III
Dix jours plus tard, M. Sellers, toujours retenu à la chambre par la goutte, pria Waythorn de passer chez lui en allant à ses affaires.
Le chef de l’association, assis au coin de la cheminée avec son pied bandé, salua son visiteur d’un air embarrassé.
—Mon cher, je suis désolé d’être obligé de vous demander un service gênant.
Waythorn se tut, et l’autre reprit, après un silence pendant lequel il cherchait visiblement à préparer ses phrases:
—Le fait est que, lorsque je suis tombé malade, j’avais entrepris une affaire assez compliquée pour... Gus Varick.
—Oui... et après? dit Waythorn, en voulant le mettre à l’aise.
—Eh bien! voici ce qui s’est passé. Varick est venu me trouver la veille du jour où j’ai été pris par cette crise de goutte. Il devait avoir eu quelque bon «tuyau», car il avait précisément gagné environ cent mille dollars. Il vint me demander mon avis, et je lui conseillai de s’adresser à Vanderlyn.
—Ah! diable! s’écria Waythorn.
Il comprit en un clin d’œil ce qui s’était passé.
L’affaire était tentante, mais exigeait des négociations. Il écouta avec calme Sellers, qui lui expliquait la situation, et lorsque ce dernier eut terminé, il demanda:
—Vous croyez que je devrais voir Varick?
—Je ne pense pas que je puisse le voir encore moi-même. Le docteur est inflexible sur ce point, et cette affaire ne peut attendre. Il m’en coûte de vous demander ce service, mais au bureau vous êtes le seul à connaître la chose à fond.
Waythorn resta un instant silencieux. Il lui importait fort peu que Varick fît de bons placements, mais il fallait aussi penser à la réputation de la maison Sellers-Waythorn, et il trouvait difficile de refuser à son associé le service qu’il lui demandait.
—Très bien, répondit-il, je le verrai.
Dans l’après-midi de ce même jour, Varick, appelé par téléphone, vint au bureau. Waythorn, l’attendant dans son cabinet, se demandait ce qu’en pensaient les jeunes clercs. Au moment de son mariage les journaux avaient appris au public tous les détails des précédentes mésaventures conjugales de Mrs Waythorn, et il se rendait compte des sourires qu’esquisseraient les visages des jeunes en introduisant Varick dans son cabinet.
Varick se comporta à merveille. Il paraissait à l’aise, sans pour cela manquer de dignité, et Waythorn avait conscience de faire lui-même moins bonne contenance. Varick n’ayant aucune habitude des affaires, l’entretien dura environ une heure, pendant laquelle Waythorn lui expliqua avec une précision scrupuleuse tous les détails de la transaction proposée.
—Je vous suis infiniment reconnaissant, lui dit Varick en se levant. Le fait est que je ne suis guère habitué à manier de grosses sommes d’argent, et je ne veux pas me laisser dindonner.
Il sourit, et Waythorn fut obligé de reconnaître la bonhomie de ce sourire.
—Il me paraît assez singulier et agréable de pouvoir payer comptant ce que je dois, continua Varick. J’aurais vendu mon âme il y a quelques années pour avoir cette chance-là.
Cette allusion fit tressaillir Waythorn.
Il avait bien entendu raconter qu’une des causes principales du divorce des Varick avait été un manque d’argent, mais cependant il ne lui semblait pas que Varick eût prononcé ces paroles avec intention. Il lui paraissait plus naturel d’admettre que le simple désir d’éviter la question délicate l’avait conduit à une phrase ambiguë. Waythorn ne voulut pas se montrer en reste de politesse.
—Nous ferons de notre mieux pour vous aider, dit-il. Je vous crois engagé dans une excellente affaire.
—Oh! j’en suis convaincu. Et je vous remercie infiniment...—Varick s’arrêta embarrassé.—Je pense que la chose est réglée maintenant, mais si...
—S’il arrive quoi que ce soit avant la rentrée de Sellers à son bureau, je vous reverrai moi-même, répondit tranquillement Waythorn.
Il n’était pas fâché, en fin de compte, de paraître le plus à l’aise des deux.
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La maladie de Lily suivait tranquillement son cours, et à mesure que le temps s’écoulait Waythorn s’habituait à l’idée de la visite hebdomadaire de Haskett. La seconde fois, il était resté dehors très tard, et à son retour il avait questionné sa femme sur cette visite. Elle répondit aussitôt que Haskett s’était borné à voir la garde en bas, le médecin ne permettant à personne de pénétrer dans la chambre de l’enfant avant la fin de la période d’ascension de la fièvre.
La semaine suivante, Waythorn se souvint le matin du jour fixé pour la visite paternelle, mais il n’y pensait plus en rentrant dîner.
L’enfant parvint quelques jours plus tard à la période de déclin; la fièvre diminua sensiblement, et la petite malade fut considérée comme hors de danger et en pleine voie de convalescence. Dans la joie de cette résurrection Waythorn oublia totalement les visites de Haskett, et un après-midi, en rentrant chez lui, il se rendit directement à la bibliothèque sans remarquer dans l’antichambre un parapluie et un chapeau défraîchi.
Il trouva dans la bibliothèque, assis au bord d’une chaise, un petit homme tout à fait quelconque, avec une barbiche grise et rare. L’étranger aurait pu être un accordeur de piano ou quelque employé subalterne préposé à l’entretien de la maison. Il regarda Waythorn à travers ses lunettes d’or et dit doucement:
—Monsieur Waythorn, je pense? Je suis le père de Lily.
—Oh! balbutia-t-il, fort gêné.
Il s’arrêta, ne voulant pas paraître mal élevé. Intérieurement, il cherchait à faire accorder le Haskett actuel avec l’image qu’il s’était figuré du premier mari de sa femme. Il se l’était représenté, d’après quelques mots d’Alice, comme un homme dur et violent.
—Je regrette de m’imposer ainsi, reprit Haskett, avec une politesse de petit boutiquier.
—Inutile de vous excuser, répondit Waythorn, se ressaisissant. Je suppose que la garde est prévenue.
—Je le pense; je puis attendre, dit Haskett.
Il parlait sur un ton résigné, comme si la vie avait usé sa force de résistance.
Waythorn restait sur le seuil de la pièce, ôtant ses gants nerveusement.
—Je regrette qu’on vous ait fait attendre, répliqua-t-il. Je vais envoyer chercher la garde.
Et comme il ouvrait la porte, il ajouta avec un effort:
—Je suis content que nous puissions vous donner de bonnes nouvelles de Lily.
Il glissa sur le mot «nous» que Haskett ne parut pas remarquer.
—Merci, monsieur Waythorn. Cela a été, en effet, pour moi, une grande préoccupation.
—Enfin, ce cauchemar est passé maintenant, et Lily sera bientôt en état d’aller vous voir.
Waythorn salua et sortit.
En entrant dans sa chambre il se jeta dans un fauteuil en soupirant lourdement. Cette sensibilité presque féminine qui lui était naturelle, et le faisait souffrir profondément des circonstances de la vie, lui était odieuse. Il savait bien en se mariant que les précédents maris de sa femme étaient de ce monde, il savait qu’avec les contacts si fréquents de l’existence moderne il avait cent chances contre une de rencontrer l’un ou l’autre, et cependant ce rapide tête-à-tête avec Haskett le bouleversait autant que si la loi n’avait pas aimablement aplani pour eux tous les embarras d’une rencontre.
Waythorn se leva tout d’un coup de son siège et se mit à arpenter la chambre. Il n’avait certainement pas autant souffert de ses deux rencontres avec Varick. C’était sans doute la présence de Haskett dans sa propre maison qui rendait la situation intolérable. Il s’arrêta, entendant des pas dans le corridor.
