WeRead Powered by ReaderPub
Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants cover

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

Chapter 10: IV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Une jeune mère pauvre et son fils arrivent à Londres en petit bateau à vapeur, attirant la curiosité des passagers par leur beauté malgré des haillons. Elle se rend à l'église de Saint‑Gilles pour présenter l'enfant au prêtre, conformément à la dernière volonté d'un père mourant, et décline l'hospitalité d'un marchand de poisson écossais. Le récit oppose la splendeur des monuments et des quartiers riches à la détresse des nouveaux arrivants et amorce une série d'épisodes centrés sur la pauvreté, la solidarité hésitante et les épreuves que la grande ville réserve à ces personnages.

The Project Gutenberg eBook of Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

Author: Ponson du Terrail

Release date: February 22, 2005 [eBook #15146]
Most recently updated: December 14, 2020

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Maillière and the Online
Distributed Proofreading Team. Page scans provided by gallica.bnf.fr.

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÈRES DE LONDRES, 1. LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS ***

LES MISÈRES

DE LONDRES

I

LA NOURRISSEUSE D'ENFANTS


PAR

PONSON DU TERRAIL

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

1868




LES MISÈRES DE LONDRES

PROLOGUE

LA NOURISSEUSE D'ENFANTS



I

Le panache noir du Penny-Boat s'allongeait dans le brouillard rougeâtre qui pesait sur la Tamise et qu'un pâle rayon de soleil couchant brisait.

Le Penny-Boat est un petit bateau à vapeur dont le prix de passage,—son nom l'indique,—est d'un penny, deux sous en monnaie française.

Cinquante navires de ce genre sillonnent en tous sens et à toute heure ce fleuve immense qu'on appelle la Tamise, et dans les flots ternes duquel Londres, la ville colossale, plonge ses pieds boueux.

Comme toujours, le Penny-Boat regorgeait de passagers, les gentlemen et les ladys à l'arrière, les roughs, c'est-à-dire le peuple, à l'avant.

Sur cette partie du navire, hommes et femmes considéraient, les uns avec curiosité, d'autres avec compassion, quelques-uns avec convoitise, une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans qui tenait un enfant d'une dizaine d'années par la main. Pauvre était leur accoutrement, plus pauvre encore leur bagage.

La femme portait un vieux chapeau, un vieux châle à carreaux, des bas bleus de grosse laine, et des souliers encore couverts de la poussière d'une longue route.

L'enfant avait le bas des jambes nu, point de chapeau sur sa tête couverte d'une belle chevelure châtain en broussaille; et sa mère lui avait enroulé autour de sa veste fripée un lambeau de plaid qui avait dû être rouge et vert, mais qui n'offrait plus que des tons jaunes et gris.

Pourquoi donc ces infortunés attiraient-ils ainsi l'attention générale, sur ce pont encombré, au milieu de cette navigation en tumulte, en dépit du sifflet des locomotives passant et repassant la Tamise, de Cannon-street à London-Bridge, et de London-Bridge à Charing-Cross?

Quelques gentlemen correctement vêtus s'étaient même joints, sur l'avant, au menu peuple qui entourait ces deux créatures, et leur étonnement, leur curiosité ne le cédaient en rien à la curiosité, à l'étonnement et même à l'admiration contenue dont la mère et l'enfant étaient l'objet.

C'est que la mère, en ses haillons, était plus belle que toutes les ladys qu'on voit le matin dans Hyde-Park ou dans les jardins de Kingsington sur un cheval de sang, c'est que jamais peintre énamouré de l'idéal n'avait rêvé une figure de chérubin plus jolie que celle de l'enfant.

La mère était blanche, avec des lèvres rouges, l'œil d'un bleu sombre et les cheveux d'ébène.

L'enfant avait un signe bizarre.

Au milieu de ses cheveux châtains et presque noirs, une touffe de cheveux rouges, mince et fine, lui descendait vers le milieu du front.

Tous deux, la mère et l'enfant, regardaient avec une stupeur inquiète cette ville immense se dressant aux deux rives du fleuve, avec ses églises sans nombre, ses gares gigantesques, ses ponts cyclopéens et ses maisons noires et enfumées.

D'où venaient-ils? Nul ne le savait.

Ils s'étaient embarqués à Greenwich, où ils étaient arrivés à pied.

La mère avait, en soupirant, tiré de sa bourse, où se heurtaient deux ou trois schillings avec un peu de monnaie de cuivre, les quatre pence nécessaires à l'achat du ticket ou billet d'embarquement.

Puis elle s'était assise sur le pont, prenant son fils dans ses bras.

Longtemps, elle n'avait adressé la parole à personne.

Mais enfin, comme le Penny-Boat touchait à la station des docks de l'Inde, elle avait demandé si c'était Londres qu'elle voyait devant elle.

—Oui et non, lui avait répondu un gros homme aux cheveux rouges, un Écossais marchand de poisson, qui remontait jusqu'à London-Bridge. Cela dépend, ma petite mère. Londres est partout, et il ne finit jamais. Où allez-vous?

La jeune femme hésita un moment.

—Je vais, dit-elle enfin, dans un quartier où se trouve une église qu'on appelle Saint-Gilles, et dans une rue qu'on appelle Lawrence-street.

—Bon, dit l'Écossais, je connais ça. Saint-Gilles, c'est une église catholique.

—Oui.

—Vous êtes Irlandaise?

—Oui, dit encore la jeune femme.

Le marchand de poisson était un brave homme assez bavard; une jolie femme ne lui déplaisait pas, et quand il entrait dans un public-house, bien qu'il eût des prétentions à être gentleman, au lieu d'aller boire sur le comptoir du box des gens bien mis, il allait fumer une pipe au parloir où il pouvait s'asseoir et causer tout à son aise.

—Vous avez un bout de chemin à faire, ma petite mère, dit-il. Vous descendrez à la station de Charing-Cross; vous trouverez le Strand, puis vous monterez toujours droit devant vous; c'est une vilaine rue que Lawrence-street, et une pauvre église que Saint-Gilles, mais il y a de belles rues pour vous y conduire. Et quand vous aurez traversé Piccadilly, vous n'en serez pas loin. Est-ce que vous allez chez des parents?

—Non, je ne connais personne à Londres, mais on m'a dit que dans Lawrence-street, poursuivit la femme, il y avait un Irlandais du nom de Patrick qui me logerait, moi et mon enfant.

—Tous les Irlandais s'appellent Patrick, ma petite mère, dit le marchand de poisson, et si vous n'avez d'autres renseignements, vous courez grand risque de coucher à la belle étoile.

L'Irlandaise leva les yeux au ciel d'un air résigné.

—Dieu est bon, dit-elle, il ne nous abandonnera pas.

Le gros Écossais reprit:

—Vous venez à Londres pour travailler, n'est-ce pas?

—Je ne sais, dit-elle.

