VII
Tout à coup une lueur rougeâtre se fit au bout du pont, du côté du Borough, c'est-à-dire sur la rive méridionale.
Cette lueur était celle de la lanterne d'un de ces grands camions à trois chevaux qui transportent les marchandises d'une gare à l'autre.
Wilton eut un nouveau battement de cœur.
Le cabman lui cria:
—Prenez garde!
Wilton abandonna le parapet et, portant toujours l'Irlandaise, il se rapprocha du cab.
Il fallait absolument laisser passer le camion, la plus vulgaire prudence l'exigeait.
A mesure que la lourde voiture s'approchait, la clarté du fanal devenait plus grande, et tout à coup elle frappa le visage de l'Irlandaise.
Une fois encore les regards de Wilton s'arrêtèrent sur son visage et les battements de son cœur se précipitèrent.
Le camion passa.
Le cocher qui le conduisait, chaudement enveloppé dans sa pelisse garnie de peau de mouton, sa casquette sur les yeux, regardait à peine devant lui, d'un œil somnolent, et tout juste ce qu'il fallait pour conduire son véhicule.
Peut-être aperçut-il le cab, mais il ne prêta aucune attention à cet homme qui avait l'air d'avoir un cadavre dans ses bras.
—Eh bien! cria le cabman, est-ce que tu ne vas pas te dépêcher, Wilton?
Wilton ne répondit pas.
—Il fait froid et j'ai les doigts gelés à tenir mes guides, continua le cabman. Dépêche-toi donc.
Wilton était comme saisi de vertige.
—C'est drôle!, murmura-t-il, jamais je n'ai été comme ça. Le cœur me manque et mes jambes me rentrent dans l'estomac.
—Allons! allons! répéta le cabman.
Mais Wilton jeta un cri.
L'Irlandaise, qui jusque-là était comme morte, avait poussé un soupir.
Et Wilton s'éloigna de nouveau du parapet, revint au cab et dit:
—Non, non, je ne veux pas.
—Tu ne veux pas la noyer? fit le cabman stupéfait.
—Non, répéta Wilton.
—Mais malheureux... tu veux donc rendre l'argent?
—Je ne rendrai rien, dit Wilton. Tant pis pour mistress Fanoche... je ne veux pas noyer cette femme... elle est trop belle...
Le cabman eut un éclat de rire.
—Du moment où on ne rend pas l'argent, dit-il, ça m'est égal; j'aime autant ça même, car j'ai toujours pensé que noyer une femme portait malheur. Mais qu'allons-nous en faire?
—Je ne sais pas, dit Wilton.
Et il replaça dans le hanson l'Irlandaise, qui avait retrouvé son immobilité cadavérique.
—La dose d'opium était bonne, murmura-t-il, nous avons le temps de réfléchir. Elle n'est pas près de se réveiller.
Le cabman tourna bride.
—Ah çà, où allons-nous?
—Je ne sais pas, dit le bandit.
—Est-ce que tu veux en faire madame Wilton, par hasard?
Wilton tressaillit.
—Oh! non, dit-il tout à coup, si je venais à aimer une femme, je serais perdu. Je ferais trop de bêtises!
Puis, prenant une résolution subite, il remonta dans la voiture et dit:
—Remonte la rue du roi Guillaume jusqu'au monument, prends celle de la Poissonnerie, tournons les docks et allons chez le land-lord Wanstoone, dans Old-Gravel-lane. D'ici là, je réfléchirai.
—Comme tu voudras, dit le cabman.
Et le hanson se remit à rouler rapidement, laissant le pont de Londres derrière lui, remontant King-of-Williams-street, contournant la colonne commémorative de l'incendie qui dévora la moitié de la Cité, en 1666, et s'engageant dans cette longue rue de la Poissonnerie qui contourne les docks de Sainte-Catherine et de Londres et aboutit à Saint-Georges-street.
Au delà des docks de Londres, on trouve, sur la droite, une rue en pente qui descend vers la Tamise et aboutit au tunnel.
Cette rue, qui décrit un arc de cercle, se nomme Old-Gravel-lane, ce qui veut dire le vieux chemin sablé.
Elle est déserte la nuit.
Seul, au milieu de cette solitude, un public-house, bien après minuit, laisse encore voir sa devanture éclairée, au travers de vieux rideaux rouges.
Le land-lord, ou tavernier, se nomme Wanstoone.
C'est un homme discret qui ne se mêle jamais de rien, n'intervient dans aucune querelle et écoute froidement des histoires et des confidences qui lui entrent par une oreille et sortent par l'autre.
Master Wanstoone est le prototype du land-lord comme il en faut dans le Wapping, car Old-Gravel-lane est au beau milieu de ce quartier sinistre.
Ce fut donc à la porte de ce public-house que le hanson s'arrêta.
Le cheval était bien dressé. Il s'arrêtait aux portes et on pouvait l'y laisser indéfiniment.
Le cabman, qui était un habitué du public-house, ne s'occupait jamais de sa voiture que lorsqu'il craignait les policemen.
Mais il n'y a point, il n'y a jamais eu de policemen dans le Wapping, passé huit heures du soir.
Wilton coucha l'Irlandaise en travers sur la banquette et jeta dessus la vieille couverture du cabman.
Puis il entra avec ce dernier dans le public-house, qui était tout à fait désert.
Master Wanstoone lisait assis derrière son comptoir, et il se leva même avec humeur pour servir les deux verres d'hafnaf que demanda Wilton.
Puis il reprit sa lecture.
—Vois-tu, dit alors Wilton au cabman, j'ai bien réfléchi en chemin.
—Ah! fit le cabman.
—De quoi nous sommes-nous chargés, poursuivit Wilton, de faire disparaître une femme?
—Oui.
—Afin que mistress Fanoche puisse faire de son enfant ce qu'elle voudra.
—Tiens, elle a donc un enfant?
—Oui, je te conterai ça une autre fois. Passons. On nous donne cinq guinées à chacun. Bon! nous emportons la femme... et mistress Fanoche n'entend plus parler d'elle.
—Mais si elle a un enfant, elle se mettra à sa recherche.
—Non.
—Ah! par exemple!
—Elle est arrivée à Londres ce soir, elle n'y connaît personne... elle ne sait pas le nom de mistress Fanoche... encore moins celui de la rue où elle a laissé son enfant... Comment veux-tu qu'elle le retrouve?
Et puis, Londres est si grand qu'il ne finit pas. Sais-tu qu'il y a près de quatre milles de Dudley-street, d'où nous venons, à Old-Gravel-lane, où nous sommes?
—Tu comptes donc rester ici?
—Nous allons la porter dans Welleclose-square, nous la coucherons sur un banc et tout sera dit.
—Soit, dit le cabman.
—Puisque j'ai entamé une de mes guinées, dit Wilton, autant vaut que je paye encore.
Et il jeta six pence sur le comptoir.
Ils sortirent. Le cabman remonta sur son siége et Wilton s'assit de nouveau auprès de l'Irlandaise.
—Hé! dit-il, il faut nous dépêcher, elle est brûlante, malgré le froid: c'est signe qu'elle s'éveillera bientôt.
Le square dont avait parlé Wilton était à une très-petite distance.
Le hanson remonta dans Saint-Georges, tourna à gauche, et dix minutes après, il entrait dans Welleclose-square.
