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Les metteurs en scène cover

Les metteurs en scène

Chapter 16: I
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About This Book

A collection of eight short stories set in Paris examines the social choreography that arranges meetings between newly wealthy outsiders and established circles. The narratives follow intermediaries and their clients, revealing ambitions, pretenses, and the emotional costs when relationships are managed as performances. Shifts in tone range from ironic comedy to sober drama, offering character studies and vignettes that probe artifice, cultural encounter, and how money reshapes intimacy, reputation, and moral choices.

—Ma promesse? bégaya-t-elle.

—Votre part dans la convention mutuelle que nous avons faite de nous rendre la liberté dès que l’un des deux la désirerait.

Elle redevint silencieuse. Lui, attendit un instant, changea nerveusement de position, puis ajouta avec un peu d’irritabilité:

—Je pense que vous reconnaissez avoir pris cet engagement?

Ces paroles lui portèrent le coup fatal. Elle releva fièrement la tête:

—Oui, je reconnais avoir pris cet engagement.

—Et vous ne comptez pas le répudier?

Une bûche tomba sur le devant du foyer: il la repoussa machinalement du pied.

—Non, répondit Julia lentement, je ne compte pas le répudier.

Il se fit un silence pendant lequel Westall resta près du feu, le coude sur le manteau de la cheminée. Sous sa main se trouvait une petite coupe de jade qu’il lui avait donnée à un de leurs anniversaires de mariage. Elle se demanda vaguement s’il l’avait remarquée...

—Alors, vous avez l’intention de me quitter? dit-elle enfin.

Par un geste involontaire, il sembla vouloir se défendre contre une accusation aussi directe.

—Pour épouser quelqu’un d’autre? poursuivit-elle.

Et cette fois encore Westall protesta du regard et du geste. Julia se leva et alla se placer devant lui.

—Pourquoi craignez-vous de me le dire? Serait-ce Una Van Sideren?

Il garda le silence.

—Je vous souhaite bonne chance, dit-elle simplement.

III

Julia leva les yeux et se trouva seule. Elle ne se rappelait ni quand ni comment son mari avait quitté le salon, ni depuis combien de temps elle y était. Le feu couvait encore dans le foyer, mais le rayon de soleil avait disparu du mur. La première pensée qu’elle put ressaisir fut qu’elle n’avait pas manqué à sa parole, qu’elle avait rempli leur engagement à la lettre. Elle ne s’était pas récriée, n’avait pas récriminé sur le passé et n’avait tenté ni de temporiser, ni de reculer le dénouement; elle avait courageusement marché au-devant de l’ennemi.

Mais maintenant qu’elle se trouvait seule, elle eût voulu en finir... Elle regardait autour d’elle, cherchant à réaliser le présent. Son identité semblait lui échapper comme dans une syncope physique. «Ceci est mon salon,—ceci est ma maison,» disait une voix en elle. Son salon? sa maison? Elle entendait presque les murs lui répondre ironiquement.

Elle se leva, lasse jusque dans la moelle des os. Le silence de la pièce l’impressionna. Elle se rappela alors comme un vague écho avoir longtemps auparavant entendu la grande porte se fermer. Son mari devait avoir quitté la maison, alors... Son «mari»? Elle ne savait plus comment exprimer sa pensée. Les phrases les plus simples étaient pleines d’amertume! Elle retomba exténuée sur sa chaise. La pendule sonna dix heures. Il n’était que dix heures! Tout à coup elle se souvint qu’elle n’avait pas commandé le dîner... ou bien dînaient-ils dehors ce soir-là?... Dîner? dîner dehors? La vieille phraséologie la poursuivait donc? Il lui fallait pourtant penser à elle comme elle penserait à quelqu’un d’autre, à quelqu’un qui n’aurait plus aucun lien avec la routine familière du passé et dont il faudrait étudier peu à peu les besoins et les habitudes, tel un animal inconnu.

La pendule sonna de nouveau; il était onze heures cette fois. Julia se leva et se dirigea vers la porte pour aller dans sa chambre. «Sa» chambre? Une fois de plus ce mot lui parut une dérision. Elle ouvrit pourtant la porte, traversa l’antichambre et monta l’escalier. Elle remarqua en passant les cannes et les parapluies de Westall, puis une paire de ses gants oubliée sur la table. C’était bien toujours le même tapis qui couvrait les marches de l’escalier; c’était la même vieille gravure française dans son étroit cadre noir qui lui faisait face sur le palier.

L’obstination avec laquelle ces objets s’imposaient à elle devint intolérable. Au fond d’elle-même: un abîme béant; autour d’elle: la même apparence calme et familière. Elle sentit qu’il lui faudrait s’éloigner pour ressaisir ses pensées; mais une fois dans sa chambre, elle s’assit sur la chaise longue et se laissa envahir par une espèce de torpeur. Puis, graduellement, sa vision s’éclaircit. Il s’était passé beaucoup de choses dans l’intervalle. Il y avait eu en Julia un vrai conflit d’émotions, d’arguments, d’idées s’entre-choquant, d’impulsions violentes qui s’émoussaient d’elles-mêmes. Elle avait bien essayé de rallier, d’organiser ses forces désordonnées;—qu’elle pût seulement dompter ses révoltes intérieures et elle entreverrait sans doute la délivrance! Sa vie ne pouvait être ainsi brisée pour un caprice, une lubie; la loi elle-même serait pour elle, la défendrait. La loi? Mais quel droit y avait-elle? N’était-elle pas fatalement prisonnière d’une loi dont elle avait été le propre auteur? Ne devenait-elle pas aujourd’hui la victime prédestinée du code qu’elle avait inventé? Mais non, tout ceci n’était qu’une fantasmagorie grotesque, intolérable, une folle erreur dont elle ne pouvait être rendue responsable! La loi qu’elle avait méprisée existait toujours et pouvait encore être invoquée... Invoquée? Dans quel dessein? Pouvait-elle lui demander d’enchaîner Westall à elle? N’avait-il pas été permis à Julia de se rendre libre quand elle avait réclamé sa liberté?... Montrerait-elle moins de magnanimité qu’elle n’en avait exigé? Ce mot de magnanimité la cingla de son ironie. On ne prend pas une attitude quand on lutte pour la vie... Et Julia prévoyait déjà que pour garder son mari elle consentirait aux pires compromis, cédant sur tout pour conserver son bonheur passé. Ah! mais c’était plus difficile qu’elle ne le pensait! La loi ne pouvait plus lui servir. Sa propre apostasie deviendrait inutile! Julia était la victime des théories qu’elle reniait. Elle se sentait déjà prise dans l’engrenage d’une machine gigantesque qu’elle aurait fabriquée elle-même...

L’après-midi elle sortit et marcha vite, sans but, redoutant de rencontrer des visages connus. La journée était radieuse, le ciel bleu d’acier: c’était une de ces journées américaines toutes vibrantes de lumière, par lesquelles on aime à se sentir vivre. Mais les rues lui parurent vides, affreuses; et sous ce ciel éclatant tout lui sembla prendre des proportions exagérées. Elle héla un hansom qui passait devant elle et donna au cocher l’adresse de Mrs Van Sideren. Elle ne s’expliquait pas bien ce qui lui avait inspiré cet acte, mais elle se sentait tout à coup décidée à parler, à avertir la jeune fille. Il était trop tard pour se sauver elle-même, mais il était encore temps de parler à Una.

Le hansom roula vers la Cinquième Avenue, tandis qu’assise, les yeux fixes, elle cherchait à éviter les regards des gens qu’elle connaissait. Arrivée chez les Van Sideren, elle sauta de la voiture et sonna; la clarté s’était faite dans son cerveau à mesure qu’elle agissait, et elle se sentait maintenant calme et maîtresse d’elle-même; elle savait exactement ce qu’elle allait dire!

