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Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants cover

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants

Chapter 32: XXVI
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About This Book

Une jeune mère pauvre et son fils arrivent à Londres en petit bateau à vapeur, attirant la curiosité des passagers par leur beauté malgré des haillons. Elle se rend à l'église de Saint‑Gilles pour présenter l'enfant au prêtre, conformément à la dernière volonté d'un père mourant, et décline l'hospitalité d'un marchand de poisson écossais. Le récit oppose la splendeur des monuments et des quartiers riches à la détresse des nouveaux arrivants et amorce une série d'épisodes centrés sur la pauvreté, la solidarité hésitante et les épreuves que la grande ville réserve à ces personnages.

XXI

L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.

—Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.

—Je viens attendre mon père, répondit-elle.

—Votre père?

—Oui.

—Est-ce qu'il est là-bas,... est-ce qu'il va en sortir?

Et il montrait à travers les vitres du public-house les noires murailles de White-Cross.

Elle secoua la tête et leva les yeux au ciel.

—Non, dit-elle, il va y entrer.

—Ah!

—Les recors l'ont arrêté ce matin, comme il sortait d'une maison de Rotherithe, où il était caché depuis son jugement. Ils l'ont mis dans une voiture et ils vont l'amener.

Elle parlait d'une voix bien émue, la pauvre enfant; mais elle avait tant pleuré déjà que ses yeux étaient secs et n'avaient plus de larmes.

—Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez venue ici avant lui?

—Parce que mon pauvre père est plein d'illusions, dit-elle. Il croit trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq livres, monsieur. Pour de certaines gens, ça n'est rien... mais pour nous, maintenant, c'est énorme... Mon père s'imagine toujours que nous sommes encore au temps où nous avions notre boutique dans Fleet-street, et où on nous considérait comme de notables commerçants. Mais quand le malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons été ruinés. On a tout vendu chez nous. Nos autres créanciers nous ont fait grâce, mais M. Thomas Elgin s'est montré impitoyable.

—Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire à M. Elgin?

—Oui, monsieur.

—Et votre père a peut-être espéré le fléchir?

—C'est-à-dire qu'il a tant prié, tant supplié les recors qu'ils ont consenti à le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener ici. Il demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprès de Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.

Mon père espère fléchir M. Elgin; mais moi je sais bien qu'il n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et l'embrasser encore une fois.

Et, résignée en sa sombre douleur, la jeune fille appuya son front dans ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui montait sans doute des profondeurs de son âme désolée, jaillir au travers de ses doigts.

—Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.

Sa voix grave et douce était si sympathique, elle descendit si bien dans le cœur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:

—Je m'appelle Louise, dit-elle.

—Louise? mais c'est un nom français?

—Oui, monsieur.

—Et votre père?

—Francis Galtier.

—Il est Français?

—Oui, monsieur, mais je suis née à Londres. Il y a près de trente années que mon père est ici, où il est venu tout jeune avec ses parents que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.

—Et vous êtes sûre que les recors amèneront votre père ici?

—Oh! oui, monsieur, ils s'arrêtent toujours dans ce cabaret.

L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.

—Espérez, dit-il.

Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement vêtu:

—Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, à vous, de me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tête, quand la fatalité pèse sur les pauvres gens, elle ne s'arrête point.

—Qui sait? dit l'homme gris.

En ce moment, un cab s'arrêta à la porte du public-house, et la jeune fille étouffa un cri de douleur.

Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre diable encore assez proprement vêtu, mais dont les cheveux rares avaient blanchi avant l'âge, et qui marchait en chancelant, comme un vieillard.

Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire avec la docilité d'un enfant.

La jeune fille se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras.

Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en même temps:

—Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?

—Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon père, dit-elle en le couvrant de baisers.

—Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux débiteur, faisant allusion à Thomas Elgin. Je me suis mis à ses genoux, j'ai prié, j'ai pleuré... je lui ai parlé de toi, mon enfant...

—Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon père... Ne songez pas à moi... songez à vous...

Les deux recors étaient entrés dans le public-house avec la brutale familiarité de gens qui y venaient dix fois par jour.

L'un d'eux aperçut miss Penny, qui s'apprêtait à sortir, car elle avait vidé tout son petit sac de malices sur la tête grise de l'honorable gouverneur de White-Cross, sir Cooman.

—Ah! te voilà, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant nous, tu peux porter une bonne nouvelle à sir Cooman.

—Plaît-il? fit la jolie espiègle. Est-ce que vous lui amenez un Français?

—C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chère, répondit le recors.

Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le comptoir, avant même qu'il n'eût fait un signe.

—Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre débiteur que sa fille tenait étroitement enlacé dans ses bras, buvez un coup, c'est nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas coutume.

—Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait à son enfant caresses pour caresses.

Mais alors, l'homme gris intervint.

—Hé! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on eût jamais parlé au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.

Les deux recors regardèrent cet homme à l'habit gris râpé avec un certain étonnement.

—Miss Katt, dit l'homme gris sans se déconcerter, en s'adressant à la servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuseté de nous servir au parloir?

Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non moins étonnées de cette générosité princière.

Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.

—Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?

—Quand je veux entrer en affaires avec les gens, répondit l'homme gris, j'offre toujours du porto.

Et pour qu'il n'y eût aucune hésitation de la part du comptoir, il posa devant lui une belle guinée toute neuve.

Le land-lord daigna quitter son journal.

Quant à miss Penny, elle se sauva en disant:

—Je vais joliment faire rire sir Cooman.

L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto à demi plein.

Puis, regardant l'homme gris:

—Ah ça, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?

—Oui.

—Dans quel but?

L'homme gris cligna de l'œil:

—On vous dira cela tout à l'heure, fit-il.

—Pourquoi pas tout de suite?

—Quand nous serons seuls.

A Londres, comme à Paris, au temps, récent encore, où la contrainte existait, les recors ajoutent quelques petites industries au métier qu'ils font.

On obtient d'eux, à prix d'argent, un sursis d'un jour ou deux, quelquefois même d'une semaine, et le créancier n'a rien à y voir et n'y peut rien.

Les deux recors s'imaginèrent donc que l'homme gris s'intéressait à quelque débiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:

—Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous revenons. C'est l'affaire d'un quatre d'heure.

—Non, non, répondit l'homme gris, il boira avec nous, il n'est pas de trop... au contraire!

Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du cou de son père.

Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le cœur de la pauvre enfant comme un rayon d'espérance.

Quant au malheureux père, il ne voyait et n'entendait rien, et, corps sans âme, il se laissa entraîner dans le parloir, où miss Katt avait posé sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.

En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son journal et murmura:

—On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais mis à rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un gueux avait une guinée dans sa poche.


XXII

Le parloir d'un public-house est généralement une petite pièce située à droite ou à gauche du comptoir, et dans laquelle on s'assoit, non plus sur des bancs, mais sur une sorte de divan qui règne à l'entour.

