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Les misérables Tome II: Cosette cover

Les misérables Tome II: Cosette

Chapter 143: Chapitre III
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About This Book

The narrative begins with an extended account of a famous battlefield and then shifts to a convict who changes identity and fulfills a dying woman's request by rescuing her child from abusive innkeepers. After taking the girl into his care, he confronts dangers, evasion, and the watchfulness of a relentless inspector. They find temporary refuge in a cramped lodging and later in a secluded convent, where daily routine and moral reflection intermingle with descriptions of Parisian streets and institutions. Interwoven chapters offer historical digressions, moral meditation, and the slow formation of a paternal bond.

Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de la lumière. Jean Valjean s'était mis à la regarder. Il n'écoutait plus Fauchelevent.

N'être pas écouté, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux jardinier continuait paisiblement son rabâchage:

—On fait la fosse au cimetière Vaugirard. On prétend qu'on va le supprimer, ce cimetière Vaugirard. C'est un ancien cimetière qui est en dehors des règlements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai là un ami, le père Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilège, c'est d'être portées à ce cimetière-là à la tombée de la nuit. Il y a un arrêté de la préfecture exprès pour elles. Mais que d'événements depuis hier! la mère Crucifixion est morte, et le père Madeleine....

—Est enterré, dit Jean Valjean souriant tristement.

Fauchelevent fit ricocher le mot.

—Dame! si vous étiez ici tout à fait, ce serait un véritable enterrement.

Une quatrième sonnerie éclata. Fauchelevent détacha vivement du clou la genouillère à grelot et la reboucla à son genou.

—Cette fois, c'est moi. La mère prieure me demande. Bon, je me pique à l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a là le vin, le pain et le fromage.

Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!

Jean Valjean le vit se hâter à travers le jardin, aussi vite que sa jambe torse le lui permettait, tout en regardant de côté ses melonnières.

Moins de dix minutes après, le père Fauchelevent, dont le grelot mettait sur son passage les religieuses en déroute, frappait un petit coup à une porte, et une voix douce répondait: À jamais. À jamais, c'est-à-dire: Entrez.

Cette porte était celle du parloir réservé au jardinier pour les besoins du service. Ce parloir était contigu à la salle du chapitre. La prieure, assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.


Chapitre II

Fauchelevent en présence de la difficulté

Avoir l'air agité et grave, cela est particulier, dans les occasions critiques, à de certains caractères et à de certaines professions, notamment aux prêtres et aux religieux. Au moment où Fauchelevent entra, cette double forme de la préoccupation était empreinte sur la physionomie de la prieure, qui était cette charmante et savante Mlle de Blemeur, mère Innocente, ordinairement gaie.

Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule. La prieure, qui égrenait son rosaire, leva les yeux et dit:

—Ah! c'est vous, père Fauvent.

Cette abréviation avait été adoptée dans le couvent.

Fauchelevent recommença son salut.

—Père Fauvent, je vous ai fait appeler.

—Me voici, révérende mère.

—J'ai à vous parler.

—Et moi, de mon côté, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait peur intérieurement, j'ai quelque chose à dire à la très révérende mère.

La prieure le regarda.

—Ah! vous avez une communication à me faire.

—Une prière.

—Eh bien, parlez.

Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une force; on ne s'en défie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait réussi dans la communauté. Toujours solitaire, et tout en vaquant à son jardinage, il n'avait guère autre chose à faire que d'être curieux. À distance comme il était de toutes ces femmes voilées allant et venant, il ne voyait guère devant lui qu'une agitation d'ombres. À force d'attention et de pénétration, il était parvenu à remettre de la chair dans tous ces fantômes, et ces mortes vivaient pour lui. Il était comme un sourd dont la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'ouïe s'aiguise. Il s'était appliqué à démêler le sens des diverses sonneries, et il y était arrivé, de sorte que ce cloître énigmatique et taciturne n'avait rien de caché pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets à l'oreille. Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'était là son art. Tout le couvent le croyait stupide. Grand mérite en religion. Les mères vocales faisaient cas de Fauchelevent. C'était un curieux muet. Il inspirait la confiance. En outre, il était régulier, et ne sortait que pour les nécessités démontrées du verger et du potager. Cette discrétion d'allures lui était comptée. Il n'en avait pas moins fait jaser deux hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularités du parloir; et, au cimetière, le fossoyeur, et il savait les singularités de la sépulture; de la sorte, il avait, à l'endroit de ces religieuses, une double lumière, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il n'abusait de rien. La congrégation tenait à lui. Vieux, boiteux, n'y voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualités! On l'eût difficilement remplacé.

Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprécié, entama, vis-à-vis de la révérende prieure, une harangue campagnarde assez diffuse et très profonde. Il parla longuement de son âge, de ses infirmités, de la surcharge des années comptant double désormais pour lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des nuits à passer, comme la dernière, par exemple, où il avait fallu mettre des paillassons sur les melonnières à cause de la lune, et il finit par aboutir à ceci: qu'il avait un frère,—(la prieure fit un mouvement)—un frère point jeune,—(second mouvement de la prieure, mais mouvement rassuré)—que, si on le voulait bien, ce frère pourrait venir loger avec lui et l'aider, qu'il était excellent jardinier, que la communauté en tirerait de bons services, meilleurs que les siens à lui;—que, autrement, si l'on n'admettait point son frère, comme, lui, l'aîné, il se sentait cassé, et insuffisant à la besogne, il serait, avec bien du regret, obligé de s'en aller;—et que son frère avait une petite fille qu'il amènerait avec lui, qui s'élèverait en Dieu dans la maison, et qui peut-être, qui sait? ferait une religieuse un jour.

Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son rosaire entre ses doigts, et lui dit:

—Pourriez-vous, d'ici à ce soir, vous procurer une forte barre de fer?

—Pourquoi faire?

—Pour servir de levier.

—Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.

La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre voisine, qui était la salle du chapitre et où les mères vocales étaient probablement assemblées. Fauchelevent demeura seul.


Chapitre III

Mère Innocente

Un quart d'heure environ s'écoula. La prieure rentra et revint s'asseoir sur la chaise.

Les deux interlocuteurs semblaient préoccupés. Nous sténographions de notre mieux le dialogue qui s'engagea.

—Père Fauvent?

—Révérende mère?

—Vous connaissez la chapelle?

—J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.

—Et vous êtes entré dans le chœur pour votre ouvrage?

—Deux ou trois fois.

—Il s'agit de soulever une pierre.

—Lourde?

—La dalle du pavé qui est à côté de l'autel.

—La pierre qui ferme le caveau?

—Oui.

—C'est là une occasion où il serait bon d'être deux hommes.

—La mère Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.

—Une femme n'est jamais un homme.

—Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut. Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept épîtres de saint Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent soixante-sept, je ne méprise point Merlonus Horstius.

—Ni moi non plus.

—Le mérite est de travailler selon ses forces. Un cloître n'est pas un chantier.

—Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frère qui est fort!

—Et puis vous aurez un levier.

—C'est la seule espèce de clef qui aille à ces espèces de portes.

—Il y a un anneau à la pierre.

—J'y passerai le levier.

—Et la pierre est arrangée de façon à pivoter.

—C'est bien, révérende mère. J'ouvrirai le caveau.

—Et les quatre mères chantres vous assisteront.

—Et quand le caveau sera ouvert?

—Il faudra le refermer.

—Sera-ce tout?

—Non.

—Donnez-moi vos ordres, très révérende mère.

—Fauvent, nous avons confiance en vous.

—Je suis ici pour tout faire.

—Et pour tout taire.

—Oui, révérende mère.

—Quand le caveau sera ouvert....

—Je le refermerai.

—Mais auparavant....

—Quoi, révérende mère?

—Il faudra y descendre quelque chose.

Il y eut un silence. La prieure, après une moue de la lèvre inférieure qui ressemblait à de l'hésitation, le rompit.

—Père Fauvent?

—Révérende mère?

—Vous savez qu'une mère est morte ce matin.

—Non.

—Vous n'avez donc pas entendu la cloche?

—On n'entend rien au fond du jardin.

—En vérité?

—C'est à peine si je distingue ma sonnerie.

—Elle est morte à la pointe du jour.

—Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon côté.

—C'est la mère Crucifixion. Une bienheureuse.

La prieure se tut, remua un moment les lèvres, comme pour une oraison mentale, et reprit:

—Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mère Crucifixion, une janséniste, madame de Béthune, s'est faite orthodoxe.

—Ah oui, j'entends le glas maintenant, révérende mère.

—Les mères l'ont portée dans la chambre des mortes qui donne dans l'église.

—Je sais.

—Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette chambre-là. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrât dans la chambre des mortes!

—Plus souvent!

—Hein?

—Plus souvent!

—Qu'est-ce que vous dites?

—Je dis plus souvent.

—Plus souvent que quoi?

—Révérende mère, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus souvent.

—Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?

—Pour dire comme vous, révérende mère.

—Mais je n'ai pas dit plus souvent.

—Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.

En ce moment neuf heures sonnèrent.

—À neuf heures du matin et à toute heure loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.

—Amen, dit Fauchelevent.

L'heure sonna à propos. Elle coupa court à Plus Souvent. Il est probable que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirés de cet écheveau.

Fauchelevent s'essuya le front.

La prieure fit un nouveau petit murmure intérieur, probablement sacré, puis haussa la voix.

—De son vivant, mère Crucifixion faisait des conversions; après sa mort, elle fera des miracles.

—Elle en fera! répondit Fauchelevent emboîtant le pas, et faisant effort pour ne plus broncher désormais.

—Père Fauvent, la communauté a été bénie en la mère Crucifixion. Sans doute il n'est point donné à tout le monde de mourir comme le cardinal de Bérulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son âme vers Dieu en prononçant ces paroles: Hanc igitur oblationem. Mais, sans atteindre à tant de bonheur, la mère Crucifixion a eu une mort très précieuse. Elle a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu être dans sa cellule, elle vous aurait guéri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette mort-là.

Fauchelevent crut que c'était une oraison qui finissait.

—Amen, dit-il.

—Père Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts.

La prieure dévida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se taisait. Elle poursuivit.

—J'ai consulté sur cette question plusieurs ecclésiastiques travaillant en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie cléricale et qui font un fruit admirable.

—Révérende mère, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin.

—D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte.

—Comme vous, révérende mère.

—Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission expresse de notre saint-père Pie VII.

—Celui qui a couronné l'emp.... Buonaparte.

Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir était malencontreux. Heureusement la prieure, toute à sa pensée, ne l'entendit pas. Elle continua:

—Père Fauvent?

—Révérende mère?

—Saint Diodore, archevêque de Cappadoce, voulut qu'on écrivît sur sa sépulture ce seul mot: Acarus, qui signifie ver de terre; cela fut fait. Est-ce vrai?

—Oui, révérende mère.

—Le bienheureux Mezzocane, abbé d'Aquila, voulut être inhumé sous la potence; cela fut fait.

—C'est vrai.

—Saint Térence, évêque de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer, demanda qu'on gravât sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son tombeau. Cela fut fait. Il faut obéir aux morts.

—Ainsi soit-il.

—Le corps de Bernard Guidonis, né en France près de Roche-Abeille, fut, comme il l'avait ordonné et malgré le roi de Castille, porté en l'église des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis fût évêque de Tuy en Espagne. Peut-on dire le contraire?

—Pour ça non, révérende mère.

—Le fait est attesté par Plantavit de la Fosse.

Quelques grains du chapelet s'égrenèrent encore silencieusement. La prieure reprit:

—Père Fauvent, la mère Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil où elle a couché depuis vingt ans.

—C'est juste.

—C'est une continuation de sommeil.

—J'aurai donc à la clouer dans ce cercueil-là?

—Oui.

—Et nous laisserons de côté la bière des pompes?

—Précisément.

—Je suis aux ordres de la très révérende communauté.

—Les quatre mères chantres vous aideront.

—À clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles.

—Non. À le descendre.

—Où?

—Dans le caveau.

—Quel caveau?

—Sous l'autel.

Fauchelevent fit un soubresaut.

—Le caveau sous l'autel!

—Sous l'autel.

—Mais....

—Vous aurez une barre de fer.

—Oui, mais....

—Vous lèverez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau.

—Mais....

—Il faut obéir aux morts. Être enterrée dans le caveau sous l'autel de la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte là où elle a prié vivante; ç'a été le vœu suprême de la mère Crucifixion. Elle nous l'a demandé, c'est-à-dire commandé.

—Mais c'est défendu.

—Défendu par les hommes, ordonné par Dieu.

—Si cela venait à se savoir?

—Nous avons confiance en vous.

—Oh, moi, je suis une pierre de votre mur.

—Le chapitre s'est assemblé. Les mères vocales, que je viens de consulter encore et qui sont en délibération, ont décidé que la mère Crucifixion serait, selon son vœu, enterrée dans son cercueil sous notre autel. Jugez, père Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici! quelle gloire en Dieu pour la communauté! Les miracles sortent des tombeaux.

—Mais, révérende mère, si l'agent de la commission de salubrité....

—Saint Benoît II, en matière de sépulture, a résisté à Constantin Pogonat.

—Pourtant le commissaire de police....

—Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entrèrent dans les Gaules sous l'empire de Constance, a reconnu expressément le droit des religieux d'être inhumés en religion, c'est-à-dire sous l'autel.

—Mais l'inspecteur de la préfecture....

—Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzième général des chartreux, a donné cette devise à son ordre: Stat crux dum volvitur orbis.

—Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette façon de se tirer d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin.

Un auditoire quelconque suffit à qui s'est tu trop longtemps. Le jour où le rhéteur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de dilemmes et de syllogismes rentrés, il s'arrêta devant le premier arbre qu'il rencontra, le harangua, et fit de très grands efforts pour le convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et ayant du trop-plein dans son réservoir, se leva et s'écria avec une loquacité d'écluse lâchée:

—J'ai à ma droite Benoît et à ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard? c'est le premier abbé de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays béni pour l'avoir vu naître. Son père s'appelait Técelin et sa mère Alèthe. Il a commencé par Cîteaux pour aboutir à Clairvaux; il a été ordonné abbé par l'évêque de Châlon-sur-Saône, Guillaume de Champeaux; il a eu sept cents novices et fondé cent soixante monastères; il a terrassé Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et Henry son disciple, et une autre sorte de dévoyés qu'on nommait les Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroyé le moine Raoul, le tueur de juifs, dominé en 1148 le concile de Reims, fait condamner Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, fait condamner Eon de l'Étoile, arrangé les différends des princes, éclairé le roi Louis le Jeune, conseillé le pape Eugène III, réglé le Temple, prêché la croisade, fait deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu'à trente-neuf en un jour. Qu'est-ce que Benoît? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le deuxième fondateur de la sainteté claustrale, c'est le Basile de l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux, cinquante patriarches, seize cents archevêques, quatre mille six cents évêques, quatre empereurs, douze impératrices, quarante-six rois, quarante et une reines, trois mille six cents saints canonisés, et subsiste depuis quatorze cents ans. D'un côté saint Bernard; de l'autre l'agent de la salubrité! D'un côté saint Benoît; de l'autre l'inspecteur de la voirie! L'état, la voirie, les pompes funèbres, les règlements, l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants seraient indignés de voir comme on nous traite. Nous n'avons même pas le droit de donner notre poussière à Jésus-Christ! Votre salubrité est une invention révolutionnaire. Dieu subordonné au commissaire de police; tel est le siècle. Silence, Fauvent!

Fauchelevent, sous cette douche, n'était pas fort à son aise. La prieure continua.

