IX
LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS.
h bien! qu'est-ce que cela prouve, docteur? demanda M. Ledru.
—Cela prouve que les organes qui transmettent au cerveau les perceptions qu'ils reçoivent peuvent se déranger par suite de certaines causes, au point d'offrir à l'esprit un miroir infidèle, et qu'en pareil cas on voit des objets et on entend des sons qui n'existent pas. Voilà tout.
—Cependant, dit le chevalier Lenoir avec la timidité d'un savant de bonne foi, cependant il arrive certaines choses qui laissent une trace, certaines prophéties qui ont un accomplissement. Comment expliquerez-vous, docteur, que des coups donnés par des spectres ont pu faire naître des places noires sur le corps de celui qui les a reçus? comment expliquerez-vous qu'une vision ait pu, dix, vingt, trente ans auparavant, révéler l'avenir? Ce qui n'existe pas peut-il meurtrir ce qui est ou annoncer ce qui sera?
—Ah! dit le docteur, vous voulez parler de la vision du roi de Suède.
—Non, je veux parler de ce que j'ai vu moi-même.
—Vous!
—Moi.
—Où cela?
—A Saint-Denis.
—Quand cela?
—En 1794, lors de la profanation des tombes.
—Ah! oui, écoutez cela, docteur, dit M. Ledru.
—Quoi? qu'avez-vous vu? dites.
—Voici. En 1793 j'avais été nommé directeur du Musée des monuments français, et, comme tel, je fus présent à l'exhumation des cadavres de l'abbaye de Saint-Denis, dont les patriotes éclairés avaient changé le nom en celui de Franciade. Je puis, après quarante ans, vous raconter les choses étranges qui ont signalé cette profanation.
La haine que l'on était parvenu à inspirer au peuple pour le roi Louis XVI, et que n'avait pu assouvir l'échafaud du 21 janvier, avait remonté aux rois de sa race: on voulut poursuivre la monarchie jusqu'à sa source, les monarques jusque dans leur tombe, jeter au vent la cendre de soixante rois.
Puis aussi peut-être eut-on la curiosité de voir si les grands trésors que l'on prétendait enfermés dans quelques-uns de ces tombeaux s'étaient conservés aussi intacts qu'on le disait.
Le peuple se rua donc sur Saint-Denis.
Du 6 au 8 août, il détruisit cinquante et un tombeaux, l'histoire de douze siècles.
Alors le gouvernement résolut de régulariser ce désordre, de fouiller pour son propre compte les tombeaux, et d'hériter de la monarchie, qu'il venait de frapper dans Louis XVI, son dernier représentant.
Puis il s'agissait d'anéantir jusqu'au nom, jusqu'au souvenir, jusqu'aux ossements des rois; il s'agissait de rayer de l'histoire quatorze siècles de monarchie.
Pauvres fous qui ne comprennent pas que les hommes peuvent parfois changer l'avenir... jamais le passé.
On avait préparé dans le cimetière une grande fosse commune sur le modèle des fosses des pauvres. C'est dans cette fosse et sur un lit de chaux que devaient être jetés, comme à une voirie, les ossements de ceux qui avaient fait de la France la première des nations, depuis Dagobert jusqu'à Louis XV.
Ainsi, satisfaction était donnée au peuple, mais surtout jouissance était donnée à ces législateurs, à ces avocats, à ces journalistes envieux, oiseaux de proie des révolutions, dont l'oeil est blessé par toute splendeur, comme l'oeil de leurs frères, les oiseaux de nuit, est blessé par toute lumière.
L'orgueil de ceux qui ne peuvent édifier est de détruire.
Je fus nommé inspecteur des fouilles; c'était pour moi un moyen de sauver une foule de choses précieuses. J'acceptai.
Le samedi 12 octobre, pendant que l'on instruisait le procès de la reine; je fis ouvrir le caveau des Bourbons du côté des chapelles souterraines, et je commençai par en tirer le cercueil de Henri IV, mort assassiné le 14 mai 1610, âgé de cinquante-sept ans.
Quant à la statue du Pont-Neuf, chef-d'oeuvre de Jean de Bologne et de son élève, elle avait été fondue pour en faire des gros sous.
Le corps de Henri IV était merveilleusement conservé; les traits du visage, parfaitement reconnaissables, étaient bien ceux que l'amour du peuple et le pinceau de Rubens ont consacrés. Quand on le vit sortir le premier de la tombe et paraître au jour dans son suaire, bien conservé comme lui, l'émotion fut grande, et à peine si ce cri de: Vive Henri IV! si populaire en France, ne retentit point instinctivement sous les voûtes de l'église.
Quand je vis ces marques de respect, je dirai même d'amour, je fis mettre le corps tout debout contre une des colonnes du choeur, et là chacun put venir le contempler.
Il était vêtu, comme de son vivant, de son pourpoint de velours noir, sur lequel se détachaient ses fraises et ses manchettes blanches; de sa trousse de velours pareil au pourpoint, de bas de soie de même couleur, de souliers de velours.
Ses beaux cheveux grisonnants faisaient toujours une auréole autour de sa tête, sa belle barbe blanche tombait toujours sur sa poitrine.
Alors commença une immense procession comme à la châsse d'un saint: des femmes venaient toucher les mains du bon roi, d'autres baisaient le bas de son manteau, d'autres faisaient mettre leurs enfants à genoux, murmurant tout bas:
—Ah! s'il vivait, le pauvre peuple ne serait pas si malheureux. Et elles eussent pu ajouter: Ni si féroce, car ce qui fait la férocité du peuple, c'est le malheur.
Cette procession dura pendant toute la journée du samedi 12 octobre, du dimanche 13 et du lundi 14.
Le lundi les fouilles recommencèrent après le dîner des ouvriers, c'est-à-dire vers trois heures après midi.
Le premier cadavre qui vit le jour après celui de Henri IV fut celui de son fils, Louis XIII. Il était bien conservé, et, quoique les traits du visage fussent affaissés, on pouvait encore le reconnaître à sa moustache.
Puis vint celui de Louis XIV, reconnaissable à ses grands traits qui ont fait de son visage le masque typique des Bourbons; seulement il était noir comme de l'encre.
Puis vinrent successivement ceux de Marie de Médicis, deuxième femme de Henri IV; d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII; de Marie Thérèse, infante d'Espagne et femme de Louis XIV; et du grand dauphin.
Tous ces corps étaient putréfiés. Seulement celui du grand dauphin était en putréfaction liquide.
Le mardi, 15 octobre, les exhumations continuèrent.
Le cadavre de Henri IV était toujours là debout contre sa colonne, et assistant impassible à ce vaste sacrilège qui s'accomplissait à la fois sur ses prédécesseurs et sur sa descendance.
Le mercredi 16, juste au moment où la reine Marie-Antoinette avait la tête tranchée sur la place de la Révolution, c'est-à-dire à onze heures du matin, on tirait à son tour du caveau des Bourbons le cercueil du roi Louis XV.
Il était, selon l'antique coutume du cérémonial de France, couché à l'entrée du caveau où il attendait son successeur, qui ne devait pas venir l'y rejoindre. On le prit, on l'emporta et on l'ouvrit dans le cimetière seulement, et sur les bords de la fosse.
D'abord le corps retiré du cercueil de plomb, et bien enveloppé de linge et de bandelettes, paraissait entier et bien conservé; mais, dégagé de ce qui l'enveloppait, il n'offrait plus que l'image de la plus hideuse putréfaction, et il s'en échappa une odeur tellement infecte, que chacun s'enfuit, et qu'on fut obligé de brûler plusieurs livres de poudre pour purifier l'air.
On jeta aussitôt dans la fosse ce qui restait du héros du Parc-aux-Cerfs, de l'amant de madame de Châteauroux, de madame de Pompadour et de madame du Barry, et, tombé sur un lit de chaux vive, on recouvrit de chaux vive ces immondes reliques.
J'étais resté le dernier pour faire brûler les artifices et jeter la chaux quand j'entendis un grand bruit dans l'église; j'y entrai vivement, et j'aperçus un ouvrier qui se débattait au milieu de ses camarades, tandis que les femmes lui montraient le poing et le menaçaient.
Le misérable avait quitté sa triste besogne pour aller voir un spectacle plus triste encore, l'exécution de Marie-Antoinette; puis, enivré des cris qu'il avait poussés et entendu pousser, de la vue du sang qu'il avait vu répandre, il était revenu à Saint-Denis, et, s'approchant de Henri IV dressé contre son pilier, et toujours entouré de curieux, et je dirai presque de dévots:
—De quel droit, lui avait-il dit, restes-tu debout ici, toi, quand on coupe la tête des rois sur la place de la Révolution?