Le lieu était sinistre et désert.
Autour d'une sorte de jardin s'élevait une vieille grille en fer.
Autour de la grille il y avait çà et là un banc vermoulu. Tout à l'entour se dressaient des maisons noires et hideuses, d'où ne sortait aucun bruit, et où n'apparaissait aucune lumière.
Des ruelles sombres, étroites, aboutissaient à cette place. C'était peut-être le lieu le plus caractéristique du Wapping.
Un silence de mort régnait à l'entour.
C'est que le Wapping ne s'éveille que passé minuit.
Alors s'ouvrent des bouges sans nom, des théâtres qui ont un public de prostituées et de voleurs, des bals où les femmes viennent pieds nus, faute de souliers.
Or, il n'était pas encore minuit.
Et le Wapping ne donnait pas signe de vie.
Le hanson s'arrêta.
Wilton prit de nouveau l'Irlandaise dans ses bras et descendit.
Il s'approcha d'un banc et l'y coucha tout de son long.
—Elle sera fort bien là, dit-il. Et puis, quelque bonne âme charitable en prendra soin peut-être.
—Une jolie femme trouve toujours un asile, ricana le cabman. C'est égal, nous volons joliment l'argent de mistress Fanoche.
Et les deux bandits s'éloignèrent, laissant la malheureuse Irlandaise toujours en proie à son sommeil léthargique, en ce lointain quartier de Londres dans lequel, la nuit, un gentleman ou une femme honnête n'oserait pénétrer.
On entendait encore dans l'éloignement le bruit des roues du hanson, lorsque minuit sonna à la chapelle Saint-Georges. Alors quelques lueurs tremblantes s'allumèrent çà et là aux fenêtres voisines. Le Wapping s'éveillait et l'Irlandaise dormait toujours.
VIII
La nuit était froide, nous l'avons dit, et d'après les calculs de mistress Fanoche, les effets du narcotique absorbé par l'Irlandaise devaient se dissiper au bout de trois ou quatre heures.
Déjà Jenny avait poussé un soupir, tandis que Wilton la prenait dans ses bras.
Il n'y avait pas encore une heure que les deux misérables l'avaient déposée sur ce banc de Welleclose-square, qu'elle commença à s'agiter.
Ses membres raidis par la léthargie, retrouvèrent peu à peu leur élasticité et leur souplesse; son sein se souleva, ses lèvres s'entrouvrirent et murmurèrent un nom:
—Ralph!
Le nom de son enfant n'est-il pas le premier mot que prononce une mère en s'éveillant?
Car elle avait rêvé, la pauvre mère, tandis que les deux bandits agitaient la question de savoir s'ils l'enverraient s'endormir du dernier sommeil dans les flots noirs de la Tamise, ou s'ils lui feraient grâce de la vie.
Et son rêve était plein de son fils.
Elle le voyait grand et fort, marchant d'un pas assuré vers de hautes destinées, et jetant autour de lui comme une trace lumineuse.
Et quand ses lèvres se furent agitées, ses yeux s'ouvrirent.
Durant son sommeil, le Wapping s'était éveillé.
La vie nocturne est partout à Londres, dans les palais de Belgrave-square, comme dans les antres de White-Chapel, dans Regent-street comme au Wapping.
Le Wapping avait ouvert ses maisons de nuit.
Les public-houses flamboyaient; les mendiants et les voleurs s'attroupaient à la porte, la musique sauvage du bal Windson sortait par bouffées des profondeurs d'une cave. Des ombres, plutôt que des créatures humaines, traversaient le square dans tous les sens.
Car, à Londres, l'orgie elle-même est silencieuse, et le vice marche sans bruit.
L'Irlandaise, ayant ouvert les yeux, crut que son rêve continuait et avait seulement changé d'aspect et de tableau; mais les âpres brises du brouillard, le vent frais qui lui fouettait le visage, l'eurent bientôt convaincue qu'elle ne dormait pas.
Où était-elle?
Elle appela son fils:
—Ralph, mon enfant, où es-tu?
Ralph ne répondit pas.
Elle se leva, éperdue, jetant un regard égaré autour d'elle.
Le square était sinistre; ses lumières, éparses çà et là comme des phares dispersés sur une mer orageuse, sinistres aussi.
—Mon Dieu! mon enfant... où suis-je? dit-elle en prenant sa tête à deux mains.
Elle fit quelques pas en avant, puis s'arrêta, comme si elle eût voulu rassembler ses souvenirs épars.
Et soudain elle se rappela.
Elle revit le parloir, les deux dames, les petites filles et la petite chambre où on les avait conduits, elle et son fils.
Elle se souvint des terreurs de l'enfant, qui voulait s'en aller.
Elle se souvint encore qu'un sommeil de plomb s'était emparé d'elle, et qu'elle n'avait pas eu le temps de se mettre au lit.
Alors elle jeta un grand cri, un cri de désespoir suprême.
On l'avait endormie pour lui voler son enfant.
Où était-elle?
Comment s'appelait cette place où on l'avait amenée?
Quel était le nom de la rue dans laquelle était la maison de mistress Fanoche?
Elle ne le savait pas!
Cependant les mères ont des courages de lionne.
—Je chercherai, dit-elle, je trouverai... je leur arracherai mon fils.
Et elle se mit à courir droit devant elle d'abord.
Elle crut que Welleclose-square était Soho-square, qu'elle avait aperçu en cheminant avec Shoking.
Comment aurait-elle deviné qu'on l'avait transportée à près de quatre mille du square Saint-Gilles?
Elle se mit donc à parcourir une à une les rues et les ruelles qui entourent Welleclose-square, tantôt jetant un cri de joie et croyant se reconnaître, tantôt s'arrêtant avec effroi, car la lueur d'espérance s'éteignait, et elle ne se retrouvait plus.
Des hommes en haillons passaient auprès d'elle et quand la lueur d'un bec de gaz leur permettait de voir son beau visage, ils lui adressaient des propositions honteuses et lui disaient des mots obscènes.
Jenny prenait la fuite et recommençait ses recherches, mais toujours elle revenait dans Welleclose-square.
Un groupe de femmes avinées se querellaient à la porte d'un public-house.
Jenny eut le courage de s'approcher d'elles et de leur dire:
—Où est donc Saint-Gilles?
Les unes se mirent à rire, les autres l'appelèrent milady. Aucune ne lui répondit.
Mais une ignoble créature dont, les loques hideuses étaient couvertes d'une vieille fange, une de ces femmes qui n'ont plus rien d'humain, s'élança vers elle comme une furie:
—Que viens-tu faire ici? dit-elle; est-ce que tu es du quartier? Non, tu viens parce qu'il y a un arrivage de matelots aux Saylors'-house, et qu'ils ont de l'argent... et tu veux nous prendre notre part. Va-t-en... va-t-en!...
Et elle levait ses poings fermés sur elle.
Jenny épouvantée voulut fuir.
Mais la terrible femme la saisit par le bras et lui dit encore:
—Qui cherches-tu ici, dis, qui cherches-tu? Ce n'est pas Williams au moins... car, vois-tu, Williams, c'est mon amant... et je ne veux pas qu'on y touche!...
—Je cherche mon enfant! répondit d'une voix déchirante Jenny, qui essayait de se soustraire aux doigts crochus de cette femme.
