WeRead Powered by ReaderPub
Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu cover

Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu

Chapter 22: XVI
Open in WeRead

About This Book

A young boy escapes an oppressive lodging and, after climbing walls and crossing rooftops to avoid recapture, witnesses violent activity by shady men and slips into a vacant house before jumping into the street. Wandering through foggy, gas-lit London injured and disoriented, he walks for hours until exhaustion and despair bring him to sit and weep. A compassionate young working-class woman notices him, learns he seeks his mother, and offers shelter and help. The narrative follows his perilous flight through urban squalor and highlights the tensions between criminal threat, vulnerability, and unexpected kindness.




XV


L'homme gris pénétra dans la maison et la porte se referma sur lui.

Une heure s'écoula.

Les passans sont rares dans Pall-Mall.

A Londres, rien n'est désert, en hiver surtout, comme une rue aristocratique.

Cependant, au bout d'une heure, un homme qui était assis au seuil d'une maison voisine, était encore dans la même position.

Cette maison était celle d'un libraire.

Ce libraire, en bon chrétien qu'il était, avait fermé sa boutique, mais il avait laissé ouverte une petite porte dans la devanture, placée auprès d'une chaise sur laquelle il s'était assis, et il s'était mis à lire la Bible.

Le dévot libraire n'était pourtant pas détaché des choses de ce monde au point de se réfugier complètement dans sa lecture.

Il était quelque peu curieux.

Un passant lui donnait des distractions, une voiture qui roulait, une porte voisine qui s'ouvrait, lui faisaient lever le nez.

Quand le cab qui amenait l'homme gris s'était arrêté, le libraire avait posé sa Bible sur son genou et regardé ce dernier.

Comme le cabman, il avait fait cette réflexion que c'était un rough, bien certainement, c'est-à-dire un homme de la lie du peuple, que cet homme qui entrait ainsi dans cette somptueuse demeure.

Cette maison avait, du reste, deux portes, une petite et une grande: une réservée aux piétons, une autre qui s'ouvrait dans le milieu pour livrer passage aux voitures et aux chevaux.

Au bout d'une heure donc, cette dernière s'ouvrit à son tour, sous l'effort de deux valets en livrée rouge et argent, portant culotte courte, bas de soie et perruque poudrée.

Ce fut un nouveau prétexte pour le libraire de quitter la Bible et de lever les yeux.

Il vit alors un élégant cavalier, irréprochablement vêtu et montant un cheval irlandais de pur sang, sortir de la maison.

Derrière lui, un groom, de quatre pieds de haut, enfourchait un robuste double poney d'écosse, un hunter ou cheval de chasse, comme on dit.

Le libraire regarda le cavalier et tressaillit.

—Par saint Georges! murmura-t-il, je crois que j'ai la berlue. Il est impossible que ce soit là le même homme que j'ai vu entrer tout à l'heure.

Cependant l'élégant cavalier avait une telle ressemblance avec le pauvre diable en habit gris que le libraire avait vu entrer par la petite porte, que la curiosité de ce dernier ne connut plus de bornes.

Il quitta tout à fait sa Bible, sortit sur le pas de la porte et regarda le cavalier, qui s'éloignait au pas, suivi à distance respectueuse par le petit groom.

—Voilà qui est bien extraordinaire! murmura le pauvre libraire. Je n'aurais jamais cru à de pareilles choses dans un quartier comme le nôtre.

Cependant le cavalier, qui n'était autre d'ailleurs que l'homme gris complètement métamorphosé, s'éloignait. Il remonta Pall-Mall jusqu'à Saint-Jame street, prit cette dernière voie jusqu'à Piccadilly et de là se rendit à Hyde-Park. Il pouvait être alors dix heures du matin.

Bien qu'on fût en hiver, le ciel était d'un gris cendré, et à travers le brouillard glissait un pâle rayon de soleil. Les cavaliers et les amazones, si nombreux en été dans les allées de Hyde-Park, étaient plus que rares ce jour-là.

Cependant l'homme gris croisa une jeune miss à cheval. Tous deux allaient au petit trop en sens inverse; lui, jouant avec son stik, elle, laissant fouetter au vent son voile bleu.

Ce fut comme un choc électrique.

Leurs regards se rencontrèrent et se heurtèrent comme deux lames d'épée au soleil.

—Miss Ellen! se dit l'homme gris.

—Lui! murmura la fille altière de lord Palmure.

Derrière miss Ellen galopait un vieux groom.

Elle se retourna vivement vers lui et lui fit un signe.

Le vieux groom pressa l'allure de son cheval; mais lorsqu'il arriva auprès de sa maîtresse, l'homme gris était loin.

Il avait passé auprès de miss Ellen et il avait eu l'impertinence de la saluer.

