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Les metteurs en scène

Chapter 33: V
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About This Book

A collection of eight short stories set in Paris examines the social choreography that arranges meetings between newly wealthy outsiders and established circles. The narratives follow intermediaries and their clients, revealing ambitions, pretenses, and the emotional costs when relationships are managed as performances. Shifts in tone range from ironic comedy to sober drama, offering character studies and vignettes that probe artifice, cultural encounter, and how money reshapes intimacy, reputation, and moral choices.

Il avait eu l’intention de consulter le saint au sujet de ses laudes et de savoir s’il était à propos de les détruire. Mais maintenant il ne trouvait plus le courage de rien dire, et tournant les talons, il commença à descendre la montagne.

Soudain il entendit courir après lui, le jeune garçon le rejoignait et lui mit dans la main un rayon de miel: «Tu es venu de loin et dois avoir faim», dit-il, et avant que l’ermite ait pu le remercier, il était retourné à sa tâche.

L’ermite descendit la montagne jusqu’à la forêt où il avait dormi précédemment, et y refit sa couche, mais il n’eut nulle envie de manger avant de s’endormir, car son cœur avait faim plus que son corps, et ses larmes rendaient amer le rayon de miel.

III

Le quatorzième jour, il parvint à sa propre vallée et aperçut les murs de sa cité natale profilés contre le ciel. Ses pieds étaient douloureux et son cœur pesant, car son long pèlerinage ne lui avait rapporté que lassitude et qu’humiliation. Par surcroît, pas une goutte de pluie n’était tombée, et il ne doutait pas que son jardin eût péri. Il gravit péniblement la falaise et atteignit sa caverne à l’angélus. Là, un prodige l’attendait. Car, bien que le sol environnant fût desséché et friable, son jardin reluisait d’humidité, et les plantes, fraîches et épanouies, avaient poussé d’un jet sans précédent. Chose plus surprenante encore, les vrilles de coloquinte avaient été guidées alentour de la porte, et s’agenouillant, il vit la terre binée entre les rangs de légumes germés, tandis que chaque feuille ruisselait comme après une averse. Il parut alors à l’ermite qu’il se trouvait en présence d’un miracle, mais, doutant de ses mérites, il se refusait à croire qu’il en pût être digne et entra dans sa demeure pour méditer sur l’événement. Et sur sa couche de roseaux il vit une jeune femme endormie, couverte d’un vêtement singulier, avec d’étranges amulettes autour du cou.

Ce spectacle remplit l’ermite de frayeur, car il se souvenait du nombre de cas où le démon, pour tenter les Pères du désert, avait pris la forme d’une femme. Il réfléchit pourtant que, n’éprouvant aucun plaisir à la vue de cette créature, brune comme cornouille et amaigrie par la marche, il ne courait guère de péril à la regarder. Il la prit d’abord pour une Egyptiaque errante, mais voyant sur son sein, parmi les amulettes païennes, un Agnus Dei, il en fut si surpris qu’il se pencha sur elle et la réveilla.

Elle sursauta, mais voyant la cuculle et le bourdon de l’ermite, et son visage incliné, elle demeura étendue et dit: «J’ai arrosé chaque jour ton jardin en échange des haricots et de l’huile que j’ai pris à ta provision.—Qui es-tu et d’où viens-tu? dit l’ermite.—Je suis une femme sauvage et je vis dans les bois.» Et comme il la pressait derechef de lui dire pourquoi elle avait cherché refuge dans sa caverne, elle lui apprit que le Midi, d’où elle venait, était envahi par des compagnies d’hommes d’armes et par des troupes de malfaiteurs, et qu’il y prévalait un désordre et un carnage fort grands. L’ermite reconnut ces nouvelles pour vraies, les ayant apprises au cours de son voyage de retour.

La femme sauvage lui raconta encore qu’elle avait été traquée à travers bois, comme une bête, par un gros d’hommes d’armes ivres—des lansquenets du Nord, à en juger d’après leurs habits et leur langage barbares. Enfin, mourante de faim et recrue de fatigue, elle avait atteint la caverne et y avait trouvé une cachette contre ceux qui la poursuivaient. «Je ne crains, dit-elle, ni les animaux féroces, ni les gens des bois, charbonniers, égyptiaques, ménestrels errants ou colporteurs. Les voleurs de grand chemin ne me touchent pas, car je suis pauvre, et ma peau est noire. Mais quant à ces hommes d’armes saouls de vin, ils sont plus à craindre que loups ou tigres.»

Et le cœur de l’ermite s’attendrit, car il pensa à sa petite sœur couchée, la gorge ouverte, sur les marches de l’autel, et aux scènes de sang et de pillage qui l’avaient fait fuir jusqu’au fond du désert. Aussi, dit-il à l’étrangère que, puisqu’il n’était pas bienséant qu’elle demeurât dans sa grotte, il manderait à une pieuse dame de la ville qu’elle voulût bien l’héberger et lui procurer de l’ouvrage. «Car, dit-il, je vois, grâce à la sainte image suspendue à ton cou, que tu n’es pas une malheureuse païenne, mais bien une enfant de Jésus-Christ, pour égarée que tu sois au désert.—Oui, répondit-elle, je suis chrétienne, et sais autant d’oraisons que toi-même, mais je ne remettrai jamais les pieds dans l’enceinte d’une ville, de peur qu’on ne me reprenne et me fasse rentrer au cloître.—Quoi! s’écria l’ermite, en sursautant, serais-tu une nonne parjure?» Et il fit le signe de la croix, songeant encore au démon. Elle sourit et reprit: «Il est vrai que je fus naguère une femme cloîtrée, mais jamais ne le serai-je plus de mon gré. Chasse-moi si telle est ta volonté, mais je ne pourrai aller bien loin, m’étant blessée au pied en gravissant la côte pour porter de l’eau dans ton jardin.» Et elle fit voir sa blessure. A cette vue, pour effrayé qu’il fût, l’ermite se sentit ému de pitié; il lava la plaie et la banda, et tout en faisant de la sorte, il pensait que, peut-être, son étrange visiteuse lui avait-elle été dépêchée non pour la perdition de son âme à lui, mais pour son salut à elle. Et dès cette heure, il eut à cœur de la sauver.