Ces dames étaient sorties toutes deux... la parlour-maid étendit la main pour recevoir la carte de Julia. Mais elle balbutia quelques mots vagues, tourna le dos à la porte et s’attarda un instant sur le trottoir. Puis elle se rappela qu’elle n’avait pas payé le cocher et, tirant un dollar de son porte-monnaie, elle le lui tendit. Le cocher porta la main à son chapeau et repartit, la laissant seule dans la rue déserte. Elle erra vers l’ouest, vers des rues peu fréquentées où elle n’aurait aucune chance de rencontrer des gens de connaissance, sans aucun but et n’en voulant pas avoir. Un moment, elle se trouva perdue dans la foule qui, l’après-midi, se presse dans Broadway; elle passa vite devant les boutiques, les étalages voyants, les affiches de théâtre, ne regardant même pas les physionomies banales des gens qui la croisaient.

Elle se rappela soudain qu’elle n’avait pas déjeuné. Dans une rue aux maisons délabrées, elle vit sur une fenêtre de sous-sol l’enseigne: «Restaurant de Dames» et à l’étalage une tarte à côté d’un plat de dough-nuts desséchés.

Elle entra dans la salle, où une jeune fille à la bouche insignifiante et aux yeux hardis se hâta de lui débarrasser une table près de la fenêtre.

Cette table était recouverte d’une nappe rouge et blanche, sur laquelle on avait placé, près de la salière remplie de sel grisâtre, un verre grossier d’où sortait une branche de céleri.

Julia se commanda du thé et l’attendit longtemps. Elle était heureuse de se sentir loin du brouhaha des rues, dans cette salle vide. Seules, deux ou trois jeunes filles aux visages pâles et impertinents flânaient dans le fond et bavardaient à voix basse, tout en lui jetant parfois un coup d’œil. Enfin on lui servit le thé dans une théière de métal désargenté. Elle s’en versa une tasse qu’elle but hâtivement. Le thé était noir et amer, mais il agit sur elle comme un réconfortant; et bientôt Julia s’exalta jusqu’à en avoir le vertige. Mais ce ne fut que pour retomber ensuite dans l’abattement le plus complet.

Elle but une seconde tasse de thé, plus noir et plus amer encore, et de nouveau la lucidité lui revint; elle se sentit aussi énergique, aussi décidée que sur le seuil de la maison Van Sideren; mais elle n’avait aucune envie d’y retourner, voyant bien l’inutilité d’une telle tentative et l’humiliation à laquelle elle s’exposait...

Et maintenant elle ne savait plus à quoi se résoudre. La courte journée d’hiver touchait à sa fin... elle ne pouvait, sans attirer l’attention, s’attarder davantage dans le restaurant.

Elle paya donc son thé et sortit. Les réverbères étaient déjà allumés, et çà et là, du soubassement d’une boutique, jaillissait une lueur oblongue qui se reflétait sur le pavé. Ainsi vue à la nuit, la rue avait un aspect sinistre, et Julia se hâta de revenir vers la Cinquième Avenue. Elle n’était pas habituée à être dehors seule à cette heure-là.

Au coin de la Cinquième Avenue, elle s’arrêta pour regarder passer les voitures. A la fin, un sergent de ville l’aperçut et lui fit signe qu’il la ferait traverser. Elle n’avait pas eu l’intention de traverser, mais elle obéit automatiquement et se trouva tout à coup au coin opposé. Là, elle s’arrêta encore un instant; mais, s’imaginant que le sergent de ville la regardait, elle se décida à tourner dans la rue la plus proche... et elle marcha ensuite longtemps et sans but...

La nuit était tombée et elle apercevait parfois à travers les vitres des voitures qui passaient un coin de gilet blanc qui se détachait dans l’obscurité, ou le reflet d’une sortie de bal pailletée.

Tout à coup elle se trouva dans une rue connue et s’arrêta brusquement, ayant tourné le coin sans remarquer où cela la menait. A quelques mètres devant elle, se trouvait la maison dans laquelle elle avait vécu autrefois... la maison de son premier mari. Les volets en étaient fermés, et une faible lueur seulement indiquait les vitres de l’imposte au-dessus de la porte. Et tandis qu’elle était là debout, immobile, elle entendit un pas et vit passer à côté d’elle un homme qui se dirigeait vers la maison. Il avançait lentement, avec la démarche alourdie d’un homme entre deux âges, la tête un peu enfoncée entre les épaules, le pli rouge de sa nuque bien marqué au-dessus du col de fourrure de son pardessus. Il traversa la rue, monta les marches, tira de sa poche un passe-partout et entra...

La rue était déserte; Julia s’attarda un instant au coin, les yeux fixés sur la façade de la maison. Une faiblesse physique l’envahissait de nouveau, mais la vigueur factice que lui avaient donnée ses deux tasses de thé rendait encore ses idées d’une lucidité extraordinaire. Tout à coup, elle entendit un bruit de pas qui se rapprochait, et aussitôt elle traversa la rue et monta les marches de la maison. Le mouvement impulsif qui l’avait menée ici se prolongea jusque dans le geste par lequel elle pressa le bouton électrique,—puis elle se sentit subitement faible et tremblante, et saisit la balustrade pour se soutenir. La porte s’ouvrit et un jeune valet de pied avec une figure fraîche et inexpérimentée se présenta. Julia vit aussitôt qu’il la laisserait entrer.

—J’ai vu passer M. Arment tout à l’heure, dit-elle. Voulez-vous lui demander de me recevoir un instant?

Le valet de pied hésita.

—Je crois que M. Arment est monté s’habiller pour le dîner, madame.

Julia s’avança dans le vestibule.

—Je suis sûre qu’il me recevra... Je ne le retiendrai pas longtemps.

Elle parlait avec calme, en prenant ce ton auquel un domestique stylé ne se méprend pas. Le valet de pied avait déjà la main sur la porte du salon.

—Je le lui dirai, madame. Qui aurai-je l’honneur d’annoncer?

Julia trembla. Elle n’y avait pas pensé.

—Dites simplement: «une dame», répondit-elle.

Le valet de pied hésita de nouveau et elle se crut perdue; mais au même instant la porte du salon s’ouvrit et John Arment parut. Il se retira brusquement en la voyant, sa figure colorée devenue toute pâle d’émotion; puis le sang lui remonta au visage, faisant enfler les veines de ses tempes et rougissant les lobes de ses oreilles épaisses.

Il y avait longtemps que Julia ne l’avait pas vu et elle fut frappée de son changement. Devenu encore plus vulgaire, il était complètement envahi par la graisse. Mais elle ne s’en aperçut que petit à petit, car son unique préoccupation était, maintenant qu’elle le tenait en face d’elle, de ne pas le laisser échapper avant qu’il ne l’eût entendue. Toutes les facultés de son être semblaient concentrées sur cette unique idée.

—Il faut que je vous parle, dit-elle, en s’avançant vers lui, tandis qu’il reculait.

Arment hésita, rouge et balbutiant. Julia jeta un coup d’œil sur le domestique et son regard agit sur Arment comme un avertissement. L’horreur instinctive d’une scène domina chez lui tout autre sentiment, et il dit avec lenteur:

—Voulez-vous venir par ici?

Il la suivit dans le salon et ferma la porte. Julia, en avançant, se rendit vaguement compte que la pièce n’avait pas été changée. Le temps n’avait rien diminué de l’horreur qu’elle lui avait inspirée. La «contadina» souriait toujours sur la cheminée, et l’esclave grecque obstruait le seuil du salon du fond. Tout était vivant de souvenirs: elle les retrouvait dans chaque pli des rideaux de satin jaune, dans chaque coin du mobilier de palissandre. Mais tandis que quelque obscur intermédiaire lui transmettait ces impressions, tous les efforts de sa volonté se concentraient dans le seul acte de dominer Arment. La crainte qu’il ne refusât de l’écouter montait comme une fièvre à son cerveau. Elle sentait son but même lui échapper; et dans son désir aveugle, intense, les mots et les arguments se heurtaient confusément.

Un instant, la parole lui manqua, et elle s’imagina être rebutée avant de pouvoir parler; mais comme elle cherchait ses mots, Arment lui poussa une chaise et dit tranquillement:

—Vous n’êtes pas bien?

Le son de sa voix rendit à Julia un peu d’aplomb. Cette voix n’était ni douce, ni sévère: c’était la voix d’un homme qui suspendait son jugement, en attendant des explications ultérieures. Elle s’appuya contre le dossier de la chaise et soupira profondément.

