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Les metteurs en scène

Chapter 30: II
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About This Book

A collection of eight short stories set in Paris examines the social choreography that arranges meetings between newly wealthy outsiders and established circles. The narratives follow intermediaries and their clients, revealing ambitions, pretenses, and the emotional costs when relationships are managed as performances. Shifts in tone range from ironic comedy to sober drama, offering character studies and vignettes that probe artifice, cultural encounter, and how money reshapes intimacy, reputation, and moral choices.

A ce moment, la porte s’ouvrit et nous vîmes paraître Donna Marianna.

—Faustina m’envoie demander si M. le curé est ici, dit-elle.

—Oui, il est ici. Priez-la d’aller à la chapelle, répondit avec calme Roberto, en fermant la porte sur elle afin qu’elle ne vît pas son visage.

Nous l’entendîmes traverser en trottinant la grande salle.

Roberto se tourna vers moi:

—Egidio!

Et à partir de ce moment, je ne fus plus qu’un fétu de paille entre ses mains.

La chapelle touchait à la pièce dans laquelle nous nous trouvions. Il ouvrit la porte et, dans le crépuscule, j’aperçus la petite lampe qui brillait devant l’image de la Vierge et, dans un des coins, le vieux confessionnal en bois sculpté. Mais je vis tout cela comme dans un rêve, car il n’y avait de réel pour moi que la main de fer qui s’abattit au même instant sur mon épaule.

—Vite, dit-il.

Et il me repoussa. Avant que j’aie eu le temps de me rendre compte de ce qui s’était passé, la porte-fenêtre s’était fermée à clef derrière moi et j’étais seul dehors. Le soleil s’était couché et je me sentis envahi par le froid du crépuscule printanier. De loin en loin, une fenêtre s’éclairait sur la longue façade de la villa; les statues mettaient des taches pâles dans l’ombre des bosquets. A travers les vitraux de la chapelle je vis briller la lampe rouge du sanctuaire, et je me mis à errer comme un fou dans le jardin.

Toute la nuit, sur mon lit, je me tordis de désespoir. Avant le jour, on me fit savoir que le comte avait reçu un dernier ordre de Milan et qu’il devait partir dans une heure. Je pris en courant le chemin trempé de rosée qui descend au lac. Tout me semblait nouveau, silencieux et étrange, et dans la pâleur de l’aube naissante les statues paraissaient des morts dans leur linceul.

Je trouvai la famille dans la grande salle sous le portrait du vieux comte: Andrea et Gemma, assis ensemble, avaient les traits tirés, mais paraissaient convenables et maîtres d’eux-mêmes, comme le seraient des parents qui s’attendent à hériter. Donna Marianna, un voile noir sur la tête et le visage abîmé par les larmes, alla s’effondrer près d’eux; Roberto me reçut avec calme, puis se tourna vers sa sœur.

—Allez chercher ma femme, dit-il.

Pendant son absence personne ne parla, et nous entendîmes distinctement le frais murmure de l’eau dans la fontaine du jardin, et le bruit des rats dans le mur. Andrea et sa femme regardèrent par la fenêtre, et Roberto s’assit dans le fauteuil sculpté de son père. Puis la porte s’ouvrit et livra passage à Faustina.

J’eus le cœur serré en la voyant. Ce n’était plus que l’ombre d’elle-même et elle nous regardait sans nous voir. Conduite à une chaise par Marianna, elle croisa les mains et fixa ses yeux mornes sur son mari. Je les observais alternativement, éclairés par cette lumière spectrale du jour naissant, et il me semblait que nous étions autant d’âmes dépouillées de notre enveloppe et réunies devant Dieu comme pour un suprême jugement. Quant à l’acte auquel j’avais été contraint par la force, j’en étais à peine conscient. J’éprouvais seulement un sentiment de peur qui m’étouffait à un tel point que j’avais la sensation physique d’un homme qui se noie.

Tout à coup Roberto rompit le silence; sa voix claire et ferme me donna un peu de courage pour secouer cette terreur envahissante. Il parla de l’accusation portée contre sa femme, des bruits calomnieux répandus sur elle à la veille de leur première séparation. Le devoir, dit-il, exigeait de lui qu’il allât se battre pour son pays et qu’il défendît l’honneur de sa femme. Pour être digne de mettre son épée au service de l’Italie, il fallait qu’avant de partir il détruisît cette odieuse calomnie. Le temps lui manquait pour faire une enquête prolongée; il lui fallait prendre le plus court chemin. Il me regarda et je me mis à trembler. Puis il se tourna vers Andrea et Gemma.

—Lorsque vous êtes venus me répéter ces bruits calomnieux, dit-il avec sang-froid, vous vous rappelez ce qui a été convenu entre nous: l’honneur de la famille devait être sauf si, après m’être substitué à Don Egidio pour entendre la confession de ma femme, cette confession me convainquait de son innocence. C’est bien ce que nous avions décidé, n’est-ce pas?

Andrea murmura quelques mots et Gemma frappa nerveusement la dalle avec son pied.

—Après votre départ, hier soir, continua Roberto, je confiai ce que vous m’aviez dit à Don Egidio, qui se porta garant de l’innocence de ma femme, mais refusa de se prêter à notre stratagème; je l’y contraignis par la force et je pris sa place dans le confessionnal.

Marianna éclata en sanglots et fit un grand signe de croix, tandis qu’une lueur étrange passait dans les yeux de Faustina.

Il y eut un silence; puis Roberto se leva et, traversant la pièce, alla prendre sa femme par la main.

—Votre place est à côté de moi, comtesse Siviano, dit-il.

Et il la fit asseoir sur la chaise qui se trouvait à côté de la sienne.

Gemma bondit sur ses pieds, mais son mari la força à se rasseoir.

—Jésus, Maria! gémit Donna Marianna.

Roberto porta la main de sa femme à ses lèvres.

—Vous me pardonnez, dit-il, d’avoir pris ce moyen pour vous défendre?

Et se tournant vers Andrea, il ajouta lentement:

—Je déclare ma femme innocente et mon honneur satisfait. Vous jurez de vous en rapporter à ma décision?

Je ne sus jamais ce qu’avait bégayé Andrea ni quelles paroles venimeuses Gemma avait marmottées entre ses dents serrées, car mes yeux demeurèrent fixés sur le visage de Faustina.

Elle s’était laissé conduire par Roberto comme une aveugle, et elle avait écouté son mari avec un visage impassible; mais lorsqu’il eut cessé de parler, le regard de Faustina perdit sa froide rigidité et elle s’appuya silencieusement contre lui. Il l’entoura de son bras, elle glissa à ses pieds, et Marianna accourut auprès d’elle pour la relever. A ce moment nous entendîmes sur le lac un bruit d’avirons et nous vîmes accoster une barque. Quatre forts rameurs du mont Isola venaient emmener le comte à Iseo, d’où il devait partir pour Milan. Son domestique, havresac au dos, frappa à la porte-fenêtre de la terrasse pour l’avertir.

—Il n’y a pas de temps à perdre, Excellence, s’écria-t-il.

Roberto se retourna et saisit ma main.

—Priez pour moi, dit-il à voix basse.

Et avec un geste d’adieu aux autres il quitta la salle et descendit vivement la terrasse.

Marianna, tenant Faustina dans ses bras, pleurait de joie.

—Regarde-moi, chérie, disait-elle. Songe qu’il reviendra bientôt, et voici déjà le soleil qui se lève!

Andrea et Gemma avaient disparu silencieusement, comme des revenants au chant du coq, et, au-dessus de Milan, l’aube se levait toute rouge.