—Le droit du monastère à la sépulture ne fait doute pour personne. Il n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette époque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon ecclésiastique qui vivait dans le treizième siècle. D'autres blasphèment jusqu'à rapprocher l'échafaud de Louis XVI de la croix de Jésus-Christ. Louis XVI n'était qu'un roi. Prenons donc garde à Dieu! Il n'y a plus ni juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom de César de Bus. Pourtant César de Bus est un bienheureux et Voltaire est un malheureux. Le dernier archevêque, le cardinal de Périgord, ne savait même pas que Charles de Gondren a succédé à Bérulle, et François Bourgoin à Gondren, et Jean-François Senault à Bourgoin, et le père de Sainte-Marthe à Jean-François Senault. On connaît le nom du père Coton, non parce qu'il a été un des trois qui ont poussé à la fondation de l'Oratoire, mais parce qu'il a été matière à juron pour le roi huguenot Henri IV. Ce qui fait saint François de Sales aimable aux gens du monde, c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi? Parce qu'il y a eu de mauvais prêtres, parce que Sagittaire, évêque de Gap, était frère de Salone, évêque d'Embrun, et que tous les deux ont suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela empêche-t-il Martin de Tours d'être un saint et d'avoir donné la moitié de son manteau à un pauvre? On persécute les saints. On ferme les yeux aux vérités. Les ténèbres sont l'habitude. Les plus féroces bêtes sont les bêtes aveugles. Personne ne pense à l'enfer pour de bon. Oh! le méchant peuple! De par le Roi signifie aujourd'hui de par la Révolution. On ne sait plus ce qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est défendu de mourir saintement. Le sépulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint Léon II a écrit deux lettres exprès, l'une à Pierre Notaire, l'autre au roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui touchent aux morts, l'autorité de l'exarque et la suprématie de l'empereur. Gautier, évêque de Châlons, tenait tête en cette matière à Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord. Autrefois nous avions voix au chapitre même dans les choses du siècle. L'abbé de Cîteaux, général de l'ordre, était conseiller-né au parlement de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que le corps de saint Benoît lui-même n'est pas en France dans l'abbaye de Fleury, dite Saint-Benoît-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'exècre les hérétiques, mais je détesterais plus encore quiconque me soutiendrait le contraire. On n'a qu'à lire Arnoul Wion, Gabriel Bucelin, Trithème, Maurolicus et dom Luc d'Achery.

La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent:

—Père Fauvent, est-ce dit?

—C'est dit, révérende mère.

—Peut-on compter sur vous?

—J'obéirai.

—C'est bien.

—Je suis tout dévoué au couvent.

—C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les sœurs le porteront dans la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le cloître. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la chapelle que les quatre mères chantres, la mère Ascension, et vous.

—Et la sœur qui sera au poteau?

—Elle ne se retournera pas.

—Mais elle entendra.

—Elle n'écoutera pas. D'ailleurs, ce que le cloître sait, le monde l'ignore.

Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit:

—Vous ôterez votre grelot. Il est inutile que la sœur au poteau s'aperçoive que vous êtes là.

—Révérende mère?

—Quoi, père Fauvent?

—Le médecin des morts a-t-il fait sa visite?

—Il va la faire aujourd'hui à quatre heures. On a sonné la sonnerie qui fait venir le médecin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune sonnerie?

—Je ne fais attention qu'à la mienne.

—Cela est bien, père Fauvent.

—Révérende mère, il faudra un levier d'au moins six pieds.

—Où le prendrez-vous?

—Où il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer. J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin.

—Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas.

—Révérende mère?

—Quoi?

—Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme ça, c'est mon frère qui est fort. Un Turc!

—Vous ferez le plus vite possible.

—Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me faudrait un aide. Je boite.

—Boiter n'est pas un tort, et peut être une bénédiction. L'empereur Henri II, qui combattit l'antipape Grégoire et rétablit Benoît VIII, a deux surnoms: le Saint et le Boiteux.

—C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en réalité, avait l'oreille un peu dure.

—Père Fauvent, j'y pense, prenons une heure entière. Ce n'est pas trop. Soyez près du maître-autel avec votre barre de fer à onze heures. L'office commence à minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart d'heure auparavant.

—Je ferai tout pour prouver mon zèle à la communauté. Voilà qui est dit. Je clouerai le cercueil. À onze heures précises je serai dans la chapelle. Les mères chantres y seront, la mère Ascension y sera. Deux hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons le caveau. Après quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en doutera pas. Révérende mère, tout est arrangé ainsi?

—Non.

—Qu'y a-t-il donc encore?

—Il reste la bière vide.

Ceci fit un temps d'arrêt. Fauchelevent songeait. La prieure songeait.

—Père Fauvent, que fera-t-on de la bière?

—On la portera en terre.

—Vide?

Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette espèce de geste qui donne congé à une question inquiétante.

—Révérende mère, c'est moi qui cloue la bière dans la chambre basse de l'église, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bière du drap mortuaire.

—Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans.

—Ah! di...! s'écria Fauchelevent.

La prieure commença un signe de croix, et regarda fixement le jardinier. Able lui resta dans le gosier.

Il se hâta d'improviser un expédient pour faire oublier le juron.

—Révérende mère, je mettrai de la terre dans la bière. Cela fera l'effet de quelqu'un.