—Faut-il envoyer chercher un remède? continua-t-il, avec une politesse froide et embarrassée.

Julia leva la main pour l’implorer:

—Non... non... merci. Je vais très bien.

Il s’arrêta à mi-chemin de la sonnette et se retourna vers elle.

—Alors?

Elle reprit:

—Il y a une chose qu’il faut que je vous dise.

Arment continua à la scruter.

—J’aurais pensé, répondit-il, que toute communication de vous à moi aurait pu être faite par nos hommes d’affaires.

—Nos hommes d’affaires! (Elle rit nerveusement.) Je ne pense pas qu’ils puissent être pour moi d’aucun secours.

La figure d’Arment prit l’expression de quelqu’un qui est décidé à ne pas se laisser attendrir.

—S’il est question de secours, bien entendu...

Elle se rappela avoir vu cette même expression sur son visage quand quelque miséreux venait frapper à sa porte avec un livre de quête. S’imaginait-il par hasard qu’elle venait mendier un peu de sympathie comme on vient mendier une aumône? Cette pensée la fit encore sourire. Elle vit le regard d’Arment devenir de plus en plus perplexe. Toutes les transformations qui se faisaient sur son visage étaient lentes, et elle se rappela subitement comme cela l’avait divertie autrefois de changer d’un mot cette pénible mise en scène. Elle se rendit compte pour la première fois qu’elle avait été cruelle.

—Oui, il s’agit de secourir, dit-elle sur un ton plus doux, et vous pouvez le faire en m’écoutant... J’ai une chose à vous dire...

Arment ne cédait pas encore.

—Ne serait-il pas plus facile d’écrire? suggéra-t-il.

Elle secoua la tête:

—Il n’y a pas le temps d’écrire... et ce ne sera pas long.

Elle leva la tête et leurs yeux se rencontrèrent.

—Mon mari m’a quittée, dit-elle.

—Westall? balbutia-t-il en rougissant encore.

—Oui... Ce matin... exactement comme je vous ai laissé, parce qu’il était fatigué de moi.

Ces mots, prononcés à voix basse, semblèrent porter jusqu’au fond de la pièce. Arment regarda du côté de l’antichambre, puis son regard embarrassé se fixa de nouveau sur Julia.

—J’en suis très fâché, dit-il gauchement.

—Merci, murmura-t-elle.

—Mais je ne saisis pas...

—Non... mais vous saisirez... dans un instant. Ne voulez-vous pas m’écouter? Je vous en prie!

Instinctivement elle avait changé de position, se plaçant entre la porte et lui.

—Cela s’est passé ce matin, continua-t-elle, s’exprimant en phrases courtes, haletantes. Je ne soupçonnais rien... Je croyais que nous étions... parfaitement heureux... Tout à coup, il m’a dit qu’il était fatigué de moi... il me préfère une jeune fille... Il est allé la rejoindre...

Comme elle parlait, une angoisse latente l’envahit, la dominant à l’exclusion de toute autre émotion. Ses yeux brûlaient, sa gorge se gonflait et deux larmes douloureuses coulèrent sur ses joues.

La contrainte d’Arment augmentait visiblement.

—C’est... c’est très malheureux, dit-il. Mais il me semble que la loi...

—La loi? répondit-elle ironiquement. Quand il demande sa liberté?

—Vous n’êtes pas forcée de la lui rendre, répondit Arment.

—Vous non plus, vous n’étiez pas forcé de me rendre la mienne, et pourtant vous l’avez fait.

Il eut un geste de protestation.

—Vous avez vu que la loi ne pouvait vous servir, n’est-ce pas? continua-t-elle. C’est ce que moi je vois aussi maintenant. La loi représente des droits matériels: son effet ne s’étend pas au delà. Si nous ne reconnaissons pas une loi intérieure... si nous ne reconnaissons pas les obligations que crée l’amour...—et le fait d’être aimé tout autant que d’aimer—nous entassons fatalement des ruines autour de nous... N’est-ce pas?

Elle releva la tête avec le regard plaintif d’un enfant égaré.

—C’est ce que je vois aujourd’hui... ce que je voulais vous dire. Il me quitte parce qu’il est fatigué de moi... mais moi, je n’étais pas fatiguée de lui; et je ne comprends pas pourquoi il l’est. C’est ce qu’il y a de plus affreux... ne pas comprendre. Je n’en avais pas saisi l’horreur. Mais j’y ai pensé toute la journée, et il m’est revenu à la mémoire des choses que je n’avais pas remarquées... quand vous et moi...

Elle se rapprocha de lui et le fixa avec ce regard qui cherche à pénétrer plus profondément que les paroles:

—Je vois maintenant que vous non plus, vous n’avez pas compris... n’est-ce pas?

De leur regard jaillit tout à coup la lumière; le voile qui les séparait sembla se lever; les lèvres d’Arment tremblèrent.

—Non, dit-il, je n’ai pas compris.

Elle poussa presque un cri de triomphe:

—Je le savais, je le savais bien! Vous étiez étonné... vous avez essayé de me le dire... mais aucun mot n’est venu... vous avez vu votre vie brisée... tout ce qui vous entourait en ruines... et vous ne pouviez ni parler, ni bouger!

Elle se laissa tomber sur la chaise contre laquelle elle s’était appuyée.

—Maintenant, je sais... oui, je sais, répétait-elle.

—Je suis désolé pour vous, entendit-elle balbutier à Arment.

Elle lui jeta un coup d’œil triste.

—Je ne suis pas venue pour cela. Je ne vous demande pas d’être désolé. Je suis venue vous demander de me pardonner... de n’avoir pas compris que vous ne me compreniez pas... C’est tout ce que j’avais à vous dire.

Elle se leva avec le vague sentiment que c’était fini et elle tendit la main vers la porte.

Arment restait là, immobile. Elle se retourna vers lui, s’efforçant à sourire.

—Vous me pardonnez? dit-elle.

—Il n’y a rien à pardonner...

—Alors vous me donnerez une poignée de main avant que je ne vous quitte?

La main qu’Arment mit dans la sienne était une main inerte, sans volonté.

—Au revoir! dit-elle. Je comprends maintenant.

Elle passa dans le vestibule. Arment fit un pas en avant; mais, juste au même moment, le valet de pied, qui connaissait son service, s’avança. Julia entendit Arment qui se retirait.

Le valet de pied ouvrit la porte toute grande, et elle se trouva dehors dans la nuit...

LENDEMAIN

I

Au départ de Bologne, leur compartiment était complet; mais à la première station après Milan leur dernier compagnon les quitta;—c’était un voyageur modeste et courtois, qui avait tiré un déjeuner frugal d’un sac en tapisserie, et les avait salués en se levant du coussin jonché de miettes.

L’œil de Lydia suivit avec regret son paletot luisant jusqu’à ce qu’il eût disparu dans la foule des cochers de fiacre qui se tenaient aux abords de la gare; puis elle regarda Gannett et saisit le même regret dans ses yeux. Tous les deux, ils étaient fâchés d’être seuls.

Partenza! criait l’employé.

Le train vibrait sous la secousse des portières fermées brusquement; un garçon de buffet courut le long du quai avec un plateau de sandwichs desséchés; un porteur en retard jeta dans une voiture de troisième classe un paquet de châles et de cartons; l’employé répéta un Partenza! très bref, d’où l’on pouvait conclure que le premier appel avait été purement de parade,—et le train roula hors de la gare.

La direction de la voie avait changé: un rayon de soleil, par-dessus les poussiéreux coussins de velours rouge, atteignit le coin de Lydia. Gannett n’y prit point garde. Il s’était replongé dans sa Revue de Paris, et Lydia dut se lever pour baisser le store. Sur le vaste horizon de leur existence inoccupée, de tels incidents se dessinaient nettement.

Après avoir baissé le store, Lydia se rassit, laissant toute la longueur du compartiment entre elle et Gannett. A la fin, il s’aperçut qu’elle n’était plus en face de lui et leva la tête.

—J’ai fui le soleil, expliqua-t-elle.

Il la regarda curieusement: à travers le store, le soleil frappait encore son visage.

—Très bien, dit-il tranquillement.

