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Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants cover

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

Chapter 25: XIX
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About This Book

Une jeune mère pauvre et son fils arrivent à Londres en petit bateau à vapeur, attirant la curiosité des passagers par leur beauté malgré des haillons. Elle se rend à l'église de Saint‑Gilles pour présenter l'enfant au prêtre, conformément à la dernière volonté d'un père mourant, et décline l'hospitalité d'un marchand de poisson écossais. Le récit oppose la splendeur des monuments et des quartiers riches à la détresse des nouveaux arrivants et amorce une série d'épisodes centrés sur la pauvreté, la solidarité hésitante et les épreuves que la grande ville réserve à ces personnages.

XIV

Ce nouveau venu n'avait pourtant rien d'effrayant à première vue.

C'était un petit homme un peu obèse, tout à fait chauve, vêtu comme un gentleman parcimonieux, c'est-à-dire portant des habits usés, mais d'une bonne coupe et parfaitement brossés.

Il avait un gros diamant au doigt et trois gros diamants à sa chemise.

Le diamant est une valeur, et cela ne s'use pas.

Ses joues rouges, son nez légèrement épaté, ses lèvres lippues, ses petits yeux gris n'avaient rien de féroce; on eût dit un bon bourgeois qui a fait sa fortune, ne demande plus rien aux affaires et caresse secrètement l'ambition de devenir quelque jour alderman, quelque chose comme membre du corps municipal de la cité de Londres.

Cependant, cet homme qui n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa personne, ni dans son maintien, ni dans son costume, ne traversait pas une rue de Londres impunément. Un frisson parcourait tout le corps de ceux qui le voyaient passer, et souvent on entendait un Anglais dire à son voisin:

—Dieu vous garde d'avoir jamais affaire à M. Thomas Elgin!

Jadis l'usurier était un petit homme sale, vêtu d'une houppelande, portant des chaussons de lisière et un bonnet de nécromancien.

La tradition voulait qu'il fût juif, logeât en un taudis sordide, et laissât pousser indéfiniment ses ongles.

M. Thomas Elgin, comme on a pu le voir, n'était rien de tout cela.

D'abord, il était habillé comme tout le monde, habitait une maison à deux étages dans Oxford-street, faisait ses courses en cab, déjeunait et dînait confortablement, et était non-seulement chrétien, mais encore membre du conseil de la paroisse.

Ce qui n'empêchait pas M. Thomas Elgin d'être un usurier de la pire espèce, la terreur de la ville entière, agglomération ou cité,—ce qui justifiait ce singulier salut que s'adressaient souvent deux commerçants:

—Portez-vous bien et Dieu vous garde de Thomas Elgin!

Car il prêtait toujours, le digne homme; et ceux qui n'eussent pas trouvé un shilling partout ailleurs, trouvaient un sac de guinées chez lui.

Il avait même coutume de dire:

—Les gens qui prétendent qu'il y a des débiteurs insolvables sont des imbéciles! Avec moi, tout le monde finit par payer, et je n'ai jamais eu de non-valeurs.

Le petit commerçant, le boutiquier gêné qui avait le malheur de s'adresser à Thomas Elgin, était un homme perdu par avance.

Il avait beau payer, payer encore et toujours, il était à tout jamais l'homme-lige, l'esclave de Thomas Elgin.

Tel était celui qui s'aventurait ainsi dans le Black-horse, c'est-à-dire dans la taverne du Cheval-Noir, et dont l'apparition avait fait tressaillir l'abbé Samuel.

—Hé! hé! monsieur l'abbé, dit Thomas Elgin en s'avançant vers le prêtre, si l'on m'avait dit hier soir que je vous trouverais ici en semblable compagnie, je me serais mis à rire.

—Monsieur, répondit le prêtre avec dignité, les gens de mon ministère vont partout où leur devoir les appelle.

—Mille pardons, si je vous ai blessé, monsieur l'abbé, reprit Thomas Elgin d'un ton dégagé; je n'en avais pas l'intention, croyez-le bien. Et puis, ces choses-là ne me regardent pas... J'ai tort de m'en mêler... Pardonnez-moi... pardonnez-moi.

A propos, je viens pour ma petite affaire... Je me suis présenté souvent à votre domicile, mais il paraît que les prêtres catholiques sont fort occupés, qu'on ne les trouve jamais...

—Monsieur, dit l'abbé Samuel, ce que vous dites-là est vrai pour moi depuis une quinzaine de jours. J'ai passé deux semaines au chevet d'un mourant, ne le quittant que pour aller dire ma messe.

—Ce qui fait que depuis quinze jours, vous n'êtes pas rentré chez vous.

—En effet.

—Vous avez tort, monsieur l'abbé, grand tort...

—Pourquoi?

—Mais parce que les gens de justice ont marché pendant ce temps-là, et quand ils marchent, ils vont vite... savez-vous?

—Mais, monsieur...

M. Thomas Elgin était sans doute fatigué, car il s'assit, tandis que le prêtre demeurait debout devant lui.

—Voyons, il faut être juste, reprit-il. Vous êtes venu m'emprunter cent livres pour les besoins de votre église, il y a près d'un an. Il y a un mois que votre lettre de change est échue...

—Monsieur, dit le jeune prêtre, je vous ai écrit pour vous demander un délai de deux mois.

—Je ne dis pas non.

—Je vous jure que dans deux mois vous serez payé. J'ai donné l'ordre de vendre en Irlande le peu de terre qui me reste, et cette vente aura lieu au premier jour.

—Ta, ta, ta! fit M. Thomas Elgin, les terres d'Irlande, je connais ça! on ne trouve pas d'acquéreurs; et si on en trouve, ils n'ont pas d'argent. Je vous engage bien à vous retourner d'un autre côté, mon cher monsieur l'abbé.

—Que vous importe, pourvu que vous soyez payé?

—Oh! c'est vrai, dit M. Thomas Elgin, c'est votre affaire et non la mienne.

Et il se leva et fit un pas de retraite.

Un rayon de joie passa dans les yeux de l'abbé Samuel; il crut que le tigre s'était laissé adoucir.

—Ainsi, dit-il, vous m'accordez le sursis de deux mois?

—Qui a dit cela? fit l'usurier d'un ton moqueur.

—Mais, monsieur, je vous jure que vous serez payé...

—Je le souhaite pour vous, monsieur l'abbé.

—Ainsi... vous me refusez?...

—Moi! je ne refuse rien et n'accorde pas davantage... Voyez votre solicitor. Peut-être trouvera-t-il un moyen d'allonger la procédure...

—Je n'ai pas de solicitor, dit le prêtre. Je suis trop pauvre pour aller voir les gens de justice.

—Alors, tant pis pour vous, monsieur l'abbé. C'est votre affaire et non la mienne... Bonsoir!

Et cet homme s'en alla.

L'abbé Samuel courut après lui:

—Monsieur, disait-il, au nom du ciel... je vous en prie, accordez-moi un délai...

Thomas Elgin montait tranquillement les marches de l'escalier.

Le prêtre le suivait toujours.

Shoking et l'homme gris, donnant le bras à l'Irlandaise, montaient derrière lui.

Ils arrivèrent ainsi dans le public-house.