Et, en même temps, saisissant la barbe de la main gauche, il l'avait arrachée, tandis que, de la droite, il donnait un soufflet au cadavre royal.
Le cadavre était tombé à terre en rendant un bruit sec, pareil à celui d'un sac d'ossements qu'on eût laissé tomber.
Aussitôt un grand cri s'était élevé de tous côtés. A tel autre roi que ce, fût, on eût pu risquer un pareil outrage, mais à Henri IV, au roi du peuple, c'était presque un outrage au peuple.
L'ouvrier sacrilège courait donc le plus grand risque lorsque j'accourus à son secours.
Dès qu'il vit qu'il pouvait trouver en moi un appui, il se mit sous ma protection. Mais, tout en le protégeant, je voulus le laisser sous le poids de l'action infâme qu'il avait commise.
—Mes enfants, dis-je aux ouvriers, laissez ce misérable, celui qu'il a insulté est en assez bonne position là-haut pour obtenir de Dieu son châtiment.
Puis, lui ayant repris la barbe qu'il avait arrachée au cadavre, et qu'il tenait toujours de la main gauche, je le chassai de l'église, en lui annonçant qu'il ne faisait plus partie des ouvriers que j'employais. Les huées et les menaces de ses camarades le poursuivirent jusque dans la rue.
Craignant de nouveaux outrages à Henri IV, j'ordonnai qu'il fût porté dans la fosse commune; mais, jusque-là, le cadavre fut accompagné de marques de respect. Au lieu d'être jeté, comme les autres, au charnier royal, il y fut descendu, déposé doucement et couché avec soin à l'un des angles; puis une couche de terre, au lieu d'une couche de chaux, fut pieusement étendue sur lui.
La journée finie, les ouvriers se retirèrent, le gardien seul resta: c'était un brave homme que j'avais placé là, de peur que, la nuit, on ne pénétrât dans l'église, soit pour exécuter de nouvelles mutilations, soit pour opérer de nouveaux vols; ce gardien dormait le jour et veillait de sept heures du soir à sept heures du matin.
Il passait la nuit debout, et se promenait pour s'échauffer, ou assis près d'un feu allumé contre un des piliers les plus proches de la porte.
Tout présentait dans la basilique l'image de la mort, et la dévastation rendait cette image de la mort plus terrible encore. Les caveaux étaient ouverts et les dalles dressées contre les murailles; les statues brisées jonchaient le pavé de l'église; çà et là, des cercueils éventrés avaient restitué les morts, dont ils croyaient n'avoir à rendre compte qu'au jour du jugement dernier. Tout enfin portait l'esprit de l'homme, si cet esprit était élevé, à la méditation; s'il était faible, à la terreur.
Heureusement le gardien n'était pas un esprit, mais une matière organisée. Il regardait tous ces débris du même oeil qu'il eût regardé une forêt en coupe ou un champ fauché, et n'était préoccupé que de compter les heures de la nuit, voix monotone de l'horloge, seule chose qui fût restée vivante dans la basilique désolée.
Au moment où sonna minuit et où vibrait le dernier coup du marteau dans les sombres profondeurs de l'église, il entendit de grands cris venant du côté du cimetière. Ces cris étaient des cris d'appel, de longues plaintes, de douloureuses lamentations.
Après le premier moment de surprise, il s'arma d'une pioche et s'avança vers la porte qui faisait communication entre l'église et le cimetière; mais, cette porte ouverte, reconnaissant parfaitement que ces cris venaient de la fosse des rois, il n'osa aller plus loin, referma la porte, et accourut me réveiller à l'hôtel où je logeais.
Je me refusai d'abord à croire à l'existence de ces clameurs sortant de la fosse royale; mais, comme je logeais juste en face de l'église, le gardien ouvrit ma fenêtre, et, au milieu du silence troublé par le seul bruissement de la brise hivernale, je crus effectivement entendre de longues plaintes qui me semblaient n'être pas seulement la lamentation du vent.
Je me levai et j'accompagnai le gardien jusque dans l'église. Arrivé là, et le porche refermé derrière nous, nous entendîmes plus distinctement les plaintes dont il avait parlé. Il était d'autant plus facile de distinguer d'où venaient ces plaintes, que la porte du cimetière, mal fermée par le gardien, s'était rouverte derrière lui. C'était donc du cimetière effectivement que ces plaintes venaient.
Nous allumâmes deux torches et nous nous acheminâmes vers la porte; mais trois fois, en approchant de cette porte, le courant d'air qui s'était établi du dehors au dedans les éteignit. Je compris que c'était comme ces détroits difficiles à franchir, et qu'une fois étant dans le cimetière, nous n'aurions plus la même lutte à soutenir. Je fis, outre nos torches, allumer une lanterne. Nos torches s'éteignirent; mais la lanterne persista. Nous franchîmes le détroit, et, une fois dans le cimetière, nous rallumâmes nos torches, que respecta le vent.
Cependant, au fur et à mesure que nous approchions, les clameurs s'en étaient allées mourantes, et, au moment où nous arrivâmes au bord de la fosse, elles étaient à peu près éteintes.
Nous secouâmes nos torches au-dessus de la vaste ouverture, et, au milieu des ossements, sur cette couche de chaux et de terre toute trouée par eux, nous vîmes quelque chose d'informe qui se débattait.
Ce quelque chose ressemblait à un homme.
—Qu'avez-vous et que voulez-vous? demandai-je à cette espèce d'ombre.
—Hélas! murmura-t-elle, je suis le misérable ouvrier qui a donné un soufflet à Henri IV.
—Mais comment es-tu là? demandai-je
—Tirez-moi d'abord de là, monsieur Lenoir, car je me meurs, et ensuite vous saurez tout.
Du moment que le gardien des morts s'était convaincu qu'il avait affaire à un vivant, la terreur qui d'abord s'était emparée de lui avait disparu, il avait déjà dressé une échelle couchée dans les herbes du cimetière, tenant cette échelle debout et attendant mes ordres.
Je lui ordonnai de descendre l'échelle dans la fosse, et j'invitai l'ouvrier à monter. Il se traîna, en effet, jusqu'à la base de l'échelle; mais, arrivé là, lorsqu'il fallut se dresser debout et monter les échelons, il s'aperçut qu'il avait une jambe et un bras cassés.
Nous lui jetâmes une corde avec un noeud coulant; il passa cette corde sous ses épaules. Je conservai l'autre extrémité de la corde entre mes mains; le gardien descendit quelques échelons, et, grâce à ce double soutien, nous parvînmes à tirer ce vivant de la compagnie des morts.
A peine fut-il hors de la fosse, qu'il s'évanouit. Nous l'emportâmes près du feu; nous le couchâmes sur un lit de paille, puis j'envoyai le gardien chercher un chirurgien.
Le gardien revint avec un docteur avant que le blessé eût repris connaissance, et ce fut seulement pendant l'opération qu'il ouvrit les yeux.
Le pansement fait, je remerciai le chirurgien, et, comme je voulais savoir par quelle étrange circonstance le profanateur se trouvait dans la tombe royale, je renvoyai à son tour le gardien. Celui-ci ne demandait pas mieux que d'aller se coucher après les émotions d'une pareille nuit, et je restai seul près de l'ouvrier. Je m'assis sur une pierre près de la paille ou il était couché et en face du foyer dont la flamme tremblante éclairait la partie de l'église où nous étions, laissant toutes les profondeurs dans une obscurité d'autant plus épaisse, que la partie où nous nous trouvions était dans une plus grande lumière.
J'interrogeai alors le blessé, voici ce qu'il me raconta.
Son renvoi l'avait peu inquiété. Il avait de l'argent dans sa poche, et jusque-là il avait vu qu'avec de l'argent on ne manquait de rien.
En conséquence, il était allé s'établir au cabaret. Au cabaret, il avait commencé d'entamer une bouteille, mais au troisième verre il avait vu entrer l'hôte.
—Avons-nous bientôt fini? avait demandé celui-ci.
—Et pourquoi cela? avait répondu l'ouvrier.
—Mais parce que j'ai entendu dire que c'était toi qui avais donné un soufflet à Henri IV.
—Eh bien! oui, c'est moi! dit insolemment l'ouvrier. Après?
—Après? je ne veux pas donner à boire à un méchant coquin comme toi, qui appellera la malédiction sur ma maison.
—Ta maison, ta maison est la maison de tout le monde, et, du moment où l'on paye, on est chez soi.
—Oui, mais tu ne payeras pas, toi.
—Et pourquoi cela?
—Parce que je ne veux pas de ton argent, Or, comme tu ne payeras pas, tu ne seras pas chez toi, mais chez moi; et, comme tu seras chez moi, j'aurai le droit de le mettre à la porte.
