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Les Mémoires d'un âne. cover

Les Mémoires d'un âne.

Chapter 24: XXII LA PUNITION
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About This Book

Un âne raconte sa vie depuis une enfance maltraitée jusqu'à sa maturité, décrivant son intelligence, ses espiègleries et les mauvais traitements reçus de la part des humains. Le narrateur relate des épisodes concrets, notamment un marché où la surcharge et les coups provoquent sa révolte, son évasion et la moquerie des passants. Le récit montre aussi sa punition et son repentir, puis sa transformation en compagnon affectueux d'une fillette souvent souffrante, mettant en avant la loyauté animale, la critique de la cruauté et la capacité de changement par la bienveillance.



XXII

LA PUNITION

Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais, et je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient l'air à la porte de l'office et qui causaient.

—Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de cet âne.

La femme de chambre:—Il devient par trop méchant en vérité. Voyez donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou le noyer tout de même.

Le valet de chambre:—Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau coup.

Le cocher:—Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son souper....

Le valet de chambre:—Prends garde; si madame s'en aperçoit....

Le cocher:—Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il soit à l'écurie.

Le valet de chambre:—Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.

Le cocher:—Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire rentrer malgré lui, et sans que personne s'en doute.

La femme de chambre:—Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit âne va braire à sa façon et ameuter toute la maison.

Le cocher:—Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra seulement pas respirer.

Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants; j'étais en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction qui me menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous, mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à ma maîtresse, et je sentais vaguement que, fatiguée de mes tours, ma maîtresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je délibérais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux méchants.

Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit comme pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou un noeud coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais, plus nous tirions, plus la corde m'étranglait; dès le premier moment j'avais vainement essayé de braire; je pouvais à peine respirer, et je cédais forcément à la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'à l'écurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me passa promptement mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le cocher, ayant soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne prît ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise les méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de douleur et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois, depuis mon entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu. Depuis j'ai réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette punition.

Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la veille, par la crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je vis les enfants rassemblés devant le perron et causant avec animation.

—Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher. Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.

Camille:—Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?

Pierre:—Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le délire....

Jacques:—Qu'est-ce que le délire?

Pierre:—Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait plus ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de choses qui ne sont pas.

Louis:—Qu'est-ce que voit donc Auguste?

Pierre:—Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui, qui le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles y sont allés.

Madeleine:—Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre Auguste dans ce trou dégoûtant!

—Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant vers moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.

—Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va t'en; nous ne voulons pas de toi.

J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.

Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit la tête, et me dit d'une voix caressante:

—Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon, je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.

—Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est trop mauvais.

—Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je t'aime encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup, tout comme avant.

Henri:—Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.

Jacques:—Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous mordra pas, nous autres.

Henri:—Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par terre.

Jacques:—Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.

Henri:—Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.

Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre; mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite caresse amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous les autres me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de mon cher petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la maladie du malheureux Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus mal encore, que le médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie. Mes jeunes maîtres y allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines attendaient impatiemment leur retour. «Eh bien? eh bien? leur crièrent-elles du plus loin qu'elles les aperçurent. Quelles nouvelles? Comment va Auguste?»

—Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.

Henri:—Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes, que je n'ai pu m'empêcher de pleurer.

Elisabeth:—Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière du soir; n'est-ce pas mes amis?

—Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même temps.

Madeleine:—Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!

Camille:—Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas d'autre enfant.

Elisabeth:—Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.

Pierre:—Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis dix ans.

Henri:—Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.

Elisabeth:—Comment? elle s'est noyée?

Pierre:—Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud, et elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la frayeur, qu'elle a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme Auguste et elle est morte huit jours après.

Camille:—Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant à Auguste!

Elisabeth:—Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup; peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.

Madeleine:—Où est donc Jacques?

Camille:—Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.

Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste, l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste? me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?»

J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des nouvelles en s'en allant.

Une demi-heure après il descendit le perron.

—Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent Louis et Jacques.

M. Tudoux, très lentement:—Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal que je le craignais.

Louis:—Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?

