet; mais si cette fille n'était pas digne de lui!
—Voyons, ma belle Thérence, êtes-vous donc si sévère que vous feriez péché mortel d'un malheur arrivé à une enfant; et, qui sait?... peut-être par surprise ou par force?
—Ce n'est pas tant le malheur ou la faute que je blâmerais, que les mensonges de la bouche ou de la conduite qui en auraient été la conséquence. Si, du premier jour, votre cousine avait dit à mon frère: «Ne me recherchez pas, j'ai été trompée ou violentée,» j'aurais compris que mon frère n'en tînt compte et pardonnât tout à la franche confession; mais se laisser tant courtiser et admirer sans rien dire... Voyons, Tiennet, ne savez-vous vraiment rien? Ne pouvez-vous, à tout le moins, deviner ou supposer quelque chose qui me tranquillise? J'aime tant Brulette, que je ne me sens point le courage de la condamner. Et pourtant que me dira mon père, s'il pense que j'aurais dû tout faire pour retenir Huriel dans un pareil danger?
—Thérence, je ne peux rien vous dire, sinon que, moins que jamais, je doute de Brulette; car, si vous voulez savoir quelle était la seule personne que je pusse soupçonner de l'avoir abusée, et sur qui les accusations du monde eussent un peu d'apparence de raison, je vous dirai que c'était Joseph, lequel m'en paraît aussi blanc que neige, d'après ce que votre frère vient de nous en apprendre. Or, il n'y avait au monde, à ma connaissance, qu'un autre garçon, je ne dis pas capable, mais en position, par son amitié avec Brulette, de se laisser détourner de son honneur par une mauvaise tentation. Ce garçon-là, c'est moi. Eh bien, le croyez-vous, Thérence? Regardez-moi dans les yeux avant de me répondre. Personne ne me l'a jamais imputé, que je sache, mais je pourrais en être le païen tout de même, et vous ne me connaissez point assez pour être sûre de mon honnêteté et de ma parole. Voilà pourquoi je vous dis, regardez à ma figure si le mensonge et la lâcheté s'y peuvent loger à leur aise?
Thérence fit ce que je lui disais et me regarda sans montrer d'embarras, puis elle me dit:
—Non, Tiennet vous, n'êtes pas dans le cas de mentir comme ça; et si vous êtes tranquille sur Brulette, je sens que je dois l'être aussi. Allons, mon garçon, allez-vous-en à la fête: je n'ai plus besoin de vous ici.
—Si fait, lui dis-je. Cet enfant va vous embarrasser. Il n'est pas bien commode avec les personnes qu'il ne connaît point, et je voudrais ou l'emmener ou vous aider à le garder.
—Il n'est pas commode? dit Thérence en le prenant sur ses genoux. Bah! qu'est-ce qu'il y a donc de si malaisé à gouverner une marmaille comme ça? Je n'y ai jamais essayé, mais il ne me paraît pas qu'il y faille tant de malice. Voyons, mon gros gars, que te faut-il? Veux-tu point manger?
—Non, dit Charlot, qui boudait sans oser le montrer.
—Oui-dà, c'est comme il te plaira! Je ne le force point; mais quand tu souhaiteras ta soupe, tu pourras la demander; je veux bien te servir, et mêmement t'amuser, si tu t'ennuies. Dis, veux-tu t'amuser avec moi?
—Non, dit Charlot en fronçant sa figure bien fièrement.
—Or donc, amuse-toi tout seul, dit tranquillement Thérence en le mettant à terre. Moi, je vas aller voir le beau petit cheval noir qui mange dans la cour.
Elle fit mine d'y aller, Charlot pleura. Thérence fit semblant de ne pas l'entendre, jusqu'à ce qu'il vînt à elle.
—Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit-elle, comme étonnée; dépêche-toi de le dire, ou je m'en vas; je n'ai pas le temps d'attendre.
—Je veux voir le beau petit cheval noir, dit Charlot en sanglotant.
—En ce cas, viens, mais sans pleurer, car il se sauve quand il entend crier les enfants.
Charlot rentra son dépit et alla caresser et admirer le clairin.
—Veux-tu monter dessus? dit Thérence..