—Vous avez raison. La terre, c'est la même chose que l'homme. Ainsi vous arrangerez la bière vide?

—J'en fais mon affaire.

Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rasséréna. Elle lui fit le signe du supérieur congédiant l'inférieur. Fauchelevent se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure éleva doucement la voix:

—Père Fauvent, je suis contente de vous; demain, après l'enterrement, amenez-moi votre frère, et dites-lui qu'il m'amène sa fille.


Chapitre IV

Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo

Des enjambées de boiteux sont comme des œillades de borgne; elles n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent était perplexe. Il mit près d'un quart d'heure à revenir dans la baraque du jardin. Cosette était éveillée. Jean Valjean l'avait assise près du feu. Au moment où Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier accrochée au mur et lui disait:

—Écoute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette maison, mais nous y reviendrons et nous y serons très bien. Le bonhomme d'ici t'emportera sur son dos là-dedans. Tu m'attendras chez une dame. J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Thénardier te reprenne, obéis et ne dis rien!

Cosette fit un signe de tête d'un air grave.

Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna.

—Eh bien?

—Tout est arrangé, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous faire sortir. C'est là qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite, c'est aisé.

—Vous l'emporterez?

—Et elle se taira?

—J'en réponds.

—Mais vous, père Madeleine?

Et, après un silence où il y avait de l'anxiété, Fauchelevent s'écria:

—Mais sortez donc par où vous êtes entré!

Jean Valjean, comme la première fois, se borna à répondre:

—Impossible.

Fauchelevent, se parlant plus à lui-même qu'à Jean Valjean, grommela:

—Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de la terre. C'est que je pense que de la terre là-dedans, au lieu d'un corps, ça ne sera pas ressemblant, ça n'ira pas, ça se déplacera, ça remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, père Madeleine, le gouvernement s'en apercevra.

Jean Valjean le considéra entre les deux yeux, et crut qu'il délirait.

Fauchelevent reprit:

—Comment di—antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela soit fait demain! C'est demain que je vous amène. La prieure vous attend.

Alors il expliqua à Jean Valjean que c'était une récompense pour un service que lui, Fauchelevent, rendait à la communauté. Qu'il entrait dans ses attributions de participer aux sépultures, qu'il clouait les bières et assistait le fossoyeur au cimetière. Que la religieuse morte le matin avait demandé d'être ensevelie dans le cercueil qui lui servait de lit et enterrée dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela était défendu par les règlements de police, mais que c'était une de ces mortes à qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les mères vocales entendaient exécuter le vœu de la défunte. Que tant pis pour le gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la cellule, lèverait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la maison son frère comme jardinier et sa nièce comme pensionnaire. Que son frère, c'était Mr Madeleine, et que sa nièce, c'était Cosette. Que la prieure lui avait dit d'amener son frère le lendemain soir, après l'enterrement postiche au cimetière. Mais qu'il ne pouvait pas amener du dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'était pas dehors. Que c'était là le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bière vide.

—Qu'est-ce que c'est que la bière vide? demanda Jean Valjean.

Fauchelevent répondit:

—La bière de l'administration.

—Quelle bière? et quelle administration?

—Une religieuse meurt. Le médecin de la municipalité vient et dit: il y a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bière. Le lendemain il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bière et la porter au cimetière. Les croque-morts viendront et soulèveront la bière; il n'y aura rien dedans.

—Mettez-y quelque chose.

—Un mort? je n'en ai pas.

—Non.

—Quoi donc?

—Un vivant.

—Quel vivant?

—Moi, dit Jean Valjean.

Fauchelevent, qui s'était assis, se leva comme si un pétard fût parti sous sa chaise.

—Vous!

—Pourquoi pas?

Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une lueur dans un ciel d'hiver.

—Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La mère Crucifixion est morte, et j'ai ajouté: Et le père Madeleine est enterré. Ce sera cela.

—Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas sérieusement.

—Très sérieusement. Il faut sortir d'ici?

—Sans doute.

—Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une bâche.

—Eh bien?

—La hotte sera en sapin, et la bâche sera un drap noir.

—D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc.

—Va pour le drap blanc.

—Vous n'êtes pas un homme comme les autres, père Madeleine.

Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les sauvages et téméraires inventions du bagne, sortir des choses paisibles qui l'entouraient et se mêler à ce qu'il appelait le «petit train-train du couvent», c'était pour Fauchelevent une stupeur comparable à celle d'un passant qui verrait un goéland pêcher dans le ruisseau de la rue Saint-Denis.

Jean Valjean poursuivit:

—Il s'agit de sortir d'ici sans être vu. C'est un moyen. Mais d'abord renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? Où est cette bière?

—Celle qui est vide?

—Oui.

—En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux tréteaux et sous le drap mortuaire.

—Quelle est la longueur de la bière?

—Six pieds.

—Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes?

—C'est une chambre du rez-de-chaussée qui a une fenêtre grillée sur le jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va au couvent, l'autre qui va à l'église.

—Quelle église?

—L'église de la rue, l'église de tout le monde.

—Avez-vous les clefs de ces deux portes?

—Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge a la clef de la porte qui communique à l'église.

—Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-là?

—Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher la bière. La bière sortie, la porte se referme.

—Qui est-ce qui cloue la bière?

—C'est moi.

—Qui est-ce qui met le drap dessus?