Cette réponse était au moins étrange, si on prenait garde aux vêtements de la jeune femme.

—A Londres, reprit l'Écossais, il n'y a que les lords qui ne travaillent pas.

—J'ai une mission, dit l'Irlandaise. C'est demain le 27 octobre, n'est-ce pas?

—Oui, certes.

—Demain, à huit heures, il faut que je soie à l'église de Saint-Gilles, auprès de l'autel, et que je présente mon fils au prêtre qui célébrera la messe.

—Pourquoi donc ça? demanda naïvement l'Écossais.

—Son père mourant me l'a commandé.

Comme l'Irlandaise faisait cette réponse non moins mystérieuse, sans s'apercevoir qu'on avait fait cercle autour d'elle, de son enfant et du marchand de poisson, et que parmi les gens qui l'entouraient se trouvaient un gentleman et une femme qui la regardaient avec une sorte d'avidité, le Penny-Boat toucha la station de London-Bridge.

—Ma petite mère, dit alors l'Écossais, ma femme est une brave femme, et si vous voulez venir chez nous, nous vous donnerons une bonne tasse de thé, des sandwich et une tranche de saumon fumé à vous et à votre enfant. Puis vous coucherez chez nous, et, demain, vous aurez tout le temps de vous rendre à Saint-Gilles.

L'Écossais faisait son offre de bon cœur, et son visage rougeaud était plein de loyauté:

L'Irlandaise hésita un moment et regarda son pauvre enfant accablé de fatigue.

—Non, non, dit-elle enfin, merci mille fois, il faut que j'aille là où j'ai ordre d'aller.

—Adieu donc, dit l'Écossais, et Dieu vous garde!

Et il sauta sur le ponton qui servait au débarquement.

Le Penny-Boat reprit sa course; il passa devant la station de Cannon-street, puis sous le pont des Moines-Noirs, le Blak-friards, comme disent les Anglais toucha à Temple-Bar une minute, puis s'élança de nouveau vers le sud-ouest.

Alors le brouillard se déchira sous l'effort d'un rayon de soleil et la mère et l'enfant se prirent à contempler le spectacle grandiose qu'ils avaient sous les yeux.

A droite le palais de Sommerset, à gauche les noires maisons du Southwark, devant eux le pont de Waterloo, et plus loin encore celui de Westminster, et, à demi-estompés par le brouillard, la vieille abbaye et le parlement plongeant ses assises dans les flots, et tout à fait perdu dans la brume, sur la rive droite de la Tamise, Lambeth-Palace, la somptueuse demeure des archevêques de Cantorbéry.

C'était le Londres opulent, le Londres des palais, la ville des maîtres du monde, qui apparaissait tout à coup aux yeux éblouis de ces modestes voyageurs.

Et cependant l'enfant, le pauvre Irlandais en guenilles, glissa alors des bras de sa mère, se dressa à l'avant et promena sur cette ville immense un fier regard.

On eût dit un jeune aiglon au bord de son aire contemplant avec sérénité les vastes plaines de l'air dont il est désormais le roi.

Et le gentleman, qui n'avait jamais perdu de vue la mère et l'enfant, surprit ce regard et tressaillit.

—Oh! murmura-t-il, on dirait l'œil de flamme de sir Edmund!

En même temps la femme qui, elle aussi, les avait regardés avec une curiosité étrange, se glissa comme un reptile auprès de l'Irlandaise.


II

La femme qui s'était glissée auprès de l'Irlandaise avait une de ces physionomies qui, pour nous servir d'une expression populaire, font froid dans le dos.

Ce n'était pas une mendiante, pourtant.

Elle avait une belle robe à ramage, un châle vert et rouge, un chapeau à rubans violets, des souliers cirés à l'œuf, avec des bas tricotés à l'aiguille, un sac de velours au poignet gauche, un parapluie vert à la main droite, et les doigts couverts de bagues ornées de pierres grossières et multicolores.

Cet ensemble de mauvais goût anglais n'était que grotesque et prêtait à rire tant qu'on n'envisageait pas attentivement cette créature.

Les yeux d'un bleu incolore avaient un froid rayonnement.

Les lèvres minces qui recouvraient de longues dents jaunes à moitié déchaussées, avaient une expression de méchanceté doucereuse; le visage empourpré et bouffi quelque chose de bestial qui rappelait la tête de certains animaux carnassiers.

Elle s'approcha de l'Irlandaise, et celle-ci s'écarta sur le banc où elle était assise, moins pour lui faire place que pour se soustraire à son contact.

—Ma chère, lui dit cette femme, se servant d'une appellation commune au peuple de Londres, aussi vrai que je m'appelle mistress Fanoche, que je suis presque de qualité et que j'ai quelque droit au titre de dame; aussi vrai que je tiens une maison d'éducation pour les enfants des deux sexes, dans Dudley-street, auprès d'Oxford, à deux pas de Saint-Gilles; aussi vrai que je suis catholique comme vous, vous avez le plus bel enfant que j'aie jamais vu!

—Vous êtes catholique? s'écria l'Irlandaise.

—Oui, ma chère.

—Irlandaise, peut-être?...

Et la jeune femme, qui d'abord avait éprouvé un sentiment de répulsion, obéit en ce moment à ce besoin impérieux qu'ont les exilés de retrouver sur la terre étrangère quelque chose ou quelqu'un qui leur parle de leur patrie.

—Je ne suis pas Irlandaise de naissance, répondit mistress Fanoche, mais simplement d'origine. Mon grand-père était Irlandais. Nous sommes restés catholiques, j'ai même beaucoup souffert, car feu master Fanoche, mon époux, que Dieu lui pardonne! m'a rendue bien malheureuse, à propos de ma religion.

Sur ces mots, mistress Fanoche passa ses mains couvertes de bagues sur ses yeux, essuyant une larme absente.

—Et vous allez à Saint-Gilles? reprit-elle.

—Oui, madame.

—Chez des Irlandais?

—Oui, madame. Chez un nommé Patrick.

—Dans Lawrence-street?

—Précisément.

Tandis que l'Irlandaise parlait ainsi, elle n'avait point remarqué une femme grande, sèche, non moins ridiculement accoutrée que mistress Fanoche, qui s'était approchée peu à peu et avec qui la prétendue maîtresse de pension avait échangé un furtif regard.

La grande femme sèche tira de sa poche un carnet et un crayon et tandis que mistress Fanoche continuait à absorber l'attention de l'Irlandaise, elle écrivit à la hâte les mots de Saint-Gilles, de Patrick et de Lawrence-street.

—Oui, ma chère, répondit mistress Fanoche, vous avez là un enfant charmant.

La mère rougit d'orgueil.

—Est-ce que vous ne le mettrez pas en pension?

Un sourire triste vint aux lèvres de l'Irlandaise.

—Je ne sais pas, dit-elle. Nous sommes pauvres aujourd'hui, peut-être le serons-nous longtemps encore.