—Par ici, monsieur, s’il vous plaît, disait la garde. On conduisait Haskett là-haut! Tous les coins de sa maison lui étaient ouverts! Waythorn s’affaissa dans un autre fauteuil, regardant devant lui dans le vide. Sur sa table de toilette était une photographie d’Alice, faite au moment où il avait commencé à la connaître. Elle s’appelait alors Alice Varick, et comme il voyait en elle une créature fine et exquise! Elle portait au cou les perles de Varick, ces perles que, sur les instances de Waythorn, elle lui avait rendues avant son mariage. Haskett lui avait-il donné des bijoux? et dans ce cas, qu’étaient-ils devenus? se demandait Waythorn. Il ne connaissait rien de la situation passée et présente de cet homme, mais d’après son apparence et sa manière de parler Waythorn pouvait reconstituer avec assez de précision les débuts du premier mariage d’Alice. Et il se rendit compte avec un tressaillement pénible qu’il y avait, à l’arrière-plan de son existence, une page de sa vie toute différente de celle où il l’avait rencontrée pour la première fois. Varick, quels qu’aient été ses torts, était un «monsieur» dans le sens convenu et traditionnel du terme, dans le sens qui, chose curieuse! paraissait à ce moment même avoir une importance capitale aux yeux de Waythorn. Lui et Varick avaient les mêmes habitudes sociales, parlaient le même langage, comprenaient les mêmes allusions. Mais l’autre!... Malgré lui, Waythorn avait remarqué que l’autre portait au cou une cravate toute faite, monté sur élastique. Pourquoi ce détail grotesque symboliserait-il l’individu? Waythorn s’en voulait de cette remarque mesquine de sa part, mais ce détail de la cravate s’imposait à lui comme une clef qui lui ouvrait la porte sur le passé d’Alice. Il la voyait Mrs Haskett, assise dans le «front parlour» bourgeois, avec son meuble de peluche, son piano et un exemplaire de «Ben-Hur» sur la table du milieu. Il se la figurait partant pour le théâtre avec Haskett, ou peut-être même à un «church sociable»: elle, avec un grand chapeau à plumes, Haskett en redingote fripée, et au cou le nœud tout fait monté sur élastique. Au retour, il les voyait s’arrêter devant les magasins brillamment éclairés, ou s’attardant aux photographies des actrices en vogue de New-York. Le dimanche après-midi, Haskett devait emmener sa femme se promener, en poussant devant lui la voiture laquée de l’enfant, et Waythorn se représentait les gens avec lesquels ils devaient flâner et causer. Il se figurait Alice, toujours jolie dans sa robe adroitement confectionnée d’après un journal de modes de New-York, mais irritée contre son existence mesquine, regardant les autres femmes avec mépris, et se sentant faite pour une situation sociale toute différente.
Ce qui le frappait, surtout, c’était la manière dont elle s’y était prise pour dissimuler cette période de sa vie passée avec Haskett. Il lui semblait que toute sa personne, tous ses mouvements, toutes ses allusions, toutes ses paroles fussent la négation voulue de cette phase de sa vie. Si elle avait nié avoir été la femme de Haskett elle n’eût guère été plus convaincue de mensonge que par la dissimulation systématique de cette partie de son existence.
Waythorn se leva, ne voulant pas s’arrêter à cette analyse cruelle. De quel droit se représentait-il Alice sous ce jour fantastique, et la jugeait-il ensuite d’après cette image?
Elle n’avait parlé que vaguement de son premier mariage; elle s’était bornée à dire, et avec des réticences, que son union avait été malheureuse, que Haskett avait fauché ses jeunes illusions... Il était regrettable pour la tranquillité d’esprit de Waythorn que l’apparence inoffensive de Haskett fût venue éclairer d’un jour imprévu la nature de ces illusions. Un homme aime mieux s’imaginer que sa femme a été martyrisée par son premier mari que de croire le contraire.
IV
—Monsieur Waythorn, je n’aime pas cette gouvernante française de Lily.
Haskett, humble et soumis, se tenait debout dans la bibliothèque, tournant et retournant entre ses mains son chapeau défraîchi.
Waythorn, surpris dans son fauteuil, un journal du soir sur les genoux, jeta un regard interloqué sur son visiteur.
—Excusez-moi de vous avoir demandé, continua Haskett; c’est la dernière fois que je viens ici, et j’ai pensé que, si je pouvais vous dire deux mots, cela vaudrait mieux que d’écrire à l’avoué de Mrs Waythorn.
Waythorn se leva, mal à l’aise. Il n’aimait pas non plus la gouvernante française, mais là n’était pas la question.
—Je n’en suis pas aussi sûr, répondit-il sèchement; mais puisque vous me le demandez, j’exprimerai votre désir à ma femme.
Il hésita à employer le pronom possessif en s’adressant à Haskett. Ce dernier soupira.
—Je ne sais si cela servira à grand’chose; elle n’a pas paru s’en soucier quand je lui ai parlé.
Waythorn rougit:
—Quand l’avez-vous vue? demanda-t-il brusquement.
—Pas depuis le premier jour où je suis venu voir Lily, dès qu’elle est tombée malade. J’ai fait observer ce jour-là à Mrs Waythorn que la gouvernante me déplaisait.
Waythorn ne répondit pas. Il se rappela très clairement avoir demandé à sa femme, après la première visite de Haskett, si elle l’avait vu. Elle lui avait donc menti ce jour-là, mais elle avait, depuis, respecté ses volontés, et cet incident jetait une lumière nouvelle sur son caractère. Il était persuadé qu’elle n’aurait pas vu Haskett ce jour-là si elle eût soupçonné la répugnance de son mari pour cette entrevue; mais ce manque de perspicacité de sa part fut aussi désagréable à Waythorn que la découverte du mensonge.
—Je n’aime pas cette personne, répétait Haskett avec une douce insistance. Elle n’est pas franche, monsieur Waythorn, elle apprendra à l’enfant la dissimulation. J’ai déjà remarqué en Lily un changement fâcheux; elle cherche trop à être agréable à tout le monde, et elle ne dit plus toujours la vérité, elle qui était la plus droite au monde, monsieur Waythorn...—Il s’arrêta, la voix un peu étranglée.—Non pas que je veuille l’empêcher de recevoir une éducation soignée, ajouta-t-il.
Waythorn fut touché.
—Je regrette, monsieur Haskett, mais je ne vois franchement pas ce que je peux faire.
Haskett hésita. Puis il posa son chapeau sur la table, et s’avança devant la cheminée où se tenait Waythorn. Il n’y avait rien d’agressif dans son attitude: c’était seulement un homme timide, résolu à prendre une décision nette dans une affaire d’importance.
—Vous pouvez faire une chose, monsieur Waythorn, dit-il. Vous pouvez rappeler à Mrs Waythorn que, par un décret du tribunal, j’ai voix au chapitre en ce qui concerne l’éducation de Lily.
Il s’arrêta et reprit:
—Je ne suis pas de ceux qui mettent toujours leurs droits en avant, monsieur Waythorn; je le trouverais d’ailleurs déplacé de la part d’un homme qui n’a pas su les maintenir. Mais, en ce qui concerne l’enfant, c’est différent. Je n’ai jamais cédé sur ce point, et je ne céderai jamais.
. . . . . . . . . . . . .