Les autres riaient et dansaient:
—Elle est toujours jalouse, Betsy... ah! ah! ah!
—Ayez pitié de moi, suppliait Jenny, je vous jure que je ne connais pas Williams dont vous parlez...
—Tu mens! disait la femme avinée, tu cherches Williams, je le vois bien!
—Qui parle de Williams? s'écria tout à coup une voix rauque et masculine.
Et un homme s'avança dans le cercle de lumière douteuse au milieu duquel se passait cette scène.
Cet homme était un matelot, mais un matelot ignoble et sale, aux épaules larges, aux jambes tordues, à la face rougeaude et perdue par la boisson, aux deux cotés de laquelle pendaient de longs cheveux d'un blond ardent.
—C'est moi qui suis Williams! dit-il.
Il aperçut Jenny et dit:
—Quelle est cette femme? elle n'est pas du quartier... je ne la connais pas... Tiens, elle est belle!...
—Ayez pitié de moi, disait Jenny en joignant les mains... défendez-moi...
—Ah! tu la trouves belle! hurla l'ivrognesse... Eh bien! je vais lui arracher les yeux.
Mais elle reçut un coup de poing du matelot en plein visage, et elle tomba dans le ruisseau en poussant un sourd grognement.
—Ce Williams, cria une autre créature, quand il y a une jolie femme... elle est pour lui...
Williams avait posé sous son bras le bras de Jenny et disait:
—Viens avec moi... tu n'as rien à craindre, ma chère... On me connaît dans le Wapping... et quand une femme est à mon bras, il n'y a pas de danger qu'on y touche...
—Au nom du ciel, disait Jenny, aidez-moi à retrouver mon fils.
—Tu as donc un fils?
—Oui. On me l'a pris... rendez-moi mon fils... et je vous bénirai...
—Et tu m'aimeras? fit-il avec un ricanement de bête fauve.
Elle ne comprit pas l'horrible sens de ces paroles et elle répondit:
—Oh! oui... si vous me rendez mon fils, je vous aimerai!
—Où est-il donc ton fils?
—Conduisez-moi auprès de Saint-Gilles, je trouverai.
—Saint-Gilles? fit-il. Mais c'est loin d'ici... bien loin...
—Au nom du ciel, conduisez-moi...
—Viens donc boire un coup, auparavant, dit-il.
Elle voulut se dégager, mais il tenait son bras sous le sien et l'y serrait comme dans un étau.
—Viens, répéta-t-il, je suis Williams et on ne m'a jamais résisté.
Et il l'entraîna de force et malgré ses cris dans une ruelle noire au fond de laquelle brillait une lueur sinistre.
La lueur du public-house du Cheval-Noir, le plus célèbre des repaires du Wapping.
—Encore une qui aura aimé Williams, ricanèrent les horribles créatures en les regardant s'éloigner tous deux, tandis que celle qui voulait accaparer Williams, pour elle seule, se relevait toute sanglante et l'œil poché du coup de poing.
IX
A l'angle sud-est de Welleclose-square est une ruelle qui n'a pas trois mètres de large.
Vers le milieu est un théâtre.
Mais un théâtre comme on n'en vit jamais peut-être, un théâtre où les premières loges se louent douze sous, et le parterre un penny.
Le jeune premier est un nègre; on fume et on boit pendant le spectacle.
Les prostituées qui se tiennent au balcon sont pieds nus; le parterre est composé de voleurs.
Au bout de la ruelle est le Cheval-Noir.
Public-house au rez-de-chaussée, bazar de la débauche à l'entresol, bal au premier étage et taverne dans les caves, cet établissement n'offre rien à désirer comme on voit.
Le Saylors'-house, ou pension des matelots, est à deux pas.
Quand ils sortent du Saylors'-house, ils entrent au Cheval-Noir.
Quand ils ont bu, ils se querellent, et les querelles se vident dans la rue, à coups de couteau.
La danseuse en guenilles a souvent du sang sur sa robe. C'est le vainqueur qui lui a pris amoureusement la taille.
Un escalier de dix marches conduit au sous-sol.
Là est la vraie taverne.
Depuis minuit jusqu'au jour, cinquante personnes, hommes et femmes, si on peut donner ce nom à une population fangeuse, bestiale, avinée et couverte d'affreux oripeaux, cinquante personnes boivent, mangent, se querellent, rient et chantent.
On entend claquer d'ignobles baisers sur des joues sales, on voit, à la lueur de quelques chandelles fumeuses éparses sur les tables, mousser la bière brune ou blonde dans des pots d'étain.
Derrière un comptoir garni de victuailles, trône majestueusement mistress Brandy.
C'est la femme du land-lord, c'est-à-dire du maître de l'établissement.
Celui-ci est là-haut, au public-house, affublé d'un reste d'habit noir et d'une cravate qui fut blanche, il y a déjà bien des années.
Mistress Brandy a un autre nom, mais on ne le sait plus, on l'a oublié.
Brandy veut dire eau-de-vie en anglais, et c'est un surnom qu'on a donné à la femme du land-lord.
C'est une forte et robuste commère, haute en couleur, qui a cinq pieds six pouces, des mains à couvrir une assiette, des pieds à servir de base à un monument.
Elle a donné un seul soufflet dans sa vie, à un insolent qui lui manquait de respect.
Ce soufflet a produit l'effet de la masse d'un boucher.
Le malheureux est tombé sanglant et inanimé à la droite du comptoir.
Pourvu qu'on paye, du reste, pourvu qu'on boive, mistress Brandy est tolérante.
Si deux voleurs dévalisent un matelot, elle ferme les yeux: si deux matelots jouent du couteau et qu'il y ait mort d'homme, miss Brandy appelle John.
John est un Écossais gigantesque qui lui sert de garçon et aide les deux servantes à presser la bière.
John prend le mort dans ses bras, le porte tranquillement dans la rue et revient à sa besogne comme si de rien n'était.
Le Cheval-Noir est un établissement tranquille, et jamais on n'a eu besoin d'y appeler les policemen.
D'ailleurs, dans le Wapping, il n'y a pas de policemen. Les nobles lords qui siégent au Parlement, tout à côté de Westminster, ont pensé que le peuple se protège toujours suffisamment lui-même.
Ce soir-là, toutes les tables étaient occupées dans la cave du Cheval-Noir.
Mais celle qui était à la gauche du comptoir était la plus bruyante.
On y fêtait la libération de Jack, dit l'Oiseau-bleu, un voleur célèbre qui était sorti le matin même de la prison de Midlesex, où il avait fait six mois de moulin.
Jack disait en levant son verre:
—Je bois au colonel gouverneur, qui est un brave homme et un parfait gentleman. Il m'a remis deux couronnes, un shilling, six pence, quand je suis sorti, et il m'a fait un beau discours en me recommandant d'être honnête homme à l'avenir.
—Ce farceur de Jack, dit une femme qui avait passé sa main à l'entour de la taille du pick-pokett, il est capable d'avoir promis.
—Certainement, ricana Jack, certainement, Votre Honneur, que je serai honnête homme... Dès ce soir, je vais chercher du travail.
Et tous les voleurs et toutes les prostituées de rire à se tordre.
Un des assistants haussa les épaules:
—Voilà donc de quoi faire le fier, dit-il, parce que tu reviens du moulin. J'ai bien passé par la cage aux oiseaux, moi.