—Je te tiendrai.
—Non, j'ai peur.
—Eh bien, n'y monte pas.
Au bout d'un moment, il y voulut monter.
—Non, dit Thérence, tu aurais peur.
—Non.
—Si fait, je te dis.
—Eh non! dit Charlot.
Elle le mit sur le cheval, qu'elle fit marcher en tenant l'enfant bien adroitement, et, quand je les eus regardés un bon moment, je fus bien assuré que les caprices de Charlot ne pouvaient pas tenir contre une volonté aussi tranquille que celle de Thérence. Elle s'y prenait tout aussi bien, dès le premier jour, pour gouverner un marmot naturellement difficile, que Brulette y était arrivée par une année de patience et de fatigue, et l'on voyait que le bon Dieu l'avait faite pour être bonne mère sans apprentissage. Elle en devinait les finesses et les forces, et s'y prêtait sans se tourmenter, s'étonner ni s'impatienter de rien.
Charlot, qui se croyait le maître avec tout le monde, fut étonné de voir qu'il ne l'était, avec elle, que de bouder contre lui-même, et qu'elle s'en embarrassait si peu, que c'était peine perdue. Aussi, au bout d'une demi-heure devint-il tout à fait gentil, demandant de lui-même ce qu'il souhaitait, et se dépêchant d'accepter ce qui lui était offert. Thérence le fit manger, et j'admirai comme, de son propre jugement, elle sut mesurer ce qu'il lui fallait, sans trop ni trop peu, et comme elle sut ensuite l'occuper à côté d'elle, tout en s'occupant elle-même, causant avec lui comme avec une personne raisonnable, et lui donnant tant de confiance, sans avoir l'air de le questionner, qu'il lui eut bientôt défilé tout son chapelet de disettes, dont il avait l'habitude de se faire prier quand on s'en montrait trop curieux. Et mêmement, il se trouvait si content avec elle et si fier de savoir causer, qu'il s'impatientait contre les mots qu'il ne connaissait point, et rendait son idée par des mots de son invention, qui n'étaient du tout sots ni vilains.
—Qu'est-ce que vous faites donc là, Tiennet? me dit-elle tout d'un coup, comme pour me faire entendre que je restais trop longtemps.
Et, comme j'avais déjà inventé cinquante petites histoires pour ne pas m'en aller, je me trouvai à court, et ne sus rien lui dire, sinon que j'étais occupé à la regarder.
—Est-ce que ça vous amuse? fit-elle.
—Je ne sais pas, lui répondis-je. Autant vaut demander au blé s'il est content de se sentir pousser au soleil.
—Oh! oh! il paraît que vous êtes devenu malin pour tourner les compliments! mais pensez donc que c'est peine perdue avec moi, qui n'y comprends rien et n'y sais rien répondre.
—Je n'y connais rien non plus, Thérence. Tout ce que je veux dire, c'est qu'à mon idée, il n'y a rien de si beau et de si sain à voir qu'une jeune fille prenant son plaisir dans la causette d'un petit enfant.
—Est-ce que ça n'est pas naturel? dit Thérence. Il me semble, à moi, que je rentre dans la vérité des choses du bon Dieu, en regardant et en écoutant ce marmot. Je sens bien que je ne vis pas, à l'ordinaire, comme une femme doit aimer à vivre; mais je n'ai pas choisi mon sort, et l'état voyageur et abandonné que je mène est dans mon devoir, puisque j'y suis le soutien et le bonheur de mon père. Aussi, je ne m'en plains pas et ne souhaite pas une vie qui ne serait pas la sienne; seulement, je comprends bien le plaisir des autres; celui que Brulette a dans la société de son Charlot, qu'il soit à elle ou au bon Dieu, me serait très-doux aussi. Je n'ai pas eu souvent l'occasion d'un si gentil divertissement, et je peux bien le prendre où je le trouve. Vrai, c'est une jolie compagnie que ce petit bonhomme, et je ne savais pas que ça pouvait avoir tant d'esprit et de connaissance.
—Et pourtant, mignonne, ce Charlot n'est aimable que par les grands soins de Brulette, et il lui a fallu s'amender beaucoup pour l'être autant que celui que Dieu a fait gentil de son naturel.