—Oui, si tu es le plus fort.
—Si je ne suis pas le plus fort, j'appellerai mes garçons.
—Eh bien! appelle un peu, que nous voyions.
Le cabaretier avait appelé; trois garçons, prévenus d'avance, étaient entrés à sa voix, chacun avec un bâton à la main, et force avait été à l'ouvrier, si bonne envie qu'il eût de résister, de se retirer sans mot dire.
Alors il était sorti, avait erré quelque temps par la ville, et, à l'heure du dîner, il était entré chez le gargotier où les ouvriers avaient l'habitude de prendre leurs repas.
Il venait de manger sa soupe quand les ouvriers, qui avaient fini leur journée, entrèrent.
En l'apercevant, ils s'arrêtèrent au seuil, et, appelant l'hôte, lui déclarèrent que, si cet homme continuait à prendre ses repas chez lui, ils déserteraient sa maison depuis le premier jusqu'au dernier.
Le gargotier demanda ce qu'avait fait cet homme, qui était ainsi en proie à la réprobation générale.
On lui dit que c'était l'homme qui avait donné un soufflet à Henri IV.
—Alors, sors d'ici! dit le gargotier en s'avançant vers lui, et puisse ce que tu as mangé te servir de poison!
Il y avait encore moins possibilité de résister chez le gargotier que chez le marchand de vin. L'ouvrier maudit se leva en menaçant ses camarades, qui s'écartèrent devant lui, non pas à cause des menaces qu'il avait proférées, mais à cause de la profanation qu'il avait commise.
Il sortit la rage dans le coeur, erra une partie de la soirée dans les rues de Saint-Denis, jurant et blasphémant. Puis, vers les dix heures, il s'achemina vers son garni.
Contre l'habitude de la maison, les portes étaient fermées.
Il frappa à la porte. Le logeur parut à une fenêtre. Comme il faisait nuit sombre, il ne put reconnaître celui qui frappait.
—Qui êtes-vous? demanda-t-il.
L'ouvrier se nomma.
—Ah! dit le logeur, c'est toi qui as donné un soufflet à Henri IV; attends.
—Quoi! que faut-il que j'attende? dit l'ouvrier avec impatience.
En même temps, un paquet tomba à ses pieds.
—Qu'est-ce que cela? demanda l'ouvrier.
—Tout ce qu'il y a à toi ici.
—Comment! tout ce qu'il y a à moi ici.
—Oui, tu peux aller coucher où tu voudras; je n'ai pas envie que ma maison me tombe sur la tête.
L'ouvrier, furieux, prit un pavé et le jeta dans la porte.
—Attends, dit le logeur, je vais réveiller tes compagnons, et nous allons voir.
L'ouvrier comprit qu'il n'avait rien de bon à attendre. Il se retira, et, ayant trouvé une porte ouverte à cent pas de là, il entra et se coucha sous un hangar.
Sous ce hangar, il y avait de la paille; il se coucha sur cette paille et s'endormit.
A minuit moins un quart, il lui sembla que quelqu'un lui touchait sur l'épaule. Il se réveilla, et vit devant lui une forme blanche ayant l'aspect d'une femme, et qui lui faisait signe de le suivre.
Il crut que c'était une de ces malheureuses qui ont toujours un gîte et du plaisir à offrir à qui peut payer le gîte et le plaisir; et, comme il avait de l'argent, comme il préférait passer la nuit à couvert et couché dans un lit, à la passer dans un hangar et couché sur la paille, il se leva et suivit la femme.
La femme longea un instant les maisons du côté gauche de la Grande-Rue, puis elle traversa la rue, prit une ruelle à droite, faisant toujours signe à l'ouvrier de la suivre.
Celui-ci, habitué à ce manège nocturne, connaissant par expérience les ruelles où se logent ordinairement les femmes du genre de celle qu'il suivait, ne fit aucune difficulté et s'engagea dans la ruelle.
La ruelle aboutissait aux champs; il crut que cette femme habitait une maison isolée, et la suivit encore.
Au bout de cent pas, ils traversèrent une brèche; mais, tout à coup, ayant levé les yeux, il aperçut devant lui la vieille abbaye de Saint Denis, avec son clocher gigantesque et ses fenêtres légèrement teintées par le feu intérieur, près duquel veillait le gardien.
Il chercha des yeux la femme; elle avait disparu.
Il était dans le cimetière.
Il voulut repasser par la brèche. Mais sur cette brèche, sombre, menaçant, le bras tendu vers lai, il lui sembla voir le spectre de Henri IV.
Le spectre fit un pas en avant, et l'ouvrier un pas en arrière.
Au quatrième ou cinquième pas, la terre manqua sous ses pieds, et il tomba à la renverse dans la fosse.
Alors, il lui sembla voir se dresser autour de lui tous ces rois, prédécesseurs et descendants de Henri IV; alors, il lui sembla qu'ils levaient sur lui les uns leurs sceptres, les autres leurs mains de justice, en criant malheur au sacrilège. Alors, il lui sembla qu'au contact de ces mains de justice et de ces sceptres pesants comme du plomb, brûlants comme du feu, il sentait l'un après l'autre ses membres brisés.
C'est en ce moment que minuit sonnait et que la gardien entendait les plaintes.
Je fis ce que je pus pour rassurer ce malheureux; mais sa raison était égarée, et, après un délire de trois jours, il mourut en criant: Grâce!
—Pardon, dit le docteur, mais je ne comprends point parfaitement la conséquence de votre récit. L'accident de votre ouvrier prouve que, la tête préoccupée de ce qui lui était arrivé dans la journée, soit en état de veille, soit en état de somnambulisme, il s'est mis à errer la nuit; qu'en errant, il est entré dans le cimetière, et que, tandis qu'il regardait en l'air, au lieu de regarder à ses pieds, il est tombé dans la fosse où naturellement il s'est, dans sa chute, cassé un bras et une jambe. Or, vous avez parlé d'une prédiction qui s'est réalisée, et je ne vois pas dans tout ceci la plus petite prédiction.
—Attendez, docteur, dit le chevalier, l'histoire que je viens de raconter, et qui, vous avez raison, n'est qu'un fait, mène tout droit à cette prédiction que je vais vous dire, et qui est un mystère.
Cette prédiction, la voici:
Vers le 20 janvier 1794, après la démolition du tombeau de François Ier, on ouvrit le sépulcre de la comtesse de Flandre, fille de Philippe le Long.
Ces deux tombeaux étaient les derniers qui restaient à fouiller; tous les caveaux étaient effondrés, tous les sépulcres étaient vides, tous les ossements étaient au charnier.
Une dernière sépulture était restée inconnue: c'était celle du cardinal de Metz, qui, disait-on, avait été enterré à Saint-Denis.
Tous les caveaux avaient été refermés ou à peu près, caveau des Valois, et caveau des Charles. Il ne restait que le caveau des Bourbons, que l'on devait fermer le lendemain.
Le gardien passait sa dernière nuit dans cette, église où il n'y avait plus rien à garder; permission lui avait donc été donnée de dormir, et il profitait de la permission.
A minuit, il fut réveillé par le bruit de l'orgue et des chants religieux. Il se réveilla, se frotta les yeux et tourna la tête vers le choeur, c'est-à-dire du côté ou venaient les chants.
Alors, il vit avec étonnement les stalles du choeur garnies par les religieux de Saint-Denis; il vit un archevêque officiant à l'autel; il vit la chapelle ardente allumée; et, sous la chapelle ardente allumée, le grand drap d'or mortuaire qui, d'habitude, ne recouvre que le corps des rois.
Au moment où il se réveillait, la messe était finie et le cérémonial de l'enterrement commençait.
Le sceptre, la couronne et la main de justice, posés sur un coussin de velours rouge, étaient remis aux hérauts, qui les présentèrent à trois princes, lesquels les prirent.
Aussitôt s'avancèrent, plutôt glissant que marchant, et sans que le bruit de leurs pas éveillât le moindre écho dans la salle, les gentilshommes de la chambre qui prirent le corps et qui le portèrent dans le caveau des Bourbons, resté seul ouvert, tandis que tous les autres étaient refermés.
Alors, le roi d'armes y descendit, et, lorsqu'il y fut descendu, il cria aux autres hérauts d'avoir à y venir faire leur office.
Le roi d'armes et les hérauts étaient au nombre de cinq.
Du fond du caveau, le roi d'armes appela le premier héraut, qui descendit, portant les éperons; puis le second, qui descendit, portant les gantelets; puis le troisième, qui descendit, portant l'écu; puis le quatrième, qui descendit, portant l'armet timbré; puis le cinquième, qui descendit, portant la cotte d'armes.