Cette scène avait fortement ébranlé Waythorn. Honteusement, et par des voies indirectes, il avait appris sur le passé de Haskett beaucoup de détails qu’il ignorait jusqu’alors; et tout ce qu’il découvrait sur lui lui était favorable. Ce petit homme, pour être près de sa fille, avait vendu sa part dans une affaire des plus prospères à Utica et accepté un modeste emploi de commis dans une fabrique de New-York. Il habitait en meublé une rue pauvre de la ville et ne voyait presque personne. Sa passion pour Lily était l’unique objet de sa vie. Waythorn eut l’impression que ses investigations sur Haskett ressemblaient fort à une inquisition ténébreuse faite à la faveur d’une lanterne sourde dans le passé de sa femme. Mais il voyait maintenant qu’il y restait des profondeurs que sa lanterne n’avait pas explorées. Il ne s’était jamais enquis des circonstances exactes du premier divorce d’Alice. En apparence tout avait été correct et honorable. C’était elle qui avait obtenu le divorce et la garde de l’enfant. Mais Waythorn savait fort bien toutes les restrictions que peut dissimuler un verdict de ce genre; et le simple fait que Haskett conservait un droit sur sa fille impliquait un compromis non avoué. Waythorn était un idéaliste. Il se refusait toujours à croire aux éventualités désagréables jusqu’au moment où il se trouvait en face d’elles, et il en déduisait alors une série de conséquences fantastiques. Les journées qui suivirent sa découverte furent hantées par d’effrayants fantômes, et il résolut, pour les chasser, d’évoquer tous ces spectres en présence de sa femme. Lorsqu’il lui fit part de la requête de Haskett, une flamme de colère éclaira le visage habituellement placide de Mrs Waythorn, mais elle se ressaisit aussitôt, et s’exprima seulement avec un léger frémissement de mère outragée.
—Il n’agit vraiment pas en homme du monde, dit-elle.
Le mot irrita Waythorn.
—Cela n’a rien à y voir. C’est une question de droit.
Elle murmura:
—Ce n’est pas comme s’il pouvait jamais être d’aucune utilité à Lily.
Cette réponse froissa Waythorn plus profondément.
—La question est celle-ci: quelle autorité a-t-il sur elle? répéta-t-il.
Elle baissa les yeux, en se tortillant un peu sur sa chaise.
—Je veux bien le voir; je croyais que vous vous y opposiez, balbutia-t-elle.
En un clin d’œil il comprit qu’elle connaissait l’étendue des droits de Haskett; peut-être n’était-ce pas la première fois qu’elle y résistait.
—Que je m’y oppose ou non, cela n’importe en rien, répondit-il froidement. Si Haskett a voix au chapitre, il faut le consulter.
Elle éclata en sanglots, et il vit qu’elle s’attendait à être considérée par lui comme une victime.
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Haskett n’abusa pas de ses droits. Dans son for intérieur, Waythorn avait prévu qu’il ne le ferait pas. Mais la gouvernante fut renvoyée, et, de temps en temps, le petit homme demandait à voir Alice. Après la première explosion d’indignation elle accepta la situation avec la facilité d’assimilation qui lui était habituelle. Waythorn avait une fois pris Haskett pour un accordeur de piano, et au bout d’un ou deux mois Mrs Waythorn parut, elle aussi, le considérer comme faisant partie du personnel de la maison. Waythorn ne pouvait s’empêcher de respecter cette ténacité paternelle. Au début il avait cherché à se persuader que Haskett «mijotait un coup», qu’il poursuivait un but déterminé en voulant s’assurer l’entrée de la maison. Mais au fond de son cœur Waythorn était bien convaincu de la sincérité de sentiments de Haskett, et il devinait même, en ce dernier, un mépris profond des avantages que ses relations avec les Waythorn pourraient lui offrir. Sa droiture d’intention rendait cet homme invulnérable, et son successeur dut l’accepter comme une charge attachée à la propriété.
. . . . . . . . . . . . .
Sellers s’embarqua pour l’Europe pour se remettre de sa goutte, et l’affaire de Varick resta aux mains de Waythorn. Les négociations furent longues et compliquées, et nécessitèrent des entretiens fréquents entre les deux hommes; l’intérêt de l’association empêcha Waythorn de conseiller à son client de transférer l’affaire dans une autre maison. Varick fit bonne contenance jusqu’au bout. Pendant les moments de relâche la vulgarité de son naturel reparaissait, et Waythorn redoutait ses éclats de gaieté; mais dans les discussions d’affaires Varick montrait de l’intelligence, de la précision, et faisait preuve d’une déférence flatteuse pour le jugement de Waythorn. Leurs relations étant établies sur un tel pied d’affabilité, il aurait été absurde de la part des deux hommes de s’ignorer dans le monde. La première fois qu’ils se rencontrèrent dans un salon, Varick renoua avec Waythorn avec tant d’aisance que le coup d’œil reconnaissant de la maîtresse de maison obligea celui-ci d’y répondre avec la même bonne grâce. A partir de ce moment, ils se croisèrent fréquemment, et un soir, pendant un bal, Waythorn, errant dans un des salons éloignés, trouva Varick assis à côté d’Alice. Elle rougit un peu et balbutia quelques mots, mais Varick salua Waythorn sans se lever, et ce dernier continua sa promenade.
Au retour, dans la voiture, sa nervosité éclata.
—Je ne savais pas que vous parliez à Varick, dit-il.
Elle répondit, légèrement émue:
—C’est la première fois. Le hasard a voulu qu’il fût à côté de moi; je ne savais que faire. C’est si gênant de se trouver partout ensemble, et il m’a dit que vous aviez été très aimable pour lui dans une question d’affaires.
—Ceci est différent, dit Waythorn.
Elle se tut un instant.
—Je ferai ce qui vous plaira, répondit-elle avec soumission. Je croyais seulement moins gênant de lui parler quand nous nous rencontrons.
Cette docilité commençait à exaspérer Waythorn. N’avait-elle donc aucune volonté? Ne s’était-elle pas tracé une ligne de conduite envers ces deux hommes? Elle avait accepté Haskett, accepterait-elle aussi Varick? C’était «moins gênant», disait-elle, et son instinct la poussait à éviter ou à tourner les difficultés. D’un trait de lumière, Waythorn comprit comment cet instinct s’était développé en elle. Cette élasticité à tout accepter n’était que le résultat de trop de tensions diverses. Alice Haskett, Alice Varick, Alice Waythorn, elle avait été tour à tour ces trois personnes, et elle avait perdu sous chacun de ces noms un peu de son caractère, un peu de sa personnalité, un peu de ce «moi» intime où se cache le dieu inconnu.
—Oui, vous avez raison, il vaut mieux parler à Varick, répondit Waythorn d’un ton las.
V
L’hiver s’avançait, et dans le monde on profitait de la cordialité de Waythorn à l’égard de Varick. Les maîtresses de maison leur étaient reconnaissantes d’aplanir ainsi une difficulté sociale, et l’on tint Mrs Waythorn pour un modèle de tact et de bon goût. Quelques esprits caustiques ne purent résister à la plaisanterie de jeter Varick dans les bras de son ancienne femme; d’autres déclarèrent que tous deux trouvaient du sel à ces nouvelles relations. Mais la conduite de Mrs Waythorn demeurait irréprochable; elle n’évitait ni ne recherchait Varick, et Waythorn lui-même fut obligé de reconnaître qu’elle avait découvert la solution du problème social le plus récent.
Il n’avait d’ailleurs guère songé à ce problème en l’épousant, et s’imaginait naïvement qu’une femme peut, comme un homme, rompre avec son passé. Mais il constatait à présent qu’Alice était liée au sien par des nœuds qui ne se pouvaient défaire, et par les marques ineffaçables que lui avaient imprimées ses deux maris. Avec une ironie amère Waythorn se compara à un membre de syndicat. Il avait plusieurs parts sur la personnalité de sa femme, et ses prédécesseurs étaient ses associés dans l’affaire. Si la passion avait été un des facteurs de cette transaction il ne se serait pas senti aussi amoindri; mais le fait qu’Alice changeait de mari comme on change de domestique donnait à sa situation un cachet de médiocrité humiliante. Il aurait pu lui pardonner des fautes, des folies; il aurait admis qu’elle résistât à Haskett, qu’elle cédât à Varick, mais il ne comprenait pas sa passivité et son tact constant. Elle lui rappelait le jongleur qui jongle avec des lames: seulement, cette fois, les lames étaient émoussées, et elle savait qu’elles ne la blesseraient jamais.
