XXXV
Lord Palmure causait tête à tête avec sa fille vers sept heures du soir.
Miss Ellen était une de ces femmes mûries avant l'âge aux choses positives de la vie.
A seize ans, au lieu de parler chiffons, elle s'occupait de politique.
Digne fille d'un tel père, elle possédait merveilleusement l'histoire contemporaine du Royaume-Uni, connaissait les aspirations de l'Irlande, et, comme lord Palmure, éprouvait une haine instinctive pour ce pays, qui était le berceau de sa famille.
Ceux qui ont trahi leur patrie en deviennent les plus cruels ennemis.
Lord Palmure avait donc trouvé en elle un auxiliaire docile et intelligent pour l'accomplissement de ses projets ténébreux.
Cependant miss Ellen n'obéissait pas en aveugle; elle raisonnait très-froidement, scrutait les ordres de son père, et lui disait:
—Je ne comprends pas très-bien quel est votre but.
—Il est fort simple: accaparer l'enfant.
—Soit.
—L'enlever pour toujours à ces hommes qui comptent en faire leur chef un jour.
—Je comprends fort bien cela, mais...
—Je vous devine, Ellen, dit lord Palmure; vous vous dites: à quoi bon prendre cet enfant avec nous, l'élever, le choyer, lui, le fils de ce misérable qui a déshonoré notre nom sur un gibet.
—C'est cela même, mon père.
Un sourire vint aux lèvres de lord Palmure.
—Écoutez-moi bien, dit-il, écoutez-moi attentivement. J'ai la conviction à présent que l'enfant a été volée non par les fenians, non par ceux qui rêvent la liberté de l'Irlande et voient en lui un chef, mais par une misérable femme, nourrisseuse d'enfants illégitimes ou adultérins...
—Comme on en a jugé une dernièrement, fit la jeune fille.
—C'est cela même, Ellen. Or donc, on a volé cet enfant pour le substituer à un autre, mort sans doute, et certes l'occasion serait belle, au lieu d'entraver cette femme dans ses projets, de la protéger, au contraire, par la raison bien simple qu'elle se charge de faire perdre à jamais la trace de mon neveu.
—C'est là précisément ce que j'allais vous dire, mon père.
—Eh bien! écoutez mes projets, Ellen, et je vous dirai ensuite quel est mon but.
Miss Ellen regarda son père et devint attentive.
—Au lieu de laisser l'enfant suivre cette obscure destinée, je m'empare de lui et de sa mère, je les conduis en carrosse dans notre château des environs de Glascow.
—Fort bien, dit miss Ellen.
—J'accable l'enfant de caresses, je dis à la mère: «Ne craignez rien pour l'Irlande, moi et vos frères travaillons dans l'ombre, mais l'heure d'agir n'est point venue.»
—Fort bien.
—Je leur donne une armée de laquais, c'est-à-dire de geôliers. Ces pauvres gens, qui jusqu'à ce jour avaient vécu de pommes de terre, se trouvent devenus grands seigneurs.
On se fait vite à la richesse, Ellen.
—Continuez, mon père, car je ne comprends pas encore.
—Attendez, Ellen, attendez. Le fils grandit au milieu de ce luxe.
—Et sa mère l'élève dans l'amour de l'Irlande... observa miss Ellen avec ironie.
Un sourire mystérieux passa sur les lèvres de lord Palmure.
—La mère peut mourir, dit-il, on passe si facilement de vie à trépas. Un fruit qui n'est pas mûr, un verre d'eau glacée avalé précipitamment... Que sais-je?
—Après? dit froidement miss Ellen.
—Supposons que l'enfant soit orphelin à douze ou treize ans, il aura bien vite oublié les sottes rapsodies de sa mère à propos de l'Irlande.
—Bon!
—Nous l'élèverons en bon Anglais qui doit siéger au parlement quelque jour et me succéder...
—Que dites-vous, mon père?
—J'en veux faire votre mari, Ellen.
—Y songez-vous? fit la jeune fille frémissant d'orgueil et d'indignation. Moi, épouser ce vagabond... ce mendiant...
—Il est de votre sang, Ellen.
—Qu'importe!
—Ensuite je ne vous ai pas tout dit; et c'est maintenant que vous allez me comprendre.
—Parlez, mon père, dit froidement miss Ellen.
Lord Palmure reprit:
—Mon père à moi, vous le savez, votre aïeul, Ellen, abandonna la cause de l'Irlande. L'Angleterre se montra reconnaissante. Elle nous donna de grands biens, la plupart confisqués sur des rebelles.
Mon père devint un des plus riches seigneurs terriens du Royaume-Uni.
Il ne pouvait pas prédire que mon frère Edmund embrasserait un jour la cause de l'Irlande; et, nous ayant réunis tous les deux, quand nous étions enfants, il nous dit:
«Je suis assez riche pour m'affranchir de la loi du droit d'aînesse. J'ai obtenu du Parlement le droit de vous partager ma fortune par égale part.»
—Ah! vraiment? fit miss Ellen qui devint de plus en plus attentive.
—Je suis riche, mon enfant, très-riche; eh bien! je ne possède cependant que la moitié de la fortune de mon père.
—Qu'est devenue l'autre moitié?
—La part de sir Edmund?
—Oui.
—L'Angleterre l'a confisquée.
—Ah!
—Et c'est parce que, en élevant le fils de sir Edmund dans l'amour de l'Angleterre, j'espère faire rapporter le bill de confiscation et rendre à cet enfant la fortune de son père, que j'ai songé à en faire votre mari, Ellen. Comprenez-vous, maintenant?
—Oui, mon père.
—Vous indignez-vous encore?
—Non, mon père; mais quel âge a-t-il?
—Dix ans.
—J'en ai seize.
—Il sera plus jeune que vous, qu'importe! Dans les sphères aristocratiques où nous sommes nés et où nous vivons, dit lord Palmure, le mariage est l'union, non de deux personnes, mais de deux noms et de deux fortunes.
—Soit, mon père, dit miss Ellen, et maintenant vous partez?
—Oui.
Et le noble lord s'enveloppa dans un grand mac-farlane dont il releva le collet jusqu'à son menton.
—Vous allez chercher l'enfant?
—Oui.
—Mais où?
—Je l'ignore, mais la vieille dame me conduira.
Miss Ellen souleva les rideaux d'une croisée et regarda dans la cour.
—La voiture n'est pas attelée, dit-elle.
—Je me garderais bien, dit lord Palmure, de sortir dans mon équipage; ce serait manquer de prudence, d'autant plus que, sans doute, la vieille dame m'emmènera dans un quartier excentrique.
—C'est probable.
—J'ai donc fait retenir un cab, qui m'attend au coin de la rue.
—Mon père, dit encore miss Ellen, est-ce que vous irez seul courir cette étrange aventure?
—Non, certes. J'ai fait demander à Scotland-Yard deux policemen déguisés.
