V
Un de ces pâles rayons de jour, qui se dégageait péniblement du brouillard, pénétrait dans la chambre de Suzannah l'Irlandaise, lorsqu'elle s'éveilla.
Bulton était déjà levé.
L'enfant dormait encore, brisé qu'il était par la fatigue de la veille.
Bulton était assis auprès de la fenêtre et paraissait fort occupé.
Son occupation consistait à limer et à polir un trousseau de clefs, dont chacune portait une petite ficelle de couleur différente, étiquettes mystérieuses, intelligibles pour lui seul.
Malgré le grincement de la lime, Ralph était immobile sur son lit improvisé.
—Pauvre petit! dit Suzannah en le regardant.
Et elle avisa ses chaussures, couvertes de cette boue noire qui est particulière à Londres.
—Comme il a dû marcher! dit-elle.
Bulton se mit à rire.
—Tu serais une bien bonne mère de famille, ma chère, dit-il.
—Et toi, répondit Suzannah, qui vint entourer de ses bras blancs le cou musculeux du bandit, tu es meilleur que tu n'en as l'air. Je parie que tu prendrais cet enfant en affection.
—La preuve en est, répondit Bulton, que je voudrais le garder.
—Oh! non, répondit Suzannah, il ne faut pas faire cela... D'ailleurs, tu me l'a promis, n'est-ce pas?
—Je te le promets encore, mais quand il aura coupé la corde.
—Soit, dit Suzannah. Cependant j'ai envie de faire une chose.
—Laquelle?
—De m'en aller errer, toute seule, aux environs de Saint-Gilles.
—Pourquoi faire?
—Et de m'enquérir adroitement si on n'a pas perdu un enfant... si on ne connaît pas quelque pauvre mère en pleurs... si...
—Il sera toujours temps de faire cela demain.
—Pourquoi pas aujourd'hui?
—Je te le répète, parce que nous avons besoin de l'enfant ce soir. Ensuite, suppose qu'en ton absence il s'éveille...
—Bon!
—Ne te voyant plus, il se mettra à pleurer et voudra s'en aller. Tu sais que je ne suis pas patient.
—Non, certes, répondit Suzannah, et tu le battras. Oui, tu as raison, il vaut mieux que je reste, mais comment le faire patienter jusqu'à demain?
—Quand il s'éveillera, il aura faim.
—Soit.
—Il aura soif...
—Eh bien?
—Tu sais bien que lorsque, nous autres voleurs, nous voulons griser et endormir les gens, c'est très-facile: deux gouttes de gin mélangé de bitter dans un pot de bière brune, et le tour est fait.
—Tais-toi, dit Suzannah.
Et elle jeta un regard rapide sur Ralph, qui venait de s'agiter légèrement.
En effet peu après, l'enfant ouvrit les yeux et prononça un mot: «Maman.»
Suzannah s'approcha de lui et le prit dans ses bras.
—Ta mère, mon enfant, dit-elle, je t'ai promis que nous la chercherions.
—Tout de suite, n'est-ce pas? dit-il.
Il se leva et, ayant aperçu Bulton, il éprouva un nouveau mouvement d'effroi.
Mais le bandit lui sourit, adoucit sa voix et son regard et lui dit:
—N'aie donc pas peur de moi, mon chérubin, je suis le mari de madame et je ne veux pas te faire du mal.
—Cela est bien vrai, fit Suzannah qui embrassa le petit Irlandais.
Celui-ci était déjà prêt à partir, mais il aperçut sur la table les restes du souper de Suzannah, et son regard trahit le vide de son estomac.
—Tu as faim, n'est-ce pas? dit-elle.
L'enfant ne répondit rien, mais il rougit.
Il mourait de faim en effet.
—C'est loin d'ici l'église Saint-Gilles, poursuivit Suzannah et il te faudra beaucoup marcher encore. Par conséquent il faut que tu aies de la force. Allons, mange, mange, mon mignon, nous allons déjeûner.
—Je vais aller chercher du jambon et de la bière, dit Bulton, qui se leva à son tour et sortit.
Son départ fit sur Ralph un effet tout semblable à celui qui se produirait pour une personne oppressée, si une fenêtre venait à s'ouvrir et laissait pénétrer une bouffée de grand air.
Il lui sembla qu'il était plus en sûreté, et que Suzannah lui parlait avec plus de douceur.
Alors celle-ci se mit, pour tromper son impatience, à lui faire mille questions sur sa mère, sur l'endroit où il l'avait laissée et sur ce qui lui était arrivé.
Ralph se souvenait exactement des différentes circonstances de son arrivée à Londres, de son entrée chez mistress Fanoche.
Il parla des petites filles qui lui avaient prédit qu'il serait battu; et comme il en était au milieu de son récit, Bulton revint avec des provisions et un pot de bière.
L'enfant voulut s'arrêter encore, mais Suzannah lui dit:
—Puisque monsieur est mon mari, pourquoi ne parles-tu pas devant lui?