C'est là que s'installent d'ordinaire les fumeurs ou ceux qui ont une affaire à traiter.

Quand l'homme gris et les deux recors, poussant leur prisonnier devant eux, furent entrés dans le parloir, suivis de la jeune fille qui s'attachait à son père avec une sorte de tendresse furieuse,—sur un signe du premier, miss Katt ferma la porte.

—Nous voilà chez nous, dit alors l'homme gris. Causons un brin.

Et il déboucha la bouteille de vin de Porto et se mit à emplir les verres.

Puis s'adressant au premier recors:

—Il y a trois guinées pour chacun, fit-il.

—Trois guinées?

—Oui.

—Que faut-il donc faire pour cela?

—M'écouter d'abord.

—Parlez...

Et les deux recors regardèrent l'homme gris, tandis que le pauvre prisonnier continuait à embrasser son enfant.

—Vous savez, reprit l'homme gris, que le Français de White-Cross est sorti ce matin.

—Oui, et si nous n'avions mis la main sur celui-là, je crois que cet excellent et honorable sir Cooman se serait coupé la gorge avant demain.

—Aussi vrai, dit l'autre recors, que je m'appelle Edward Northman et que je fais mon métier depuis trente années tout à l'heure, cela ne s'était jamais vu qu'il n'y eût pas au moins un Français à White-Cross.

—En vérité!

—Et moi, reprit le premier, aussi vrai que j'ai nom John Clavery, dit l'homme sensible, je puis vous affirmer que sir Cooman nous donnera une belle gratification.

—Ah! ah!

—Nous aurions une guinée chacun que ça ne m'étonnerait pas, poursuivit l'homme sensible.

—Peut-être deux, ajouta Edward Northman.

—Je crois bien que vous n'aurez rien du tout, dit froidement l'homme gris.

—Oh! par exemple!

—A moins que vous ne vous arrangiez avec moi.

—Hein?

—Oui; car supposons une chose...

—Laquelle?

—Qu'on paye pour ce pauvre homme, avant même qu'il ne soit entré.

—Farceur, va! fit l'homme sensible.

—Vos plaisanteries, Votre Honneur, dit Edward Northman, sont encore meilleures que votre porto, et, par saint George, pourtant, c'est de bon porto Votre Honneur.

Ce disant, il tendit son verre vide.

L'homme gris l'emplit et continua:

—Tout est possible, même l'impossible.

—Bon!

—Que doit cet homme?

—Au principal, vingt-cinq livres, six cent vingt-cinq francs en monnaie de France.

—Et les frais?

—A peu près autant.

L'homme gris déboutonna froidement son vieil habit gris et, à la grande stupéfaction des deux recors qui firent un pas en arrière, du vieux débiteur, qui chancela, et de la jeune fille, qui jeta un cri, il en tira un portefeuille graisseux qu'il ouvrit et qui leur parut gonflé de bank-notes.

Puis il en tira un à un dix billets de cinq livres, les étala sur la table et dit:

—Est-ce bien là votre compte?

—Mais... mais... balbutia l'homme sensible; qu'est-ce que vous faites donc là?

—Je paye, dit l'homme gris.

—Pour cet homme?

—Sans doute.

—Vous le connaissez donc?

—Je le vois pour la première fois.

—Alors vous êtes fou, dit Edward Northman.

Le vieux débiteur avait été pris d'un tremblement nerveux par tout le corps et il regardait les bank-notes d'un œil stupide.

Quant à la jeune fille, défaillante, elle était tombée à genoux.

L'homme gris lui prit les mains.

—Relevez-vous, mon enfant, dit-il, emmenez votre père; il est malade, affaibli, et vous-même vous paraissez avoir souffert beaucoup. Prenez et ne me remerciez pas.

En même temps il lui mit dix autres billets de cinq livres dans la main.

Instinctivement, remis de leur première surprise et obéissant à ce sentiment de respect qu'en Angleterre surtout inspire la toute-puissance de l'or, les deux recors s'étaient levés, avaient ôté leurs chapeaux et se tenaient devant l'homme gris dans une attitude pleine de déférence.

—Excusez-nous, milord, dit l'homme sensible, qui lui fit alors une belle révérence, nous aurions dû deviner que vous n'étiez point un homme du peuple. Vous êtes très-certainement quelque lord philanthropique.

—Philanthropique est le mot, dit l'homme gris en souriant, et ce compliment vaut bien deux livres de plus, c'est donc un billet de cinq livres que vous aurez chacun, si vous faites ce que je vais vous demander.

—Ah! milord! s'écria l'homme sensible, vous pouvez parler... je sens que je passerais pour vous à travers les flammes.

—Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple, répondit l'homme gris.

Et il laissa négligemment son portefeuille ouvert sur la table.

—Voyons, reprit-il, comment s'appelle ce brave homme?

—Francis Galtier.

—La procédure était en règle?

—Il n'y manquait pas une virgule.

—Ce qui fait que si un autre Français avait fantaisie de visiter White-Cross et de s'y faire enfermer pour quelques jours, il vous serait facile d'utiliser ce dossier.

—Oui, dit l'homme sensible, mais il y a deux choses difficiles.

—Lesquelles?

—D'abord, nous n'avons pas de Français sous la main.

—Bon!

—Ensuite il est peu probable qu'il s'en trouvât un qui consentît à la substitution.

—Vous vous trompez, car l'homme qui a fantaisie de se faire enfermer à White-Cross, c'est moi.

—Vous, Votre Honneur?

—Moi, dit froidement l'homme gris.

—Mais vous n'êtes pas Français?

—Qui sait?

—Ah! dit l'homme sensible, avant d'être recors, j'ai été détective, c'est-à-dire agent étranger; j'ai vécu à Paris pendant longtemps, et à votre façon de parler anglais...

—Alors vous savez le français?

—Sans doute.

—Eh bien! écoutez-moi.

Et l'homme gris se mit à parler français si purement que le recors se crut un moment transporté sur le boulevard des Italiens.

—Ainsi, vous êtes Français?

—Oui.

—Et vous voulez aller en prison?

—C'est pour cela que je vous offre cinq livres...

—Mais alors vous n'êtes pas un lord?

—Non.

—Qui donc êtes-vous?

—Un Français, vous dis-je.

—Mais vous avez un nom?

—Je désire m'appeler Francis Galtier.

—J'entends bien. Mais...

L'homme gris se prit à sourire:

—Mais vous voudriez savoir mon vrai nom?

—Oh! pure curiosité, Votre Honneur!

—Eh bien! dit l'homme gris, écrouez-moi. Quand je sortirai de White-Cross, je vous dirai mon vrai nom, je vous le promets.

Les deux recors se regardèrent et murmurèrent ce mot qui peint si bien le caractère national anglais:

—Excentrique!

Puis ils allongèrent la main vers les deux bank-notes, ce qui voulait dire que le marché était conclu.