—Paddy! fit miss Ellen, pâle et frémissante de colère, tu vois ce gentleman?

—Oui, miss.

—Tu vas le suivre...

Le groom s'inclina.

—Tu le suivras tout le jour et toute la nuit, s'il le faut, et tu ne rentreras à l'hôtel que lorsque tu sauras son nom et sa demeure.

—Oui, miss.

Et le vieux groom tourna bride et se mit à trotter derrière l'homme gris.

Celui-ci s'était retourné à demi sur la selle.

—Hé! hé! dit-il, je me doute de la mission qu'on vient de te donner... mais tu ne l'accompliras pas, mon ami.

Et il poussa un peu son cheval.

En même temps, il appela son groom qui vint ranger son double poney côte à côte du pur sang.

Il déboutonna son habit, prit un mignon portefeuille dans la poche de côté, en arracha un feuillet, et passant la bride à son bras, il se mit à écrire sur son genou les lignes suivantes:

«Miss Ellen, vous paraissez désirer savoir qui je suis, d'où je viens et où je vais. J'aurai l'honneur de vous le dire moi-même la nuit prochaine.

Votre serviteur très-humble,

L'INCONNU.»

Puis il plia la feuille du carnet, la remit au groom et lui dit:

—Mets ton cheval au galop, rejoins cette jeune lady que nous venons de rencontrer et remets-lui ce billet.

—Où retrouverai-je Votre Seigneurie? demanda le petit groom.

—Nulle part. Tu feras quelques détours et tu rentreras.

Le groom de l'homme gris rendit la main à son poney et partit.

Quant à celui de miss Ellen, voyant que l'homme gris s'arrêtait, il avait continué son chemin au pas, prenant une attitude indifférente, comme il convient à un espion qui fait son métier.

L'homme gris reprit sa promenade et remit son cheval au petit galop de chasse.

Le groom Paddy en fit autant.

Alors l'homme gris s'amusa à parcourir une à une toutes les allées de Hyde-Park.

Paddy le suivait toujours.

Il arriva ainsi jusqu'à la rivière serpentine.

—Il faudra bien que tu t'arrêtes là et que tu reviennes au petit pas, pensa le groom.

L'homme gris avait choisi un endroit où la rivière était très-étroite.

Tout à coup, le groom stupéfait, le vit rassembler son cheval, rejeter ses jambes en arrière et enlever le noble animal.

Le saut était large de plusieurs mètres; mais l'homme gris était un cavalier consommé et son cheval une vaillante bête.

L'animal venait de franchir la rivière, au mépris des ordonnances de police, au mépris des gardiens du parc confondus.

Alors Paddy n'hésita plus.

Il mit les éperons dans le ventre de son cheval et voulut imiter l'homme gris.

Mais le cheval refusa.

Une lutte s'engagea alors entre l'animal et le cavalier.

L'homme triompha et le cheval sauta.

Mais il ne put atteindre l'autre berge et tomba en pleine rivière, tandis que Paddy jetait un cri de rage.

Pendant ce temps, l'homme gris s'éloignait au galop, gagnait Kinsington garden, en sortait par la porte de Lancastre et se perdait dans le dédale des grandes rues qui avoisinent Exbridge road.

Paddy était encore à barbotter dans la vase de la serpentine et parlementait avec deux gardiens du parc, qui voulaient lui déclarer une contravention.

—Maintenant, se dit l'homme gris, allons à Kilburn étudier le terrain et voir s'il n'y a pas moyen d'enlever l'enfant de la cour de police avant demain.

Et il prit le chemin d'Edgware road.




XVI


A Londres, une cour de police correspond à peu près à un commissariat chez nous.

Cependant il y a cette différence que le magistrat de police au lieu d'en référer à l'autorité supérieure, est juge d'instruction en même temps.

Il a le pouvoir de mettre en liberté le prisonnier amené à sa barre et qui se fait souvent assister par un solicitor ou un avocat.

La cour de police de Kilburn avait, nous l'avons dit, pour chef un homme assez brutal, assez mal élevé, M. Booth, mais c'était un homme habile, en même temps.

Depuis dix ans, qu'il était magistrat de police, il avait purgé son district de bien des voleurs et rendu de si éminents services que le métropolitan chief of police l'avait fait complimenter maintes fois.

Bien que ne relevant pas les unes des autres, mais directement de Scotland-Yard, les cours de police des différents quartiers de Londres ont coutume de correspondre entre elles et de se transmettre des renseignements qui sont parfois assez précieux.

M. Booth était un religieux observateur du dimanche, c'est-à-dire qu'il demeurait chez lui ce jour-là, occupé à lire la Bible, et qu'on ne le voyait pas se promener comme un tas d'Anglais sans religion qui attendent avec impatience la clôture des offices et la réouverture des tavernes et des public-houses.