Alors ils s'aperçurent que la nuit était passée et que le jour était venu.

Le brouillard qui estompait les toits voisins était rouge et transparent, preuve que le soleil se levait.

Le prêtre demandait toujours un délai, et M. Thomas Elgin marchait toujours devant.

Ce qui fit que l'usurier et son débiteur se trouvèrent tout à coup hors du public-house.

Alors le prêtre aperçut un cab à la porte.

En même temps deux hommes de mauvaise mine en sortirent et Thomas Elgin dit en ricanant:

—Je crains bien que vous ne disiez pas votre messe aujourd'hui, monsieur l'abbé.

Les deux hommes s'approchèrent du prêtre stupéfait et lui mirent insolemment la main sur l'épaule.

—Conduisez monsieur à White-Cross, dit Thomas Elgin, la procédure est en règle.

White-Cross est la prison pour dettes de la cité.

Alors l'abbé Samuel jeta un regard rempli de désespoir à Shoking et à l'homme gris et leur dit:

—Au nom du ciel, mes amis, retrouvez l'enfant!

—Je vous le jure, répondit l'homme gris.

—Ah! misérable! dit Shoking en montrant le poing à l'usurier.

Thomas Elgin haussa les épaules et s'éloigna tandis que les deux hommes forçaient l'abbé Samuel à monter dans le cab.

L'Irlandaise était tombée à genoux et priait.



XV

Le prêtre parti sous la conduite des deux agents chargés de le conduire à White-Cross, l'Irlandaise était demeurée avec l'homme gris et le bon Shoking.

Elle avait prié et elle pleurait, la pauvre femme à qui on promettait de lui rendre son enfant.

Shoking dit:

—Il n'y a pas de temps à perdre, il faut retourner dans Dudley-street et reprendre l'enfant.

—Sans doute, répondit l'homme gris; mais il ne faut pas compromettre par trop de précipitation le succès de l'entreprise. Montons d'abord dans un cab.

—Ce sera d'autant plus facile, dit Shoking, que j'ai de l'argent.

Il fit sonner ses guinées avec une certaine complaisance.

Puis il prit l'Irlandaise par le bras et lui dit:

—Venez, ma chère; dans une heure vous verrez votre fils.

—Oh! si vous alliez me tromper! s'écria la pauvre mère.

—Non, non, dit Shoking, vous verrez...

A Paris on ne trouve les voitures de place qu'à des stations déterminées, et pour en rencontrer sur la voie publique, il ne faut pas être dans un quartier quelque peu excentrique. A Londres, c'est tout différent.

Que vous soyez dans le Wapping ou dans Belgrave-square, sur la route de Sydenham ou dans Mild-en-Road, vous ne ferez pas un quart de mille sans rencontrer un cab.

L'homme gris et Shoking ramenèrent donc l'Irlandaise dans Welleclose-square et trouvèrent une voiture à quatre places à la porte de ce même public-house où Betsy la mendiante avait reçu un si joli coup de poing du matelot Williams.

L'homme gris fit monter l'Irlandaise et s'assit à côté d'elle, tandis que Shoking, placé au rebours, leur faisait vis-à-vis.

—Dudley-street, cria ce dernier au cabman.

Le cab partit.

Alors l'homme gris dit à Shoking:

—Il faut maintenant raisonner froidement, et voir pourquoi on a séparé cette femme de son enfant. Laissez-moi l'interroger; peut-être parviendrai-je à comprendre.

Et il se mit à questionner l'Irlandaise.

Celle-ci ne savait rien de plus que ce que savait Shoking lui-même.

Elle avait rencontré sur le Penny-Boat mistress Fanoche, qui avait fait mille caresses à son fils; puis elle l'avait retrouvée au moment où elle, Jenny, sortait de Lawrence-street, et elle avait fini par accepter l'hospitalité qu'on lui offrait.

Tout ce qu'elle savait, c'est que, à peine avait-elle mis son fils au lit, un étourdissement l'avait prise, suivi d'un impérieux besoin de dormir.

Après, elle ne se souvenait plus de rien.

—Montrez-moi votre langue, lui dit l'homme gris.

L'Irlandaise obéit.

—Bon! dit-il, vous avez pris un narcotique, et votre sommeil a été si profond qu'on a pu vous transporter jusque dans Welleclose-square sans que vous vous soyiez éveillée.

Or, si on a agi ainsi, c'est qu'on voulait vous séparer de votre enfant.

Pourquoi? je l'ignore à présent, mais nous le saurons.

—Je crois, dit le bon Shoking en serrant les poings, que je boxerais cette femme comme si c'était un homme, tant je suis furieux contre elle.

—Tranquillisez-vous, ma chère, reprit l'homme gris s'adressant toujours à l'Irlandaise, vous pensez bien que si on vous a volé votre enfant, ce n'est pas pour lui faire du mal. Qui sait? dans cette immense ville de Londres, il y a des gens riches qui ont des fantaisies si bizarres. Peut-être cette femme veut-elle adopter votre fils.

—Oh! non, dit l'Irlandaise, elle tient une pension.

—Ah!

—J'ai vu des petites filles chez elle, et qui ont grand'peur. Il y en a une qui a dit à mon fils: «Si tu restes ici, tu seras battu!»

—Ah! elle lui a dit cela?

—Oui.

L'homme gris tomba en une rêverie profonde, et l'Irlandaise continua à verser des larmes silencieuses.

Le cab roulait rapidement.

Il arriva dans Fleet-street, puis dans le Strand, et en moins de trois quarts d'heure, après avoir traversé Leicester-square, il atteignait le quartier irlandais dont la plus belle rue est Dudley-street, et la plus noire, la plus étroite et la plus triste, Lawrence-street.

L'homme gris tira le cordon qui correspondait au petit doigt du cabman.

—Arrêtez-vous là, dit-il.

On était alors à l'entrée de Dudley-street.

Puis, le cab arrêté, l'homme gris dit à Shoking:

—Quel est le numéro de la maison?

—35, répondit Shoking, qui avait pris ce numéro en note pour lord Palmure.

—C'est bien! Attendez-moi.

—Oh! dit l'Irlandaise, est-ce que vous allez nous laisser ici? Pourquoi ne m'emmenez-vous pas? Est-ce que ce n'est pas à moi à réclamer mon fils?

—Mon enfant, répondit l'homme gris, qui exerçait déjà une mystérieuse autorité sur l'Irlandaise, écoutez-moi bien...

—Parlez, dit-elle avec égarement.

—Ici quiconque a de l'argent est le maître, quiconque n'en a pas subit la loi du premier.

—C'est partout comme ça, dit Shoking, qui frappa sur son gilet et par conséquent sur ses guinées.

L'homme gris continua:

—Si on vous a pris votre fils, c'est qu'on veut le garder, et pour le ravoir, il faut user de ruse encore plus que de force; la force ne vaut rien pour ceux qui n'ont pas d'argent.

—Mais j'en ai, moi, dit Shoking.

—Toi! dit l'homme gris en souriant, tu es un brave garçon et un imbécile.

Et il sauta hors du cab et recommanda au cocher de ne pas quitter l'entrée de la rue.