XXIII

Miss Penny n'avait rien exagéré dans le public-house de Relay-last, lorsqu'elle avait parlé de la douleur profonde de sir Cooman.

Le digne gouverneur, parfait gentleman du reste, était dans un état d'affliction qui faisait peine à voir.

Il avait une femme et une fille, et il était alderman.

Sa femme était une longue, sèche, triste créature qui se plaignait de la pluie quand il pleuvait, du froid si la bise soufflait, du soleil quand le brouillard voulait bien lui livrer passage.

Madame Cooman recevait quotidiennement la visite de deux médecins qui lui prescrivaient des remèdes conformes à son état de maladie imaginaire.

Miss Cooman ne ressemblait pas plus à sa mère qu'un bouleau ne ressemble à un peuplier.

Elle était toute petite, toute large, toute ronde, toute grasse, avec de petits yeux gris et de grosses lèvres charnues.

La mère se plaignait de maigrir, la fille était au désespoir d'engraisser toujours.

Du reste, elle n'avait pas meilleure humeur, et master Goldsmicht, le guichetier, avait coutume de dire:

—Sir Cooman a toujours l'air de bonne humeur, mais, au fond, entre ces deux mégères, il doit être bien malheureux.

Master Goldsmicht s'était trompé, jusque-là du moins.

Depuis vingt années qu'il était gouverneur de White-Cross, sir Cooman était l'homme le plus heureux du monde. Il riait de bon cœur et toujours, et quand il visitait un nouveau détenu, il lui donnait les plus belles consolations du monde et finissait par cette conclusion que nulle part on n'était aussi bien que dans White-Cross, et que la liberté est une mauvaise plaisanterie qu'il faut fuir comme la peste.

Une seule chose amenait parfois un pli léger sur le front de sir Cooman et dérangeait la symétrie de ses cheveux soigneusement frisés.

Pour expliquer cette chose, il nous faut faire une légère excursion dans le passé de sir Cooman.

Quand il était entré à White-Cross comme gouverneur, il avait succédé à un vieux brave homme, ancien libraire de la rue Pater-Noster, que les honneurs municipaux avaient poussé jusqu'à la dignité de gouverneur de la maison pour dettes.

Ce brave homme, trop vieux pour exercer désormais convenablement ces fonctions, avait été mis à la retraite, mais il ne voulut pas se retirer sans avoir installé son successeur.

—Jeune homme, lui dit-il, j'ai vécu trente années ici, et pendant mon administration tout a été pour le mieux dans la plus fortunée des prisons pour dettes: il n'y a eu ni révolte, ni tentative d'évasion, ni querelles parmi les détenus, qui n'ont cessé de m'appeler leur père. Savez-vous à quoi cela a tenu?

—Non, dit sir Cooman étonné.

—A un fétiche, à un porte-bonheur qui protège White-Cross et par conséquent son gouverneur.

—Ah! vraiment? fit sir Cooman.

—Il y a toujours un Français ici, poursuivit le vieillard, et tant que cela durera, vous pourrez dormir tranquille. Mais si, par la suite, jeune homme, le hasard voulait que le Français ne fût pas remplacé par un autre...

—Eh bien? fit sir Cooman tout tremblant.

—Je ne répondrais plus de rien, acheva le vieillard; et, quelque chose me dit que les plus épouvantables malheurs fondraient sur la prison et sur son gouverneur.

Or, ce quelque chose qui, à trente années de distance, creusait parfois une ride sur le front de sir Cooman, c'était le souvenir de sa conversation avec son successeur.

Heureusement, jusqu'alors, il y avait toujours eu deux Français plutôt qu'un, et la prison avait pour eux une maison spéciale.

Car, il faut bien le dire, White-Cross et les autres prisons pour dettes de l'Angleterre ne ressemblent pas plus à feu Chichy que madame Cooman ne ressemblait à sa fille.

L'administration municipale de Londres a loué un immense terrain et elle l'a entouré de hautes murailles, se bornant à bâtir un pavillon pour le gouverneur, un autre pour le guichetier, et un corps de logis reliant les deux, destiné à loger quelques employés subalternes.

Puis elle a appelé à son aide la spéculation privée, l'industrie libre.

Celles-ci se sont présentées sous les auspices d'un architecte et d'un entrepreneur qui se sont mis à l'œuvre et ont bâti sur cet emplacement demeuré vide des maisons à un, deux et trois étages, dans lesquels les détenus se logent à leur gré, c'est-à-dire selon leur bourse ou celle de leur créancier.

Il en est qui n'ont qu'un taudis; d'autres occupent une maison tout entière.

White-Cross est une cité sous les verrous, avec ses ruelles, ses carrefours et un square.

Le détenu pauvre paye sa mansarde un ou deux shillings par semaine; le riche a sa maison complète dans laquelle il amène sa famille et ses domestiques.

A la liberté près de franchir le mur d'enceinte, qui n'a qu'une porte rigoureusement gardée par le guichetier, il est chez lui, vit de sa vie ordinaire et laisse au pauvre monde les larmes et les privations.

Tant il est vrai que sur cette libre terre d'Angleterre l'aristocratie est partout, même en prison.

Or donc, il y avait la maison du Français, et cette maison était toujours habitée.

Qu'on juge donc de l'épouvante qui s'empara de l'honorable sir Cooman quand, ce matin-là, le guichetier se présenta dans son cabinet et lui dit:

—Le Français a payé et demande à sortir, ce qui est tout à fait son droit.

Sir Cooman ne comprit pas tout d'abord.

—Eh bien! dit-il, mettez l'autre dans sa maison.

—Quel autre?

—L'autre Français.

—Mais il n'y en a pas d'autre.

Ce fut alors seulement que sir Cooman bondit de son fauteuil au milieu de son cabinet, jeta un cri sourd et dit qu'il ne laisserait, pour rien au monde, partir le Français, qu'un autre Français ne fût venu le remplacer.

Mais le guichetier, qui était un homme de bon sens, haussa les épaules et invoqua la loi.

Devant la loi, tout Anglais courbe la tête, et sir Cooman fut obligé de s'incliner.

Mais il fut pris d'un tel accès de fureur et de folie en même temps, que sa femme et sa fille épouvantées se hâtèrent de cacher les rasoirs avec lesquels il devait faire sa barbe, après son premier déjeuner.

On amena de nouveaux détenus.

Sir Cooman, dont la fureur avait fait place à une sorte de prostration, ne voulut pas en entendre parler, se bornant à cette question:

—Y a-t-il un Français?

—Non, disait tristement le guichetier.

Et sir Cooman retombait dans son atonie, oubliant sa politesse ordinaire qui jusque-là lui avait fait une loi d'aller visiter les nouveaux venus aussitôt après leur installation.

Enfin le guichetier était revenu une dernière fois:

—Nous avons un prisonnier d'une telle importance, avait-il dit, que Votre Honneur ne saurait se refuser à l'aller visiter, ne fût-ce que quelques minutes.