—Il est si gentil, poursuivit mistress Fanoche, que je le prendrais volontiers pour rien, pour l'amour de Dieu et de notre chère Irlande, ajouta-t-elle avec un enthousiasme hypocrite.

En ce moment, l'enfant rassasié sans doute du spectacle qu'il avait contemplé pendant quelques minutes, se retourna et s'approcha de sa mère.

Comme elle, il éprouva à la vue de mistress Fanoche un sentiment de répulsion, mais plus vif encore, plus accentué.

Et il dit avec une sorte d'effroi:

—Mère, quelle est cette femme?

—Une lady qui va te donner un gâteau, mon mignon, répliqua mistress Fanoche.

Et elle ouvrit un sac de velours vert et en retira une petite galette à l'anis qu'elle tendit à l'enfant.

Peut-être celui-ci avait-il bien faim; mais il refusa avec une dignité qu'on n'eût point soupçonnée chez un enfant de son âge.

—Merci! dit-il, je n'ai pas faim, madame.

Et, obéissant toujours à cette aversion instinctive, il se prit à regarder les ponts, les églises, et à suivre, dans le brouillard qui s'épaississait, la fumée noire du Penny-Boat qui se couchait en s'allongeant.

—Ma chère, dit encore mistress Fanoche, vous serez bien mal logée dans Lawrence-street. Je connais ce Patrick dont vous parlez. C'est un pauvre homme, cordonnier de son état et qui a bien du mal à vivre. Peut-être n'a-t-il pas de pain chez lui.

—Il en achètera, dit l'Irlandaise, car j'ai encore un peu d'argent.

—Je vous l'ai dit, poursuivit mistress Fanoche, qui ne se décourageait pas, je demeure dans Dudley-street; c'est à deux pas de Saint-Gilles. Vous y pourrez aller demain aussi matin que vous voudrez. Venez chez moi. Je vous donnerai à souper et un bon lit pour l'amour de notre chère Irlande.

La jeune femme regarda de nouveau son enfant.

Elle l'avait regardé ainsi quand l'Écossais marchand de poisson lui avait pareillement offert l'hospitalité.

Mais, cette fois, l'enfant se chargea de la réponse.

Il revint auprès de sa mère, se serra contre elle, comme un petit oiseau se presse contre la sienne à l'approche de l'orage qui gronde au lointain, et il lui dit avec un sentiment de morgue et d'indéfinissable épouvante:

—N'y allons pas, mère, n'y allons pas!

—Comme vous voudrez, dit naïvement mistress Fanoche, qui échangea un nouveau regard furtif avec sa longue et maigre compagne, en même temps qu'elle s'éloignait sans affectation de l'Irlandaise.

L'enfant avait pris dans ses petites mains la main de sa mère et il la portait à ses lèvres avec une effusion naïve.

On eût dit qu'ils venaient tous les deux d'échapper à un grand et mystérieux danger.

A dix pas de là, pendant ce temps, le gentleman qui les avait regardés avec tant de persistance échangeait maintenant quelques mots à voix basse avec un compagnon de voyage.

Ce gentleman avait la mise correcte d'un homme de haute vie, et on ne l'avait pas vu, sans quelque surprise, passer de l'arrière à l'avant et se mêler au menu peuple qui entourait l'Irlandaise.

Cette surprise ne pouvait que s'accroître à présent, si on prenait garde à l'interlocuteur qu'il venait de choisir.

Ce dernier était un homme de quarante-cinq ans environ, résumant, dans sa personne la misère de Londres, en ce qu'elle a de plus hideux.

Il portait un pantalon déchiré aux deux genoux, et ses pieds posaient dans de vieilles bottes crevées et sans talon.

Un lambeau d'habit noir, qui n'avait plus qu'un pan, était boutonné jusqu'au menton, dissimulant l'absence de la chemise et de la cravate.

Sa tête était coiffée d'un vieux chapeau gris sans bords.

Avec cela, cet homme se tenait droit, la tête en arrière, avec une grande dignité, et il écoutait gravement le gentleman qui lui disait:

—Je me nomme lord Palmure, je demeure dans Chester-street, Belgrave square, et si tu écoutes bien ce que je vais te dire, tu peux gagner une bank-note de dix livres.

—Dix livres, votre Honneur! fit le mendiant stupéfait. Par saint Georges, et aussi vrai que je me nomme Barclay, dit Shoking, je ne me puis figurer que vous parliez sérieusement.

—Très-sérieusement, mon garçon.

—Alors, expliquez-vous, je vous écoute.

—Tu vois cette femme et cet enfant?

—Oui.

—Il s'agit de les suivre.

—Bon!

—Jusqu'à ce qu'ils soient descendus en une maison pour y passer la nuit.

—Fort bien.

—Alors, tu viendras me le dire, et les dix livres t'appartiendront.

—Votre Honneur, je crois que je deviens fou! dit le mendiant joyeux. Aussi vous pouvez compter sur moi.

Mistress Fanoche, pendant ce temps, s'était rapprochée de sa mystérieuse compagne et disait:

—Tu sais bien que miss Émily va nous réclamer son fils, et tu sais aussi que son fils est mort. Est-ce que nous pouvions savoir que les choses tourneraient ainsi? Il nous faut donc un enfant, il nous le faut.

—Mais... la mère?...

—La mère!... on s'en débarrassera... Wilton me rendra bien ce service.

Comme mistress Fanoche parlait ainsi, le Penny-Boat toucha la station de Charing-Cross, les voyageurs passèrent sur le ponton, puis s'engouffrèrent dans ce chemin en planches, tout bariolé d'affiches multicolores, qui longe les bâtiments du chemin de fer, et, tout à coup, la pauvre Irlandaise et son enfant se trouvèrent perdus au milieu de la foule immense et des splendeurs commerçantes du Strand, dont les mille réverbères commençaient à s'allumer dans le brouillard qui montait lentement des bords de la Tamise.


III

La mère et l'enfant furent un moment étourdis.

Sur les larges trottoirs les passants se croisaient, se heurtaient, marchaient à la file et se croisaient encore.

On eût dit une fourmilière immense.

Sur la chaussée, les cabs et les hansons passaient rapides comme l'éclair, se rencontrant avec les omnibus.

C'était un tohu-bohu, un vacarme indescriptible.

Un sentiment de terreur s'empara de la pauvre Irlandaise. Elle se trouva seule et perdue au milieu de tout ce monde et elle se repentit de n'avoir pas accepté les offres obligeantes du marchand de poisson et de mistress Fanoche.

L'enfant se serrait toujours contre elle et paraissait, lui aussi, dominé par un même sentiment d'épouvante.

Cependant, il lui dit:

—Mère, marchons. Ne restons pas là...

L'Écossais lui avait bien enseigné son chemin, mais elle ne s'en souvenait plus.