—Quand on passe par là, c'est pour y retourner, dit Jack.
Il faisait allusion au cimetière des suppliciés que le condamné traverse, à Newgate, en sortant de la cour d'assises.
—Ils m'ont acquitté, dit le voleur. Braves gens, messieurs les jurés, excellentes gens, parfaits gentlemen, leurs Seigneuries! Et on continua à rire.
A une autre table, des matelots se racontaient leurs campagnes.
Un peu plus loin, une Irlandaise, qu'on appelait Jane la géante, faisait une scène de jalousie à son amant.
Mistress Brandy, impassible, surveillait tout cela d'un œil indifférent.
Cependant, quelquefois, elle regardait avec une certaine curiosité un homme qui était assis tout près du comptoir et buvait seul, à petites gorgées, un verre de grog.
C'était un homme de trente-sept à trente-huit ans peut-être, de taille moyenne, portant des favoris châtain clair, et dont le visage régulier contrastait avec les faces patibulaires qui l'entouraient.
Était-ce un Écossais, un Anglais, un Irlandais ou un Français?
Nul ne le savait.
Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il venait au Cheval-Noir. Mais il ne parlait à personne, buvait, payait et s'en allait.
Quelquefois même il tombait en une rêverie profonde. Une fois, on avait voulu le tâter, c'est-à-dire savoir ce qu'il était, d'où il venait... s'il était voleur ou matelot, condamné en rupture de ban ou bien étranger à toutes les professions interlopes du Wapping.
Pour cela, on lui avait cherché querelle.
Il n'avait perdu ni son flegme, ni son attitude indifférente et calme; mais en trois coups de poing il avait mis hors de combat trois adversaires.
Depuis lors, on l'avait respecté.
Du reste, il parlait un anglais très-pur et sans le moindre accent.
Comme on ne savait pas son nom, on l'avait surnommé l'homme gris, à cause de son vieil habit gris, l'unique vêtement qu'on lui eût jamais vu.
Un seul habitué du Cheval-Noir avait trouvé grâce devant cette indifférence parfaite.
C'était un pauvre diable de mendiant, que tout le monde aimait pour sa philosophie, sa bonne humeur, et qui amusait fort les affreux garnements du Cheval-Noir par ses prétentions au comme il faut.
On a reconnu, dans cette rapide esquisse, notre connaissance d'une heure, Barclay dit Shoking.
Shoking, qu'on avait ainsi appelé parce qu'il trouvait toujours que ses compagnons d'orgie nocturne étaient inconvenents, Shoking, qui se vantait d'avoir des manières de gentleman et prétendait que si la fortune lui souriait un jour, il se montrerait à cheval à Hyde-park et irait prendre des glaces à Cremorn, tout comme un fils de pair, Shoking enfin, était le seul à qui l'homme gris eût quelquefois offert une pinte d'ale ou un verre de grog.
Or, ce soir-là, les voleurs riaient, les matelots se querellaient, les filles chantaient, mistress Brandy regardait l'homme gris du coin de l'œil, et celui-ci continuait à boire son verre de grog à petites gorgées, lorsque Shoking apparut en haut de l'escalier qui descendait dans la cave.
—Voilà Shoking!
—Vive Shoking!
—Hurrah pour Shoking!
Ce fut une avalanche de cris.
L'homme gris releva la tête et salua Shoking de la main.
—Bonjour, mes amis, bonjour, dit Shoking du ton protecteur d'un homme heureux.
—Tiens! s'écria une femme, il a des souliers neufs.
—Et un habit neuf, dit un voleur.
—Il a une chemise... fit une autre prostituée.
—Par saint Georges! murmura mistress Brandy, il a des bords à son chapeau.
—J'ai fait fortune, dit Shoking. Mais rassurez-vous, j'ai laissé mon argent à la maison.
—C'est dommage, dit Jack en riant.
Shoking traversa la salle et vint s'asseoir à la table de l'homme gris.
—Cette fois, dit-il, c'est moi qui paye.
X
L'homme gris se prit à sourire.
—Mon ami, dit-il, je vois que vous avez de l'argent ce soir, et comme vous êtes un brave cœur, vous vous dites qu'il est convenable de payer à votre tour.
—Ça, c'est vrai, dit Shoking.
L'homme gris baissa la voix.
—Dieu me garde de vous refuser, car je n'ai jamais voulu blesser personne, et je sais que tout bon Anglais a sa fierté. Payez donc, si tel est votre bon plaisir.
Néanmoins, laissez-moi vous faire une question.
—Laquelle? demanda Shoking en regardant l'homme gris avec étonnement.
—Vous avez de l'argent?
Shoking baissa la voix:
—Chut! dit-il, ne me trahissez pas, j'ai gagné dix guinées ce soir.
—Dix guinées!
—Tout autant. J'en ai presque dépensé une pour me vêtir, et vous voyez si je le suis convenablement, hein? fit Shoking avec importance.
—Un gentleman, dit l'homme gris.
—N'est-ce pas?
Et Shoking se mit à énumérer complaisamment le prix de ses acquisitions:
—Habit, trois schillings, dit-il; chapeau, deux schillings; un pantalon, un schilling six pence; souliers, quatre schillings, mais ils sont neufs. Chemise et cravate, deux schillings.
J'ai failli acheter un waterproof. Il fait froid, et un pardessus n'est pas de luxe en cette saison. Mais j'ai réfléchi.
—Ah! fit l'homme gris.
—Oui, dit Shoking. J'ai pensé qu'il valait mieux louer une chambre pour deux semaines dans Mil end Road, en face du workhouse, ce qui m'amusera fort, moi qui n'ai jamais pu y être admis que pour la nuit, et encore en promettant le travailler le lendemain trois ou quatre heures à faire de l'étoupe, car je ne suis pas assez fort pour casser des pierres.
Il me reste donc neuf guinées. Je puis vivre un an sans rien faire. J'irai me promener dans Regent-street, demain soir, et je louerai une stalle au théâtre d'Hay-Markett.
L'homme gris souriait toujours.
—Mais à quoi donc avez-vous gagné ces dix guinées? dit-il.
—Oh! c'est bien simple, dit Shoking.
—Mais encore?
—J'ai rendu service à un lord.
—Comment cela?
—Je me trouvais sur le Penny-Boat, qui remonte de Greenwich à Charing-Cross.
—Bon.
—Sur ce Penny-Boat, il y avait une fort jolie femme, ma foi! une Irlandaise, avec son petit garçon, et un lord qui la regardait, ah! mais qui la regardait...
—Après? dit l'homme gris en fronçant légèrement le sourcil.
—Le lord s'est approché de moi, et il m'a dit: Tu vas suivre cette femme, et, si tu me rapportes son adresse, ce soir, à mon hôtel, dans Chester-street, Belgrave-square, je te donnerai dix guinées.
C'est ce que j'ai fait; et vous voyez, ajouta Shoking, qu'il n'est pas difficile de gagner beaucoup d'argent honnêtement.
—Honnêtement? fit l'homme gris.
—Dame!
—Ah! vous croyez cela honnête ami, Shoking?
Le mendiant se sentit rougir; et pour la première fois, il songea que peut-être il avait agi à la légère.
Aussi éprouva-t-il le besoin d'excuser sur-le-champ sa conduite, et s'empressa-t-il de raconter dans tous ses détails la suite de son aventure.