Alors l'homme gris s'en alla, sans se presser, jusqu'au numéro 35, passa et repassa devant la maison, l'examinant avec un soin scrupuleux.

—Pauvre femme! pensa-t-il en songeant à l'Irlandaise, comme son cœur doit battre d'impatience!

Et au lieu de sonner à la porte de la maison, il passa outre.

Presque en face il y avait un public-house.

L'homme gris y entra.

Il demanda un verre de brandy et dit à la fille qui le servit:

—Connaissez-vous mistress Fanoche?

—Oui, répondit la fille de comptoir; mistress Fanoche envoie souvent chercher un pot de bière, ici.

—Où demeure-t-elle?

—Là... au numéro 35, cette jolie maison, vous voyez?

—Oui.

L'homme gris prit un air naïf et bonhomme:

—Si je vous demande ça, fit-il, c'est parce que j'ai une petite fille que je voudrais mettre en pension.

La demoiselle de comptoir se tourna vers le land-lord qui était gravement assis devant le poêle.

Celui-ci se leva, vint à l'homme gris et le regarda attentivement.

—Vous avez pourtant l'air d'un brave homme, dit-il.

—Je le crois bien, fit l'homme gris.

—Eh bien! suivez mon conseil, ne mettez pas votre fille chez mistress Fanoche.

—C'est pourtant une maîtresse de pension.

—Non, c'est une nourrisseuse d'enfants.

Ce mot fut pour l'homme gris une révélation tout entière sans doute.

—Bon! murmura-t-il, je comprends!

Et il jeta un penny sur le comptoir et sortit du public-house.

Une fois dans la rue, il continua son chemin et ne revint pas à la porte de mistress Fanoche.

—Voyons, se dit-il, si je ne pourrais pas recueillir d'autres renseignements par hasard.

Et il se mit à examiner les passants.

Il en vit un qui longeait le trottoir de gauche, le nez au vent, de l'air d'un homme qui cherche aventure.

C'était un grand gaillard, très-brun de visage, bien qu'il eût les cheveux roux, et aussi mal vêtu que possible, quoiqu'il fût aisé de voir que c'était un ouvrier et non un mendiant.

L'homme gris le regarda.

Surpris de cet examen, cet homme s'arrêta.

Alors l'homme gris éleva sa main gauche jusqu'à son front et fit le signe de la croix avec le pouce.

C'était sans doute un signe de mystérieuse reconnaissance, car l'homme vint droit à lui, répéta le signe et lui dit:

—Frère, que veux-tu?

Alors l'homme gris répéta avec le pouce de la main droite le signe de la croix qu'il avait fait avec celui de la gauche.

Et le passant s'inclina et dit encore:

—Maître, tu peux parler. J'obéirai.

Le premier signe de croix voulait dire: «Nous sommés égaux devant un même secret.»

Le second signe signifiait: «Dans toute association mystérieuse, il y a des hommes qui obéissent et d'autres qui commandent. Je suis de ceux-ci.»

—Que faut-il faire? demanda le passant.

—Me suivre, répondit l'homme gris.

Et, rebroussant chemin, il se dirigea vers le cab où Shoking avait bien de la peine à retenir l'Irlandaise, qui redemandait toujours son fils avec des cris et des larmes.

Le passant le suivit sans mot dire.


XVI

L'homme gris s'approcha du cab.

—Comment! lui dit Shoking qui l'avait vu passer sans entrer devant le numéro 35, vous n'avez donc pas trouvé?

Au lieu de répondre à Shoking, l'homme gris s'adressa à l'Irlandaise.

—Ma bonne, lui dit-il, je ne vous demande pas si vous aimiez votre fils et si vous donneriez en ce moment tout votre sang pour l'avoir.

—Oh! mon sang et ma vie! dit-elle.

—Eh bien! reprit l'homme gris avec un accent si solennel que la pauvre mère en tressaillit, écoutez-moi bien, écoutez-moi sérieusement, avec calme, si vous voulez revoir votre fils.

Ses larmes s'arrêtèrent subitement, elle attacha son regard sur le visage de l'homme gris et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres.

Celui-ci reprit:

—La femme chez qui vous avez été est une nourrisseuse d'enfants, ou plutôt une voleuse. Elle a voulu vous voler votre fils, non pour lui faire du mal, oh! rassurez-vous, mais pour le vendre à quelque famille à la recherche d'un héritier.

L'Irlandaise voulut parler. L'homme gris l'arrêta d'un geste.

—Écoutez encore, dit-il. Votre fils ne court donc aucun danger, et il est certain que ceux qui l'ont en leur pouvoir sont bien tranquilles, et qu'ils ne s'attendent pas à vous revoir.

Or, si vous vous présentez avec nous, ils cacheront l'enfant, et en vertu du droit anglais qui fait le domicile inviolable, ils appelleront les policemen qui vous mettront à la porte et vous ne verrez pas votre fils.

—Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains avec terreur.

L'homme gris continua:

—Je sais bien que vous vous adresserez à un magistrat de police, et que celui-ci ordonnera une enquête. Mais combien de temps durera-t-elle? A Londres, la justice ne va pas vite.

L'Irlandaise se tordait les mains.

—Il faut donc, si vous voulez revoir votre fils tout de suite...

—Si je le veux!

—Il faut que vous m'obéissiez, mais aveuglément, et que, ce que je vous demanderai, vous le fassiez.

—Oui, dit-elle, je vous obéirai, je vous le jure; dites, que faut-il faire?

—Il faut rester là, dans cette voiture.

—Seule?

—Avec Shoking d'abord; il est possible que je me mette à une fenêtre de cette maison.

—Eh bien? fit Shoking.

—Alors, lui dit l'homme gris, tu viendras. Mais il faut que cette femme demeure là.

—C'est bien, dit Shoking, qui comprenait qu'il avait affaire à un homme aussi sage et aussi prudent qu'il était brave et fort.

Puis avisant le passant dont, avec un signe de croix, l'homme gris s'était fait un esclave:

—Prenez garde! dit-il, on nous écoute.

L'homme gris se prit à sourire:

—Il est avec nous, fit-il. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas?

—Oui.

—Si je t'appelle, tu viendras.

—Oui.

—Oh! dit l'Irlandaise en lui prenant la main, rendez-moi mon fils, et je vous bénirai!

L'homme gris fit signe à son compagnon, et tous deux s'éloignèrent du cab et se dirigèrent vers la maison de mistress Fanoche.

Le premier avait boutonné son habit jusqu'au menton, posé son chapeau sur le côté gauche de la tête, et le passant l'avait imité.

A Londres, comme à Paris, comme partout, il y a deux polices.

Une police municipale, en uniforme, les policemen;

Une police secrète que les criminels et les voleurs ne reconnaissent pas toujours à première vue, car ses agents empruntent tous les déguisements.

Selon le quartier, l'agent déguisé est gentleman ou rough, c'est-à-dire homme de la basse classe.

En boutonnant son habit, en posant son chapeau d'un air cynique, l'homme gris se donnait aussitôt la tournure d'un homme de police.

La mauvaise mine de celui qui l'accompagnait complétait l'illusion.

L'homme gris sonna.