Ralph s'enhardit; et il répéta devant le bandit ce qu'il avait dit déjà.
Un fait se dégagea, pour ce dernier et pour Suzannah, des paroles de l'enfant, c'est qu'il n'avait que des souvenirs très-vagues du quartier où on l'avait conduit et que par conséquent, on pourrait, sous prétexte de le mener à Saint-Gilles, l'entraîner dans un autre quartier de Londres sans qu'il s'en aperçut.
Les voleurs de Londres, tout comme ceux de Paris, ont un argot, une sorte de langue verte qui n'est compréhensible que d'eux seuls.
Bulton se mit à parler cette langue et il dit à Suzannah:
—Je renonce à griser l'enfant.
—Ah!
—Tu vas t'en aller avec lui, tous les squares se ressemblent, à Londres, et en place de le mener à Saint-Gilles, tu le mèneras à Kilburn square.
—Bon!
—Tu le promèneras dans tous les environs jusqu'à ce qu'il soit rompu de fatigue. Il n'aura pas à soupçonner la vérité et à mettre en doute ta bonne foi, et quand il sera bien las, tu entreras dans un public-house qui est dans le Kursalt Pince Lane, à l'angle d'Edward road, et tu m'y attendras, cela vaut mieux.
—Je préfère cela aussi, dit Suzannah.
—J'aurai les clefs toutes prêtes, je serais mis comme un gentleman, et j'arriverai eu cab: fie-t'en à moi pour le reste.
—C'est bien, dit Suzannah.
Ralph mangea avec avidité, et on lui donna à boire de la bière sans addition de gin et de bitter. Puis Suzannah prit son châle et son chapeau et lui dit:
—Maintenant, allons chercher ta mère.
Et l'enfant partit avec elle, plein de confiance et consentit à embrasser Bulton.
Le programme de ce dernier fut suivi à la lettre.
Suzannah tenait l'enfant par la main, descendit le Brok street et tourna dans le Holborne.
Un des nombreux omnibus qui vont à Regent's parck passait en ce moment.
Suzannah fit signe au cocher qui s'arrêta.
Ralph ne fit aucune difficulté de monter avec l'Irlandaise, et une demi-heure après, ils descendaient dans Albert road.
Alors Suzannah se mit à lui faire parcourir les rues environnantes, en lui disant:
—Regarde-bien, est-ce là?
—Non, disait l'enfant.
Et ils se remettaient en route.
Elle le traîna ainsi tout le jour, avec une patience qui acheva de lui gagner la confiance du pauvre enfant.
Et la nuit vint, et Ralph n'avait ni reconnu la rue de mistress Fanoche, ni retrouvé sa mère.
Il était si las que Suzannah le prit dans ses bras et le porta.
Elle le porta jusqu'à ce public-house dont avait, parlé Bulton.
Et l'enfant, docile désormais, consentit à s'asseoir et à souper avec l'Irlandaise.
La nuit était venue.
—Nous allons nous en retourner chez nous, dit Suzannah, et demain nous chercherons encore...
L'enfant était triste, mais il avait cessé de pleurer.
L'âme d'un homme était en lui.
Tout à coup la porte du public-house s'ouvrit et Bulton entra.
—Je crois bien, dit-il, que j'ai retrouvé ta mère.
L'enfant jeta un cri de joie et tendit les bras au bandit.
VI
Suzannah regarda Bulton, au cou de qui sautait l'enfant.
Bulton lui fit un signe imperceptible qui voulait dire:
—Tais-toi donc, c'est pour qu'il fasse ce que nous voudrons.
Le bandit avait arrangé une petite histoire propre à frapper l'imagination de Ralph, et il en avait pris les premiers éléments dans le récit même du pauvre enfant.
Au cri de joie poussé par le petit Irlandais, quelques personnes qui se trouvaient dans le public-house s'étaient retournées.
—Ne fais pas de bruit, lui dit Bulton, ne crie pas, et écoute-moi bien.
Il avait su trouver une voix sympathique et se faire un visage affectueux.
L'enfant qui, le matin encore, avait peur de lui, se sentit pris d'une sorte de tendresse subite pour cet homme qui lui promettait de lui rendre sa mère.
Bulton fit un nouveau signe à Suzannah, et tous trois passèrent dans le parloir du public-house, où il n'y avait personne.
Là, Bulton dit:
—Nous avons le temps... il ne faut pas nous presser... Écoute-moi bien, mon mignon.
Ralph le regardait avec anxiété.
—Ta mère est en prison, dit Bulton.
L'enfant joignit les mains et leva un regard douloureux.
Bulton continua:
—Elle est en prison, comme tu l'étais toi-même, nous as-tu dit, dans une maison particulière. Ceux qui t'ont emmené d'un côté et te battaient, ont emmené ta mère de l'autre.
L'enfant eut un geste de colère.
—Oh! dit-il, est-ce qu'ils ont osé la battre?
