Elisabeth:—Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les aurions tous aidés.
Henri:—Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous attaquer.
Elisabeth:—Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer papa.
Camille:—Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous raconter ce qu'il a entendu dire.
Elisabeth:—Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous savons déjà.
Pierre:—Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les voleurs?
—Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.
—Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.
—Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.
Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.
«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»
XXV
LA RÉPARATION
Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.
Pierre:—Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue promenade soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le parc.
Auguste:—Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une longue course.
Henri:—C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu dois lui en vouloir?
Auguste:—Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut qui m'a jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas; seulement....
Pierre:—Seulement quoi?
Auguste, rougissant légèrement:—Seulement j'aime mieux ne plus le monter.
La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets de l'avoir si fort maltraité.
Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants avaient bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois sec qu'ils ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie; les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent tout préparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois; ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.
Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient servir pour leur déjeuner.
—Je ferai une omelette, dit Camille.
Madeleine:—Moi, une crème au café.
Elisabeth:—Moi, des côtelettes.
Pierre:—Et, moi, une vinaigrette de veau froid.
Henri:—Moi, une salade de pommes de terre.
Jacques:—Moi, des fraises à la crème.
Louis:—Moi, des tartines de pain et de beurre.
Henriette:—Et moi, du sucre râpé.
Jeanne:—Et moi, des cerises.
Auguste:—Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je préparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.
Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du poivre, une fourchette et une poêle.
—Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs, dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.
Auguste:—Où faut-il l'allumer?
Camille:—Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.
Madeleine:—Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.
Auguste:—Il faut que j'allume du feu pour Camille.
Madeleine:—Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long, et je suis pressée.
Auguste partit en courant.
Elisabeth:—Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour mes côtelettes; je finis de les couper proprement.
Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.
Pierre:—Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.
Henri:—Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile et du vinaigre.
Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le vinaigre et l'huile.
Camille:—Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez, Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon omelette.
Auguste:—On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le temps d'allumer le bois.
Elisabeth:—Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma braise!
Auguste:—Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.
Elisabeth:—Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes; dépêchez-vous, Auguste.
Louis:—Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un couteau, Auguste.
Jacques:—Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.
Henriette:—Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais me reposer un peu. J'ai si soif!...
Jeanne:—Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.
Jacques:—Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la langue.
Louis:—Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire des tartines.
Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.
Jeanne:—Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.
Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand il n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.
Jeanne:—Il ne reste plus rien.
Henriette:—Ils vont nous gronder.
Louis, avec inquiétude:—Mon Dieu! comment faire?
Jacques:—Demandons à Cadichon de venir à notre secours.
Louis:—Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y ait des cerises quand nous avons tout mangé!
Jacques:—C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider; vois notre panier vide, et tâche de le remplir.
J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où j'avais vu déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je l'emportai en trottant et je le déposai au milieu des enfants encore assis en rond près des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient mis dans leur assiette.
Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à ce cri, et demandèrent ce qu'il y avait.
—C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.
—Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.
—Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent aussi combien Cadichon est bon et spirituel.
Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques de sa franchise, et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.
Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises et de sa crème, Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait son sucre qui débordait le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir le vin, pour embellir l'aspect du couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines, d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas songé aux couverts; il s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait des hannetons et des moucherons tombés dans les verres, dans les assiettes. Quand tout fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la nappe, Camille se frappa le front.
—Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.
—Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.
Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon où étaient rassemblés les papas et les mamans.
La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les parents.
Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications, la permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre Auguste et leur déjeuner. Auguste avait disparu.
—Auguste! Auguste! crièrent-ils.
—Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.
Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne, et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.
—Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue! dirent Pierre et Henri.
Auguste descendait toujours sans répondre.
Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle et tremblant.
Madeleine:—Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que vous est-il arrivé?
Auguste:—Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre déjeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce chêne.
Pierre:—Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu te sauver la vie et préserver notre déjeuner?
Camille:—Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je meurs de faim.
Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit l'omelette, qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses côtelettes; elles étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste du déjeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui suit:
«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les côtelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir peur de mon bâton, ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à la tête du plus gros, qui sauta sur mon dos....
—Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?
—Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton, je n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile que je me fisse dévorer par des chiens affamés.
—Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais tourné les talons et qui te sauvais.
—Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que je grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit, et m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de ce méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier chien, qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement; après l'avoir tiré au loin, il se retourna avec une agilité surprenante, et lui lança à la mâchoire une ruade qui doit lui avoir cassé quelques dents. Les deux chiens se sauvèrent en hurlant, et je me préparais à descendre de l'arbre lorsque vous êtes revenus.
On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun vint à moi, me caressa et m'applaudit.
—Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon Cadichon, que nous serons toujours bons amis?
Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine servit sa crème.
—La bonne crème! dit Jacques.
—J'en veux encore, dit Louis.
—Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.
Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier, et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment d'humiliation. Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré sa crème et il avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était très bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se mit à écraser les fraises dans la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps et si bien, que les fraises et la crème ne firent plus qu'une bouillie, qui devait avoir très bon goût, mais qui n'avait pas très bonne mine.
Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:
—Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?
—Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en, tu verras.
—Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas. C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.
—Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.
—Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques, les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir d'autres fraises et chercher de la crème à la ferme.
—Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta crème doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand plaisir.
Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en servit plein une assiette.
Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté, déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné avec inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème, redevint radieux quand il vit le succès de son invention.
Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand baquet qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli dans la nuit.
Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était pas encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents rappelèrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un quart d'heure de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le leur accorda. Avant que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté à la cuisine, mis en place, les enfants étaient au travail, et Auguste avait fait ses adieux pour retourner chez lui.
Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste était bien meilleur que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni rancune ni méchanceté, et que s'il était poltron et un peu bête, ce n'était pas sa faute.
J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.
XXVI
LE BATEAU
Jacques:—Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!
Louis:—Et comme nous avons bien déjeuné!
Camille:—Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes de terre et la vinaigrette de veau.
Madeleine:—Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend habituellement de manger des choses vinaigrées.
Camille, riant:—C'est possible; les choses qu'on mange rarement semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.
Pierre:—Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?
Elisabeth:—C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au dîner.
Henri:—Si nous pêchions une friture dans le grand étang?
Camille:—Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour maigre.
Madeleine:—Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?
Pierre:—Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont des bâtons pour attacher nos lignes.
Henri:—Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au village?
Pierre:—On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.
Camille:—Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez lui; on les enverrait chercher avec le poney.
Jacques:—Moi, j'irai avec Cadichon.
Henri:—Tu ne peux aller si loin tout seul.
Jacques:—Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.
Auguste, arrivant:—Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec Cadichon, mes amis?
Pierre:—Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?
Auguste:—Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en voudrons.
Henri:—Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?
Auguste:—Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux? J'ai le mien dans ma poche.
Pierre:—J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.
Henri:—Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.
Jacques:—Et moi, j'ai aussi un couteau.
Louis:—Et moi aussi.
Auguste:—Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.
—Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine, Elisabeth.
—Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre: le pain, les vers, les hameçons.
Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.
Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils pouvaient avoir besoin.
Henri:—Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les poissons au-dessus.
Pierre:—Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.
Camille:—Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des miettes de pain.
Madeleine:—Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils n'auront plus faim.
Elisabeth:—Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les hameçons pendant que je jetterai du pain.
Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore. Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.
—Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à Louis et à Jacques.
Jacques:—Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou demain.
Elisabeth:—Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils n'ont plus faim.
Jacques:—Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas contents.
Elisabeth:—Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons; peut-être les poissons mordront-ils tout de même.
—Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.
Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne mordait pas.
Auguste:—La place n'est pas bonne, allons plus loin.
Henri:—Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs miettes de pain qui n'ont pas été mangées.
Camille:—Allez au bout de l'étang, près du bateau.
Pierre:—C'est bien profond par là.
Elisabeth:—Crains-tu que les poissons ne se noient?
Pierre:—Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.
Henri:—Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.
Pierre:—C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y aillent.
Jacques:—Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous resterons très loin de l'eau.
Pierre:—Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez jeté dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à Camille et à Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre étourderie.
Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient, attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre, et n'en prenant aucun.
J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de place, traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.
—Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous ennuyer à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre, faisons une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.
Pierre:—Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque nous ne pouvons en prendre un seul?
Auguste:—Avec un filet qu'on appelle épervier.
Henri:—Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le lancer.
Auguste:—Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt fois l'épervier. C'est très facile.
Pierre:—Et as-tu pris beaucoup de poissons?
Auguste:—Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans l'eau.