Il dit à l'homme gris comment il avait servi de guide à la pauvre mère et à son enfant perdus dans les rues de Londres, comment il les avait conduits dans Lawrence-street, puis chez mistress Fanoche, portant le petit sur son dos.
Il n'oublia rien, pas même ce détail bizarre que la mère avait dit plusieurs fois qu'elle devait se trouver le lendemain à la messe de huit heures à Saint-Gilles, et présenter son fils au prêtre qui officierait.
Quand il eut fini, l'homme gris qui l'avait écouté attentivement, lui dit:
—Vous êtes une tête légère et un bon cœur, Shoking.
—Pourquoi donc? demanda le mendiant.
—Vous avez fait une bonne action en venant en aide à cette femme; mais vous avez fait un acte blâmable en allant indiquer à ce lord... Comment le nommez-vous?
—Lord Palmure.
—Bon! je vous disais donc que vous aviez eu tort d'aller lui dire où cette femme était descendue.
—Mais...
—Vous pensez bien, dit l'homme gris, qu'un lord qui tient à savoir l'adresse d'une pauvre femme du peuple, ne saurait avoir de bonnes intentions.
Shoking tressaillit.
—Vous avez raison, dit-il, j'ai eu tort...
Puis, se frappant le front:
—Si j'allais avertir l'Irlandaise, dit-il.
L'homme pris n'eut pas le temps de répondre, car un grand tumulte se fit à l'entrée de la cave.
Placés tout au bout de la salle souterraine, l'homme gris et Shoking étaient presque dans l'ombre, tandis que l'entrée de la cave était en pleine lumière.
En haut de l'escalier, on venait de voir apparaître un homme et une femme.
La femme se débattait et ne voulait pas entrer. Elle poussait des cris suppliants et disait d'une voix brisée:
—Au nom du bon Dieu, laissez-moi!
L'homme répondait d'une voix rauque:
—Je suis Williams, timonier à bord du Victorieux, le plus brave navire de Sa Majesté la reine. Toutes les femmes sont folles de moi, toutes les femmes du Wapping m'ont aimé... et tu feras comme les autres. Marche!
Et il la poussait rudement devant lui.
—Hurrah pour Williams! criait la foule des buveurs.
—Cette chipie! exclamèrent les femmes, ne pas vouloir de Williams! tu es folle, ma chère!
—Williams, la mort des cœurs! dit une autre.
—La terreur des jaloux! exclama un voleur.
—Le beau Williams! ricanèrent quelques hommes.
La femme se cramponnait à lui, embrassant ses genoux et répétant:
—Grâce! grâce!
Et la salle de rire et d'applaudir avec frénésie.
—Ah! tu ne veux pas être madame Williams! hurlait le matelot; nous verrons bien.
Et il jeta, par un suprême effort, l'Irlandaise,—car c'était elle,—au milieu de la taverne.
Soudain, Shoking jeta un cri.
Un cri que personne n'entendit, car l'attention générale était concentrée sur Williams et sa conquête.
Personne, excepté l'homme gris.
—Elle! dit Shoking.
—Qui, elle! fit l'homme gris.
—L'Irlandaise.
—La mère de l'enfant?
—Oui.
—Comment peut-elle être ici?
—Je ne sais pas. Mais c'est elle.
L'homme gris se prit alors à regarder cette femme, et il tressaillit à la vue de cette beauté sans égale à laquelle l'épouvante donnait une expression céleste.
On eût dit un ange tombé du ciel dans quelque coin de l'enfer.
Elle était maintenant à genoux et jetait autour d'elle un regard suppliant et mouillé de larmes.
—Mes bons messieurs, disait-elle, mes bonnes dames, mes amis, ayez pitié de moi... je ne suis pas ce que cet homme croit... je suis une pauvre mère qu'on a séparée de son fils... Délivrez-moi, mes amis, délivrez-moi de cet homme... il faut que je retrouve mon enfant...
Et elle se tordait les mains: à la vue de ce désespoir, tous ces bandits, toutes ces prostituées riaient à pleine gorge et répétaient:
—Hurrah pour Williams!
Williams, lui, s'était posé en matamore au milieu de la salle:
—Je suis Williams, disait-il, Williams, du Victorieux, et j'ai toujours été gâté par les femmes.
En même temps, il avait jeté bas sa veste de matelot et montrait son torse herculéen et ses épaules trapues avec une orgueilleuse complaisance.
—Je suis Williams, disait-il, et cette femme me plaît: qui donc osera me la disputer?
Et il jeta un défi à toute la salle.
Personne d'abord ne bougea.
Williams avait tiré son couteau et le brandissait.
—Elle est pourtant belle, cette femme, reprit-il avec ironie.
Mais pour l'avoir, il faut jouer du couteau, mes agneaux. Et personne n'en veut.
Le même silence accueillit cette nouvelle provocation.
L'Irlandaise était toujours à genoux, suppliant tous ces misérables.
—Ah! ah! ah! ricana Williams, vous voyez bien, ma chère, que personne ne veut de vous...
Tu seras madame Williams, il le faut bien.
Mais soudain, un homme se leva, traversa la salle comme un éclair, et vint se placer devant Williams.
—Je te défends d'y toucher, dit-il.
—Hurrah pour l'homme gris! hurlèrent alors les buveurs.
C'était l'homme gris, en effet, l'interlocuteur de Shoking, qui venait de surgir devant l'Irlandaise comme un protecteur.
Et l'Irlandaise tendit vers lui ses mains suppliantes.
XI
Le même effet dut se produire le jour où l'on vit sortir des rangs des Hébreux cet enfant du nom de David qui se présentait pour combattre le géant Goliath.
Williams n'était pas un géant, mais il était si large d'épaules, si trapu, si solidement campé sur son torse énorme qu'il rappelait ces hercules forains qui soulèvent des poids à bras tendus ou portent des fardeaux à faire reculer un bœuf.
Celui qui osait se dresser devant lui et accepter son défi était de taille ordinaire, mince, avec de petits pieds et de petites mains.
Sous son pantalon de laine brune, sous son habit de gros drap gris fané, auquel il devait son surnom, on eût juré quelque fils de lord, tant il avait de noblesse et d'élégance aristocratique dans l'attitude, le visage et le maintien.
Une femme lui cria:
—N'y va pas, mon mignon, il ne fera de toi qu'une bouchée.
—L'homme gris est fou! dit un des voleurs.
Un autre, qui lui avait vu administrer ces trois coups de poing dont nous parlions tout à l'heure, répondit:
—Laissez donc! on ne sait pas...
Les matelots qui étaient nouvellement débarqués, regardaient l'homme gris avec commisération:
—Le pauvre petit, disaient-ils, il ne connaît pas Williams, on le voit bien.
Quant à Williams, il se mit à rire, mais d'un rire si franc, si insolent, que toute la salle fit comme lui.
—Va-t'en, mademoiselle, dit-il à l'homme gris. Veux-tu que je te paye un verre de grog?... Non, n'est-ce pas? tu aimerais mieux des friandises?...
Mais son regard rencontra celui de cet adversaire qu'il paraissait mépriser si fort, et comme de deux lames d'épée qui se heurtent jaillit soudain une étincelle, au choc de ce regard Williams tressaillit et recula d'un pas.
Il cessa de rire et se mit instinctivement sur la défensive.