—Non, mais ils la battront si nous ne la délivrons pas. Heureusement je suis là, moi.
Et Bulton prit un air de matamore qui acheva de convaincre le petit Irlandais.
—Et où est-elle? demanda Suzannah à son tour.
Cette question faite avec une grande naïveté eût achevé de convaincre Ralph.
—Elle n'est pas bien loin d'ici, dans une maison où on l'a enfermée, continua Bulton.
—Allons vite la délivrer! dit l'enfant.
Bulton sourit.
—Tu n'es plus un enfant, dit-il, tu es un homme et tu comprendras pourquoi nous ne partons pas de suite.
—Ah! dit Ralph en le regardant. Eh bien! pourquoi?
—Parce qu'il faut attendre que ses gardiens soient couchés et que les rues soient désertes.
Ralph ne fit pas d'objection. Il comprenait vaguement que Bulton devait avoir raison.
Suzannah se remit à parler cette langue verte des voleurs de Londres qui ne pouvait être intelligible pour le petit Irlandais.
—As-tu donc tout préparé? dit-elle à Bulton.
—Oui. J'ai les fausses clefs. De plus je suis venu en cab et j'ai laissé le cocher à la porte.
—Pourquoi avoir pris un cab?
—Pour ne pas éveiller de soupçons d'abord.
Quand on verra une voiture à la porte, les passants ne feront nullement attention à nous, ils croiront que nous sommes des clients de Thomas Elgin. Ensuite, une fois que nous aurons l'argent, nous filerons plus vite.
—Es-tu donc bien sur qu'il ait de l'argent aujourd'hui?
—J'en suis certain.
—Comment?
—Je l'ai vu entrer à la Banque à trois heures et demie.
—Et il ne t'a pas vu, lui?
—Non. D'ailleurs, je suis bien changé depuis le temps où j'étais son client; il ne me reconnaîtrait pas.
Bulton regarda la pendule du public-house.
Elle marquait huit heures et demie.
—Nous n'avons plus qu'une demi-heure à attendre, dit-il.
—Ah! dit Suzannah.
—Comme Thomas Elgin sortait de la banque, poursuivit Bulton, je l'ai entendu qui donnait rendez-vous à une personne pour dix heures dans Leicester square. Il ira donc prendre le train de neuf heures à la station.
Quand le sifflet de la locomotive se fera entendre, nous partirons.
—Mais, dit Suzannah, quand nous aurons fait le coup, que ferons-nous de l'enfant?
—Nous le conduirons à Saint-Gilles, au work-house. Il est à peu près certain que ses parents viendront l'y réclamer.
—Et nous.
—Nous filerons dès demain matin par le South-Eastern-Railway...
—Tu es donc toujours décidé à aller en France?
—Toujours.
Suzannah sauta au cou de Bulton.
Ils causèrent ainsi quelques minutes encore; puis le bandit se leva, jeta une demi-couronne sur le comptoir pour payer la dépense et sortit le premier.
Suzannah reprit l'enfant par la main:
—Viens, dit-elle.
—Madame, demanda Ralph, bien sûr, n'est-ce pas, que nous allons revoir maman?
—Oui, mon mignon.
Le cab dont avait parlé Bulton était, en effet, à la porte du public-house.
Suzannah y monta la première, fit asseoir Ralph auprès d'elle et Bulton monta à côté du cocher.
—Où allons-nous? demanda le cabman.
—Kilburn square, je t'arrêterai à la porte, dit Bulton; mais auparavant, passe devant la station du railway.
On entendait dans le lointain le sifflet du train et Bulton n'était pas fâché de voir partir Thomas Elgin.
Sur son ordre, le cocher alla lentement, et, comme il arrivait devant la station, Bulton aperçut un homme qui se dirigeait en toute hâte vers le guichet.
Cet homme, enveloppé dans un chaud imperméable, marchait le nez au vent, les mains dans les poches, avec un petit air de satisfaction.
C'était M. Thomas Elgin.
Bulton vit l'usurier monter les marches de la station, s'approcher du guichet et demander un ticket.
—A présent, pensa le bandit, nous sommes tranquilles, et tout ira bien. Kilburn square, et rondement.
Le cocher anglais est l'homme discret par excellence. Il voit tout et ne regarde rien, entend tout et ne cherche pas même à comprendre.
Il serait témoin d'un assassinat que l'idée d'appeler le policeman ne lui viendrait même pas.
Celui qui conduisait Bulton ne se demanda seulement pas pourquoi on l'avait fait passer par la gare du chemin de fer, ce qui était, en partant du public-house, le chemin le plus long, et fouettant son cheval, il arriva à Kilburn square.
—Vois-tu cette maison blanche, là, à droite? dit Bulton. C'est là.
Le cab s'arrêta.
Suzannah descendit, donnant toujours la main à l'enfant.
La soirée était brumeuse, le square désert, et la lueur des réverbères ne perçait qu'imparfaitement le brouillard.