Mais comme il ne pouvait être convenable qu’elle restât davantage dans sa caverne, il la fit boire, lui donna une poignée de lentilles, l’aida à se lever, et lui mettant en main son bourdon, la guida jusqu’à une anfractuosité s’ouvrant, non loin de là, dans la falaise. Et cependant qu’ils cheminaient, les cloches du soir se firent entendre par delà la vallée: il se mit à réciter l’angélus, et elle s’associa à lui pieusement, les mains jointes, sans omettre une seule parole.

Toutefois, la pensée du crime qu’elle avait commis pesait à l’âme du saint homme, et le lendemain, lorsqu’il fut lui porter des provisions, il lui demanda comment il avait pu se faire qu’elle eût succombé à un péché aussi abominable. Et voici le récit qu’elle lui fit.

IV

Je suis née, dit-elle, dans le pays du Nord, où les hivers sont longs et froids, où la neige tombe parfois jusque dans les vallées et où elle couvre les montagnes pendant des mois entiers. Le château de mon père s’élève au milieu d’une haute forêt verte, où les vents, sans trêve, agitent les feuilles, et où une froide rivière descend des gorges glacées. Au midi s’étendait la vaste plaine, poudroyante de chaleur; mais au-dessus de nous étaient des défilés rocheux, où les aigles font leur nid et où hurle l’orage.

En hiver de grands feux emplissaient les âtres, et même au cœur de l’été un vent frais soufflait des défilés. Mais lorsque j’étais encore enfant, ma mère partit vers le Sud dans la suite de la grande Impératrice, et je fus emmenée avec elle. Nous voyageâmes bien des jours, à travers monts et plaines, nous vîmes Rome, où le Pape demeure dans un palais d’or, et mainte autre cité, et nous parvînmes enfin à la cour du grand Empereur. Là, deux ans ou plus, nous vécûmes dans le faste et les réjouissances, car c’était une cour merveilleuse remplie de mimes, de magiciens, de philosophes et de poètes.

Les dames de l’Impératrice passaient leurs journées en gaietés et en musique, vêtues de légères robes de soie, se promenant dans des jardins pleins de roses, et se baignant dans un frais bassin de marbre, tandis que les eunuques de l’Empereur gardaient l’approche des jardins. Ah! les bains dans le bassin de marbre, mon père! Il m’arrivait de rester éveillée des nuits entières de chaleur méridionale en songeant au bain à l’aurore sous les dernières étoiles. Car nous vivions dans un climat brûlant, et je soupirais après les grands bois verts et la fraîche rivière de la vallée paternelle.

Lorsque j’avais rafraîchi mon corps dans le bassin, je demeurais couchée tout le jour à l’ombre grêle des cyprès, rêvant au bain suivant.

Ma mère soupira après la fraîcheur tant qu’elle en mourut. Puis l’Impératrice me fit entrer dans un couvent et j’y fus oubliée. Le couvent se trouvait au flanc d’une colline jaune et nue, où les abeilles remplissaient le thym d’un chaud bourdonnement. Au-dessous s’étendait la mer, enflammée de mille et mille rayons de lumière, et sur nos têtes un ciel aveuglant, qui reflétait l’éclat du soleil, comme un immense bouclier d’acier. Le couvent était construit sur l’emplacement d’un ancien pavillon de plaisance, dont une sainte princesse avait fait don à notre ordre, et une partie de l’habitation était encore debout, avec sa cour et son jardin. Les religieuses avaient bâti tout le pourtour du jardin, mais en conservant les cyprès au milieu, et le long bassin de marbre où se baignaient naguère la princesse et ses dames. Le bassin cependant, comme bien tu penses, ne servait plus à cet usage, car l’ablution du corps est une faiblesse interdite aux vierges cloîtrées, et notre abbesse, qui avait renom d’austérité, se vantait, telle la sainte religieuse Sylvie, de ne toucher à l’eau que pour se laver l’extrémité des doigts au moment de recevoir le saint sacrement. En présence d’un semblable exemple, les nonnes étaient tenues de se conformer à cette pieuse règle, et nombre d’entre elles, élevées au couvent dès le jeune âge, professaient de l’horreur pour toute ablution, et n’éprouvaient nul désir de débarrasser leur corps de sa malpropreté. Mais pour moi, accoutumée au bain de chaque jour, je conservais dans mes veines la fraîcheur de l’eau et dépérissais lentement de sa privation; tel ton jardin pendant la sécheresse.

Ma cellule ne donnait pas sur le jardin, mais sur un abrupt sentier au flanc de la montagne, où tout le long du jour le soleil semblait frapper comme avec un fléau de feu. Et je voyais les paysans en sueur aller et venir, peinant derrière leurs mules altérées, tandis que les mendiants geignaient en grattant leurs ulcères.