Puis, peu à peu, l’habitude revêtit sa sensibilité d’une enveloppe protectrice: s’il achetait la paix de son ménage par la perte de ses illusions, il attachait chaque jour plus de prix à cette paix et sacrifiait ses illusions avec moins de regrets. Il avait petit à petit accepté sa situation et ne s’indignait plus de ses rapports forcés avec Haskett et Varick, se contentant, comme d’une faible vengeance, de tourner la chose en ridicule. Il en arrivait même à se demander s’il ne valait pas mieux posséder le tiers d’une femme qui a appris par expérience à rendre son mari heureux, qu’une femme entière, forcément moins experte en cet art.
Car il le considérait comme un art, fait, ainsi que tous les autres, de concessions, d’éliminations, d’embellissements, de lumières et d’ombres habilement ménagées. Sa femme était passée maîtresse en cet art, et il savait parfaitement à quelle école elle devait son talent.
Il cherchait même à remonter à la source de ses expériences, et à distinguer les diverses influences qui s’étaient combinées pour créer la joie de son foyer. Il comprenait que la nature commune de Haskett faisait apprécier à Alice la bonne éducation, tandis que le cynisme et les théories libérales de Varick sur le mariage lui avaient appris à aimer les vertus conjugales; de sorte que Waythorn se sentait redevable à ses prédécesseurs des différents avantages qui rendaient sa vie facile, sinon romanesque.
A partir de ce moment il accepta tout, complètement et sans la moindre révolte. Il cessa de se satiriser lui-même, le temps calmant l’ironie de la situation et la plaisanterie perdant sa saveur en même temps que son acuité. La vue du chapeau de Haskett, dans l’antichambre, ne le troublait même plus, et le chapeau s’y voyait fréquemment à présent, car il avait été jugé préférable que le père de Lily vînt rendre visite à sa fille au lieu de recevoir l’enfant chez lui. Waythorn, consulté à ce sujet, avait accepté l’arrangement, et fut même surpris de n’en être pas affecté. Haskett restait toujours d’une discrétion parfaite, et les quelques personnes qui le rencontraient dans l’escalier ignoraient même qui il était. Waythorn ne savait pas si Alice le voyait souvent, mais lui-même se trouvait rarement devant lui.
Pourtant, un après-midi, il apprit, en rentrant, que le père de Lily l’attendait, et il trouva dans la bibliothèque Haskett, comme toujours assis au bord d’une chaise. Waythorn lui était d’ailleurs reconnaissant de son attitude réservée.
—J’espère que vous m’excuserez, monsieur Waythorn, dit Haskett en se levant. Je voulais voir Mrs Waythorn à propos de Lily, et votre domestique m’a prié de l’attendre ici.
—C’est tout naturel, répondit Waythorn, se rappelant que la rupture d’un tuyau, le matin même, avait livré le salon aux ouvriers.
Il ouvrit son étui à cigares et le tendit à Haskett; ce dernier y prit un cigare, et ce simple fait parut resserrer davantage les relations des deux hommes.
La fin de cette journée de printemps ayant ramené un peu de fraîcheur, Waythorn invita Haskett à se rapprocher du feu. Il cherchait une excuse pour se retirer et le laisser seul; mais il était fatigué, il avait froid, et, après tout, le petit personnage insignifiant ne le gênait plus.
Tout en fumant, les deux hommes s’étaient laissé aller à une intimité presque inconsciente, quand la porte s’ouvrit brusquement, et Varick entra.
Waythorn se leva. C’était la première fois que Varick pénétrait dans sa maison, et l’étonnement de le voir, joint à l’inopportunité singulière de sa venue, fit renaître la sensibilité émoussée de Waythorn. Il regarda fixement son interlocuteur sans rien dire.
Varick paraissait trop préoccupé pour remarquer l’embarras du maître de la maison.
—Mon cher ami! s’écria-t-il d’un ton plein d’expansion, je vous fais toutes mes excuses de fondre sur vous de cette manière; mais il était trop tard pour vous joindre à votre bureau et j’ai pensé...
Il aperçut Haskett et s’arrêta en rougissant jusqu’à la racine de ses rares cheveux blonds. En un clin d’œil il eut repris son sang-froid et salua légèrement. Haskett rendit le salut, et Waythorn cherchait encore à retrouver l’usage de la parole, lorsqu’un valet de pied entra, portant la table à thé.
Cette diversion fut d’un heureux effet sur les nerfs de Waythorn.
—Pourquoi diable apportez-vous cela ici? demanda-t-il sèchement.
—Je prie monsieur de m’excuser, mais les plombiers travaillent encore dans le salon, et Mrs Waythorn a donné l’ordre de préparer le thé ici.
Le ton respectueux du domestique rappela Waythorn à la raison.
—Ah! très bien, dit-il.
Et le valet de pied se mit en devoir de déplier la table et d’y poser les accessoires indispensables du thé. Pendant le temps de ces préparatifs, les trois hommes restèrent debout, suivant machinalement des yeux les mouvements du domestique. Waythorn, pour rompre le silence, demanda à Varick:
—Puis-je vous offrir un cigare?
Waythorn chercha une allumette, mais n’en voyant pas, il alluma avec son propre cigare celui du nouveau venu. Haskett, un peu en arrière, restait tranquillement à sa place, regardant de temps en temps le feu de son cigare, et s’approchant quelquefois de la cheminée pour y secouer ses cendres.
Enfin le valet de pied se retira et Varick commença, sans attendre davantage:
—Si je pouvais vous dire deux mots de cette affaire...
—Parfaitement, bégaya Waythorn... dans la salle à manger...
Mais au moment où il mettait la main sur le bouton de la porte, elle s’ouvrit de nouveau, livrant passage à Mrs Waythorn.
Alice s’avançait, fraîche et souriante dans son costume de ville, tandis que de son boa rejeté en arrière s’échappait un parfum subtil.
—Prendrons-nous le thé ici? demanda-t-elle.
Puis elle aperçut Varick, et accentua son sourire, comme pour voiler par là son tressaillement de surprise.
—Tiens! comment allez-vous? dit-elle d’un ton dégagé.
Pendant qu’elle tendait la main à Varick, elle vit Haskett derrière lui. Son sourire se glaça un instant, pour reparaître bien vite, accompagné d’un regard oblique lancé à Waythorn.
—Comment allez-vous, monsieur Haskett? dit-elle, en lui donnant une poignée de main sensiblement moins cordiale.
Les trois hommes, fort gênés, restèrent debout devant elle. Varick, toujours le plus maître de lui, finit par se lancer dans une phrase explicative.
—Nous... j’avais à voir Waythorn un instant au sujet d’une affaire, balbutia-t-il en rougissant.
Haskett s’avança, avec son air habituel de doux entêtement:
—Je suis désolé de vous importuner, mais vous m’aviez fixé vous-même le rendez-vous à cinq heures.
Et il indiquait avec résignation la pendule de la cheminée.
Alice dissipa la gêne générale avec son geste charmant d’aimable maîtresse de maison.
—Je suis navrée, dit-elle, je suis toujours en retard,—mais il faisait si beau dehors!
Elle ôta ses gants, gracieuse, et cherchant à se faire pardonner, répandant autour d’elle une atmosphère d’aise et de bien-être qui fit disparaître le ridicule de la situation.
—Mais avant de parler affaires, ajouta-t-elle gaiement, je suis sûre que vous avez tous besoin d’une tasse de thé.