Pendant quelques minutes la porte demeura close; puis enfin, des pas retentirent à l'intérieur, et la serrure grinça.

Mais la porte ne s'ouvrit pas.

Seul, un petit guichet grillé laissa voir un long nez armé de bésicles.

—Qui est là et que veut-on? demanda une voix rogue.

—Mistress Fanoche? dit l'homme gris.

—C'est ici, mais elle n'y est pas.

—Ça ne fait rien, ouvrez...

—Qui êtes-vous?

—Ouvrez! répéta l'homme gris.

Son accent était impérieux. La vieille dame osseuse, car c'était elle, hésita un moment. Mais enfin, elle ouvrit, car elle crut tout d'abord que c'était pour affaires que cet homme se présentait.

La porte ouverte, l'homme gris se glissa à la hâte dans la maison et son compagnon le suivit.

A la vue de ce dernier et de ses haillons, la vieille dame eut peur.

Elle jeta un cri.

Mais l'homme gris referma aussitôt la porte et lui dit:

—Prenez garde de faire du bruit, il pourrait vous arriver malheur.

—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-elle avec effroi.

La porte du parloir était entr'ouverte, l'homme gris la poussa tout à fait.

Il aperçut les quatre petites filles assises autour d'un métier à broder et travaillant avec ardeur, ces pauvres petits anges, car le terrible fouet de la vieille dame était en évidence sur la cheminée.

A la vue de ces deux hommes, les enfants témoignèrent plus de curiosité que de frayeur, et les regardèrent attentivement.

Alors l'homme gris se tourna vers la vieille dame:

—Vous n'êtes pas mistress Fanoche? dit-il.

—Non.

—Où est-elle?

—En voyage.

—Ah! et l'Irlandaise Jenny, où est-elle?

A ce nom, la vieille dame tressaillit.

—Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.

—Madame, reprit l'homme gris, hier, à l'entrée de la nuit, un homme, une femme et un enfant sont venus ici.

—Vous vous trompez, dit la vieille dame.

—L'homme s'en est allé, mais la femme et l'enfant sont restés.

La dame aux bésicles demeura impassible.

—Je ne sais pas ce que vous voulez dire! fit-elle.

Et elle jeta un regard terrible aux petites filles, comme pour leur intimer la discrétion.

Mais l'homme gris surprit ce regard.

Trois des petites filles avaient baissé la tête, mais la plus âgée, celle qui la veille avait parlé au petit Irlandais tout bas, regarda l'homme gris avec assurance.

Celui-ci s'approcha d'elle et lui dit:

—N'est-ce pas, mon enfant, qu'il est venu ici un homme, et avec lui une jeune dame et un petit garçon?

—Oui, monsieur, répondit courageusement la petite fille.

—Oh! la vilaine menteuse! s'écria la vieille dame, prise d'une fureur subite.

Et elle saisit son fouet et le leva sur l'enfant.

Mais le bras levé ne retomba point.

Le poignet de fer de l'homme gris l'avait saisi au passage, et l'étreinte fut si rude que la vieille dame jeta un cri de douleur et laissa échapper son instrument de supplice.

Et la tenant à distance, l'homme gris dit encore à la petite fille:

—Parlez, mon enfant. Ils sont donc venus ici?

—Oui, monsieur.

—Ils ont soupé?

—Oui, monsieur.

—Et puis?

—On les a menés coucher là.

Et elle indiquait la porte qui se trouvait au fond du parloir.

L'homme gris fit un signe à son compagnon, qui alla ouvrir cette porte.

La chambre était vide.

—Où sont-ils donc maintenant?

—Je ne sais pas, monsieur.

—Vous ne les avez pas vus ce matin?

—Non.

—La dame, peut-être, mais le petit garçon?

—Lui non plus.

—Et mistress Fanoche, où est-elle?

—Je ne sais pas, monsieur.

—Petite misérable! disait la vieille dame, en proie à une terreur furieuse, je te ferai mourir sous le fouet.

—Vous, dit l'homme gris, prenez garde que je ne vous étrangle.

Et il la jeta sur un fauteuil, ajoutant:

—Si vous avez le malheur de crier, ce sera fait!

Puis il ouvrit une des fenêtres du parloir et se pencha en dehors.

C'était le signal convenu avec Shoking.


XVII

Deux minutes après, Shoking arrivait, et, sur un signe de l'homme gris, l'homme en haillon allait lui ouvrir la porte.

La vieille dame, renversée dans le fauteuil où l'avait jetée l'homme gris, avait cru devoir fermer les yeux et entrer en syncope.

Quant aux petites filles, elles riaient.

Shoking, en entrant, chercha des yeux le petit garçon et ne le vit pas.

L'homme gris lui dit:

—J'ai peur qu'on ait déniché l'oiseau.

Et s'adressant à la plus âgée des petites filles:

—Vrai, mon enfant, dit-il, vous n'avez pas vu le petit garçon ce matin?

—Non, monsieur.

—Ni mistress Fanoche?

—Non, monsieur.

—Mais vous reconnaissez bien ce monsieur? ajouta-t-il en désignant Shoking.

—Oh! oui.

La vieille dame était prise de convulsions et se livrait à des sauts de carpe dans son fauteuil.

—Madame, lui dit l'homme gris, je vais vous laisser ici sous la garde de cet homme, et je lui ordonne de vous étrangler si vous criez ou si vous essayez de fuir.

Quant à vous, mes enfants, dit-il encore en se tournant vers les petites filles, si vous êtes bien sages, je vous promets que nous vous protégerons contre cette vilaine femme et que vous ne serez plus battues.

Puis il fit un signe à Shoking qui sortit avec lui du parloir, tandis que l'homme en guenilles s'installait auprès de la vieille dame, prêt à la saisir à la gorge si elle cherchait à s'échapper pour appeler au secours.

Shoking et l'homme gris se prirent alors à fouiller la maison dans tous les sens.

Ils descendirent dans le sous-sol, visitèrent la cave, parcoururent le rez-de-chaussée et les deux étages et ne trouvèrent rien.

La servante, mistress Fanoche et l'enfant avaient disparu.

Alors tous deux se regardèrent muets, consternés, la sueur au front.

Derrière la maison, il y avait un petit jardin, et ce jardin avait une porte qui donnait sur une ruelle.

L'homme gris cru avoir trouvé la clef du mystère.

—C'est par là sans doute qu'elle est partie, emmenant l'enfant, dit-il à Shoking.

Ils revinrent au parloir.

La vieille dame avait rouvert les yeux, mais elle se tenait tranquille sous la surveillance de son gardien.

De temps en temps elle jetait un regard furibond aux petites filles toutes tremblantes, puis elle levait les mains au plafond, semblant prendre le ciel à témoin de cette violation flagrante de son domicile.

L'homme gris dit aux petites filles:

—Mes enfants, allez-vous-en jouer dans le jardin, vous avez vacance pour ce matin.

Du moment où la vieille dame tremblait devant cet inconnu, c'est qu'il était le maître.

Les pauvres petites ne se le firent pas répéter: elles sortirent du parloir et, quelques secondes après, on entendait retentir le petit jardin de leurs ébats.

Alors l'homme gris ferma les portes et revint à la vieille dame anéantie.