Et, tirant de sa poche un étui à cigarettes, il reprit:

—Vous permettez?...

Ce fut pour elle un repos, un relâche à la tension de son esprit, cette idée qu’après tout, il pouvait fumer!... Mais ce relâche ne fut que d’un moment. Elle n’avait pas grande expérience des fumeurs,—son mari ayant réprouvé l’usage du tabac,—mais elle croyait savoir que dans certains cas les hommes fumaient pour s’étourdir...

Gannett, après une ou deux bouffées, reprit sa lecture.

C’était bien ce qu’elle avait prévu: il craignait de parler tout autant qu’elle. C’était une des misères de leur situation qu’ils ne fussent jamais assez occupés pour que cela nécessitât ou même excusât l’ajournement des discussions pénibles. S’ils évitaient un sujet, c’était évidemment parce que le sujet était désagréable. Ils avaient des loisirs illimités, et toute une accumulation d’énergie mentale à consacrer à la première question qui se présentait; pour eux, tout ce qui était nouveau faisait prime. Lydia avait parfois comme des pressentiments qu’ils en arriveraient à une période de disette où il ne resterait plus rien de quoi parler, et elle s’était plus d’une fois surprise à distiller goutte à goutte ce que, dans la prodigalité de leurs premières confidences, elle aurait débité d’une haleine. Leur silence pouvait donc s’expliquer par le fait qu’ils n’avaient rien à se dire; mais un autre désavantage de leur position, c’était les occasions multiples qui s’offraient à eux de classer les moindres nuances. Lydia avait appris à distinguer entre les silences réels et les silences factices; et à cet instant, sous celui de Gannett, elle découvrait un bourdonnement de paroles auquel ses propres pensées répondaient non moins impétueusement.

Pouvait-il en être autrement, avec cette chose entre eux?... Lydia leva les yeux vers le filet au-dessus d’elle: oui, la chose était là, dans son sac de voyage, symboliquement suspendue sur leurs deux têtes. Il y pensait, à ce moment, tout comme elle; ils y avaient pensé, à l’unisson, depuis qu’ils étaient montés dans le train. Tant que le compartiment avait contenu d’autres voyageurs, ceux-ci avaient mis entre elle et lui comme un écran; maintenant qu’ils étaient seuls, Lydia savait exactement ce qui se passait dans l’esprit de Gannett; elle l’entendait se demander ce qu’il devait lui dire...

 

C’était le matin même à Bologne, lorsqu’ils se préparaient à quitter l’hôtel, que la chose était parvenue à Lydia sous l’aspect innocent d’une enveloppe banale, avec le reste de leur courrier. En décachetant la lettre, elle avait continué à rire avec Gannett de quelque ineptie du guide local:—ils en étaient réduits, depuis quelque temps, à tirer le meilleur parti possible des incidents humoristiques du voyage.—Même lorsqu’elle eut déplié la feuille, elle s’imagina que c’était un papier d’affaires insignifiant qu’on lui envoyait à signer; ses yeux parcoururent distraitement les «attendu» tourbillonnants du préambule, jusqu’à ce mot qui l’arrêta: «divorce». Oui, il était bien là, ce mot, dressant une barrière infranchissable entre le nom de son mari et le sien.

Elle y avait été préparée, bien entendu, comme les gens bien portants sont préparés à la mort: ils savent qu’elle doit venir, sans s’attendre le moins du monde à ce qu’elle vienne. Elle avait su dès le début que Tillotson comptait demander le divorce contre elle; mais que lui importait? Rien ne lui importait, dans ces premiers jours de suprême délivrance, hormis le fait qu’elle était libre; et pas tant—elle commençait à s’en apercevoir—le fait d’être ainsi délivrée de Tillotson que celui d’appartenir maintenant à Gannett. Cette découverte l’avait choquée dans l’estime qu’elle avait d’elle-même. Elle aurait mieux aimé croire que Tillotson incarnait à lui seul toutes les raisons qu’elle avait eues de le quitter; et ces raisons lui avaient paru assez puissantes pour n’avoir pas besoin de renfort. Et pourtant elle ne l’avait quitté qu’après avoir rencontré Gannett. C’était son amour pour Gannett qui avait fait de la vie avec Tillotson une si pauvre et médiocre affaire. Si, dès le principe, elle n’avait pas regardé son mariage comme un plein abandon de ses droits sur la vie, elle l’avait tout au moins accepté, pour un certain nombre d’années, comme une compensation provisoire; elle en avait pris son parti.

L’existence, chez les Tillotson, dans leur spacieuse maison de la Cinquième Avenue,—avec Mrs Tillotson mère commandant les abords par ses fenêtres du second étage,—l’existence avait été réduite à une série d’actes purement automatiques. Le moral de l’intérieur Tillotson était aussi soigneusement protégé, aussi pourvu de paravents et de rideaux que la maison elle-même: Mrs Tillotson mère craignait tout autant les idées que les courants d’air. Ces gens prudents aimaient une température égale; pour eux, faire quelque chose d’inattendu était aussi absurde que de sortir sous la pluie. Un des principaux avantages de la richesse était de supprimer les éventualités imprévues: avec une fermeté ordinaire et un peu de bon sens, on pouvait être sûr de faire exactement la même chose tous les jours, à la même heure. Ces doctrines, révérencieusement sucées avec le lait de sa mère, Tillotson, le fils modèle qui n’avait jamais donné à ses parents une heure de souci, les exposait complaisamment à sa femme, et citait comme preuves de l’importance qu’il y attachait la régularité avec laquelle il mettait ses caoutchoucs les jours de pluie, sa ponctualité aux repas et ses précautions compliquées contre les cambrioleurs et les maladies contagieuses. Lydia, élevée dans une ville de province et entrant dans le monde de New-York par le portail de la maison Tillotson, avait accepté machinalement cette manière d’envisager les choses comme inséparable du banc qu’on avait dans les premiers rangs au temple, et de la loge qu’on avait à l’Opéra. Tous les gens qui venaient chez eux évoluaient dans ce même cercle étroit de préjugés. C’était la société où, après dîner, les femmes comparent les prix exorbitants que leur coûte l’éducation de leurs enfants, et conviennent que, malgré les nouveaux droits sur les toilettes importées de France, au bout du compte il est meilleur marché de tout prendre chez Worth,—tandis que les maris, en fumant leurs cigares, se lamentent sur la corruption municipale et décident que, pour faire des réformes, il faut des hommes qui n’aient pas d’intérêts personnels en jeu.

Cette façon de considérer la vie était devenue pour Lydia une chose toute naturelle, de même que le majestueux landau de sa belle-mère lui semblait le seul moyen de locomotion possible et que le sermon d’un pasteur à la mode, chaque dimanche, était l’inévitable expiation à subir pour s’être ennuyée pendant les six jours de la semaine. Avant qu’elle eût fait la connaissance de Gannett, sa vie lui avait paru simplement monotone; mais, depuis lors, elle ressemblait, cette vie, à une de ces tristes gravures de Cruikshank où tout le monde est laid et se livre à des occupations vulgaires ou stupides.

Il était naturel que Tillotson fût le premier à pâtir de cette optique nouvelle. Le voisinage de Gannett avait rendu Tillotson ridicule; une part de ce ridicule retombait sur sa femme. Qu’elle y parût indifférente, et Gannett soupçonnerait chez elle un manque de sensibilité dont elle devait, coûte que coûte, se justifier à ses yeux.