L'homme gris se plaça alors entre l'Irlandaise et Williams:
—Je te défends, répéta-t-il, de toucher à cette femme.
—Hurrah pour l'homme gris! dirent quelques buveurs.
La voix de cet homme était brève, cassante, métallique. Son œil jetait des flammes.
—Et moi je ne veux pas! dit Williams furieux.
Et il leva son poing énorme.
Son bras siffla dans l'air comme une masse et s'abattit sur l'homme gris.
Mais d'un bond celui-ci se jeta en arrière, esquiva l'assommeur, et Williams, qui avait réuni toutes ses forces dans ce coup de poing, perdit un moment l'équilibre et chancela sur ses jambes.
Ce fut rapide et foudroyant comme l'éclair.
L'homme gris se baissa, bondit la tête en avant, et cette tête allant frapper le matelot en pleine poitrine, le renversa.
Williams tomba comme un bœuf sous la massue.
Certes, en ce moment, l'homme gris aurait pu profiter de sa victoire, et poser un pied vainqueur sur la poitrine de son adversaire; il aurait pu même tirer son couteau et le planter dans la gorge de Williams, sans que personne y trouvât à redire, tant les hommes à l'état de nature ont le sentiment et le respect de la force brutale.
Mais l'homme ne profita point de sa victoire et attendit.
Williams se releva en rugissant.
Cette fois, il brandissait son couteau.
L'homme gris n'avait pas ouvert le sien.
Williams se rua sur lui.
L'homme gris se jeta une seconde fois de côté, le saisit à bras le corps, l'enleva de terre comme une plume et le rejeta meurtri sur le sol, avant qu'il eût pu faire usage de son arme qui lui échappa des mains dans sa chute.
Alors l'homme gris posa son pied sur le couteau et promena autour de lui un regard tranquille et fier.
Ce regard rencontra celui du bon Shoking.
Le mendiant, pâle et frémissant, s'était approché de l'Irlandaise, et l'Irlandaise le reconnaissant, avait poussé un cri de joie et s'était jetée à son cou.
—Je te confie cette femme, lui dit l'homme gris, et que tout le monde le sache ici, je la prends sous ma protection.
Alors éclatèrent de toute part, dans la salle, des applaudissements frénétiques, tandis que Williams se relevait péniblement.
Mais soudain les applaudissements cessèrent; ceux qui hurlaient se turent, et Williams, qui allait se précipiter de nouveau sur son adversaire, s'arrêta en chemin.
Un nouveau personnage apparaissait en ce moment en haut de ces marches humides et sales qui descendaient dans la taverne.
Et, à la vue de ce personnage, il y eut comme un frémissement de respect, d'admiration et de honte à la fois parmi ces voleurs, ces prostituées et ces hommes grossiers qui, jusque-là, ne s'étaient inclinés que devant la force.
Un jeune homme au long et pâle visage, aux cheveux blonds tombant en boucles sur ses épaules, un homme d'à peine trente ans, grand, mince, vêtu de noir, si frêle et si délicat en apparence qu'on eût dit une femme sous un vêtement masculin, un jeune homme descendit lentement l'escalier et dit d'une voix grave:
—Mes frères, Dieu l'a dit, celui qui tue sera tué. Au lieu de se haïr, les hommes doivent s'aimer et s'entr'aider.
Et Williams, le féroce matelot, tomba à genoux, et les filles perdues courbèrent la tête, les voleurs s'inclinèrent avec confusion, et la pauvre Irlandaise crut que Dieu envoyait un de ses anges pour la délivrer.
Ce jeune homme à l'œil bleu, au front inspiré, qui parlait d'amour et charité dans ce repaire, c'était un prêtre.
Un prêtre catholique, un prêtre Irlandais, bien connu des matelots, car il avait été aumônier d'un vaisseau et n'avait point pâli ni devant la mitraille qui balayait le pont, ni devant la tempête, qui souvent avait menacé d'engloutir navire, matelots et passagers.
Il était bien connu encore de toute cette misérable population du Wapping, qui l'avait vu, pendant le dernier choléra, porter partout des secours et des consolations, bien que ce ne fût pas sa paroisse et qu'il fût de celle de Saint-Gilles.
On le nommait Samuel.
Il marcha droit à Williams, qui s'était agenouillé humblement devant lui, et lui dit:
—C'est pour toi que je suis venu ici.
On m'a dit que tu maltraitais une femme, et comme tu n'es méchant que lorsque tu es pris de vin, j'ai pensé que ma présence te ramènerait à la raison.
—Pardonnez-moi, vous qui êtes bon, murmura le matelot.
Le prêtre regarda la pauvre femme que Shoking soutenait dans ses bras:
—Qui êtes-vous? lui dit-il.
—Oh! répondit-elle, prenez pitié de moi, sauvez-moi, monsieur... Rendez-moi mon enfant...
—Votre enfant?
—On m'a séparé de lui, dit-elle, on me l'a pris.
—Ne craignez rien, ma chère, dit Shoking: votre enfant, je sais où il est, moi; ne vous ai-je pas conduite dans cette maison?... Oh! par Saint-Georges... croyez-moi, il faudra bien qu'on nous le rende!
L'Irlandaise eut un cri de joie et répéta avec un accent qui tenait du délire:
—Mon fils! ils me rendront mon fils!
Et elle se mit à baiser les mains du prêtre.
—Vous êtes Irlandaise, lui dit celui-ci, je le reconnais à votre accent.
—Oui, répondit-elle.
—Moi aussi, dit le prêtre. Dieu sauve l'Irlande, notre mère!
Puis il regarda l'homme gris.
—Et vous, dit-il, vous que je vois pour la première fois, vous qui avez protégé cette femme, qui donc êtes-vous?
Alors cet homme, qui tout à l'heure avait promené autour de lui un œil dominateur, cet homme devant qui tous ces autres hommes avaient tremblé, abaissa son front et son regard devant le regard calme et limpide de ce jeune homme que Dieu avait choisi pour son ministre...
L'homme fait se courba devant l'homme si jeune et si frêle encore qu'on eût dit un enfant, et il répondit d'une voix humble et frémissante d'émotion:
—Je serai votre esclave, si vous daignez me le permettre.
Puis il fléchit un genou devant le jeune prêtre et lui baisa respectueusement la main.
XII
Que se passa-t-il alors?
C'est ce qu'il est difficile de raconter; mais, une heure après, la taverne était vide.
Matelots, femmes perdues, voleurs s'étaient esquivés un à un comme s'ils eussent senti que leur présence n'était plus possible dans ce lieu sanctifié par le prêtre.
Mistress Brandy elle-même faisait silence derrière son comptoir.
L'abbé Samuel était toujours debout, regardant, à la pâle lueur des chandelles qui fumaient éparses sur les tables, le pâle et beau visage de l'Irlandaise que Shoking et l'homme gris soutenaient dans leurs bras, tant elle était brisée par l'horrible scène que nous racontions naguère.
—Ainsi, disait le jeune prêtre, vous arrivez d'Irlande?
—Oui, répondit-elle.
—Avec votre enfant?
—Un amour de petit garçon, murmura le brave Shoking.
—Est-ce la misère qui vous a poussée, comme la plupart de nos frères d'Irlande, à quitter votre pays et à venir chercher fortune à Londres?