Combien je détestais porter mes regards sur cet univers ardent. Je me détournais, le cœur soulevé de répulsion et étendue sur mon grabat, je regardais au plafond pendant des heures entières. Mais les mouches y couraient par centaines, et leur bouillante rumeur était pire que l’éblouissement auquel je cherchais à me soustraire. Parfois, aux heures où je savais ne pas être observée, j’arrachais la bure étouffante, je la suspendais aux barreaux de la fenêtre, pour ne plus voir le fuseau lumineux qui traversait ma cellule, et les grains de poussière qui y dansaient comme la graisse sur le feu. Mais alors l’obscurité m’étouffait, je cherchais mon souffle comme si j’eusse été au fond d’une fosse: tant qu’à la fin, d’un bond j’arrachais la robe suspendue, et me jetant au pied du crucifix, je conjurais le Seigneur de m’accorder le bienfait de la grâce, afin qu’il me fût permis d’échapper aux flammes éternelles de l’enfer, dont assurément cette chaleur me donnait l’avant-goût. Car ne pouvant supporter l’ardeur d’un jour d’été, de quel esprit envisager l’idée du feu qui ne meurt jamais?

L’anxiété d’échapper aux flammes de l’enfer fit que je m’attachai à un mode de vie plus dévot, et je me pris à réfléchir que, si ma détresse physique venait à être quelque peu soulagée, il me deviendrait possible de pratiquer avec plus de zèle les vigiles et les austérités.

Ayant enfin avoué à notre mère abbesse que l’air étouffant de ma cellule m’incitait à une fâcheuse propension pour le sommeil, j’obtins d’elle d’être logée dans la portion du bâtiment ayant vue sur le jardin.

Quelques jours durant, je m’y trouvai heureuse, car au lieu du flanc poudreux de la montagne, des manants en sueur et de leurs baudets, j’avais devant les yeux les cyprès noirs et les plants de légumes bourgeonnants. Mais bientôt il fallut reconnaître que mon sort ne s’était pas amélioré. Car, vers la mi-été, le jardin, ceint de bâtiments de toutes parts, devint aussi étouffant que ma cellule même. Toute verdure y flétrit et s’y dessécha, laissant à découvert des bandes de terrain nu et rougeâtre sur lesquelles l’ombre des cyprès tombait si étroite qu’elle ne suffisait pas à donner un peu de fraîcheur aux têtes lasses des religieuses. Et j’en vins à regretter mon ancienne cellule, où, de temps à autre, arrivait une brise marine, tiède et molle, mais vivante, du moins. De là aussi pouvais-je apercevoir la mer elle-même. Mais le pis n’est pas dit. Car, lorsque vint la canicule, voici que le soleil, à certaines heures, jetait à mon plafond le miroitement des eaux se jouant à la surface du bassin et la souffrance qui me vint de cela passe la parole. En vérité, c’était un martyre, de voir les eaux claires se jouer et onduler au-dessus de ma tête, sans apporter à mes membres brûlants le moindre soulagement.

J’étais pareille à une image de bronze couchée dans le fond d’une citerne. Mais la statue, du moins, si elle n’eût éprouvé nulle fraîcheur, n’eût souffert nul tourment, tandis que chacune de mes veines était comme la bouche du mauvais riche implorant une goutte d’eau. O mon père, comment te dire ce que j’ai souffert? Parfois, j’en arrivais, par terreur de ces reflets railleurs, à me cacher le visage contre ma couche au moment de leur apparition et d’y rester jusqu’à la fin du mirage. Et pourtant, aux jours où le ciel demeurait couvert, et que le reflet n’apparaissait pas, la chaleur était encore plus pénible à supporter.

Dans la journée, je n’osais guère m’aventurer au jardin, car les nonnes s’y promenaient, et une fois, par un torride midi, elles me virent penchée de telle sorte sur le bassin, qu’elles me saisirent, s’écriant que j’avais voulu attenter à mes jours. Le scandale vint jusqu’aux oreilles de la mère abbesse, qui me fit comparaître et me demanda de quel démon j’avais été possédée. Je fondis en larmes et lui dis mon irrésistible désir de baigner mon corps brûlant. Elle fut saisie de colère, et s’écria: «Ne sais-tu donc point que c’est péché, péché presque aussi grave que l’autre, et que les plus grands saints ont tous condamné! Car il peut arriver que, par excès de scrupule, par désespoir au sentiment de son indignité, une religieuse succombe à la tentation de chercher la mort. Tandis que cet appétit pour une des pires complaisances charnelles est à mettre au même degré que la concupiscence ou l’adultère.» Et elle ordonna que je dorme chaque nuit, pendant un mois, dans mon cilice, avec un voile sur le visage.

Eh bien, mon père, je crois que ce fut telle pénitence qui me conduisit au péché. Car nous étions à la canicule, et ceci passait ce que la chair peut endurer. Et la troisième nuit, après que la tourière eut fait sa ronde et que toute lumière fut éteinte, je me levai, jetai bas robe et voile, et je m’agenouillai défaillante à la fenêtre. Il n’y avait pas de lune, mais le ciel était rempli d’étoiles. A première vue, le jardin n’était qu’ombre, mais à mieux regarder, je perçus un scintillement léger entre les troncs des cyprès: je connus que c’était la lueur des étoiles reflétée dans le bassin. L’eau, l’eau était là, tout près de moi, séparée de moi seulement par quelques verrous...

