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Les Mémoires d'un âne. cover

Les Mémoires d'un âne.

Chapter 20: XVIII LE BAPTÊME
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About This Book

Un âne raconte sa vie depuis une enfance maltraitée jusqu'à sa maturité, décrivant son intelligence, ses espiègleries et les mauvais traitements reçus de la part des humains. Le narrateur relate des épisodes concrets, notamment un marché où la surcharge et les coups provoquent sa révolte, son évasion et la moquerie des passants. Le récit montre aussi sa punition et son repentir, puis sa transformation en compagnon affectueux d'une fillette souvent souffrante, mettant en avant la loyauté animale, la critique de la cruauté et la capacité de changement par la bienveillance.



XV

LA CHASSE

Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur début; ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée sur l'épaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les préparatifs de la chasse.

—Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?

—C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai à papa d'emmener Cadichon.

Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et j'attendis avec inquiétude la suite de la proposition.

—Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener Cadichon?

—Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser à âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord attacher des ailes à Cadichon.

Henri, contrarié:—Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos carnassières seront trop pleines.

Le papa, avec surprise et riant:—Porter votre gibier! Vous croyez donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même beaucoup de choses?

Henri, piqué:—Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma veste, et je tuerai au moins quinze pièces.

Le papa:—Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous tuerez, vous deux et votre ami Auguste?

Henri:—Quoi donc, papa?

Le papa:—Le temps, et rien avec.

Henri, très piqué:—Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse, si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.

Le papa:—C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.

La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges d'indignation quand Auguste les rejoignit.

Pierre:—Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.

Auguste:—Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.

Henri:—Pourquoi plus qu'eux?

Auguste:—Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits, tandis que nos papas sont déjà un peu vieux.

Henri:—C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a quinze, et moi treize. Quelle différence!

Auguste:—Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui en ai quatorze!

Pierre:—Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon le bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre gibier.

Auguste:—Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.

Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance. J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir avec les paniers vides comme au départ.

—En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins, suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....

—Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?

—C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.

Le papa:—Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.

Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.

—Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.

Pierre:—Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.

Le papa:—Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas nous entre-tuer.

Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté prudemment derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un chien retardataire reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient, arrêtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portée, trop loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient la même perdrix, qui n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans leurs carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri s'approcha d'eux.

—Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?

Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je tournai un des paniers vers le papa.

Le papa:—Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si vous les remplissez trop.

Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de mes paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.

Auguste:—Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! Il a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas laissé un seul.

Henri:—C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix, seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.

Pierre:—Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.

Auguste:—Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.

Pierre:—Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent tout de suite.

Auguste:—Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.

Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au départ. Ils commençaient à demander l'heure.

—J'ai faim, dit Henri.

—J'ai soif, dit Auguste.

—Je suis fatigué, dit Pierre.

Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte pour déjeuner. Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui était à cent pas, et où la grand'mère avait envoyé des provisions.

On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des paniers. Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros baba, une énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à effrayer les passants. Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu aux faims les plus voraces, que la moitié des provisions restèrent aux gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser leur faim, et l'eau de la mare pour se désaltérer.

—Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste. Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.

Auguste:—Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens; vous les aviez tous.

Le père:—Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.

Auguste:—Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...

Le père, interrompant d'un air surpris:—Ceux que vous avez tués! Vous croyez avoir tué des perdreaux?

Auguste:—Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.

Le père, de même:—Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les auriez pas vus?

Auguste:—Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.

Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui rendit les enfants rouges de colère.

—Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute de chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre quand nous nous remettrons en chasse.

Pierre:—Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous connaissent pas autant que vous.

Le père:—Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.

Pierre, radieux:—Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens, nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.

Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.

—Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air satisfait.

Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le déjeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de marcher près des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix partaient de tous côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens faisaient bien leur office; ils quêtaient, ils arrêtaient, seulement ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien à rapporter. Enfin, Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrêt; il croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement. Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et en poussant un cri de douleur.

—Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant vers lui.

Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il était sans mouvement et sans vie.

—Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la chasse finie.

Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans mot dire.

J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur en reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un mauvais garçon maladroit et orgueilleux.

Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation que le meurtrier aurait à subir.

En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui, n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des enfants.

—Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.

Le papa de Pierre:—Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse pièce. Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche comme s'il contenait quelque chose de lourd.

Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière; leur mine confuse frappa ces messieurs.

Le père d'Auguste, riant:—Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!

Le papa de Pierre, riant:—Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton qu'ils ont pris pour un lapin.

Le garde approcha.

Le papa:—Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les chasseurs.

—C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons un triste gibier.

Le papa, riant:—Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?

Le garde:—Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant pour une perdrix.

Le papa:—Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...

—Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce que vous ayez pris de la raison et de la modestie.

—Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la chasse.

—Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En vérité, c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de chasse, monsieur.

—Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.

—Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs, veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme Auguste. Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de sottise.

Puis, se retournant vers son fils:

—Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.

Auguste:—Mais, papa.

Le père, d'une voix sévère:—Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.

Auguste baissa la tête et se retira tout confus.

«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce qui arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous figuré que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait de vouloir pour tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois ridicules dès ce matin; vous avez méprisé nos conseils et notre expérience; et enfin vous êtes tous trois la cause de la mort de mon pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous êtes trop jeunes pour chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là retournez à vos jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera mieux.»

Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement à la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez pourquoi je l'aimais tant.



XVI

MÉDOR

Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim. Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait. Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant.

—Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.

—Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain. Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger, à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.

—Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si tu me refusais, j'en aurais du chagrin.

—Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime; et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.

Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir, il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes, mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les hommes.

Un soir, je le vis arriver triste et abattu.

—Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit. De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien de garde.

—Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je pourrai facilement en manger tous les jours.

—En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis, être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.

Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.

—J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas grand'chose à faire dans cette saison-ci.

Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor, qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules, et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:

—Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le toi-même.

—Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout engourdi.

La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait, pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.

—Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le payeras quand tu seras sous le bât.

Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où il était caché; je courus à lui.

—Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te faisait-elle battre par Jules?

—Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a ordonné de me battre sans pitié.

—Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?

—Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait! c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.—Soyez tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»

—Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?

—Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais eu un bon régal.

—Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et heureux.

Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois, je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés; la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire. Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher. Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et moi.

En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus tard.

Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que pour voir un de ses amis.

Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui nous attirait l'un vers l'autre.

Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste sort de cette malheureuse enfant.



XVII

LES ENFANTS DE L'ÉCOLE

Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée; Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé.

Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres; seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches, annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:

—Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.

—Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric; le voilà qui se sauve.

Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos, le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:

—Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons passer sous la roue.

Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans? André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la roue, il devait nécessairement y être broyé.

Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.

—Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.

Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande partit, criant, hurlant et se frottant les reins.

Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait, qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il faudrait encore payer l'impôt sur les chiens.

Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.

Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi nous nous sommes aimés.



XVIII

LE BAPTÊME

Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.

Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.

—Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.

Camille:—Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.

Pierre:—Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je l'appellerai Pierrette.

Camille:—Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.

Pierre:—Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.

Camille:—Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa d'être parrain à votre place.

Pierre:—Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine à votre place.

Camille:—D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!

Pierre:—Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle s'appelle Camille; c'est horrible et bête!

Camille:—Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme tu seras bien reçu.

Pierre:—Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne serai pas parrain d'une Camille.

—Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous être parrain avec moi de la petite Camille?

Le papa:—Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille que toi.

Camille:—C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille quand on la baptisera aujourd'hui.

Le papa:—Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux parrains.

Camille:—Papa, Pierre ne veut plus l'être.

Le papa:—Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?

Camille:—Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et qu'il veut l'appeler Pierrette.

Le papa:—Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et bête.

Camille:—C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.

Le papa:—Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais, s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler Pierrette, je le remplacerai très volontiers.

Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru chez sa maman.

—Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?

La maman:—Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce soit elle qui soit marraine.

Pierre:—Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux qu'elle s'appelle Pierrette.

La maman:—Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est joli, autant Pierrette est ridicule.

Pierre:—Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.

La maman:—Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous arrangerez-vous?

Pierre:—Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer Camille pour appeler la petite Pierrette.

La maman:—Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne, et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour marraine de sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant porte le nom de Camille.

Pierre:—Alors je ne veux pas être parrain.

Camille accourut au même instant.

Camille:—Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure; et il faut absolument un parrain.

Pierre:—Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.

Camille:—Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma bonne quel nom elle veut donner à sa fille!

Pierre:—Tu as raison; va le lui demander.

Camille repartit en courant; elle revint bientôt.

—Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.

Pierre:—Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette, puisque je suis parrain?

Camille:—Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop laid.

Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.

—Où sont les dragées? demanda-t-il.

Camille:—Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y en a.

Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.

Pierre:—Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant que de dragées.

Camille:—C'est pour jeter aux enfants de l'école.

Pierre:—Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école après le baptême?

Camille:—Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de dragées et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.

Pierre:—Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?

Camille:—Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.

Pierre:—Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées aux enfants comme à des chiens.

—Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt partir, s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.

Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.

—Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.

Camille:—Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet de dentelle, un manteau doublé de soie rose.

Pierre:—Est-ce toi qui as donné tout cela?

Camille:—Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.

Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche était attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la marraine. Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi, j'attendais, attelé à la petite voiture des enfants; Louis, Henriette et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrière; les mamans, les papas et les bonnes étaient partis les uns après les autres pour se trouver près de nous en cas d'accident, mais ce n'était que par excès de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien à craindre.

Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le vent; les enfants étaient enchantés.

—Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive Cadichon, le roi des ânes.

Ils battaient des mains, ils applaudissaient.

—Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En voilà-t-il un âne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne chance et pas de culbute!

Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin, n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je ne les écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à rattraper la calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui me regardaient avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient partis avant, d'être dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligés de ralentir leur pas, tandis que j'allongeais le mien.

Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres et maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais rangé le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais essoufflé.

A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils faisaient compliment aux enfants sur leur équipage.

Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais bien brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était semé de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et blanc au-dessus des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous avions très bon air.

J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs grandeurs, s'embrouillèrent en disant le Credo; le curé fut obligé de les souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel, et arrive à bien des grandes personnes.

Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les centimes. Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants crièrent tous ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»

Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et la fit retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable bataille, une vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient les dragées et les centimes: tous se précipitaient vers le même point; ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par terre, ils se disputaient chaque dragée et chaque centime. Il y en eut la moitié de perdus, foulés aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne riait pas; Camille, qui avait ri aux premières poignées, ne riait plus, elle voyait que les batailles étaient sérieuses, que plusieurs enfants pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.

Quand ils furent remontés en voiture:

—Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai marraine, je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les jetterai pas.

—Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.

La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.

Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et les mamans voulurent nous accompagner.

—Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.

—Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux enfants des dragées et des centimes?

La maman:—Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en grande partie.

Madeleine:—Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, que je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.

La maman, souriant:—Pour être marraine, il faut avoir un enfant à baptiser, et je n'en connais pas.

Madeleine:—C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment nommeras-tu ton filleul, Henri?

Henri:—Henri, comme de raison; et toi?

Madeleine:—Je l'appellerai Madelon.

Henri:—Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.

Madeleine:—C'est un nom tout comme Pierrette.

Henri:—Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a cédé.

—Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons le temps d'y penser.

Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.