Elle aborda un passant, et lui dit:

—Indiquez-moi, je vous prie, Lawrence-street.

Le passant, qui s'était arrêté complaisamment, parut chercher dans son souvenir:

—Je ne connais pas ça, dit-il enfin.

L'Irlandaise le salua, et continua à marcher.

Au lieu de remonter le Strand dans la direction de la Cité, elle descendit au contraire vers l'ouest, passant devant la gare de Charing-Cross.

Elle arriva ainsi sur la place Trafalgar et entra dans Pall-Mal.

Dans Pall-Mal on n'a jamais entendu parler de Lawrence-street.

Il n'y a que le peuple qui connaisse cette rue.

L'Irlandaise demanda plusieurs fois son chemin et toujours inutilement.

Elle parla de Saint-Gilles à un vieux monsieur.

Le vieux monsieur lui répondit par le mot de Soho square et s'en alla.

La pauvre mère revint sur ses pas. Elle remonta Hay-Markett, entra dans un public-house et renouvela sa question.

Mais comme on allait lui répondre, un homme se trouva derrière elle et demanda un verre de brandy.

L'Irlandaise le regarda, tressaillit, et son visage s'éclaira d'un rayon de joie.

Elle avait reconnu en lui un des hommes qui étaient sur le Penny-Boat; et maintenant cet homme était pour elle presque une connaissance.

C'était Barclay, dit Shoking, l'homme à qui lord Palmure, avait donné la mission de suivre l'Irlandaise et qui ne l'ayant point perdue de vue un seul instant, s'offrait tout à coup et comme par hasard à ses yeux.

—Vous demandez votre chemin, ma chère? lui dit-il.

—Oui, dit l'Irlandaise, et personne ne peut me dire où est Lawrence-street.

—C'est que les belles gens d'Hay-Markett ne connaissent pas ça, dit Shoking.

Il n'y a que le pauvre monde comme nous qui le sache.

C'est bien vous qui étiez sur le Penny-Boat?

—Oui, dit l'Irlandaise, et vous aussi?

Shoking avala un verre de brandy d'un trait, donna un half-penny, et dit encore à l'Irlandaise:

—Il faut que les pauvres gens s'entr'aident, ma chère. Je ne vais pas vous indiquer votre chemin, moi, je vais vous conduire.

Et il lui prit familièrement le bras, et ils sortirent du public-house.

L'enfant, qui d'abord avait regardé cet homme avec défiance, se laissa prendre par la main.

Shoking, malgré ses haillons sordides, avait quelque chose d'honnête et de solennel qui prévenait en sa faveur.

On eût dit qu'il considérait sa misère comme un sacerdoce.

Lord Palmure lui avait enjoint du suivre l'Irlandaise, lui promettant, pour cette besogne, la somme fabuleuse de dix livres.

Shoking s'était dit qu'il pouvait satisfaire à la fois son bon cœur et le désir du noble lord.

Or, son bon cœur lui parlait en faveur de cette pauvre femme, perdue en l'immensité de Londres, et lui commandait de lui venir en aide.

Pourquoi lord Palmure tenait-il à savoir où l'Irlandaise s'arrêterait?

La beauté de la pauvre femme se chargeait de répondre à cette question, que s'était naïvement adressée Shoking.

—Ça la regarde, s'était-il dit. En attendant, il n'y a pas de mal à ce que je la mette dans son chemin.

Il lui fit donc remonter Hay-Markett, tourna dans Piccadilly, traversa Leicester-square, gagna Newport-street, remonta par Dudley jusqu'à la place des Sept-Cadrans et enfin, après avoir passé devant la pauvre église de Saint-Gilles, entra dans Lawrence-street.

Certes, ils avaient raison tous ceux qui avaient prétendu que c'était une pauvre rue privée d'air et de lumière.

Elle décrivait une courbe, était bordée d'affreuses bicoques, pavée d'immondices et remplie d'une population grouillante d'enfants demi-nus et de femmes en haillons.

La plupart des maisons n'avaient pas de portes et on y pénétrait par une échelle dressée contre la croisée.

Lawrence-street est le quartier général des Irlandais marchands de verdure.

Les femmes demeurent au logis avec leurs enfants; les hommes ne rentrent que le soir, poussant devant eux leur charrette vide.

Quand Shoking, la jeune femme et l'enfant arrivèrent, il n'y avait pas un homme dans la rue.

Shoking s'adressa à une jeune fille de quatorze ou quinze ans qui, assise sur une borne tenait un marmot sur ses genoux et jouait avec lui:

—Connais-tu Patrick? lui dit-il.

—Quel Patrick? demanda-t-elle. Il y en a plusieurs chez nous. Duquel voulez-vous parler?

Un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise. Elle se rappela que l'homme dont on lui avait parlé dans son pays avait deux noms: Patrick Drury.

—Drury! fit la jeune fille, il n'est pas ici... Ah!... il ne viendra pas, ma chère... vous ne le verrez pas... si vous voulez parler à sa femme... c'est là...

Et elle montrait une sorte d'antre, de trou pratiqué au-dessous du sol, sur le côté gauche de la rue, et dans lequel on pénétrait par un escalier de quatre ou cinq marches.

L'Irlandaise frissonna; mais Shoking s'approcha du trou qui avait été une échoppe de cordonnier, sans doute, et il cria:

—Hé! mistress Patrick, venez donc, ma chère! voici des gens de votre pays qui vous arrivent. A ces paroles répondit une sorte de grognement; puis quelque chose s'agita dans l'obscurité et une créature humaine s'avança vers le bord du trou.

C'était une femme encore jeune, mais dans un état de maigreur effrayant. Ses longs cheveux noirs pendaient, emmêlés, sur ses épaules un lambeau d'étoffe enroulé autour de ses reins, composait son unique vêtement, et elle tenait suspendu à ses mamelles appauvries, un enfant de sept ou huit mois.

Elle promena autour d'elle un regard égaré et dit d'une voix où perçait la folie:

—Que me voulez-vous? qui parle de Patrick? Il n'est pas ici... les policemen l'ont emmené... ils l'ont mis en prison... il ne reviendra pas...

Shoking se tourna vers l'Irlandaise:

—Je crois, ma chère, qu'il vous faut renoncer à passer la nuit ici, dit-il.

—Où aller? murmura la pauvre mère en regardant son enfant.

—Je ne sais pas, dit naïvement Shoking. Avez-vous de l'argent?

—Il me reste trois shillings et six pence, dit-elle.

—Venez dans Dudley-street d'où nous sortons, dit Shoking; il y a là un boarding tenu par de braves gens qui, pour un shilling, vous donneront un lit pour vous et votre enfant, et du pain et du jambon.

La femme de Patrick Drury avait regagné son trou, s'était recouchée sur un amas de paille fétide.

Shoking entraîna l'Irlandaise et son fils.

—Mère, disait ce dernier, ne sommes-nous pas bientôt arrivés? j'ai bien faim... et je suis bien las.