—Quel est ce prisonnier? avait demandé sir Cooman.

—C'est un prêtre catholique, très-populaire à Londres.

—Ah! fit le malheureux gouverneur avec l'accent de la plus parfaite indifférence.

—L'abbé Samuel.

—Ah!

Et sir Cooman retomba en sa morne rêverie.

Sa femme et sa fille, assises dans le parloir, se regardaient avec terreur.

Le pauvre homme était capable d'en mourir.

Mais comme le guichetier allait se retirer, on entendit des pas légers et rapides dans le corridor, et une voix jeune, fraîche, sonore, une voix de jeune fille retentit, disant:

—Monsieur le gouverneur! monsieur le gouverneur! bonne nouvelle... réjouissez-vous... Dieu et saint Georges protègent toujours White-Cross.

En même temps miss Penny fit irruption dans le parloir, son panier de provisions au bras.

—Qu'est-ce que tout cela, petite folle, tête de linotte? dit le guichetier d'un air sévère.

—Un Français! s'écria miss Penny.

—Un Français!

—Oui. Les recors sont avec lui à Relay-last.

A ces mots, sir Cooman se leva vivement, mais il fut pris d'une si grande émotion qu'il retomba sans force dans son fauteuil.

—Mais parle donc, petite folle! s'écria le guichetier, parle donc! ne vois-tu pas que Sa Seigneurie est sur le point de se trouver mal?...

Et, de fait, sir Cooman suffoquait, et il regardait miss Penny d'un air stupide.


XXIV

Miss Penny se mit alors à rire, mais d'une façon si bruyante, si scandaleuse et si moqueuse à la fois, que la longue et sèche madame Cooman et la rondelette miss Cooman se regardèrent avec indignation.

Le guichetier lui-même, bien qu'il ne vît rien au monde d'aussi parfait que sa fille, fronça légèrement le sourcil, tant il lui sembla qu'elle manquait de respect à sir Cooman.

Miss Penny reprit:

—Cela n'a pourtant rien de bien extraordinaire, ce que je vous dis là, pour que vous soyez tous ainsi bouleversés. Le Français de ce matin est parti, on en amène un autre! tout cela est parfaitement naturel.

Sir Cooman fit un effort suprême.

Il se mit sur ses pieds, et saisissant les deux mains de la rieuse petite fille:

—Tu ne me trompes pas au moins?

—Oh! Votre Honneur!...

—Les recors amènent un prisonnier!

—Oui, Votre Honneur.

—Et c'est un Français?

—Tout ce qu'il y a de plus Français.

—L'as-tu vu!

—Oui, Votre Honneur.

Sir Cooman poussa un soupir qui ébranla les solives du plafond de son cabinet et murmura:

—Ah! on ne saura jamais ce que j'ai souffert!

Puis, à mesure que son visage se rassérénait, il regardait miss Penny, et il lui dit encore:

—Quels sont les recors qui l'amènent?

—C'est d'abord Edward Northman.

—Ah! fort bien.

—Et ensuite l'homme sensible.

—Oh! c'est un habile limier, celui-là, et un serviteur dévoué, fit sir Cooman avec un soupir de satisfaction. Il a pensé comme moi que White-Cross ne pouvait être veuve de Français et il a fait tous ses efforts pour en trouver un.

Sir Cooman revenait insensiblement à la vie; ses membres retrouvaient leur élasticité, sa tête, longtemps inclinée sur sa poitrine, revenait peu à peu en arrière, ce qui est l'indice non équivoque de la fierté et de la conscience qu'on a de sa propre valeur.

Et, le voyant transformé, mistress et miss Cooman échangèrent un regard de satisfaction.

Alors master Goldsmicht, le guichetier, osa prendre la parole à son tour.

—Maintenant, dit-il, que Votre Seigneurie est plus tranquille, elle me permettra certainement une observation et un respectueux calcul.

—Parle, répondit sir Cooman, qui était si content qu'il embrassait miss Penny sur les deux joues.

—Votre Honneur connaît les recors, reprit le guichetier, et il connaît pareillement les Français.

En Angleterre, pays de la tempérance, on a coutume de dire «ivrogne comme un Français,» et on a bien raison, Votre Honneur.

—Oh! certainement, dit sir Cooman, ces gens-là ont toujours le verre à la main et ils se saoûlent sans pudeur en la présence des femmes.

En entendant ces paroles, madame Cooman et sa fille baissèrent pudiquement les yeux.

Le guichetier reprit:

—Un Français qui se laisse arrêter a toujours de l'argent pour lui. Ils aiment si bien vivre, ces gaillards-là, et Votre Honneur sait qu'ils ne se sont jamais rien refusé à White-Cross.

—A telle enseigne, observa miss Penny, que celui que les recors amènent, leur a offert une bouteille de vin de Porto.

—Du vin de Porto! exclama sir Cooman.

—Par saint George, est-ce possible! fit le guichetier.

Miss et mistress Cooman se regardèrent de nouveau d'un air pudibond.

A peine si on avait parfois un verre de sherry à la table du gouverneur.

—Par conséquent, Votre Honneur, poursuivit master Goldsmicht, il ne faut pas compter sur eux avant une petite heure ou une grande demi-heure tout au moins.

Je connais ces ivrognes de Français. Ce n'est pas une bouteille de Porto, c'est deux qu'ils boiront.

—Que le diable les emporte! dit sir Cooman, qui frappa du pied avec impatience.

—Je crois donc, reprit le guichetier, que Votre Honneur pourrait convenablement employer cette demi-heure.

—A quoi faire!

—A rendre visite au prêtre catholique.

—Soit, dit sir Cooman.

Il était si joyeux, le bon gouverneur, qu'il aurait embrassé tous les détenus s'ils le lui avaient demandé.

—D'autant plus, ajouta le guichetier, que Votre Honneur fera évidemment quelque chose pour lui.

—Hein! fit sir Cooman.

—Quand un créancier manque d'égards avec son débiteur, poursuivit master Goldsmicht, le gouverneur peut toujours intervenir.

—Sans doute, sans doute. Mais de quoi s'agit-il?

Et sir Cooman prit son chapeau et son paletot et suivit le guichetier, tandis que miss Penny allait distribuer ses provisions.

—Il n'est pas convenable qu'un prêtre, dit le guichetier comme ils traversaient une des cours de White-Cross, soit aussi mal logé que l'abbé Samuel.

Son créancier est cet âpre M. Thomas Elgin, qui donne juste un shilling par jour pour la nourriture de ses débiteurs. Ce qui est tout à fait insuffisant, Votre Honneur en conviendra, par le temps de cherté des vivres qui court.

—Oh! tout à fait insuffisant, dit sir Cooman comme un écho.

Le digne gentleman ne pensait en ce moment qu'à une chose: tuer le temps! tant il avait hâte de voir arriver le Français.