Ensuite, il appela le premier valet tranchant, qui apporta la bannière; les capitaines des Suisses, des archers de la garde et des deux cents gentilshommes de la maison; le grand écuyer, qui apporta l'épée royale; le premier chambellan, qui apporta la bannière de France; le grand maître, devant lequel tous les maîtres d'hôtel passèrent, jetant leurs bâtons blancs dans le caveau et saluant les trois princes porteurs de la couronne, du sceptre et de la main de justice, au fur et à mesure qu'ils défilaient; les trois princes, qui apportèrent à leur tour sceptre, main de justice et couronne.
Alors, le roi d'armes cria à voix haute et par trois fois:
«Le roi est mort; vive le roi!—Le roi est mort; vive le roi!—Le roi est mort; vive le roi!»
Un héraut, qui était resté dans le choeur, répéta le triple cri.
Enfin, le grand maître brisa sa baguette en signe que la maison royale était rompue, et que les officiers du roi pouvaient se pourvoir.
Aussitôt les trompettes retentirent et l'orgue s'éveilla.
Puis, tandis que les trompettes sonnaient toujours plus faiblement, tandis que l'orgue gémissait de plus en plus bas, les lumières des cierges pâlirent, les corps des assistants s'effacèrent, et, au dernier gémissement de l'orgue, au dernier son de la trompette, tout disparut.
Le lendemain, le gardien, tout en larmes, raconta l'enterrement royal qu'il avait vu, et auquel, lui, pauvre homme, assistait seul, prédisant que ces tombeaux mutilés seraient remis en place, et que, malgré les décrets de la Convention et l'oeuvre de la guillotine, la France reverrait une nouvelle monarchie et Saint-Denis de nouveaux rois.
Cette prédiction valut la prison et presque l'échafaud au pauvre diable, qui, trente ans plus tard, c'est-à-dire le 20 septembre 1824, derrière la même colonne où il avait eu sa vision, me disait, en me tirant par la basque de mon habit:
—Eh bien! monsieur Lenoir, quand je vous disais que nos pauvres rois reviendraient un jour à Saint-Denis, m'étais-je trompé?
En effet, ce jour-là on enterrait Louis XVIII avec le même cérémonial que le gardien des tombeaux avait vu pratiquer trente ans auparavant.
—Expliquez celle-là, docteur.
X
L'ARTIFAILLE.
oit qu'il fût convaincu, soit, ce qui est plus probable, que la négation lui parût difficile vis-à-vis d'un homme comme le chevalier Lenoir, le docteur se tut.
Le silence du docteur laissait le champ libre aux commentateurs; l'abbé Moulle s'élança dans l'arène.
—Tout ceci me confirme dans mon système, dit-il.—Et quel est votre système? demanda le docteur, enchanté de reprendre la polémique avec de moins rudes jouteurs que M. Ledru et le chevalier Lenoir.—Que nous vivons entre deux mondes invisibles, peuplés, l'un d'esprits infernaux, l'autre d'esprits célestes; qu'à l'heure de notre naissance deux génies, l'un bon, l'autre mauvais, viennent prendre place à nos côtés, nous accompagnent toute notre vie, l'un nous soufflant le bien, l'autre le mal, et qu'à l'heure de notre mort celui qui triomphe s'empare de nous: ainsi, notre corps devient ou la proie d'un démon ou la demeure d'un ange; chez la pauvre Solange, le bon génie avait triomphé, et c'était lui qui vous disait adieu, Ledru, par les lèvres muettes de la jeune martyre, chez le brigand condamné par le juge écossais, c'était le démon qui était resté maître de la place, et c'est lui qui venait successivement au juge sous la forme d'un chat, dans l'habit d'un huissier, avec l'apparence d'un squelette; enfin, dans le dernier cas, c'est l'ange de la monarchie qui a vengé sur le sacrilège la terrible profanation des tombeaux, et qui, comme le Christ se manifestant aux humbles, a montré la restauration future de la royauté à un pauvre gardien de tombeaux, et cela avec autant de pompe que si la cérémonie fantastique avait eu pour témoins tous les futurs dignitaires de la cour de Louis XVIII.—Mais enfin, monsieur l'abbé, dit le docteur, tout système est fondé sur une conviction.—Sans doute.—Mais cette conviction, pour qu'elle soit réelle, il faut qu'elle repose sur un fait.—C'est aussi sur un fait que la mienne repose.—Sur un fait qui vous a été raconté par quelqu'un en qui vous avez toute confiance.—Sur un fait qui m'est arrivé à moi-même.—Ah! l'abbé; voyons le fait.
—Volontiers. Je suis né sur cette partie de l'héritage des anciens rois qu'on appelle aujourd'hui le département de l'Aisne, et qu'on appelait autrefois l'Ile-de-France; mon père et ma mère habitaient un petit village situé au milieu de la forêt de Villers-Cotterets, et qu'on appelle Fleury. Avant ma naissance, mes parents avaient déjà eu cinq enfants, trois garçons et deux filles, qui, tous, étaient morts. Il en résulta que, lorsque ma mère se vit enceinte de moi, elle me voua au blanc jusqu'à l'âge de sept ans, et mon père promit un pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse.
Ces deux voeux ne sont point rares en province, et ils avaient entre eux une relation directe, puisque le blanc est la couleur de la Vierge, et que Notre-Dame-de-Liesse n'est autre que la vierge Marie.
Malheureusement, mon père mourut pendant la grossesse de ma mère; mais ma mère, qui était une femme pieuse, ne résolut pas moins d'accomplir le double voeu dans toute sa rigueur: aussitôt ma naissance, je fus habillé de blanc des pieds à la tête, et, aussitôt qu'elle put marcher, ma mère entreprit à pied, comme il avait été voté, le pèlerinage sacré.
Notre-Dame-de-Liesse, heureusement, n'était située qu'à quinze ou seize lieues du village de Fleury; en trois étapes, ma mère fut rendue à destination.
Là, elle fit ses dévotions, et reçut des mains du curé une médaille d'argent, qu'elle m'attacha au cou.
Grâce à ce double voeu, je fus exempt de tous les accidents de la jeunesse, et, lorsque j'eus atteint l'âge de raison, soit résultat de l'éducation religieuse que j'avais reçue, soit influence de la médaille, je me sentis entraîné vers l'état ecclésiastique; ayant fait mes études au séminaire de Soissons, j'en sortis prêtre en 1780, et fus envoyé vicaire à Étampes.
Le hasard fit que je fus attaché à celle des quatre églises d'Étampes qui est sous l'invocation de Notre-Dame.
Cette église est un des merveilleux monuments que l'époque romane a légués au moyen âge. Fondée par Robert le Fort, elle fut achevée au douzième siècle seulement; elle a encore aujourd'hui des vitraux admirables qui, lors de son édification récente, devaient admirablement s'harmonier avec la peinture et la dorure qui couvraient ses colonnes et en enrichissaient les chapiteaux.
Tout enfant, j'avais fort aimé ces merveilleuses efflorescences de granit que la foi a fait sortir de terre du dixième au seizième siècle, pour couvrir le sol de la France, cette fille aînée de Rome, d'une forêt d'églises, et qui s'arrêta quand la foi mourut dans les coeurs, tuée par le poison de Luther et de Calvin.
J'avais joué, tout enfant, dans les ruines de Saint-Jean de Soissons; j'avais réjoui mes yeux aux fantaisies de toutes ces moulures, qui semblent des fleurs pétrifiées, de sorte que, lorsque je vis Notre-Dame d'Étampes, je fus heureux que le hasard, ou plutôt la providence, m'eût donné, hirondelle, un semblable nid; alcyon, un pareil vaisseau.
Aussi mes moments heureux étaient ceux que je passais dans l'église. Je ne veux pas dire que ce fût un sentiment purement religieux qui m'y retînt; non, c'était un sentiment de bien-être qui peut se comparer à celui de l'oiseau que l'on tire de la machine pneumatique, où l'on a commencé à faire le vide, pour le rendre à l'espace et à la liberté Mon espace à moi, c'était celui qui s'étendait du portail à l'abside; ma liberté, c'était de rêver, pendant deux heures, à genoux sur une tombe ou accoudé à une colonne.—A quoi rêvais-je? ce n'était certainement pas à quelque argutie théologique; non, c'était à cette lutte éternelle du bien et du mal, qui tiraille l'homme depuis le jour du péché; c'était à ces beaux anges aux ailes blanches, à ces hideux démons aux faces rouges, qui, à chaque rayon de soleil, étincelaient sur les vitraux, les uns resplendissants du feu céleste, les autres flamboyants aux flammes de l'enfer. Notre-Dame enfin, c'était ma demeure: là, je vivais, je pensais, je priais. La petite maison presbytérienne qu'on m'avait donnée n'était que mon pied-à-terre, j'y mangeais et j'y couchais, voilà tout.