—Vous m'étonnez grandement, dit Thérence. S'il y a des enfants plus gentils que celui-là, on est trop heureux de pouvoir vivre avec eux. Mais en voilà assez, Tiennet. Allez-vous-en, ou l'on viendra vous chercher et on voudra aussi m'emmener, ce qui me contrarierait, je vous le confesse, car je suis un peu lasse et je me trouve si bien d'être là tranquille avec ce petit, qu'on ne me rendrait pas service en me dérangeant sitôt.
Il fallut bien obéir, et je m'en allai le cœur tout rempli et tout révolutionné des idées qui me venaient au sujet de cette fille.
Vingt-troisième veillée.
Ce n'était pas seulement la beauté surprenante de Thérence qui m'occupait l'esprit, mais un je ne sais quoi qui me la faisait paraître au-dessus de toutes les autres. Je m'étonnais d'aimer tant Brulette, qui lui ressemblait si peu, et j'allais me demandant si l'une des deux était trop franche ou l'autre trop fine. Dans mon jugement, Brulette était plus aimable, ayant toujours quelque chose de gentil à dire à ses amis, et sachant les retenir autour d'elle par toutes sortes de petits commandements dont les garçons se sentent flattés, parce qu'ils aiment à se croire nécessaires. Tout au rebours, Thérence vous marquait franchement n'avoir aucun besoin de vous, et semblait même étonnée ou ennuyée que l'on fît attention à elle. Toutes deux sentaient leur prix cependant; mais tandis que Brulette se donnait la peine de vous le faire sentir aussi, l'autre avait l'air de ne vouloir qu'une estime pareille à celle qu'elle pourrait vous rendre. Et je ne sais comment ce grain de fierté, plus caché, me paraissait une amorce qui donnait la tentation en même temps que la peur.
Je trouvai la danse enrayée tout au mieux, et Brulette voltigeant comme un papillon aux mains et aux bras d'Huriel. Il y avait tant de feu sur leurs visages, elle paraissait si ivrée au dedans et lui au dehors, qu'ils ne voyaient et n'entendaient rien autour d'eux. La musique les enlevait, mais je crois bien que leurs pieds ne se sentaient point toucher la terre, et que leurs esprits dansaient dans le paradis. Comme, parmi ceux qui mènent la bourrée, il y en a peu qui n'aient point une amour ou une grosse fantaisie en la tête, on ne faisait pas seulement attention à eux, et il y avait tant de vin, de bruit, de poussière, de chansons et de joyeuses paroles dans l'air chaud de la noce, que le soir arriva sans que l'assistance prît grand souci du contentement particulier d'un chacun.
Brulette ne se dérangea que pour me demander nouvelles de Charlot et pourquoi Thérence ne venait point; mais elle se tranquillisa aisément sur mes réponses, et Huriel ne lui donna pas le temps d'en écouter bien long sur la conduite de son gars.
Je ne me sentais point en goût de danser, car il se faisait que je ne trouvais là aucune fille jolie, encore qu'il y en eût; mais pas une ne ressemblait à Thérence, et Thérence ne me sortait point de la tête. Je me mis en un coin pour regarder son frère, afin d'avoir quelque nouvelle à lui en donner quand elle me questionnerait. Huriel avait si bien oublié son tourment, qu'il était tout bonheur et toute jeunesse. Il se trouvait bien assorti avec Brulette, en ce qu'il aimait le plaisir et le bruit autant qu'elle, quand il s'y mettait, et il avait le dessus sur tous les autres garçons, en ce qu'il ne se lassait jamais à la danse. Chacun sait qu'en tout pays, les femmes enterrent les hommes à la bourrée et tiennent encore sans débrider quand nous sommes crevés de soif et de chaud. Huriel n'était curieux de boire ni de manger, et on aurait dit qu'il avait juré de rassasier Brulette de son meilleur divertissement; mais, au fond, je voyais bien qu'il y prenait son propre plaisir, et qu'il aurait fait le tour de la terre sur un pied, pourvu que cette légère danseuse fût à son bras.