—A la bonne heure! je serai plus tranquille.
—Adieu, mon enfant, dit lord Palmure. Je ne sais où on me conduira; je ne puis donc vous dire au juste l'heure de mon retour. Mais faites prendre patience à l'Irlandaise.
—Ok! dit miss Ellen, depuis que nous lui avons fait voir un portrait de sir Edmund, replacé à la hâte dans notre galerie de famille, elle a en nous une confiance aveugle..
—Vous m'en répondez?
—Comme de moi-même.
—C'est bien, Ellen. Au revoir.
Et lord Palmure baisa sa fille au front.
Cinq minutes après, il sortait à pied de son hôtel, et trouvait à l'extrémité nord de Chester-street un cab qui, rangé contre le mur, paraissait attendre.
Il s'approcha.
—Cabman, dit-il, êtes-vous retenu?
—Par lord Palmure, répondit le cocher.
—C'est moi.
Et lord Palmure monta.
Le cocher avait le visage si bien entortillé dans un large cache-nez, que lord Palmure, eût-il fait jour, n'aurait certes pas reconnu le bon Shoking.
—Dudley-street, lui cria lord Palmure en fermant la portière.
Et le cab partit au grand trot d'un excellent cheval.
Shoking avait été cocher dans sa jeunesse.
XXXVI
Le cab gagna l'avenue Victoria, passa devant l'abbaye de Westminster et s'engagea dans Parliament-street, c'est-à-dire la rue du Parlement.
Lord Palmure alors baissa la glace du cab et tira le cabman par sa redingote.
Shoking se tourna à demi sur son siége.
—Tu t'arrêteras devant Scotland-Yard, dit lord Palmure.
—Oui, répondit Shoking.
Le cab passa devant l'Amirauté et, quelques minutes après, il s'arrêtait de nouveau.
Deux hommes qui se tenaient auprès de la porte de Scotland-Yard s'avancèrent rapidement.
Lord Palmure mit la tête à la portière.
L'un deux lui dit:
—C'est nous que vous attendez, mylord.
—Alors, montez, dit lord Palmure, qui daigna ouvrir la portière lui-même.
Les deux hommes montèrent et s'assirent sur la banquette de devant, car le cab était à quatre places.
Puis Shoking rendit de nouveau la main à son cheval, et moins d'un quart d'heure après, lord Palmure était à la porte de mistress Fanoche.
Il n'eut pas besoin de sonner deux fois.
La vieille dame était toute prête, l'oreille aux aguets et fort impatiente.
—Enfin, avait-elle murmuré vingt fois depuis une heure, je vais donc vivre tranquille, et sans le recours de personne...
Et elle se voyait déjà dans son cottage de Brighton, avec une bonne grosse servante, une maison bien montée, des armoires pleines de linge et un parloir auprès duquel celui de mistress Fanoche pâlissait.
Elle avait fait coucher les petites filles, s'inquiétant peu, du reste, de ce qui arriverait lorsqu'elle serait partie et de ce qu'elles deviendraient.
Puis elle avait assemblé à la hâte quelques bardes dans un petit sac de voyage, mis son chapeau, endossé son châle écossais et fourré ses doigts crochus dans de bons gants de tricot.
—Ah! mylord, dit-elle en voyant entrer lord Palmure, je craignais que vous ne vinssiez pas... et en même temps je l'espérais...
—Pourquoi?
—C'est que j'ai peur...
—Et pourquoi auriez-vous peur?
—Ah! c'est que vous ne connaissez pas les gens que je vais trahir... Ils sont capables de tout.
—Ma chère dame, dit froidement lord Palmure en entrant dans le parloir où il y avait une lampe et tirant de sa poche un portefeuille, voici un contrat de rente.
La vieille dame eut un battement de cœur.
—Voici cent livres en bank-notes, comme frais de déplacement.
Le battement de cœur redoubla.
—Enfin, acheva lord Palmure, voici un billet de première classe pour le train de Londres à Brighton.
Ce train part à minuit.
La vieille dame allongeait déjà la main pour s'emparer du contrat de rente, du billet et des bank-notes.
Lord Palmure l'arrêta.
—Non, dit-il, pas à présent. Aussitôt que j'aurai l'enfant, tout cela sera votre propriété, et je vous conduirai moi-même au Brighton-railway.
La vielle dame éprouva une certaine déception; elle eut même un accès de défiance.
—Mais, dit-elle, ne me trompez-vous pas, au moins?
—Je me nomme lord Palmure, et mon nom doit vous être une garantie.
—Sans doute. Mais...
—Mais quoi?
—Que voulez-vous faire de l'enfant?
—Le rendre à sa mère.
—A sa mère!
—Oui, à sa mère qui est chez moi, dit froidement lord Palmure, après avoir miraculeusement échappé à la mort.
Il vit pâlir la vieille dame.
—Allons, dit-il en baissant la voix, vous voyez que je sais bien des choses, n'est-ce pas? Ne perdons pas de temps inutile. J'ai deux policemen dans le cab; ils doivent nous accompagner. Ou, dans une heure, j'aurai l'enfant et je vous conduirai au chemin de fer de Brighton; ou vous m'aurez trompé et je vous conduirai à Scotland-Yard.
La vieille dame joignit les mains:
—Milord, dit-elle, je vous jure que je vais vous conduire où est l'enfant.
—Eh bien! partons...
Et il prit la vieille dame par le bras.
Elle éteignit la lampe et ferma la porte.
En montant dans le cab, elle vit en effet deux hommes, mais les voitures de Londres n'ont pas de lanternes; en outre, la rue Dudley était peu éclairée, car il n'y avait pas de magasins; enfin ces deux hommes avaient leurs chapeaux rabattus sur les yeux, et il était difficile de voir leur visage.
La vieille dame s'assit dans le fond du cab, à côté de lord Palmure.
—Où allons-nous? dit celui-ci.
—A Hampsteadt.
—Bon. Quelle rue?
—Heath-Mount.
—Fort bien. Quel numéro?
—Dix-huit.
—Est-ce là qu'est l'enfant?
—C'est là.
Lord Palmure baissa la glace une seconde fois et transmit les ordres au cabman.
—All reigh! répondit Shoking.
Et il rendit la main à son cheval.
Si le hanson qui avait conduit mistress Fanoche et Mary l'Écossaise, portant dans ses bras le petit Ralph endormi, à Hampsteadt, marchait bien, le cab conduit par Shoking filait encore mieux.
Vingt minutes après avoir quitté Dudley-street, il arrivait dans Heath-Mount.
Lord Palmure et la vieille dame n'avaient pas échangé un mot durant le trajet, trouvant inutile, tous les deux, de causer devant les deux agents.
Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas desserré les dents.
Quand le cab s'arrêta, lord Palmure mit la tête à la portière et dit:
—Sommes-nous arrivés?
—Voici Heath-Mount, répondit Shoking, et voilà le numéro 18.