Si le soleil se leva rouge ce jour-là, il se coucha couleur de sang. Ce fut le premier des cinq jours de Milan—«les cinq jours glorieux», comme on les appelle. Roberto atteignit la ville un peu avant qu’on ne fermât les portes. Ceci nous parvint de source certaine, mais ce fut à peu près tout. Nous sûmes vaguement qu’il était au Broletto, d’où il dut s’échapper lorsque les Autrichiens firent sauter la porte, et, plus tard, dans la Case Vidiser avec Casati, Cattaneo et ses collègues; mais après qu’on eut commencé d’élever les barricades, nous ne suivîmes ses traces que de loin en loin. Tantôt il avait été aperçu dans le gros de la mêlée, tantôt soignant les blessés sous les ordres de Bertani. On aurait supposé que sa place eût été plutôt dans le conseil, avec les chefs du parti, mais on était à une heure où chacun tenait à donner son sang, et où les hommes tels que Cernuschi, Dandolo, Anfossi, della Porta se battaient à côté d’étudiants, d’artisans, de paysans. Il est certain qu’on vit le comte le cinquième jour, car, parmi les volontaires qui se pressaient en foule derrière Manara, à l’assaut de la Porta-Tosa, se trouvait un serviteur du Palazzo Siviano, qui jura avoir vu son maître charger avec Manara au dernier assaut, et se précipiter, sabre au clair, contre les grilles; mais, au moment où celles-ci cédèrent devant la fougue impétueuse des nôtres, le comte était tombé et avait disparu, entraîné sans doute par le flot des paysans qui se réfugiaient dans la ville. Puis nous ne sûmes plus rien. Il y eut dans Milan un affreux carnage, et personne ne sut combien de nos amis se trouvaient parmi les corps mutilés par les sabres croates.

A la villa, nous attendîmes avec angoisse; les nouvelles nous parvenaient d’heure en heure.

Le 23, Radetsky avait fui de Milan pour se tourner contre Venise qui se dressait en face de lui. Le 24, les premiers Piémontais avaient traversé le Ticino et Charles-Albert lui-même était parvenu à Paris le 29. Les cloches de Milan avaient porté le mot de Turin à Naples, de Gênes à Ancône, et tout le pays se déversait comme une marée sur la Lombardie. Les héros sortaient de ce sol ensanglanté comme le blé sort de terre après les pluies printanières; et chaque jour un nom nouveau était répété de bouche en bouche; mais ce n’était jamais le nom de celui dont nous attendions si impatiemment le retour, et pour lequel nos prières s’élevaient vers le ciel.

Les semaines passèrent; on parla des victoires de Pastrengo, de Goito, de Rivoli; nous sûmes que Radetsky était cerné et que nos troupes, arrivant de Rome, de Toscane et de la Vénétie, se refermaient sur lui. Puis des mois s’écoulèrent, et nous eûmes la nouvelle de la défaite de Custozza. Nous vîmes les forces dispersées de Charles-Albert repoussées du Mincio à l’Oglio, de l’Oglio à l’Adda. Nous suivîmes de loin la terrible retraite de Milan, et nous vîmes nos sauveurs balayés comme la poussière par un jour d’orage. Jamais nous n’eûmes un mot de Roberto.

Un ciel noir pesait sur la Lombardie, et nulle part il ne pesait plus lourdement que sur la vieille villa d’Iseo. En septembre Donna Marianna et la jeune comtesse prirent le deuil; le comte Andrea et Gemma suivirent leur exemple. En octobre, la comtesse accoucha d’une fille.

Faute d’un héritier mâle, le comte Andrea prit possession du palais Siviano, et les deux femmes restèrent à la villa. Je n’ai pas le courage de vous raconter ce qui suivit. Donna Marianna ne cessait de pleurer et de prier, et il se passa beaucoup de temps avant que l’enfant ne lui arrachât un sourire. Quant à la comtesse Faustina, elle restait impassible comme une des statues du jardin. On choisit dans le village une nourrice pour l’enfant. Je ne m’étonnai pas que le sein glacé de la mère ne pût le nourrir. Je passais une partie de mes journées à la villa, réconfortant de mon mieux Donna Marianna.

Pendant les longues soirées nous restions tous trois dans la grande salle mal éclairée, sous le portrait du vieux comte, et parfois, quand je regardais la comtesse Faustina assise sur le siège sculpté, à côté du fauteuil vide de son mari, un frisson glacial me passait sur tout le corps.

Enfin les forces me manquèrent, et un jour de printemps j’allai trouver mon évêque pour lui ouvrir mon cœur. C’était un saint vieillard et il m’écouta patiemment.

—Alors, vous aviez cru à l’innocence de cette femme, et pendant que vous cherchiez à la défendre, vous vous êtes trouvé tout à coup dehors, la porte de la chapelle fermée contre vous?

—Oui, monseigneur.

—Et si vous n’êtes pas revenu, c’est que vous êtes resté stupéfié par la révélation du comte?

—Oui, monseigneur.

Le saint évêque me dit:

—Si vous n’avez pas encouru l’interdit qu’un tel crime eût mérité, puisque réellement vous avez agi par contrainte, tout au moins avez-vous péché par un manque de courage et d’énergie. Rentrez, mon fils, je vous ferai connaître ma décision.

Trois mois plus tard je reçus l’ordre de quitter ma paroisse et de partir pour l’Amérique, où on réclamait un prêtre pour la mission italienne de New-York, et je m’embarquai à Gênes. Je ne savais pas plus ce qu’était l’Amérique que le paysan de la montagne. Je m’attendais à être attaqué par des sauvages vêtus de plumes en débarquant, et pendant les premiers mois qui suivirent mon arrivée je souhaitais au moins une fois par jour qu’un tel sort m’eût été réservé. Mais il est inutile de vous raconter tout ce que j’ai souffert dans ces premiers jours. L’Église, selon son habitude, m’avait traité avec miséricorde, et sa punition était douce...

J’étais depuis quatre ans à New-York et je m’étais résigné à mon sort, lorsqu’on vint un jour me chercher pour un professeur italien malade qui réclamait un prêtre.

Il y avait à cette époque-là beaucoup de réfugiés italiens à New-York, et, comme ils avaient pour la plupart une certaine éducation, ils gagnaient leur vie en donnant des leçons d’italien aux gens de la société. Le messager me conduisit dans une petite chambre pauvrement meublée, située au dernier étage d’une misérable pension. Sur la carte de visite clouée à la porte je lus le nom «De Roberti, professeur d’italien». A l’intérieur, un homme au visage hagard et aux cheveux gris s’agitait sur un lit étroit. Il tourna vers moi un œil vitreux, et je reconnus Roberto Siviano.

Je m’appuyai contre le chambranle de la porte sans pouvoir parler.

—Qu’y a-t-il donc? demanda le docteur, qui se penchait sur le lit.

Je lui dis en bégayant que le malade était un vieil ami.

—Il ne reconnaîtrait pas son plus vieux camarade en ce moment, dit le docteur. Il a le délire, mais la fièvre tombera au coucher du soleil.

Je m’assis au chevet du lit et je pris la main de Roberto dans la mienne.

—Est-ce qu’il va mourir? demandai-je.

—Je ne le crois pas, mais il a besoin de soins.

—Je le soignerai.

Le docteur fit un signe d’assentiment et sortit. Je restais assis dans la petite chambre, la main brûlante de Roberto dans la mienne. Peu à peu la fièvre tomba; les doigts agités se calmèrent et le rouge disparut de ses joues amaigries. Vers la fin de la journée il leva les yeux sur moi et me sourit.

—Egidio, dit-il tranquillement.

Je lui administrai les derniers sacrements, et les ayant reçus avec dévotion il s’endormit paisiblement. J’étais trop inquiet sur le sort de mon ami pour chercher à pénétrer le mystère qui l’entourait. Mon unique souci était de sauver sa vie. Nuit et jour je luttai contre la fièvre qui céda enfin. Le plus souvent il avait le délire, ou restait inconscient; mais il me reconnaissait de temps à autre et murmurait: «Egidio» avec un regard apaisé.

J’avais employé à le soigner une grande partie du temps consacré d’habitude à mes occupations paroissiales, et, lorsque tout danger fut conjuré, je dus retourner à mes ouailles. Je commençai alors seulement à me demander ce qui avait amené Roberto en Amérique, mais je n’osais pas chercher la réponse.

Enfin, le quatrième jour, je pris le temps de grimper jusqu’à sa chambre. Je le trouvai assis, soutenu par des oreillers, faible comme un enfant, mais calme et avec l’œil clair. Je m’élançai au-devant de lui, mais il m’arrêta:

—Monsieur le curé, dit-il, le docteur m’apprend que je dois la vie à vos soins, et j’ai à vous remercier de la bonté que vous avez montrée à un étranger sans ami.

—Un étranger? dis-je avec stupéfaction. Il me regarda tranquillement.

—Je ne crois pas que nous nous soyons jamais rencontrés, dit-il.

Un instant, je crus qu’il était repris de fièvre; mais un second coup d’œil me prouva qu’il était parfaitement maître de lui.

—Roberto! m’écriai-je en tremblant.

—Je vous demande pardon, dit-il froidement, mais mon nom est Roberti et non Roberto.