À la fin, plusieurs garçons, ennuyés d'être refusés par Brulette, observèrent qu'il y avait un étranger bien favorisé d'elle, et on commença d'en causer autour des tables. Il faut vous dire que Brulette, qui ne s'était pas attendue à se tant divertir, et qui avait un peu de mépris dorénavant pour tous les galants des environs, à cause du mauvais comportement de leurs langues, ne s'était point mise dans de grands atours. Elle avait plutôt l'air d'une petite nonne que de la reine de chez nous; et, comme il y avait là de grandes toilettes de gala, elle n'avait pas fait les beaux effets du temps passé. Cependant, quand elle se fut animée à la danse, force fut de se rappeler que nulle ne pouvait lui être comparée, et ceux qui ne la connaissaient point ayant questionné ceux qui la connaissaient, il en fut dit du mal et du bien autour de moi.
J'y prêtai l'oreille, voulant en avoir le cœur net, et ne donnai point à connaître qu'elle était ma parente. Alors j'entendis revenir l'histoire du moine et de l'enfant, de Joseph et du Bourbonnais, et il fut dit que ce n'était peut-être pas Joseph l'auteur du péché, mais bien ce grand garçon si empressé auprès d'elle et paraissant si sûr de son fait qu'il ne souffrait personne autre s'en approcher.
—Eh bien, dit l'un, si c'est lui et qu'il vienne à réparation, mieux vaut tard que jamais.
—Ma foi, dit un autre, elle n'avait pas mal choisi. C'est un gars superbe et qui paraît très-bon enfant.
—Après tout, dit un troisième, ça fera un beau couple, et quand le prêtre y aura passé, ça sera aussi bon qu'un autre ménage.
Par là, je vis bien qu'une femme n'est jamais perdue tant qu'elle a une bonne protection, mais qu'il en faut une franche et finale, car cent ne valent rien, et tant plus s'en mêlent, tant plus la rabaissent et lui font tort.
Dans ce moment-là, ma tante prit Huriel à part, et, l'amenant auprès de moi, lui dit:
—Je vous veux faire trinquer une verrée de mon vin à ma santé, car vous me réjouissez l'âme de si bien danser, et de mettre si bien en train le monde de ma noce.
Huriel avait regret de quitter Brulette pour un moment; mais la maîtresse du logis était fort décidée, et il n'y avait pas moyen de lui refuser une politesse.
Ils s'assirent donc à un bout de table, qui se trouvait vide, une chandelle posée entre eux, et se voyant face à face. Ma tante Marghitonne était, comme je vous l'ai dit, une toute petite femme qui avait oublié d'être sotte. Elle portait la plus drôle de figure qu'on pût voir, très-blanche et très-fraîche, encore qu'elle eût la cinquantaine et mis au monde quatorze enfants. Je n'ai jamais vu un si long nez, avec de si petits yeux, enfoncés de chaque côté comme par une vrille, mais si vifs et si malins qu'on ne les pouvait regarder sans avoir envie de rire et de bavarder.
Je vis pourtant qu'Huriel était sur ses gardes, et qu'il se méfiait du vin qu'elle lui versait. Il trouvait dans son air quelque chose de moqueur et de curieux, et, sans savoir trop pourquoi, il se mettait en défense. Ma tante, qui, depuis le matin, n'avait pas reposé une minute de remuer et de causer, avait grand'soif pour de bon, et n'eut point avalé trois petits coups, que le bout pointu de son grand nez devint rouge comme une senelle, et que sa grande bouche, où il y avait des dents blanches et serrées pour trois personnes plutôt que pour une, se mit à rire jusqu'aux oreilles. Pourtant, elle n'était pas dérangée dans son jugement, car jamais femme ne porta mieux la gaieté sans outrance et la malice sans méchanceté.
—Ah ça, mon garçon, lui dit-elle, après beaucoup de propos en l'air, qui ne lui avaient servi qu'à faire passer la première soif, vous voilà, pour tout de bon, accordé avec ma Brulette? Il n'y a point à reculer, car ce que vous souhaitiez est arrivé: tout le monde en cause, et si vous pouviez entendre, comme moi, ce qui se dit de tous les côtés, vous verriez qu'on vous met sur le dos le futur aussi bien que le passé de ma jolie nièce.