Lord Palmure vit alors une grille, un grand jardin et, tout au fond, une maisonnette dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées.
—Est-ce bien là? répéta lord Palmure en s'adressant à la vieille dame.
Elle regarda à son tour.
—Oui, fit-elle.
—Alors vous allez me montrer le chemin.
—Mais, mylord, dit-elle avec un accent d'angoisse, vous voulez donc que ces gens-là m'assassinent?
—Soit, dit lord Palmure, puisque vous avez peur, restez ici. Comme j'ai le contrat et les bank-notes dans ma poche, je suis sûr que vous ne vous en irez pas.
Et il dit aux deux hommes, qui pour lui étaient toujours des agents déguisés:
—Venez, messieurs, et tenez-vous prêts à tout événement.
Lord Palmure descendit le premier et marcha droit à la grille, ce qui fit qu'il ne vit pas que l'un des deux hommes prenait un paquet des mains de Shoking.
Le noble lord allait mettre la main sur le bouton de la sonnette, mais celui à qui Shoking avait donné un objet mystérieux l'arrêta.
—Ne sonnez pas, mylord, dit-il.
—Il faut pourtant bien que nous entrions.
—J'ai prévu le cas.
Et il tira de dessous son manteau un trousseau de clefs.
—A Londres, dit-il, on fait tout sur le même modèle, depuis les maisons jusqu'aux serrures.
—Vous êtes un homme habile, dit lord Palmure.
L'agent de police prétendu essaya tour à tour plusieurs clefs.
L'une enfin entra, tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit.
—Entrez, mylord, dit cet homme.
Et il s'effaça pour laisser passer lord Palmure.
Mais, en ce moment, celui-ci sentit qu'on le prenait à la gorge.
En même temps on lui appliqua un masque de poix sur le visage.
Et avant qu'il eût pu crier, se débattre et songer à faire usage du revolver qu'il avait sur lui, il fut renversé, garrotté en un tour de main et jeté en un coin du jardin, derrière un massif d'arbres.
—A présent, dit l'homme gris, car c'était lui, allons chercher l'enfant.
XXXVII
Maintenant revenons un moment sur nos pas, et voyons ce qui s'était passé dans le cottage de mistress Fanoche. Nous avons laissé le petit Ralph au moment où la brutale Écossaise Mary levait le fouet sur lui et le frappait.
La douleur lui arracha un cri; mais ce cri fut unique. L'enfant se roidit ensuite et croisa ses deux bras sur sa poitrine, regardant son bourreau d'un air de défi.
L'Écossaise frappa encore.
Heureusement comme elle levait le fouet pour la troisième fois, la porte s'ouvrit et mistress Fanoche reparut.
Elle jeta un cri à son tour, s'élança sur l'Écossaise et lui arracha le fouet.
Puis, d'un geste impérieux, elle lui ordonna de sortir.
L'Écossaise s'en alla sans mot dire.
Alors mistress Fanoche voulut prendre l'enfant dans ses bras.
—Où est ma mère? demanda celui-ci avec ténacité.
—Ta mère est allée faire un voyage, mon petit homme, lui répondit-elle d'un ton doucereux, et je lui ai promis d'avoir bien soin de toi.
Ralph attacha sur elle un regard profond, le regard d'un homme et non d'un enfant.
—Vous me trompez! dit-il.
—Pourquoi veux-tu que je te trompe, mon mignon? fit mistress Fanoche, qui se mit à l'embrasser. Ta maman est partie, c'est bien vrai, mais elle reviendra...
—Quand?
—Demain.
—Vous me trompez, répéta l'enfant. Je veux m'en aller.
—Hein?
—Je veux sortir d'ici, fit-il avec un accent de volonté.
—Et si tu sors d'ici, où iras-tu? demanda la nourrisseuse d'enfants.
—J'irai rejoindre ma mère.
—Tu sais bien que c'est impossible.
—Pourquoi?
—Parce que ta mère est partie.
L'enfant frappa du pied.
—Je veux sortir! répéta-t-il.
Et il marcha vers la porte.
Mistress Fanoche le prit par le bras:
—Mon mignon, dit-elle, quand un enfant veut être traité avec douceur et n'être point battu, il doit être sage, sinon...
—Battez-moi, mais laissez-moi sortir.
L'obstination de Ralph, l'énergie avec laquelle il se débattait aux mains de mistress Fanoche, exaspéraient celle-ci.
Elle appela de nouveau l'Écossaise.
Mary revint, armée de son terrible fouet.
Cette fois, mistress Fanoche ne souriait plus.
—Couche-moi ce petit vaurien, dit-elle à l'Écossaise.
Elle sortit, et Ralph resta de nouveau au pouvoir de la terrible servante.
Celle-ci le prit par le bras, le poussa rudement devant elle, et comme il essayait de résister, elle le frappa de nouveau.
Puis elle ouvrit une porte au fond du parloir et Ralph vit une petite chambre dans laquelle il y avait un lit.
Cette chambre ressemblait vaguement à celle où il s'était endormi dans les bras de sa mère.
Un moment, l'enfant eut une illusion et se mit à crier:
—Maman! maman!
Un éclat de rire de l'Écossaise lui répondit seul.
—Maman! dit-il une fois encore.
Le fouet retomba.
Alors, vaincu par la douleur, l'enfant se prit à pleurer.
L'Écossaise, alors, se mit à le déshabiller tranquillement, et Ralph ne résista plus.
Son énergie l'avait abandonné, depuis qu'il pleurait, tant les larmes sont énervantes.
Il pleura longtemps, le pauvre enfant, interrompant ses sanglots pour appeler sa mère, qui ne lui répondait pas.
Puis, à la prostration morale succéda une prostration physique, et il finit par s'endormir.
Il était grand jour quand il s'éveilla, et le soleil inondait la chambre.
Ralph jeta un regard autour de lui.
Il était seul.
Une fois encore il appela sa mère.
Ce fut mistress Fanoche qui arriva.
Elle était redevenue souriante et voulut embrasser Ralph.
Mais il la repoussa.
—Rendez-moi ma mère, dit-il.
—Puisqu'elle doit revenir bientôt, dit-elle.
—Quand?
—Demain.
L'enfant eut l'air d'ajouter foi à ces paroles.
A partir de ce moment, il ne cria plus, ne pleura plus, ne fit plus aucune question.
—J'en étais sûre, se dit mistress Fanoche au bout de quelques instants, il finira par se calmer.
Elle ne se rebuta point et combla l'enfant de caresses; mais s'il ne la repoussa plus, il accueillit ses observations avec une parfaite indifférence.
Il avait refusé de manger d'abord, mais, vers le soir, la faim triompha de son obstination.
Mistress Fanoche avait eu soin de mêler un peu de jus de pavots à ses aliments, de façon qu'il s'endormit brusquement, son repas terminé, et que l'Écossaise put le déshabiller sans qu'il s'éveillât.