—Non, dit-elle, j'obéis à un devoir sacré.
Le prêtre tressaillit.
—Je viens à Londres, reprit-elle d'une voix mourante, parce qu'il faut que je sois demain à la messe de huit heures, à Saint-Gilles.
—Est-ce un vœu? fit le prêtre, qui tressaillit encore.
Alors elle le regarda avec une étrange expression de confiance et d'abandon.
—Oh! dit-elle, je sens bien que vous êtes un de ces hommes que Dieu a fait saints et à qui on peut tout révéler.
—Parlez, dit le prêtre d'une voix grave.
—Je suis une pauvre paysanne, reprit-elle, la fille d'un pêcheur de Drogheda, un petit port au nord de Dublin.
Je ne sais rien sur la mission que mon époux mourant m'a confié, mais je tiendrai le serment que je lui ai fait.
—Quel est ce serment?
—Oh! dit-elle, pour que vous me compreniez, il faut que je vous dise mon histoire.
Shoking et l'homme gris s'assirent sur un banc, le prêtre lui prit les deux mains, et alors, en ce bouge enfumé, devenu solitaire et silencieux, elle leur fit le récit suivant:
—Notre cabane était au bord de la mer, au pied d'une falaise. Pendant les nuits d'orage, à la marée haute, le flot venait battre notre porte.
Mon père était veuf, et j'étais son unique enfant.
Il allait à la pêche, je raccommodais ses filets et nous avions bien de la peine à vivre.
Quelquefois, mon père s'engageait pendant deux ou trois mois sur un grand bateau qui allait à Terre-Neuve à la pêche de la morue.
Alors je restais seule, et chaque matin, en m'éveillant, je regardais au loin sur la mer, pour voir si la barque pontée qui l'avait emmené ne reparaissait pas à l'horizon.
Une nuit d'hiver, une nuit de tempête, j'étais à genoux, priant Dieu pour les marins en détresse, car la mer mugissait avec furie et le vent faisait rage, une nuit, on frappa à la porte de notre cabane.
J'étais seule depuis près de trois mois.
Je crus que c'était mon père qui revenait et je courus ouvrir.
Ce n'était pas mon père.
Un étranger, un inconnu, le front entouré de bandelettes sanglantes, entra vivement en me disant:
—Au nom de Dieu, au nom de l'Irlande notre mère, pour qui mon sang vient de couler, sauvez-moi, cachez-moi...
Je ne le regardai même pas; je ne vis qu'une chose, c'est qu'il était blessé, mourant; je n'entendis qu'une parole, le nom sacré de notre patrie, l'Irlande, et je le fis entrer.
Au lointain, à travers les mugissements de l'orage, on entendait retentir des coups de feu.
Je ne savais rien de ce qui se passait hors de notre petit port; cependant je me souvins que des pêcheurs, la veille, avaient dit devant moi que les opprimés s'étaient levés contre les oppresseurs; que las de souffrir, les pauvres Irlandais se révoltaient contre les Anglais leurs tyrans; que plusieurs villages, dans le Nord, s'étaient insurgés; enfin qu'il était arrivé des troupes royales et des vaisseaux de Sa Majesté la reine pour réduire une fois encore la pauvre Irlande à la soumission et au silence.
Je pris soin du blessé; je le fis coucher dans le lit de mon père, après lui avoir donné à boire, car il mourait de soif.
Pendant toute la nuit, je demeurai à genoux, priant pour l'Irlande et tressaillant d'épouvante au moindre bruit; car il me semblait toujours que les habits rouges allaient venir, qu'ils s'empareraient de cet homme à qui j'avais donné un refuge, et qu'ils le tueraient sous mes yeux.
Le jour vint.
Je sortis furtivement alors de ma cabane et j'allai jusqu'au port.
Là, j'appris les événements de la nuit.
Il y avait eu une grande bataille entre les insurgés et les habits rouges.
Après une lutte acharnée ceux-ci étaient demeurés vainqueurs.
Les insurgés dispersés, écrasés, découragés, avaient fui vers les montagnes.
Des soldats anglais avaient traversé la ville au petit jour en jurant comme des damnés et disant que, malgré la victoire, leur journée était perdue, puisqu'il n'avaient pu prendre le chef des révoltés.
Je revins en toute hâte.
Quelque chose me disait que ce chef qu'ils cherchaient, c'était lui.
Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, il demeura caché dans notre pauvre maison.
Je partageais avec lui mon pain noir et mes pommes de terre et nous faisions ensemble des vœux pour l'Irlande.
Il était jeune, il était beau; il avait le regard de l'homme qui a l'habitude de commander aux autres.
A ces mots, l'Irlandaise baissa la tête.
—Comment ne l'aurai-je pas aimé? dit-elle. Un soir, il me prit les mains et me dit:
—Jenny, tu es non-seulement mon ange sauveur, mais peut-être qu'un jour tu auras été sans le savoir la libératrice de l'Irlande.
Mon père revint; il accueillit le pauvre proscrit, comme je l'avais accueilli moi-même.
Un jour cet homme voulut nous quitter.
—Je suis pauvre, nous dit-il, et vous avez bien de la peine à vivre. Je ne veux pas vous être à charge plus longtemps.
Quand je vis qu'il allait partir, mon cœur se fendit.
Je me jetai à ses genoux et je lui fis l'aveu de mon amour.
Il me releva et me dit:
—Moi aussi, je t'aime. Je t'aime depuis longtemps et je voudrais être un simple pêcheur à la seule fin de devenir ton époux.
Mais tu ne sais pas qui je suis, mon enfant; tu ne sais pas que l'Angleterre m'a condamné à mort, qu'elle a mis ma tête à prix et que peut-être, le lendemain de notre union, il te faudrait porter des habits de deuil.
—Eh bien! m'écriai-je, qu'importe que vous soyez proscrit! Tel qu'il est, j'accepte votre sort. Si vous mourez, je saurai mourir avec vous.
Il me prit dans ses bras, son cœur battit sur le mien, nos lèvres s'unirent, et ce fut par une froide nuit d'hiver, où les étoiles brillaient au ciel, que le Dieu de l'Irlande nous fiança.
Le lendemain, un vieux prêtre nous bénit.
Alors mon époux se mit à travailler avec mon père de son rude état de pêcheur, et plusieurs mois s'écoulèrent.
Les habits rouges étaient partis, et, comme disent les lords, l'Irlande, une fois encore, était tranquille.
Je devins mère.
Quand mon fils naquit, mon époux le prit dans ses bras et me dit:
—Cet enfant sera peut-être un jour le sauveur de l'Irlande.
Ce qu'il disait, je le croyais, comme si Dieu lui-même m'eût parlé.
A cet endroit de son récit, l'Irlandaise étouffa un sanglot et essuya ses yeux plein de larmes.
—Continuez, mon enfant, lui dit Samuel d'une voix grave.
XIII
L'Irlandaise reprit:
—Les cheveux de mon enfant commençaient à pousser.
Ils étaient presque noirs, bien qu'à cet âge et dans notre pays, les enfants soient généralement blonds.
Un jour, son père et moi, nous remarquâmes qu'au milieu de ses cheveux châtains croissait une mèche de cheveux roux.
Mon époux jeta un cri de joie.
—Oh! chère créature, me dit-il en m'embrassant, j'avais donc raison de te dire que tu serais peut-être un jour la libératrice de l'Irlande.