Je vis que cette parole enfonçait un couteau dans le cœur d'Huriel et le faisait tomber des étoiles dans les épines; mais il y fît bonne contenance et répondit en riant:
—Je souhaiterais, ma bonne dame, avoir eu le passé, car tout en elle n'a pu être que beau et bon; mais si j'ai le futur seulement, je me tiendrai pour bien partagé du bon Dieu.
—Et sage vous serez, riposta ma tante, riant toujours, et le regardant de près avec ses petits yeux verts qui ne voyaient pas de loin, de telle façon qu'on eût dit qu'elle lui voulait percer le front avec son nez effilé. Quand on aime, on aime tout, et on ne se rebute de rien.
—C'est ma volonté, dit Huriel d'un ton sec qui ne démonta point ma tante.
—Et c'est d'autant mieux de votre part, que la pauvre Brulette a plus d'ordre que de bien. Vous savez sans doute que toute sa dot tiendrait bien dans votre verre, et si, n'y a-t-il point de louis d'or dans son compte.
—Eh bien, tant mieux, dit Huriel; le compte en sera fait vitement, et je n'aime point à perdre mes heures dans les additions.
—D'ailleurs; fit ma tante, un enfant tout élevé est un embarras de moins dans un ménage, surtout si le père fait son devoir, comme il le fera, je vous en réponds!
Le pauvre Huriel eut chaud et froid; mais, pensant que ce fût une épreuve, il la soutint et dit:
—Le père fera son devoir, moi aussi, j'en réponds! car il n'y aura pas d'autre père que moi pour tous les enfants nés ou à naître.
—Oh! quant à ça, reprit-elle, vous n'en serez pas le maître, je vous en donne ma parole!
—J'espère que si, dit-il en serrant son verre, comme s'il l'eût voulu écraser dans ses doigts. Quiconque abandonne son bien n'a plus à y repêcher, et je suis un gardien assez fidèle pour ne point souffrir les maraudeurs.
Ma tante allongea sa petite main sèche et la passa sur le front d'Huriel. Elle y sentit la sueur, encore qu'il fût très-pâle; et, changeant tout à coup sa mine de malin diable en une figure bonne et franche comme l'était le fond de son cœur:
—Mon garçon, lui dit-elle, mettez vos coudes sur la table et venez ici tout auprès de ma bouche. Je vous veux donner un bon baiser sur la joue.
Huriel, étonné de son air attendri, se prêta à sa fantaisie. Elle releva les cheveux épais de sa tempe et avisa le gage de Brulette, qu'il portait toujours, et que sans doute elle connaissait. Alors, approchant sa grande bouche, comme si elle l'eût voulu mordre; elle lui glissa quatre ou cinq paroles dans le tuyau de l'ouïe, mais si bas, si bas, que je n'en pus rien attraper. Puis elle ajouta tout haut, en lui pinçant le bout de l'oreille:
—Allons! voilà une oreille très-fidèle, mais convenez qu'elle en-est bien récompensée?
Huriel ne fit qu'un saut par-dessus la table, renversant les verres et la chandelle que je n'eus que le temps de rattraper. Il se trouvait déjà assis auprès de ma petite tante et l'embrassait aussi fort que si elle eût été la mère qui l'avait mis au monde. Il paraissait comme fou, criait et chantait, buvait et trinquait, et ma petite tante, riant comme une petite crécelle, lui disait en choquant son verre:
—À la santé du père de votre enfant!
C'est ce qui prouve, dit-elle aussitôt en se retournant vers moi, que les plus malins sont quelquefois ceux qu'on croit les plus sots, de même que les plus sots se trouvent être ceux qui se croient bien malins. Tu peux le dire aussi, toi, mon Tiennet, qui as le cœur droit et la parenté fidèle, et je sais que tu t'es conduit avec ta cousine comme si tu lui eusses été frère. Tu mérites, d'en être récompensé, et je compte que le bon Dieu ne te fera pas banqueroute. Un jour ou l'autre il te donnera aussi ton parfait contentement.