Le lendemain en s'éveillant, Ralph demanda sa mère.
—Demain, lui dit encore mistress Fanoche.
L'enfant n'insista pas.
Seulement, depuis vingt-quatre heures un travail s'était fait dans son esprit.
Il s'était remémoré tous les événements qui l'avaient frappé depuis son arrivée à Londres.
Les petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu, ne lui avaient dit, hélas! que la vérité.
Il voyait bien toujours mistress Fanoche, mais il ne voyait plus la vieille dame qui avait un air si méchant.
Enfin, malgré certaines ressemblances, Ralph était bien convaincu que la maison où il était n'était pas celle où il avait été conduit avec sa mère par le mendiant Shoking.
Par conséquent, il se fit ce raisonnement plein de justesse apparente, que s'il voulait rejoindre sa mère, il fallait qu'il s'enfuit de cette maison et retournât dans l'autre.
L'enfant ne se rendait pas bien compte de l'immensité de Londres. Cependant, il se demandait comment il trouverait son chemin.
Ralph ne songea donc plus qu'à fuir.
Quand les enfants se sont tracé une marche et ont un but déterminé, ils sont capables d'autant de patience et de dissimulation qu'un homme.
Il se montra si docile ce jour-là, que mistress Fanoche l'accabla de caresses.
Il ne la repoussa plus, et parut même se montrer convaincu que sa mère ne pouvait tarder à revenir.
Alors mistress Fanoche lui permit de jouer dans le jardin.
Le jardin était fermé par une haute grille, sur le devant de la rue, par un mur assez élevé, sur le derrière.
Il n'y avait donc aucun danger que l'enfant s'échappât.
Le soir, mistress Fanoche jugea inutile de mêler un soporifique à son repas.
L'enfant mangea peu.
Quand l'Écossaise vint lui annoncer que l'heure du coucher était venue, il ne fit aucune résistance.
Elle le déshabilla comme à l'ordinaire, le mit au lit et emporta la chandelle.
Alors, l'enfant se leva sans bruit et nu-pieds.
Puis il vint coller son oreille à la serrure.
Il entendit mistress Fanoche et l'Irlandaise qui causaient à mi-voix.
Ralph revint vers son lit et se rhabilla dans l'obscurité.
Seulement, il ne mit pas ses souliers.
Puis il se dirigea à tâtons vers la croisée.
Cette croisée, comme toutes les croisées anglaises, était à guillotine.
Il suffisait de tirer une corde, qui se trouvait dans le coin, pour faire monter la partie inférieure du châssis.
L'enfant déploya la patience et la prudence d'un homme fait pour exécuter cette manœuvre sans bruit.
De temps en temps, il s'arrêtait et prêtait l'oreille.
Le bruit des voix de mistress Fanoche et de l'Écossaise arrivait toujours jusqu'à lui.
Le châssis ouvert, Ralph prit ses souliers à la main et monta sur l'entablement de la croisée.
La chambre était au rez-de-chaussée, par conséquent à cinq ou six pieds du sol.
Et Ralph se laissa glisser dans le jardin.
XXXVIII
Tandis que le petit Irlandais sautait dans le jardin, mistress Fanoche, en dépit de son rang, ne dédaignait pas de causer avec Mary, l'humble servante écossaise. C'est que, entre ces deux femmes, la complicité primait la hiérarchie.
Aussi bien que la vieille dame aux bésicles, Mary l'Écossaise avait été dans la confidence des crimes mystérieux commis par mistress Fanoche.
Cette dernière était bien la maîtresse pourtant, et c'était presque à son profit unique que l'établissement prospérait, car là où la vieille dame portait un châle et une robe de popeline, là où Mary avait un fichu, mistress Fanoche empochait des guinées.
Néanmoins, et si sûre qu'elle fût de ces deux femmes, elle croyait devoir les ménager, et pour cela elle avait employé un singulier moyen.
Elle avait encouragé, servi dans l'ombre la haine jalouse que la vieille dame et la servante avaient l'une pour l'autre.
Vingt fois la vieille dame avait dit que Mary était une voleuse, qu'on avait tort de laisser traîner devant elle l'argenterie et le linge.
Par contre, Mary disait souvent:
—Vous auriez tort, madame, de vous confier sans réserve à la femme aux bésicles. Elle a l'œil faux et elle ressemble à Judas. Si jamais elle trouvait l'occasion de vous vendre, elle n'y manquerait pas.
Ce soir-là, quand elle eut couché l'enfant, Mary revint au parloir, où mistress Fanoche se brodait sentimentalement des pantoufles à elle-même.
Au lieu de regagner sa cuisine, elle s'assit.
Mistress Fanoche ne se fâcha point.
Seulement, levant la tête et regardant l'Écossaise, elle lui dit:
—Qu'est-ce qu'il y a?
—Madame, répondit Mary, je voudrais vous faire une question.
—Parle...
—Est-ce que vous avez dit à la vieille guenon que nous venions ici?
La vieille guenon, c'était, comme on le pense, la dame aux bésicles...
—Certainement, dit mistress Fanoche.
—Vous avez eu tort, madame.
—Pourquoi?
—Parce qu'elle peut fort bien nous trahir.
Mistress Fanoche haussa les épaules.
—Et pourquoi veux-tu qu'elle nous trahisse?
—Pour de l'argent.
—Soit. Mais qui lui en donnera?
—Ceux qui pourront avoir intérêt à retrouver l'enfant.
—Tu es folle, Mary.
—Pourquoi donc, madame?
—Mais parce qu'il n'y avait qu'une personne qui eût intérêt à le retrouver, sa mère... et que cette mère... tu sais bien...
—Oui, dit Mary avec un sourire féroce, elle a son compte, celle-là...
—Mais ne l'eût-elle pas, comme elle n'a pas d'argent...
—C'est égal, j'ai mon idée, poursuivit l'Écossaise, qui se laissait aller à sa haine.
—Tais-toi! dit vivement mistress Fanoche.
—Qu'est-ce donc, madame?
—Il me semble que j'ai entendu du bruit...
—C'est le petit, peut-être...
Et Mary se leva pour aller à la porte de la chambre où elle avait couché Ralph.
—Non, dit mistress Fanoche... c'est par là... dans le jardin.
Elle s'était levée et prêtait l'oreille.
—La grille est bien fermée, dit Mary.
—Je te dis que j'entends marcher... Je te...
Mistress Fanoche n'acheva pas.
Elle était devenue toute pâle d'émotion, car une clef tourna dans la serrure de la porte d'entrée.
Les deux femmes se regardèrent muettes et la sueur au front.
Cependant la robuste et gigantesque Écossaise s'élança en disant:
—Si ce sont des pick-pocketts, ils auront affaire à moi!
Mais, soudain, la porte du parloir s'ouvrit, et deux hommes se montrèrent sur le seuil.
Ces deux hommes n'étaient autres que l'homme gris et son compagnon l'Irlandais, cet homme déguenillé, dont, avec un signe, il avait fait un esclave fidèle.