La tourière avait le sommeil profond et je connaissais l’endroit où elle mettait ses clefs. Je m’y glissai, je pris les clefs, et, pieds nus, suivis le long corridor. Les verrous de la porte du cloître étaient durs et pesants, je les tirai à me rompre les poignets. Puis la clef tourna et cria dans la serrure. Je restai immobile, toute secouée de terreur. Les gonds, eux aussi, auraient-ils une voix? Mais rien ne bougeait. Je poussai l’huis et me glissai au dehors. Le jardin était plus privé d’air qu’une basse fosse, mais, du moins, pouvait-on y étendre les bras et puis, ô mon père, la beauté des étoiles! Des cailloux pointus me blessaient les pieds, mais en songeant à la joie de les rafraîchir dans le bassin, les déchirures me semblaient douces... Mon père, j’ai ouï parler des tentations qui assaillent les solitaires au désert, flattant la chair jusqu’à vaincre toute résistance.

Mais de toutes ces séductions, il n’en est pas, j’imagine, qui puisse dépasser l’extase où me mit la première caresse de l’eau. Pour faire durer l’ivresse, je m’y laissai glisser tout doucement, me retenant des mains à la margelle du bassin, et souriant de voir mon corps, à mesure que je le laissais enfoncer, rompre la surface sombre et luisante, brisant en cent éclats le reflet des étoiles. Et l’eau, mon père, semblait me désirer autant que je la désirais moi-même. Les frissons montaient tout autour de moi, d’abord en caresses furtives, puis d’une longue étreinte qui m’enveloppa et m’aspira; à la fin, c’étaient des baisers à mes lèvres. Elle ne jouait pas en joyeuse camarade comme l’eau des torrents de mon enfance; c’était une amante secrète pleine de pitié pour mes souffrances, qui les pansait avec des mains silencieuses.

Dès l’abord, elle m’apparut comme une complice, me promettant à voix basse le secret en échange de mon amour. Et j’y retournai, mon père, et j’y retournai. Chaque jour je vivais dans cette seule pensée; chaque nuit j’y retournais avec une soif nouvelle...

Mais, à la fin, la vieille tourière mourut, et une jeune sœur converse prit sa place. Elle avait le sommeil léger, et l’oreille fine. Je savais quel danger je courais en allant jusqu’à sa cellule. Je connaissais le danger, mais quand tombait la nuit, je sentais l’eau m’attirer. La première nuit, je tins bon. La seconde nuit, je gagnai la porte de la tourière. Elle ne fit pas un mouvement lorsque j’entrai, mais se leva sans bruit et s’attacha à mes pas. La nuit suivante, elle avertit l’abbesse, et toutes deux me surprirent au bord du bassin.

Je fus châtiée de terrible manière: jeûnes, discipline, cachot, défense de boire; car l’abbesse demeurait stupéfaite de mon endurcissement dans le péché, et était décidée à faire un exemple. Durant un mois, je souffris les tourments de l’enfer; lorsqu’une nuit, les corsaires sarrasins envahirent notre moutier. Soudain, les ténèbres s’emplirent de feu et de sang. Mais, tandis que les autres nonnes couraient çà et là, s’attachaient aux vêtements de la mère abbesse, ou hurlaient de peur sur les marches de l’autel, je me glissai, inaperçue, par une poterne, et gagnai les hauteurs.

Le lendemain, les troupes impériales fondirent sur les infidèles, en pleine débauche, les exterminèrent et incendièrent leurs vaisseaux sur le rivage. L’abbesse et les religieuses furent délivrées, les murs du couvent rebâtis, et la paix rendue à la sainte demeure. Je sus tout cela par une bergère des collines, qui, m’ayant découverte dans ma cachette, m’apporta du miel et de l’eau. Dans son innocence, elle proposa de me ramener au monastère, mais, pendant son sommeil, je mis bas bure et scapulaire, et, lui dérobant son manteau, je pris la fuite. Depuis lors, j’ai erré, solitaire, sur la terre; vivant dans les bois et les lieux déserts, tourmentée souvent par la faim, par le froid, parfois par la peur. Pourtant je supporte toutes les adversités avec résignation, et sais faire face à tous dangers, pourvu qu’il me soit permis de dormir sous le ciel libre et de laver la poussière de mon corps dans la fraîcheur des eaux.

V

L’ermite, comme bien l’on pense, fut étrangement troublé par cette histoire, non moins qu’effaré de ce qu’un pareil cas se trouvât sur son chemin. Son premier mouvement fut de chasser la femme, car il n’ignorait pas tout ce qu’il y a de détestable dans la passion pour l’eau, ni comment saint Jérôme, saint Augustin et autres saints docteurs enseignent que quiconque entend purifier son âme ne saurait être distrait par le vain souci de la propreté corporelle.

Toutefois, se souvenant du désir qu’il avait eu de revoir ses laudes, il n’osa pas juger trop sévèrement la faute de sa sœur.