Mais cela, elle ne le comprit que plus tard. Sur le moment, elle s’imagina tout simplement avoir atteint les limites de l’endurance. Dans la magnifique liberté que semblait lui conférer le seul acte de quitter Tillotson, la petite question de divorcer ou de ne pas divorcer ne comptait pas. Mais quand elle s’aperçut qu’elle n’avait quitté son mari que pour vivre avec Gannett, elle vit clairement le sens de tout ce qui touchait à leurs relations. Son mari, en la rejetant, l’avait pour ainsi dire poussée dans les bras de Gannett: c’était ainsi que le monde envisageait la chose. Le degré d’empressement avec lequel Gannett la recevrait allait devenir le sujet d’intéressantes controverses autour des tables à thé et dans les cercles. Elle savait ce qu’on dirait d’elle: elle l’avait entendu si souvent à propos d’autres! Ce souvenir la consterna. Les hommes parieraient probablement que Gannett ferait «ce qu’il était convenable de faire»; mais les sourires des femmes indiqueraient à quel point cette fidélité forcée leur paraîtrait sans valeur; et, après tout, elles auraient raison. Lydia s’était placée dans une situation où Gannett lui «devait» quelque chose, ou, en galant homme, il était tenu de «réparer». L’idée d’accepter une telle compensation ne lui avait jamais traversé l’esprit; la prétendue réhabilitation que serait un tel mariage, voilà, pour elle, la seule véritable honte. Ce qu’elle redoutait surtout, c’était d’avoir à s’expliquer avec Gannett, d’avoir à combattre ses arguments, à calculer, malgré elle, l’exacte mesure d’insistance par laquelle il chercherait à les lui imposer. Elle ne savait pas ce qui lui faisait plus horreur: qu’il insistât trop ou trop peu. Dans un cas pareil le sens des proportions même le plus fin pouvait se trouver en défaut: combien facilement il pouvait commettre l’erreur de prendre sa résistance, à elle, pour une épreuve de sa sincérité, à lui! De quelque côté qu’elle se tournât, elle se heurtait à l’ironie des circonstances: elle avait le sentiment exaspéré de s’être prise au piège de quelque mauvaise plaisanterie.

Au fond de toutes ces préoccupations il y avait la crainte de ce que Gannett pouvait penser. Tôt ou tard, naturellement, il faudrait qu’il parlât; mais qu’il pût penser, un moment, que ses paroles auraient le moindre effet, Lydia, en attendant, trouvait cela simplement insupportable. Sa sensibilité, à ce propos, s’aggravait d’une autre crainte à peine consciente jusque-là: celle d’entraver involontairement la liberté de Gannett. Le regarder comme l’instrument de sa libération, résister en elle-même à toute velléité de mainmise conjugale sur son avenir, à lui,—elle avait jugé que tel était le seul moyen de maintenir la dignité de leurs relations. Ses idées n’avaient pas changé, mais elle se sentait de plus en plus incapable de fixer son esprit sur le point essentiel: la rupture avec Gannett. Sans doute, il était facile de l’admettre, tant qu’elle en reculait assez l’échéance; mais par le fait même qu’elle l’ajournait ainsi mentalement, est-ce qu’elle n’empiétait pas un peu sur l’avenir de Gannett? Il faudrait qu’elle eût le courage de discerner le moment où, par un mot ou un regard, leur association volontaire se transformerait en un esclavage d’autant plus dur qu’il ne serait fondé sur aucune de ces obligations communes qui assurent l’équilibre du mariage le plus défectueux.

 

Lorsque à la station suivante un facteur ouvrit la portière, Lydia se recula pour faire place à l’intrus qu’elle espérait; mais personne ne monta, et le train continua de rouler paresseusement à travers les blés printaniers et les taillis en bourgeons. Elle commençait à espérer que Gannett parlerait avant le prochain arrêt: elle le guettait furtivement, songeant à revenir s’asseoir en face de lui. Mais la manière dont Gannett s’absorbait dans sa lecture était vraiment trop voulue: Lydia ne bougea pas. Elle ne l’avait jamais vu lire avec un air si évident de repousser toute interruption. A quoi pouvait-il bien penser? Pourquoi avait-il peur de parler? Ou bien redoutait-il la réponse qu’elle lui ferait?

Le train s’arrêta pour laisser passer un express: Gannett posa son livre et regarda par la fenêtre. Tout à coup il se tourna vers Lydia en souriant:

—Voici une charmante vieille villa, fit-il.

Ce ton aisé fut un soulagement pour elle: elle répondit à son sourire, en changeant de place pour se mettre auprès de lui.

Au delà du talus, par la brèche ouverte dans un mur couvert de mousse, elle aperçut la villa, avec ses balustrades effritées, ses fontaines endormies et le satyre de pierre achevant la perspective du tapis vert.

—Vous plairiez-vous là? demanda-t-il, au moment où le train se remettait en marche.

—Là?

—Dans un endroit de ce genre, enfin... Il y a au moins deux siècles de solitude sous ces ifs. Cela ne vous plairait pas?

—Je... je ne sais pas, balbutia-t-elle.

Elle comprenait maintenant qu’il voulait parler.

Il alluma une autre cigarette.

—Il faudra bien pourtant nous établir quelque part! dit-il en se penchant sur l’allumette.

Lydia répondit, en s’efforçant à l’insouciance:

—Je n’en vois pas la nécessité! Pourquoi ne pas vivre un peu partout, comme nous l’avons fait jusqu’ici?

—Mais nous ne pouvons pas voyager toujours, n’est-ce pas?

—Oh! «toujours» est un bien grand mot! répliqua-t-elle en ramassant la revue qu’il avait jetée de côté.

—Je veux dire: tout le reste de notre vie! fit-il en se rapprochant.

Mais Lydia, par un léger mouvement, esquiva la main qu’il étendait vers la sienne.

—Pourquoi donc faire des plans? Ne trouvez-vous pas, comme moi, plus agréable de se laisser aller au fil de l’eau?

Il la regarda avec hésitation.

—Agréable, oui, pour un temps, c’est certain; mais ne faudra-t-il pas que je me remette au travail, un de ces jours? Vous savez que je n’ai pas écrit une ligne depuis... tous ces temps-ci, corrigea-t-il vivement.

Elle tourna vers lui un visage rayonnant de sympathie et de remords:

—Oh! si c’est là ce que vous voulez dire, si vous désirez écrire, il faut, bien entendu, que nous nous arrêtions quelque part. Comme je suis sotte de n’y avoir pas pensé plus tôt! Où irons-nous? Où pensez-vous pouvoir le mieux travailler? Il ne faut plus perdre de temps.

Il hésita encore.

—J’avais pensé à une villa dans ces parages; personne ne nous ennuierait. On s’arrangerait une vie calme et paisible. Cela vous irait-il?

—Mais oui... (Elle se tut et regarda d’un autre côté.) Cependant je croyais... ne m’avez-vous pas dit, une fois, que votre meilleur travail, vous l’aviez fait au milieu de la foule, dans les grandes villes?... Pourquoi nous enfermer dans un désert?

Gannett ne répondit pas tout de suite. A la fin, tout en évitant son regard aussi soigneusement qu’elle évitait le sien:

—Ce ne serait peut-être plus la même chose, à présent, fit-il; je ne peux rien dire, naturellement, avant d’avoir essayé. Un écrivain ne devrait pas être dépendant de son «milieu»; c’est une erreur de se laisser aller à de telles complaisances envers soi-même, et je pensais que, pour les premiers temps au moins, vous préféreriez être...

Elle le regarda en face:

—Etre quoi?

—Eh bien, mais... être tranquille. Je veux dire...

—Que voulez-vous dire par «les premiers temps»? interrompit-elle.

Il se tut de nouveau. Puis:

—Je veux dire après notre mariage.

Elle eut un haut-le-corps et se tourna vers la fenêtre:

—Merci, répliqua-t-elle sèchement.

—Lydia! s’écria-t-il, décontenancé.

Et Lydia eut jusqu’au plus profond de son être la sensation qu’il avait commis l’inconcevable, l’impardonnable erreur d’anticiper son consentement.

Le train continuait son vacarme tandis que Gannett prenait une troisième cigarette. Lydia se taisait toujours.

—Je ne vous ai pas fâchée? risqua-t-il enfin, sur le ton hésitant d’un homme qui cherche sa voie.

Elle secoua la tête avec un soupir:

—Je croyais que vous compreniez, gémit-elle.

Leurs yeux se rencontrèrent, et elle revint se blottir auprès de lui.

—Voulez-vous savoir comment ne pas me fâcher?... En tenant pour acquis, une fois pour toutes, que vous m’avez dit ce que vous aviez à me dire sur cette odieuse question; que j’ai fait de même, et qu’ainsi nous nous retrouvons juste au point où nous en étions, ce matin, avant que... que cet exécrable papier vînt tout gâter entre nous!

