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Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu cover

Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu

Chapter 38: IV
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About This Book

A young boy escapes an oppressive lodging and, after climbing walls and crossing rooftops to avoid recapture, witnesses violent activity by shady men and slips into a vacant house before jumping into the street. Wandering through foggy, gas-lit London injured and disoriented, he walks for hours until exhaustion and despair bring him to sit and weep. A compassionate young working-class woman notices him, learns he seeks his mother, and offers shelter and help. The narrative follows his perilous flight through urban squalor and highlights the tensions between criminal threat, vulnerability, and unexpected kindness.




IV


John Colden s'était approché de Jonathan et lui disait:

—Comment cela se fait-il, le tirage au sort?

—Vous voyez ce gros homme? répondit Jonathan en montrant le personnage qui venait d'apparaître dans le chantier.

—Oui, c'est le contre-maître des travaux.

—Dans cette calebasse il porte des numéros, continua Jonathan.

—Et il va nous en donner un à chacun.

Puis il appellera chaque numéro en commençant par un.

Je comprends, dit John Colden.

—Si le nombre des ouvriers dont on a besoin dans la prison, à l'intérieur, est de quinze, par exemple, ce seront les quinze premiers numéros qui seront désignés.

—Restez auprès de moi, dit John Colden, ce qui fait que si vous avez un mauvais numéro et moi un bon, nous pourrons changer.

—Vrai, fit Jonathan ému, si j'avais le malheur d'être désigné, vous iriez à ma place?

—Sans doute.

—Pourtant vous ne me connaissez pas...

—Je vous ai vu aujourd'hui pour la première fois.

—Qui donc peut vous pousser alors à me rendre service?

—Je vous l'ai dit, répondit naïvement John Colden, je suis sans femme et sans enfants. Quand je suis entré ce matin, j'étais au bout de mes dernières ressources. Cela m'est donc bien égal de passer huit jours sans sortir, puisque je ne serai payé que samedi prochain.

—Vous êtes un brave homme, dit Jonathan.

Et il lui serra affectueusement la main.

Le gros homme à la calebasse, s'était placé au milieu du chantier et les ouvriers faisaient maintenant cercle autour de lui.

—Mes enfants, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à vous donner.

Tout le monde le regarda avec inquiétude.

—Il s'est écroulé un mur dans le vieux Bath square, entre le moulin et la boulangerie, et il nous faut pour le réparer plus de monde qu'on n'en prend d'ordinaire chaque semaine.

Les ouvriers se regardèrent d'un air consterné.

—Nous avons besoin de vingt-cinq hommes, c'est dix de plus que d'habitude.

—C'est le quart, murmurèrent les ouvriers qui étaient une centaine environ.

—Allons, reprit le gros homme, un peu de courage, compagnons, et la main à la calebasse; une mauvaise semaine est bientôt passée.

Le peuple anglais est calme, méthodique, silencieux.

Les ouvriers se rangèrent d'eux-mêmes sur une file, qui vint passer homme par homme, devant le contre-maître.

Chaque ouvrier, en passant, plongeait sa main dans la calebasse et y prenait une petite boule.

Les uns, superstitieux, la mettaient dans leur poche ou la gardaient dans le creux de leur main sans vouloir la regarder.

Les autres voulaient être fixés tout de suite.

Jonathan, quand ce fut son tour regarda la sienne et pâlit.

Il avait le numéro 3.

Qui sait si John Colden n'amènerait pas lui aussi un bas numéro?

John Colden fut un des derniers à mettre la main dans la calebasse.

Pais il s'éloigna sans affectation et rejoignit Jonathan.

Jonathan tremblait.

—Quel numéro avez-vous? lui dit-il.

—Hélas! le numéro 3.

—Eh bien, dit John Colden en souriant, donnez-moi votre boule et prenez la mienne.

La boule de John Colden portait le numéro 69.

L'échange fait, Jonathan était sauvé.

Quant à John Colden, un éclair de satisfaction passa dans ses yeux.

Sans doute le but poursuivi était atteint.

L'homme à la calebasse fit alors l'appel.

Quand il vit John s'avancer au numéro 3, il lui dit en riant:

—Tu n'as pas de chance, mon garçon.

—Bah! dit John, j'en aurai une autre fois. Pour aujourd'hui, je paye ma bienvenue.

Alors les vingt-cinq hommes que le sort avait désignés pour travailler dans l'intérieur de la prison se rangèrent deux par deux.

La grille du préau s'ouvrit devant eux, et ils traversèrent la salle du greffe.