Mais la police est le dragon des sociétés modernes et il ne doit jamais dormir que d'un oeil.

Aussi M. Booth, imbu de ce principe, s'était-il enfermé ce jour-là dans un cabinet secret et compulsait-il avec un soin infini les différentes notes qui lui avaient été transmises.

M. Booth était veuf, et on disait même qu'il n'avait guère pleuré sa femme; en revanche, il avait une fille qu'il adorait.

Cet homme brutal, incivil, qui avait presque toujours la menace à la bouche, adoucissait sa voix et son regard quand la jolie Katt entrait dans son bureau.

Katt avait seize ans; elle était jolie comme une figure de keepsake; elle riait à rendre jaloux les anges du paradis, et quand les voleurs qu'on emmenait à la cour de police la rencontraient, d'aventure, dans les corridors, ils se prenaient à espérer la liberté.

Or donc, M. Booth, qui avait assisté aux offices, travaillait en toute liberté de conscience maintenant, lorsque miss Katt entra.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. Booth dit d'un ton brutal:

—Qu'est-ce qu'on me veut donc?

Mais il se retourna, aperçut sa fille et son visage s'éclaira.

—Ah! c'est toi, mon bijou? dit-il.

—Oui, petit père.

—Que veux-tu, mon enfant?

—Comment, petit père, vous travaillez, même le dimanche?

—Il le faut bien. Ma correspondance est en retard.

—Ah!

—J'ai un rapport à faire sur les événements de cette nuit.

—Je voulais justement vous parler de cela, petit père.

—Hein! fit M. Booth.

—Vous ne me gronderez pas, petit père? dit la jeune fille toute tremblante.

—Est-ce que je te gronde jamais, mignonne?

Et M. Booth attira Katt sur ses genoux et l'embrassa.

—Ce matin, reprit Katt, le médecin est venu....

—Ah! oui, pour ce petit gibier de potence...

—Il a eu besoin de moi pour le pansement du pauvre enfant, continua miss Katt, et je l'ai aidé.

—Eh bien!

—Mais je suis sûre qu'il est innocent, le pauvre petit, poursuivit Katt.

—Innocent!

—Oh! oui, petit père, il nous a raconté son histoire... elle est bien touchante...

M. Booth haussa les épaules; mais, au lieu de rudoyer sa fille, comme il eût certainement rudoyé toute autre personne, il continua à compulser les différentes notes qu'il avait sous les yeux.

Tout à coup, il tressaillit et fronça légèrement le sourcil.

—Qu'est-ce que cela? fit-il.

Katt n'osa plus parler de l'enfant à qui, on le voit, elle s'intéressait vivement.

Tout à coup M. Booth lui dit:

—Alors, ce garnement vous a raconté son histoire, Katt?

—Oui, petit père.

—Que vous a-t-il donc dit?

—Qu'il était arrivé à Londres depuis quatre ou cinq jours seulement.

—Bon!

—Qu'il était Irlandais et que sa mère s'appelait Jenny.

—Après?

—Qu'on l'en avait séparé, et que deux femmes très-méchantes l'avaient enfermé dans une maison où il y avait un jardin.

—Il m'a dit tout cela hier.

—Enfin, dit encore la jolie Katt, il s'est échappé de cette maison, avec l'espoir de retrouver sa mère, et il s'est mis courir, courir, dans les rues de Londres, jusqu'au moment où il a été rencontré par cette femme du nom de Suzannah, qui l'a emmené chez elle en lui promettant de le conduire à sa mère le lendemain.

—Voilà qui est incroyable! dit M. Booth, qui tenait toujours à la main la note qui avait attiré son attention.

—Quoi donc, petit père? dit miss Katt.

—Tenez, reprit le magistrat, voilà une note qui émane de la cour de police de Malborough et qui m'a été transmise par mon collègue. Lisez-la, Katt, et vous verrez qu'elle me semble se rapporter parfaitement à cet enfant.

Miss Katt prit la note et lut:

«Ce matin, lord Palmure, membre de la chambre haute, s'est présenté devant nous, magistrat de police, et nous a fait la déposition suivante:

Un enfant qui l'intéresse au plus haut degré et qui répond au nom de Ralph, âgé de dix ans environ, tout récemment arrivé d'Irlande avec sa mère, a été séparé de cette dernière et volé par deux femmes qui l'ont conduit à Hampsteadt.

L'enfant est parvenu à tromper la surveillance de ces femmes et à prendre la fuite.

Il est hors de doute qu'après avoir erré dans les rues de Londres, il sera arrêté comme vagabond et conduit devant une cour de police quelconque.