L'homme gris avait un revolver à la main, et, le braquant sur l'Irlandaise:
—Toi, lui dit-il, je t'engage à te tenir tranquille.
Mistress Fanoche voulut jeter un cri.
—Madame, lui dit froidement l'homme gris, je ne suis pas un voleur; ainsi, rassurez-vous. Mais j'ai besoin de causer avec vous quelques instants; et pour cela il faut que vous m'écoutiez.
—Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit mistress Fanoche éperdue.
En même temps, elle subissait pareillement cette mystérieuse fascination qu'exerçait le regard de l'homme gris.
L'Écossaise, tenue en respect par le revolver, regardait tour à tour l'homme gris et son compagnon.
Le premier continua:
—Connaissez-vous lord Palmure, madame?
Mistress Fanoche se sentit un peu rassurée par ce nom, qui était celui d'un membre du Parlement.
—Non, dit-elle.
—Lord Palmure est à la recherche de son neveu.
Mistress Fanoche recula.
—Un petit Irlandais dont vous avez fait disparaître la mère et que vous cachez ici, ajouta l'homme gris.
Mistress Fanoche fit appel à toute son audace:
—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, fit-elle.
—Attendez donc, reprit l'homme gris. Vous tenez une pension dans Dudley-street, c'est-à-dire que vous êtes une nourrisseuse d'enfants. Vous avez une associée, une vieille dame qui porte des bésicles.
Mary l'Écossaise, emportée par sa haine, s'écria:
—Ah! la vieille guenon nous a trahies! Je vous le disais bien, madame!
—Cette fille, dit froidement l'homme gris, a dit la vérité pure, madame. La vieille dame a vendu pour une somme considérable, à lord Palmure, le secret de votre retraite et par conséquent de celle de l'enfant.
—Oh! la misérable! dit encore l'Écossaise.
—Mais tais-toi donc! s'écria mistress Fanoche frémissante.
L'homme gris ajouta:
—Heureusement, lord Palmure n'a point payé encore.
Mistress Fanoche jeta un cri.
—Rendez-nous l'enfant, c'est vous qui toucherez l'argent...
La nourrisseuse eut un mouvement de joie qui la trahit, et, malgré elle, ses yeux se dirigèrent vers la porte de la chambre où on avait couché l'enfant.
L'homme gris surprit ce regard:
—Ah! dit-il, cette fois, nous le tenons!
Et il s'élança vers cette porte et l'ouvrit, laissant les deux femmes à la garde de l'Irlandais.
Mais, arrivé sur le seuil, il s'arrêta muet, stupéfait, et ses cheveux se hérissèrent.
La chambre était vide.
Il y avait bien un lit, et ce lit était défait, et il gardait encore l'empreinte moulée d'un corps d'enfant.
L'homme gris s'en approcha et mit la main dessus.
Les draps étaient chauds.
Il courut à la croisée ouverte.
Le jardin était silencieux.
En même temps mistress Fanoche et l'Écossaise jetèrent un double cri.
Un cri à la sincérité duquel l'homme gris ne put se tromper.
L'enfant avait pris la fuite, et les deux femmes n'en savaient rien.
L'homme gris sauta par la fenêtre dans le jardin.
Il se mit à courir dans tous les sens, suivi par les deux femmes qui se lamentaient et par l'Irlandais.
Lord Palmure, garrotté et son masque de poix sur le visage, avait été si bien caché derrière un massif, que les deux femmes passèrent près de lui sans le voir.
Shoking, lui-même, entendant tout ce tapage, avait quitté son siége et accourait.
On fit le tour du jardin. On chercha partout. On ne trouva point l'enfant.
Tout à coup l'homme gris s'arrêta devant un arbre qui croissait au long de ce mur élevé qui bornait le jardin au nord.
Une branche cassée lui indiqua que le fugitif avait grimpé le long de cet arbre, sauté par dessus le mur, et qu'il s'était enfui par là.
—Heureusement, s'écria l'homme gris, qu'il n'y a pas longtemps de cela. Hampsteadt est désert, en cette saison. Nous finirons bien par le retrouver.
Et il s'élança hors du jardin suivi de Shoking et de l'Irlandais.
Tous trois avaient oublié la vieille dame, qui tremblait de tous ses membres dans le cab, et lord Palmure qui étouffait sous son masque de poix.
XXXIX
Miss Ellen avait attendu le retour de lord Palmure, son père, durant toute la nuit.
A minuit, le noble lord n'était pas rentré; néanmoins miss Ellen n'était pas très-inquiète, et elle se disait que sans doute on avait emmené le petit Irlandais loin de Londres.
Sur le derrière de l'hôtel Palmure s'étendait un grand jardin planté de vieux arbres.
L'appartement de miss Ellen, situé au premier étage, donnait sur ce jardin.
Après avoir vainement attendu son père, miss Ellen prit le parti de se mettre au lit.
Mais, auparavant, fidèle à sa promesse, l'altière jeune fille voulut s'assurer que l'Irlandaise était toujours en son pouvoir.
Pour plus de sûreté, on avait donné à la pauvre mère une chambre qui n'avait pas d'autre issue que la chambre de miss Ellen elle-même.
Mais toutes ces précautions étaient au moins inutiles; car Jenny, à qui l'on avait représenté le portrait de sir Edmund, âgé de vingt ans, et qui avait reconnu son époux, savait maintenant qu'elle était dans sa famille, et, loin de se défier de lord Palmure et de sa fille, avait au contraire en eux une confiance aveugle.
Miss Ellen trouva la pauvre mère debout, les yeux secs, mais en proie à une anxiété croissante.
En voyant entrer miss Ellen, elle vint à elle les bras ouverts.
—Eh bien! dit-elle, votre père est-il de retour?
—Pas encore.
—Mon Dieu! s'il n'allait pas trouver mon fils?
Un sourire plein d'assurance vint aux lèvres de miss Ellen.
—Rassurez-vous, dit-elle, mon père tient tout ce qu'il promet. Il est allé chercher votre fils et il le ramènera.
—Mais quand?
—Peut-être cette nuit... peut-être demain matin seulement. Je vous le répète, l'enfant était hors de Londres, à la campagne; il faut le temps matériel de faire le voyage.
—Oh! puissiez-vous dire vrai! murmura l'Irlandaise en joignant les mains.
—Ma chère, reprit miss Ellen, croyez-moi, toutes ces émotions que vous avez éprouvées depuis deux jours vous ont brisée. Vous avez besoin de repos, mettez-vous au lit et attendez avec patience et courage le retour de mon père.
—Je ferai ce que vous voudrez, ma belle demoiselle, répondit l'Irlandaise avec soumission.
—Vous me le promettez?
—Oui.
—Bonsoir donc, ma bonne, et ayez foi en nous.
Miss Ellen baisa l'Irlandaise au front.