Tout au fond, à gauche, le gros homme sonna à la porte de fer.

John Colden entendit crier des verrous, grincer des pènes, et la porte s'ouvrit.

—Nous aurons joliment soif quand nous sortirons, dit à John l'ouvrier qui marchait à côté de lui.

—On ne boit donc pas, là-bas?

—De l'eau coupée avec de la bière.

—Et mange-t-on bien?

—On a deux rations de prisonnier.

—Et comment couche-t-on?

—Sur un lit de camp.

—Bah! fit John, c'est vite passé, huit jours.

La porte s'était refermée sur les vingt-cinq ouvriers qui se trouvaient maintenant dans un sombre corridor.

Un guichetier s'était mis à leur tête et les conduisait.

Au bout du corridor on trouva une première salle de correction.

C'étaient là qu'étaient les condamnés pour un temps très-court, de un à six mois, tout au plus.

Ceux-là travaillaient chacun de leur état.

Un tailleur était assis sur une table, les jambes croisées sous lui et confectionnait des vestes de condamnés.

Un typographe composait des têtes de lettres pour le directeur de la prison et les tirait ensuite avec une petite presse à bras.

Un barbier rasait ses co-détenus.

Un relieur, un bottier, un ciseleur avaient chacun leur établi.

Une nouvelle porte s'ouvrit et se referma sur John Colden et ses compagnons, et un bruit assourdissant de scies, de marteaux et d'enclumes frappa leurs oreilles.

Ils étaient dans l'atelier des menuisiers et des forgerons condamnés.

Puis vint la salle des étoupes.

Là commence le travail pénible.

On met à l'étoupe tout condamné qui n'a pas d'état. On lui donne le matin un paquet de vieux cordages goudronnés et coupés par morceaux.

Alors, sans autre outil que ses ongles, il est obligé de faire de ce paquet un tas d'étoupes, et, au dire des condamnés, c'est la tâche la plus dure.

Mais ce n'était pas encore dans cette salle que devaient s'arrêter les ouvriers.

Ils traversèrent la partie cellulaire de la prison et enfin, après avoir traversé une petite cour, ils virent s'ouvrir une dernière porte.

Alors John Colden ne put s'empêcher de frissonner.

Il était au seuil du tread mill que les condamnés appellent le moulin sans eau, et il allait voir enfin ce pauvre enfant que mistress Fanoche avait volé à sa mère, que Bulton et Suzannah avaient perdu et que M. Booth, l'inflexible magistrat de police, avait condamné aux travaux forcés.




V


Maintenant reportons-nous au moment où Ralph, le petit Irlandais, cet enfant sur la tête de qui, disait-on, reposait l'espoir de l'Irlande était entré à Cold Bath field.

A Londres, comme à Paris, le transport des prisonniers se fait en voiture cellulaire.

Chaque jour une sorte d'omnibus à fenêtres grillées et prenant le jour par en haut fait le tour des cours de police et y prend les prisonniers, pour laisser les uns à Bath square, les autres, à Mil bank, ou à Clarcken weld, et, ce qui est plus grave à Newgate.

Après sa condamnation, Ralph n'avait vu, n'avait entendu, n'avait compris que trois choses:

D'abord que sa mère tombait à demi-morte en jetant un cri;

Ensuite qu'on allait le séparer d'elle de nouveau.

Enfin que quelque chose d'épouvantable l'attendait, puisque, au mépris du respect dû à la justice en général et à M. Booth en particulier, la foule qui se trouvait dans le prétoire avait murmuré hautement.

Cependant Ralph ne poussa pas un cri, ne versa pas une larme.

L'héroïque enfant, les mains étendues vers sa mère qu'un homme emmenait et qui lui jeta un regard mourant, se laissa entraîner hors du prétoire par deux policemen qui le reconduisirent dans son cachot.

Sur son passage, il trouva Katt tout en larmes qui le prit dans ses bras avec effusion et l'y pressa longtemps.

Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul que Ralph sentit ses nerfs se détendre et qu'il se mit à fondre en larmes.

Puis une sorte de prostration morale et physique s'empara de lui, et il tomba épuisé sur la paille de son cachot, où il s'endormit, peu après, de ce sommeil profond qu'amène le désespoir arrivé à sa limite suprême.

Quand le bruit de la porte qui s'ouvrait l'en arracha, plusieurs heures s'étaient écoulées.

Ralph avait dormi, Ralph avait rêvé.

Son rêve l'avait transporté dans cette verte Erin, sa patrie, pour laquelle il était déjà martyr.