Lord Palmure réclame cet enfant et déclare s'en charger. Il promet, en outre, une prime de mille livres à qui le lui ramènera.»

—Oh! s'écria miss Katt en rendant le document à son père, c'est lui, j'en suis certaine.

—Je le crois comme vous, Katt.

—Il faut remener l'enfant à ce lord, petit père.

—Voilà qui est impossible, mon enfant.

—Pourquoi donc?

—Mais parce que l'enfant a été associé à un vol, et qu'il faut que lord Palmure vienne le réclamer à ma barre demain.

—Soit, dit la jolie fille, mais il faudrait le prévenir.

—Vous avez raison, Katt, et je vais aller moi-même rendre visite à lord Palmure.

En même temps, M. Booth prit un Indicateur sur son bureau, y chercha le nom de lord Palmure, et trouva que le membre du Parlement habitait Chester street, dans Belgrave square.

Le magistrat prit son chapeau et ses gants.

—Je vais sauter dans un cab, ma mignonne, dit-il, et je serai de retour dans une heure.

—Si on venait faire quelque déclaration à mon bureau, vous appellerez Toby, mon secrétaire, qui est là-haut dans sa chambre, mais vous prendrez les notes vous-même, Katt, car ce Toby est bien le plus ignare imbécile que j'aie jamais connu.

Et M. Booth sortit en se disant:

—Une prime de mille livres! par saint George, c'est dix années de mes appointements, et ce serait une jolie dot pour Katt.

Il n'y avait pas cinq minutes que M. Booth était parti, lorsque miss Katt, qui était retournée au parloir et avait repris sa Bible, entendit dans la rue le pas d'un cheval.

Curieuse comme toutes les jeunes filles, elle souleva un peu le rideau de la croisée auprès de laquelle elle était assise.

Un élégant cavalier, qui n'était autre que l'homme gris, mettait pied à terre à la porte de la cour de police, jetait un shilling à un petit polisson qui l'avait suivi pieds nus, et lui donnait son cheval à tenir.




XVII


Avant de pénétrer dans la cour de police avec l'homme gris, voyons d'où il venait.

L'homme gris s'en était allé tout droit à Kilburn square.

Si l'Anglais est long à s'émouvoir, l'émotion persiste, une fois venue.

L'événement qui avait mis en rumeur le square pendant la nuit précédente, était encore l'objet des conversations de toutes les maisons voisines.

Il y avait du monde dans les jardins, du monde aux fenêtres, du monde sur la promenade, tout cela au mépris de la sainteté du dimanche.

Chacun causait et expliquait la chose à sa manière.

M. Thomas Elgin, qui était bien connu pour ses habitudes infâmes d'usure, n'était certes pas l'objet d'une compassion universelle; quelques bonnes âmes regrettaient même que les voleurs n'eussent pas eu le temps de forcer la caisse.

Plusieurs voisins avaient, non par pitié, mais par curiosité, demandé à voir l'usurier.

La vieille femme de ménage, qui avait reçu de son maître les ordres les plus sévères, avait refusé d'ouvrir sa porte.

A midi, il y avait encore un rassemblement d'une douzaine de personnes devant la porte de M. Thomas Elgin, et les deux policemen préposés à la surveillance du square les avaient vainement invités à sa retirer.

Ce fut alors que l'homme gris arriva.

Sa haute mine, sa distinction parfaite et le magnifique cheval qu'il montait, désignèrent tout de suite aux yeux de la foule un membre considérable de l'aristocratie.

Il s'approcha d'un groupe au milieu duquel pérorait le vieux libraire, qui racontait pour la centième fois depuis le matin comment il avait entendu l'explosion du tromblon, et le saluant d'un air protecteur, il lui dit:

—Mon cher, je suis excentrique et curieux, et je note tous les crimes qui se commettent dans Londres.

Le mot excentrique est toujours parfaitement accueilli chez le peuple anglais.

Le bourgeois, le commerçant, l'ouvrier sont des gens positifs qui n'ont ni les moyens, ni le loisir de faire preuve d'excentricité; au lord seul appartient cette bizarrerie, et on la respecte, on l'admire même, comme on admire et on respecte, en Angleterre, tout ce que fait l'aristocratie.

L'homme gris n'eut pas plutôt prononcé le mot excentrique qu'on l'entoura avec un empressement respectueux.

—Oui, reprit-il, j'ai un album sur lequel j'inscris tous les vols, tous les assassinats, et je ne recule devant aucune peine, devant aucun sacrifice, pour avoir les détails les plus minutieux et les plus exacts.

—Une fort belle occasion! murmura le libraire en saluant de nouveau.

A Paris, on rirait au nez d'un homme qui parlerait ainsi; à Londres, on devait trouver tout naturel qu'un lord oisif fit une collection de crimes curieux; comme on fait une collection de faïences ou une galerie de tableaux.