Je crus que le plancher allait me manquer et je dus m’appuyer contre le mur.

—Vous n’êtes pas le comte Roberto de Siviano, de Milan?

—Je suis Tommaso de Roberti, professeur d’italien, et je viens de Modène.

—Et vous ne m’avez jamais vu? poursuivis-je.

—Jamais, que je sache.

—N’avez-vous jamais demeuré à Siviano, sur le lac d’Iseo? dis-je en baissant la voix.

Il répondit tranquillement:

—Je ne connais pas cette partie de l’Italie.

Mon cœur se serra et je me tus.

—Vous m’avez confondu avec un ami, je suppose, ajouta-t-il.

—Oui, m’écriai-je, je vous ai confondu avec un ami.

Et je tombai à genoux près de son lit, en pleurant comme un enfant.

Tout à coup, je sentis une main qui se posait sur mon épaule:

—Egidio, dit-il d’une voix brisée. Regardez-moi.

Je levai les yeux et je retrouvai son ancien sourire. Nous nous serrâmes alors l’un contre l’autre sans dire un mot. Mais bientôt il se recula et me repoussa doucement.

—Asseyez-vous là-bas, Egidio. Je suis encore bien faible et je ne puis parler beaucoup.

—Attendons, Roberto. Dormez; nous causerons demain.

—Non; ce que j’ai à dire ne peut attendre. Il me regarda avec attention.

—Vous avez une paroisse à New-York?

Je fis un signe d’assentiment.

—Et mon travail me retient ici; j’ai des élèves; il est trop tard pour changer.

—Pour changer?

Il continua à me regarder avec calme.

—Il me serait difficile de trouver de l’occupation ailleurs.

—Mais pourquoi vous en iriez-vous? m’écriai-je.

—Il le faudra, répondit-il d’un ton décidé, si vous persistez à reconnaître en moi votre ancien ami, le comte Siviano.

—Roberto!

Il leva la main.

—Egidio, dit-il, je suis seul ici et sans ami. L’amitié, la sympathie de mon curé seraient pour moi une consolation dans cette ville étrangère; mais il ne faut pas que ce soit celle du curé de Siviano: vous comprenez?

—Roberto, m’écriai-je, c’est trop affreux de comprendre!

—Soyez homme, Egidio, dit-il avec un peu d’impatience. Vous avez le choix et il faut décider maintenant. Si vous consentez à ne faire aucune question, à ne nommer personne, à ne faire aucune allusion au passé, vivons comme des amis pour l’amour de Dieu! Sinon, dès que mes jambes pourront me porter, il me faudra repartir. Le monde est grand, heureusement.—Mais pourquoi nous séparer, après tout?

Je tombai à genoux à ses côtés.

—Il ne le faut pas, m’écriai-je. Faites de moi ce que vous voulez. Donnez-moi vos ordres et je vous obéirai. Sauf une fois, ne vous ai-je pas toujours obéi?

Je sentis sa main se refermer sur la mienne.

—Egidio, me dit-il avec reproche.

—Non, non, je me rappellerai. Je ne dirai rien.

—Vous ne penserez rien?

—Je ne penserai rien, ajoutai-je en faisant un dernier effort.

—Dieu vous bénisse! répondit-il.

Mon fils, pendant huit ans j’ai tenu parole. Nous nous vîmes tous les jours, nous mangeâmes, nous marchâmes, nous causâmes ensemble, nous vécûmes comme David et Jonathan, mais sans même jeter un coup d’œil sur le passé.

Comment s’était-il échappé de Milan? Comment avait-il atteint New-York? Je ne le sus jamais. En vrais Italiens, nous parlâmes souvent de la libération de l’Italie, mais jamais de la part qu’il avait pu prendre à cette œuvre. Une seule fois, il lui échappa une question: il me demanda pourquoi j’avais été envoyé en Amérique. Le sang me monta au visage et avant que j’aie eu le temps de répondre, il me fit signe de me taire.

—Je vois, dit-il, c’était l’expiation.

Pendant les premières années, il avait beaucoup à faire; je devinai vite la frugalité de sa vie, à quoi il employait le fruit de son travail. Dans toutes les parties du monde, les exilés italiens mettaient de l’argent de côté pour la grande cause. Roberto avait, à New-York, des amis politiques, et il allait quelquefois dans d’autres villes pour assister à des réunions et faire des discours. Son zèle était infatigable, et sans moi il serait parti souvent mourant de faim, plutôt que de ne pas donner à dîner à un compatriote. J’étais de cœur et d’âme avec lui, mais j’avais tout le poids de la paroisse sur les épaules, et peut-être aussi ma longue expérience des hommes m’avait-elle rendu un peu moins crédule que la charité chrétienne ne le veut; car j’aurais juré sans peine que certains des hommes qui s’attachaient à ses pas n’avaient jamais vu couler le sang autrichien, et auraient volontiers mangé dans la même gamelle que leurs ennemis. Heureusement mon ami ne connut jamais de tels doutes. Il avait autant de foi dans ses compatriotes que dans la cause, et, si quelques-uns de ses protégés dépensaient dans la guinguette voisine l’argent si péniblement gagné qu’il leur avait donné, jamais il ne le soupçonna.

Sa maladie le laissa très affaibli; peu à peu il perdit ses élèves, et les patriotes se refroidirent à mesure que se vidaient ses poches. Vers la fin je l’emmenai demeurer dans ma pauvre mansarde. Il perdait ses forces journellement, toussait beaucoup et passait la plus grande partie de son temps dans la maison. Ce durent être pour lui des jours bien cruels, mais il ne se plaignit pas et me reçut toujours avec une parole enjouée. Lorsque ses élèves l’eurent quitté, et que sa santé l’eût empêché de chercher du travail au dehors, il mit à sa porte une enseigne d’écrivain public, et gagna ainsi quelques sous en servant de secrétaire à mes pauvres paroissiens; mais il lui était pénible de prendre leur argent et la moitié du temps il faisait le travail pour rien. Je savais qu’il lui était très dur de vivre, comme il le disait, à la charge de quelqu’un, et je lui cherchais de l’occupation parmi mes amis les «negozianti», qui lui envoyaient des lettres à copier, des comptes à faire et autres travaux de ce genre; mais nous étions tous pauvres, et ce qu’il gagnait ne suffisait plus à ses modestes besoins.

Ainsi vécut cet homme juste, et c’est ainsi qu’il mourut dans mes bras après huit ans d’exil. Dieu, qui l’avait laissé vivre assez longtemps pour voir Solferino et Villafranca, ne fut jamais plus miséricordieux qu’en lui épargnant le spectacle de Monte-Rotondo et de Mantoue. Mais ce sont des choses dont je n’ai pas le droit de parler. Bien que l’Italie nouvelle n’ait pas réalisé notre rêve, il est écrit que Dieu connaît les siens, et il ne peut méconnaître les cœurs de ceux qui avaient rêvé de la façonner à son image.

Quant à mon ami, je ne doute pas qu’il ne repose en paix; sa vie juste et sa mort sainte plaideront peut-être en sa faveur!...

LE VERDICT

J’avais toujours pensé que Jack Gisburn était un génie peu au-dessus de la moyenne,—bien qu’un très brave garçon,—et je ne fus donc nullement surpris d’apprendre qu’à l’apogée de sa gloire il avait renoncé à la peinture, et qu’ayant épousé une riche veuve, il s’était établi avec elle dans une ville de la Côte d’azur (bien que j’eusse plutôt compris que ce fût à Rome ou à Florence).

L’apogée de sa gloire, c’est ainsi que s’exprimaient les femmes en parlant de Gisburn. Il me semble encore entendre Mrs Gideon Thwing—son dernier modèle de Chicago—déplorer son inexplicable abdication. «Bien entendu, cela donnera une plus-value énorme à mon portrait; mais ce n’est pas à cela que je pense, monsieur Rickham, me dit-elle. Je ne songe qu’à la perte que fait l’art.» Cette perte, Mrs Thwing n’était pas seule à la pleurer. La charmante Hermia Croft ne m’avait-elle pas, à la dernière exposition de la «Grafton Gallery», à Londres, arrêté devant les Danseuses au clair de lune de Gisburn, pour me dire, les larmes aux yeux: «Jamais nous ne reverrons son pareil.»