Henri:—Comment? où et sur quoi le lançais-tu?
Auguste:—Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à bien jeter.
Pierre:—Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu le lancerais très mal sur l'eau.
Auguste:—Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.
Pierre:—Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa nous gronderait.
Auguste:—Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas longtemps.
Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.
—Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!
Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et lenteur.
—Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.
—Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.
Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas un poisson ne s'était laissé prendre.
—Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se décourager. Recommençons.
Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la première.
—Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je serai assez éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.
—Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier, tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la culbute dans l'eau.
—Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste; moi, j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.
Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste eut peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire quelque maladresse. Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme il l'était par le mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très rassurées, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta toutefois, et il lança l'épervier. Mais le mouvement fut arrêté par la crainte de tomber à l'eau; l'épervier s'accrocha à son épaule gauche, et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'étang, la tête la première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur qui répondit au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste en se sentant tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau et près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques instants encore et il était perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui prêter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils pussent amener du monde, Auguste devait périr infailliblement.
Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant après moi; je regrimpai la pente, fort escarpée, tirant toujours Auguste, au risque de lui occasionner quelques bosses en le traînant sur des pierres et des racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, où il resta sans mouvement.
Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le débarrassèrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant accourir Camille et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du secours.
Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi en courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses cheveux imprégnés d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas à venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent seuls avec moi.
—Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé la vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à l'eau?
Louis:—Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper Auguste!
Elisabeth:—Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!
Jacques:—Pauvre Cadichon! tu es mouillé!
Henriette:—Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois comme l'eau lui coule de partout.
—Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que Cadichon.
Louis:—Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et lui rendre des forces.
Jacques:—Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.
Jeanne:—Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu bouchonneras Cadichon?
Louis:—Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela bouchonner, parce que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un bouchon de paille.
Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant que lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue. J'étais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.
—Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a beaucoup d'avoine; il en a trop.
Henriette:—Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour le récompenser.
Jeanne:—C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.
Henriette:—Pourquoi?
Jeanne:—Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et qui l'aiment tant.
Henriette:—Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de Cadichon, ils te gronderont.
Jeanne:—Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent pas.
Henriette:—Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas parler.
—C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.
Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.
—Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour avoir des nouvelles d'Auguste.
—Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.
Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.
Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule, succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle regardait de temps en temps dans l'auget.
«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si contente!»
J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait. Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y laissant la moitié de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de taffetas noir.
—Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas être gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes de l'avoine.
Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.
—Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été bons comme Cadichon.
Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.
Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me caressant:
—Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre; mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver. Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne reviendrai ici sans dire bonjour à Cadichon.
—Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne jamais m'en séparer.
Camille:—Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.
La grand'mère:—Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en avais eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait joué à Auguste, et à cause d'une foule de petites méchancetés dont toute la maison se plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en récompense de ses anciens services. A présent, non seulement il restera avec nous, mais je veillerai à ce qu'il y soit heureux.
—Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de sa grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les autres.
La grand'mère:—Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.
Jacques:—Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant, que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?
Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à rire, et Jacques continua:
—N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que Cadichon m'aime plus que vous?
—Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.
Jacques:—Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours aimé plus que vous ne l'aimez?
—Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.
Jacques:—Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui vous ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.
La grand'mère, souriant:—Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.
Jacques, avec vivacité:—Mais j'y serai toujours, grand'mère.
La grand'mère:—Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours, puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.
Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos, et la tête appuyée sur sa main.
Tout à coup son visage s'éclaircit.
—Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?
La grand'mère:—Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit, mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.
Jacques:—Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un château, nous y ferons venir Cadichon.
La grand'mère:—Je te le donne à cette condition, mon enfant; en attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que moi. N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le soin de le faire vivre heureux.
CONCLUSION
Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore. Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable, non seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus pas à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car tout le monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller sur les enfants, à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger contre les hommes et les animaux méchants.
Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une petite friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du sel que j'aimais particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou quelques carottes; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il savait être de mon goût. Ce qui prouve combien je m'étais trompé sur la bonté de son coeur, que je jugeais méchant parce que le pauvre garçon avait été quelquefois sot et vaniteux.
Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et de ma volonté de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne me permettait guère de rester dehors, pour composer et écrire quelques événements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous voulez être bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs; que ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont pas autant qu'ils le paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le monde, soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence à devenir vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de mes maîtres.