Celle-ci se mit à genoux au pied de son lit pour prier avant son coucher.
Miss Ellen sortit.
Elle revint dans sa chambre, songea un moment à sonner ses femmes pour se faire déshabiller; puis, cédant à on ne sait quel caprice, elle s'approcha d'une fenêtre qu'elle ouvrit.
La nuit était sombre, mais elle n'était pas très-froide.
Quand le brouillard ne pèse pas sur Londres, l'atmosphère est tiède, même en automne.
Miss Ellen se prit à rêver, la tête appuyée dans ses mains et ses coudes sur l'entablement de la croisée.
Tout à coup elle tressaillit.
Une ombre noire s'agitait dans le jardin.
Était-ce un homme ou un animal?
Miss Ellen ne put d'abord s'en rendre compte.
L'ombre s'approcha.
Alors, la fille du pair d'Angleterre vit briller dans l'obscurité deux points lumineux.
On eût dit les yeux de quelque bête fauve au fond du bois.
Chose bizarre! miss Ellen ne se rejeta point en arrière; elle ne referma point la croisée; elle ne courut pas à un cordon de sonnette pour appeler ses gens.
Obéissant à une mystérieuse fascination, elle regardait ces deux yeux qui s'avançaient toujours et vinrent s'arrêter au pied d'un arbre qui montait devant la croisée.
Alors la forme noire se dressa, et miss Ellen vit qu'elle avait affaire à un homme.
Cet homme se mit à grimper le long du tronc de l'arbre.
Miss Ellen voulut jeter un cri, mais sa gorge était aride.
Elle voulut fuir et refermer la croisée.
Mais une force inconnue la cloua au sol.
L'homme montait toujours.
Avec la légèreté d'un clown, il arriva sur une branche qui était presque de plain pied avec l'entablement de la croisée.
Peut-être que s'il eût un moment détourné la tête, que s'il eût cessé, l'espace d'une seconde seulement, de braquer ces deux yeux brillants sur la jeune fille, le charme se fût trouvé rompu et qu'elle eût eu la force d'appeler à son aide.
Mais ces yeux dominateurs demeurèrent fixés sur elle, et la fille de lord Palmure, pétrifiée, vit cet homme faire un bond prodigieux et sauter de l'arbre sur la croisée.
Il avait un poignard à la main et dit froidement:
—Si vous appelez, vous êtes morte!
Alors miss Ellen recula.
Mais elle recula lentement, les yeux fixés sur cet homme qui osait lui faire une menace de mort.
Quel était-il?
Jamais elle ne l'avait vu.
Sa mise était celle d'un gentleman.
Son visage pâle avait la distinction parfaite d'un homme de qualité.
Son regard fascinait de près, comme il fascinait à distance.
Cependant miss Ellen fit un effort suprême et rompit à moitié le charme qui l'enveloppait.
—Qui êtes-vous? dit-elle. Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venu ici?
—Miss Ellen, dit froidement cet homme, je vous demande mille pardons d'avoir pris un chemin aussi singulier pour entrer chez vous; mais je n'avais pas le choix. Je ne voulais pas qu'on me vît.
Il avait une voix douce et grave, pleine d'une mystérieuse harmonie.
Miss Ellen se sentit dominée par le son de cette voix, bien plus que par l'épouvante que lui inspirait la vue du poignard.
—Que me voulez-vous? répéta-t-elle.
Elle se raidissait sur ses jambes pour ne point tomber; et ses mains tremblantes furent obligées de chercher l'appui d'un meuble.
—Je viens vous parler au nom de votre père, dit cet homme.
—De mon père?
—Oui.
Et comme elle le regardait avec une stupeur croissante, il tira de son doigt une bague qu'il mit sous les yeux de la jeune fille, en lui disant:
—Connaissez-vous cela?
Miss Ellen tressaillit et étouffa un cri.
Cette bague était la chevalière armoriée que portait ordinairement lord Palmure.
—Mon père vous a donné sa bague? exclama-t-elle.
—Oui et non, dit-il en souriant. C'est-à-dire que cette bague est une preuve que votre père est en mon pouvoir, et que sa vie répond de la mienne.
Miss Ellen étouffa un nouveau cri.
Et reculant d'un pas encore:
—Mais qui donc êtes-vous? reprit-elle.
—Mon nom, ne vous apprendra pas grand chose, dit-il. On m'appelle: L'HOMME GRIS.
XL
L'homme gris, car, en effet, c'était lui, s'approcha plus encore de la jeune fille:
—Miss Ellen, dit-il, vous avez ici une femme qu'on appelle Jenny l'Irlandaise.
—Que vous importe?
Et la fille de lord Palmure retrouva son humeur hautaine en présence de cet étranger qui se permettait de la questionner.
L'homme gris demeura calme, et sa voix ne perdit rien de son accent de douceur.
—Vous me demandez que m'importe? dit-il, et vous avez le droit de me faire cette question. Aussi vais-je vous répondre.
Lord Palmure, votre père, s'est trouvé, il y a deux jours, sur un Penny-Boat; il a vu cette femme, il a cru, dans les traits de l'enfant qu'elle avait avec elle, reconnaître un homme. L'enfant lui a rappelé sir Edmund Palmure, son frère...
Miss Ellen étouffa un cri.
Mais l'œil fascinateur de l'homme gris se posa sur elle, et soudain elle se tut.
Il continua:
—Il importait à lord Palmure d'avoir cette femme; aussi l'a-t-il enlevée et conduite ici. Il lui importait plus encore d'avoir l'enfant. C'est pour cela qu'il a donné de l'or, beaucoup d'or, et que lui, le noble pair, il n'a pas craint de se jeter dans une aventure d'homme de rien.
—Après? dit froidement miss Ellen.
—Il m'importe pareillement, à moi, poursuivit l'homme gris, d'avoir cette femme; et je vais vous dire ce que j'ai fait pour cela. Je suis entré chez vous de nuit, en escaladant un mur, en entrant par une fenêtre. Qu'un policeman m'arrête, qu'un magistrat de police me renvoie devant le jury, et le jury me condamne à aller finir mes jours à Botany-bay.
—Ah! dit miss Ellen, qui regardait maintenant cet homme avec plus d'étonnement que d'épouvante.
Car, entre l'homme gris que nous avons vu au Black-Horse, vêtu de ce pauvre habit gris d'où il tenait son surnom, et celui que miss Ellen avait devant elle, il y avait tout un monde de distance.
Irréprochablement vêtu, rasé avec soin, s'exprimant avec une aisance parfaite, cet homme, on l'eût juré, paraissait être entré par la porte, avoir été préalablement présenté, et il n'eût pas fallu de grands efforts à celui qui serait entré inopinément chez miss Ellen pour supposer qu'il était son fiancé.
—Eh bien! reprit-il, ce n'est pas tout encore, j'ai fait plus que cela, miss Ellen: moi et mes complices, nous avons mis la main sur un pair d'Angleterre, nous l'avons terrassé, garrotté, après lui avoir posé sur le visage un masque de poix.