—Veux-tu que je te porte? dit le mendiant.

Et il prit l'enfant dans ses bras.

Ils revinrent dans Dudley-street.

Tout à coup l'Irlandaise se sentit frapper sur l'épaule.

Elle se retourna et demeura interdite en se voyant en face de cette même mistress Fanoche qu'elle avait rencontrée sur le bateau.

—Eh bien! ma chère, lui dit mistress Fanoche, je vous le disais bien que vous ne trouveriez pas à vous loger dans Lawrence-street. Voyons, je suis bonne femme, et ne vous en veux pas de m'avoir refusé. Venez sans crainte chez moi.

La pauvre mère regarda son fils qui avait croisé ses petites mains sur la poitrine de Shoking.

—Venez, ma chère, répétait mistress Fanoche d'une voix mielleuse.

—Voilà une dame, murmurait en même temps Shoking, voilà une dame qui a l'air très-honnête, par saint Georges!

L'enfant avait fermé les yeux et ne disait plus rien.

—Allons, venez ma chère, répéta pour la troisième fois mistress Fanoche.


IV

L'Irlandaise céda.

L'immensité de Londres l'avait tellement épouvantée que, maintenant, elle se serait confiée au premier venu.

Elle oublia la répulsion que lui avait inspirée mistress Fanoche, elle oublia que cette répulsion avait été partagée et plus vivement encore par son fils.

Elle ne vit qu'une chose, c'est que ce dernier mourait de froid et de faim.

Mistress Fanoche la prit par le bras et fit signe à Shoking de les suivre.

Le mendiant ne se le fit point répéter.

Le trajet était court.

Vers le milieu de Dudley-street, il y avait une petite maison comme on en voit dans les beaux quartiers, avec un sous-sol par devant, un jardin par derrière, une entrée à portique supporté par quatre colonnettes, et une façade de trois croisées à guillotine par étage.

Mistress Fanoche tira de sa poche une clef et entra la première.

Le vestibule était propre, garni de boiseries toutes neuves; le sol était frotté et luisant et une corbeille de porcelaine renfermant une plante grasse pendait au plafond.

L'escalier était dans le fond.

Shoking aspira l'air bruyamment et murmura:

—Voilà qui sent meilleur que le boarding (pension) où je voulais la conduire.

L'Irlandaise, elle aussi, sentit un soulagement. Elle se souvint des blancs cottages et des jolies maisonnettes des environs de Dublin.

Mistress Fanoche poussa une seconde porte et une clarté assez vive fit place à la demi-obscurité qui régnait dans le vestibule.

L'Irlandaise se trouva au seuil d'un joli parloir où il y avait un tapis à fleurs, des meubles en noyer verni, une pendule et des vases sur la cheminée et au milieu une table autour de laquelle une vieille femme,—celle du Penny-Boat, et quatre petites filles de six à huit ans, prenaient leur repas.

Le bon Shoking se prit à renifler l'odeur des tartines beurrées et du rotsbeaf tout chaud qui fumait sur la table.

L'enfant, qui s'était arraché à sa somnolence, jeta sur ces aliments un regard avide et ne vit plus mistress Fanoche qui lui avait tant fait peur.

Quant à la pauvre Irlandaise, elle se mit à pleurer.

—Ma tante, dit mistress Fanoche en s'adressant à la grande femme osseuse qui avait retiré son pince-nez pour mieux voir, voici une pauvre femme et son enfant à qui j'ai offert l'hospitalité.

La grande dame osseuse adoucit sa voix, qui était rauque d'ordinaire comme celle d'un chien de garde, et répondit:

—Bienvenus les pauvres que Dieu nous envoie!

—Vous avez une fameuse chance, ma chère, dit Shoking à l'oreille de l'Irlandaise, on vous aurait offert une place dans le paradis que ce n'eût pas été mieux.

Mistress Fanoche prit les mains de la jeune femme, qui pleurait toujours:

—Approchez-vous du poêle, ma bonne, dit-elle, chauffez-vous bien!... il fait si froid... et puis mettez-vous à table avec nous.

Et toi, mon mignon, ajouta-t-elle en caressant l'enfant, qui n'osa plus se reculer, te fais-je toujours peur?

—Non, répondit-il en regardant les petites filles avec une sympathique curiosité.

Alors mistress Fanoche se tourna vers Shoking:

—Vous êtes un brave homme, mon cher, dit-elle. Je ne puis pas vous garder à souper, car jamais un homme n'est entré ici. Mais buvez un coup de bière et prenez cette demi-couronne.

Shoking, lui aussi, se sentait venir les larmes aux yeux.

Mais comme il était plein de dignité, il contint son émotion, accepta le coup de bière, puis la demi-couronne et murmura gravement:

—Adieu, milady, et Dieu vous garde!

Bonne nuit, ma chère, ajouta-t-il en tendant la main à l'Irlandaise. Vous êtes en bonnes mains et je puis m'en aller tranquille.

Et il sortit, saluant avec la courtoisie d'un gentleman et posant sous son bras gauche son vieux chapeau sans bords.

Seulement, une fois dans la rue, il nota dans sa mémoire le nom de mistress Fanoche et le numéro de la maison.

Puis il s'en alla en se disant:

—Voilà une journée qui finit bien. J'ai bu un coup de bière, j'ai une demi-couronne dans ma poche, j'ai assisté une pauvre femme et son enfant, et si le noble lord ne s'est pas moqué de moi, j'aurai une dizaine de livres dans une heure.

Jamais tu n'as eu pareille veine, mon cher, poursuivit-il en s'adressant à lui-même, et si cela continue, au lieu d'aller coucher à la nuit dans le workhouse mil-endroad, tu seras quelque jour un pauvre présenté.


Pendant ce temps, l'Irlandaise soupait avec avidité, versant, de temps à autre, une larme de reconnaissance.

—Commuât t'appelles-tu, madame? lui disait une des petites filles, la plus jeune.

—Jenny, répondit-elle.

Et ce jeune monsieur? poursuivit l'enfant en montrant le petit Irlandais.

—Ralph, dit l'enfant.

Elle lui sauta au cou et lui dit:

—Je t'aime bien... voudras-tu jouer avec moi?

—Oui, répondit Ralph.

La plus âgée des petites filles regardait avec tristesse la mère et l'enfant.

Mistress Fanoche surprit ce regard, et la petite fille baissa aussitôt les yeux et devint toute tremblante.

Quand l'Irlandaise Jenny et son fils eurent soupé, mistress Fanoche leur dit:

—Vous devez avoir besoin de repos: venez, je vais vous conduire à votre chambre.

Elle prit une des deux lampes qui se trouvaient sur la cheminée.

Ralph, car c'était bien le nom du petit Irlandais, se laissa gentiment embrasser par les petites filles.