—C'est moi.

—Êtes-vous seul?

—Pas un autre homme, excepté le médecin de la police, ne peut entrer dans la salle des mortes. C'est même écrit sur le mur.

—Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me cacher dans cette salle?

—Non. Mais je puis vous cacher dans un petit réduit noir qui donne dans la salle des mortes, où je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai la garde et la clef.

—À quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bière demain?

—Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimetière Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout près.

—Je resterai caché dans votre réduit à outils toute la nuit et toute la matinée. Et à manger? J'aurai faim.

—Je vous porterai de quoi.

—Vous pourriez venir me clouer dans la bière à deux heures.

Fauchelevent recula et se fît craquer les os des doigts.

—Mais c'est impossible!

—Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche!

Ce qui semblait inouï à Fauchelevent était, nous le répétons, simple pour Jean Valjean. Jean Valjean avait traversé de pires détroits. Quiconque a été prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diamètre des évasions. Le prisonnier est sujet à la fuite comme le malade à la crise qui le sauve ou qui le perd. Une évasion, c'est une guérison. Que n'accepte-t-on pas pour guérir? Se faire clouer et emporter dans une caisse comme un colis, vivre longtemps dans une boîte, trouver de l'air où il n'y en a pas, économiser sa respiration des heures entières, savoir étouffer sans mourir, c'était là un des sombres talents de Jean Valjean.

Du reste, une bière dans laquelle il y a un être vivant, cet expédient de forçat, est aussi un expédient d'empereur. S'il faut en croire le moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant après son abdication revoir une dernière fois la Plombes, employa pour la faire entrer dans le monastère de Saint-Just et pour l'en faire sortir.

Fauchelevent, un peu revenu à lui, s'écria:

—Mais comment ferez-vous pour respirer?

—Je respirerai.

—Dans cette boîte! Moi, seulement d'y penser, je suffoque.

—Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de la bouche çà et là, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus.

—Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'éternuer?

—Celui qui s'évade ne tousse pas et n'éternue pas.

Et Jean Valjean ajouta:

—Père Fauchelevent, il faut se décider: ou être pris ici, ou accepter la sortie par le corbillard.

Tout le monde a remarqué le goût qu'ont les chats de s'arrêter et de flâner entre les deux battants d'une porte entre-bâillée. Qui n'a dit à un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance à rester indécis entre deux résolutions, au risque de se faire écraser par le destin fermant brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les audacieux. Fauchelevent était de cette nature hésitante. Pourtant le sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgré lui. Il grommela:

—Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen.

Jean Valjean reprit:

—La seule chose qui m'inquiète, c'est ce qui se passera au cimetière.

—C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'écria Fauchelevent. Si vous êtes sûr de vous tirer de la bière, moi je suis sûr de vous tirer de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le père Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts d'heure avant la fermeture des grilles du cimetière. Le corbillard roulera jusqu'à la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard s'arrête, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bière et vous descendent. Le prêtre dit les prières, fait le signe de croix, jette l'eau bénite, et file. Je reste seul avec le père Mestienne. C'est mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera soûl, ou il ne sera pas soûl. S'il n'est pas soûl, je lui dis: Viens boire un coup pendant que le Bon Coing est encore ouvert. Je l'emmène, je le grise, le père Mestienne n'est pas long à griser, il est toujours commencé, je te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au cimetière, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu'à moi. S'il est soûl, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en va, et je vous tire du trou.

Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se précipita avec une touchante effusion paysanne.

—C'est convenu, père Fauchelevent. Tout ira bien.

—Pourvu que rien ne se dérange, pensa Fauchelevent. Si cela allait devenir terrible!


Chapitre V

Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel

Le lendemain, comme le soleil déclinait, les allants et venants fort clairsemés du boulevard du Maine ôtaient leur chapeau au passage d'un corbillard vieux modèle, orné de têtes de mort, de tibias et de larmes. Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur lequel s'étalait une vaste croix noire, pareille à une grande morte dont les bras pendent. Un carrosse drapé, où l'on apercevait un prêtre en surplis et un enfant de chœur en calotte rouge, suivait. Deux croque-morts en uniforme gris à parements noirs marchaient à droite et à gauche du corbillard. Derrière venait un vieux homme en habits d'ouvrier, qui boitait. Ce cortège se dirigeait vers le cimetière Vaugirard.

On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame d'un ciseau à froid et la double antenne d'une paire de tenailles.

Le cimetière Vaugirard faisait exception parmi les cimetières de Paris. Il avait ses usages particuliers, de même qu'il avait sa porte cochère et sa porte bâtarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces aux vieux mots, appelaient la porte cavalière et la porte piétonne. Les bernardines-bénédictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons dit, d'y être enterrées dans un coin à part et le soir, ce terrain ayant jadis appartenu à leur communauté. Les fossoyeurs, ayant de cette façon dans le cimetière un service du soir l'été et de nuit l'hiver, y étaient astreints à une discipline particulière. Les portes des cimetières de Paris se fermaient à cette époque au coucher du soleil, et, ceci étant une mesure d'ordre municipal, le cimetière Vaugirard y était soumis comme les autres. La porte cavalière et la porte piétonne étaient deux grilles contiguës, accostées d'un pavillon bâti par l'architecte Perronet et habité par le portier du cimetière. Ces grilles tournaient donc inexorablement sur leurs gonds à l'instant où le soleil disparaissait derrière le dôme des Invalides. Si quelque fossoyeur, à ce moment-là, était attardé dans le cimetière, il n'avait qu'une ressource pour sortir, sa carte de fossoyeur délivrée par l'administration des pompes funèbres. Une espèce de boîte aux lettres était pratiquée dans le volet de la fenêtre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans cette boîte, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la porte piétonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se nommait, le concierge, parfois couché et endormi, se levait, allait reconnaître le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur sortait, mais payait quinze francs d'amende.