Bulton était fort proprement vêtu, et il avait l'air d'un parfait gentleman.
Il y aurait eu du monde dans le square, que nul n'aurait trouvé extraordinaire que cet homme s'arrêtât devant la grille de la maison, tirât une petite clef de sa poche et l'ouvrit.
A Londres, dans les quartiers excentriques et non commerçants, il y a devant chaque maison un petit jardin de six à huit mètres de profondeur.
Bulton, Suzannah et l'enfant traversèrent ce jardin et arrivèrent à la porte d'entrée.
Là, le bandit fit usage d'une nouvelle, clef qui tourna dans la serrure aussi facilement que la première, et les deux voleurs et leur innocent complice se trouvèrent dans la maison.
Ils avaient devant eux un vestibule dallé en marbre avec des murs peints et vernis, quelques siéges d'acajou et un dressoir.
Bulton avait tiré de sa poche une de ces bougies minces et repliées sur elles-mêmes comme un écheveau, auxquelles on a donné le nom de rats de cave, puis il l'avait allumée à l'aide d'un briquet phosphorique.
—Et c'est ici qu'est maman? dit l'enfant joyeux.
—Oui, silence! répondit Bulton.
Au fond du vestibule, il y avait une porte complétement fermée au pêne.
Bulton, qui marchait le premier, l'ouvrit, et Ralph aperçut un parloir qui ressemblait vaguement à celui de mistress Fanoche.
Il en conclut que Bulton lui avait dit vrai et que sa mère devait se trouver dans cette maison.
En face de la porte d'entrée du parloir, il y en avait une autre qui était masquée par un rideau.
Celle-là donnait sur un corridor et, à l'extrémité de ce corridor, on en voyait une troisième.
—C'est là, dit Bulton.
Et il montra à Suzannah une petite moulure carrée percée dans le milieu.
VII
Occupons-nous maintenant un moment de M. Thomas Elgin, et pénétrons dans le bureau qu'il avait à Londres, en rétrogradant de quelques heures.
M. Thomas Elgin sortait de la banque où il avait pris une somme de deux mille livres, pour les éventualités de son petit commerce, lequel allait aussi bien le dimanche que les autres jours.
Puis, avant de prendre l'omnibus qui devait le conduire à Kilburn square, il avait donné rendez-vous à un petit bourgeois de ses amis, avec lequel il passait volontiers ses soirées, soit à Argyll-rooms, soit à l'Alhambra.
Enfin, il s'était souvenu qu'il avait oublié de répondre à deux de ses correspondants de Dublin et, au lieu de retourner à son domicile privé, il avait passé par son bureau, une sorte d'échoppe située au fond d'un passage dans Oxford street.
—Je dînerai une demi-heure plus tard, s'était-il dit; mais il faut que j'écrive ce soir, car la poste ne part pas le dimanche.
Tandis qu'après avoir mis, en homme soigneux qu'il était, ses manches de lustrine, il taillait sa plume auprès d'un petit poêle où brûlait un maigre feu de coke, il entendit frapper à la porte.
—Entrez! dit-il sans se déranger.
Mais à peine la porte se fut-elle ouverte, que M. Thomas Elgin se leva vivement, perdit son air arrogant et hautain, ôta vivement son chapeau et salua avec une politesse obséquieuse.
Le personnage qui venait de franchir le seuil de l'ignoble boutique de l'usurier, était un homme de haute mine, entièrement vêtu de noir, jeune encore, mais complètement chauve, et dont l'oeil bleu accusait une énergique volonté.
—Vous ne m'attendiez peut-être pas, M. Elgin? dit-il.
—En effet, Votre Honneur, j'étais loin de supposer... Je ne croyais pas...
—M. Thomas Elgin, dit l'inconnu, je n'ai pas le temps de causer longuement avec vous. Nous irons donc vite en besogne, si vous le voulez bien.
—J'attends que Votre Honneur daigne m'expliquer...
—Vous avez fait arrêter l'abbé Samuel?
—Oui, Votre Honneur.
—C'est bien, mais ce n'est pas assez...
Thomas Elgin regarda son visiteur.
—L'abbé Samuel n'a pu célébrer la messe à Saint-Gilles le 26 octobre.
—Il a été arrêté à six heures du matin.
—Et un grand danger qui menaçait la cause que je sers et que vous servez, par cela même, a été évité, poursuivit l'homme vêtu de noir. Quatre hommes dangereux pour l'Angleterre, que cette cérémonie religieuse devait réunir, le cherchent inutilement dans Londres et ne peuvent le retrouver.
Nous, au contraire, nous avons les yeux sur eux et ils ne nous échapperont pas.
—Ah! fit Thomas Elgin.
—L'un d'eux, reprit le visiteur, a été volé en débarquant à Liverpool. Il venait d'Amérique et était muni d'une lettre de crédit sur la maison de banque Davis-Humphrey et Co.