M. Tudoux, de même:—Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce ne sera pas grave.

Jacques:—Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne croyez pas qu'il va mourir?

M. Tudoux, de même:—Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du tout.

Louis et Jacques:—Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux. Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.

M. Tudoux:—Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène n'est-il pas Cadichon?

Jacques:—Oui, c'est Cadichon.

M. Tudoux, avec calme:—Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.

M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié, que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres m'eurent répété trois fois:

—Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!

Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.

—Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.

J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle réfléchit un instant.

—Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter; à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois.

J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes affections.

Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans cesse dire autour de moi:

«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»



XXIII

LA CONVERSION

Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et ils continuèrent à causer.

—Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a été si méchant pour Auguste.

Henri:—Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?

Elisabeth:—Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.

Henri:—C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de quoi manger.

Elisabeth:—Et c'était la faute de Cadichon.

Henri:—Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi vivre pendant quelques semaines.

Elisabeth:—Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je fais comme toi, je ne l'aime plus.

Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre malheureux.

D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été battu à me faire presque mourir.

J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.

Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de boue.

Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas racontées!

J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul; personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux même me fuyaient.

«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ... je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»

Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.

«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit, j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! comme je serais heureux!»

Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons projets, tantôt de méchants.

Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes bonnes résolutions.

J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal. C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.

Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.

Voyant son étonnement je lui dis:

—Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.

—Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.

—A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci, frère.

Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec autant d'affection que de modestie.

Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils parlassent bas, je les entendais dire:

—C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer quelque tour à son camarade.

—Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui disions de se méfier de son ennemi?

—Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est méchant. S'il nous entend, il se vengera.

Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux, le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement. Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, m'observant toujours.

Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.

«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester, on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»

Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit tristement:

—Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter; papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.

Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:

—Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon: il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.

—Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit Jacques.

Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.

Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays, mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la tombe de Pauline.

Ma douleur n'en devint que plus amère.

«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me regrettera.»

Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé et repentant?»

Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.

—A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain, n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?

—Je suis bien fatigué, père.

—Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux bien.

Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation:

—Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin! continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le payeras, va!

Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.

—Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.

Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.

Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.

—Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.

En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un sou dans la poche.

—J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte ailleurs.

Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs reprises de façon à le faire rire.

—Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous donner à manger et à coucher.

—Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.

—Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste; Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.

Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil, puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se trouvant apaisée.

On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur gros, et je n'avais pas faim.

L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il me dit:

—Saluez la société.

Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde d'applaudir.

—Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce que tu lui veux.

—Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je vais toujours essayer.

—Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus jolie dame de la société.

Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.

—Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent quelques personnes en riant.

—Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.

—A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre de la société.

Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: «Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; il a bien profité des leçons de son maître.»

—Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la foule.

—Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est pas dans nos conventions.

—C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux sous pour acheter un morceau de pain.

—Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.

—Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait, on donnerait tout ce qu'on a.

—Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours béni nos récoltes et notre maison.

—Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux bien.

A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain; il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa femme et son fils.

Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son mari à voix basse:

—Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier, cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?

—Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une poignée; à moi l'autre.

—J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.

L'homme: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela fait-il, ma femme?

La femme:—Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept, font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque chose comme soixante.

L'homme:—Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains? Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.

Le garçon:—Vous dites, papa?

L'homme:—Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs cinquante de l'autre.

Le garçon, d'un air décidé:—Huit et quatre font douze, retiens un, plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ... cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.

L'homme:—Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai huit dans une main et sept dans l'autre.

Le garçon:—Et puis cinquante, papa?

L'homme, le contrefaisant:—Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas, grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes ne sont pas des francs.

Le garçon:—Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.

L'homme:—Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?

Le garçon:—Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.

L'homme:—En voilà une à compte, grand animal!

Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce n'était pas sa faute.

«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres; peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»

Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle appela un des garçons d'écurie.

—Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.

Ferdinand:—Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!

Henriette:—Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien traité ici, les bêtes comme les hommes.

Ferdinand, d'un air malin:—Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux pieds.