Eh bien,—même à travers le prisme des larmes d’Hermia,—je me sentais capable de supporter le coup avec égalité d’âme. Pauvre Jack Gisburn! les femmes avaient fait sa réputation, c’étaient bien elles qui devaient le pleurer. Les hommes manifestèrent moins de regrets, et les gens du métier eurent à peine un murmure. Jalousie professionnelle? Peut-être bien. Dans ce cas, le petit Claud Nutley fit amende honorable en publiant dans le Burlington une très belle «nécrologie» de Jack, un de ces articles à effet, remplis d’expressions techniques jetées au hasard, que j’ai entendu comparer aux tableaux de Gisburn. Mais la résolution du peintre étant évidemment irrévocable, la discussion se calma peu à peu, et, selon la prédiction de M. Thwing, la valeur des «Gisburn» augmenta rapidement.

Ce ne fut que trois ans plus tard, au cours d’une villégiature sur la Riviera, que je me demandai tout à coup pourquoi Gisburn avait renoncé à la peinture.

En y réfléchissant, le problème me parut même offrir de l’intérêt.

Accuser sa femme? C’était trop simple! Ses aimables modèles n’avaient même pas la consolation de dire que c’était Mrs Gisburn qui avait tué son ambition; car Mrs Gisburn—en tant que femme de Jack—n’avait existé qu’environ un an après la détermination du peintre. Il était, en effet, possible qu’il l’eût épousée par amour du confort et parce qu’il ne voulait pas continuer à peindre; mais il aurait été difficile de prouver qu’il avait renoncé à la peinture parce qu’il l’avait épousée.

Toutefois, si ce n’était pas elle qui avait tué son ambition, elle n’avait ni su le ramener à son chevalet ni mettre en valeur son talent. Lui remettre le pinceau en main, quelle vocation pour une femme! Mais Mrs Gisburn ne sembla pas le comprendre, et je trouvai piquant d’en rechercher le pourquoi.

La vie désœuvrée que l’on mène sur la Riviera se prête à de telles spéculations. Et un jour où j’allais à Monte-Carlo, ayant entrevu, à travers les pins, les terrasses à balustres de la villa de Jack, j’eus l’idée de me rendre chez lui le lendemain.

Je trouvai le ménage buvant le thé sous ses palmiers, et l’accueil de Mrs Gisburn fut si cordial que plus d’une fois, pendant les semaines suivantes, je m’en prévalus pour retourner la voir. Non pas que ce fût une femme «intéressante»; sur ce point, miss Croft pouvait être tranquille. C’est précisément parce qu’elle ne l’était pas (qu’on me pardonne ce paradoxe) que je m’y intéressais.

Jack, pendant toute sa vie, avait été entouré de femmes intéressantes: son art, nourri par elles, s’était épanoui dans la tiède atmosphère de leur adulation. Il me paraissait, par conséquent, d’autant plus curieux d’observer l’effet que produirait sur lui «l’influence écrasante de la médiocrité». (Je cite miss Croft.)

J’ai déjà dit que Mrs Gisburn était fort riche, et je m’aperçus tout de suite que son mari en éprouvait une satisfaction à la fois délicate et dédaigneuse. J’ai souvent eu l’occasion de constater que ceux qui affectent de mépriser l’argent en tirent les plaisirs les plus subtils; et l’élégant mépris de Jack pour la grosse fortune de sa femme lui permettait, sans déroger à son attitude d’indifférence, de contenter pleinement tous ses goûts artistiques. Il demeurait, j’en conviens, insensible au luxe banal; mais il achetait des bronzes de la Renaissance et des tableaux du dix-huitième siècle avec un discernement qui dénotait la plus large opulence. «La seule chose qui puisse faire pardonner la fortune, c’est de l’employer à mettre le beau en circulation», me dit Jack, un jour où nous nous trouvions assis dans sa jolie salle à manger, autour d’une table délicieusement ornée de vieux sèvres. Mrs Gisburn, regardant son mari d’un œil attendri, se crut obligée de m’expliquer cette parole en ajoutant: «Ce pauvre Jack a une sensibilité presque maladive pour toutes les formes de la beauté.»

Ce pauvre Jack, en effet! C’est ainsi que les femmes avaient toujours parlé de lui: il n’est que juste de le noter à sa décharge. Ce qui me frappa aujourd’hui c’est que, pour la première fois, cela parut le contrarier. Si souvent je l’avais vu trop visiblement ravi par de tels hommages—était-ce la note conjugale qui leur enlevait leur saveur? Non, car, chose étonnante, je m’aperçus que Jack était épris de sa femme, et assez épris même pour ne pas voir à quel point elle était absurde. C’était de son absurdité à lui qu’il rougissait maintenant, et du rôle ridicule dont elle persistait à l’affubler.

—Ma chère amie, on ne me dit plus de pareilles fadaises depuis que j’ai renoncé à la peinture; c’est bon pour Victor Grindle.

Ce fut son unique protestation. Puis il se leva de table pour aller savourer l’air sur la terrasse ensoleillée.

Je le suivis des yeux, frappé par ces derniers mots. Victor Grindle était, en effet, l’homme du moment, comme Jack lui-même avait été, pour ainsi dire, l’homme du jour. Le jeune artiste s’était, disait-on, formé chez mon ami, et je me demandais s’il n’y avait pas un peu de jalousie dans la mystérieuse abdication de ce dernier. Mais non, car ce n’était qu’après cet événement que les «Grindle» avaient commencé à orner les murs des salons Louis XV.

Je me retournai vers Mrs Gisburn, qui s’était attardée dans la salle à manger pour donner un morceau de sucre à son griffon.

—Pourquoi donc a-t-il renoncé à la peinture? lui demandai-je brusquement.

Ses sourcils se levèrent en un mouvement qui trahissait une naïve surprise.

—Oh! vous savez, ce n’est plus une nécessité pour lui, et je tiens à ce qu’il s’amuse un peu maintenant, dit-elle avec simplicité.

Mon œil parcourut la charmante pièce dans laquelle nous nous trouvions, ornée de boiseries blanches, de porcelaines chinoises où se reflétaient les tons des rideaux vert pâle, et de pastels Louis XV dans leurs vieux cadres dédorés.

—Et a-t-il même banni ses tableaux? Je n’en ai pas vu un seul dans la maison.

Mrs Gisburn eut un semblant de gêne qui contrastait avec la franchise habituelle de son attitude.

—C’est à cause de sa modestie ridicule. Il dit que ses tableaux ne sont pas dignes d’être accrochés au mur. Il les a tous renvoyés excepté un—mon portrait—et encore a-t-il fallu que je garde celui-là chez moi.

Sa modestie ridicule—la modestie de Jack à l’égard de ses œuvres? Ma curiosité allait croissant, et je dis d’un ton persuasif:

—Il faut absolument que je voie votre portrait.

Elle jeta un regard inquiet sur la terrasse où son mari, assis nonchalamment sous une guérite, fumait un cigare en tenant la tête de son lévrier entre ses genoux.

—Eh bien, venez pendant qu’il ne nous voit pas, dit-elle, avec un petit rire qui dissimulait mal sa gêne; et me conduisant entre les deux rangées de bustes romains qui ornaient le hall, elle me fit monter l’élégant escalier où, à chaque palier, des nymphes en terre cuite surgissaient entre des touffes d’azalées.

Dans le coin le plus obscur du boudoir de Mrs Gisburn, parmi une profusion de jolis bibelots, je vis dans l’inévitable cadre enguirlandé une de ces toiles ovales que je connaissais si bien. Rien que l’ornementation du cadre évoquait tout le passé de Gisburn.

Mrs Gisburn tira les rideaux de la fenêtre, déplaça une jardinière, poussa de côté un fauteuil et me dit:

—D’ici, vous le verrez à peu près. Je l’avais fait placer au-dessus de la cheminée, mais il n’a pas voulu l’y laisser.

Oui, je le voyais tout juste, et c’était la première fois qu’il me fallait écarquiller les yeux pour voir un portrait de Jack. En général, on le trouvait à la place d’honneur, soit suspendu au panneau central d’un élégant salon, soit sur un chevalet monumental, disposé de façon à recevoir toute la lumière que laissaient traverser de riches rideaux de vitrage en point de Venise. Je m’aperçus tout de suite qu’une place plus modeste seyait mieux au tableau; cependant, à mesure que mes yeux s’habituaient à la pénombre, toutes les qualités caractéristiques en ressortaient: les hésitations se cachant sous les audaces, et les traits de prestidigitation par lesquels, avec une adresse si consommée, Jack trouvait le moyen de détourner l’attention de l’ensemble du portrait sur quelques détails amusants. La physionomie de Mrs Gisburn, si insignifiante que pour ainsi dire elle formait le fond de son propre portrait, s’était prêtée d’une manière frappante au développement de ce faux talent. La tableau était un des plus «forts» de Jack, comme l’auraient dit ses admirateurs; il représentait, de sa part, une somme d’efforts musculaires et de mouvements violents qui rappelaient les efforts fantastiquement exagérés du clown qui soulève une plume. Le tableau, en somme, répondait exactement au désir qu’aurait la jolie mondaine d’être peinte «brutalement» pour se reposer du «joli portrait», en conservant cependant toutes les qualités de ce dernier.