La lettre de crédit ayant disparu avec son portefeuille, il se trouve sans ressources. Un de nos émissaires, qui le suit nuit et jour, lui a persuadé de s'adresser à vous; et demain, dimanche, il ira frapper à la porte de votre maison, dans Kilburn square. Il vous demandera mille livres pour un mois, vous lui en offrirez trois mille.
—Trois mille livres! exclama M. Thomas Elgin; mais, Votre Honneur, cette somme...
—Vous ne l'avez pas sur vous?
—Non, mon argent est à la Banque, et la Banque est fermée jusqu'à lundi.
—Aussi, dit l'inconnu en souriant, je vous l'apporte.
Il déboutonna sa redingote noire, tira de sa poche un portefeuille et de ce portefeuille une poignée de bank-notes qu'il étala devant M. Thomas Elgin en lui disant:
—Comptez.
L'usurier prit l'argent et le mit, à son tour, dans sa poche.
—C'est là tout ce que j'avais à vous dire pour le moment, dit l'inconnu, M. Elgin.
—Je suis votre serviteur très-humble, Votre Honneur, dit l'usurier, qui reconduisit son visiteur avec une politesse servile.
—Hé! hé! se dit M. Thomas Elgin, jamais je n'aurai eu cinq mille livres chez moi, dans Kilburn square; il faudra, ce soir, prendre quelques petites précautions. Et il sauta dans un cab et se rendit chez lui, où il arriva vers dix heures.
La description que Bulton avait faite à Suzannah, de la pièce où M. Thomas Elgin avait sa caisse, était parfaitement exacte.
La porte avait un petit guichet, par lequel M. Elgin voyait, avant d'ouvrir, à qui il avait affaire.
L'usurier, qui était toujours seul dans la semaine, vivait chez lui le dimanche, et gardait tout le jour sa femme de ménage, qui introduisait les visiteurs.
Il rentra donc chez lui, s'enferma dans son bureau, ouvrit sa caisse et y mit les deux mille livres, qu'il avait prises à la Banque, et les trois mille que lui avait apportées l'homme vêtu de noir.
—Il faut tout prévoir, se dit-il alors.
Le canon de pistolet posé sur un affût, dont avait parlé Bulton, existait réellement.
Le mécanisme était d'une simplicité formidable.
L'affût était un morceau de bois enfoncé dans une large rondelle de plomb.
Le pistolet, qui était à deux coups, était posé sur ce morceau de bois, en face de la porte, et une ficelle attachée à la détente, passait dans un anneau enfoncé dans le mur et venait se rattacher à la porte, au-dessous du guichet.
La porte, en s'ouvrant, pesait sur la ficelle, la tendait et faisait partir le pistolet, qui tuait le voleur.
Bulton avait parfaitement étudié et compris ce mécanisme, qu'il avait observé en s'introduisant un jour dans le jardin de la maison, sous l'habit d'un des jardiniers du square, et en regardant dans la pièce par la fenêtre, qui était garnie d'énormes barreaux de fer.
Le bandit avait même songé un moment à tourner la difficulté en sciant l'un des barreaux, mais il avait calculé que ce travail dans lequel il pouvait être surpris, ne durerait pas moins de sept ou huit heures, et l'idée de se servir des petites mains de Ralph pour couper la corde, lui avait paru meilleure.
Seulement, Bulton croyait tout savoir, et ne savait pas tout.
M. Thomas Elgin avait un luxe de précaution pour les grandes circonstances.
Quand il n'avait dans sa caisse que mille ou quinze cents livres, le pistolet suffisait.
Dans les grandes occasions, il employait le canon.
Ce canon était une espèce de tromblon évasé qu'il fixait sur sa caisse, chargé à mitraille, la gueule inclinée de haut en bas vers la porte et qu'une deuxième ficelle placée différemment mettait en contact avec elle.
Cinq mille livres sterling, c'est-à-dire cent vingt-cinq mille francs ne sont point une bagatelle.
Quand il eut donc refermé sa caisse, M. Thomas Elgin, l'usurier, disposa son tromblon, le pointa, fit passer la ficelle dans l'anneau du mur et la rattacha, non à la serrure, mais à un verrou qui se trouvait tout en haut de la porte, à droite du guichet.
En atteignant celui-ci, en regardant de haut en bas, on pouvait apercevoir la corde du pistolet, mais il était impossible de voir celle du tromblon.
Cela fait, M. Thomas Elgin ne songea point, comme on le pense, à sortir par la porte.
Il écarta un peu son lit, car c'était dans cette pièce qu'il couchait, pressa une feuille du parquet et cette feuille s'ouvrit et laissa voir un petit escalier qui descendait dans le sous-sol.
Cette issue secrète était si habilement ménagée que Bulton ne l'avait point devinée, et qu'il se creusait encore la tête, le matin même, pour savoir comment M. Thomas Elgin sortait de sa chambre, une fois le pistolet placé sur son affût. M. Thomas Elgin sortit donc de chez lui par le sous-sol, ferma la grille du jardin comme à l'ordinaire, et s'en alla au chemin de fer, ne se doutant pas que le cab qui traversait la station au moment où il rentrait, renfermait des gens qui s'apprêtaient à le dévaliser.