Ce cimetière, avec ses originalités en dehors de la règle, gênait la symétrie administrative. On l'a supprimé peu après 1830. Le cimetière Montparnasse, dit cimetière de l'Est, lui a succédé, et a hérité de ce fameux cabaret mitoyen au cimetière Vaugirard qui était surmonté d'un coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un côté sur les tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne: Au Bon Coing.

Le cimetière Vaugirard était ce qu'on pourrait appeler un cimetière fané. Il tombait en désuétude. La moisissure l'envahissait, les fleurs le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'être enterrés à Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le Père-Lachaise, à la bonne heure! Être enterré au Père-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou. L'élégance se reconnaît là. Le cimetière Vaugirard était un enclos vénérable, planté en ancien jardin français. Des allées droites, des buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs, l'herbe très haute. Le soir y était tragique. Il y avait là des lignes très lugubres.

Le soleil n'était pas encore couché quand le corbillard au drap blanc et à la croix noire entra dans l'avenue du cimetière Vaugirard. L'homme boiteux qui le suivait n'était autre que Fauchelevent.

L'enterrement de la mère Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des mortes, tout s'était exécuté sans encombre, et rien n'avait accroché.

Disons-le en passant, l'inhumation de la mère Crucifixion sous l'autel du couvent est pour nous chose parfaitement vénielle. C'est une de ces fautes qui ressemblent à un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie, non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur conscience. Au cloître, ce qu'on appelle «le gouvernement» n'est qu'une immixtion dans l'autorité, immixtion toujours discutable. D'abord la règle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous plaira, mais gardez-les pour vous. Le péage à César n'est jamais que le reste du péage à Dieu. Un prince n'est rien près d'un principe.

Fauchelevent boitait derrière le corbillard, très content. Ses deux complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine, l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient réussi de front. Le calme de Jean Valjean était de ces tranquillités puissantes qui se communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succès. Ce qui restait à faire n'était rien. Depuis deux ans, il avait grisé dix fois le fossoyeur, le brave père Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait, du père Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa volonté et de sa fantaisie. La tête de Mestienne s'ajustait au bonnet de Fauchelevent. La sécurité de Fauchelevent était complète.

Au moment où le convoi entra dans l'avenue menant au cimetière, Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses mains en disant à demi-voix:

—En voilà une farce!

Tout à coup le corbillard s'arrêta; on était à la grille. Il fallait exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes funèbres s'aboucha avec le portier du cimetière. Pendant ce colloque, qui produit toujours un temps d'arrêt d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se placer derrière le corbillard à côté de Fauchelevent. C'était une espèce d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le bras.

Fauchelevent regarda cet inconnu.

—Qui êtes-vous? demanda-t-il.

L'homme répondit:

—Le fossoyeur.

Si l'on survivait à un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la figure que fit Fauchelevent.

—Le fossoyeur!

—Oui.

—Vous?

—Moi.

—Le fossoyeur, c'est le père Mestienne.

—C'était.

—Comment! c'était?

—Il est mort.

Fauchelevent s'était attendu à tout, excepté à ceci, qu'un fossoyeur pût mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-mêmes meurent.

À force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne.

Fauchelevent demeura béant. Il eut à peine la force de bégayer:

—Mais ce n'est pas possible!

—Cela est.

—Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le père Mestienne.

—Après Napoléon, Louis XVIII. Après Mestienne, Gribier. Paysan, je m'appelle Gribier.

Fauchelevent, tout pâle, considéra ce Gribier.

C'était un homme long, maigre, livide, parfaitement funèbre. Il avait l'air d'un médecin manqué tourné fossoyeur.

Fauchelevent éclata de rire.

—Ah! comme il arrive de drôles de choses! le père Mestienne est mort. Le petit père Mestienne est mort, mais vive le petit père Lenoir! Vous savez ce que c'est que le petit père Lenoir? C'est le cruchon du rouge à six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis fâché; c'était un bon vivant. Mais vous aussi, vous êtes un bon vivant. Pas vrai, camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout à l'heure.

L'homme répondit:—J'ai étudié. J'ai fait ma quatrième. Je ne bois jamais.

Le corbillard s'était remis en marche et roulait dans la grande allée du cimetière.

Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxiété que d'infirmité.

Le fossoyeur marchait devant lui.

Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.

C'était un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres, sont très forts.

—Camarade! cria Fauchelevent.

L'homme se retourna.

—Je suis le fossoyeur du couvent.

—Mon collègue, dit l'homme.

Fauchelevent, illettré, mais très fin, comprit qu'il avait affaire à une espèce redoutable, à un beau parleur.

Il grommela:

—Comme ça, le père Mestienne est mort.