Il avait retrouvé sa pauvre chaumière, et sa mère qui lui souriait, et le vieil Irlandais, pêcheur de morue, son aïeul, qui lui enseignait à prier Dieu.

Tout le reste s'était évanoui comme un cauchemar.

Hélas! Ralph fut bientôt rendu au sentiment de la réalité.

Les deux policemen qui faisaient le service de la cour de police de Kilburn se représentaient à ses yeux de nouveau et, cette fois, l'un d'eux lui disait:

—Allons, lève-toi et suis-nous.

Ralph obéit sans mot dire.

Maintenant qu'on l'avait séparé de sa mère, que lui importait d'être en prison là ou ailleurs.

On lui fit remonter les marches de cet escalier tortueux et sombre que le prétendu lord Cornhill avait rempli la veille de ses exclamations d'étonnement et d'admiration.

L'enfant eut un dernier espoir, celui de rencontrer miss Katt, une dernière fois.

Mais M. Booth s'était laissé aller, par extraordinaire, à gronder sa fille, à l'issue de l'audience, trouvant inconvenant qu'une personne décente et bien élevée comme elle s'apitoyât ainsi sur le sort d'un petit vagabond que la loi venait de frapper.

Miss Katt était allée s'enfermer dans sa chambre et y pleurer tout à son aise.

Comme Ralph traversait un des corridors, il rencontra Toby, le secrétaire de M. Booth.

Toby, pour plaire sans doute à miss Katt, ou plutôt par les ordres de cette dernière, lui jeta un plaid sur les épaules.

La nuit était venue, une bise aigre et froide se dégageait du brouillard que perçait la lueur des deux fanaux de la voiture cellulaire.

La libre Angleterre fait voyager ses prisonniers la nuit, autant qu'elle le peut.

Il est inutile de dire à un peuple qui se croit le plus libre du monde qu'il y a chez lui des prisons, des bourreaux et des geôliers.

Un policeman prit Ralph sous les bras et le monta dans la voiture.

Ralph n'avait jamais vu, ou ne croyait avoir jamais vu cet homme.

Cependant il tressaillit des pieds à la tête et s'arracha à la torpeur morale qui l'étreignait quand celui-ci lui eut murmuré à l'oreille ces paroles pleines d'espoir.

—Ne crains rien, et prend courage, ta mère et les amis de ta mère veillent sur toi.

Ces paroles avaient été prononcées dans ce patois de son pays dont s'était déjà servi lord Cornhill.

Il sembla même à l'enfant que c'était le même son de voix.

Mais il eut beau regarder le policeman, qui avait de gros favoris roux; il lui fut impossible de reconnaître en lui le fringant gentleman qui était descendu la veille dans son cachot.

Néanmoins l'espoir monta subitement du coeur à la tête de l'enfant.

On lui avait parlé de sa mère!

Il se laissa mettre sans résistance dans la cellule qui lui était destinée et dont la porte se referma sur lui avec un grand bruit de verrous.

Puis il entendit retentir le fouet du cocher, et le lourd véhicule s'ébranla et roula bruyamment sur le macadam détrempé.

Le trajet fut long.

De quart d'heure en quart d'heure la voiture s'arrêtait.

Ralph ne pouvait rien voir; mais il entendait.

Il entendait qu'on ouvrait la porte de ce corridor roulant, puis une autre cellule et qu'un compagnon d'infortune sans doute y prenait place.

La voiture faisait le tour des différentes cours de police et prenait son chargement avec le moins de bruit et de scandale possible.

Enfin, elle s'arrêta pour tout de bon.

Cette fois on ouvrit la porte de la cellule où se trouvait Ralph.

Et le même policeman qui lui avait parlé la langue de son enfance, en prononçant le nom de sa mère, lui dit durement en anglais.

—Allons! petit gibier de potence, descends!

Ralph obéit encore.

Il se vit alors entouré d'une demi-douzaine d'hommes à la figure patibulaire ou sinistre.

C'était les voleurs recrutés en chemin.

Eux-mêmes étaient entourés d'une escorte de policemen.

Enfin la voiture n'était plus dans la rue, mais bien dans une cour entourée de hautes murailles.

C'était la première enceinte de Bath square.

Le policeman aux gros favoris roux alla sonner à une porte qui se trouvait au fond de cette cour.

Une cloche répondit de l'intérieur avec un bruit lugubre.

Le son de cette cloche avait quelque chose de rauque et de fêlé qui remplissait le coeur d'une mystérieuse épouvante.