—Ma chère, lui dit-il, avez-vous entendu parler de Mil-Banck ou de Newgate? Ce sont de belles prisons où on met les criminels. Et tout me porte à croire que vous allez bientôt faire connaissance avec l'une ou l'autre.

—Faites de moi ce que vous voudrez, répondit-elle d'une voix mourante. Mais je prends le ciel à témoin...

—Nous avons un cab à la porte, poursuivit l'homme gris; nous allons vous porter dedans et vous conduire chez le magistrat de police, si vous ne nous dites pas où est le petit Irlandais.

—Je ne sais pas, répondit-elle.

—Vous le savez!

—Tuez-moi si bon vous semble, dit-elle, mais je ne parlerai pas... je ne sais rien...

—Si nous l'étranglions? dit Shoking.

—Soit, fit l'homme gris qui pensa que cette menace aurait plus d'action que le nom du magistrat de police.

Shoking prit sa cravate et la passa au cou de la vieille dame.

Elle jeta un cri sourd; mais elle avait une énergie surprenante, cette vieille, et elle répéta:

—Tuez-moi, si vous voulez. Je ne dirai rien.

Shoking fit un nœud à la cravate.

—Serre, dit l'homme gris.

La vieille dame jeta un nouveau cri, plus sourd, plus étouffé que le premier.

Mais tout à coup la sonnette de la porte intérieure retentit violemment.

Et la main de Shoking, qui déjà faisait autour du cou de la vieille dame l'office d'une manivelle, s'arrêta.

L'homme gris et les deux compagnons se regardèrent.

En même temps la vieille dame fit un effort suprême et se dégagea en criant:

—A moi! au secours!

Shoking se jeta sur elle et la saisit à la gorge.

Un nouveau coup de sonnette se fit entendre.

Alors l'homme gris courut à la fenêtre et à travers les stores qui étaient baissés, il regarda dans la rue.

Un coupé de maître était à la porte de la maison; et un gentleman entre deux âges, qui en était descendu, tenait encore le bouton de la sonnette.

En même temps, deux policemen qui se trouvaient dans la rue, voyant qu'on tardait à ouvrir, s'étaient rapprochés.

L'homme gris comprit le danger.

—Venez, dit-il, filons!

Et il s'élança vers le jardin.

Shoking et l'homme en guenilles le suivirent.

La clef était dans la serrure de la petite porte; l'homme gris l'ouvrit et tous trois s'échappèrent au grand étonnement des petites filles.


Alors, quand ils furent dans la ruelle, l'homme gris dit à Shoking:

—Nous ne retrouverons pas l'enfant aujourd'hui, mais nous le retrouverons, tu peux t'en fier à moi.

Il tira de sa poche une bank-note de dix livres et la lui donna.

—Voilà, dit-il, de quoi trouver un logement à l'Irlandaise, que tu vas rejoindre.

—Bon, dit Shoking.

Et il prit la bank-note.

—Tu la consoleras, tu lui donneras de l'espoir, car je te le répète, nous retrouverons son enfant. Mistress Fanoche l'a emmené, mais nous retrouverons mistress Fanoche.

—Est-ce que vous ne venez pas avec moi? demanda Shoking.

—Non.

—Mais...

—Il faut que je rejoigne l'abbé Samuel.

—Ce prêtre catholique?

—Oui

—Mais il est en prison.

—J'irai aussi.

—Mais si vous y allez, vous n'en sortirez plus.

—Je te donne rendez-vous demain à quatre heures précises; dans la gare intérieure de Charing-Cross.

—Vrai, vous y serez?

—Quand je promets quelque chose, je tiens toujours.

Et l'homme gris donna une poignée de main à Shoking, ajoutant:

—Suis la ruelle jusqu'au bout, tu tourneras sur la place des Sept-Cadrans, tu reviendras dans Dudley-street, où tu as laissé l'Irlandaise et le cab.

Shoking s'éloigna en murmurant:

—Pauvre femme! que vais-je donc lui dire?

Quant à l'homme gris, il remonta la ruelle en sens inverse.

Il arriva à Oxford.

Alors, s'adressant à l'homme aux guenilles qui le suivait toujours:

—Frère, dit-il, tu vas retourner dans Dudley-street.

—Oui, fit cet homme.

—Tu te tiendras à distance. Tu observeras la voiture demeurée à la porte de la maison d'où nous sortons.

—Après?

—Et quand cette voiture s'en ira, tu la suivras.

—Oui, dit encore l'homme en guenilles.

—Tu sauras ainsi le nom du gentleman, et tu viendras me le dire.

—Où?

—Demain, dans la gare de Charing-Cross.

L'homme en guenilles salua, et son maître mystérieux se perdit dans la foule des piétons et des voitures qui encombrait Oxford-street.

Qu'était donc devenu le petit Irlandais?

C'est ce que nous allons vous dire.


XVIII

Où étaient mistress Fanoche et le petit Ralph?

Pour le savoir, il nous faut rétrograder de quelques heures, et nous reporter à ce moment de la nuit précédente où Wilton et le cabman avaient consenti à aller noyer la pauvre Irlandaise au pont de Londres.

Mistress Fanoche était demeurée sur sa porte quelques minutes, jusqu'à ce que le hanson qui emportait l'Irlandaise évanouie se fût effacé dans le brouillard.

Alors elle était rentrée et avait refermé sa porte avec soin.

Puis, comme le voleur qui se plaît à contempler l'objet volé, elle était retournée dans la chambre où le petit Ralph dormait toujours.

L'enfant avait, comme sa mère, absorbé dans sa tasse de thé quelques gouttes de laudanum et cela expliquait pourquoi il ne s'était point éveillé lorsque Wilton était entré pour emporter l'Irlandaise sur ses épaules.

L'enfant dormait toujours.

Mistress Fanoche se prit à le regarder et murmura:

—C'est tout à fait cela; il me semble même, tant le hasard est bizarre, qu'il a quelque ressemblance avec le major Waterley.

Voilà des parents que je vais rendre bien heureux.

—Oh! bien heureux en effet, ricana une voix au seuil de la chambre.

Mistress Fanoche se retourna.

C'était la vieille dame osseuse qui avait couché les petites filles et revenait.

—Eh bien! dit-elle, où est la mère?

—Partie.

—Ah! ah! fit la dame aux bésicles, vous allez vite en besogne, ma chère.

—N'est-ce pas?

—Ce Wilton est un homme bien précieux, en vérité.

—C'est ce que je me suis toujours dit, répliqua mistress Fanoche.

—Regardez donc, Anna, comme il est joli, ce petit-là.

—A croquer, dit la vieille avec une voix moqueuse et cruelle.

Mistress Fanoche reprit le flambeau qu'elle avait posé sur la cheminée.

—Venez par ici, dit-elle, en se dirigeant vers le parloir, nous avons à causer, ma chère.

—Il est tard, dit la vieille, nous causerons demain... Allons nous coucher.

Un éclair de colère passa dans les yeux de mistress Fanoche.

—Vieille imbécile! dit-elle, croyez-vous pas que je vous paye pour que vous ne fassiez que boire, manger et dormir?