Henriette, souriant:—Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.

Ferdinand:—Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la malice comme un singe!

Henriette, riant:—Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc, si je suis un singe?

Ferdinand:—Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe: et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un cornichon, une oie.

Henriette:—Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à manger.

Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière représentation.

En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre; mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit heures sur la place en face la mairie et l'école.»

Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.

Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul, j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon maître, et, fendant la foule, je partis au trot.

—Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.

—C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.

Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela: «Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je l'entendis s'écrier d'un ton piteux:

—Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une représentation si vous me le ramenez.

—D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et depuis quand l'avez-vous?

—Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un peu d'embarras.

—J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?

L'homme ne répondit pas.

—C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce n'est pas là Cadichon.

Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais pris, suivi de sa femme et de son garçon.

Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.

—Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut bien.

La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course, espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de sapins qui bordait un ruisseau.

J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la conversation suivante:



XXIV

LES VOLEURS

—Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous blottir dans ce bois.

—Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.

—Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais plutôt nommé Pataud.

Finot:—Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes idées.

Passe-Partout:—Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons faire au château?

Finot:—Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!

Passe-Partout:—Et puis?

Finot:—Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage, nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché de Moulins.

Passe-Partout:—Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?

Finot:—Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?

Passe-Partout:—Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as marqué la place où nous devons grimper sur le mur?

Finot:—Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.

Passe-Partout:—Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?

Finot:—Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une croûte de pain.

Passe-Partout:—Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.

Finot:—Non, je ne tiens pas du chat comme toi.

Passe-Partout:—Mais si quelqu'un vient nous déranger?

Finot:—Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger, je saurai bien l'arranger.

Passe-Partout:—Qu'est-ce que tu lui feras?

Finot:—Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que j'ai mon couteau affilé.

Passe-Partout:—Mais si c'est un homme?

—Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant, ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien. Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!

Passe-Partout:—Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?

Finot:—Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.

Passe-Partout:—T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.

Finot:—Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.

Passe-Partout:—Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit, nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle et tu me rejoins.

—C'est bien ça, dit Finot.

Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:

—J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?

—Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.

Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour. Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus m'entendre.

La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur: on ne pouvait me voir.

J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout; les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement; avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied, qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.

«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai, courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.

—Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.

Le papa de Jacques:—Ils ne sont pas morts, ils respirent.

Le jardinier:—En voilà un qui vient de gémir.

Le cocher:—Du sang! une blessure à la tête!

Le papa de Pierre:—Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.

Le papa de Jacques:—Oui, voilà la marque du fer sur le front.

Le cocher:—Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de ces hommes?

Le papa de Pierre:—Il faut les porter à la maison, atteler le cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.

Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils restaient toujours sans mouvement.

—Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir examinés attentivement à la lumière.

—Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et blessés.

Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien pointus, et un gros paquet de clefs.

—Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils venaient voler et peut-être tuer.

—Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à braire pour nous appeler.

—C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.

J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre, pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris connaissance.

Il examina les blessures.

—Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?

—Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces papiers qu'ils avaient sur eux.

Et il se mit à lire:

«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile; légumes et fruits, mur peu élevé.

«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille. Bon à voler pendant la messe.

«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler. Tuer si on crie.

«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner; personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et bijoux. Tuer si on vient.»

—Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de gendarmerie.

M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château. Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.

—Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence; nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce que vous veniez faire ici.

Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air sombre, et lui dit à voix basse:

—Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.

—Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut tout nier.

Finot:—Mais les papiers? ils les ont.

Passe-Partout:—Tu diras que nous avons trouvé les papiers.

Finot:—Et les couteaux?

Passe-Partout:—Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.

Finot:—Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui t'a si bien engourdi?

Passe-Partout:—Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.

Finot:—Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus grimper au mur.

Passe-Partout:—Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous ont assommés viennent dire comment et pourquoi?

Finot:—Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous route ensemble? Où avons-nous trouvé les...?

—Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur les contes qu'ils nous feront.

Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.

La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des voleurs.

—Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.