Là-dessus elle s'en alla, et Huriel, me serrant dans ses bras:
—Ta tante a raison, me dit-il; c'est la meilleure des femmes. Tu n'es pas dans le secret, mais ça ne fait rien. Tu n'en es que meilleur ami: aussi... donne-moi ta parole, Tiennet, que tu viendras travailler ici tout l'été avec nous, car j'ai mon idée sur toi, et, si Dieu m'assiste, tu m'en remercieras bel et bien.
—Si je t'entends, lui dis-je, tu viens de boire ton vin bien pur, et ma tante en a retiré le brin de paille qui t'aurait fait tousser; mais ton idée sur moi me paraît plus difficile à contenter.
—Ami Tiennet, le bonheur se gagne, et si tu n'as pas une idée contraire à la mienne...
—J'ai peur de l'avoir trop pareille; mais ça ne suffit pas.
—Sans doute; mais qui ne risque rien n'a rien. Es-tu si Berrichon que tu ne veuilles tenter le sort?
—Tu me donnes trop bon exemple pour que j'y fasse le couard, répondis-je; mais crois-tu donc...
Brulette vint nous interrompre, et nous vîmes à son air qu'elle ne se doutait toujours de rien.
—Asseyez-vous là, dit Huriel en l'attirant sur ses genoux, comme cela se fait chez nous sans qu'on y voie du mal; et dites-moi, ma chère mignonne, si vous n'avez point envie de danser avec quelque autre que moi? Vous m'avez donné et tenu parole; c'est tout ce que je souhaitais pour m'ôter un chagrin que j'avais sur le cœur; mais si vous pensez qu'on en parlera d'une manière qui vous fâcherait, me voilà soumis à votre plaisir, et ne danserai plus qu'à votre commandement.
—Est-ce donc, maître Huriel, répondit Brulette, que vous êtes las de ma compagnie, et que vous souhaitez faire connaissance avec les autres jeunesses de la noce?
—Oh! si vous le prenez comme ça, s'écria Huriel tout éperdu de joie, à la bonne heure! Je ne sais pas seulement s'il y a ici d'autres jeunesses que vous et ne veux pas le savoir.
Alors, il lui présenta son verre, la priant d'y toucher avec ses lèvres, et but ensuite de grand cœur. Puis il cassa le verre pour que nul autre ne s'en pût servir, et emmena danser sa fiancée, tandis que je me pris à réfléchir sur la chose qu'il m'avait donnée à entendre et dont je me sentais tout je ne sais comment.
Je ne m'étais pourtant pas encore tâté de ce côté-là, et il ne m'avait jamais semblé que je fusse de nature assez ardente pour m'éprendre, à la légère, d'une fille aussi sérieuse que Thérence. Je m'étais sauvé du dépit de ne point plaire à Brulette, par mon humeur gaie et complaisante à la distraction; mais je ne pouvais pas penser à Thérence sans une sorte de tremblement dans la moelle de mes os, comme si l'on m'eût invité à voyager en pleine mer, moi qui n'avais jamais mis le pied sur un bateau de rivage.
«Est-ce que, par hasard, pensais-je, j'en serais tombé amoureux aujourd'hui, sans le savoir? Il faut le croire, puisque voilà Huriel qui m'y pousse, et dont l'œil aura saisi la vérité sur ma figure; mais je n'en suis pas certain, parce que je me sens comme étouffé depuis tantôt, et il me semblait que l'amour devait prendre plus gaiement que ça.»
Tout en devisant avec moi même, je me trouvai, je ne saurais dire comment, arrivé au vieux château. Ce vieux tas de pierres dormait à la lune, aussi muet que ceux qui l'ont bâti; seulement une petite clarté, sortant de la chambre que Thérence y occupait sur le préau, annonçait que les morts n'en étaient plus les seuls gardiens. Je m'avançai bien doucement, et, regardant à travers le feuillage de la petite croisée, qui n'avait ni vitrage ni boisure, je vis la belle fille des bois disant sa prière, à genoux, auprès de son lit, où Charlot était couché et dormait à pleins yeux.