Elle se laissa choir dans sa chaise basse près de la table à thé, et les deux visiteurs, attirés par son sourire, s’avancèrent pour prendre de ses mains les tasses qu’elle leur offrait.
Elle regarda Waythorn, qui s’approcha aussi, et prit la troisième tasse en riant.
ÉCHÉANCE
I
—La loi qui régira le mariage de l’avenir sera: «Ne sois pas infidèle envers toi-même.»
On entendit dans l’atelier un discret murmure d’approbation, et à travers la fumée des cigarettes Mrs Clément Westall put entrevoir son mari, descendant de son estrade improvisée, et entouré par un groupe de femmes qui l’accablaient de compliments. Les conférences très originales que faisait Westall sur «La nouvelle morale» avaient attiré autour de lui un curieux assemblage de ces gens mentalement inoccupés qui, selon sa propre expression, aiment à trouver leur nourriture intellectuelle toute préparée. Ces conférences avaient eu une origine toute fortuite. On savait les idées de Westall «avancées», mais ces idées n’étaient pas destinées à la publicité. De l’avis de sa femme, il avait même poussé jusqu’à la pusillanimité sa crainte que ses idées personnelles ne nuisissent à sa situation; et voilà que tout récemment il se manifestait chez lui une curieuse tendance à dogmatiser, à jeter le gant, à faire étalage de son code particulier à la face du monde. Comme on est sûr d’avoir un nombreux auditoire dès que l’on choisit pour sujet «Les relations des deux sexes», quelques amis enthousiastes lui avaient persuadé de divulguer des opinions qui n’avaient été encore discutées que dans les salons, en les résumant dans une série de conférences à l’atelier Van Sideren.
Le ménage Herbert Van Sideren n’avait, socialement parlant, sa raison d’être que par son atelier. La principale valeur des œuvres de Van Sideren, en effet, était de servir d’accessoires à une mise en scène qui distinguait les réceptions de sa femme des corvées mondaines du tout New-York élégant, et lui permettait d’offrir à ses amis du «whiskey-and-soda» au lieu de thé.
Mrs Van Sideren, pour sa part, était passée maître dans l’art de tirer parti de cette atmosphère toute spéciale que créent un mannequin et un chevalet. Si parfois l’illusion lui paraissait difficile à maintenir, et si elle perdait courage au point de désirer qu’Herbert fût réellement un artiste, elle dominait vite cette faiblesse en appelant à la rescousse quelque nouveau talent, quelque secours étranger qui vînt renforcer l’impression «artistique» dont il fallait que son atelier fût imprégné. C’est en cherchant ce secours qu’elle avait mis le grappin sur Westall, à la grande surprise de sa femme.
Il était implicitement admis dans le cercle des Van Sideren que toutes les audaces artistiques étaient permises, aussi bien celles d’un moraliste qui proclamait le mariage immoral que celles du peintre dont les ciels eussent été verts et les prairies violettes. Le clan des Van Sideren était las du convenu dans l’art comme dans la conduite.
Julia Westall avait depuis longtemps des idées toutes personnelles sur l’immoralité du mariage, et pouvait, à juste titre, revendiquer son mari comme disciple. Dès le début de leur union elle lui en avait secrètement voulu de ne pas se rallier à sa nouvelle foi, et l’aurait volontiers accusé de lâcheté morale pour ne s’être pas fait aux convictions dont leur mariage devait être la preuve. C’était dans tout le feu de la propagande, alors que—sentiment bien féminin!—elle voulait faire une loi de sa désobéissance même. Aujourd’hui, sans savoir pourquoi, ses idées avaient changé; mais comme c’était une femme qui, avant de céder à ses impulsions, tenait à se les expliquer, elle se donna pour excuse qu’elle ne voulait pas que le vulgaire interprétât mal son credo. A ce point de vue, elle était forcée de reconnaître que la masse faisait partie de ce vulgaire, et qu’à un très petit nombre d’élus seulement elle pourrait confier la défense d’une doctrine aussi occulte. Et c’est juste à ce même moment que Westall, dévoilant des principes qu’il avait jadis tenus secrets, avait jugé à propos de rompre les barrières les plus fermées et de colporter lesdits principes à tous les coins de rue!
Ce fut sur Una Van Sideren que se concentra tout le ressentiment de Mrs Westall.
Pourquoi donc assisterait-elle à ces conférences? Ce n’était vraiment pas convenable pour une jeune fille. (Mrs Westall retombait ainsi, malgré elle, dans le vocabulaire conventionnel de son monde.) Oui, il était par trop choquant qu’une jeune fille entendît une semblable doctrine...
Bien qu’Una fumât des cigarettes et se risquât de temps à autre à siroter un cocktail, elle n’en gardait pas moins une auréole de radieuse innocence qui la faisait paraître plutôt la victime que la complice des vulgarités de ses parents.
Au moment même où Julia se disait vaguement que la mère devrait être avertie, Una se glissa vers elle et, la fixant de ses grands yeux limpides, s’écria avec un enthousiasme non dissimulé:
—Oh! mistress Westall, que c’est beau! Vous y croyez, n’est-ce pas? ajouta-t-elle sur un ton d’une gravité angélique.
—Croire à quoi, ma chère enfant?
Le regard de la jeune fille s’illumina:
—A une vie plus élevée, à l’affranchissement de l’individu, à la loi de fidélité envers soi-même! s’écria-t-elle vivement.
Mrs Westall fut elle-même étonnée de se sentir rougir.
—Ma chère Una, dit-elle, vous ne comprenez pas le moins du monde de quoi il s’agit.
Miss Van Sideren la regarda fixement en rougissant à son tour:
—Ne comprenez-vous pas non plus? murmura-t-elle.
Mrs Westall partit d’un éclat de rire:
—Pas toujours... ni complètement! Mais donnez-moi donc un peu de thé.
Una la conduisit dans le coin où l’on servait les breuvages inoffensifs, et Julia, en prenant la tasse de la main de la jeune fille, scruta plus attentivement son visage, moins jeune qu’elle ne l’avait cru. Sur ce teint frais et rose les lignes commençaient déjà à s’accentuer; Una devait bien avoir vingt-six ans. Pourquoi donc ne s’était-elle pas mariée? Elle apporterait du reste comme dot un assez joli stock d’idées!... Si c’était là le complément de trousseau de la jeune fille moderne... Mrs Westall se ressaisit en tressaillant. Elle crut avoir entendu parler un étranger qui aurait emprunté sa propre voix. Puis, s’apercevant tout à coup que l’atmosphère était étouffante et le thé d’Una trop sucré, elle posa sa tasse et chercha le regard de Westall, comme elle avait coutume de le faire dans ses moments d’indécision. Elle le croisa une seconde, et remarqua qu’il se dirigeait vers un point plus éloigné. En effet, il s’était fixé sur le coin de l’atelier où Una était allée s’asseoir, un de ces coins fleuris, prédisposant au flirt, et qui faisaient tout le succès des samedis de Mrs Van Sideren.
Westall ne tarda pas à suivre le chemin parcouru par son regard, et Julia le vit s’asseoir à côté de la jeune fille.
Una, penchée en avant, parlait avec animation; lui, rejeté en arrière, l’écoutait avec ce sourire légèrement moqueur qui seul pouvait lui permettre de supporter la flatterie à haute dose sans paraître par trop fat. Julia eut un peu honte d’interpréter ainsi son sourire.
Comme ils rentraient tous deux à la brune, à travers les rues désertes par ce soir d’hiver, Westall serra tout à coup, gaiement, le bras de sa femme.
—Leur ai-je un peu ouvert les yeux? Leur ai-je bien dit ce que vous vouliez? demanda-t-il d’un ton enjoué.