Le guichetier continua:

—Hier, M. Thomas Elgin est venu lui-même retenir une chambre pour son prisonnier, il a demandé tout ce qu'il y avait de meilleur marché; à telle enseigne que j'ai cru qu'il s'agissait d'un homme du peuple, d'un brocanteur de White-Chapel, de quelqu'un de ces misérables enfin à qui M. Thomas Elgin prête de l'argent à trois cent pour cent.

C'est une chambre sous les toits, sans cheminée, qui coûte un shilling par semaine.

—Quelle horreur! dit sir Cooman.

—Je crois, reprit le guichetier, que Votre Honneur doit intervenir, prendre sur elle de faire avoir à l'abbé Samuel un logement convenable.

—Certainement, certainement, dit sir Cooman, qui songeait toujours au Français.

—D'autant plus que, lorsque les consignations d'ailleurs faites par le créancier ne paraissent pas suffisantes, l'administration peut prendre sur elle de relâcher le débiteur, ajouta le geôlier.

—Mais, dit Cooman, ce prêtre n'a donc pas d'argent?

—Pas une obole. D'ailleurs, je puis l'affirmer à Votre Honneur, ce n'est pas lui qui s'est plaint: il se trouve bien où il est, mais les détenus ont été indignés...

—Ah! vraiment!

—Comme Votre Honneur le verra elle-même.

Ce disant, le guichetier s'arrêta au seuil d'une bicoque à trois étages, noire, enfumée, livide d'aspect, dans laquelle on pénétrait par une porte bâtarde, une allée humide, et que desservait un affreux escalier en coquille, dont les marches étaient couvertes d'immondices.

—Pouah! fit sir Cooman.

—C'est la maison des Irlandais, dit le guichetier.

Et il gravit l'escalier devant le gouverneur pour lui montrer le chemin.

Arrivé tout en haut, il frappa à une porte.

—Entrez! dit une voix douce et calme.

Le guichetier poussa la porte, et sir Cooman se trouva en présence de l'abbé Samuel.

La physionomie du jeune prêtre avait une expression de douleur résignée qui fit tressaillir le gouverneur.

Sir Cooman était blasé, pourtant, sur les douleurs humaines.

Mais, en ce moment, il ne put s'empêcher de tressaillir, et il oublia même ce bienheureux Français, qui allait ramener, par sa présence, le bonheur et la chance dans White-Cross.


XXV

Quand la porte s'était ouverte, l'abbé Samuel était assis sur l'ignoble grabat qui devait lui servir de lit.

Un livre à la main, il priait.

Le réduit où il se trouvait était si repoussant d'aspect, que sir Cooman fit, malgré lui, un pas en arrière.

C'était une chambre de six pieds carrés, sans autres meubles qu'un lit et une chaise, qui prenait le jour par un trou percé dans le toit.

Il n'y avait ni poêle ni cheminée.

Pas la moindre place pour serrer du linge ou des vêtements; pas le plus petit coin pour y dresser un fourneau.

Les murs étaient sales et couverts çà et là d'inscriptions ignobles laissées par les précédents locataires.

Mais au milieu de ces immondices, la figure du prêtre rayonnait comme celle d'un ange qui apparaîtrait tout à coup dans les ténèbres.

A la vue du gouverneur, il se leva, quitta son livre, et se découvrit.

—En vérité! monsieur l'abbé, dit sir Cooman, je suis indigné, tout à fait indigné, parole d'honneur! ce monsieur Thomas Elgin est un homme sans foi ni loi, indigne d'appartenir à la grande nation anglaise.

—Pourquoi donc, monsieur? dit le jeune prêtre en souriant.

—Mais les choses ne se passeront pas ainsi plus longtemps, dit sir Cooman en s'échauffant; j'ai des pouvoirs et je m'en servirai.

Et se tournant vers le guichetier:

—Goldsmicht, dit-il, vous allez écrire sur-le-champ à M. Thomas Elgin.

—Oui, Votre Honneur.

—Vous lui direz que l'administration trouve ses consignations insuffisantes.

—Oh! très-insuffisantes, dit le guichetier.

—Que l'avis de l'administration est qu'on ne loge pas un prêtre, même un prêtre catholique, comme on logerait un marchand de poisson de Thames-street, et que si d'ici à demain il n'a pas pourvu à ce que M. l'abbé soit convenablement logé et nourri, l'administration prendra sur elle de relâcher son prisonnier.

L'abbé Samuel leva ses grands yeux bleus sur sir Cooman, et lui dit en souriant:

—Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, de vous chagriner ainsi à mon sujet. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi. Je me trouve fort bien ici. Je suis d'ailleurs habitué à vivre de peu, et quant à ce logis...

—C'est un bouge infect! s'écria sir Cooman.

—Qu'importe? dit l'abbé Samuel. D'ailleurs, il y a bien des gens, à Londres, qui n'ont même pas un abri semblable, ne fût-ce que les malheureux qui vont coucher la nuit sous les voûtes d'Adelphi.

A mesure qu'il parlait, l'abbé Samuel exerçait sur sir Cooman une fascination mystérieuse.

Depuis trente ans, sir Cooman ne s'était peut-être jamais intéressé à un prisonnier comme il s'intéressait en ce moment à l'abbé Samuel.

—Monsieur! s'écria-t-il, cela est impossible, vous ne pouvez rester ici!

—Monsieur, répondit l'abbé Samuel, encore une fois, je vous suis bien reconnaissant de votre bonté; mais, je vous en prie, n'écrivez point à M. Thomas Elgin. C'est un méchant homme duquel vous n'obtiendrez rien.

Si vous voulez absolument m'être agréable, monsieur, eh bien! faites-moi donner du papier et une plume pour écrire en Irlande.

J'espère qu'on pourra d'ici peu m'envoyer de là-bas assez d'argent pour me libérer.

—Oh! je le souhaite de tout mon cœur pour vous, monsieur l'abbé, dit sir Cooman. Ainsi, vous voulez rester ici?

—Oui.

—Mais vous mourrez de froid!

—Oh! non, je suis habitué aux rigueurs de la température, répondit avec simplicité le jeune prêtre.

—Monsieur l'abbé, dit Goldsmicht, si vous voulez venir écrire votre lettre dans ma loge, vous y serez à votre aise auprès du poêle, et je vous donnerai du papier, une plume et de l'encre.

—C'est cela, dit sir Cooman.

—J'accepte volontiers, répondit l'abbé Samuel.

Et il descendit sur les pas de Goldsmicht et de sir Cooman, qui se sentait pris à la gorge par toutes les mauvaises odeurs qui montaient du bas de l'escalier.

Une fois dans la cour, sir Cooman se rappela le Français.

Aussi pressa-t-il le pas et consulta-t-il sa montre, qui marquait trois heures moins le quart.

—L'homme sensible ne peut tarder, pensa-t-il.