—Tout gâter entre nous? Que diable voulez-vous dire? N’êtes-vous pas heureuse d’être libre?

—J’étais libre avant.

—Pas de m’épouser.

—Mais je ne veux pas vous épouser! s’écria-t-elle.

Elle le vit pâlir.

—Pardonnez mon manque de perspicacité, dit-il lentement. J’avoue que je ne vois pas où vous voulez en venir. En avez-vous assez? Ou bien ai-je été simplement un... un prétexte à votre départ? Peut-être aviez-vous peur de voyager seule? Est-ce cela? Et maintenant vous voulez me lâcher? (Sa voix était devenue rauque.) Vous me devez une réponse franche, vous savez. Pas de pitié, je vous en prie!

Les yeux de Lydia se remplirent de larmes tandis qu’elle s’inclinait vers lui:

—Ne voyez-vous pas, dit-elle, que c’est parce que je vous aime?... parce que je vous aime tant!... Oh! Ralph! ne comprenez-vous donc pas combien cela m’humilierait? Tâchez de vous mettre à ma place. Voyez quelle misère, de devenir votre femme dans de pareilles conditions! Si je vous avais connu quand j’étais jeune fille... c’eût été un vrai mariage! Mais maintenant... cette fraude vulgaire à l’égard de la société... d’une société que nous méprisions et dont nous nous moquions... pour rentrer subrepticement dans une situation que nous avons volontairement quittée... ne voyez-vous pas que c’est un compromis indigne de nous? Ni vous ni moi ne croyons à l’abstraite «sainteté» du mariage; nous savons tous les deux que point n’est besoin d’une cérémonie pour consacrer notre mutuel amour: quel serait donc notre raison de nous marier, sinon la crainte secrète de chacun que l’autre n’échappe, ou bien le secret désir de regagner tout doucement, oh! tout doucement, l’estime des gens dont nous avons toujours haï et bafoué la moralité conventionnelle? Le seul fait que ces gens-là pourraient, après un intervalle convenable, venir dîner avec nous... oui, ces femmes qui pérorent sur l’indissolubilité du mariage et qui me laisseraient aujourd’hui mourir dans le ruisseau parce que je vis «dans le péché»... est-ce que cela ne vous dégoûte pas plus que de les voir nous tourner le dos maintenant?

Elle s’arrêta. Gannett gardait un silence perplexe.

—Vous jugez les choses trop théoriquement, dit-il enfin d’une voix lente. La vie n’est faite que de compromis.

—La vie d’où nous nous sommes évadés... oui! Si nous avions consenti à les accepter, ces compromis (elle rougit), nous aurions pu continuer de nous rencontrer aux dîners de Mrs Tillotson.

Il sourit légèrement:

—Je ne pensais pas que nous étions partis pour fonder un nouveau système de morale. Je croyais que c’était parce que nous nous aimions.

—La vie est complexe, oui, sûrement, et n’est-ce pas le fait même de la voir ainsi qui nous sépare des gens qui la voient tout d’une pièce? S’ils ont raison, eux, si le mariage en lui-même est sacré, et s’il faut que l’individu soit toujours sacrifié à la famille, alors il ne peut y avoir de vrai mariage entre vous et moi, puisque notre vie commune est une protestation contre le sacrifice de l’individu à la famille.

Elle s’interrompit en riant:

—Vous allez dire maintenant que je vous fais une conférence de sociologie. Chacun agit, bien entendu, comme il peut, tiraillé par toute espèce de fils invisibles; mais au moins rien ne nous force à faire semblant, pour des avantages mondains, de souscrire à un credo qui méconnaît la complexité des motifs humains, classe les gens par des signes arbitraires, et met à la portée de tous l’honneur de figurer sur la liste de Mrs Tillotson. Il peut être nécessaire que le monde soit régi par des conventions; mais si nous y croyions, pourquoi nous en sommes-nous affranchis? Et si nous n’y croyons pas, est-il honnête de profiter de la protection qu’elles assurent?

Gannett hésita.

—On peut y croire ou n’y pas croire, dit-il; mais, tant qu’elles gouvernent le monde, ce n’est qu’en profitant de leur protection que l’on peut trouver un modus vivendi.

—Est-ce que les gens hors la loi ont besoin de modus vivendi?

Il la regarda, découragé. Il n’y a, en effet, rien de plus déconcertant pour un homme que le procédé mental d’une femme qui raisonne ses émotions.

Lydia crut avoir marqué un point et poursuivit passionnément son avantage:

—Vous comprenez, n’est-ce pas? vous voyez à quel point une telle idée m’humilie? Si nous sommes ensemble aujourd’hui, c’est parce que nous l’avons voulu: ne cherchons pas plus loin!

Elle lui prit les mains:

Promettez-moi que vous ne me parlerez jamais plus de cela; promettez-moi que vous n’y penserez même plus! implora-t-elle, en accentuant les mots avec émotion.

A travers tout ce qui suivit,—les protestations, les arguments de Gannett, et sa soumission finale, mais sans conviction,—Lydia eut le sentiment qu’il ne discernait qu’à moitié tout ce qui, pour elle, avait rendu ce moment si pénible. Ils avaient atteint ce point mémorable dans toutes les histoires de cœur où, pour la première fois, l’homme paraît inintelligent et la femme déraisonnable. A la réflexion, ce fut l’empressement un peu maladroit de Gannett qui consola Lydia de son manque de finesse. Après tout, n’eût-ce pas été pire, incalculablement pire, s’il s’était montré trop prompt à la comprendre?

II

Quand, à la tombée de la nuit, le train les déposa enfin au bord d’un des lacs, Lydia fut bien aise de n’avoir pas, comme d’habitude, à passer d’une solitude dans une autre. Leur perpétuel voyage, depuis un an, avait ressemblé à une fuite de proscrits: à travers la Sicile, la Dalmatie, la Transylvanie et l’Italie méridionale, ils avaient tacitement persisté à éviter leur prochain. L’isolement, d’abord, avait donné une saveur plus profonde à leur bonheur, comme la nuit donne plus d’intensité au parfum de certaines fleurs; mais, dans la nouvelle phase où ils entraient, le plus vif désir de Lydia était qu’ils ne fussent plus exposés de cette façon anormale à l’action mutuelle de leurs pensées.

Elle frémit pourtant lorsque la masse illuminée de l’élégant hôtel anglo-américain dressa sur la rive, devant le bateau qui avançait, tout ce qu’il représentait d’ordre social,—liste des voyageurs, services religieux, et douce inquisition de la table d’hôte. Le fait seul que dans quelques minutes, elle figurerait sur le registre de l’hôtel sous le nom de Mrs Gannett semblait affaiblir le ressort de sa résistance.

Ils avaient eu l’intention de ne passer là qu’une seule nuit, en route pour un village perché parmi les glaciers du mont Rose; mais, dès son premier pas dans la lumière éclatante de la salle à manger, Lydia éprouva le soulagement d’être perdue dans une foule, de ne plus être, pour un moment du moins, le point de mire de Gannett; et sur le visage de celui-ci elle saisit le reflet de son propre sentiment.

Après le dîner, lorsqu’elle remonta chez elle, Gannett entra par hasard dans le fumoir; une ou deux heures plus tard, assise dans l’obscurité de la fenêtre, elle entendit en bas le son de sa voix et le vit arpenter la terrasse avec un autre fumeur à son côté. Quand il remonta, il lui dit qu’il avait causé avec le chapelain de l’hôtel,—un très brave homme.

—Quel monde en miniature que ces hôtels! La plupart des gens vivent là tout l’été, puis ils émigrent en Italie ou sur la Riviera. Les Anglais sont les seuls qui sachent mener avec dignité ce genre de vie. Ces vieilles dames à voix douce, drapées dans leurs châles du Shetland, emportent dans leurs valises, pour ainsi dire, l’Empire britannique. Civis Romanus sum. Ce serait une curieuse étude... il y aurait peut-être là de bons éléments pour moi.

Il se tenait debout devant elle, avec ce regard vif et préoccupé du romancier sur la piste d’un sujet. Et ce fut pour elle un nouveau soulagement, mêlé de quelque chagrin, de constater que, pour la première fois depuis qu’ils étaient ensemble, il s’apercevait à peine de sa présence.