Mais la dernière, la plus âgée, celle qui tout à l'heure l'avait regardé avec tristesse, l'embrassa avec plus d'effusion que les autres et lui dit à l'oreille:

—Il ne faut pas rester ici, vois-tu... Il ne le faut pas...

—Pourquoi? demanda l'enfant.

—Parce que ces dames sont bien méchantes et qu'elles te battraient.

En ce moment, la vieille femme osseuse ramena son binocle sur le bout de son nez.

La petite fille rougit et se dégagea des bras de Ralph. Mais elle lui pressa encore la main, et le petit Irlandais sentit que cette main tremblait.

Cependant mistress Fanoche avait ouvert une porte au fond du parloir et introduit l'Irlandaise dans une jolie petite chambre où il y avait deux lits jumeaux dans une alcôve.

Tout cela était blanc, sentait bon, et avait, pour nous servir de l'expression essentiellement anglaise, un aspect confortable.

L'Irlandaise se souvint des paroles de Shoking, qui avait comparé cela au paradis.

—Ma chère, dit alors mistress Fanoche, ne m'avez-vous pas dit que vous vouliez aller demain à Saint-Gilles?

—Oui, madame.

—A quelle heure?

—Il faut que nous soyons, mon fils et moi, pour la messe de huit heures.

—On vous éveillera à sept, ma chère: bonne nuit.

Et mistress Fanoche alluma une bougie qu'elle laissa sur la table, caressa encore une fois l'enfant et sortit.

Alors, se trouvant seule avec lui, Jenny l'Irlandaise prit son fils dans ses bras.

L'enfant avait retrouvé son front soucieux.

—Mère, dit-il, est-ce que nous allons rester ici?

—Oui, mon enfant.

—Longtemps?

—Jusqu'à demain.

—Bien sûr, nous nous en irons demain?

—Il le faudra bien, soupira-t-elle.

—Pourquoi ne nous en allons-nous pas tout de suite?

—Mais, mon enfant, c'est impossible...

—Oh! dit-il.

Et il garda un moment le silence.

Puis, tandis que sa mère le déshabillait pour le mettre au lit.

—J'ai peur, dit-il bien bas.

—Pourquoi aurais-tu peur? demanda la pauvre mère.

—La petite fille m'a dit qu'il ne fallait pas rester...

—Pourquoi donc?

—Parce que ces femmes sont méchantes et qu'elles me battraient.

—Ne suis-je pas là pour te défendre, moi?

—C'est vrai. Alors nous resterons... mais nous nous en irons demain, n'est-ce pas? Tu me le promets?

—Oui.

—Alors, bonsoir, mère.

Et l'enfant se coucha.

Quelques minutes après, il dormait d'un profond sommeil.

L'Irlandaise se mit à genoux, au pied de son lit; elle voulut prier et remercier Dieu qui ne l'avait pas abandonnée; mais soudain elle sentit une chaleur extraordinaire monter de sa poitrine à son visage.

Sa tête s'alourdit; un invincible besoin de dormir, qu'elle prit pour le résultat de la fatigue, s'empara d'elle.

Elle voulut se lever et ne le put. Elle essaya d'appeler à son aide, mais sa gorge crispée ne rendit aucun son. Tout à coup ses yeux se fermèrent sans qu'il lui fût possible de les rouvrir, et elle s'affaissa lourdement sur le tapis de laine commune qui se trouvait au pied de son lit.

Alors la porte de la chambre s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.

Un homme à figure sinistre la suivait.


V

Quel était donc ce nouveau personnage?

C'est ce que nous allons vous dire en peu de mots.

A peine l'Irlandaise était-elle dans sa chambre que la scène avait subitement changé au parloir.

Mistress Fanoche avait fait un signe, et à ce signe, la grande dame osseuse prenant un air méchant et ramenant avec un geste de fureur ses bésicles, sur le bout de son nez crochu, avait dit d'une voix impérieuse:

—Allons, vilaine marmaille, au lit!

Les petites filles alors, toutes tremblantes, s'étaient levées de table sans mot dire et avaient suivi leur terrible maîtresse, qui les avaient conduites dans le vestibule et leur avait fait gravir l'escalier qui montait aux étages supérieurs.

Mistress Fanoche était demeurée un moment, absorbée par la lecture d'une lettre qu'elle avait tirée de sa poche et que certainement elle ne lisait pas pour la première fois, car le papier en était sali et froissé.

L'œil de cette femme brillait d'une joie infernale, et elle murmurait tout en lisant:

—C'est une fière chance tout de même qu'au lieu de revenir de Greenwich par l'omnibus, j'aie pris le Penny-Boat. Maintenant sir John Waterley et miss Émily peuvent venir, j'ai un fils à leur rendre. Pourvu que mon commissionnaire ait trouvé Wilton.

Elle achevait à peine qu'on frappa à la porte.

—Entrez, dit-elle.

Un homme parut.

Un homme d'aspect repoussant et presque aussi déguenillé que le bon Shoking.

Il portait une barbe épaisse et de grands cheveux.

Cheveux et barbe dissimulaient presque en entier un visage couturé de mystérieuses cicatrices, qu'éclairaient deux petits yeux pleins de férocité.

—Ah! vous voilà, Wilton? dit mistress Fanoche.

—Oui, madame.

—Vous n'êtes pas gris, au moins.

Cet homme eut un sourire amer.

—Je n'ai ni bu ni mangé depuis hier, dit-il.

—Voilà un verre de bière et une tartine; mais dépêchez-vous, dit mistress Fanoche, tandis que cet homme s'approchait avec avidité de la table encore servie, nous avons à causer sérieusement, Wilton.

—De quoi s'agit-il, milady? fit-il d'un ton ironique; avons-nous quelque petite fille à noyer ce soir?

—Non, mais il faut ressembler vos souvenirs.

—J'ai bonne mémoire, allez, dit-il, avec un accent sinistre; si bonne que la nuit quand la faim m'empêche de dormir, il me semble voir danser sur la paille qui me sert de lit toutes les petites créatures dont j'ai été le bourreau.

—C'est très-poétique ce que vous dites là, Wilton, fit mistress Fanoche en haussant les épaules; mais nous n'avons vraiment pas le temps de parler de ces choses. Il y a deux livres à gagner tout de suite, et une livre de pension par semaine pendant un an.

—Milady, répliqua Wilton d'un air farouche, et donnant cette qualification à mistress Fanoche en manière d'ironie, on a tort de représenter le diable avec des cornes. Le diable, c'est une femme, et cette femme, c'est vous.

—Soit, dit-elle. Vous laisserez-vous tenter?

—Il le faut bien, dit Wilton qui se versa un second verre d'hafnaf, c'est-à-dire de boisson mélangée par moitié. De quoi est-il question?

—Il faut d'abord faire remonter vos souvenirs à neuf ans.

—Bon!

—Vous rappelez-vous qu'il y a neuf ans, un soir, un gentleman vint ici, apportant un enfant dans son manteau?