Et, au lieu de retourner dans son cabinet, il suivit le guichetier et l'abbé Samuel.

Goldsmicht conduisit l'abbé Samuel dans sa loge, où le poêle ronflait joyeusement.

Il lui approcha une petite table, roula auprès un bon fauteuil, plaça sur la table un buvard, une écritoire, des plumes, du papier et dit d'un air satisfait:

—Vous serez là comme chez vous, monsieur l'abbé.

Au même instant, et tandis que le jeune prêtre s'asseyait devant la table, un bruit se fit qui alla au cœur de sir Cooman comme la plus agréable des musiques.

C'était le bruit du marteau résonnant sur le chêne ferré de la porte extérieure.

—Voilà le Français! murmura joyeusement sir Cooman.

Goldsmicht prit à sa ceinture la grosse clef qui ne le quittait ni nuit ni jour, se dirigea vers la porte qui était au fond de la loge et l'ouvrit.

C'était en effet l'homme sensible, son camarade Edward Northman, et son prisonnier.

Si miss Penny avait été là, elle aurait jeté un cri d'étonnement, car le prisonnier que les deux recors amenaient n'était pas celui qu'elle avait vu.

Mais miss Penny était toujours dans l'intérieur du White-Cross, occupée à distribuer ses provisions.

Le jeune prêtre s'était mis à écrire et ne leva point la tête tout de suite.

—Ah! Votre Honneur, dit l'homme sensible en saluant respectueusement sir Cooman, nous n'avons pas perdu de temps, comme vous pouvez le voir, pour retrouver un autre Français.

—Est-ce bien un Français? demanda le gouverneur d'une voix tremblante d'émotion.

L'homme gris, car c'était lui, salua sir Cooman et lui dit en français:

—Je suis né rue Coquenard, à Paris, Votre Honneur.

Sir Cooman, qui avait été négociant, savait le français et il ne pouvait se tromper à l'accent de l'homme gris.

—Oui, s'écria-t-il, c'est bien cela... à n'en pas douter... vous êtes Français!

Et dans sa joie, il tendit vivement la main au prisonnier, lui disant avec effusion:

—Ah! mon ami, si vous saviez quel service vous nous rendez d'avoir bien voulu vous laisser arrêter!

—Trop heureux de vous être agréable, monsieur, répondit l'homme gris, toujours en français.

Le jeune prêtre tressaillit au bruit de cette voix et leva ses yeux sur le prisonnier.

L'homme gris, sous prétexte de caresser ses favoris, porta le bout de son index sur ses lèvres.

Cela voulait dire:

—Silence! ne me trahissez pas!

—Votre Honneur en conviendra, dit le recors qui avait reçu le nom de l'homme sensible, nous avons bien droit à une petite gratification, mon camarade et moi.

—Certainement, certainement, répondit sir Cooman. Goldsmicht, quand vous aurez inscrit monsieur sur le livre d'écrou, vous donnerez à chacun de ces braves gens une livre, que vous porterez aux frais généraux.

—Oui, Votre Honneur, répondit le guichetier.

—Et moi, monsieur, dit l'homme gris, n'ai-je pas quelque droit à votre bienveillance?

—Sans aucun doute, mon ami, sans aucun doute. Que puis-je faire pour vous?

—Je voudrais pouvoir me loger auprès de M. l'abbé que voilà, dit l'homme gris. Je suis Français, catholique et très-religieux.

En même temps, il regarda l'abbé Samuel d'un œil suppliant.

—Ne me refusez pas! semblait-il dire.

—Je ne demande pas mieux, si M. l'abbé y consent, dit sir Cooman, d'autant mieux que le logement du Français est assez grand pour deux personnes.

—Je le veux bien, dit à son tour l'abbé Samuel, qui ne pouvait s'expliquer comment l'homme gris se trouvait maintenant détenu à White-Cross.


XXVI

Une heure après, le prêtre et l'homme gris étaient seuls.

On leur avait donné pour logis ce que, dans White-Cross, on appelait la maison du Français.

Deux heures plus tôt l'abbé Samuel avait refusé de quitter sa mansarde et s'était opposé à ce qu'on reprochât à M. Thomas Elgin sa parcimonie.

Mais l'homme gris était venu; il avait échangé avec le prêtre un signe de mystérieuse intelligence, et dès lors le prêtre avait consenti à déménager.

Pourquoi?

Pour la première fois de sa vie, l'abbé Samuel avait vu, pendant la nuit précédente, cet homme dont il ne savait pas même le nom.

Mais cet homme avait exercé sur lui une mystérieuse fascination, et si cet homme venait à White-Cross, c'est qu'il voulait le voir, lui, l'abbé Samuel.

La dette n'était, ne pouvait être qu'un prétexte.

Tel était du moins, le raisonnement que s'était fait le jeune prêtre catholique en voyant apparaître l'homme gris, et dès lors il avait consenti à tout ce que ce dernier demandait, c'est-à-dire à loger avec lui.

Donc, deux heures après, tous deux étaient seuls.

Ils étaient seuls en un petit parloir du rez-de-chaussée qui était muni d'un poêle de porcelaine et de quelques meubles dont le confortable prenait sa source dans l'idée superstitieuse qui s'attachait à la possession d'un Français à White-Cross.

Master Goldsmicht avait reçu de l'homme gris une demi-guinée, et, pour cette somme, il s'était mis en quatre à la seule fin d'être agréable à la fois au prêtre et au Français.

Aussi le poêle était-il garni et ronflait-il joyeusement, et le jeune prêtre s'en était approché avec une naïve avidité, car il avait eu bien froid dans sa mansarde.

—Eh bien? dit-il vivement, aussitôt que le guichetier fut parti, avez-vous retrouvé l'enfant?

—Non, dit l'homme gris.

Le prêtre pâlit.

—Grand Dieu! dit-il, et je suis ici... réduit à l'impuissance et à l'inaction!

—Je ne l'ai pas retrouvé, dit l'homme gris, mais je le retrouverai, je vous le jure.

—Et vous êtes ici!

—Oui, mais je sortirai quand bon me semblera.

—Ah! fit le prêtre.

—Seulement, reprit l'homme gris en baissant la voix, je voulais vous parler, et c'est pour cela que j'ai pris la place d'un pauvre diable qu'on amenait.

—Mais qui donc êtes-vous, demanda le prêtre pour la seconde fois, vous que je trouve sur mon chemin et dans les yeux de qui je vois briller l'intérêt et le dévouement?

L'homme gris répondit de cette voix grave et triste, d'une douceur infinie et qui allait au cœur:

—Je suis un grand criminel que le repentir a touché depuis dix ans, et qui, depuis dix ans essaye de faire un peu de bien, et se dévoue à ceux qui lui paraissent avoir un grand et noble but dans la vie.

—Ah! fit le prêtre, qui eut néanmoins un léger mouvement de défiance.

Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.