—Pensez-vous pouvoir écrire ici?

—Ici? Je n’en sais rien, dit-il en baissant les yeux. Après être resté si longtemps loin de tout, les premières impressions sont nécessairement très fortes. Je vois déjà une douzaine de filons à suivre...

Il s’arrêta, un peu embarrassé.

—Alors il faut les suivre. Nous resterons, dit-elle avec une résolution subite.

—Rester ici?

Il la regarda, tout étonné; puis il marcha vers la fenêtre et ses yeux plongèrent dans la nuit paisible du jardin.

—Pourquoi pas? fit-elle, sur un ton d’irritation voilée.

—Cet endroit est plein de vieilles filles qui potinent avec le chapelain. Seriez-vous à votre aise?... Naturellement, ce serait autre chose, si...

Elle flamba:

—Que voulez-vous que cela me fasse? Cela ne les regarde pas.

—Non, bien entendu; mais vous n’arriverez pas à le leur faire admettre!

—Elles peuvent penser ce qu’elles voudront.

Gannett la regarda, hésitant:

—C’est à vous de décider.

—Nous resterons, dit-elle vivement.

Gannett, avant qu’ils se fussent rencontrés, s’était fait un nom comme auteur de nouvelles et d’un roman qui avait eu l’honneur d’être largement discuté. Les critiques avaient déclaré qu’il «promettait» beaucoup, et Lydia s’accusait maintenant d’avoir trop longtemps interrompu l’accomplissement de ces promesses. Au début,—et n’y avait-il pas là une particulière ironie?—il lui avait maintes fois juré que ses facultés latentes n’atteindraient leur plein développement qu’auprès d’elle; et cette assurance avait presque donné à la conduite de Lydia la dignité d’une vocation. Il y avait eu des moments où elle s’était sentie incapable d’assumer devant la postérité la responsabilité de borner sa carrière. Et cependant il n’avait pas écrit une ligne depuis qu’ils étaient ensemble: son premier désir d’écrire avait jailli au contact repris avec le monde. S’était-il donc trompé? Le choix le plus intelligent a-t-il des effets plus désastreux que les aveugles combinaisons du hasard? Ou bien y avait-il, pour elle, une réponse encore plus humiliante à ses perplexités? Cette soudaine impulsion d’activité coïncidait trop exactement avec le désir qu’elle-même éprouvait de se soustraire à l’observation de Gannett: elle se demandait s’il ne recherchait pas, lui aussi, un refuge contre d’intolérables problèmes.

—Il faut vous mettre au travail demain! s’écria-t-elle.

Et elle dissimula le tremblement de sa voix dans un rire, en ajoutant:

—Je me demande s’il y a de l’encre dans l’encrier?

*
*    *

Sans compter le reste, à l’hôtel Bellosguardo, comme disait la vieille miss Pinsent, on avait «un certain ton». C’est à lady Susan Condit qu’on devait cet inestimable bienfait: dans l’opinion de miss Pinsent il venait même avant les terrains de tennis et le chapelain attaché à l’établissement. La visite annuelle de lady Susan faisait de l’hôtel ce qu’il était. Miss Pinsent aurait été la dernière personne à déprécier un tel privilège:

—C’est si important, ma chère, disait-elle à Lydia, qu’il y ait quelqu’un pour donner le ton à la petite famille que nous formons ici. Et personne n’est plus à même de le donner que lady Susan, fille d’un grand seigneur, et douée d’un caractère si résolu! Tenez, la chère Mrs Ainger, qui devrait remplir ce rôle en l’absence de lady Susan, refuse absolument de se déclarer. (Miss Pinsent eut un reniflement de dérision.) C’est la nièce d’un évêque, ma chère: eh bien! je l’ai vue, de mes yeux vue, céder sa place à table à je ne sais quels Américains du Sud, pour leur faire plaisir, et devant nous tous... Un tel manque de dignité! Lady Susan lui a dit son fait, du reste.

Miss Pinsent jeta un coup d’œil sur le lac et rajusta ses frisons dorés.

—Mais je ne nie pas, bien entendu, continua-t-elle, que l’attitude de lady Susan ne soit parfois difficile à imiter pour nous autres. M. Grossart, notre excellent propriétaire, en souffre de temps en temps: il nous l’a dit en confidence, à Mrs Ainger et à moi. Il est naturel, après tout, que le pauvre homme veuille remplir son hôtel, n’est-ce pas? Et lady Susan est tellement difficile pour les nouveaux venus! On pourrait même dire qu’elle les condamne d’avance, par principe. Et cependant elle a eu des avertissements: elle a failli commettre une effroyable erreur avec la duchesse de Levens, qui se teignait les cheveux, jurait et fumait.

Miss Pinsent reprit son tricot en soupirant:

—Il y a, bien entendu, des exceptions. Elle a eu tout de suite de la sympathie pour vous et pour M. Gannett: ç’a été remarquable, oui vraiment... Oh! je ne veux pas dire que l’un ou l’autre... non, bien entendu! C’était parfaitement naturel: tout le monde vous a trouvés si charmants, si intéressants, dès le premier jour!... Nous savions, d’abord, que M. Gannett était un lettré, par les revues que vous receviez; mais vous comprenez ce que je veux dire: lady Susan... je ne veux pas dire, comme Mrs Ainger, qu’elle est hostile à tous les nouveaux venus, mais elle est tellement disposée à ne pas les aimer que nous avons tous été surpris de la voir vous accueillir ainsi.

Miss Pinsent lança un coup d’œil significatif par la longue allée de lauriers-tins. De l’autre bout, un homme et une femme venaient vers Lydia et vers elle.

—Dans le cas de ce couple-ci, c’est tout différent, j’en conviens. Ces gens-là ont contre eux les apparences; mais, comme dit Mrs Ainger, on ne peut rien affirmer de positif.

—Elle est très belle, hasarda Lydia, en tournant les yeux vers la femme qui, sous le dôme d’une ombrelle éclatante, montrait la taille trop svelte et le teint invraisemblable d’une chromo de magazine illustré.

—C’est le pis de son affaire: elle est trop belle.

—Après tout, ce n’est pas sa faute.

—Il y a des femmes qui s’arrangent pour ne pas l’être! fit miss Pinsent d’un ton sceptique.

—Mais ne trouvez-vous pas lady Susan un peu injuste, étant donné que l’on ne sait rien d’exact sur eux?

—Mais, ma chère, c’est justement ce qu’il y a contre eux: c’est infiniment plus fâcheux que n’importe quel renseignement précis.

Lydia songea qu’en effet, dans le cas de la belle Mrs Linton, cela pourrait bien être vrai.

—Je me demande pourquoi ils sont venus ici, dit-elle d’un ton rêveur.

—Cela aussi est contre eux. C’est toujours mauvais signe quand des gens voyants viennent dans un endroit tranquille. Et ils ont amené des fourgons entiers de caisses: sa femme de chambre a dit à Mrs Ainger qu’ils avaient l’intention de rester un temps indéfini.

—Et lady Susan lui a vraiment tourné le dos dans le hall?

—Ma chère, elle a dit qu’elle le faisait pour le salut commun: à cela il n’y a pas de réplique! Mais ce pauvre Grossart est sens dessus dessous. Les Linton ont pris, vous le savez, l’appartement le plus cher, le salon en damas jaune qui est au-dessus de la voûte, et ils boivent du champagne à tous les repas.

Elles se turent tandis que passaient près d’elles M. et Mrs Linton, celle-ci avec un front orageux et le menton menaçant, celui-là jeune, blond, avec la tête basse de l’enfant qui résiste et que sa bonne tire derrière elle.

—Qu’est-ce que votre mari pense d’eux, ma chère? murmura miss Pinsent.

Lydia se baissa pour cueillir une violette dans la bordure.

—Il ne me l’a pas dit.

—Trouverait-il bon que vous leur adressiez la parole? Je sais combien les Américaines comme il faut sont difficiles. Je suis persuadée que votre façon d’agir aurait de l’importance, et même du poids, auprès de lady Susan.

—Chère miss Pinsent, vous me flattez!