—Aoh! poursuivit l'homme gris, je désirerais savoir comment tout s'est passé.

Et il tira de sa poche son calepin, et s'apprêta à prendre des notes.

—Voilà la maison, dit le libraire.

—Et l'homme est-il mort?

—Non, blessé.

—Qu'était-ce que cet homme?

—Un banquier.

—Non, dit une voix dans la foule, un usurier!

—Oh! très-bien! fit l'homme gris, excentrique! usurier. Je veux le voir.

—Impossible!

—Pourquoi? fit-il, fronçant le sourcil comme un homme à qui rien n'a jamais résisté.

—La servante ne veut pas laisser entrer.

—Aoh!

Et l'homme gris descendit de cheval et dix personnes se disputèrent l'honneur de tenir sa monture.

Il sonna à la porte, la servante vint.

—Dites à votre maître, fit-il, que je donne dix guinées à la seule fin de voir sa maison.

La servante fut éblouie par le chiffre, elle rentra dans la maison.

—Thomas Elgin, pensait l'homme gris, n'est pas homme à refuser dix guinées.

Les Anglais restés en dehors de la grille avaient profité de ce temps pour engager des paris.

Les uns tenaient dix shillings que le mylord entrerait, les autres une guinée qu'il n'entrerait pas.

Enfin il y eut un murmure joyeux parmi les uns et un sourd grognement parmi les autres.

La servante rouvrit la porte et s'effaça pour laisser passer le prétendu lord excentrique.

On avait couché M. Thomas Elgin dans la première pièce à droite du vestibule.

L'homme gris entra et renouvela tout d'une haleine au blessé son petit boniment.

—Excentrique et collectionneur de crimes curieux! dit-il en terminant.

Et en même temps, il posa une bank-note de dix livres sur la cheminée.

La colère de M. Thomas Elgin s'était calmée et la vue des dix livres le mit en belle humeur.

Il s'empressa de donner à l'homme gris les détails les plus minutieux.

—Oh! je voudrais voir le tromblon! dit ce dernier. Je payerais volontiers dix livres de plus.

M. Thomas Elgin n'était que légèrement blessé; mais n'eût-il plus eu que le souffle, qu'il eût fait un effort suprême pour se lever.

Il sauta donc à bas de son lit, s'enveloppa dans une vieille robe de chambre et dit au prétendu lord:

—Votre Seigneurie peut me suivre.

Alors M. Thomas Elgin montra avec complaisance à l'homme gris le corridor encore inondé de sang, la porte percée d'un guichet, et la chambre où avait eu lieu la détonation.

—Oh! très-curieux! très-curieux! disait l'homme gris, qui avait mis son pince-nez et examinait tout cela avec attention, puis prenait des notes, et puis encore faisait mille questions.

M. Thomas Elgin fut d'une complaisance sans bornes, et il parla du petit Irlandais.

—Aoh! fit encore l'homme gris, où est-il?

—En prison.

—Où cela?

—A la cour de police de Kilburn.

—Je voudrais le voir, et je donnerais bien cinq livres de plus.

—M. Booth ne vous refusera pas sur ma recommandation.

—All reigth! dit l'homme gris.

Et M. Thomas Elgin écrivit la lettre suivante à M. Booth:

«Mon cher monsieur,

Lord Cornhill—c'était le nom que s'était donné l'homme gris dans cette circonstance—me prie de lui donner un mot d'introduction auprès de vous.

C'est un gentilhomme accompli et excentrique, qui travaille à une collection des plus curieuses, et je ne doute pas que vous ne satisfassiez à sa demande.

Votre obéissant serviteur.

THOMAS ELGIN.»

L'homme gris posa trois autres billets de cinq livres sur la cheminée, remercia M. Thomas Elgin avec effusion, et sortit avec la lettre de recommandation.

Comme il arrivait à la porte extérieure, il trouva la servante qui parlementait avec un homme d'aspect misérable, lequel voulait absolument voir M. Thomas Elgin.

—Je viens pour affaires, disait-il.

—M. Thomas Elgin est malade.

—Dites-lui que je suis étranger, que j'arrive d'Amérique.

A ces mots qui le firent tressaillir, l'homme gris regarda attentivement cet homme.

—Parlez-vous français? lui demanda-t-il.

—Oui, dit l'Américain.

Alors l'homme gris lui fit un signe mystérieux et rapide.

Un signe qui fit faire à l'Américain un pas en arrière, et auquel il répondit.

—C'est bien, dit l'homme gris, vous êtes un de ceux que nous cherchons et je suis un de ceux que vous cherchez; n'insistez pas pour entrer dans cette maison et suivez-moi à distance.