L'homme répondit:

—Complètement. Le bon Dieu a consulté son carnet d'échéances. C'était le tour du père Mestienne. Le père Mestienne est mort.

Fauchelevent répéta machinalement:

—Le bon Dieu....

—Le bon Dieu, fit l'homme avec autorité. Pour les philosophes, le Père éternel; pour les jacobins, l'Être suprême.

—Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent.

—Elle est faite. Vous êtes paysan, je suis parisien.

—On ne se connaît pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son verre vide son cœur. Vous allez venir boire avec moi. Ça ne se refuse pas.

—D'abord la besogne.

Fauchelevent pensa: je suis perdu.

On n'était plus qu'à quelques tours de roue de la petite allée qui menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit:

—Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils mangent, il ne faut pas que je boive.

Et il ajouta avec la satisfaction d'un être sérieux qui fait une phrase:

—Leur faim est ennemie de ma soif.

Le corbillard tourna un massif de cyprès, quitta la grande allée, en prit une petite, entra dans les terres et s'enfonça dans un fourré. Ceci indiquait la proximité immédiate de la sépulture. Fauchelevent ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard. Heureusement la terre meuble, et mouillée par les pluies d'hiver, engluait les roues et alourdissait la marche.

Il se rapprocha du fossoyeur.

—Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.

—Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas être que je sois fossoyeur. Mon père était portier au Prytanée. Il me destinait à la littérature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes à la Bourse. J'ai dû renoncer à l'état d'auteur. Pourtant je suis encore écrivain public.

—Mais vous n'êtes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se raccrochant à cette branche, bien faible.

—L'un n'empêche pas l'autre. Je cumule.

Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.

—Venons boire, dit-il.

Ici une observation est nécessaire. Fauchelevent, quelle que fût son angoisse, offrait à boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le père Mestienne payait. Une offre à boire résultait évidemment de la situation nouvelle créée par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant à lui, Fauchelevent, si ému qu'il fût, il ne se souciait point de payer.

Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire supérieur:

—Il faut manger. J'ai accepté la survivance du père Mestienne. Quand on a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main, j'ai ajouté le travail du bras. J'ai mon échoppe d'écrivain au marché de la rue de Sèvres. Vous savez? le marché aux Parapluies. Toutes les cuisinières de la Croix-Rouge s'adressent à moi. Je leur bâcle leurs déclarations aux tourlourous. Le matin j'écris des billets doux, le soir je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.

Le corbillard avançait. Fauchelevent, au comble de l'inquiétude, regardait de tous les côtés autour de lui. De grosses larmes de sueur lui tombaient du front.

—Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux maîtresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La pioche me gâte la main.

Le corbillard s'arrêta.

L'enfant de chœur descendit de la voiture drapée, puis le prêtre.

Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas de terre au delà duquel on voyait une fosse ouverte.

—En voilà une farce! répéta Fauchelevent consterné.


Chapitre VI

Entre quatre planches

Qui était dans la bière? on le sait. Jean Valjean.

Jean Valjean s'était arrangé pour vivre là dedans, et il respirait à peu près.

C'est une chose étrange à quel point la sécurité de la conscience donne la sécurité du reste. Toute la combinaison préméditée par Jean Valjean marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme Fauchelevent, sur le père Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais situation plus critique, jamais calme plus complet.

Les quatre planches du cercueil dégagent une sorte de paix terrible. Il semblait que quelque chose du repos des morts entrât dans la tranquillité de Jean Valjean.

Du fond de cette bière, il avait pu suivre et il suivait toutes les phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort.

Peu après que Fauchelevent eut achevé de clouer la planche de dessus, Jean Valjean s'était senti emporter, puis rouler. À moins de secousses, il avait senti qu'on passait du pavé à la terre battue, c'est-à-dire qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards. À un bruit sourd, il avait deviné qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier temps d'arrêt, il avait compris qu'on entrait dans le cimetière; au second temps d'arrêt, il s'était dit: voici la fosse.

Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bière, puis un frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'était une corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans l'excavation.

Puis il eut une espèce d'étourdissement.

Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laissé basculer le cercueil et descendu la tête avant les pieds. Il revint pleinement à lui en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond.

Il sentit un certain froid.

Une voix s'éleva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un après l'autre, des mots latins qu'il ne comprenait pas:

Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam, et alii in opprobrium, ut videant semper.

Une voix d'enfant dit:

De profundis.

La voix grave recommença:

Requiem aeternam dona ei, Domine.

La voix d'enfant répondit:

Et lux perpetua luceat ei.

Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'était probablement l'eau bénite.

Il songea: Cela va être fini. Encore un peu de patience. Le prêtre va s'en aller. Fauchelevent emmènera Mestienne boire. On me laissera. Puis Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une bonne heure.

La voix grave reprit:

Requiescat in pace.

Et la voix d'enfant dit:

Amen.

Jean Valjean, l'oreille tendue, perçut quelque chose comme des pas qui s'éloignaient.

—Les voilà qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul.

Tout à coup il entendit sur sa tête un bruit qui lui sembla la chute du tonnerre.

C'était une pelletée de terre qui tombait sur le cercueil.

Une seconde pelletée de terre tomba.

Un des trous par où il respirait venait de se boucher.

Une troisième pelletée de terre tomba.

Puis une quatrième.

Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean perdit connaissance.