De plus, il était ému par le récit de la femme sauvage, de ses souffrances, de la plèbe sans foi ni loi parmi laquelle elle s’était trouvée jetée, égyptiaques, jongleurs, bandits, sorciers même, car ceux-ci sont maîtres ès incantations païennes de l’Orient, et pratiquent encore leurs rites au sein des simples tribus montagnardes. Et pourtant, elle ne voulait pas qu’il ne pensât que mal de cette gent vagabonde, des mains de laquelle elle avait plus d’une fois reçu le vivre et le réconfort, tandis que son pire péril (ainsi qu’il l’apprit à sa honte) lui était venu de moines errants, qui sont la plaie et l’opprobre de la chrétienté. Ils vont traînant leur paresse et leur débauche de couvent en couvent, laissant sur leur passage un relent de rapine, de beuverie ou de pis encore. A une ou deux reprises, la femme sauvage avait failli tomber entre leurs mains, et ne s’était tirée d’affaire que grâce à sa présence d’esprit et à son habitude de la forêt. Une fois, assura-t-elle à l’ermite, elle avait trouvé gîte chez un faune et sa femelle, qui l’avaient nourrie et hébergée dans leur caverne, où elle avait couché sur un lit de feuillage, côte à côte avec leurs hirsutes petits. Et dans cette caverne elle avait vu un Terme, ou idole de bois, très dégradée et vétuste, devant laquelle les sylvains placèrent des guirlandes et le miel de l’abeille sauvage, lorsqu’ils crurent leur convive endormie.

Elle lui parla aussi d’un village de tisserands montagnards où elle avait passé plusieurs semaines, apprenant à participer à leurs travaux en échange de l’hospitalité reçue. Par ce hameau passaient des chemineaux, savetiers, charbonniers, chevriers, qui s’en venaient à minuit, et enseignaient d’étranges doctrines dans les chaumières. Ce qu’ils enseignaient, elle ne pouvait clairement expliquer, sauf que, d’après leur créance, chaque âme est en communication directe avec le Créateur, sans que besoin soit de prêtre ou d’intermédiaire d’aucune sorte. Et, de la bouche de certains de leurs disciples, elle avait ouï dire qu’il y a deux divinités, celle du bien et celle du mal, et que le dieu du mal est assis à Rome sur le trône pontifical. Mais, en dépit de ces ténébreuses doctrines, ces gens étaient doux et compatissants, pleins de bonté envers les pauvres et les chemineaux. Aussi fut-elle affligée lorsqu’un jour parut un moine dominicain, suivi d’une troupe de soldats, qui s’emparèrent de plusieurs des tisserands et les traînèrent en prison, tandis que les autres, avec leurs femmes et leurs enfants, gagnaient la forêt en plein hiver. Elle prit la fuite avec eux, redoutant d’être accusée de leur hérésie et pendant des mois ils se tinrent cachés en des lieux sauvages; les plus âgés et les moins robustes, lorsqu’ils tombaient malades par suite des privations et des intempéries, étaient pieusement soignés par leurs frères et mouraient dans la foi assurée du paradis.

La femme sauvage racontait toutes ces choses avec modestie et simplicité, comme ne s’y étant trouvée mêlée que par mésaventure. Elle dit encore à l’ermite que, chaque fois qu’elle venait à entendre le son des cloches d’église, elle ne manquait jamais de dire un Ave ou un Pater, et que souvent, couchée dans les ténèbres de la forêt, elle avait fait taire ses terreurs en récitant ces versets de vêpres:

«Gardez-nous, mon Dieu, comme la prunelle de l’œil;

«Donnez-nous protection à l’ombre de vos ailes.»

La plaie de son pied guérissait lentement, et pendant qu’elle se cicatrisait, l’ermite allait chaque jour jusqu’à la grotte de la réfugiée, lui donnant des enseignements d’amour et de charité, et l’exhortant à retourner au cloître. Mais à ceci elle se refusait constamment, si bien que, de crainte qu’elle ne tentât de s’enfuir avant que son pied ne fût guéri et ne s’exposât ainsi à la faim ou aux mauvais traitements, il lui fit promesse de ne rien révéler de sa retraite, ni de prendre quelque mesure que ce fût pour la remettre au pouvoir de son ordre.

A la vérité, il en vint à douter qu’elle eût la moindre vocation pour la vie recluse. Cependant la candeur de son âme lui faisait croire qu’elle pouvait être ramenée au bien si elle se sentait assurée de la liberté. Aussi, après maint débat intérieur (sa promesse lui interdisant de prendre de quiconque avis à cet égard), il résolut de la laisser séjourner dans la caverne jusqu’à ce que quelque éclaircissement lui vînt. Et un jour qu’il lui rendait visite vers l’heure de none (car il avait contracté la pieuse habitude de réciter en sa compagnie l’office du soir), il la trouva donnant des soins à un petit pâtre qu’un vertige avait fait choir d’un rocher au-dessus de la grotte. Privé de sentiment et couvert de sang, il gisait à ses pieds. Et l’ermite vit avec émerveillement l’adresse qu’elle apportait à bander les blessures, et comment elle rendit ses esprits à l’enfant en lui donnant à boire d’une liqueur qu’elle-même avait distillée des simples de la montagne. Le blessé ouvrit les yeux et loua le Seigneur, comme rendu à la vie par l’intervention du ciel. Or, il était de notoriété publique que ce garçon était sujet à des vertiges, et plus d’une fois était tombé cependant qu’il gardait son troupeau.

Et l’ermite, sachant que les grands saints ou les impurs nécromants sont seuls capables de chasser les démons, en vint à craindre que la femme sauvage n’eût usé, à l’égard des esprits, d’exorcismes impies. Mais elle lui donna à comprendre que le mal du pâtre n’avait d’autre cause que l’ardeur du soleil et que de semblables étourdissements étant de fréquente occurrence dans les climats chauds d’où elle venait, elle avait appris, d’une femme experte en drogues, comment y remédier par une décoction du «carduus benedictus» faite dans la troisième nuit de la lune croissante, et sans aucune intervention magique. «Mais, ajouta-t-elle, tu n’auras pas à redouter que j’attire le scandale sur ta sainte retraite, car, grâce aux enseignements de cette même femme, ma propre blessure est à peu près guérie, et demain, au coucher du soleil, je partirai.»