Et l'homme gris, qui venait de détruire en quelques mots une des combinaisons machiavéliques auxquelles M. Thomas Elgin se trouvait mêlé, traversa de nouveau le petit jardin et alla reprendre son cheval, que le vieux libraire tenait respectueusement en main.




XVIII


L'homme gris soulevait le marteau de la porte d'entrée de la cour de police quelques minutes après.

L'homme d'aspect misérable, qui n'était autre qu'un des quatre qui avaient eu rendez-vous à Saint-Gilles, le 26 octobre dernier, avait obéi.

Il avait dit à la servante de M. Thomas Elgin qu'il reviendrait, et il s'en était allé.

Seulement, il avait suivi l'homme gris à distance.

La jolie miss Katt Boot avait donc un peu dérangé le rideau de la croisée et regardait dans la rue.

La tournure élégante du visiteur produisit sur la curieuse jeune fille une telle expression qu'au lieu d'appeler Toby, le secrétaire de M. Booth, elle alla ouvrir elle-même.

—Bonjour, ma belle enfant, dit l'homme gris. Je crains bien de me tromper. Une aussi jolie personne que vous ne saurait être une geôlière et on m'a mal indiqué sans doute.

—Que cherchez-vous, mylord? demanda miss Katt.

—La cour de police de Kilburn.

—C'est bien ici.

L'homme gris entra.

—Et je désirerais parler à M. Booth, ajouta-t-il.

—C'est mon père.

—En vérité! par saint George, ma mignonne, il doit être fier d'avoir une fille aussi jolie que vous.

Katt rougit jusqu'au blanc des yeux, elle ne put s'empêcher de songer que le visiteur était charmant.

L'homme gris poursuivit:

—J'ai pour M. Booth une lettre...

—Ah!

—De M. Thomas Elgin.

—Celui qu'on a failli assassiner la nuit dernière?

—Précisément.

Et l'homme gris suivit Katt, qui avait poussé une porte et était entrée dans le bureau particulier de M. Booth.

Là-dessus, il recommença son petit discours.

—Je suis un lord excentrique, fit-il, je collectionne des crimes curieux, et j'ai un album que le lord chancelier de l'échiquier payerait vingt-cinq mille livres, si je voulais m'en défaire.

—Mais c'est que mon père est absent, dit miss Katt.

—Ah! fit l'homme gris qui parut visiblement désappointé.

—Cependant, reprit la jolie fille, j'ai le pouvoir d'ouvrir ses lettres.

L'homme tendit le billet de M. Thomas Elgin.

Miss Katt en prit connaissance.

Puis comme si elle eût eu besoin de prendre conseil de quelqu'un, elle dit:

—Je vais appeler Toby?

—Qu'est-ce que Toby.

—Le secrétaire de mon père.

Elle avança un siége au gentleman, alla se placer en bas de la rampe de l'escalier et cria:

—Toby! laissez votre Bible, descendez au bureau, on a besoin de vous.

Puis, revenant vers l'homme:

—Ah! mylord, dit-elle, si vous saviez comme il est intéressant et joli, ce pauvre petit malheureux!

—Vraiment?

—Et beau comme un petit ange!

—Ah!

—M. Thomas Elgin a eu beau dire. Ce n'est pas un voleur, poursuivit miss Katt, et je crois à son histoire.

—Il a donc raconté son histoire?

—Oui, mylord. Une histoire bien touchante, allez.

—Je vais en prendre note, dit l'homme gris, qui tira de nouveau son calepin.

Alors miss Katt ne se fit pas prier; elle raconta tout ce que l'homme gris ne savait que trop bien; et celui-ci ne tarit pas en exclamations de surprise et de contentement.

—Oh! très-curieux, disait-il, très-curieux!

—Mais, continua miss Katt, je ne vous dis pas tout, mylord, et je crois bien que le pauvre petit sera sauvé demain.

—Sauvé!

Et l'homme gris tressaillit.

—Oui, dit miss Katt.

—Par qui?

—Par un noble lord comme vous, qui se propose de le réclamer.

L'homme gris eut un battement de coeur; mais son visage demeura impassible.

—Et quel est ce noble lord? fit-il.

—Lord Palmure, dit miss Katt.

L'homme gris ne sourcilla pas.

Miss Katt, qui jasait volontiers, lui parla alors de la note de police émanée de la cour de Marlborough, et elle termina son récit en disant que M. Booth, son père, s'était empressé d'aller chez lord Palmure.

Elle achevait de donner ces détails à l'homme gris, lorsque Toby parut enfin.

M. Booth, en l'appelant imbécile, n'avait rien exagéré.

C'était un gros garçon aux cheveux jaunes, avec des yeux ronds à fleur de tête, un rire bête qui faisait voir de vilaines dents.