—C’est sa dernière œuvre, vous savez, dit Mrs Gisburn avec une fierté naïve. La dernière sauf une, se reprit-elle, mais celle-ci ne compte pas, parce qu’il l’a détruite.

—Détruite?

J’allais lui demander une explication lorsque j’entendis derrière nous le pas de Jack.

En le voyant là, les mains dans les poches de son veston de velours, ses cheveux blonds rejetés en arrière sur le front pâle, ses joues minces et légèrement hâlées creusées par le sourire qui soulevait les pointes d’une élégante moustache, je compris à quel degré il était empreint de la même qualité que ses portraits, celle de paraître plus beau qu’il ne l’était réellement. Sans s’apercevoir du regard presque craintif de sa femme, il fixa froidement les yeux sur son portrait.

—Mr Rickham a demandé à le voir, commença-t-elle, comme si elle eût voulu s’excuser.

Il haussa les épaules en souriant.

—Oh! il y a longtemps que Rickham m’a découvert, répondit-il négligemment.

Puis il passa son bras sous le mien.

—Venez voir le reste de la maison, ajouta-t-il.

Il me fit tout visiter avec une espèce de vanité bourgeoise: les salles de bain, les tuyaux acoustiques, les armoires, enfin toutes les complications et tous les multiples raffinements de l’installation moderne; et, chaque fois que j’exprimais mon admiration, il répétait avec une indifférence affectée, mais en bombant un peu la poitrine:

—Oui, je ne sais vraiment pas comment on peut vivre sans cela.

C’était certainement la fin qu’on eût pu prévoir pour lui. Seulement il était, malgré tout, si beau, si charmant, si séduisant, que j’étais tenté de lui crier: «Soyez donc mécontent de vos loisirs», comme autrefois j’avais eu envie de lui dire: «Soyez donc mécontent de vos œuvres!» Mais le cri s’arrêta sur mes lèvres.

—Voilà mon sanctuaire, continua-t-il, en me conduisant dans une pièce sombre et modeste, au bout du large corridor.

C’était un cabinet carré, sobrement meublé de fauteuils en cuir: pas de choses à «effet», pas de bric-à-brac, rien qui rappelât le cabinet de travail de l’homme célèbre, destiné à être reproduit dans les revues artistiques; et, ce qui me frappait surtout, aucune apparence d’atelier.

Cela paraissait prouver la rupture définitive de Jack avec sa vie d’autrefois.

—Vous ne vous occupez plus jamais de peinture? demandai-je en cherchant toujours des yeux une trace quelconque de son art.

—Jamais, dit-il sèchement.

—Ni d’aquarelles? ni d’eaux-fortes?

Son œil souriant s’assombrit et ses joues pâlirent un peu sous le hâle.

—Je n’y songe même pas, mon cher, pas plus que si je n’avais jamais manié un pinceau.

Et, à son ton, j’eus l’intuition qu’il ne pensait qu’à cela. Je m’éloignais un peu, instinctivement embarrassé par ma découverte inattendue, et mon regard tomba sur un petit tableau placé au-dessus de la cheminée, le seul objet ornant les sombres boiseries de la pièce.

—Sapristi! Un Stroud! m’écriai-je.

C’était l’esquisse d’un âne, d’un vieil âne usé, debout à la pluie, s’abritant sous un pan de mur.

Jack se tut, mais je sentis derrière moi sa respiration pressée.

—Quelle merveille! C’est fait avec deux traits, mais posé sur des bases immuables. Veinard! d’où avez-vous tiré ce chef-d’œuvre?

Il répondit lentement:

—Mrs Stroud me l’a donné.

—Ah! je ne savais même pas que vous connaissiez Stroud. Il était tellement farouche.

—Je ne l’ai connu qu’après... balbutia-t-il. Mrs Stroud me fit venir pour faire son portrait après sa mort.

—Après sa mort? Vous?

Je dus laisser percer par trop de surprise dans mon exclamation, car il répondit avec un léger ricanement:

—Ma foi, oui. Vous savez qu’elle est d’une naïveté désolante, cette pauvre femme; sa seule idée de faire faire le portrait de son mari par un peintre à la mode. Ah! le pauvre Stroud! Elle pensait que c’était le plus sûr moyen de faire connaître son talent, de forcer l’opinion du public!

—Etait-ce là son histoire?

—C’était son histoire. Elle avait foi en lui, ou, du moins, le croyait. Mais elle n’admettait pas de n’avoir pas tous les gens du monde avec elle. Elle était désespérée, les jours de vernissage, que l’on pût s’approcher librement de ses tableaux. Pauvre femme! Ce n’est qu’un être incomplet, qui a besoin de s’appuyer sur les autres. Stroud est le seul être complet que j’aie jamais connu.

—Que vous ayez jamais connu? Mais vous venez de dire...

Gisburn eut un étrange sourire.

—Oh! je l’ai connu et il m’a connu, mais après sa mort seulement.

Je baissai instinctivement la voix:

—Quand sa femme vous a envoyé chercher?

—Oui. Elle n’en avait pas compris l’ironie! Elle désirait qu’il fût justifié,—et par moi!

Il rit de nouveau, et jeta la tête en arrière pour contempler l’esquisse de l’âne.

—Il y a eu des jours où je ne pouvais pas regarder cette esquisse. Mais je me suis forcé à la placer ici, et maintenant elle m’a guéri. Oui, guéri. Voilà pourquoi je ne barbouille plus de couleurs, mon cher Rickham; ou plutôt c’est à cause de Stroud lui-même.

Pour la première fois, ma vague curiosité au sujet de mon ami se changea en un désir sérieux de le mieux comprendre.

—Racontez-moi donc comment c’est arrivé, lui dis-je.

Il continuait à regarder le petit tableau, en roulant entre ses doigts une cigarette qu’il avait oublié d’allumer. Tout à coup il se tourna vers moi:

—Oui, je vous le raconterai volontiers, parce que je vous ai toujours soupçonné de mépriser mes œuvres.

Je fis un geste de protestation qu’il arrêta avec un haussement d’épaules plein de bonne humeur.

—Oh! mon cher, je m’en fichais quand j’avais foi en moi-même; et maintenant c’est un lien de plus entre nous!

Il eut un sourire ironique et poussa en avant un fauteuil.

—Là, installez-vous confortablement. Voici les cigares que vous aimez.

Il les plaça à ma portée, et continua à arpenter la pièce, en s’arrêtant de temps à autre sous le tableau de l’âne.

—Comment c’est arrivé? Je vous le conterai en cinq minutes. Et cela n’a pas pris plus de temps!... Je me rappelle encore mon étonnement et ma joie en recevant la lettre de Mrs Stroud. Au fond de moi-même, j’avais, bien entendu, toujours senti qu’il n’avait pas son pareil, seulement j’avais suivi le courant, je m’étais fait l’écho des platitudes que l’on débitait sur lui dans le monde, et j’avais fini par croire que Stroud n’était qu’un «raté», un de ceux qui restent en arrière. Et sapristi! il est resté en arrière, mais c’est parce qu’il devait demeurer! Nous autres, nous avons dû nous laisser pousser en avant ou sombrer, mais Stroud était bien au-dessus du courant, il reposait sur des bases immuables, comme vous le disiez.

J’allai donc chez lui dans les meilleures dispositions. J’étais même attendri à la pensée émouvante qu’il aurait, après sa carrière manquée, la gloire posthume d’être peint par moi! J’avais l’intention de faire le portrait gratuitement: je le dis à Mrs Stroud lorsqu’elle commença à bégayer quelque chose sur son peu de fortune. Je me vois encore lui répondant dans un élan superbe que l’honneur était pour moi. Oh! j’étais généreux, mon cher Rickham! Je posais pour moi-même comme si j’avais été mon propre modèle.