L’ermite, à ces paroles, sentit un poids à son cœur, et il lui parut que, dans le même instant, le regard de l’étrangère s’attristait. Et voici que, soudain, ses doutes furent levés, et il connut quelles étaient les volontés de Dieu à l’égard de la femme sauvage. «Pourquoi, lui dit-il, fuir ces lieux où tu es à l’abri des dangers, et où tu peux prendre soin du salut de ton âme. Serait-ce que tes pieds sont las de ne plus cheminer, ou que ton esprit est assoiffé des propos du siècle?» Elle lui répondit qu’elle n’avait nul désir de voyager et nulle répulsion pour la solitude. «Mais, dit-elle, il me faut bien aller mendier mon pain, puisqu’en cette solitude il n’y a que toi qui me puisse nourrir. De plus, lorsqu’on saura que j’ai guéri le pâtre, les gens curieux et avides de médisance pourront me rechercher et me ramener de force au couvent.»

Alors l’ermite reprit: «Aux temps jadis, lorsque la foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ fut prêchée pour la première fois, il y eut de saintes femmes qui s’en furent au désert et y vécurent dans la solitude, pour la plus grande gloire de Dieu et l’édification de leur sexe. Si ton esprit te porte à embrasser une existence à ce point austère, à te contenter de ce que produit le désert, à passer tes jours dans la prière et la veille, il n’est pas impossible que tu puisses faire ainsi réparation du grave péché dont tu t’es rendue coupable, et qu’il te soit permis de vivre et de mourir dans la paix de Notre-Seigneur.»

Ainsi parla-t-il, sachant que si elle le quittait pour retourner à la vie vagabonde, la faim et la peur la pourraient mener à de nouveaux péchés. Tandis qu’en une vie de pénitence et de réclusion peut-être ses yeux s’ouvriraient-ils à son iniquité.

Il la vit troublée par ses raisons et sur le point d’y céder, et d’embrasser une vie de sainteté. Mais soudain elle devint comme frappée de mutisme, les yeux abaissés sur la vallée qui s’ouvrait à leurs pieds. «Un ruisseau coule au fond de ce ravin, dit-elle enfin; m’interdiras-tu de m’y baigner au fort de l’été?—Ce n’est pas de moi, ma fille, mais de la loi de Dieu, que vient cette défense, répondit l’ermite, et vois comme le ciel t’accorde sa miraculeuse protection, car, en la chaude saison, à l’époque de ta frénésie, notre ruisseau est tari, et ta tentation te sera épargnée. Au demeurant, sur ces hauteurs, il n’est jamais de ces excès de chaleur qui affolent le corps, mais, en tous temps, avant l’aube comme à l’angélus, un souffle d’air vif qui rafraîchit à l’égal d’un bain.»

Et, après avoir longuement médité sur ces choses, après avoir reçu derechef l’engagement qu’elle ne serait pas trahie, la femme sauvage se décida à adopter la vie d’anachorète, et l’ermite tomba à genoux, adorant Dieu et se réjouissant à la pensée que, s’il sauvait l’âme de sa sœur, son propre temps d’épreuve serait abrégé.

VI

A partir de ce jour, durant deux années, l’ermite et la femme sauvage vécurent côte à côte, se réunissant pour prier aux grandes fêtes de l’année, mais le reste du temps demeurant séparés, occupés à de pieuses pratiques.

Tout d’abord, l’ermite, connaissant la faiblesse des femmes et leur peu de vocation pour la vie solitaire, avait craint de se voir distrait par le voisinage de la pénitente. Mais elle se tint fidèlement aux instructions qu’il lui donna, évitant de le voir en dehors des fêtes d’obligation, et, lorsqu’ils se trouvaient en présence l’un de l’autre, témoignant d’une attitude à ce point modeste et pieuse, que l’âme de l’ermite y acquit une ferveur nouvelle. Et peu à peu, il lui devint doux de penser que, tout proche de lui encore qu’invisible, un autre être accomplissait aux mêmes heures que lui les mêmes tâches, si bien qu’occupé à cultiver son jardin, à réciter le chapelet, à dire, debout sous les étoiles, l’office de minuit, il se sentait une compagnie dans ses travaux comme dans ses dévotions.

Cependant le bruit s’était répandu au loin qu’une femme, qui savait chasser les démons, avait établi sa demeure dans la falaise de l’ermite. Aussi beaucoup de malades vinrent-ils de la vallée la trouver, et s’en retournèrent-ils guéris par elle. Ces pauvres pèlerins lui apportèrent de l’huile et de la farine, et, de ses mains, elle se fit un jardin pareil à celui de l’ermite, où elle sema du blé et des lentilles. Mais jamais elle ne consentit à prendre une truite au ruisseau, ni à accepter en présent quelque sauvagine prise au piège, car elle disait qu’au cours de sa vie vagabonde les bêtes des bois l’avaient traitée comme une amie et qu’elle avait dormi en paix au milieu d’elles. Aussi ne pouvait-elle souffrir qu’on leur fît du mal.