—Toby, lui dit miss Katt, c'est vous qui avez la clef du cachot.

—Oui, certainement.

Et le bélître fit sonner un trousseau de clefs qu'il avait à sa ceinture.

—Je vous présente lord Cornhill, dit miss Katt.

Toby salua.

—Un lord excentrique.

—Et riche, dit l'homme gris.

—Qui fait une collection de crimes, poursuivit la jolie Katt, qui n'avait qu'à regarder Toby pour le faire rougir.

Toby était amoureux de Katt, et Katt se moquait de lui du matin au soir.

—Eh bien! fit le secrétaire, que désire milord?

—Il voudrait voir le petit Irlandais.

—Ah! c'est impossible, dit Toby.

—Pourquoi donc?

—Parce que M. Booth...

—M. Booth est mon père...

—Je ne dis pas non.

—Et il trouve bien tout ce que je fais.

—Je ne dis pas... mais...

—Mais quoi?

Et miss Katt prit un petit ton impérieux.

—Mais, dit Toby, qui se raidissait dans le sentiment du devoir, si mylord qui... est... excentrique...

—Eh bien! fit l'homme gris.

—Que voulez-vous dire? demanda miss Katt, qui plissa son joli front.

—Si mylord, qui est excentrique... voulait... délivrer le prisonnier?...

L'homme gris se mit à rire et miss Katt fit chorus avec lui.

—Excusez-le, mylord, dit la jolie fille. Mon père a bien raison de dire que vous êtes un imbécile, Toby.

Ces mots vexèrent le secrétaire de M. Booth.

—Ma foi, mademoiselle, dit-il, vous êtes la maîtresse, après tout; ordonnez, j'obéirai. Je suis un pauvre secrétaire, aux appointements de soixante-quinze livres, et si M. Booth me chasse pour vous avoir obéi...

—Vous êtes un insolent, dit miss Katt. Donnez-moi les clefs.

Tobby prit le trousseau à sa ceinture, poussa un gros soupir et tendit les clefs à miss Katt.

—Mylord, dit alors celle-ci, si vous voulez me suivre, je vais vous conduire.

—Au cachot?

—Oui, mylord.

—Et je verrai le petit voleur?

—Sans doute.

—Aoh! fit le prétendu lord avec une satisfaction visible.

Et il tira de sa poche un billet de cinq livres, qu'il mit dans la main de Toby pour le consoler.

Miss Katt avait allumé une chandelle et elle se dirigeait vers une porte à barreaux de fer qui se trouvait au fond du bureau de M. Booth.




XIX


La porte à barreaux de fer étant ouverte, le prétendu lord Cornhill se trouva au seuil d'un escalier tournant et noir.

—Aoh! fit-il, plein de caractère! très-curieux!

Et il prit une nouvelle note.

Miss Katt ne put réprimer un sourire, tant le noble lord lui paraissait original.

Elle passait la première, un flambeau à la main, et au bout d'une trentaine de marches, elle s'arrêta.

L'homme gris se vit alors dans une sorte de corridor souterrain qui avait toute la vulgarité d'un corridor de cave bourgeoise, et il vit une autre porte, également à barreaux de fer, et dont la solidité défiait les plus robustes efforts.

—C'est ici, dit-elle.

—Pauvre petit! dit l'homme gris, on a pris des précautions pour lui comme pour un condamné à mort.

Miss Katt ouvrit la porte.

On n'entendait aucun bruit derrière.

Mais quand les verroux eurent grincé dans leurs anneaux, un gémissement parvint jusqu'à l'homme gris.

Alors ce personnage mystérieux eut un tressaillement et son coeur battit violemment.

Il allait voir enfin cet enfant qu'il cherchait avec tant de persistance. Cet enfant dans les mains de qui l'Irlande devait mettre ses destinées et que lui, son précurseur, il n'avait jamais vu.

Miss Katt entra encore la première et dit:

—Mon petit Ralph, n'ayez pas peur... c'est moi...

L'homme gris avait un moment oublié son rôle de lord excentrique:

Il était pâle et une sueur abondante perlait à son front.

Ralph était couché sur un peu de paille; sous ses vêtements délabrés, qu'on avait entr'ouverts, on apercevait des linges sanglants.

Quand la lumière pénétra dans son cachot, le petit Irlandais se souleva à demi et regarda miss Katt.

La jeune fille avait été bonne pour lui, le matin, quand le médecin était revenu, et la reconnaissance est ce qui tient le plus au coeur des enfants.

—Ah! c'est toi, madame? dit-il.

—Oui, mon enfant, répondit miss Katt. Souffres-tu toujours?

—Un peu moins, répondit-il d'une voix douce et triste.