En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il regarda un instant et dit:

—Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?

Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.

—Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle était pourtant bien pendue au dernier procès.

—A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous côtés; il n'y a que moi ici.

Le brigadier:—Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi que je parle.

Finot:—Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous connais pas.

Le brigadier:—Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.

Finot:—Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous prétendez si bien savoir.

Le brigadier:—Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?

Finot:—Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à Moulins, acheter des agneaux.

Le brigadier:—En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand de moutons et d'agneaux?

Finot:—Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.

Le brigadier:—Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?

Finot:—Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.

Le brigadier:—Et les couteaux?

Finot:—Les couteaux étaient avec les papiers.

Le brigadier:—Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé tout cela sans y voir; la nuit était sombre.

Finot:—Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.

Le brigadier:—C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.

Finot:—Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes d'honnêtes gens....

Le brigadier:—C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.

Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.

«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de la chance qu'il dît de même.»

En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le brigadier, qui l'examinait attentivement.

—Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.

—Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.

Le brigadier:—Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez? par qui vous avez été blessé?

Passe-Partout:—Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne sais pas qui m'a brutalement attaqué.

Le brigadier:—Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?

Passe-Partout:—Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit de demander aux gens qui passent qui ils sont.

Le brigadier:—J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la ville. Je recommence. Qui êtes-vous?

Passe-Partout:—Je suis un marchand de cidre.

Le brigadier:—Votre nom, s'il vous plaît?

Passe-Partout:—Robert Partout.

Le brigadier:—Où alliez-vous?

Passe-Partout:—Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.

Le brigadier:—Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?

Passe-Partout:—Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires ensemble.

Le brigadier:—Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce que c'était que ces papiers?

Passe-Partout regarda le brigadier.

«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai plus fin que lui.»

Et il dit tout haut:

—Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la ville.

Le brigadier:—Comment avez-vous eu ces papiers?

Passe-Partout:—Nous les avons trouvés sur la route mon camarade et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.

Le brigadier:—Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?

Passe-Partout:—Les couteaux; nous les avions achetés pour nous défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.

Le brigadier:—Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés, votre camarade et vous?

Passe-Partout:—Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans que nous les ayons vus.

Le brigadier:—Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.

Passe-Partout:—Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne faut pas croire ce qu'il dit.

Le brigadier:—Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.

Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse.

Quant à Passe-Partout, son vrai nom était Partout; et un jour qu'on se pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le nom lui en resta.

Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il prit le parti de hausser les épaules, en disant:

—Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour vous moquer.

—C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?

Passe-Partout:—Oui, oui, c'est bien mon histoire.

Le brigadier:—Dites donc votre conte, car votre camarade a dit tout le contraire.

—Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.

—Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura ramenés au bagne, il vous le dira.

Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et d'inquiétude facile à concevoir.

—Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.

—Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M. Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route, on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.

Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître, et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.

Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé, eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus affectueuses.

—Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.

Camille:—Il est vrai qu'il est redevenu très bon.

Madeleine:—Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis quelque temps.

Elisabeth:—Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.

Louis:—Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.

Henriette:—Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la main.

Jeanne:—Et qu'il ne rue plus quand on le monte.

Pierre:—Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la queue.

Jacques:—Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager en faisant attraper les deux voleurs.

Henri:—Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.

Elisabeth:—Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?

Pierre:—On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a menés au bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs.

Jacques:—Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne ressemblent pas aux nôtres?

Elisabeth:—Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.

—Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.

Elisabeth:—Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.

Henri:—Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.

Elisabeth, piquée:—Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs, et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a eu des pauvres gendarmes blessés.

Pierre:—Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui recommencent tous les soirs.

Elisabeth:—Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués?

Pierre:—Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.

Elisabeth:—Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces hommes étaient des voleurs?

Pierre:—Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer des hommes, et....

Jacques, interrompant:—Comment est-ce fait des couteaux à tuer des hommes?

Pierre:—Mais ... mais ... comme tous les couteaux.

Jacques:—Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est peut-être pour couper leur pain.

Pierre:—Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes.

Jacques:—Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?