La troisième année survint une peste; et la mort s’en fut par les cités, et pour y échapper, beaucoup de pauvres paysans s’enfuirent dans la montagne. L’ermite et sa pénitente prirent soin d’eux, et les remèdes de la femme sauvage furent à ce point efficaces que la renommée en parvint jusqu’à la ville, d’où une députation de bourgeois, porteurs de riches présents, la vint trouver, la suppliant de descendre et de venir réconforter leurs malades. L’ermite, la voyant partir pour une aussi périlleuse mission, l’eût voulu accompagner, mais elle lui représenta qu’il valait mieux demeurer pour donner des soins aux fugitifs. Et durant de longs jours son cœur se consuma à prier pour elle, et il tremblait, à l’arrivée de tout venant, qu’il ne portât la nouvelle de sa mort.

Pourtant, à la fin, elle reparut, épuisée, mais saine et sauve, chargée des bénédictions de la cité entière. Dès lors, son renom de sainteté s’étendit aussi loin que celui de l’ermite.

Voyant la constance dont elle faisait preuve dans la vie qu’elle avait choisie et les progrès qu’elle avait faits dans la voie de la perfection, l’ermite sentit qu’il devenait opportun de lui prêcher à nouveau le retour au couvent. Plus d’une fois il prit la résolution de lui en parler, et puis le cœur lui manqua. A la fin, il vint à penser qu’à différer ce devoir, il mettait en péril sa propre âme, et sur ce, au premier jour de fête, en la revoyant, il lui rappela qu’en dépit de ses œuvres pies, elle vivait toujours dans le péché et l’excommunication et que, maintenant qu’elle avait goûté de nouveau aux douceurs du bien, il était de son devoir de confesser sa faute et de se remettre aux mains de ses supérieurs.

Elle l’écouta d’un air soumis, mais lorsqu’il eut parlé, elle demeura silencieuse et ses larmes coulèrent; et à la regarder, il pleura aussi et ne dit plus rien. Et ayant dit leurs prières ensemble, ils s’en retournèrent chacun à sa grotte.

Ce ne fut qu’à la fin de l’hiver que la violence de la peste s’atténua. Le printemps et le commencement de l’été ne furent que de pluies et de chaleurs intenses. Lorsque l’ermite, à l’occasion de la Pentecôte, fut visiter la femme sauvage, elle lui parut si faible et si épuisée que, lorsqu’ils eurent récité le Veni sancte et les psaumes propres, il la taxa d’excès dans la rigueur des pénitences. Mais elle répondit que sa faiblesse n’était point due à un abus de macérations; mais bien de ce qu’elle avait rapporté de ses fatigues auprès des malades une lassitude corporelle qu’aggravait encore l’intempérie de la saison. Les pluies pernicieuses continuaient, tombant surtout pendant la nuit, tandis que durant le jour de chaudes vapeurs s’élevaient du sol. La lassitude envahit l’ermite à son tour, et à grand’peine se traînait-il jusqu’à la source où il s’approvisionnait d’eau potable. Il prit l’habitude de s’y rendre avant le chant du coq, aussitôt après avoir récité matines, car à cette heure la pluie cessait pour l’ordinaire, et une faible brise se faisait sentir. A cause de cette pluvieuse saison, le ruisseau n’avait pas tari, et au lieu de remplir goutte à goutte sa gourde au mince filet de la source, l’ermite l’allait faire d’un seul coup à la rive même. Et une fois, comme il descendait la pente abrupte du ravin, il entendit le taillis s’agiter et vit remuer le feuillage comme si quelqu’un s’y mouvait. Le bruit cessa en même temps que le mouvement des feuilles, mais l’ermite eut le cœur saisi, car il lui avait semblé entrevoir dans la pénombre une apparence humaine, comme celle que revêtent les sylvains. Et la pensée que de pareils êtres pussent hanter le ravin lui faisait horreur.

Quelques jours s’écoulèrent, et de nouveau, en descendant au ruisseau, il vit une forme fugitive dans les buissons. Cette fois, une peur plus grande le saisit, et ce fut avec ferveur qu’il pria pour les âmes exposées à la tentation. Et lorsqu’il revit la femme sauvage à la fête des Sept Macchabées, qui tombe le premier jour d’août, il fut effrayé de son aspect délabré, et la supplia de cesser tout travail et de se confier à ses soins. Mais elle s’y refusa, doucement, lui demandant seulement de lui garder constamment une place dans ses prières.

Avant la fête de l’Assomption les pluies prirent fin, et la peste qui commençait à reparaître s’arrêta. Mais l’ardeur du soleil ne fit que croître, et la falaise de l’ermite devint une fournaise. Pareille chaleur avait été jusque-là chose inconnue dans la contrée; mais les gens ne murmuraient point, car la cessation de la pluie fut le salut de leurs récoltes et marqua la fin de la peste. Ces bienfaits, on les attribua pour une grande part aux prières et aux macérations des deux saints anachorètes. Aussi, à la veille de l’Assomption, envoya-t-on un messager à l’ermite pour lui faire savoir que, le lendemain, dès le point du jour, citadins et habitants de la vallée viendraient, conduits par leur évêque porteur de la bénédiction pontificale pour les deux solitaires, et qu’il se proposait de célébrer la messe de l’Assomption dans la caverne au flanc de la falaise. A cette nouvelle, l’ermite ne se connut plus d’allégresse, car il vit là un signe d’en haut, témoignant que ses prières avaient été écoutées, et qu’il avait conquis le salut pour la femme sauvage aussi bien que pour lui. Et toute la nuit il pria, afin que le lendemain elle confessât sa faute et pût recevoir en même temps que lui le très saint sacrement.