Lydia se leva en ramassant son livre et son ombrelle.

—Enfin, si l’on vous demande votre opinion, si lady Susan vous la demande, il me semble que vous ferez bien de préparer votre réponse! lui jeta miss Pinsent comme elle s’éloignait.

III

Lady Susan ne modifia pas sa manière d’être. Elle ignora les Linton, et sa petite famille, comme disait miss Pinsent, suivit son exemple. Mrs Ainger elle-même convint que c’était obligatoire: si lady Susan devait aux autres de ne pas adresser la parole aux Linton, les autres devaient à lady Susan de la soutenir. On trouva généralement commode, à l’hôtel Bellosguardo, d’adopter ce raisonnement.

Quel que fût l’effet de cette action combinée sur les Linton, ce ne fut pas du moins de les chasser.

M. Grossart, après quelques jours d’incertitude, eut la joie de les voir installer dans son appartement de gala un décor de palmiers et de bibelots qui annonçait un long séjour; et ils continuèrent à faire une forte consommation de champagne. Mrs Linton promenait ses toilettes de Doucet à travers le jardin avec le même air de défi, et son mari, fumant d’innombrables cigarettes, se traînait, d’un air abattu, dans son sillage; mais ni l’un ni l’autre, après leur première rencontre avec lady Susan, n’avait tenté de faire des connaissances. Ils ignoraient simplement ceux qui les ignoraient. Miss Pinsent le faisait observer avec un peu de rancune: ils se comportaient exactement comme si l’hôtel eût été vide.

Lydia fut donc désagréablement surprise quand, un jour qu’elle était assise dans le jardin, elle découvrit que l’ombre soudain projetée sur son livre était celle de l’énigmatique Mrs Linton.

—J’ai à vous parler, dit celle-ci de la belle voix chaude, mais un peu brusque, qui s’accordait si bien avec sa toilette et son teint.

Lydia tressaillit. Elle, certainement, n’éprouvait pas le besoin de parler à Mrs Linton.

—Puis-je m’asseoir là? continua l’autre, fixant ses yeux peints sur le visage de Lydia, ou bien avez-vous peur d’être vue avec moi?

—Peur? (Lydia rougit.) Asseyez-vous, je vous en prie. Qu’avez-vous à me dire?

Mrs Linton, avec un sourire, approcha une chaise, et croisa l’une sur l’autre ses chevilles chaussées de bas à jour.

—Je désirerais savoir ce que mon mari a dit au vôtre hier soir.

Lydia devint pâle.

—Mon mari... au vôtre? reprit-elle avec hésitation.

—Ne savez-vous pas qu’ils se sont enfermés ensemble, pendant des heures, dans le fumoir, après que vous êtes remontée? Mon mari ne s’est couché qu’à deux heures, et même alors je n’ai pas pu tirer de lui un seul mot. Quand il veut être insupportable, il n’a pas son pareil. (Mrs Linton jeta sur Lydia l’éclair persuasif de son sourire.) Dites-moi, je vous en prie, ce qu’ils se sont raconté? Je sens que je peux avoir confiance en vous: vous avez l’air si aimable!... Ce que j’en fais, du reste, c’est pour son bien. Le pauvre garçon est si bêta!... j’ai peur qu’il ne se soit fourré dans quelque pétrin! Si seulement il voulait écouter sa bonne vieille femme!... Mais ils lui écrivent sans cesse et l’excitent contre moi. Et je n’ai personne autre à qui m’adresser. (Elle posa la main sur la main de Lydia, avec tout un cliquetis de bracelets.) Vous m’aiderez, n’est-ce pas?

Lydia se recula, intimidée par cette vivacité souriante.

—Je suis désolée, mais je crains de ne pas comprendre... Mon mari ne m’a pas parlé de... du vôtre.

Les noirs sourcils de Mrs Linton se froncèrent:

—Est-ce bien vrai?

Lydia se leva vivement.

—Oh! pardon, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire... s’écria Mrs Linton. Il ne faut pas me ramasser comme ça... Ne voyez-vous pas que je suis toute bouleversée?

Lydia s’aperçut qu’en effet, au-dessous de ses yeux radoucis, sa jolie bouche tremblait.

—Je n’ai plus ma tête, gémit la belle créature en s’écroulant sur son siège.

—Je suis désolée, répéta Lydia, s’efforçant de prendre un ton aimable; mais comment puis-je vous aider?

Mrs Linton releva le front brusquement:

—En découvrant... allons, soyez bonne!...

—En découvrant quoi?

—Ce que Trevenna lui a dit.

—Trevenna? répéta Lydia, effarée.

Mrs Linton mit sa main sur sa bouche:

—Oh! Seigneur! voilà que j’ai lâché le nom! Que je suis bête! Mais je croyais que vous saviez; je croyais que tout le monde savait. (Elle essuya ses yeux et se redressa fièrement.) Ne saviez-vous pas que c’est lord Trevenna? Moi, je suis Mrs Cope.

Lydia reconnut les noms. Ils avaient figuré dans un enlèvement sensationnel qui avait ému le tout-Londres élégant six mois auparavant.

—Maintenant que vous voyez ce qu’il en est... vous comprenez, n’est-ce pas? continua Mrs Cope sur un ton suppliant. Oui, je savais bien que vous comprendriez; c’est pourquoi je suis venue à vous... Je suppose que lui, il a eu le même sentiment à l’égard de votre mari: il n’a parlé à personne autre, ici. (Son visage redevint anxieux.) Il est horriblement timide, en général: il dit qu’il souffre de notre situation... comme si ce n’était pas à moi d’en souffrir!... Mais quand il est en veine de bavardage on ne peut pas savoir ce qu’il racontera. Je sens qu’il a ruminé quelque chose, ces jours-ci, et il faut que je découvre quoi... il le faut, dans son intérêt. Je lui dis toujours que je ne pense qu’à son intérêt; si seulement il avait confiance en moi!... Mais il a été si drôle, ces jours-ci!... vous m’aiderez, n’est-ce pas, ma chère?

Lydia, qui était restée debout, se détourna, mal à son aise:

—Si vous prétendez que je découvre ce que lord Trevenna a dit à mon mari, je crains fort que ce ne soit impossible.

—Pourquoi impossible?

—Parce que je présume qu’il l’aura dit en confidence.

Mrs Cope la regarda, incrédule:

—Eh bien! qu’est-ce que cela fait? Votre mari a l’air si gentil!... il est clair pour tout le monde qu’il est très épris de vous. Qu’est-ce qui vous empêche de lui tirer les vers du nez?

Lydia rougit jusqu’aux oreilles.

—Je ne suis pas une espionne! s’écria-t-elle.

Mrs Cope sursauta:

—Une espionne! une espionne!... comment osez-vous employer un mot pareil?... Mais non, ce n’est pas ce que je voulais dire! Ne vous fâchez pas, je suis si malheureuse! (Elle essaya d’inflexions plus douces.) Appelez-vous une espionne la femme qui en aide une autre? J’ai tant besoin d’aide! Je suis au bout de mon rouleau avec Trevenna. C’est un tel enfant!... vous savez, il n’a que vingt-deux ans. (Elle baissa ses paupières soulignées.) Il est plus jeune que moi, pensez donc! de quelques mois seulement. Je lui répète qu’il devrait m’écouter comme si j’étais sa mère: n’est-ce pas vrai? Mais il ne veut pas, il ne veut pas! Il a toute sa famille sur le dos, voyez-vous: oh! je vois bien leur jeu! Ils tâchent de nous séparer avant que j’aie obtenu mon divorce: voilà où ils veulent en venir. Au début, il ne voulait pas les écouter: il me jetait leurs lettres pour que je les lise; mais maintenant il les lit lui-même, et j’ai idée qu’il y répond: il est toujours enfermé dans sa chambre, à écrire. Si je connaissais seulement son plan, je pourrais l’arrêter court: c’est un tel nigaud! Mais il est aussi très dissimulé: il y a des moments où je ne le comprends plus... Mais je sais qu’il a tout dit à votre mari: je l’ai vu hier soir, au premier coup d’œil. Et il faut que je découvre... il faut que vous m’aidiez. Je n’ai personne autre à qui m’adresser!