VIII
M. Thomas Elgin s'approcha donc du guichet et demanda son billet.
En même temps, un autre train qui venait de Londres entra en gare, et comme l'usurier s'apprêtait à descendre, il aperçut un homme qui montait l'escalier et qui le salua.
Cet homme n'était autre que notre ancienne connaissance, le recors du commerce surnommé l'homme sensible, et appelé de son vrai nom John Clavery.
Après lui avoir rendu son salut, M. Thomas Elgin allait passer outre, mais John Clavery l'aborda et lui dit:
—J'allais précisément chez vous.
—Chez moi?
—Oui, et vous ne serez pas fâché de ma visite.
M. Thomas Elgin remonta l'escalier et revint, suivi de l'homme sensible, dans la salle d'attente, en disant:
—De quoi s'agit-il?
—Je vous apporte de l'argent, et, ce n'est pas pour dire, mais vous avez une fière chance.
—Vous m'apportez de l'argent?
—Oui.
—De qui donc?
—Du prêtre irlandais.
M. Thomas Elgin ne put se défendre de pâlir.
—Comment, dit-il, le prêtre irlandais a payé?
—Oui.
—Quand?
—Il y a deux jours.
—C'est impossible! s'écria l'usurier que cette nouvelle était loin de combler de joie.
—C'est pourtant la vérité pure.
—Ainsi, il est sorti de White-cross?
—Avant-hier matin.
—Ah! dit M. Thomas Elgin, qui contint de son mieux l'émotion qu'il éprouva.
—Voilà vos deux cents livres, ajouta John Clavery, en tirant de la poche de sa redingote usée un portefeuille plus usé encore.
Et il en tira huit bank-notes qu'il tendit à M. Thomas Elgin.
Celui-ci était si bouleversé qu'il s'appuya au mur de la salle d'attente, et laissa partir le train.
L'homme sensible ne put s'empêcher de murmurer:
—Par exemple, voici la première fois que M. Thomas Elgin fait une semblable grimace en recevant de l'argent. C'est à n'y rien comprendre.
Mais l'usurier ne songea nullement à donner des explications à M. John Clavery et, ayant en poche l'argent, il se contenta de lui dire:
—Merci bien, monsieur Clavery, merci mille fois, et au revoir!
Et il s'éloigna brusquement.
—Drôle d'homme, murmura John Clavery, qui le vit reprendre le chemin de Kilburn square, drôle d'homme en vérité!
En effet, M. Thomas Elgin, qui avait une grande demi-heure devant lui avant de pouvoir prendre le train suivant pour s'en retourner à Londres, fit cette réflexion qu'un homme prudent qui a l'intention de passer sa soirée joviablement, dans un établissement comme Argill-rooms ou l'Alhambra, d'offrir des verres de sherry-cotler aux dames et de tenir conversation avec elles, ne saurait avoir sur lui que deux ou trois guinées et et une poignée de shillings.
Mais deux cents livres!... pour être volé!... Allons donc!
M. Thomas Elgin faisait ce raisonnement plein de sagesse, et marchait d'un pas rapide en se disant:
—Que diable vont-ils dire, les autres, quand je leur apprendrai que l'abbé Samuel a payé? C'est bien extraordinaire, en vérité, bien extraordinaire!
Et il allongeait toujours le pas, et bientôt il entra dans Kilburn square.
Mais tout à coup il s'arrêta net et comme s'il eût reçu quelque choc violent sur la tête.
A travers le brouillard, les petits yeux de M. Thomas Elgin avaient fort nettement distingué une voiture devant sa porte.
—Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? Qui peut me venir voir à cette heure?
Et après s'être arrêté, il se mit à courir.
Le cabman dormait sur son siége.
La grille du jardin était fermée, on ne voyait pas de lumière.
-M. Thomas Elgin crut que le cabman s'était arrêté là par hasard, et ses terreurs s'évanouirent.
Il tira de sa poche une clef et pénétra dans le jardin.
Pendant ce temps, Bulton, Suzannah et l'enfant étaient dans la maison.
Nous les avons vus traverser le parloir, longer le corridor qui menait à la chambre de M. Thomas Elgin, et s'arrêter devant le guichet.
Alors Bulton dit au petit Irlandais:
—Si tu veux revoir ta mère, il faut faire ce que je vais te dire.
—Oui, dit l'enfant avec soumission.
Bulton le prit dans ses bras et l'éleva jusqu'au guichet:
—Essaye de passer ta main là, dit-il.
Non-seulement la main, mais encore le bras, passèrent.
—Retire ta main, dit alors Bulton.
L'enfant obéit encore.
Il ne savait pas ce qu'on attendait de lui, mais ne lui avait-on pas promis qu'il allait revoir sa mère?