Je vivrais bien cent ans que je n'oublierais point la figure qu'elle avait dans ce moment-là. C'était comme une image de sainte, aussi tranquille que celles que l'on taille en pierre pour les églises. Je venais de voir Brulette, aussi brillante qu'un soleil d'été, dans la joie de son amour et le vol de sa danse; Thérence était là, seule et contente, aussi blanche que la lune dans la nuit claire du printemps. On entendait au loin la musique des noceux; mais cela ne disait rien à l'oreille de la fille des bois, et je pense qu'elle écoutait le rossignol qui lui chantait un plus beau cantique dans le buisson voisin.
Je ne sais point ce qui se fit en moi; mais voilà que, tout d'un coup, je pensai à Dieu, idée qui ne me venait peut-être pas assez souvent, dans ce temps de jeunesse et d'oubliance où j'étais, mais qui me plia les deux genoux, comme par un secret commandement, et me remplit les yeux de larmes qui tombèrent en pluie, comme si un gros nuage venait de se crever dans ma tête.
Ne me demandez point quelle prière je fis aux bons anges du ciel. Je ne m'entendais pas moi-même. Je n'eusse pas encore osé demander à Dieu de me donner Thérence; mais je crois bien que je le requis de me rendre mieux méritant pour un si grand honneur.
Quand je me relevai de terre, je vis que Thérence avait fini son oraison et qu'elle s'apprêtait à dormir. Elle avait ôté sa coiffe, et j'appris qu'elle avait des cheveux noirs qui lui tombaient en grosses tresses jusqu'aux pieds; mais devant qu'elle eût ôté la première épingle de son habillement, vous me croirez si vous voulez, je m'étais déjà sauvé, comme si j'eusse craint d'être en délit de sacrilége. Je n'étais pourtant pas plus sot qu'un autre, et je n'avais point coutume de bouder le diable; mais Thérence me tenait le cœur en respect comme si elle eût été cousine de la sainte Vierge.
Comme je sortais du vieux château, un homme, que je ne voyais pas dans l'ombre du portail, me surprit en me portant la parole:
—Hé, l'ami, disait-il, apprenez-moi si c'est là, comme je pense, l'ancien château du Chassin?
—Le grand bûcheux! m'écriai-je, le reconnaissant à la voix. Et je l'embrassai d'un si grand cœur qu'il en fut étonné, car il n'avait pas autant souvenir de moi comme j'avais de lui.
Mais sitôt qu'il m'eut remis, il me fit grandes amitiés et me dit:
—Apprends-moi vitement, mon garçon, si tu as vu mes enfants, ou si tu les sais arrivés en cet endroit.
—Ils y sont depuis ce matin, répondis-je, ainsi que moi et ma cousine Brulette. Votre fille Thérence est là, bien tranquille, tandis que ma cousine est, ici près, à la noce d'une autre cousine, avec votre cher bon fils Huriel.
—Dieu merci! dit le grand bûcheux, je n'arrive pas trop tard, et Joseph est, à cette heure, sur la route de Nohant, où il croit bien les trouver ensemble.
—Joseph? il est donc venu comme vous? On ne vous attendait tous deux que dans cinq ou six jours, et Huriel nous disait...
—Tu vas savoir comment tournent les choses de ce monde, dit le père Bastien en me tirant un peu sur le chemin, afin de n'être entendu que de moi. De toutes les choses qui vont au gré du vent, la cervelle des amoureux est la plus légère. Huriel t'a-t-il raconté tout ce qui regarde Joseph?
—Oui, de tous points, que je crois.
—Joseph, en voyant partir Huriel et Thérence pour le pays d'ici, lui parla dans l'oreille; sais-tu ce qu'il lui a dit?
—Oui, je le sais, père Bastien; mais...
—Tais-toi, car, moi aussi, je le sais. Voyant mon fils changer de couleur, et Joseph se sauver dans le bois d'un air tout singulier, j'allai après lui et lui commandai de me dire quel secret il venait de raconter à Huriel. «Mon maître, dit Joseph, je ne sais pas si j'ai bien ou mal fait; j'ai cru y être obligé, et voilà ce que c'est; je vous le dois pareillement.» Là-dessus, il me raconta avoir reçu une lettre de son pays, où on lui apprenait que Brulette élevait un enfant qui ne pouvait être que le sien; et, me disant cela avec beaucoup de souffrance et de dépit, il me conseilla fortement de courir après Huriel pour l'empêcheur d'aller faire une grande sottise, ou boire une grosse honte.