Presque inconsciemment elle détacha son bras du sien.
—Ce que je voulais?...
—Comment! ce n’était donc pas là de tout temps votre désir? (Elle remarqua combien il avait l’air franchement surpris.) Je pensais que vous m’en vouliez de n’avoir pas déjà parlé plus ouvertement. Ne m’avez-vous pas fait parfois sentir que j’avais sacrifié mes principes à l’opportunité?
Elle réfléchit avant de répondre, puis demanda avec calme:
—Qu’est-ce qui vous a décidé à rompre ce silence?
Et elle sentit encore une légère surprise dans la voix de Westall.
—Mais, tout simplement le désir de vous être agréable, répondit-il avec une franchise trop voulue.
—Alors, il ne faut pas continuer, dit-elle brusquement.
Il s’arrêta net et, malgré l’obscurité, Julia sentit que son regard cherchait à la pénétrer.
—Ne pas continuer?
—Hélez un hansom, je vous prie, je me sens lasse, dit-elle, brusquement dominée par la fatigue physique.
Aussitôt, plein de sollicitude, il sembla n’être occupé que d’elle. Il dit qu’en effet la minuscule salle avait été horriblement chaude, et puis cette diable de fumée de cigarette... il s’était bien aperçu une ou deux fois qu’elle était pâle; non, il fallait qu’elle s’abstînt désormais de ces samedis... Et elle, déjà, se sentait prête à céder, subissant une fois de plus l’influence si pénétrante de l’amour de son mari pour elle, cherchant en l’homme qu’il était un appui et un soutien à sa propre faiblesse, avec la pleine conscience de ce complet abandon. Ils montèrent dans un hansom, et Julia glissa sa main dans celle de son mari; quelques larmes lui vinrent aux yeux et elle les laissa couler. C’était tellement doux de pleurer sur des chagrins imaginaires!
Ce soir-là, après le dîner, elle fut surprise qu’il reparlât de sa conférence. Comme tous les hommes, il détestait s’appesantir sur les questions ennuyeuses, et savait les éluder avec une habileté toute féminine; si donc il revenait sur ce sujet, c’est qu’il avait quelque raison spéciale de le faire.
—Vous ne semblez pas satisfaite de ce que j’ai dit cet après-midi. Ai-je mal exposé le sujet?
—Non, vous l’avez très bien exposé.
—Alors pourquoi me demander de cesser ces conférences?
Elle le regarda nerveusement, l’ignorance où elle était des intentions de son mari rendant plus profond encore le sentiment de sa propre faiblesse.
—Je n’aime pas beaucoup que ces choses soient discutées en public.
—Je ne saisis pas, s’écria-t-il.
Elle eut cette fois encore conscience que la surprise de Westall était réelle, et sa propre attitude ne lui en parut que plus gauche. Elle n’était plus bien sûre de se comprendre elle-même.
—Ne voulez-vous donc pas vous expliquer? dit-il avec une nuance d’impatience.
Le regard de Julia erra vaguement dans ce salon, témoin de leur intimité, de leurs confidences, et où le moindre détail lui était familier. La lumière des lampes tamisée par les abat-jour, les tentures aux tons effacés, les pâles fleurs de printemps, éparses çà et là dans les verres de Venise et les coupes de vieux Sèvres, évoquaient en elle par contraste, et sans qu’elle pût s’en expliquer la raison, le souvenir de la pièce où elle avait passé tant de soirées au début de son premier mariage. Dans celle-ci c’était une débauche de meubles de palissandre et de fauteuils capitonnés. Au-dessus de la cheminée, un tableau représentant une paysanne romaine, et entre les portes qui ouvraient à deux battants sur le salon du fond, une statue d’esclave grecque. C’était une pièce dans laquelle Julia s’était toujours sentie de passage, comme un voyageur dans une gare de chemin de fer, et voici que subitement, dans ce cadre même qui répondait si bien à ses plus profondes affinités, dans ce cher salon pour lequel elle avait quitté l’autre, elle se sentit tout aussi dépaysée et étrangère. Les étoffes, les fleurs, les tons adoucis des vieilles porcelaines, semblaient ne représenter qu’un raffinement superficiel et absolument en dehors des choses réelles et profondes de la vie.
Tout à coup, elle entendit son mari répéter sa question.
—Je ne crois pas pouvoir expliquer, dit-elle, troublée.
Westall avança son fauteuil vers la cheminée de manière à faire face à Julia; et, à la lueur de la lampe, son fin visage semblait empreint de la même grâce factice que les bibelots qui l’entouraient.
—C’est donc que vous ne croyez plus à nos idées? dit-il.
—A nos idées?
—Les idées que je cherche à propager, les idées dont vous et moi sommes censés être les champions... (Il hésita un instant.) Les idées sur lesquelles a été fondé notre mariage, ajouta-t-il.
Le sang afflua au visage de Julia. Donc il y avait une raison; oui, elle en était sûre maintenant. Dans ces dix années de mariage, combien de fois avait-il songé aux idées sur lesquelles reposait leur union? Un homme creuse-t-il le soubassement de sa maison pour s’assurer que les fondations sont solides? Elles existent, ces fondations, bien entendu, et c’est sur elles qu’est construite la maison; mais on habite au-dessus et non dans le souterrain. C’était elle, à vrai dire, qui dans les débuts avait parfois insisté pour étudier la situation, récapitulant les raisons qui justifiaient sa propre conduite et proclamant parfois son attachement à la religion d’indépendance personnelle; mais elle avait depuis longtemps cessé de sentir le besoin d’un point de vue aussi abstrait: elle avait accepté le fait de son mariage aussi franchement et aussi naturellement que si elle avait cru à la nécessité de cet acte traditionnel.
—Naturellement, j’ai toujours foi en nos idées, s’écria-t-elle.
—Alors, je vous le répète, je ne comprends plus. Notre opinion sur le mariage devait, selon vous, être hautement proclamée. Avez-vous changé d’avis à ce sujet?
Elle hésita:
—Cela dépend des circonstances... du public auquel on s’adresse. Dans le milieu des Van Sideren, peu importe que la doctrine soit vraie ou fausse; c’est la nouveauté qui attire.
—Et cependant c’est dans ce milieu-là que nous nous sommes rencontrés, vous et moi, et que nous avons appris l’un de l’autre la vérité.
—C’était tout différent.
—Dans quel sens?
—D’abord je n’étais pas une jeune fille. Il est tout à fait inconvenant que des jeunes personnes soient présentes à... ces moments-là, et entendent discuter de telles questions.
—Vous considériez pourtant comme une des plus grandes injustices sociales que précisément ces questions-là ne fussent jamais discutées devant des jeunes filles; mais nous nous écartons du sujet, car je ne me souviens pas en avoir vu une seule dans mon auditoire, aujourd’hui...
—Excepté Una Van Sideren!
Il se retourna légèrement et repoussa un peu la lampe près de laquelle s’appuyait son coude.
—Oh! miss Van Sideren—naturellement.
—Pourquoi naturellement?
—La fille de la maison? Vous auriez voulu qu’on l’envoyât faire une promenade avec sa gouvernante?
—Si j’avais une fille, je n’autoriserais pas de semblables choses chez moi!
Westall caressa sa moustache en souriant un peu et se pencha en arrière.
—Je m’imagine, dit-il, que miss Van Sideren est parfaitement capable de se garder.
—Aucune jeune fille ne sait se garder, ou, lorsqu’elle le sait, il est trop tard...
—Et cependant vous lui refusez délibérément le meilleur moyen de savoir se défendre.
—Qu’appelez-vous le meilleur moyen de savoir se défendre?
—Quelques notions préliminaires sur la nature humaine dans ce qui a rapport aux liens du mariage.
Elle eut un geste d’impatience.