Et comme je ne comprenais rien à ces paroles, il poursuivit:
—Jenny, écoute bien ce que je vais te dire.
Aujourd'hui je ne suis plus qu'un pauvre pêcheur, vivant obscur et heureux auprès de toi.
Demain, il peut se faire que je te quitte, que je te dise un adieu éternel.
Je joignis les mains avec effroi.
—Demain, reprit-il, l'Irlande aura peut-être encore besoin de moi. Alors je repartirai et je reprendrai cette épée que j'avais laissé tomber sur le dernier champ de bataille.
Serai-je vainqueur?
Me sera-t-il donné de délivrer enfin notre malheureuse patrie, ou bien cette tâche glorieuse est-elle réservée à notre enfant?
Dieu seul le sait!
Mais retiens bien mes paroles, quoi qu'il advienne, quand l'année 186... sera venue, il faut que ton enfant et toi vous quittiez l'Irlande.
—Où irons-nous donc? demandai-je.
—A Londres, chez tes maîtres et tes oppresseurs. Là, tu te présenteras le 27 octobre, à huit heures du matin, à l'église Saint-Gilles, tu feras approcher ton fils du sanctuaire, et lorsque le prêtre descendra de l'autel, tu lui diras: «Je vous amène celui que vous attendez.»
—Je le ferai ainsi que vous me le commandez, lui répondis-je avec soumission.
Plusieurs années s'écoulèrent; il était toujours auprès de nous, vivant comme un simple pêcheur, et bien qu'il fût mon époux, je n'avais jamais osé lui demander rien de son passé.
Un soir, des hommes que nous ne connaissions pas, que nous n'avions jamais vus, mon père et moi, vinrent heurter à la porte de notre chaumière.
En les voyant, il eut un cri de joie:
—Ah! dit-il, enfin je vous revois!
Quels étaient ces hommes?
Il ne nous le dit pas, mais il partit avec eux, disant:
—L'Irlande a besoin de nous.
Ni mes larmes, ni les caresses de son enfant ne purent le retenir.
En me quittant, il me pressa dans ses bras avec effusion et me dit:
—Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite. A Saint-Gilles, le 27 octobre 186...
—Oui, lui répondis-je en pleurant.
Quelques jours après, l'Irlande était en feu de nouveau.
Les villages se révoltaient un à un, et les troupes royales étaient battues sur plusieurs points.
Mais avec de l'or on a des soldats et l'Angleterre a de l'or; et quand un soldat est tombé, elle le remplace; et quand les premiers et les seconds sont morts, les troisièmes arrivent; et quand l'Angleterre veut, m'a-t-on dit, elle couvre l'Océan de ses vaisseaux.
L'Irlande a des soldats, mais elle n'a pas d'or. Elle n'a même pas de pain.
Cependant elle résista longtemps encore; mais le pauvre Irlandais qui tombait n'était pas remplacé, et comme dans la lutte ils étaient un contre cent, la victoire, une fois de plus, resta aux dominateurs de l'Irlande.
Qu'était-il devenu, lui?
Je pris mon fils dans mes bras, je m'en allai à pied, sous le soleil et sous la pluie, jusque dans cette grande ville qu'on appelle Dublin.
Une foule immense parcourait les rues; les tambours battaient, les cloches sonnaient, et quand je demandai pourquoi tout ce monde et tout ce bruit, on me répondit:
—C'est la sentence de mort, prononcée par la haute cour martiale, qu'on va mettre à exécution.
Je frissonnai, un nuage passa devant mes yeux.
Un homme du peuple me dit encore:
—On va pendre les chefs de l'Insurrection.
En ce montent, mon cœur se serra, mes tempes se mouillèrent, un horrible pressentiment m'assaillit.
J'étais entraînée, portée par la foule, et j'avais bien de la peine à tenir mon fils au-dessus de ma tête pour qu'il ne fût pas étouffé.
J'aurais voulu reculer que je ne l'aurais pu.
Je fus portée ainsi par ce flot humain jusque sur une grande place.
C'était là que se dressaient la potence et la hideuse plate-forme.
Je jetai un cri, je voulus fuir; mais le courant m'entraîna presque au pied de l'échafaud.
Je voulus fermer les yeux; une force invincible et mystérieuse me contraignit à les garder ouverts, et je les levai vers la plate-forme, sur laquelle, en ce moment, montaient les condamnés.
Soudain un nouveau cri m'échappa...
Oh! ceux qui l'ont entendu n'ont pu l'oublier, car mon âme et ma vie s'envolaient avec ce cri.
Le premier condamné qui venait de monter sur la plate-forme, c'était lui.
Lui, qui me vit, et me cria:
«—Souviens-toi!»
Que se passa-t-il alors?
Je ne l'ai jamais su. Mes yeux se fermèrent; et quand je les rouvris, la nuit s'était faite, la foule avait disparu; j'étais loin de cette place où il était mort pour l'Irlande, et un homme que je ne connaissais pas portant mon fils endormi sur ses épaules, m'entraînait dans la campagne déserte.
J'étais comme folle et je suivais cet homme sans chercher à savoir qui il était et où il m'emmenait.
Au bout d'une heure de marche, le vent qui vient de la mer fouetta mon visage et il me sembla reconnaître le chemin de mon village.
Alors mon guide inconnu me dit:
—A présent, tu n'as plus rien à craindre, femme. Les tyrans de l'Irlande n'iront point chercher ton fils dans ta cabane pour le mettre à mort, ce qu'ils ne manqueraient pas de faire s'ils savaient qui il est.
Va-t-en et souviens-toi.
Et il s'éloigna.
Cet homme savait donc, lui aussi, quel serment j'avais fait à celui qui venait de mourir pour l'Irlande!
L'Irlandaise s'arrêta encore, et elle essuya les larmes qui inondaient son visage.
Alors, se jetant aux pieds du jeune prêtre:
—Maintenant que vous savez tout, dit-elle, au nom de Dieu, au nom de celui qui est mort, au nom de l'Irlande, notre mère commune, venez à mon aide!... car il faut que je retrouve mon enfant avant demain, car il faut que je sois à Saint-Gilles... car...
L'abbé Samuel arrêta l'Irlandaise d'un geste:
—Je suis le prêtre, dit-il, qui doit demain matin célébrer la messe à Saint-Gilles.
—Vous! dit-elle en levant sur lui un regard avide.
—Moi, dit-il, et je vous attendais.
—Mon fils! exclama la pauvre mère, mon fils! où est mon fils?
—Nous le retrouverons, répondit le prêtre.
Puis se tournant vers Shoking et l'homme gris, il leur dit:
—Vous, mes amis, vous allez venir avec nous, n'est-ce pas?
Vous allez nous aider à retrouver cet enfant.
—Oh! je crois bien, dit Shoking, et ce ne sera pas difficile.
—Je suis prêt à vous suivre, fit l'homme gris d'un signe de tête.
—Cet enfant que nous cherchons, cet enfant qu'il nous faut retrouver à tout prix, ajouta le prêtre, c'est celui que l'Irlande attend!
Mais comme ils allaient sortir de la taverne, un nouveau personnage se montra en haut des marches de l'escalier, et, et à sa vue, le prêtre tressaillit et jeta un regard plein d'une mystérieuse inquiétude à ses compagnons.