Bulton avait, avec sa trousse de clefs, une paire de petits ciseaux repassés avec soin et qui devaient couper comme un rasoir.
—Prends cela, dit-il encore. Bien. Maintenant repasse ta main et cherche au long de la porte si tu ne trouve pas une corde.
L'enfant exécuta cette manoeuvre et dit tout à coup:
—Oui... j'ai une corde sous la main.
—Alors, dit Bulton, coupe-là.
Ralph obéit. Un petit bruit presque imperceptible, arriva aux oreilles de Bulton: c'était la corde coupée qui tombait à terre.
Alors il laissa l'enfant retirer son bras, puis il le mit à terre, et il dit à Suzannah:
—A présent nous n'avons plus peur du pistolet.
Et il chercha dans son trousseau de clefs celle qui devait ouvrir la porte.
—Et maman est là derrière? demanda l'enfant.
—Oui, certes, répondit Bulton.
La clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et Bulton la poussa.
Mais soudain une détonation épouvantable se fit entendre. C'était le tromblon qui venait de partir.
Deux cris de douleur retentirent, l'un poussé par l'enfant, qui tomba baigné dans son sang; l'autre par Suzannah, atteinte également à la tête et à la poitrine.
Par une sorte de miracle, Bulton n'avait pas été frappé.
En ce moment une clef tournait dans la serrure de la porte d'entrée.
C'était M. Thomas Elgin, qui accourait en jetant des cris, lui aussi.
Bulton ne s'occupait pas du petit Irlandais, qui se tordait dans une mare de sang. Il se pencha sur Suzannah et l'appela.
Suzannah ne lui répondit point.
—Au voleur! au voleur! criait au dehors la voix de Thomas Elgin.
Bulton prit Suzannah dans ses bras, la chargea sur son épaule et s'élança dans le corridor.
En route, il rencontra M. Thomas Elgin qui criait de plus belle et voulait lui barrer le passage.
—Place! place! dit-il.
—Ah! misérable! ah! bandit! exclama l'usurier qui le prit à la gorge et engagea avec lui une lutte dans l'obscurité.
—Place! répéta Bulton.
Et M. Thomas Elgin s'affaissa en poussant un gémissement sourd.
Le bandit l'avait frappé d'un coup de couteau dans le bas-ventre et il s'enfuyait, emportant sur ses épaules Suzannah évanouie, et laissant aux mains de ceux que la détonation du tromblon allait attirer le petit Irlandais, qu'une balle avait frappé à l'épaule gauche.
IX
La détonation avait éveillé le cabman qui était à la porte de la maison de M. Thomas Elgin.
Il ne s'écoula pas cinq minutes entre cette détonation et la sortie de Bulton, qui portait Suzannah dans ses bras.
Ce qui fit que le cabman, qui, n'avait pas vu M. Thomas Elgin rentrer chez lui, n'était pas encore revenu de sa surprise, lorsque Bulton reparut.
Il ne fit qu'un bon à travers le jardin, ouvrit la portière du cab et y jeta Suzannah, criant au cocher:
—Mari jaloux, homme blessé... file, file! il y a deux couronnes pour toi, si tu marches bien.
Le cabman ne demanda pas d'autre explication, il fit siffler son fouet et le cab partit.
Le flegme britannique n'est pas une exagération française.
L'effroyable détonation avait éveillé tout ce quartier paisible de petits rentiers et d'honnêtes commerçants de la cité, qui observaient, dès le samedi soir, le pieux isolement du dimanche.
Les fenêtres s'ouvrirent lentement, les portes plus lentement encore, deux ou trois policemen finirent par arriver; mais le cab qui emportait Bulton et Suzannah avait disparu depuis longtemps dans le brouillard.
Alléché par la promesse des deux couronnes, le cabman marchait un train d'enfer.
Bulton, au désespoir, appelait Suzannah et la couvrait de caresses.
Suzannah était évanouie, et Bulton épouvanté la crut morte.
—O malheur! malheur! murmurait-il. J'ai causé la mort du seul être que j'aimais en ce monde.
Le cab descendit vers Kinsington garden, gagna Hyde park, entra dans Oxford, tout cela en moins d'une demi-heure.
En homme intelligent, le cabman avait fait plusieurs tours dans les rues transversales, sûr de faire perdre sa trace, si par hasard il était poursuivi.
Quand il fut dans Oxford street, il se retourna et frappa au carreau.
Bulton baissa la glace.
—Où allons-nous? demanda le cabman.
—Dans Holborne, au coin du Brook street, répondit Bulton.
Le cab continua sa course rapide, et bientôt il arriva à l'endroit désigné.
Alors Bulton mit pied à terre, paya le cabman, reprit Suzannah dans ses bras, et l'emporta.
Le Brook street est désert entre neuf et dix heures du soir.
Les voleurs, y habitant, se sont répandus dans Londres pour aller chercher leur besogne ordinaire, et il n'y a guère, çà et là, au seuil des portes et des tavernes que des femmes et des enfants.