—Aimeriez-vous à épouser une jeune fille de ce genre?
—Oui, beaucoup, si elle me convenait sur d’autres points.
Julia reprit l’argument sous une autre face.
—Vous vous trompez étrangement en supposant que de telles conversations n’ont pas d’influence sur les jeunes filles. Una était dans un état d’exaltation absurde...
Elle s’arrêta, se demandant pourquoi elle avait parlé.
Westall rouvrit une revue qu’il avait mise de côté au début de leur discussion.
—Ce que vous me dites là est extrêmement flatteur pour mon talent oratoire, mais je crains que vous n’exagériez son effet. Je vous assure que miss Van Sideren n’a pas besoin que l’on pense pour elle. Je la crois très capable de penser toute seule.
—Vous me semblez connaître bien à fond sa mentalité, laissa imprudemment échapper sa femme.
Westall leva tranquillement les yeux:
—Je le voudrais bien, répondit-il; elle m’intéresse.
II
S’il y a une distinction morale à être incompris du vulgaire, cette distinction fut refusée à Julia Westall lorsqu’elle quitta son premier mari. Tout le monde se montra prêt à l’excuser et même à la défendre. Le monde dont elle faisait l’ornement fut d’avis que John Arment était «impossible», et les maîtresses de maison poussèrent un soupir de satisfaction à la pensée qu’elles ne seraient plus condamnées à l’inviter à dîner.
Le divorce n’avait été motivé par aucun scandale: aucune des parties n’avait accusé l’autre de griefs sérieux. De fait, les Arment avaient été forcés de porter leur cause dans un Etat qui reconnaissait la désertion comme un cas de divorce, et qui en interprétait les conditions d’une manière si large qu’aucune union ne résistait à l’examen. Même en se remariant, Mrs Arment ne semblait pas avoir porté la moindre atteinte à la morale traditionnelle. On savait qu’elle n’avait rencontré son second mari qu’après avoir été séparée du premier, et elle avait de plus échangé un homme riche contre un homme pauvre.
Bien que Clément Westall fût en passe de faire son chemin comme avocat, sa fortune ne croissait pas aussi rapidement que sa réputation. Il était à prévoir que les Westall seraient toujours condamnés à une existence plutôt modeste et à prendre des fiacres pour dîner en ville. Quelle meilleure preuve aurait-on pu donner du parfait désintéressement de Mrs Arment?
Le raisonnement par lequel ses amis justifiaient sa conduite était peut-être plus simple et moins complexe que le sien propre, mais toutes les explications aboutissaient à la même conclusion: John Arment était «impossible». Et s’il était, au point de vue mondain, classé parmi les gens ennuyeux, combien plus profondément devait-il l’être pour elle!
Pour s’excuser de son mariage par une plaisanterie, elle avait dit un jour qu’au moins en l’épousant elle avait été débarrassée de son voisinage forcé dans les dîners...
Elle ne se rendait pas compte à ce moment-là du prix auquel elle payait cette immunité.
John Arment était «impossible», parce qu’autour de lui tout devait descendre à son niveau. Par un inconscient procédé d’élimination, il avait exclu du monde ce dont il ne sentait pas personnellement le besoin. Il était devenu pour ainsi dire une atmosphère dans laquelle ne survivaient que ses propres exigences. Ceci aurait pu impliquer un égoïsme voulu, mais il n’y avait rien de tel chez Arment, être aussi instinctif qu’un animal ou un enfant, et cette inconscience presque enfantine empêchait qu’on ne se fît toujours sur lui une opinion juste. N’était-il pas tout simplement retardé dans son développement intellectuel? Il avait, en tout cas, cette finesse inattendue qui fait dire d’un homme un peu court que ce n’est pourtant pas un imbécile, et c’était précisément cette qualité qui portait le plus sur les nerfs de sa femme.
Même pour le naturaliste, il est ennuyeux de voir ses déductions troublées par quelque déviation de forme ou de fonction; combien plus pour la femme dont l’opinion qu’elle a d’elle-même est si inévitablement liée au jugement qu’elle porte sur son mari!
La finesse d’Arment n’impliquait en effet aucune faculté intellectuelle latente, mais plutôt des virtualités de sentir, de souffrir même, d’une manière aveugle et rudimentaire, auxquelles Julia préférait ne pas songer.
Elle était absolument pénétrée des raisons qui lui faisaient abandonner son mari, et pas un instant elle ne pensa que ces raisons pouvaient bien ne pas être aussi compréhensibles pour lui que pour elle. Et pourtant, lorsqu’elle réfléchissait au passé, elle revoyait toujours le regard, plein d’une perplexité qu’il eût été incapable d’exprimer, par lequel il avait acquiescé à ses justifications. Mais, il faut l’avouer, ces moments étaient rares. Son mariage avait été trop malheureux pour être examiné à un point de vue philosophique.
Et son infortune, bien que causée par un ensemble de raisons complexes, était aussi réelle que si les raisons en eussent été simples. L’âme est plus facile à meurtrir que la chair, et Julia était blessée dans toutes les fibres de son être moral. La nullité écrasante de son mari l’anéantissait de plus en plus, obscurcissant son horizon, raréfiant son atmosphère; ses rêves, morts faute d’aliment, ressemblaient à un amas de corps en décomposition parmi lesquels on l’aurait emprisonnée! Elle se sentait victime d’un guet-apens vieux comme le monde, et dans lequel son corps et son âme seraient tombés pour être impitoyablement asservis. Si le mariage était réellement la rançon d’une dette contractée dans l’ignorance, et si cette rançon devait durer autant que la vie, alors le mariage était un crime contre la nature humaine.
Quant à elle, jamais elle ne participerait au maintien d’une erreur dont elle avait été la victime, cette erreur qui contraint un homme et une femme aux relations les plus intimes jusqu’à la fin de leur vie, bien qu’ils se sentent, l’un et l’autre, comprimés comme l’arbre croissant dans le cercle de fer qui soutenait l’arbrisseau.
C’était dans le premier élan de son indignation qu’elle avait rencontré Clément Westall. Elle s’était bien vite aperçue qu’elle l’intéressait et s’était débattue contre les conséquences de cette découverte, craignant de se laisser prendre de nouveau dans les lacs des relations convenues. Pour éviter ce danger, elle avait exposé ses opinions à Westall avec une précipitation presque indiscrète, et avait vu avec surprise qu’il les partageait. La franchise d’un prétendant qui, tout en faisant sa cour, avouait ne pas croire au mariage, était pour elle un attrait de plus. Quant à Westall, les pires audaces de Julia ne le surprenaient pas, tant il avait réfléchi à tout ce qu’elle sentait; tous deux en étaient donc arrivés aux mêmes conclusions. En effet, comme disait Westall, la croissance n’étant pas égale pour tous, tel joug trop large pour l’un devient vite trop étroit pour l’autre. Le divorce n’a pas d’autre but que de réajuster les relations personnelles, et dès que l’on aura reconnu que ces relations doivent forcément être transitoires, elles gagneront en dignité aussi bien qu’en harmonie. On n’aura plus besoin de recourir à ces ignobles connivences, à ces perpétuels sacrifices de sensibilité personnelle et de fierté morale sur lesquels on étaie les mariages boiteux. Chaque partenaire du contrat mettra son point d’honneur à être le plus parfait modèle de développement individuel, sous peine de perdre le respect et l’affection de l’autre. La nature inférieure, ne pouvant plus abaisser vers elle celle qui lui est supérieure, sera forcée de s’élever, à moins de rester isolée à son niveau inférieur. La seule condition nécessaire pour rendre un mariage harmonieux est donc de reconnaître franchement cette vérité, et d’exiger des parties contractantes le solennel engagement d’être fidèles à leur promesse, et de se séparer dès que l’accord le plus complet aura cessé d’exister. C’est un adultère d’un nouveau genre que d’être infidèle à soi-même.