On me conduisit auprès du lit mortuaire, et on m’y laissa. J’avais envoyé d’avance tous mes accessoires et il ne me restait plus qu’à placer le chevalet et à me mettre au travail.

Stroud n’était mort que vingt-quatre heures auparavant, de la rupture d’un anévrisme qui avait laissé le visage intact et sans trace de souffrance. Je l’avais rencontré une ou deux fois dans ma vie, et il m’avait paru plutôt insignifiant. Mais je vis maintenant qu’il était superbe. J’en fus heureux d’abord au point de vue esthétique, heureux d’avoir un tel «sujet» à traiter. Puis, comme je me mettais au travail, j’eus subitement l’étrange impression que Stroud était encore en vie! Je commençai à esquisser sa tête, et je sentis son regard qui s’appuyait sur moi... Alors je me demandai: «S’il m’observait vraiment, que dirait-il de ma manière de travailler?» Cette pensée était tellement obsédante que mes traits devinrent hésitants. J’étais de plus en plus nerveux et indécis...

Une fois, en levant la tête, je crus le voir sourire dans sa barbe grise, comme s’il eût possédé un secret qu’il s’amusait à me cacher. Ceci m’exaspéra encore davantage.

Son secret? Mais j’en avais, moi, un secret qui valait mille fois mieux que le sien! Je me mis à l’ouvrage avec rage, et j’essayai quelques-uns de mes coups d’audace; je les «ratai» tous. Je vis bien qu’il ne regardait pas ces «trompe-l’œil». Je ne pouvais détourner son attention; son œil demeurait fixé sur l’œuvre elle-même, dans ce qu’elle avait vraiment de difficile, et c’étaient ces difficultés que j’avais toujours éludées ou cachées par de jolies taches de couleur. Mais comme il mettait tous mes mensonges à nu!

Je relevai de nouveau la tête et j’aperçus, pour la première fois, cette esquisse de l’âne, qui était accrochée au mur près du lit. Mrs Stroud me dit après que c’était la dernière œuvre de son mari,—un souvenir fixé d’une main tremblante, à l’époque où il était allé dans le Devonshire pour se soigner d’une crise au cœur. Ce n’était qu’une note prise à la hâte, mais c’était aussi toute son histoire artistique. Chaque trait révélait des années de travail persistant, tenace, dédaigneux. Un homme qui aurait toujours navigué avec le courant n’eût jamais eu la force de remonter le fleuve ainsi.

Je me remis à mon travail, et je continuai à tâtonner et à patauger; puis je regardai l’âne de nouveau. Je vis que dès le premier trait de son esquisse Stroud avait su où il voulait en venir. Il avait possédé son sujet, il se l’était assimilé, il l’avait pour ainsi dire réincarné. Et moi? Je n’avais créé aucune de mes œuvres,—je les avais simplement adoptées!... Enfin sous le regard de cet œil qui m’observait, je me sentis incapable de tracer un trait de plus. Incapable? Mais je l’avais toujours été! «Je n’avais jamais rien su.» Seulement, avec mes modèles et mon public, un empâtement un peu voyant suffisait pour cacher la chose. Je les aveuglais à coups de couleur... Eh! je m’aperçus que le regard du mort traversait cette couleur menteuse, pénétrait jusqu’aux dessous les plus cachés de mon œuvre.

Quand on parle une langue étrangère, même avec facilité, on dit la moitié du temps, non pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut! Et c’est ainsi que je peignais; en présence de ce mort qui me regardait, ce qu’on appelait ma «technique» s’effondrait comme un château de cartes. Il ne se moquait pas de moi, vous comprenez, ce pauvre Stroud, seulement il était là à m’observer, et sur ses lèvres, à travers sa barbe grise, je crus lire la question: «Savez-vous bien où vous allez en arriver?»

Si j’avais pu peindre cette question sur son visage, le portrait eût été un chef-d’œuvre. Puisque j’en étais incapable, il ne me restait qu’à le reconnaître, et cette grâce me fut donnée. Mais à cette minute, mon cher Rickham, que n’aurais-je donné pour avoir Stroud devant moi et l’entendre dire: «Ce n’est pas trop tard, mon garçon, je vais vous montrer comment il faut vous y prendre...»? C’était trop tard, ce l’eût été même si Stroud avait été vivant. Je pliai bagage et descendis chez Mrs Stroud. Bien entendu, je ne lui racontai pas ce que je viens de vous confier, elle n’y aurait rien compris. Je lui déclarai simplement que j’étais trop ému pour entreprendre le portrait de son mari. Cette idée lui plut, c’était une sentimentale! C’est même à cause de cela qu’elle me donna l’esquisse de l’âne. Mais elle était très désappointée de ne pas avoir le portrait, elle tenait tant à ce que son mari fût peint par un artiste en vogue! Je crus un moment qu’elle ne me lâcherait jamais, et, ne sachant plus comment me dépêtrer d’elle, je lui suggérai de faire venir Grindle. Oui, c’est moi qui ai lancé Grindle. Je dis à Mrs Stroud qu’il était l’homme de l’avenir; elle le répéta à ses amies et cela devint vrai...

Le petit Grindle fit le portrait de Stroud sans broncher; et elle accrocha ce portrait parmi les chefs-d’œuvre de son mari...

Gisburn se laissa tomber dans un fauteuil près du mien, et, la tête rejetée en arrière, contempla l’esquisse de l’âne.

—J’aime à me figurer que Stroud lui-même me l’aurait donnée, s’il avait pu dire ce jour-là ce qu’il pensait.

Et, en réponse à la question que je lui fis presque machinalement:

—Recommencer à peindre! s’écria-t-il, quand la seule chose qui me rapproche de lui est que j’ai eu le courage d’y renoncer?

Il se leva et posa la main sur mon épaule en riant:

—Seulement, l’ironie de la chose, c’est que je peins encore, puisque Grindle le fait pour moi! La race des Stroud ne se renouvelle pas de sitôt,—mais le peintre moyen a toujours une postérité!

L’ERMITE ET LA FEMME SAUVAGE

I

L’ermite vivait dans une caverne, au creux d’une colline. Au bas de la colline, dans un ravin, coulait un ruisseau bordé de chênes et de saules. Et par delà la vallée, à une demi-journée de marche, une autre colline, haute et escarpée, portait, profilée contre le ciel, une petite cité, ceinte de murailles aux créneaux gibelins en queue d’aronde.

Lorsque l’ermite était enfant et vivait dans la cité, les créneaux étaient carrés et l’étendard d’un maître guelfe flottait sur le donjon.

Puis, un jour, dans le lointain, une mince colonne bleu d’acier parut: c’étaient des hommes d’armes qui chevauchèrent au travers de la vallée, serpentèrent au flanc de la colline, et enfoncèrent les poternes. Pierres et feu grégeois grêlèrent du haut des remparts; les rues retentirent du choc des boucliers; les épées se heurtèrent dans les passages et les escaliers, lances et fauchards dégouttèrent sur des chairs prostrées, et le lieu calme et familier fut mué en charnier. L’enfant s’enfuit plein d’horreur. Il avait vu son père partir pour ne plus reparaître, sa mère tomber morte d’un coup d’arquebuse dans l’instant où elle se penchait de la plateforme d’une tour, sa petite sœur égorgée sur les degrés de la chapelle; et il s’était échappé, courant pour sauver sa vie, par les ruelles glissantes de sang, franchissant des corps encore chauds et pantelants, à travers les jambes des soldats en ribote. Il avait passé les poternes, et, au delà des fermes incendiées, des récoltes foulées, des vergers dépouillés, gagné le calme abri des bois, où, trouvant enfin un sol dont la face ne fût pas mutilée par la main de l’homme, il s’y laissa tomber et y pressa son visage.

Il n’eut nul désir de s’en retourner. Son seul vœu fut de vivre caché, loin de la vie.

Au flanc de la colline il trouva une roche creuse et construisit au-dessus de l’ouverture un auvent de branchages assujettis par des sarments. Il se nourrit de noisettes et de racines, de truites que de ses mains il capturait sous les pierres du ruisseau.

De tout temps, ç’avait été un enfant tranquille, aimant à demeurer assis aux pieds de sa mère, regardant s’épanouir les fleurs sous l’aiguille, tandis que l’aumônier lisait l’Histoire des Pères du désert dans un grand livre aux fermoirs d’argent. Il eût souhaité d’être élevé en clerc ou en érudit plutôt qu’en fils de chevalier; et ses instants les plus heureux étaient ceux où il servait la messe pour le chapelain, de grand matin, sentant son cœur s’envoler de plus en plus haut, telle une alouette, jusqu’à se perdre dans l’infini de l’espace et de la lumière.