Cependant, comme il allait s'engouffrer dans l'allée noire de cette maison qu'il habitait avec Suzannah, Bulton, qui pleurait en portant son cher fardeau, sentit une main s'appuyer sur son épaule.
En même temps une voix d'homme lui dit:
—Qu'est-ce qui arrive donc à Suzannah? Est-ce qu'elle a bu trop de gin?
Le Brook street est une rue noire, la robe de Suzannah était de couleur brune et celui qui parlait n'avait pas vu le sang qui la couvrait.
Bulton reconnut cette voix, et il ne se retourna point.
—Craven, dit-il, viens avec moi, il est arrivé un grand malheur, mon Dieu!
—Quoi donc! fit Craven, ce même homme que Suzannah avait abordé la veille, dans Holborne en lui demandant s'il avait vu Bulton.
—Je crois qu'ils me l'ont tuée!
—Qui? Suzannah?
—Oui...
Et la voix de Bulton était pleine de sanglots.
Il monta précipitamment l'escalier, entra dans la chambre, dont il enfonça la porte d'un coup de pied et déposa Suzannah sur le lit.
En même temps, Craven tirait des allumettes de sa poche et se procurait de la lumière.
—J'ai été domestique chez un chirurgien, disait-il, je m'y connais...
Et tandis que Bulton s'arrachait les cheveux et appelait, en versant des larmes, la jeune femme, qui ne lui répondait pas, Craven la déshabillait et examinait sa blessure.
Suzannah avait été, frappée en deux endroits par les projectiles du tromblon, au-dessous du sein droit et au cou.
Cette dernière blessure, qui n'avait rien de dangereux, était celle qui saignait en abondance et avait déterminé l'évanouissement.
—Morte! elle est morte! disait Bulton en se tordant les mains.
—Elle est évanouie, répondit Craven qui se mit à ausculter les deux blessures avec une certaine expérience.
Elle n'est pas même blessée grièvement: vois, la balle a glissée sur une côte, ici; là, elle n'a fait que déchirer les chairs.
Alors ces deux hommes grossiers, voleurs et assassins à leurs heures, se mirent à déchirer leur propre linge pour panser Suzannah, et arrêter son sang qui coulait toujours.
Puis Craven descendit et se procura du vinaigre dans le public-house voisin, remonta et se mit à en frotter les tempes et les narines de Suzannah.
La jeune femme poussa un soupir, puis deux, et Bulton jeta un cri de joie.
Enfin elle rouvrit les yeux, aperçut Bulton et un sourire vint sur ses lèvres.
—Suzannah! ma bien-aimée! s'écria Bulton en se précipitant sur elle et la couvrant du baisers.
—Ah! tu es vivant, dit-elle.
Bulton pleurait.
—Je crois que je vais mourir, dit encore Suzannah.
—Non, non, fit Craven avec conviction. Ce n'est rien... ne t'effraye pas, ma petite Suzannah.
Tout à coup un souvenir traversa le cerveau de l'Irlandaise:
—Mon Dieu! dit-elle, et l'enfant?
—Mort, dit Bulton, mort ou blessé... je ne sais pas au juste, car je ne me suis occupé que de toi.
—Ah! malheureux! dit Suzannah, s'il est mort, son sang retombera sur ta tête.
Et elle se mit à fondre en larmes.
—J'aimerais mieux qu'il soit mort, dit Bulton d'un air sombre.
—Pourquoi? fit Craven qui ignorait ce qui s'était passé.
—Parce qu'il nous dénoncera, dit le bandit.
—Bulton, Bulton, dit Suzannah, vous avez beau dire, toi et Craven, je crois que je vais mourir... Laisse-moi... dis-moi adieu... et fuis... car on nous recherchera.
—Fuir! t'abandonner! s'écria le bandit, tu es folle, ma Suzannah!
—Avant de mourir, dit-elle encore, je voudrais voir mon frère.
—Ton frère?
—Oui, dit-elle, j'ai un frère... un pauvre diable qui est resté honnête et qui gagne péniblement sa vie. Ne me refuse pas, Bulton, je voudrais lui dire adieu.
—Mais où est-il ton frère?
—Il demeure dans Dudley street. Il est cordonnier de son état.
—Comment s'appelle-t-il? demanda Craven.
—John Colden.
—Et il est cordonnier?
—Oui.
—Au numéro 37 de Dudley street? dit Craven.
—Oui, c'est cela, dit Suzannah.
—Je le connais, dit Craven.
—Eh bien! va le chercher, dit Bulton qui continuait à s'abandonner au plus profond désespoir.
Et tandis que Craven s'en allait, Suzannah murmurait:
—Ah! Bulton, mon bien-aimé, pourquoi n'avons-nous pas rendu le pauvre petit à sa mère?
—La fatalité est contre nous! répondit Bulton d'un air sombre.
Et il s'agenouilla au chevet de Suzannah et tomba dans un silence farouche.