Encore souvent ne quittais-je ma belle Notre-Dame qu'à minuit ou une heure du matin.
On savait cela. Quand je n'étais pas au presbytère, j'étais à Notre-Dame. On venait m'y chercher, et l'on m'y trouvait.
Des bruits du monde, bien peu parvenaient jusqu'à moi, renfermé comme je l'étais dans ce sanctuaire de religion, et surtout de poésie.
Cependant, parmi ces bruits, il y en avait un qui intéressait tout le monde, petits et grands, clercs et laïques. Les environs d'Étampes étaient désolés par les exploits d'un successeur, ou plutôt d'un rival de Cartouche et de Poulailler, qui, pour l'audace, paraissait devoir suivre les traces de ses prédécesseurs.
Ce bandit, qui s'attaquait à tout, mais particulièrement aux églises, avait nom l'Artifaille.
Une chose qui me fit donner une attention plus particulière aux exploits de ce brigand, c'est que sa femme, qui demeurait dans la ville basse d'Étampes, était une de mes pénitentes les plus assidues. Brave et digne femme, pour qui le crime dans lequel était tombé son mari était un remords, et qui, se croyant responsable devant Dieu, comme épouse, passait sa vie en prières et en confession, espérant, par ses oeuvres saintes, atténuer l'impiété de son mari.
Quant à lui, je viens de vous le dire, c'était un bandit ne craignant ni Dieu ni diable, prétendant que la société était mal faite, et qu'il était envoyé sur la terre pour la corriger; que, grâce à lui, l'équilibre se rétablirait dans les fortunes, et qu'il n'était que le précurseur d'une secte que l'on verrait apparaître un jour, et qui prêcherait ce que, lui, mettait en pratique, c'est-à-dire la communauté des biens.
Vingt fois il avait été pris et conduit en prison; mais, presque toujours, à la deuxième ou troisième nuit; on avait trouvé la prison vide; comme on ne savait de quelle façon se rendre compte de ces évasions, on disait qu'il avait trouvé l'herbe qui coupe le fer.
Il y avait donc un certain merveilleux qui s'attachait à cet homme.
Quant à moi, je n'y songeais, je l'avoue, que quand sa pauvre femme venait se confesser à moi, m'avouant ses terreurs et me demandant mes conseils.
Alors, vous le comprenez, je lui conseillais d'employer toute son influence sur son mari pour le ramener dans la bonne voie. Mais l'influence de la pauvre femme était bien faible. Il lui restait donc cet éternel recours en grâce que la prière ouvre devant le Seigneur.
Les fêtes de Pâques de l'année 1783 approchaient. C'était dans la nuit du jeudi au vendredi saint. J'avais, dans la journée du jeudi, entendu grand nombre de confessions, et, vers huit heures du soir, je m'étais trouvé tellement fatigué, que je m'étais endormi dans le confessionnal.
Le sacristain m'avait vu endormi; mais, connaissant mes habitudes, et sachant que j'avais sur moi une clef de la petite porte de l'église, il n'avait pas même songé à m'éveiller; ce qui m'arrivait ce soir-là m'était arrivé cent fois.
Je dormais donc, lorsqu'au milieu de mon sommeil je sentis résonner comme un double bruit. L'un était la vibration du marteau de bronze sonnant minuit; l'autre était le froissement d'un pas sur la dalle.
J'ouvris les yeux, et je m'apprêtais à sortir du confessionnal quand, dans le rayon de lumière jeté par la lune à travers les vitraux d'une des fenêtres, il me sembla voir passer un homme.
Comme cet homme marchait avec précaution, regardant autour de lui à chaque pas qu'il faisait, je compris que ce n'était ni un des assistants, ni le bedeau, ni le chantre, ni aucun des habitués de l'église, mais quelque intrus se trouvant là en mauvaise intention.
Le visiteur nocturne s'achemina vers le choeur. Arrivé là, il s'arrêta, et, au bout d'un instant, j'entendis le coup sec du fer sur une pierre à feu; je vis pétiller une étincelle, un morceau d'amadou s'enflamma, et une allumette alla fixer sa lumière errante à l'extrémité d'un cierge posé sur l'autel.
A la lueur de ce cierge, je pus voir alors un homme de taille médiocre, portant à la ceinture deux pistolets et un poignard, à la figure railleuse plutôt que terrible, et qui, jetant un regard investigateur dans toute l'étendue de la circonférence éclairée par le cierge, parut complètement rassuré par cet examen.
En conséquence, il tira de sa poche, non pas un trousseau de clefs, mais un trousseau de ces instruments destinés à les remplacer, et que l'on appelle rossignol, du nom sans doute de ce fameux Rossignol, qui se vantait d'avoir la clef de tous les chiffres, À l'aide d'un de ces instruments, il ouvrit le tabernacle, en tirant d'abord le saint-ciboire, magnifique coupe de vieil argent, ciselée sous Henri II, puis un ostensoir massif, qui avait été donné à la ville par la reine Marie-Antoinette, puis enfin deux burettes de vermeil.
Comme c'était tout ce que renfermait le tabernacle, il le referma avec soin, et se mit à genoux pour ouvrir le dessous de l'autel, qui faisait châsse.
Le dessous de l'autel renfermait une Notre-Dame en cire couronnée d'une couronne d'or et de diamants et couverte d'une robe toute brodée de pierreries.
Au bout de cinq minutes, la châsse, dont, au reste, le voleur eût pu briser les parois de glace, était ouverte, comme le tabernacle, à l'aide d'une fausse clef, et il s'apprêtait à joindre la robe et la couronne à l'ostensoir, aux burettes et au saint-ciboire, lorsque, ne voulant pas qu'un pareil vol s'accomplît, je sortis du confessionnal, et m'avançai vers l'autel.
Le bruit que je produisis en ouvrant la porte fit retourner le voleur. Il se pencha de mon côté, et essaya de plonger son regard dans les lointaines obscurités de l'église; mais le confessionnal était hors de la portée de la lumière, de sorte qu'il ne me vit réellement que lorsque j'entrai dans le cercle éclairé par la flamme tremblotante du cierge.
En apercevant un homme, le voleur s'appuya contre l'autel, tira un pistolet de sa ceinture et le dirigea vers moi.
Mais, à ma longue robe noire, il put bientôt voir que je n'étais qu'un simple prêtre inoffensif, et n'ayant pour toute sauvegarde que la foi, pour toute arme que la parole.
Malgré la menace du pistolet dirigé contre moi, j'avançai jusqu'aux marches de l'autel. Je sentais que, s'il tirait sur moi, ou le pistolet raterait, ou la balle dévierait; j'avais la main à ma médaille, et je me sentais tout entier couvert du saint amour de Notre-Dame.
Cette tranquillité du pauvre vicaire parut émouvoir le bandit.
—Que voulez-vous? me dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre assurée.—Vous êtes l'Artifaille? lui dis-je.—Parbleu, répondit-il, qui donc oserait, si ce n'était moi, pénétrer seul dans une église, comme je le fais?—Pauvre pécheur endurci qui tires orgueil de ton crime, lui dis-je, ne comprends-tu pas qu'à ce jeu que tu joues tu perds non seulement ton corps, mais encore ton âme?—Bah! dit-il, quant à mon corps, je l'ai sauvé déjà tant de fois, que j'ai bonne espérance de le sauver encore, et, quant à mon âme...—Eh bien! quant à ton âme!—Cela regarde ma femme: elle est sainte pour deux, et elle sauvera mon âme en même temps que la sienne.—Vous avez raison, votre femme est une sainte femme, mon ami, et elle mourrait certainement de douleur si elle apprenait que vous eussiez accompli le crime que vous étiez en train d'exécuter.—Oh! oh! vous croyez qu'elle mourra de douleur, ma pauvre femme?—J'en suis sûr.—Tiens! je vais donc être veuf, continua le brigand en éclatant de rire et étendant les mains vers les vases sacrés.
Mais je montai les trois marches de l'autel et lui arrêtai le bras.