Heureuses presque au même point avaient été les heures passées auprès du peintre étranger venu d’au delà des monts pour décorer la chapelle, et sous le pinceau duquel les visages célestes semblaient sortir de la muraille; comme s’il eût semé quelque graine enchantée qu’on eût vu germer sous le regard. A mesure qu’un nouveau visage nimbé d’or apparaissait, l’enfant sentait qu’il avait fait la conquête d’un nouvel ami, d’un ami qui viendrait, la nuit, se pencher sur lui, écartant de son oreiller les vilaines visions, les visions de monstres voraces qui sont aux porches des églises, des chauves-souris et des dragons à méchante figure, des reptiles énormes, des sangliers ailés et hirsutes, troupeau diabolique qui descend la nuit des façades et poursuit à travers la ville l’âme des petits enfants pêcheurs.

Avec les progrès de l’œuvre du peintre, les anges au brillant harnois foisonnaient autour du lit de l’enfant, en rangs si compacts qu’au travers de leurs ailes entre-croisées il n’y avait plus place pour que mufle ou griffe pût passer. Et lui avec un soupir se retournait sur l’oreiller qui semblait doux et tiède, à le croire gonflé du duvet de ces ailes tutélaires.

Tous ces souvenirs lui revenaient à la mémoire dans sa caverne à flanc de coteau. Le silence semblait l’investir de ses ailes, comme pour l’abriter contre la vie et le péché.

Jamais ne se sentait-il inquiet ni mécontent. Il goûtait les longues journées silencieuses et vides, pareilles l’une à l’autre comme les perles d’un collier. Il chérissait plus que tout la pensée que le temps ne lui ferait pas défaut pour sauver son âme.

De son âme grand souci lui était venu depuis le jour où un cortège de flagellants avait passé par la ville, faisant étalage de corps émaciés, striés par la discipline, exhortant le peuple à bannir les vains ornements, la bonne chère, le mariage et le lucre, les danses et les jeux, et de ne songer qu’au moyen de se garder des griffes du malin et des rouges brasiers de l’enfer.

Pendant de longs jours, l’image de ce brasier avait hanté l’imagination du petit garçon; tel, à l’horizon d’une plaine, le reflet d’une ville incendiée.

Il lui sembla que les pièges à éviter fussent sans nombre; qu’il y eût, innocentes en apparence, tant de choses coupables. Que pouvait y comprendre un enfant de son âge? Pas un instant n’osa-t-il penser à autre chose, et la scène de pillage et de massacre de laquelle il s’était échappé donnait une consistance réelle à la sanglante vision. Tel était l’enfer, mais mille et mille fois pire! Il savait aujourd’hui l’aspect de la chair tenaillée par le démon, il connaissait les hurlements des damnés, l’odeur des corps brûlés. Comment serait-il possible à un chrétien de soustraire un seul instant de ses jours et de ses nuits à la lutte sans trêve pour échapper à la colère divine?

Peu à peu ce sentiment d’horreur alla s’apaisant, ne laissant subsister qu’une satisfaction sereine au minutieux accomplissement des devoirs religieux.

Son esprit n’avait nulle complaisance naturelle à considérer le mal, et, dans la solitude bénie de sa vie nouvelle, ses pensées s’attachaient de plus en plus au charme de la sainteté. Son désir fut de devenir parfaitement bon et de vivre dans l’amour et la charité envers le prochain. Le plus sûr moyen de demeurer dans ces sentiments à son égard, ne serait-il pas de s’en tenir constamment éloigné?

Tout d’abord, la vie lui fut rude, car en hiver, il éprouva de grandes difficultés à pourvoir à sa nourriture. Il y avait des nuits où le ciel était pareil à une voûte de fer; un vent rauque secouait le bois de chênes dans la vallée, et une terreur gagnait le solitaire, pire que le pire des froids. Mais le temps vint où ses concitoyens et les paysans des vallées voisines connurent qu’il s’était retiré dans la solitude pour y mener une vie de dévotion, et de ce jour, ses peines prirent fin. Car des personnes pieuses lui apportèrent en présent de l’huile et des fruits secs; une bonne femme lui offrit des semences de son jardin; une autre lui tissa une robe de bure; d’autres encore l’eussent muni de toutes sortes de provisions et de hardes, s’il n’eût tout refusé, sauf l’indispensable. La femme des mains de laquelle il avait reçu les graines lui apprit à se faire un petit jardin sur le bord méridional de l’escarpement. Durant tout un été l’ermite transporta de la terre prise au bord du ruisseau; et durant l’été suivant, de l’eau pour entretenir la verdeur du jardinet.

Dès lors, la peur de la solitude s’en fut de lui, car il était occupé tout le jour au point d’avoir grand’peine, la nuit, à chasser le démon du sommeil, celui que saint Arsène l’abbé a signalé comme le plus grand ennemi du solitaire.

Il gardait en sa mémoire bonne provision de prières et de litanies auxquelles s’ajoutaient de longs passages de la sainte messe et d’autres offices. Et il comptait les heures du jour par ses divers actes de dévotion. Les dimanches et fêtes, lorsque le vent portait, il entendait les cloches de la ville natale qui lui permettaient de suivre le culte des fidèles, et de retenir les saisons de l’année liturgique. Si bien qu’à quérir l’eau de la rivière, à bêcher le jardin, à ramasser du bois pour son feu, à accomplir ses devoirs religieux, l’ermite ne connaissait pas un seul instant d’oisiveté. Les premiers temps, pendant les vigiles nocturnes, il avait eu très peur des étoiles, qui semblaient le surveiller d’un regard cruel, comme si elles percevaient la fragilité de son cœur et prenaient mesure de sa petitesse. Mais un jour, un clerc errant qu’il eut l’occasion d’héberger lui donna à entendre qu’au dire des plus savants docteurs en théologie, les étoiles étaient la demeure des esprits bienheureux; et cette idée fut à l’ermite un grand motif de consolation. Même par les nuits d’hiver, lorsque les aigles criaient parmi les pics et qu’on entendait le long hurlement des loups autour des bergeries de la vallée, il ne ressentait plus aucune peur, mais se figurait ces rumeurs comme l’expression des voix mauvaises du monde, il se réfugiait au plus profond de sa caverne. Parfois, pour se tenir en éveil, il composait des laudes en l’honneur de Notre-Seigneur et des saints, et elles lui parurent si plaisantes qu’il craignit de les oublier; si bien qu’après un long débat intérieur, il décida de demander à un prêtre qui venait parfois le visiter en ami de les vouloir bien consigner par écrit. Et le prêtre écrivit les laudes sur un beau parchemin que l’ermite avait séché et préparé de ses mains. Et lorsque l’ermite les vit écrites, elles lui semblèrent si belles qu’il redouta de commettre le péché d’orgueil en les regardant trop souvent. De sorte qu’il les plaça entre deux pierres plates, dans sa caverne, faisant vœu de ne les tirer de là qu’une fois l’an, à Pâques, lorsque Notre-Seigneur est ressuscité et qu’il est séant à un chrétien de se réjouir. Mais, hélas! lorsque Pâques se fit proche, il se vit dans l’attente de la sainte fête, moins à cause de la Résurrection de Notre-Seigneur qu’à cause de l’agrément qu’il allait prendre à relire ses chères laudes, tracées sur beau parchemin. Là-dessus, il fit vœu de ne plus y jeter les yeux que lorsqu’il serait à l’article de la mort.

Ainsi, pendant des années, vécut l’ermite pour la gloire de Dieu et dans la paix de son âme.

II

Il résolut un beau jour d’aller visiter le saint de la Roche, qui vivait sur l’autre versant des montagnes. Des voyageurs lui avaient parlé de ce solitaire et rapportaient comment il habitait, dans la sainteté et dans l’austérité, un lieu désert parmi les monts, où la neige demeurait tout l’hiver et que le soleil accablait en été.