—Il en est tant venu de gentlemen apportant des enfants! dit Wilton.

—Soit, mais celui-là vous ne pouvez l'avoir oublié.

—Son nom?

—Il s'appelait sir John Waterley, était officier dans l'armée des Indes et partait le lendemain pour Calcutta, d'où vraisemblablement il ne devait plus revenir, car il était atteint d'une maladie qu'on disait mortelle.

Cet enfant était le fils de ce gentleman et d'une jeune fille de trop grande naissance,—miss Émily Homboury, la fille d'un pair d'Angleterre,—pour qu'il pût jamais songer à l'épouser.

Il nous apportait l'enfant avec mission d'en prendre soin, de l'élever jusqu'à l'âge de quinze ans, et de lui donner plus tard un état d'honnête ouvrier, nous annonçant que jamais ni sa mère ni lui ne pourraient le réclamer.

—Ah! je me souviens maintenant, dit Wilton, qui se versa un troisième verre d'hafnaf; sir John vous remit une bourse qui contenait huit cents livres; et comme vous ne vous souciez guère de dépenser cette somme à l'éducation du petit, vous la gardâtes, et lorsque sir John fut parti, j'allai jeter l'enfant dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres.

—C'est cela même.

—Mais pourquoi donc me dites-vous cela, milady?

—Parce que, maintenant, on me réclame l'enfant.

—Qui?

—Sir John.

—Il n'est donc pas mort?

—Non, et il vient d'épouser à Cannes, en France, miss Émily, qui a perdu son père, qui s'est jetée aux genoux de son frère, lui a tout avoué et que son frère a pardonnée.

—Miséricorde! dit Wilton. Eh bien! que ferez-vous, ma chère? ajouta-t-il lorsqu'il eut pris connaissance de cette lettre salie et froissée que mistress Fanoche lui mit sous les yeux.

Un superbe sourire vint alors aux lèvres de la nourrisseuse d'enfants.

—Tous les enfants nouveau-nés se ressemblent, dit-elle.

—C'est un peu vrai.

—Que réclame sir John? un enfant qui doit avoir maintenant neuf à dix ans.

—Sans doute.

—Eh bien! je lui rendrai un enfant de cet âge.

—Mais cet enfant... où est-il?

—Là, dit mistress Fanoche. Venez...

Elle prit une lampe et ouvrit la porte de la chambre où dormait le petit Ralph et où Jenny l'Irlandaise était affaissée lourdement sur le sol.

—Une femme! dit Wilton en entrant.

—Oui, répondit mistress Fanoche, mais ne craignez rien... Elle ne s'éveillera pas avant trois ou quatre heures d'ici.

—Oh!

—J'ai versé dans son bol de thé deux gouttes d'opium, et toutes les cloches de Saint-Paul ne la réveilleraient pas. Il ne tient même qu'à vous, Wilton, ajouta-t-elle avec un sourire féroce, qu'elle ne s'éveille jamais.

—Ah! c'est pour cela?...

—C'est pour cela, dit-elle.

Wilton s'approcha du lit où dormait l'enfant.

—Qu'il est beau! fit-il naïvement.

—N'est-ce pas?

—On dirait un ange endormi.

—Eh bien! il dort et ne fait pas un mauvais rêve, hein? Il sera peut-être pair d'Angleterre quelque jour.

—Mais, ma chère, dit Wilton, vous ne songez pas à une chose...

—Laquelle?

—Cet enfant de dix ans se souvient de son pays.

—Soit.

—De sa mère.

—D'accord.

—Vous ne tromperez pas sir John et miss Émily un quart de minute.

—Vous vous trompez, Wilton.

—Comment cela?

—J'ai arrangé une petite fable bien simple et bien naturelle, mon cher.

—Voyons.

—J'ai confié l'enfant tout petit à une nourrice irlandaise.

—Oui. Je lui faisais passer de l'argent tous les mois et elle me donnait des nouvelles de l'enfant. Quand j'ai reçu la lettre de miss Émily, je lui ai écrit, et elle est venue. Je l'ai récompensée généreusement, et elle est retournée dans son pays.

—Bien imaginé, ma chère, dit Wilton, et je persiste de plus en plus dans mon opinion que le diable c'est une femme, et que cette femme, c'est vous.

—Trêve de niaiseries, dit mistress Fanoche, il faut faire disparaître cette femme.

—Comment?

Mistress Fanoche haussa les épaules.

—Et le pont de Londres? dit-elle.

—C'est juste. Mais...

Et Wilton se gratta l'oreille.

—Mais?... dit sèchement mistress Fanoche.

—Une femme, ça ne s'emporte pas dans un manteau comme un enfant.

—Bah! dit mistress Fanoche, le cabman de White-Chapel n'est pas mort, j'imagine.

—Non, certes.

—Il y a deux livres pour lui.

Wilton hésitait encore.

Mistress Fanoche sortit une bourse de sa poche et y prit deux guinées.

—Et je paye d'avance, dit-elle.

—Ma foi! murmura Wilton, les temps sont durs... et il faut vivre.

Et il souleva l'Irlandaise et lui dit:

—Elle est lourde... il faudra faire un joli effort pour la jeter à l'eau.

La pauvre Irlandaise ne s'éveilla pas. Le narcotique avait fait d'elle un cadavre.

—Et nous, dit mistress Fanoche, ne perdons pas de temps. Il faut chercher le cabman.

—Je me suis douté que nous aurions besoin de lui, répondit Wilton, et c'est lui qui m'a amené. Il est à la porte.

Un rayon de joie infernale passa dans les yeux de mistress Fanoche.


VI

Mistress Fanoche souleva de nouveau l'Irlandaise sans connaissance.

—Allons, dit-elle à Wilton, chargez-la moi sur vos épaules et partez.

—Un moment, dit Wilton; vous allez trop vite, ma chère.

—Que voulez-vous dire?

—Je n'ai pas consulté le cabman.

En anglais cabman veut dire cocher.

—On le payera.

—Je le pense bien, dit Wilton, mais...

—Mais quoi?

—Il demandera sans doute plus cher pour une femme que pour un enfant.

Mistress Fanoche avait une certaine ampleur dans les idées.

Au besoin elle savait ne pas compter.

Elle versa le contenu de sa bourse sur la table. Il y avait bien quinze guinées.

—Prenez tout, dit-elle, et arrangez-vous avec le cabman; mais emportez cette femme.

Wilton prit l'argent, le mit dans sa poche, et chargea l'Irlandaise sur son dos.

—Bon! dit-il. Mais il faut veiller aux policemen.

—Je vais sortir la première, répondit mistress Fanoche.

Elle passa en effet dans le vestibule, laissa la lampe sur un dressoir, ouvrit la porte avec précaution et regarda au dehors.