—Merci bien! dit la femme osseuse avec aigreur, vous ne vous ruinez pas pour moi; et cependant, si vous ne m'aviez, je ne sais ce que deviendrait votre maison. Les petites ne craignent que moi.

—Soit, dit mistress Fanoche, mais je vous le répète, nous avons à causer.

—Eh bien! parlez, alors.

Sur ces mots, qu'elle prononça avec la résignation d'un bull-dogue qu'on met à la chaîne, la dame aux bésicles reprit sa place dans son grand fauteuil, au coin de la cheminée, et attendit qu'il plût à mistress Fanoche de lui adresser la parole de nouveau.

Celle-ci reprit:

—Il faut voir maintenant ce que nous allons faire de cet enfant, ma chère.

—Vous le savez aussi bien que moi, gronda la vieille dame.

—Permettez...

Et mistress Fanoche parut réfléchir.

—Ma chère, dit-elle enfin, miss Émily et son mari arrivent dans quinze jours.

—Bon!

—Ce n'est pas trop de temps devant nous pour dresser le petit.

—J'ai mon fouet, dit la vieille dame.

Et elle prit au coin de la cheminée un martinet à deux branches, qu'elle se mit à faire siffler avec une complaisance cruelle.

Mistress Fanoche haussa les épaules:

—Vous ne serez jamais qu'une vieille bête, dit-elle.

Ce compliment fit faire un soubresaut à la dame osseuse et ses bésicles glissèrent jusque sur l'extrémité de son nez pointu, où elles ne s'arrêtèrent que par miracle.

—Oui, oui, grogna-t-elle, insultez-moi, bafouez-moi... c'est votre droit après tout, puisque je mange votre pain.

Mistress Fanoche parut peu sensible à ce reproche et poursuivit:

—Vous n'êtes pas intelligente, ma chère. Que pour avoir la paix, nous rossions d'importance un tas d'enfants pour lesquels on nous paye pension et que jamais on ne nous réclamera, c'est bien.

—Pour faire quelque chose des enfants, il faut qu'ils soient battus, dit la vieille dame.

—Cela dépend; mais celui-là, on nous le réclamera dans quelques jours.

—Eh bien?

—Et au lieu de le maltraiter, il faut le soigner, le cajoler, le gâter.

—A quoi bon?

—D'abord ce sera un moyen de lui faire oublier sa mère.

—Après?

—Ensuite, il me paraît avoir une certaine volonté et une raison au-dessus de son âge.

—Ah! vraiment? ricana la vieille dame.

—Je suis donc d'avis de le traiter avec douceur.

—Alors vous vous en chargerez, vous!

—Il y a mieux; je n'ai pas envie de le laisser ici.

—Pourquoi donc?

—D'abord, quand il s'éveillera, il demandera sa mère et se mettra à pleurer, à crier, à faire un tel vacarme que tout le quartier en prendra l'alarme.

—Et mon fouet? dit la longue femme osseuse, qui fit de nouveau siffler son martinet.

—Mais, triple brute, dit mistress Fanoche, puisque je veux le mener par la douceur.

—Ah! c'est juste, ricana la vieille. Alors, comment le ferez-vous taire?

—Je vais l'emmener d'ici.

—Quand?

—Cette nuit même.

—Et où l'emmènerez-vous?

—A Hampsteadt, où, vous le savez, j'ai acheté une petite maison de campagne avec mes économies.

Elle est dans un quartier à peu près désert, le jardin est grand, l'air y est pur; l'enfant s'y portera comme un charme.

J'emmènerai Mary avec moi; Mary lui donnera le fouet, si besoin est, les deux ou trois premiers jours; moi je le comblerai de caresses. Avec ce régime, nous l'aurons apprivoisé en moins d'une semaine.

Quand miss Émily arrivera, ce sera un agneau; il ne parlera plus de sa mère, et sautera au cou de la belle dame en l'appelant «maman.»

—En vérité, ricana la vieille dame, ce serait touchant, et je m'en sens tout attendrie.

—Vous, poursuivit mistress Fanoche, vous resterez ici. Vous prendrez soin de la maison comme si j'y étais.

—Vous savez que je suis honnête, dit la dame, à qui la perspective d'être seule et maîtresse ne déplaisait pas absolument.

—Maintenant que les choses sont convenues ainsi, acheva mistress Fanoche, vous pouvez aller vous coucher.

—Et vous partez, vous?

—Oui.

—Quand?

—Mais tout de suite.

—Fort bien, dit la vieille dame, qui prit son bougeoir et fit à mistress Fanoche une révérence.

Quand elle fut au seuil du parloir, elle se retourna et dit en soupirant:

—C'est égal, j'aurais volontiers donné le fouet à ce petit garçon, il avait des façons de me regarder qui me déplaisaient fort.

Et elle s'en alla.

Alors mistress Fanoche ouvrit la porte qui, du vestibule, donnait dans le sous-sol, et appela:

—Mary!

—Voilà, madame, répondit une voix.

En même temps des pas se firent entendre dans le petit escalier qui montait de la cuisine, et Mary parut.

—Nous allons à Hampsteadt, ma chère, lui dit mistress Fanoche.

—A cette heure-ci?

—Oui, ma chère. Allez retenir un cab.

La servante se dirigea, sans répliquer, vers la porte de la rue, et mistress Fanoche retourna à la chambre où dormait toujours le petit Irlandais.


XIX

Les narcotiques sont d'autant plus puissants que l'organisme de ceux qui les absorbent est plus faible.

Le sommeil léthargique de l'Irlandaise avait duré quatre heures environ.

Celui de son fils devait être évidemment beaucoup plus long.

Mistress Fanoche avait calculé tout cela.

Tandis que Mary allait chercher un cab, la nourrisseuse d'enfants prit le petit Irlandais à bras le corps et le sortit du lit.

L'enfant ne s'éveilla pas.

Alors mistress Fanoche se mit à le rhabiller; puis, quand ce fut fini, elle le recoucha sur son lit, et attendit le retour de la servante.

Elle n'attendit pas longtemps.

Quelques secondes après, une clef tourna dans la serrure et le bruit d'une voiture vint mourir à la porte.

C'était Mary qui revenait.

Mary était une robuste Écossaise de quarante-cinq ans, au regard dur et farouche, qui servait mistress Fanoche peut-être autant par goût que par intérêt.

Cruelle par nature, elle se plaisait à voir souffrir les innocentes créatures que mistress Fanoche élevait à coups de fouet.

Mary complétait dignement ce trio de bourreaux en jupons qui vivait dans Dudley-street.

Impassible et sourde, quand il le fallait, Mary n'ignorait rien des crimes qui se commettaient dans cette mystérieuse maison.

Mais on l'eût mise à la torture qu'elle n'eût rien avoué.

—Est-ce que nous allons noyer aussi celui-là? dit-elle en entrant dans la chambre.

—Non, dit mistress Fanoche. On ne noie pas un enfant qui peut rapporter encore un millier de livres.

En même temps, mistress Fanoche crut prudent d'aller parlementer un peu avec le cocher.

Quand on prend un cabman sur la voie publique, un cabman qu'on ne connaît pas, il est toujours bon de faire prix avec lui, d'abord.