—Non, lui dis-je, car vous ne commettrez pas ce sacrilège.—Et qui m'en empêchera?—Moi.—Par la force?—Non, par la persuasion. Dieu n'a pas envoyé ses ministres sur la terre pour qu'ils usassent de la force, qui est une chose humaine, mais de la persuasion, qui est une vertu céleste. Mon ami, ce n'est pas pour l'église, qui peut se procurer d'autres vases, mais pour vous, qui ne pourrez pas racheter votre péché; mon ami, vous ne commettrez pas ce sacrilège.—Ah çà! mais vous croyez donc que c'est le premier, mon brave homme?—Non, je sais que c'est le dixième, le vingtième, le trentième peut-être, mais qu'importe? Jusqu'ici vos yeux étaient fermés, vos yeux s'ouvriront ce soir, voilà tout. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y avait un homme nommé Saul qui gardait les manteaux de ceux qui lapidaient saint Etienne? Eh bien! cet homme, il avait les yeux couverts d'écailles, comme il le dit lui-même; un jour les écailles tombèrent de ses yeux; il vit, et ce fut saint Paul.—Dites-moi donc, monsieur l'abbé, saint Paul n'a-t-il pas été pendu?—Oui.—Eh bien! a quoi cela lui a-t-il servi de voir?—Cela lui a servi à être convaincu que, parfois, le salut est dans le supplice. Aujourd'hui, saint Paul a laissé un nom vénéré sur la terre, et jouit de la béatitude éternelle dans le ciel.—A quel âge est-il arrivé à saint Paul de voir?—À trente-cinq ans.—J'ai passé l'âge, j'en ai quarante.—Il est toujours temps de se repentir. Sur la croix, Jésus disait au mauvais larron:—Un mot de prière, et je te sauve.—Ah ça! tu tiens donc à ton argenterie? dit le bandit en me regardant.—Non. Je tiens à ton âme, que je veux sauver.—A mon âme! Tu me feras accroire cela; tu t'en moques pas mal!—Veux-tu que je te prouve que c'est à ton âme que je tiens? lui dis-je. —Oui, donne-moi cette preuve, tu me feras plaisir. —A combien estimes-tu le vol que tu vas commettre cette nuit?—Eh! eh! fit le brigand en regardant les burettes, le calice, l'ostensoir et la robe de la Vierge avec complaisance, à mille écus.—A mille écus?—Je sais bien que cela vaut le double; mais il faudra perdre au moins les deux tiers dessus; ces diables de juifs sont si voleurs!—Viens chez moi.—Chez toi?—Oui, chez moi, au presbytère. J'ai une somme de mille francs, je te la donnerai acompte.—Et les deux autres mille?—Les deux autres mille? eh bien! je te promets, foi de prêtre, que j'irai dans mon pays; ma mère a quelque bien, je vendrai trois ou quatre arpents de terre pour faire les deux autres mille francs, et je le les donnerai.—Oui, pour que tu me donnes un rendez-vous et que tu me fasses tomber dans quelque piège? —Tu ne crois pas ce que tu dis là, fis-je en étendant la main vers lui.—Eh bien! c'est vrai, je n'y crois pas, dit-il d'un air sombre. Mais ta mère, elle est donc riche?—Ma mère est pauvre.—Elle sera ruinée, alors?—Quand je lui aurai dit qu'au prix de sa ruine j'ai sauvé une âme, elle me bénira. D'ailleurs, si elle n'a plus rien, elle viendra demeurer avec moi, et j'aurai toujours pour deux. —J'accepte, dit-il; allons chez toi.—Soit, mais attends.—Quoi?—Renferme dans le tabernacle les objets que tu y as pris, referme-le à clef, cela te portera bonheur.
Le sourcil du bandit se fronça comme celui d'un homme que la foi envahit malgré lui: il replaça les vases sacrés dans le tabernacle et le referma.—Viens, dit-il.—Fais d'abord le signe de la croix, lui dis-je.
Il essaya de jeter un rire moqueur, mais le rire commencé s'interrompit de lui-même.
Puis il fit le signe de la croix.
—Maintenant, suis-moi, lui dis-je.
Nous sortîmes par la petite porte; en moins de cinq minutes, nous fûmes chez moi.
Pendant le chemin, si court qu'il fût, le bandit avait paru fort inquiet, regardant autour de lui et craignant que je ne voulusse le faire tomber dans quelque embuscade.
Arrivé chez moi, il se tint près de la porte.
—Eh bien! ces mille francs? demanda-t-il.—Attends, répondis-je.
J'allumai une bougie à mon feu mourant; j'ouvris une armoire, j'en tirai un sac.
—Les voilà; lui dis-je.
Et je lui donnai le sac.
—Maintenant les deux autres mille, quand les aurai-je?—Je te demande six semaines.—C'est bien, je te donne six semaines.—A qui les remettrai-je?
Le bandit réfléchit un instant.
—A ma femme, dit-il.—C'est bien!—Mais elle ne saura pas d'où ils viennent ni comment je les ai gagnés?—Elle ne le saura pas, ni elle ni personne. Et jamais, à ton tour, tu ne tenteras rien ni contre Notre-Dame d'Étampes ni contre toute autre église sous l'invocation de la Vierge?—Jamais!—Sur ta parole?—Foi de l'Artifaille.—Va, mon frère, et ne pèche plus.
Je le saluai en lui faisant signe de la main qu'il était libre de se retirer.
Il parut hésiter un moment; puis, ouvrant la porte avec précaution, il disparut.
Je me mis à genoux... et je priai pour cet homme.
Je n'avais pas fini ma prière que j'entendis frapper à la porte.
—Entrez, dis-je sans me retourner.
Quelqu'un effectivement, me voyant en prière, s'arrêta en entrant et se tint debout derrière moi.
—Lorsque j'eus achevé mon oraison, je me retournai, et je vis l'Artifaille immobile et droit près de la porte, ayant son sac sous son bras.
—Tiens, me dit-il, je te rapporte tes mille francs.—Mes mille francs?—Oui, et je te tiens quitte des deux mille autres.—Et cependant la promesse que tu m'as faite subsiste?—Parbleu!—Tu te repens donc?—Je ne sais pas si je me repens, oui ou non, mais je ne veux pas de ton argent, voilà tout.
Et il posa le sac sur le rebord du buffet.
Puis, le sac déposé, il s'arrêta comme pour demander quelque chose; mais cette demande, on le sentait, avait peine à sortir de ses lèvres.
—Que désirez-vous? lui demandai-je. Parlez, mon ami. Ce que vous venez de faire est bien; n'ayez pas honte de faire mieux.—Tu as une grande dévotion à Notre-Dame? me demanda-t-il.—Une grande.—Et tu crois que, par son intercession, un homme, si coupable qu'il soit, peut être sauvé à l'heure de la mort? Eh bien! en échange de tes trois mille francs, dont je te tiens quitte, donne-moi quelque relique, quelque chapelet, quelque reliquaire que je puisse baiser à l'heure de ma mort.
Je détachai la médaille et la chaîne d'or que ma mère m'avait passées au cou le jour de ma naissance, qui ne m'avaient jamais quitté depuis, et je les donnai au brigand.
Le brigand posa ses lèvres sur la médaille et s'enfuit.
Un an s'écoula sans que j'entendisse parler de l'Artifaille; sans doute il avait quitté Étampes pour aller exercer ailleurs.
Sur ces entrefaites, je reçus une lettre de mon confrère, le vicaire de Fleury. Ma bonne mère était bien malade et m'appelait près d'elle. J'obtins un congé et je partis.
Six semaines ou deux mois de bons soins et de prières rendirent la santé à ma mère. Nous nous quittâmes, moi joyeux, elle bien portante, et je revins à Étampes.
J'arrivai un vendredi soir, toute la ville était en émoi. Le fameux voleur l'Artifaille s'était fait prendre du côté d'Orléans, avait été jugé au présidial de cette ville, qui, après condamnation, l'avait envoyé à Étampes pour être pendu, le canton Étampes ayant été principalement le théâtre de ses méfaits.
L'exécution avait eu lieu le matin même.
Voilà ce que j'appris dans la rue; mais, en entrant au presbytère, j'appris autre chose encore: c'est qu'une femme de la ville basse était venue depuis la veille au matin, c'est-à-dire depuis le moment où l'Artifaille était arrivé à Étampes pour y subir son supplice, était venue s'informer plus de dix fois si j'étais de retour.
Cette insistance n'était pas étonnante. J'avais écrit pour annoncer ma prochaine arrivée, et j'étais attendu d'un moment à l'autre.
Je ne connaissais dans la ville basse que la pauvre femme qui allait devenir veuve. Je résolus d'aller chez elle avant d'avoir même secoué la poussière de mes pieds.
Du presbytère à la ville basse, il n'y avait qu'un pas. Dix heures du soir sonnaient, il est vrai; mais je pensais que, puisque le désir de me voir était si ardent, la pauvre femme ne serait pas dérangée par ma visite.
Je descendis donc au faubourg et me fis indiquer sa maison. Comme tout le monde la connaissait pour une sainte, nul ne lui faisait un crime du crime de son mari, nul ne lui faisait une honte de sa honte.
J'arrivai à la porte. Le volet était ouvert, et, par le carreau de vitre, je pus voir la pauvre femme, au pied du lit, agenouillée et priant.