—As-tu toujours soif?

—Oh! oui, madame...

L'homme gris se tenait à l'écart, dans l'ombre, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

—Oh! reprit le petit Irlandais, tu as pourtant l'air bien bonne, madame. Pourquoi ne veux-tu pas me laisser sortir, pour que j'aille retrouver ma mère?

Alors l'homme gris fit un pas et entra dans le cercle de lumière décrit par la lampe de miss Katt.

L'enfant eut un geste d'effroi; mais il ne pleura pas.

—Miss Katt, dit l'homme gris, voulez-vous que je lui parle la langue de son pays?

—Mais, dit miss Katt en souriant, la langue des Irlandais est la même que celle des Anglais.

—Les gens du peuple ont un dialecte.

—Ah!

—Vous allez voir...

Et soudain cet homme, qui savait tout et qui parlait toutes les langues, se mit à parler une sorte de patois qui n'est compréhensible que pour les pêcheurs des côtes d'Irlande.

Aux premiers mots, l'enfant jeta un cri.

La langue maternelle vibrait tout à coup à son oreille, comme si la patrie absente fût venue jusqu'à lui.

—Ralph, disait l'homme gris, je suis un ami de ta mère.

L'enfant jeta un nouveau cri.

—De ta pauvre mère Jenny qui t'a cherché et pleuré si longtemps, et à qui je te rendrai.

Depuis trois jours, on s'était bien joué du malheureux enfant; bien des gens lui avaient promis de lui rendre sa mère, et tout le monde l'avait trompé.

Et cependant sous le regard affectueux et dominateur de cet homme étrange, l'enfant frissonna d'une joie secrète et une confiance absolue emplit son âme.

—Oh! dit-il, vous ne me tromperez pas, vous, je le sens.

Alors, toujours dans ce dialecte que miss Katt ne comprenait pas, et dans lequel l'enfant s'était mis à lui répondre, l'homme gris lui parla de sa mère, de son pays, de leur chaumière au bord de la mer, et du bon Shoking qui l'avait porté sur ses épaules, à son arrivée à Londres.

Ralph l'écoutait, plongé en une sorte d'extase.

—Écoute, lui dit encore l'homme gris, tu dois être un homme et avoir du courage.

L'enfant le regarda.

—Demain, reprit l'homme gris, on te jugera, parce que tu as été le complice de Suzannah et de Bulton.

—Oh! monsieur, dit Ralph en joignant les mains, je vous jure que je ne savais pas ce qu'ils allaient me faire faire.

—Je le sais bien, dit l'homme gris, mais les juges ne te croiront pas.

L'enfant eut un accès de désespoir.

—O mon Dieu, dit-il, est-ce que l'on me laissera en prison?

—Pas ici, mais on te conduira dans une autre.

—Et ma pauvre mère?

—Quand tu seras dans l'autre prison, je te délivrerai.

—Vous?

—Oui, et regarde-moi bien...

L'enfant regarda et dit:

—Je vous crois, monsieur.

—Par conséquent, mon enfant, acheva l'homme gris, prends patience jusqu'à demain.

—Mais je ne verrai donc pas ma pauvre mère?

—Si, dit l'homme gris.

—Quand?

—Demain.

—Vous me le promettez, monsieur?

—Je te le jure.

Alors l'homme gris se tourna vers miss Katt.

—Je ne veux pas abuser de vos moments, miss, dit-il.

—Oh! mylord...

Et puis, miss Katt ajouta avec une curiosité naïve:

—Mais que lui avez-vous donc dit? Il paraît tout content de vous voir.

—Je lui ai dit que demain un noble lord viendrait le réclamer à la justice.

—Ah!

—Et qu'on le rendrait à sa mère.

Et l'homme gris dit encore à Ralph:

—Écoute bien ce que je vais te dire, mon enfant. Si tu veux revoir ta mère, il faut te garder de répéter à personne, même à miss Katt, ce que je viens de te dire.

L'enfant eut un sourire d'homme.

—Je ne dirai rien, répondit-il.

Et il se recoucha, résigné, sur la paille fétide qui lui servait du lit.

Alors miss Katt sortit du cachot, l'homme gris la suivit, et elle referma la porte.

Arrivé en haut de l'escalier, le prétendu lord Cornhill se remit à prendre des notes.

—Ah! vous voilà enfin, dit Toby en les voyant reparaître. Dieu soit loué!

—Nous croyais-tu donc perdus? fit miss Katt en riant.

—Non, mais j'avais peur que M. Booth ne revînt.

—Ah! vraiment?

—Et tenez, mamzelle, si vous m'en croyez, mylord s'en ira et nous ne dirons rien à M. Booth.

—Soit, dit miss Katt.