Ensuite mistress Fanoche avait besoin d'écarter tout soupçon de l'esprit de celui qui allait voir lancer dans sa voiture un enfant si parfaitement endormi, qu'on aurait pu croire qu'il était mort.

Elle s'avança donc sur le seuil de la porte et dit:

—Hé! cabman?

—Milady? répondit le cocher.

—Avez-vous un bon cheval?

—Excellent.

—Tant mieux, car la nuit est bien froide, et mon pauvre petit finirait par s'enrhumer, si nous restions longtemps en route.

—Cela dépend où nous irons, milady?

—A Hampsteadt: combien de milles?

—Près de quatre, milady.

—Quel est le prix de la course, mon cher? Je suis une pauvre veuve qui n'est pas riche, et qui est obligée de faire des économies.

—Vous me donnerez une couronne, milady, et six pence en plus, si vous êtes trois.

—Soit, mais vous nous mènerez bon train.

—Il n'y a pas deux trotteurs comme le mien dans Londres, répondit le cocher avec orgueil.

Mistress Fanoche rentra dans la maison, mit son chapeau, s'enveloppa dans une bonne pelisse bien chaude, et dit à Mary:

—Partons.

L'Écossaise avait roulé l'enfant, qui dormait toujours, dans un grand plaid qui le couvrait tout entier et ne laissait voir que son visage.

—Pauvre petit! dit le cabman en le regardant, comme il dort bien.

Mistress Fanoche ouvrit la portière du cab, puis, tandis que Mary montait et posait l'enfant sur ses genoux, elle ferma soigneusement la porte.

Après quoi, elle s'installa à son tour dans le cab, et dit au cabman:

—En route!

—Quelle rue d'Hampsteadt? demanda le cabman.

—Dix-huit, Heath-Mount, répondit mistress Fanoche.

Le cab partit.

Le cocher ne s'était point vanté. Son cheval était excellent.

En moins d'une heure il arriva à Hampsteadt, et quelques minutes après, il s'arrêta dans Heath-Mount, ce qui veut dire la montée des bruyères.

C'est une large avenue, bordée de cottages et de grandes maisons de campagne.

Vivant l'été, ce quartier est inhabité en hiver.

Le cab s'arrêta devant une grille, au travers de laquelle on apercevait un jardin planté de grands arbres, et à demi cachée par eux, une petite maison en briques dans le fond.

Mistress Fanoche descendit la première, paya le cocher et, au lieu de six pence de supplément, lui donna un shilling. Puis elle tira une clé de sa poche et ouvrit la grille.

L'Écossaise tenait toujours l'enfant dans ses bras.

—Hé! madame, dit-elle, au moment où elles traversaient le jardin après avoir soigneusement fermé la grille, je crois qu'il va s'éveiller.

—Ah! dit mistress Fanoche.

—Il s'agite dans mes bras.

—C'est bien, répondit la nourrisseuse. Maintenant il peut s'éveiller et crier si bon lui semble, nous sommes chez nous.

—Et il n'éveillera pas les voisins, dit l'Écossaise en riant, car il n'y en a guère par ici.

Le jardin traversé, mistress Fanoche tira de sa poche une seconde clef et ouvrit la porte de la maison.

C'était un véritable petit cottage anglais.

Deux pièces en bas, deux en haut, un sous-sol et un deuxième étage mansardé.

Tout cela propre, luisant, avec un poêle de porcelaine dans le vestibule et des meubles de noyer verni au parloir.

A peine la porte était-elle refermée, à peine les deux femmes s'étaient-elles procuré de la lumière, que l'enfant, que l'Écossaise portait toujours, poussa un profond soupir, s'agita et laissa glisser sur ses lèvres entr'ouvertes ce mot:

«Maman.»

Puis il ouvrit les yeux.

L'Écossaise venait de s'étendre sur un lit de repos.

—Maman! répéta le petit Irlandais en regardant autour de lui.

Le parloir de la maison d'Hampsteadt ressemblait à tous les parloirs du monde, et Ralph crut tout d'abord qu'il était dans cette même salle où sa mère et lui avaient soupé en compagnie des petites filles.

Il vit mistress Fanoche, et la reconnut.

—Où est maman? répéta-t-il.

—Elle dort, dit mistress Fanoche.

Ralph se leva et avec cette impitoyable mémoire des enfants:

—Pourquoi donc suis-je habillé? dit-il.

Mistress Fanoche ne répondit pas.

—Où est maman? dit l'enfant pour la troisième fois.

—Je vais la chercher, dit mistress Fanoche.

Et elle sortit, échangeant un regard avec l'Écossaise, à qui, pendant le voyage, elle avait fait sa leçon.

—Pourquoi suis-je habillé? dit encore l'enfant en regardant l'Écossaise.

—C'est votre mère qui vous a habillé, répondit Mary.

—Où est-elle?

—Là-haut.

—Je veux la rejoindre.

Et l'enfant marcha résolument vers la porte.

Mais l'Écossaise lui barra le passage.

—Vous allez rester ici, dit-elle.

—Et si je ne veux pas, moi? fit-il avec un accent de volonté qui fit tressaillir l'Écossaise.

—Vous resterez!

L'enfant frappa du pied.

—Je veux rejoindre ma mère! dit-il.

Et il essaya d'écarter l'Écossaise qui s'était placée devant la porte.

Elle le repoussa durement; l'enfant revint à la charge. Alors la brutale créature leva la main et lui donna un soufflet.

L'enfant poussa un cri de rage, se rua sur elle et mordit cette main qui l'avait frappé.

—Ah! maudit garnement! s'écria l'Écossaise, tu vas avoir affaire à moi, petit brigand, je vais te corriger!

Et elle tira de dessous ses jupes un martinet semblable à celui de la vieille dame osseuse, et elle le leva sur Ralph, répétant:

—Petite canaille, je vais avoir soin de toi.

Le martinet siffla, retomba sur les reins du petit Irlandais et Ralph jeta un cri de douleur.


XX

Laissons maintenant le malheureux enfant au pouvoir de ses tyrans en jupons, la pauvre Irlandaise désolée avec Shoking qui la consolait de son mieux, mais inutilement, et pénétrons dans un public-house bien connu dans la Cité et qu'on appelle Relay-last-tavern, ce qui veut dire, ou à peu près, le cabaret du dernier relais, ou la dernière étape, si vous préférez.

En face est un édifice carré, d'aspect assez triste, avec des fenêtres grillées, une façade en carton-pâte, imitant la pierre taillée en pointe de diamants, avec deux pavillons en retour sur la rue, et une manière de pelouse de deux mètres de large protégée par une petite grille.

Cet établissement haut de trois étages et qui ressemble à tout, couvent, hôpital, collège ou prison, dont on n'a qu'une faible idée par ce qu'on voit au dehors, c'est White-Cross, la prison pour dettes de la Cité.

L'un des pavillons sert d'entrée aux prisonniers.

L'autre est le logement très-confortable du gouverneur.

En face est le Relay-last-tavern.