Au mouvement de ses épaules, on pouvait deviner qu'elle sanglotait en priant.
Je frappai à la porte.
Elle se leva, et vint vivement ouvrir.
—Ah! monsieur l'abbé! s'écria-t-elle, je vous devinais. Quand on a frappé, j'ai compris que c'était vous. Hélas! hélas! vous arrivez trop tard: mon mari est mort sans confession.—Est-il donc mort dans de mauvais sentiments?—Non; bien au contraire, je suis sûre qu'il était chrétien au fond du coeur; mais il avait déclaré qu'il ne voulait pas d'autre prêtre que vous, qu'il ne se confesserait qu'à vous, et que, s'il ne se confessait pas à vous, il ne se confesserait à personne qu'à Notre-Dame.—Il vous a dit cela?—Oui, et, tout en le disant, il baisait une médaille de la Vierge pendue à son cou avec une chaîne d'or, recommandant par-dessus toute chose qu'on ne lui ôtât point cette médaille, et affirmant que, si on parvenait à l'ensevelir avec cette médaille, le mauvais esprit n'aurait aucune prise sur son corps.—Est-ce tout ce qu'il a dit?—Non. En me quittant pour marcher à l'échafaud, il m'a dit encore que vous arriveriez ce soir, que vous viendriez me voir sitôt votre arrivée; voilà pourquoi je vous attendais.—Il vous a dit cela? fis-je avec étonnement,—Oui; et puis encore il m'a chargée d'une dernière prière.—Pour moi?—Pour vous. Il a dit qu'à quelque heure que vous veniez, je vous priasse... Mon Dieu! je n'oserai jamais vous dire une pareille chose.—Dites, ma bonne femme, dites.—Eh bien! que je vous priasse d'aller à la Justice2, et là, sous son corps, de dire, au profit de son âme, cinq pater et cinq ave. Il a dit que vous ne me refuseriez pas, monsieur l'abbé.—Et il a eu raison, car je vais y aller.—Oh! que vous êtes bon!
Footnote 2: (return) On appelait ainsi l'endroit où l'on pendait les voleurs et les assassins.
Elle me prit les mains, et voulut me les baiser.
Je me dégageai.
—Allons, ma bonne femme, lui dis-je, du courage.—Dieu m'en donne, monsieur l'abbé, je ne m'en plains pas.—Il n'a rien demandé autre chose? —Non.—C'est bien! S'il ne lui faut que ce désir accompli pour le repos de son âme, son âme sera en repos.
Je sortis.
Il était dix heures et demie à peu près. C'était dans les derniers jours d'avril, la bise était encore fraîche. Cependant le ciel était beau, beau pour un peintre surtout, car la lune roulait dans une mer de vagues sombres qui donnaient un grand caractère à l'horizon.
Je tournai autour des vieilles murailles de la ville, et j'arrivai à la porte de Paris. Passé onze heures du soir, c'était la seule porte d'Étampes qui restât ouverte.
Le but de mon excursion était sur une esplanade, qui, aujourd'hui comme alors, domine toute la ville. Seulement, aujourd'hui, il ne reste d'autres traces de la potence, qui alors était dressée sur cette esplanade, que trois fragments de la maçonnerie qui assurait les trois poteaux, reliés entre eux par deux poutres, et qui formaient le gibet.
Pour arriver à cette esplanade, située à gauche de la route, quand on vient d'Étampes à Paris, et à droite quand on vient de Paris à Étampes, pour arriver à cette esplanade, il fallait passer au pied de la tour de Guinette, ouvrage avancé, qui semble une sentinelle posée isolément dans la plaine pour garder la ville.
Cette tour, que vous devez connaître, chevalier Lenoir, et que Louis XI a essayé de faire sauter autrefois sans y réussir, est éventrée par l'explosion et semble regarder le gibet, dont elle ne voit que l'extrémité, avec l'orbite noire d'un grand oeil sans prunelle.
Le jour, c'est la demeure des corbeaux; la nuit, c'est le palais des chouettes et des chats-huants.
Je pris, au milieu de leurs cris et de leurs houhoulements, le chemin de l'esplanade, chemin étroit, difficile, raboteux, creusé dans le roc, percé à travers les broussailles.
Je ne puis pas dire que j'eusse peur. L'homme qui croit en Dieu, qui se confie à lui, ne doit avoir peur de rien, mais j'étais ému.
On n'entendait au monde que le tic-tac monotone du moulin de la basse ville, le cri des hiboux et des chouettes, et le sifflement du vent dans les broussailles.
La lune entrait dans un nuage noir, dont elle brodait les extrémités d'une frange blanchâtre.
Mon coeur battait. Il me semblait que j'allais voir, non pas ce que j'étais venu pour voir, mais quelque chose d'inattendu. Je montais toujours.
Arrivé à un certain point de la montée, je commençai à distinguer l'extrémité supérieure du gibet, composé de ses trois piliers et de cette double traverse de chêne dont j'ai déjà parlé.
C'est à ces traverses de chêne que pendent les croix de fer auxquelles on attache les suppliciés.
J'apercevais, comme une ombre mobile, le corps du malheureux l'Artifaille, que le vent balançait dans l'espace.
Tout à coup je m'arrêtai; je découvrais maintenant le gibet de son extrémité supérieure à sa base. J'apercevais une masse sans forme qui semblait un animal à quatre pattes et qui se mouvait.
Je m'arrêtai et me couchai derrière un rocher. Cet animal était plus gros qu'un chien et plus massif qu'un loup.
Tout à coup, il se leva sur les pattes de derrière, et je reconnus que cet animal n'était autre que celui que Platon appelait un animal à deux pieds et sans plumes, c'est-à-dire un homme.
Que pouvait venir faire, à celle heure, un homme sous un gibet, à moins qu'il n'y vînt avec un coeur religieux pour prier, ou avec un coeur irréligieux pour y faire quelque sacrilège?
Dans tous les cas, je résolus de me tenir coi et d'attendre.
En ce moment, la lune sortit du nuage qui l'avait cachée un instant, et donna en plein sur le gibet.
Alors, je pus voir distinctement l'homme, et même tous les mouvements qu'il faisait.
Cet homme ramassa une échelle couchée à terre, puis la dressa contre un des poteaux, le plus rapproché du cadavre du pendu.
Puis il monta à l'échelle.
Puis il forma avec le pendu un groupe étrange, où le vivant et le mort semblèrent se confondre dans un embrassement.
Tout à coup un cri terrible retentit. Je vis s'agiter les deux corps; j'entendis crier à l'aide d'une voix étranglée qui cessa bientôt d'être distincte; puis, un des deux corps se détacha du gibet, tandis que l'autre restait pendu à la corde et agitait ses bras et ses jambes.
Il m'était impossible de deviner ce qui se passait sous la machine infâme; mais enfin, oeuvre de l'homme ou du démon, il venait de s'y passer quelque chose d'extraordinaire, quelque chose qui appelait à l'aide, qui réclamait du secours.
Je m'élançai.
À ma vue, le pendu parut redoubler d'agitation, tandis que, dessous lui, était immobile et gisant le corps qui s'était détaché du gibet.
Je courus d'abord au vivant. Je montai vivement les degrés de l'échelle, et, avec mon couteau, je coupai la corde; le pendu tomba à terre, je sautai à bas de l'échelle.
Le pendu se roulait dans d'horribles convulsions, l'autre cadavre se tenait toujours immobile.
Je compris que le noeud coulant continuait de serrer le cou du pauvre diable. Je me couchai sur lui pour le fixer, et à grand'peine je desserrai le noeud coulant qui l'étranglait.
Pendant cette opération, qui me forçait à regarder cet homme face à face, je reconnus avec étonnement que cet homme était le bourreau.
Il avait les yeux hors de leur orbite, la face bleuâtre, la mâchoire presque tordue, et un souffle, qui ressemblait plus à un râle qu'à une respiration, s'échappait de sa poitrine.
Cependant l'air rentrait peu à peu dans ses poumons, et, avec l'air, la vie.
Je l'avais adossé à une grosse pierre; au bout d'un instant, il parut reprendre ses sens, toussa, tourna le cou en toussant, et finit par me regarder en face.
Son étonnement ne fut pas moins grand que l'avait été le mien.—Oh! oh! monsieur l'abbé, dit-il, c'est vous?—Oui, c'est moi—Et que venez-vous faire ici? me demanda-t-il.—Mais vous-même?
Il parut rappeler ses esprits. Il regarda encore une fois autour de lui; mais, cette fois, ses yeux s'arrêtèrent sur le cadavre.