Le saint, disait-on, avait fait vœu de se retirer loin du monde en un point où il n’y eût ni ombre ni eau, afin qu’il ne fût pas tenté d’en prendre à son aise, et, par là, de songer moins souvent à son Créateur. Mais partout où se portèrent ses pas, il trouvait un arbre étendant ses branches, ou bien une source jaillissante, si bien qu’il finit par gravir les hauteurs dénudées où rien ne pousse et où l’eau ne provient que de la fonte des neiges au printemps. Il découvrit un haut rocher dressé sur le sol, et y creusa une excavation de ses mains. Il y mit cinq années et usa ses doigts jusqu’à l’os. Il s’assit alors dans l’ouverture qui faisait face à l’occident, de sorte qu’en hiver il recevait peu de chaleur du soleil, tandis qu’en été il s’en trouvait dévoré. Depuis des années sans nombre, il était assis là, immobile.

L’ermite se sentait fort attiré par le récit de ces austérités, auxquelles, dans son humilité, il ne songeait pas à égaler les siennes, mais que pour le bien de son âme, il souhaitait de contempler et de louer. Aussi, un jour, chaussa-t-il ses sandales; il se tailla un bourdon dans l’aulnaie du ruisseau, et se mit en route pour aller visiter le saint de la Roche. On était à la douce saison où lèvent les semences, où les arbres se couvrent de bourgeons. L’ermite était soucieux à la pensée de laisser ses plantes sans eau, mais il ne pouvait songer à entreprendre le voyage en hiver, à cause des neiges, et d’autre part, en été, il pouvait craindre que son potager eût plus encore à pâtir de son absence. Il partit donc, priant Dieu que la pluie vînt à tomber pendant qu’il serait parti, et comptant être de retour au bout de cinq journées.

Les paysans dans les champs quittaient leur travail pour demander sa bénédiction, et nombre d’entre eux l’eussent même suivi, s’il ne leur eût dit le but de son pèlerinage auprès du saint de la Roche et son désir de l’accomplir seul, ainsi qu’il sied à un solitaire rendant visite à un de ses pareils. Ils respectèrent sa volonté et, poursuivant sa route, il pénétra dans la forêt. Dans la forêt, il marcha deux jours et dormit deux nuits. Il entendit hurler les loups et passer les renards dans les broussailles. Une fois, au crépuscule, un homme brun et velu le vint regarder au travers du feuillage, puis s’enfuit, le galop de ses sabots s’assourdissant dans sa course. Mais l’ermite ne redoutait ni les bêtes féroces, ni les malfaiteurs, ni même les faunes et les satyres qui demeurent encore aux mystérieuses profondeurs des forêts où la croix n’a pas été dressée. Car il se disait: «Si je meurs, n’est-ce pas pour la plus grande gloire de Dieu. Si je reste en vie, ne faut-il pas que ce soit aux mêmes fins?»

Seulement il éprouvait une secrète angoisse à la pensée qu’il pouvait mourir sans avoir revu ses laudes. Cependant, le troisième jour, il parvint sans mésaventure à une nouvelle vallée.

Il commença alors à gravir la montagne, traversant d’abord des bois de hêtres et de chênes, puis des pins et des genêts, enfin des crètes de roche rouge où une chétive croissance de lentisques et de bruyères couvrait seule la pierre pelée. Dès lors il pensa toucher au but, mais il lui fallut deux jours encore voyager dans une pareille région, le ciel semblant tout proche, et les pays verdoyants s’abaissant dans le lointain. Parfois, pendant des heures, il ne voyait que des pentes rougeâtres aux maigres buissons, et le ciel d’un bleu dur, si voisin qu’il semblait qu’on eût pu le toucher de la main. Puis, à un détour du chemin, les rochers s’écartaient et le regard plongeait dans un long défilé revêtu de pins par delà lequel la forêt s’étendait jusqu’à une plaine étincelante de cités et fermée par une autre chaîne de montagnes distante de bien des journées de marche. Aux yeux de certains, ceci eût été un redoutable spectacle, faisant souvenir le voyageur de son isolement et des périls qui foisonnent aux lieux déserts, et de l’impuissance humaine à leur encontre. Mais l’ermite était si bien fait à la solitude, et avait tant d’amour pour toutes choses créées que pour lui les rochers dénudés chantaient les louanges de leur créateur et que les vastes espaces rendaient témoignage à sa grandeur. De sorte que son serviteur continuait son voyage sans frayeur.

Mais un matin, après une longue escalade le long des pentes abruptes et malaisées, le voyageur fit halte à une courbe du chemin, car à ses pieds se déroulait non une plaine étincelante de cités, mais une immensité d’argent liquide atteignant jusqu’aux limites du monde. L’ermite connut que c’était la mer. La peur le saisit, car c’était un effrayant spectacle de voir la prodigieuse plaine s’agiter comme palpite une poitrine humaine. Et tandis qu’il la contemplait il lui sembla que le sol ondulait aussi sous ses pieds. Mais il se souvint aussitôt comment Notre-Seigneur avait marché sur les flots, comment même sainte Marie l’Egyptienne, une grande pécheresse, avait franchi à pied sec les eaux du Jourdain, pour recevoir le très saint sacrement des mains de Zozyme l’abbé. Et alors le cœur de l’ermite redevint calme, et il chantait en descendant la montagne: «La mer te louera, Seigneur!» Tout le jour il la vit et la perdit de vue tour à tour: mais vers le soir, il parvint à un étroit défilé dans la montagne et s’étendit pour dormir dans un bois de pins. Six jours s’étaient écoulés depuis son départ, et de nouveau il s’inquiétait au sujet de ses légumes, mais il se dit: «Qu’importe que périsse mon jardin, s’il m’est donné de voir un saint homme face à face et de louer Dieu en sa compagnie.» Et son abattement ne dura guère.

Il était sur pied avant l’aube, sous les étoiles pâlissantes, et quittant le bois où il avait dormi il commença à gravir la face d’une haute falaise dont il lui fallait saisir les aspérités avec les mains, tandis qu’à chaque pas qu’il gagnait, un rocher semblait se pencher au-devant de lui comme pour le repousser dans l’abîme. De la sorte, les pieds meurtris et saignants, il atteignit un haut plateau pierreux au moment même où le soleil s’enfonçait dans la mer: et, dans la lumière pourprée, il vit une roche creuse, et dans le creux, le saint se tenant assis. L’ermite tomba à genoux, en louant Dieu, puis s’étant relevé, courut au travers du plateau vers la roche. En approchant, il vit que le saint était un très vieil homme, vêtu d’une peau de chèvre et portant une longue barbe blanche. Il demeurait assis, immobile, les mains sur les genoux, et fixait sur le soleil couchant deux orbites sanguinolents. Près de lui était un jeune garçon, également vêtu de peaux, occupé à chasser les mouches de son visage, mais elles revenaient sans cesse se poser sur l’humeur qui coulait de ses yeux.

Il ne parut ni entendre ni voir l’arrivée de l’ermite, et se tint tout tranquille, jusqu’à ce que le jeune garçon lui dit: «Mon père, voici un pèlerin.» Alors le saint éleva la voix et demanda rudement qui était là et ce que voulait l’étranger. L’ermite répondit: «Mon père, le renom de vos saintes pratiques est venu jusqu’à moi, fort loin d’ici. Etant moi-même un solitaire, et bien que je ne puisse vous être comparé en piété, il m’a paru séant de passer les monts afin que nous nous trouvions réunis et puissions louer la solitude.» Le saint répliqua: «Imbécile, comment deux hommes pourraient-ils se réunir et louer la solitude, puisque, par le fait même, ils mettent fin à l’objet de leurs louanges!» A cela l’ermite fut cruellement interdit, car il avait médité en chemin, les termes de sa harangue, la récitant nombre de fois. Aujourd’hui elle lui apparaissait plus vaine que le pétillement du fagot sous la marmite. Toutefois il reprit courage et dit: «Il est vrai, mon père; mais deux pécheurs ne peuvent-ils s’asseoir côte à côte et louer le Seigneur, qui leur a enseigné les bienfaits de la solitude.» L’autre répondit: «Si tu avais vraiment appris à connaître les bienfaits de cette solitude, tu n’en ferais pas si bon marché en d’inutiles pérégrinations.» Et comme l’ermite ne savait que dire, il reprit encore: «Si deux pécheurs se rencontrent, ils ne sauraient mieux louer le Seigneur qu’en allant chacun son chemin en silence.» Après avoir prononcé ces paroles, il ferma la bouche et demeura immobile tandis que le jeune garçon chassait les mouches de ses orbites. Mais le cœur de l’ermite défaillit, car, pour la première fois il sentit la fatigue du chemin parcouru, et la grande distance qui le séparait de chez lui.