C'est là que le malheureux débiteur qui va donner son corps en garantie de sa dette, boit le dernier verre de stout, ou bière brune, et trinque avec les recors qui l'ont appréhendé; là que les parents en larmes viennent lui dire adieu, là que chaque jour, de deux à trois heures, ceux qui ont permission d'entrer dans la prison pour aller voir un ami, un père, un fils détenu, entrent pour attendre que les portes s'ouvrent.

C'est là enfin que miss Penny, son panier à la main, vient acheter du jambon, des sandwich, de l'ale ou du porter pour ses clients.

Qu'est-ce que miss Penny?

C'est la fille de master Goldsmitcht, le geôlier.

Elle a seize ans, elle est petite, fluette, noire comme un pruneau, éveillée comme une souris et leste comme un singe.

Elle fait les commissions des détenus, prélève pour sa peine un penny sur l'argent qu'ils lui donnent pour leurs acquisitions, et ce salaire modeste lui a valu le sobriquet qui a fini par remplacer son nom.

Miss Penny entre dix fois par jour dans Relay-last.

Outre les recors, outre les parents des détenus, il y a toujours là des oisifs qui ne sont pas fâchés de savoir ce qui se passe dans White-Cross.

Miss Penny babille comme un merle; c'est une chronique vivante, une gazette qui paraît une demi-douzaine de fois par jour.

Elle a des récits touchants et qui font venir les larmes aux yeux, et des récits burlesques qui provoquent des éclats de rire.

Presque toujours rires et larmes se suivent.

Miss Penny entremêle une histoire gaie avec une histoire triste, et quand elle entre dans le public-house, on fait cercle autour d'elle et master Colson, le land-lord, pose gravement le numéro du Times ou du Morning-Post qu'il lisait attentivement.

Ce jour-là,—celui-là même où l'homme gris s'était séparé de Shoking en lui confiant l'Irlandaise,—miss Penny était en train de faire pleurer son auditoire, tandis que la femme du land-lord lui emplissait son panier des provisions demandées.

Elle racontait comment les détenus avaient vu arriver parmi eux un jeune homme si brave, si doux, au regard inspiré, et si résigné en sa tristesse, qu'on eût dit un ange à qui Dieu a confié une pénible mission.

Ce jeune homme, dont elle parlait, c'était un prêtre, et ce prêtre, on le devine, n'était autre que l'abbé Samuel.

Il n'avait parlé à personne de la cause première de son incarcération; mais un détenu qui l'avait reconnu s'était chargé de ce soin, et il avait fait avec une éloquence simple et naïve l'apologie du jeune prêtre.

S'il devait, c'est qu'il avait emprunté pour son église et pour les pauvres, à qui il avait donné déjà la dernière obole de son patrimoine; c'est que, par amour pour son prochain, il avait eu le courage de s'adresser à cette bête féroce qu'on appelait Thomas Elgin.

Tous les détenus avaient pleuré,—et maintenant les quinze ou vingt personnes réunies dans le public-house pleuraient pareillement en écoutant miss Penny.

Mais la petite, sans le savoir, comprenait à merveille l'art dramatique; elle savait qu'il faut faire rire après avoir fait pleurer et que le succès est à ce prix.

Aussi de l'abbé Samuel passa-t-elle à sir Cooman, l'honorable gouverneur de la prison.

Midlesex, Newgate, Milbank, sont des prisons criminelles et sont gouvernées par un colonel.

White-Cross est une prison pour dettes; elle n'a rien à voir avec l'État, et dépend entièrement du commerce.

Par conséquent, son gouverneur est un négociant, ancien alderman la plupart du temps.

Sir Cooman était un petit homme aux cheveux bouclés et grisonnants, propre, luisant, vêtu de noir, tiré à quatre épingles, méthodique et régulier.

Sir Cooman avait coutume de dire que le peuple anglais est le plus grand de tous les peuples, la ville de Londres la plus belle ville du monde, la Cité le plus beau quartier de Londres, White-Cross la prison la plus confortable, et l'institution de la contrainte par corps la plus belle des institutions.

Sir Cooman était le disciple fervent, l'esclave, le pontife de la tradition.

Ce qui se passait hier, devait inévitablement se passer aujourd'hui, demain et les jours suivants; depuis deux heures, au dire de miss Penny, sir Cooman était l'homme le plus étonné, le plus abasourdi, le plus désolé des trois royaumes.

Master Goldsmicht, son geôlier fidèle, disait encore miss Penny, l'avait vu pleurer de rage et s'arracher sa belle chevelure chinchilla, qu'il faisait friser tous les matins avec un soin extrême.

D'où provenait tant de douleur?

C'est qu'un fait inouï, sans précédents, venait de se produire à White-Cross.

De mémoire de détenu, de mémoire d'Anglais, de mémoire de geôlier et de gouverneur, il y avait toujours eu un Français dans la prison pour dettes de White-Cross, quelquefois deux, mais toujours un.

Quand il en sortait un, c'est qu'un autre y était entré la veille.

Or, disait miss Penny en riant, le Français est sorti.

—Pas possible? exclama le land-lord.

—C'est la pure vérité, cependant.

—Mais il y en a un autre?

—Pas d'autre. Sir Cooman se croit déshonoré. Il a parlé sérieusement d'aller se jeter dans la Tamise.

—Allons donc!

—Sa femme, le voyant en cet état, poursuivit l'espiègle jeune fille, n'a pas voulu qu'il se fît la barbe ce matin.

—Pourquoi ça?

—Parce qu'elle craignait qu'il ne se coupât la gorge.

—Aôh! fit la salle tout entière.

—Le Français a tout payé? demanda alors un homme à qui personne jusque-là n'avait fait attention, et qui vidait tranquillement un flacon de stout dans un coin du box des gentlemen.

—On a payé pour lui. Mais le gouverneur était si désolé qu'il ne voulait pas le laisser partir.

—En sorte, fit l'inconnu en souriant que si on n'arrête pas un autre Français, sir Cooman est capable de s'abandonner au plus affreux désespoir.

—Oh! très-certainement.

—Ah! fit cet homme.

Et il but un nouveau verre de bière brune et ne se mêla plus à la conversation qui était devenue générale, et qui ne fut point interrompue par l'arrivée d'un nouveau personnage.

C'était une autre jeune fille.

Mais non plus une enfant rieuse et mutine, comme miss Penny, et proprement et coquettement vêtue même.

C'était une grande et pâle jeune personne, habillée de noir, d'aspect misérable et dont les traits, encore beaux, respiraient la souffrance, dont les grands yeux bleus avaient été rougis par les veilles et les larmes.

Elle était si triste, si digne, que l'inconnu à la bière brune tressaillit en la voyant et se prit à la regarder avec attention.

Or, cet homme qu'on voyait pour la première fois dans le public-house de Relay-last, c'était notre ami l'homme gris qui cherchait alors à pénétrer dans White-Cross pour y rejoindre l'abbé Samuel.

La jeune fille s'assit tristement sur le petit banc qui était placé dans le box des gentlemen.

Alors l'homme gris s'approcha d'elle et lui dit:

—Vous paraissez bien affligée, ma chère demoiselle?

Elle tressaillit, leva sur lui ses grands yeux mélancoliques et une voix secrète lui dit, en ce moment, qu'elle venait de rencontrer un ami.