Et comme miss Ellen allait jeter un nouveau cri:
—Prenez garde, dit-il, car c'est de votre père qu'il s'agit, et si je ne sortais pas d'ici libre et sain et sauf, vous ne le reverriez jamais.
La jeune fille frissonna.
—La vie de lord Palmure, poursuivit l'homme gris, répond de la mienne. Par conséquent, ne sonnez pas, n'appelez pas. Toute imprudence de votre part pourrait coûter la vie à votre père.
Miss Ellen regardait cet homme avec une épouvante mêlée, à son insu peut-être, d'une secrète admiration.
Il continua.
—L'Irlandaise est ici, et je veux la voir.
Sa voix, sans rien perdre de son calme, avait maintenant quelque chose d'impérieux qui fit pâlir miss Ellen de colère.
Sa nature altière se révolta même un moment.
—On n'a jamais dit: je veux devant moi, fit-elle.
—Aussi vous en fais-je mes plus humbles excuses, miss Ellen. Mais nécessité n'a pas de loi. Or, je vous le dis, le temps presse. La vie de votre père est en danger, et votre résistance pourrait...
Elle l'interrompit d'un geste.
—Et qui donc m'assure, fit-elle, que ce que vous me dites est la vérité?
—Cette bague que je vous présente.
En effet, si la bague de lord Palmure était aux mains de cet homme, c'est que lord Palmure lui-même était en son pouvoir.
Elle se mordit les lèvres et ne répondit rien.
L'homme gris reprit, sans rien perdre de son ton courtois:
—Veuillez, je vous prie, me conduire à la chambre de l'Irlandaise.
Son regard pesait toujours sur la jeune fille, et ce regard avait une puissance magnétique à laquelle elle essayait vainement de se soustraire.
Dominée par ce regard, plus encore que par la pensée que la vie de son père était en danger, miss Ellen alla vers la porte qui donnait dans la chambre où était Jenny.
L'homme gris posa sa main sur le bras de la jeune fille, au moment où elle allait ouvrir cette porte.
—Miss Ellen, dit-il, un mot encore.
—Parlez...
—Je vous ai dit, je vous répète que la vie de votre père répond de la mienne; donc n'allez pas faire la folie d'appeler vos gens: si j'étais arrêté, avant le point du jour lord Palmure ne serait plus qu'un cadavre.
Elle lui jeta un regard de haine:
—Oh! dit-elle, vous serez châtié quelque jour!
—C'est possible, répondit-il, mais ce soir je suis le plus fort et j'use de ma supériorité.
Et il mit lui-même la main sur le bouton de la porte.
Alors, en proie à une colère concentrée, miss Ellen, l'orgueilleuse fille du pair d'Angleterre, se laissa tomber dans un fauteuil, et mit la main sur ses yeux, comme si elle eût voulu éviter ce regard qui paralysait sa volonté.
L'homme gris ouvrit la porte sans bruit et entra dans la chambre de l'Irlandaise.
Jenny priait encore.
La scène entre miss Ellen et l'homme gris avait eu lieu à demi-voix et elle n'avait rien entendu.
Elle n'entendit pas davantage la porte s'ouvrir et se refermer.
Agenouillée au pied de son lit, sa tête dans ses mains, elle demandait à Dieu de lui rendre son enfant.
L'homme gris, dont un épais tapis assourdissait les pas, marcha jusqu'à elle et posa sa main sur son épaule.
L'Irlandaise se retourna vivement.
L'homme gris posait un doigt sur ses lèvres.
—Au nom de votre enfant, dit-il tout bas, pas un cri!
Le cri qui allait s'échapper de la poitrine de Jenny expira dans la gorge.
Elle se leva éperdue, l'œil fiévreux, regardant cet homme à qui, une fois déjà, elle avait dû son salut et semblant se demander comment il était parvenu jusqu'à elle.
—Que me voulez-vous? dit-elle enfin.
—Je viens, dit gravement l'homme gris, vous parler au nom de votre mari mort...
Elle tressaillit.
—De votre enfant vivant... Ne criez pas...
—Mon fils, dit-elle d'une voix sourde, on va me le rendre.
—Je viens enfin au nom de l'Irlande que vous trahissez sans le savoir.
—Que dites-vous? qu'osez-vous dire? fit-elle.
—Je viens enfin au nom de ce prêtre qui devait dire la messe à Saint-Gilles, hier matin, et à qui vous deviez présenter votre fils.
Elle le regardait avec une sorte d'épouvante.
—Femme de sir Edmund, dit gravement l'homme gris, savez-vous où vous êtes?
—Chez le frère de mon époux mort, répondit-elle, chez le protecteur de mon fils.
—Femme du sir Edmund, répondit gravement l'homme gris, vous êtes chez le bourreau de votre époux, chez le persécuteur de votre fils, chez l'homme qui a ruiné l'Irlande et laissé dresser l'échafaud de ses libérateurs.
Cette fois Jenny jeta un cri.
—Oh! dit-elle, vous mentez.
Il mit la main sur son cœur:
—Au nom de votre enfant que moi seul vous rendrai, dit-il, je vous jure que j'ai dit la vérité.
—Mon enfant, dit-elle, je le verrai dans quelques heures, lord Palmure va me le ramener.
—Lord Palmure ne rentrera ici, dit froidement l'homme gris, que lorsque vous en serez partie, vous.
—Vous voulez que je parte d'ici! s'écria l'Irlandaise.
—Au nom de votre époux mort, de votre fils vivant, au nom du prêtre qui vous attend, au nom de l'Irlande qui a compté sur vous, répéta lentement l'homme gris, Jenny, je vous somme de me suivre!
XLI
L'Irlandaise regardait l'homme gris avec une stupeur défiante.
—Vous ne me croyez pas? dit-il enfin.
Elle ne répondit point.
—Vous ne me croyez pas, de même que vous n'avez pas cru le prêtre. Vous avez préféré croire cet homme qui, en effet, était le frère sir Edmund, mais qui l'a livré à ses bourreaux.
Cette fois l'Irlandaise retrouva la parole:
—Hé! qui m'assure, dit-elle, que ce que vous me dites là est la vérité?
—C'est juste, dit-il avec douceur, une première fois je vous ai promis de vous rendre votre fils, et je n'ai pu tenir ma parole. Vous avez le droit de ne pas me croire.
—Rendez-moi mon fils, dit-elle, et je vous croirai.
—Mais pour que je vous le rende, il faut que vous sortiez d'ici.
—Pourquoi?
—Écoutez-moi bien, continua-t-il avec douceur: votre fils, enlevé par une femme qui vend des enfants, votre fils, errant et perdu dans les rues de Londres, est moins séparé de vous que s'il était là, dans cette chambre, sous ce toit maudit.
Que vous a dit l'homme qui vous a amenée ici?