Puis il porta la main à son front et y fit, avec le pouce, ce mystérieux signe de croix qui avait forcé, le matin même, l'Irlandais en guenilles à s'arrêter devant lui.

Le prêtre tressaillit.

L'homme gris porta sa main droite à son front et répéta le signe de croix.

Cette fois, le prêtre lui tendit la main et lui dit:

—Vous êtes donc un fils de l'Irlande? Je vous croyais Français.

—Je le suis, en effet, mais tous ceux qui souffrent sont mes frères.

—Qui donc vous a affilié à notre œuvre? demanda encore le jeune prêtre.

—Un homme qui est mort pour l'Irlande.

—Et... cet homme?

—Pour les torys qui l'ont jugé, pour l'Angleterre qui l'a pendu, c'était un pauvre diable, un mendiant, un homme du menu peuple, un cabman du nom de Fatlen.

—Fatlen! exclama l'abbé Samuel.

—J'ai partagé mon pain avec lui, nous avons vécu de la même vie, à Dublin, pendant six mois. Il était condamné à mort, et il avait réussi à se dérober aux poursuites de ses bourreaux.

Grâce à moi, il avait pu s'évader de prison. Grâce à moi encore, il allait pouvoir quitter le sol de l'Irlande, gagner le continent et y mettre en sûreté sa tête vouée à l'échafaud.

Mais Dieu permet souvent que les projets les plus sagement mûris, les entreprises les mieux conduites échouent...

—Parce que les nobles causes ont besoin de martyrs, dit le prêtre.

—Une nuit, reprit l'homme gris, une petite barque pontée vint jeter l'ancre sur un point désert de la côte.

C'était en hiver, le brouillard était si épais qu'on ne voyait pas les phares du voisinage.

Une belle nuit pour une évasion!

Les matelots et le capitaine étaient Français.

Le capitaine, c'était moi.

La mer était mauvaise; mais notre petite embarcation avait fait ses preuves, et mes quatre matelots étaient de rudes marins.

Fatlen s'embarqua.

Malgré le mauvais état de la mer, je fis larguer tout ce que nous avions de toile.

Ce n'était pas la mer qu'il fallait craindre, c'était la petite flotte anglaise qui croisait perpétuellement dans le détroit.

Et c'était pour lui échapper que nous avions choisi une nuit sombre et brumeuse.

Alors, tandis que nous courions vent arrière, Fatlen me dit:

—Frère, tu parais certain du succès, mais moi je suis assailli par les plus funestes pressentiments: par moments, depuis quelques jours, il me semble déjà sentir s'enrouler autour de mon cou cette corde infâme du gibet que l'Angleterre destine à ceux qui aiment l'Irlande.

Frère, l'heure est venue où je dois te dire qui je suis et t'initier à notre grande œuvre qui, tôt ou tard, crois-en un homme sûr de mourir, finira par triompher.

Et je me courbai devant lui, et, se penchant sur moi, il me murmura à l'oreille les mots sacrés qui nous unissent tous, et m'enseigna les deux signes de reconnaissance. Celui des simples frères et celui des chefs.

—Tu iras en Angleterre, me dit-il encore, tu chercheras dans cette ville immense de Londres un jeune prêtre, l'abbé Samuel.

C'est notre chef suprême, en attendant que le chef qui doit venir, celui qu'on nous a prédit, d'enfant qu'il est soit devenu homme.

Et quand tu auras vu l'abbé Samuel, tu lui parleras de moi. Si je suis mort, tu lui raconteras mes derniers moments.

Si j'ai pu toucher la terre de France où l'Irlandais est sauf, tu le lui diras encore.

Il ne m'a jamais vu, mais il sait qui je suis.

—Et Fatlen est mort? demanda l'abbé Samuel.

—Oui, répondit l'homme gris. Une tempête épouvantable nous rejeta vers l'Irlande que nous voulions fuir, et nous échouâmes sur un écueil à quatre lieues de la côte.

Notre barque sombra.

Quand le jour vint, nous étions tous les six, mes quatre matelots, Fatlen et moi, accrochés aux pointes de rochers qui se trouvaient à fleur d'eau.

Une frégate passait au large.

—Il faut lui faire des signaux! me dit Fatlen.

—Non! m'écriai-je, non! Veux-tu donc tomber au pouvoir des Anglais?

—Veux-tu donc que, pour sauver ma vie, j'expose cinq hommes à périr? me répondit-il.

—Attendons encore, disais-je, peut-être dans quelques heures une barque de pêcheurs passera-t-elle près de nous.

—Non, me dit-il, je ne le veux pas!

Et il se dressa tout de bout sur l'écueil, et se fit un pavillon de sa chemise.

Les matelots de vigie de la frégate nous aperçurent; le navire stoppa et mit un canot à la mer.

Une heure après, nous étions sauvés et Fatlen était perdu, acheva l'homme gris en baissant la tête.

—Et vous l'avez vu mourir? demanda Samuel.

—Huit jours après, à Dublin, j'étais au pied de l'échafaud, et, au moment suprême, il me cria:

«—Souviens-toi!».

L'homme gris avait achevé son récit d'une voix émue.

L'abbé Samuel lui tendit la main.

—Et c'est pour cela que vous êtes ici? dit-il.

—Oui.

—Mon Dieu! pourquoi n'avez-vous pas retrouvé l'enfant? dit-il avec un accent plein de mystérieux frémissements.

Et, comme l'homme gris le regardait, le prêtre ajouta:

—L'Irlandaise a raison; cet enfant, c'est celui qu'attend l'Irlande, et moi je ne suis que son serviteur.

—Oh! dit l'homme gris, nous le retrouverons, je vous le jure.

—Comment? fit le prêtre avec tristesse.

Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.

—Écoutez-moi, dit-il, et vous verrez...


XXVII

Alors l'homme gris raconta à l'abbé Samuel ce qui s'était passé le matin, comment il avait pénétré chez mistress Fanoche et constaté la disparition de cette dernière et de l'enfant.

—Eh bien! dit l'abbé Samuel, quand il eut terminé son récit, vous êtes bien tranquille, n'est-ce pas?

—Oui, certes.

—Vous vous dites que, si on a volé cet enfant, c'est qu'on veut le substituer à un autre...

—Sans doute.

—A un enfant mort, ou malade, ou défiguré... et vous vous dites encore que mistress Fanoche finira bien par rentrer chez elle et que retrouver la trace de l'enfant n'est qu'un jeu pour des gens qui appartiennent à la grande famille irlandaise.

—Telle est du moins mon opinion, dit l'homme gris d'un ton soumis et respectueux.

—Eh bien! à votre tour, écoutez-moi, dit l'abbé Samuel avec une émotion croissante.

—Parlez...

—Il y a cent ans, l'Irlande était, comme aujourd'hui, la vassale de l'Angleterre, la terre abreuvée de sang et de larmes, sur laquelle les vainqueurs posaient insolemment le pied.