»Quand je l'eus questionné sur l'âge de l'enfant, et qu'il m'eut fait lire la lettre qu'il avait toujours sur lui, comme s'il eût voulu porter ce remède sur la blessure de son amour, je ne me sentis pas du tout persuadé qu'on ne se fût point moqué de lui, d'autant que le garçon Carnat, qui lui écrivait cette chose, en réponse à une avance de Joseph pour se faire honnêtement agréer sonneur de musette en son pays, paraissait y avoir mis de la malice pour empêcher son retour. Puis, me rappelant la décence et la modestie de la petite Brulette, je me persuadai de plus en plus qu'on lui faisait injure, et ne pus m'empêcher de railler et de blâmer Joseph pour avoir cru si légèrement à une affaire si vilaine.
»J'aurais sans doute mieux fait, mon bon Tiennet, de le laisser, méprise ou non, dans la croyance que Brulette était indigne de son attachement; mais que veux-tu? l'esprit de justice conduisait ma langue et m'empêchait de songer aux conséquences. J'étais si mécontent de voir diffamer une pauvre honnête fille, que je parlais comme je m'y sentais poussé. Cela fit sur Joseph plus d'effet que je n'aurais cru. Il tourna vitement du tout au tout, et, versant des larmes comme un enfant, il se laissa choir à terre, déchirant ses habits et s'arrachant les cheveux, avec tant de chagrin et de colère contre lui-même, que j'eus grand'peine à l'apaiser. Par bonheur que sa santé est devenue pareille à la tienne, car, un an plus tôt, ce désespoir, qui le secouait si fort, l'aurait tué.
»Je passai le restant du jour et toute la veillée seul à seul avec lui à tâcher de lui remettre l'esprit. Ce n'était point facile pour moi. D'une part, je sais que mon fils, depuis le premier jour où il a vu Brulette, s'est pris pour elle d'une amour très-obstinée, et qu'il n'a été raccommodé avec la vie que le jour où Joseph ne s'est plus mis en travers de son espérance. De l'autre part, j'ai pour Joseph une grande amitié aussi, et je sais que Brulette est dans son idée depuis qu'il est au monde. Il me fallait sacrifier l'un des deux, et je me demandais si je ne serais pas un égoïste de père en me prononçant pour la satisfaction de mon fils au détriment de mon élève.
»Tiennet, tu ne connais plus Joseph, et peut-être ne l'as-tu jamais bien connu. Ma fille Thérence a pu t'en parler un peu sévèrement. Elle ne le juge pas de la même manière que moi. Elle le croit égoïste, dur et ingrat. Il y a du vrai là dedans; mais ce qui l'excuse devant mes yeux ne peut l'excuser devant les yeux d'une jeunesse comme elle. Les femmes, mon petit Tiennet, ne nous demandent que de les aimer. Elles ne prennent que dans leur cœur la subsistance de leur vie. Dieu les a faites comme ça, et nous en sommes heureux quand nous sommes dignes de le comprendre.
—Il me semble, observai-je au grand bûcheux, que je le comprends à cette heure, et que les femmes ont grandement raison de ne vouloir de nous que notre cœur, car c'est la meilleure chose que nous ayons.
—Sans doute, sans doute, mon fils! reprit ce grand brave homme. J'ai toujours pensé ainsi. J'ai aimé la mère de mes enfants plus que l'argent, plus que le talent, plus que le plaisir et la gaudriole, plus que tout au monde. Je vois bien que mon fils Huriel est de mon acabit, puisqu'il a changé, sans regret, d'état et de goûts pour se rendre capable de prétendre à Brulette. Et je crois que tu penses de même, puisque tu le dis si franchement. Mais enfin le talent est quelque chose que Dieu estime aussi, puisqu'il ne le donne pas à tout le monde, et on doit du respect et du secours à ceux qu'il a marqués comme les ouailles de son choix.