Il vous a dit: Je suis le frère de l'époux que vous pleurez. Venez, ma maison sera votre maison, votre fils sera mon fils.
—Il m'a dit cela, en effet, dit Jenny l'Irlandaise.
—Cet homme, poursuivit l'homme gris, tiendra en partie sa promesse. Vous, la fille du peuple, vous vivrez comme une lady. Votre fils retrouvé sera élevé comme un fils de lord.
—Vous voyez bien! dit la pauvre mère.
—Attendez donc, reprit l'homme gris. Mais vous pouvez mourir, vous...
—Que m'importe? si mon fils est heureux...
—Certainement, il le sera. Je vous le répète, on l'élèvera comme un fils de lord, dans l'amour de l'Angleterre, dans la haine de l'Irlande, dans le mépris des martyrs!
Jenny tressaillit et attacha un regard éperdu sur l'homme gris.
—Que dites-vous donc là? s'écria-t-elle.
—Votre époux n'est-il pas mort pour l'Irlande, en maudissant l'Angleterre?
—C'est vrai, dit-elle. Mais lord Palmure...
—Lord Palmure est pair d'Angleterre, Jenny, et il avait le pouvoir d'arracher sir Edmund au gibet.
Elle jeta un cri, et, le regardant de nouveau:
—Est-ce bien vrai ce que vous me dites-là? fit-elle. Ne me trompez-vous pas encore?
—Regardez-moi bien...
Et il laissa, à son tour, peser sur elle cet œil profond et magnétique qui subjuguait.
—Oui, dit-elle enfin, oui, je vous crois.
—Attendez encore, reprit-il. Avant de sortir d'ici, Jenny, il faut que vous choisissiez vous-même la destinée de votre enfant.
Et comme elle ne paraissait pas comprendre ces paroles:
—Si vous restez ici, votre fils sera lord un jour, dit-il; il sera riche, il sera heureux, mais du fond de sa tombe de supplicié, son père, sir Edmund, le reniera.
—Oh! ne parlez pas ainsi! dit-elle avec un accent d'effroi.
—Si vous me suivez, votre fils sera pauvre. Il souffrira, il luttera, mais il sera le chef d'une armée mystérieuse qui se recrute et s'agite dans l'ombre, soldats, martyrs aujourd'hui, demain vainqueurs, qui chasseront le dernier Anglais du dernier coin de l'Irlande.
Souvenez-vous des paroles de sir Edmund et choisissez!
Cette fois l'Irlandaise n'hésita plus.
Elle se leva et dit:
—Partons!
—Une minute encore, dit l'homme gris. Votre fils n'est pas retrouvé...
Elle joignit les mains.
—Mais, acheva-t-il, ayez confiance... Maintenant, c'est l'Irlande tout entière qui cherche son chef, et elle le retrouvera!
Jenny eut foi dans l'accent grave et doux de cet homme.
—Je vous crois, dit-elle: mais lord Palmure me trompait donc quand il m'assurait qu'il le ramènerait?
—Non, mais, comme nous, il a été déçu dans son attente. Écoutez-moi bien. Les femmes qui vous ont endormie avaient emmené votre fils à Hampsteadt, un village aux portes de Londres.
Lord Palmure avait découvert cette retraite, et, il y a quelques heures, il s'est mis en route.
Deux hommes l'accompagnaient, et j'étais l'un de ces deux hommes.
—Vous?
—Moi.
—Eh bien! fit-elle avec anxiété.
—Quand nous sommes arrivés, l'enfant avait pris la fuite.
Il avait échappé à ses geôliers, il s'était mis sans doute en chemin pour vous rejoindre.
—O mon Dieu!
—Jenny, continua l'homme gris, votre fils, errant dans les rues de Londres, sera rencontré par un policeman, qui le conduira au bureau de police où nous le réclamerons.
—Dites-vous vrai?
—Vagabond perdu dans la ville immense, il est moins en danger que sous les lambris de ce palais. Ayez foi en nous, car nous sommes beaucoup, et tous nous le chercherons.
—Oui, dit-elle, oui, je vous crois. Oui, mes yeux s'ouvrent à la lumière et mon fils errant dans les rues de Londres ne saurait être perdu pour moi.
—Alors, vous consentez à me suivre?
—Oui.
—A la porte de ce palais vous trouverez le prêtre que vous avez déjà vu... et qui m'a aidé à vous sauver.
—L'abbé Samuel?
—Je l'ai fait sortir de prison, comme je vous l'avais promis.
L'Irlandaise se sentit entraînée vers l'homme gris par un élan irrésistible.
—Oh! dit-elle, qui que vous soyez, j'ai foi en vous.
Alors il ouvrit la porte de la chambre et Jenny, tressaillant, aperçut miss Ellen assise dans le fauteuil où elle s'était laissée tomber suffoquée par la colère.
L'homme gris marcha droit à elle.
—Miss Ellen, dit-il, vous avez tenu une partie de votre promesse, mais ce n'est pas tout, et la vie de votre père est toujours en danger.
La jeune fille le regarda avec une expression de haine soumise:
—Que voulez-vous de moi? fit-elle.
—Que vous nous conduisiez loin d'ici.
—Ah!
L'homme gris ajouta:
—Il est tard, vos gens sont couchés. Prenez ce flambeau et conduisez-nous jusqu'à la porte de l'orangerie qui donne sur le jardin. Au fond du jardin, il y a une autre porte dont vous devez avoir la clef.
Cette porte ouvre sur une ruelle. C'est par là que nous sortirons.
Miss Ellen regarda l'Irlandaise.
—Ainsi, dit-elle, vous allez suivre cet homme?
Jenny baissa les yeux:
—C'est l'Irlande qui le veut! dit-elle.
Un tremblement nerveux parcourait tout le corps de miss Ellen.
Mais le regard fascinateur de l'homme gris pesa sur elle, et elle fut contrainte d'obéir.
Elle prit donc le flambeau, ouvrit la porte de sa chambre et dit:
—Suivez-moi!
Et l'Irlandaise avait pris le bras de son libérateur.
Miss Ellen leur fit suivre un corridor, descendre un escalier, traverser plusieurs salles du rez-de-chaussée.
L'hôtel était silencieux et ils ne rencontrèrent personne.
Quand ils furent dans l'orangerie, elle prit une clef qui était pendue au mur:
—Voilà, dit-elle, la clef de la petite porte.
—Au revoir, miss Ellen! dit l'homme gris.
En ce moment, l'altière jeune fille secoua le charme étrange qu'elle subissait depuis une heure.
—Oui, dit-elle, au revoir! car nous nous reverrons!...
[*** Ligne illisible] devant qui elle avait tremblé et s'était sentie humiliée.
—Oui, nous nous reverrons! murmura-t-elle, tandis que l'homme gris traversait le jardin, emmenant l'Irlandaise. Nous nous reverrons!... et ce sera entre nous un duel à mort.