—Ah! dit-il en essayant de se lever, allons-nous-en, monsieur l'abbé, au nom du ciel, allons-nous-en!—Allez-vous-en si vous voulez, mon ami; mais moi, j'ai un devoir à accomplir.—Ici?—Ici.—Quel est-il donc?—Ce malheureux, qui a été pendu par vous aujourd'hui, a désiré que je vinsse dire au pied du gibet cinq pater et cinq ave pour le salut de son âme.—Pour le salut de son âme? oh! monsieur l'abbé, vous aurez de la besogne si vous sauvez celle-là, c'est Satan en personne.—Comment! c'est Satan en personne?—Sans doute, ne venez-vous pas de voir ce qu'il m'a fait?—Comment, ce qu'il vous a fait, et que vous a-t-il donc fait?—Il m'a pendu, pardieu!—Il vous a pendu? mais il me semblait, au contraire, que c'était vous qui lui aviez rendu ce triste service? —Oui, ma foi! et je croyais l'avoir bel et bien pendu même. Il paraît que je m'étais trompé! Mais comment donc n'a-t-il pas profité du moment où j'étais branché à mon tour pour se sauver?
J'allai au cadavre, je le soulevai; il était roide et froid.
—Mais parce qu'il est mort, dis je.—Mort! répéta le bourreau. Mort! ah! diable! c'est bien pis; alors sauvons-nous, monsieur l'abbé, sauvons-nous.
Et il se leva.
—Non, par ma foi! dit-il, j'aime encore mieux rester, il n'aurait qu'à se relever et à courir après moi. Vous, au moins, qui êtes un saint homme, vous me défendrez.—Mon ami, dis-je à l'exécuteur en le regardant fixement, il y a quelque chose ià-dessous. Vous me demandiez tout à l'heure ce que je venais faire ici à cette heure. A mon tour, je vous demanderai: Que veniez-vous faire ici, vous?—Ah! ma foi, monsieur l'abbé, il faudra toujours bien que je vous le dise, en confession ou autrement Eh bien! je vais vous le dire autrement. Mais attendez donc...
Il fit un mouvement en arrière.
—Quoi donc?—Il ne bouge pas là-bas?—Non, soyez tranquille, le malheureux est bien mort.—Oh! bien mort... bien mort... n'importe! Je vais toujours vous dire pourquoi je suis venu, et, si je mens, il me démentira, voilà tout.—Dites.
—Il faut vous dire que ce mécréant-là n'a pas voulu entendre parler de confession. Il disait seulement de temps en temps: «L'abbé Moulle est-il arrivé?» On lui répondait: «Non, pas encore.» Il poussait un soupir; on lui offrait un prêtre, il répondait: «Non! l'abbé Moulle... et pas d'autre.»
—Oui, je sais cela.
—Au pied de la tour de Guinette, il s'arrêta: Regardez donc, me dit-il, si vous ne voyez pas venir l'abbé Moulle.—Non, lui dis-je. Et nous nous remîmes en chemin. Au pied de l'échelle, il s'arrêta encore.—L'abbé Moulle ne vient pas? demanda-t-il.—Eh non! que l'on vous dit. Il n'y a rien d'impatientant comme un homme qui vous répète toujours la même chose.—Allons! dit-il.—Je lui passai la corde au cou. Je lui mis les pieds contre l'échelle, et lui dis: Monte. Il monta sans trop se faire prier; mais, quand il fut arrivé aux deux tiers de l'échelle:—Attendez, me dit-il, que je m'assure que l'abbé Moulle ne vient pas.—Ah! regardez, lui dis-je, ça n'est pas défendu. Alors il regarda une dernière fois dans la foule; mais, ne vous voyant pas, il poussa un soupir. Je crus qu'il était résolu et qu'il n'y avait plus qu'à le pousser; mais il vit mon mouvement.—Attends, dit-il.—Quoi encore?—Je voudrais baiser une médaille de Notre-Dame, qui est à mon cou.—Ah! pour cela, lui dis-je, c'est trop juste; baise. Et je lui mis la médaille contre les lèvres.—Qu'y a-t-il donc encore? demandai-je.—Je veux être enterré avec cette médaille.—Hum! hum! fis-je, il me semble que toute la défroque du pendu appartient au bourreau. —Cela ne me regarde pas, je veux être enterré avec ma médaille.—Je veux! je veux! comme vous y allez!—Je veux, quoi! La patience m'échappa; il était tout prêt, il avait la corde au cou, l'autre bout de la corde était au crochet.—Va-t'en au diable! lui dis je. Et je le lançai dans l'espace. —Notre-Dame, ayez pi...—Ma foi, c'est tout ce qu'il put dire; la corde étrangla à la fois l'homme et la phrase. Au même instant, vous savez comme cela se pratique, j'empoignai la corde, je sautai sur ses épaules, et han! han! tout fut dit. Il n'eut pas à se plaindre de moi, et je vous réponds qu'il n'a pas souffert.
—Mais tout cela ne dit pas pourquoi tu es venu ce soir.—Oh! c'est que voilà ce qui est le plus difficile à raconter.—Eh bien! je vais te le dire, moi: tu es venu pour lui prendre sa médaille.—Eh bien! oui, le diable m'a tenté. Je me suis dit: Bon! bon! tu veux; c'est bien aisé à dire, cela; mais, quand la nuit sera venue, sois tranquille, nous verrons. Alors, quand la nuit a été venue, je suis parti de la maison. J'avais laissé mon échelle aux alentours; je savais où la retrouver. J'ai été faire une promenade; je suis revenu par le plus long, et puis, quand j'ai vu qu'il n'y avait plus personne dans la plaine, quand je n'ai plus entendu aucun bruit, je me suis approché du gibet, j'ai dressé mon échelle, je suis monté, j'ai tiré le pendu à moi, je lui ai décroché sa chaîne, et...—Et quoi?—Ma foi! croyez moi si vous voulez: au moment où la médaille a quitté son cou, le pendu m'a pris, a retiré sa tête du noeud coulant, a passé ma tête à la place de la sienne, et, ma foi! il m'a poussé à mon tour, comme je l'avais poussé, moi. Voilà la chose.—Impossible! vous vous trompez.—M'avez vous trouvé pendu, oui ou non?—Oui.—Eh bien! je vous promets que je ne me suis pas pendu moi-même. Voilà tout ce que je puis vous dire.
Je réfléchis un instant.
—Et la médaille, lui demandai-je, où est-elle? —Ma foi, cherchez à terre, elle ne doit pas être loin. Quand je me suis senti pendu, je l'ai lâchée.
Je me levai et jetai les yeux à terre. Un rayon de la lune donnait dessus comme pour guider mes recherches. Je la ramassai. J'allai au cadavre du pauvre l'Artifaille, et je lui rattachai la médaille au cou.
Au moment où elle toucha sa poitrine, quelque chose comme un frémissement courut par tout son corps, et un cri aigu et presque douloureux sortit de sa poitrine.
Le bourreau fit un bond en arrière.
Mon esprit venait d'être illuminé par ce cri. Je me rappelai ce que les saintes Écritures disaient des exorcismes et du cri que poussent les démons en sortant du corps des possédés.
Le bourreau tremblait comme la feuille.
—Venez ici, mon ami, lui dis-je, et ne craignez rien.
Il s'approcha en hésitant.
—Que me voulez-vous? dit-il.—Voici un cadavre qu'il faut remettre à sa place.—Jamais. Bon! pour qu'il me pende encore.—Il n'y a pas de danger, mon ami, je vous réponds de tout.—Mais, monsieur l'abbé! monsieur l'abbé!—Venez, vous dis-je.
Il fit encore un pas.
—Hum! murmura-t-il, je ne m'y fie pas.—Et vous avez tort, mon ami. Tant que le corps aura sa médaille, vous n'aurez rien à craindre.—Pourquoi cela?—Parce que le démon n'aura aucune prise sur lui. Cette médaille le protégeait, vous la lui avez ôtée; à l'instant même le mauvais génie qui l'avait poussé au mal, et qui avait été écarté par son bon ange, est rentré dans le cadavre, et vous avez vu quelle a été l'oeuvre de ce mauvais génie.—Alors ce cri que nous venons d'entendre.—C'est celui qu'il a poussé quand il a senti que sa proie lui échappait.—Tiens, dit le bourreau, en effet, cela pourrait bien être.—Cela est.—Alors, je vais le remettre à son crochet.—Remettez-le; il faut que la justice ait son cours; il faut que la condamnation s'accomplisse.
Le pauvre diable hésitait encore.
—Ne craignez rien, lui dis-je, je réponds de tout.—N'importe, reprit le bourreau, ne me perdez pas de vue, et, au moindre cri, venez à mon secours.—Soyez tranquille, vous n'aurez pas besoin de moi.