Or Westall venait de rappeler à Julia que leur mariage avait été contracté sur cette base, la cérémonie en elle-même n’ayant été qu’une concession sans importance à des préjugés sociaux. Maintenant que le divorce existait, le mariage n’était plus une impasse, et l’engagement que l’on prenait n’amoindrissait en aucune façon le respect de soi-même.
La nature de leur attachement plaçait Westall et Julia tellement au-dessus de semblables éventualités qu’il leur était facile d’en discuter librement. Ils avaient même à tel point le sentiment de leur parfaite sécurité que Julia avait pris l’habitude d’insister tendrement sur la promesse que lui avait faite Westall de réclamer son dégagement quand il cesserait de l’aimer. L’échange de ces vœux semblait les rendre, dans un sens, les champions de la nouvelle loi, les pionniers dans le pays encore inexploré de la liberté individuelle: ils sentaient qu’ils avaient en quelque sorte atteint la félicité sans avoir passé par le martyre.
A cet instant où elle se remémorait son passé, Julia voyait nettement que telle avait été son attitude théorique vis-à-vis du mariage. C’était inconsciemment, insidieusement, que ses dix ans de bonheur avec Westall avaient produit une autre conception de ces liens, et comme un retour au vieil instinct de possession et de dépendance passionnée qui, aujourd’hui, la faisait bondir à la seule pensée de changement.
Changement? Renouvellement? Etaient-ce bien les mots qu’ils avaient employés dans leur absurde jargon? C’eût été bien plutôt destruction, extermination qu’il eût fallu nommer le fait de rompre les myriades de liens qui relient un être à un autre. Un autre? Mais non! Lui et elle ne faisaient qu’un, dans ce sens mystique qui seul peut donner au mariage sa raison d’être. La nouvelle loi n’était pas faite pour eux, mais pour les êtres séparés, condamnés à une union dérisoire. L’évangile qu’elle s’était crue appelée à propager n’avait aucun rapport avec son propre cas...
Un peu honteuse de son exaltation croissante, inexplicable, elle fit appeler un médecin et lui demanda un calmant pour les nerfs.
Elle s’empressa de le prendre... mais il ne calma pas ses appréhensions. Elle ne savait pas au juste ce qu’elle redoutait, et cela rendait son anxiété de plus en plus envahissante.
Son mari n’avait plus fait allusion à ses conférences du dimanche. Moins nerveux et plus maître de lui que d’habitude, il se montrait particulièrement bon et attentif; mais ses égards avaient une nuance de timidité qui suscitait en Julia de nouvelles terreurs. Elle avait beau se dire que c’était sans doute à cause de la visite du médecin et de la potion calmante que son mari montrait tant de déférence pour ses moindres fantaisies, mais cette explication devenait une source de nouvelles appréhensions.
La semaine passa lentement, sans rien d’anormal. Le samedi, le courrier du matin apporta un mot de Mrs Van Sideren. La chère Julia serait-elle assez aimable pour prier M. Westall de venir le lendemain une demi-heure plus tôt, parce qu’il devait y avoir de la musique après sa «conférence»? Westall partait justement pour son étude au moment où sa femme venait de lire ce billet. Elle ouvrit la porte du salon et le rappela pour lui transmettre le message. Westall jeta un coup d’œil sur la lettre et la rendit à sa femme:
—Quel ennui! Il me faudra abréger mon jeu de paume. Enfin je suppose qu’il est impossible de faire autrement. Voulez-vous répondre que c’est entendu?
Julia hésita un instant, sa main se crispant sur le dossier de la chaise contre lequel elle s’appuyait.
—Vous avez l’intention de continuer ces conférences? demanda-t-elle.
—Moi? pourquoi pas? répondit-il.
Cette fois, il sembla à sa femme que sa surprise n’était pas tout à fait sincère, et cette constatation lui donna la force de parler.
—Vous aviez dit que vous les aviez commencées dans l’intention de m’être agréable...
—Je vous ai dit la semaine dernière qu’elles ne me plaisaient pas.
—La semaine dernière. Oh! (Il sembla faire un effort de mémoire.) J’ai cru que vous étiez nerveuse, alors; n’avez-vous pas, dès le lendemain, fait venir le médecin?
—Ce n’était pas le médecin dont j’avais besoin; c’était de votre assurance...
—Mon assurance?
Elle sentit tout à coup le sol lui manquer, et s’effondra dans le fauteuil, la gorge serrée. Les mots qu’elle voulait prononcer, les idées qu’elle cherchait à exprimer, lui échappaient comme des fétus de paille qu’un torrent eût entraînés.
—Clément, s’écria-t-elle, ne vous suffit-il pas de savoir que je déteste la chose?
Il fit un pas en arrière pour fermer la porte, puis il s’approcha d’elle et s’assit.
—Que détestez-vous donc tellement? demanda-t-il avec douceur.
Elle faisait un effort désespéré pour rallier les raisonnements qu’elle avait préparés.
—Je ne puis supporter de vous entendre parler comme si... comme si... notre mariage était de l’autre espèce, de la fausse espèce. Quand je vous ai entendu, l’autre jour, proclamer devant tous ces gens curieux et bavards que les maris et les femmes ont le droit de se quitter quand ils sont las l’un de l’autre ou quand ils ont vu une autre personne leur plaisant...
Westall demeurait immobile, les yeux fixés sur une rosace du tapis.
—Alors vous avez changé d’opinion? dit-il. Vous ne croyez plus que des maris et des femmes ont le droit de se séparer dans ces conditions?
—Dans ces conditions? balbutia-t-elle. Oui, je le crois encore; mais comment pouvons-nous juger pour les autres? Que pouvons-nous savoir des circonstances?
Il l’interrompit:
—Notre credo n’a-t-il pas pour article fondamental que les circonstances pouvant résulter d’un tel mariage n’entraveront pas la complète affirmation de la liberté individuelle? (Il s’arrêta un instant.) Je croyais que c’était cette raison qui vous avait fait quitter Arment, ajouta-t-il.
Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux. Cela ne ressemblait guère à Westall de renforcer l’argument par une allusion personnelle...
—J’avais mes raisons, dit-elle simplement.
—Eh bien! pourquoi vous refusez-vous aujourd’hui à reconnaître leur validité?
—Je ne refuse pas... non... je dis seulement qu’on ne peut pas juger pour les autres.
Il fit un geste d’impatience.
—C’est un casse-tête. Vous voulez dire, je pense, que, la doctrine ayant servi vos vues, vous la répudiez maintenant.
—Soit! s’écria-t-elle, en rougissant de nouveau, admettons que oui. Que vous importe?
Westall se leva. Il était excessivement pâle et avait, vis-à-vis de sa femme, la réserve un peu gênée d’un étranger.
—Il m’importe à moi, dit-il à mi-voix, étant donné que je ne la répudie pas.
—Eh bien?
—Et aussi parce que j’avais eu l’intention de l’invoquer...
Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine, tandis qu’elle se taisait, presque assourdie par les battements de son cœur.
Il continua:
...Comme une complète justification du parti que je vais prendre.
Julia demeurait immobile:
—Quel est ce parti? demanda-t-elle.
Il raffermit sa voix:
—J’ai l’intention de réclamer l’exécution de votre promesse.
A cet instant, un voile passa sur les yeux de Julia, et autour d’elle les objets se confondirent; puis elle retrouva subitement une netteté de vision telle que tous les détails qui l’environnaient lui infligeaient chacun un genre de torture particulier, depuis le tic tac de la pendule et le rayon de soleil sur le mur, jusqu’au bras du fauteuil auquel elle se cramponnait.