Depuis environ trois heures que la malheureuse Irlandaise était entrée chez mistress Fanoche, le brouillard s'était épaissi.

On n'y voyait pas à dix pas de distance, et les becs de gaz apparaissaient sans rayonnement, comme des charbons au milieu d'un nuage de cendres.

L'Anglais se mêle peu des affaires d'autrui; il passe et ne s'arrête pas.

Le policeman seul a le droit et le loisir de se montrer curieux.

Mistress Fanoche n'avait donc qu'à se préoccuper du policeman.

Mais le brouillard était épais, et Dudley street est une rue où on vole peu de mouchoirs; par conséquent, le policeman y est rare.

Le cabman était à la porte.

—Oh! oh! dit-il en voyant apparaître mistress Fanoche qui jetait autour d'elle un coup d'œil investigateur, il paraît qu'on a besoin de moi.

—Oui, et le prix de la course est bon, dit-elle.

En même temps, elle se tourna vers Wilton, qui était déjà au seuil de la porte, l'Irlandaise sur son dos.

—Vite! dit-elle, la rue est déserte.

Wilton, qui était d'une force herculéenne, s'élança dans le cab si rapidement, que le cabman n'eut pas le temps de voir de quelle nature était le lourd fardeau qu'il portait et qu'il mit dans le hanson.

Le hanson est cette voiture à deux roues, rapide et légère, que le cocher conduit par derrière, et qu'on désigne improprement en France sous le nom de cab, attendu que cab signifie voiture et par conséquent une voiture à quatre comme à deux roues.

Mistress Fanoche rentra dans la maison et referma la porte.

—London-Bridge! cria Wilton au cabman.

Le cabman rendit la main à son cheval et le hanson partit au grand trot.

Alors Wilton se mit à arranger son colis comme il le disait; c'est-à-dire qu'il dressa l'Irlandaise, toujours endormie, dans un coin du cabriolet et la soutint avec un de ses bras.

On eût dit d'un amoureux qui passe son bras sous la taille de sa femme aimée.

Le hanson descendit dans la direction du Strand en prenant Saint-Martin's-lane.

Cette rue, dont le plan incliné est assez rapide, possède deux ou trois forges de carrossiers.

L'une de ces forges, ouverte sur la rue, flamboyait et son rayonnement triompha si victorieusement du brouillard qu'au moment où le hanson entrait dans le cercle de lumière qu'elle projetait au loin, le visage de l'Irlandaise se trouva éclairé comme en plein jour.

Wilton tressaillit.

Jusque-là, il n'avait pas même regardé cette femme qu'il s'était chargé d'aller noyer pour de l'argent.

Maintenant il venait de la voir, et cette beauté, à laquelle le sommeil donnait une expression séraphique, fit sur lui une impression bizarre.

—Une belle fille! c'est dommage de mourir si jeune.

Mais le hanson continua sa route et sortit du cercle lumineux de la forge, et le beau visage de l'Irlandaise rentra dans l'obscurité.

Wilton eut un ricanement:

—Par Saint-Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai eu un mouvement de pitié. Ah! ah! ah! est-ce mon métier, à moi, d'avoir pitié? je ferais mieux de garder ma sensibilité pour le jour où on me pendra à la porte de Newgate, ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard.

On approchait du Strand. Tout à coup le hanson s'arrêta.

En même temps le cabman souleva la petite trappe qui permet au cocher de communiquer avec le voyageur qui est dans l'intérieur de la voiture, c'est-à-dire au-dessous de lui.

—Hé! Wilton? cria le cabman.

—Que veux-tu? répondit celui-ci.

—Je veux causer un brin avec toi.

—Parle...

—Qu'est-ce que nous emportons au pont de Londres?

—Une femme.

—Morte?

—Non, endormie.

—Ça ne me va pas, Wilton.

—Et pourquoi?

—Parce que ça ne me va pas... Je veux bien noyer des enfants, mais pas de femmes.

—N'est-ce pas la même chose?

—Non, d'abord ça porte malheur.

—Tu veux rire!

—Ensuite, elle se réveillera... elle criera...

—Il n'y a pas de danger... elle a bu de l'opium et elle est comme morte.

—Et combien nous donne-t-on pour cela?

—Cinq guinées.

—Pour nous deux?

—Non, à chacun.

Le cabman hésitait encore.

—C'est une vilaine besogne, Wilton, répéta-t-il.

—On m'a payé d'avance, dit Wilton pour décider le cabman. Veux-tu ton argent?

—Donne donc alors, fit le cabman avec un soupir; mais tu verras que nous ferons quelque jour une jolie grimace devant Newgate et que nos pieds battront le vide.

—Au petit bonheur, dit Wilton, autant mourir comme ça qu'autrement.

Il passa cinq guinées au cabman, par la trappe ouverte dans le plafond de la voiture.

—Je gagne cinq guinées à ce jeu-là, pensa-t-il, car mistress Fanoche m'en a donné quinze.

Le hanson arriva dans le Strand.

Le brouillard était encore épais; mais il y a de beaux magasins dans le Strand et comme il n'était guère plus de onze heures du soir, il y en avait encore quelques-uns d'ouverts qui étincelaient de lumière.

De temps en temps un flot de clarté pénétrait dans le cab et le visage angélique de l'Irlandaise apparaissait à Wilton.

Alors le bandit tressaillait et avait un battement de cœur.

Après le Strand, on entra dans Fleet-street, puis on prit la rue de Farington qui descendait vers le fleuve.

Le cheval marchait un train d'enfer.

Mais à mesure qu'on approchait de la rivière, Wilton sentait son cœur battre plus fort.

Vers le milieu de Farington, il souleva de nouveau la trappe.

—Arrête un moment, dit-il.

—Pourquoi faire? demanda le cabman.

—Je vais boire un peu de gin.

Et il sauta à terre et entra dans un public-house.

Il but deux verres de gin coup sur coup, paya avec une des guinées de mistress Fanoche et regagna le hanson.

—En route! ça va mieux.

L'Irlandaise était toujours affaissée et inerte dans un coin de la voiture.

On eût dit que Wilton conduisait un cadavre.

Le hanson tourna dans Thames-street, c'est-à-dire la rue de la Tamise, et en quelques minutes il arriva à London-Bridge.

Le pont de Londres que sillonnent tout le jour des milliers de voitures, de camions et de chariots, sur lequel passent, de dix heures du matin à six heures du soir, près d'un demi-million de piétons, est désert quand vient la nuit.

Le hanson s'y engagea.

—Arrête-toi au milieu, cria Wilton au cabman.

En même temps, il tira une corde de sa poche et se mit en devoir de lier les pieds et les mains de l'Irlandaise, de façon qu'elle allât au fond et ne pût se débattre, en admettant que la fraîcheur de l'eau triomphât de sa léthargie.

Le hanson s'arrêta.

Alors Wilton prit l'Irlandaise dans ses bras, descendit et s'approcha du parapet.