Un homme, une race tout entière plutôt, se leva, arborant les couleurs de l'indépendance et parlant de liberté.

Autour de cette race vinrent se ranger des combattants et, pendant un quart de siècle, l'Irlande lutta, tantôt au soleil, tantôt dans l'ombre, mais sans relâche et sans cesse, obéissant à deux hommes.

Ces deux hommes étaient deux frères.

Ces deux frères étaient les rejetons de nos anciens rois, et il y a une vieille légende de notre Érin qui dit que le fils de cette race sera le libérateur de l'Irlande.

Des deux frères, l'un mourut en combattant.

L'autre fut un lâche, il fit sa soumission à l'Angleterre, et l'Angleterre lui donna un siége à son parlement.

Mais cet homme eut, à son tour, deux fils.

L'un est demeuré un noble lord: il est Anglais, il a renié l'Irlande.

L'autre se souvint du sang qui coulait dans ses veines.

Celui-là se nommait sir Edmund.

Il passa en Irlande, et vous savez comment il a fini.

—C'était le père de l'enfant, n'est-ce pas? dit l'homme gris.

—Oui.

—Ah! je comprends tout, maintenant.

—Non, vous ne comprenez rien encore, dit le prêtre. Le frère de sir Edmund, au lieu de lui tendre la main, l'a poursuivi de sa haine; il est aussi Anglais que l'autre est resté Irlandais.

—Eh bien?

—Eh bien! qui vous dit que ce n'est pas lui qui a fait enlever l'enfant?

-Lui!

—Oui. Non pour le substituer à un autre, mais pour le faire disparaître à jamais. Ceux qui ont tué l'aigle, étouffent les jeunes aiglons, et la Tamise roule des flots si noirs qu'on ne peut jamais voir le fond de son lit.

L'homme gris tressaillit.

Un souvenir traversa son cerveau. Il se rappela les confidences de Shoking, à l'endroit de ce gentleman qui avait donné dix livres au mendiant pour qu'il lui rapportât l'adresse de l'Irlandaise.

—Maître, dit-il, prenant toujours vis-à-vis du jeune prêtre cette attitude soumise qu'il s'était imposée, me permettez-vous une question?

—Parlez!

—Quel est le nom que porte, à la chambre haute, le frère de sir Edmund?

—On l'appelle lord Palmure.

L'homme gris jeta un cri.

—Ah! dit-il, il faut sortir d'ici en ce cas, sortir sur-le-champ, il le faut! il faut retrouver l'enfant...

Le prêtre secoua la tête:

—Sortir, dit-il, mais comment?

Et comme l'homme gris ne répondait pas, il poursuivit avec un accent fiévreux:

—Si Thomas Elgin s'est montré impitoyable, c'est qu'il n'est qu'un instrument de nos persécuteurs; c'est que ces derniers ont su que l'enfant devait arriver; que, ce matin même, je devais célébrer la messe à Saint-Gilles, en présence de quatre hommes qui sont comme moi quatre chefs de notre association.

Ces quatre hommes viennent, l'un de l'Irlande, l'autre de l'Écosse, le troisième du comté de Galles, le quatrième d'Amérique.

J'étais le trait d'union qui les devait réunir, car nous ne nous connaissons pas entre nous.

Je devais bénir l'enfant qu'une pauvre femme m'amènerait, et ces quatre hommes perdus dans la foule auraient reconnu dans cet enfant celui qu'attend l'Irlande tout entière.

Nos ennemis ne l'ont pas voulu, murmura le jeune prêtre en laissant retomber sa tête sur sa poitrine, et peut-être qu'à cette heure l'enfant est mort.

—Non, non, dit l'homme gris, cela ne se peut point. Cela est impossible!

—Et je suis en prison, fit l'abbé Samuel avec désespoir.

—Nous sortirons quand vous voudrez...

—Est-ce possible?

—Oui.

—Pour sortir d'ici, il faut payer, et je n'ai pas d'argent. Et vous non plus sans doute, dit le prêtre en regardant les chétifs vêtements de l'homme gris.

Celui-ci n'eut pas le temps de répondre, car on frappa doucement à la porte.

Il mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence au prêtre, et il alla ouvrir.

Sir Cooman, le digue gouverneur de White-Cross était sur le seuil.

Derrière lui se tenait respectueusement master Goldsmicht, le guichetier, et derrière le guichetier la rieuse miss Penny.

Miss Penny portait un large plateau sur lequel il y avait deux bouteilles et trois verres.

Trois verres à pied, en cristal de roche, des verres mousseline, comme on dit, et deux vénérables bouteilles, couvertes de poussière et de toiles d'araignées.

—Messieurs et honorables gentlemen, dit le bon gouverneur, je viens, selon l'usage, vous faire ma petite visite, attendu qu'un gouverneur qui se respecte, doit toujours en agir ainsi avec ses nouveaux pensionnaires.

Je suis d'autant plus charmé d'en agir ainsi, très-honorables messieurs, que c'est avec une joie profonde que j'ai vu un gentleman français ramener l'espérance dans mon cœur troublé.

—Ah! oui, fit l'homme gris en riant, je suis le génie protecteur de White-Cross.

—Oui, certes, dit sir Cooman.

En même temps, il fit signe à miss Penny, qui s'approcha et posa le plateau sur la table.

—Je suis même si ravi, très-honorables messieurs, poursuivit sir Cooman, que je viens vous prier de me faire l'honneur de boire avec moi un verre de porto. Il a trente années de bouteille.

L'homme gris se prit à sourire.

—Nous acceptons de grand cœur, Votre Honneur, fit-il.

Master Goldsmicht déboucha les deux bouteilles et se mit à verser.

—Messieurs, dit sir Cooman en élevant son verre, je bois à vous, à la France et à l'Irlande.

—A la reine! dit l'homme gris.

—A vous! répéta l'abbé Samuel.

—Je bois à White-Cross, dit l'homme gris, et à sa prospérité. Bien que je n'aie passé ici que quelques heures, et que le moment de mon départ soit proche...

—Plaît-il? fit sir Cooman, qui crut avoir mal entendu.

Mais l'homme gris déboutonna alors son vieil habit, et dit gravement:

—Très-honorable gouverneur, nous allons avoir, M. l'abbé et moi, la douleur de vous quitter.

M. l'abbé doit deux cents livres, et moi vingt-cinq.

En même temps, il tira un portefeuille de sa poche, et de ce portefeuille un chèque de la banque, de la valeur de quatre mille livres.

Sir Cooman jeta un cri, et, comme si ce portefeuille eût été pour lui la tête de Méduse, il recula et laissa tomber son verre, qui se brisa en mille morceaux.

Alors l'homme gris se pencha à l'oreille de l'abbé Samuel:

—Verre blanc cassé, dit-il, signe de bonheur... nous retrouverons l'enfant!...

Sir Cooman venait de s'évanouir dans les bras de master Goldsmicht, son digne guichetier.