Avant l’aube, il récita les psaumes du propre nocturne, puis, ceignant son froc et chaussant ses sandales, il partit à la rencontre de l’évêque.

Comme il descendait, le jour se levait sur les monts, et il lui parut n’avoir jamais contemplé aurore si belle. Les profondeurs du ciel en étaient remplies de clarté, et cette clarté pénétrait jusqu’aux replis boisés de la vallée, de même que la grâce avait pénétré les replis les plus obscurs de son âme. La brise matinale était tombée, il n’entendait que le bruit de ses propres pas, et le murmure du ruisseau, dont le courant, bien qu’atténué, coulait encore parmi les rochers; mais comme il atteignait le fond du ravin, le son du plain-chant vint jusqu’à lui, et il sut que les pèlerins n’étaient pas loin. Son cœur bondit et ses pieds se hâtèrent mais pour s’arrêter soudain au bord du ruisseau, car, dans un retour où l’eau dormante avait encore quelque profondeur, il vit luire un corps de femme, et, sur la berge, gisaient la bure et les sandales de la femme sauvage!

La peur et la colère s’emparèrent du cœur de l’ermite, et il demeura comme frappé de mutisme, se couvrant les yeux, de honte. Cependant le chant des pèlerins s’enflait, plus clair, plus proche, et il cria furieusement à la femme sauvage d’avoir à sortir de l’eau et à se cacher.

Elle ne répondit pas, mais dans la pénombre il vit ses membres ondoyer avec l’ondoiement de l’eau, tandis que ses yeux étaient tournés vers lui comme en dérision. Rempli de rage, il enjamba les pierres, jusqu’à la berge, se pencha et saisit la femme par l’épaule. A ce moment, il l’eût étranglée de ses mains, tant le contact de sa chair le remplit d’horreur. Mais cependant qu’il l’accablait des plus cruelles injures, il vit qu’elle le fixait avec des yeux sans regard, et soudain il connut qu’elle était trépassée. Alors, au milieu de sa colère et de sa crainte, il se sentit atteint d’un grand coup. Car voici que tous ses labeurs avaient été vains, et qu’en dépit de ses efforts, celle qu’il avait aimée en Jésus-Christ était demeurée dans le péché.

Un instant, la pitié le prit; l’instant d’après, il comprit que des gens l’allaient découvrir, courbé sur le corps d’une femme nue, d’une femme qu’il leur avait donnée pour sainte! mais qu’à tous aujourd’hui il serait loisible de tenir pour l’instrument de sa perdition. Et voyant comme, à ce contact, tout le patient édifice de son salut avait été ruiné, et son âme exposée au plus mortel des périls, il sentit la terre tourner et ses yeux ne virent plus la lumière.

Déjà apparaissait la tête de la procession et le ravin retentissait des amples accords du Salve Regina. Quand l’ermite rouvrit les yeux, l’air étincelait des feux de mille cierges, faisant briller l’or des vêtements sacerdotaux, l’ostensoir éblouissant sous son dais. Et toute proche de lui, il vit la face de l’évêque.

L’ermite se releva sur les genoux. «Mon père devant Dieu, s’écria-t-il, voici que, pour mes péchés, je viens d’être visité par un démon.» Mais, tandis qu’il parlait, il s’aperçut que personne ne l’écoutait parmi les assistants, mais que l’évêque et tout le clergé étaient tombés à genoux au bord du ruisseau. Et, suivant leurs regards, l’ermite vit que les eaux troubles recouvraient comme d’un vêtement les membres de la femme sauvage, tandis qu’autour de sa tête flottait une lueur. Et jusqu’aux derniers rangs de la multitude une grande clameur s’éleva, car plus d’un se trouvait là, qu’avait guéri la femme sauvage et qui voyait, dans ce prodige, la main de Dieu. Mais voici qu’une nouvelle terreur s’empara de l’ermite: n’avait-il pas jeté une malédiction à une sainte expirante? Ne l’avait-il pas dénoncée à la face de tout un peuple? Et cette angoisse nouvelle, si proche de la première, ébranla à tel point son corps débile, que ses membres défaillirent et qu’il retomba derechef.

La terre parut osciller et les visages inclinés s’envelopper d’un brouillard. Mais comme sa voix chancelante faisait encore effort pour confesser ses péchés, il sentit sur lui le souffle de l’absolution et l’huile sainte du viatique apposée à ses yeux et à ses lèvres. La paix rentra en lui, et avec elle l’ardent désir de voir une dernière fois ses laudes, ainsi qu’il avait souhaité de le faire à l’article de la mort. Mais il n’était déjà plus en état de faire connaître son désir et chercha à le chasser de son esprit. Mais dans sa faiblesse, il ne put s’en défaire, et les larmes coulèrent sur son visage.

Et voici que, tandis qu’il gisait là, sentant le monde se dérober et faire place à l’éternité, il entendit comme un concert de voix qui semblait descendre du ciel et se mêler aux chants de la foule. Et les paroles du cantique étaient celles de ses propres laudes, si longtemps enfouies dans le secret de son cœur, et qui maintenant retentissaient joyeuses au-dessus de lui parmi les sphères célestes. Et son âme s’éleva sur les ailes du chant, et portée par elles s’en fut au séjour de miséricorde.

FIN


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