Les pas lourds et mesurés de plusieurs hommes se firent entendre derrière la porte qui s'ouvrit.

Alors les policemen qui avaient escorté la voiture s'arrêtèrent dans la cour.

Seul, celui qui avait parlé à l'oreille de Ralph franchit le seuil de cette porte, qui donnait sur la salle du greffe.

Celui-là était ce que nous pourrions appeler le chef du convoi.

C'était lui qui remettait un à un les prisonniers aux guichetiers de la prison.

Il prit Ralph par la main et lui dit d'une voix dure:

—Marche!

Mais cette grosse voix n'épouvanta point l'enfant, et il marcha la tête haute et d'un pas résolu.




VI


Kilburn étant la station de police la plus éloignée, il était naturel qu'au greffe on commençât par les prisonniers qui en arrivaient, puisque c'était par elle qu'avait commencé la voiture cellulaire.

Le policeman aux favoris roux poussa donc le petit Irlandais dans le greffe.

Le chef prit le registre, qu'il ouvrit, et fit les questions d'usage.

Le policeman répondit en donnant le nom de Ralph, son âge, et en exhibant une copie par minute du jugement rendu par l'honorable M. Booth.

Le greffier en chef inscrivait tout cela sur le livre d'écrou avec une indifférence parfaite; puis il releva les bésicles qu'il avait sur le nez, regarda, sans leur secours, le policeman:

—Ah! dit-il, si je ne me trompe, c'est une nouvelle figure?

—En effet, répondit le policeman avec calme, c'est la première fois que je prends ce service, Votre Honneur.

L'appellation de Votre Honneur flatta le greffier.

C'était un petit homme entre deux âges, qui avait commencé par être simple commis, et qui, depuis vingt ans, n'avait pas plus quitté Bath square qu'un colimaçon ne quitte sa carapace.

Si on l'eût transporté, les yeux bandés, au milieu de Londres, il s'y fût inévitablement perdu.

Il n'y avait pour lui que deux espèces d'hommes: des prisonniers et des gens qui veillaient sur eux.

Le policeman qui accompagne une voiture cellulaire et mène les prisonniers à l'écrou est un brigadier de policeman.

Ce service est trop délicat pour qu'on le confie au premier venu, et généralement de pareilles fonctions sont remplies par les mêmes individus pendant de longues années.

Le greffier en chef regarda de nouveau l'homme aux favoris roux et lui dit:

—En effet, c'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir, gentleman.

Une politesse en vaut une autre: le policeman avait appelé le greffier: Votre Honneur; le greffier lui accordait le titre courtois de gentleman.

—Sternton est donc malade? reprit-il.

Sternton était le policeman-chef qui faisait ordinairement le service.

—Oui, Votre Honneur.

—Et on vous a donné ses fonctions?

En disant cela, le greffier regardait plus attentivement encore l'homme aux favoris roux.

—Je vois ce que c'est, répondit celui-ci; vous me trouvez peut-être un peu jeune, et puis vous ne m'avez jamais vu... cela n'a rien d'étonnant, j'ai été appelé de province à Londres il y a deux jours seulement.

—Ah! vous étiez dans la police de province?

—Oui, Votre Honneur.

—Où cela?

—J'étais brigadier à Manchester, où je faisais également le service des prisons.

—Fort bien, dit le greffier.

Et comme sa curiosité était satisfaite, il dit:

—Passons à un autre.

—Pardon, Votre Honneur, dit encore le policeman, mais j'ai un mot à vous dire de la part de M. Booth, le magistrat de police de Kilburn.

—Ah! ah!

—Cet enfant, ce petit voleur que vous voyez là, est blessé.

—Où cela?

—A l'épaule. M. Booth, tout en le condamnant, a exprimé le désir qu'il ne fût mis au moulin qu'après sa guérison, ce qui est une affaire de quelques jours.

—Cela ne me regarde pas, dit le greffier; mais le gardien-chef, qui va venir, transmettra le désir de M. Booth au directeur.

Le policeman s'inclina.

La salle du greffe était divisée en deux par une sorte de muraille en bois qui montait à hauteur d'appui. Tant que le prisonnier n'était pas inscrit sur le registre d'écrou, il demeurait de l'autre côté de cette barrière, dans laquelle une porte s'ouvrait aussitôt l'inscription terminée.

Alors le prisonnier passait de l'autre coté et allait s'asseoir sur un banc, jusqu'à ce que les geôliers vinssent le chercher.

Le policeman aux favoris roux poussa donc Ralph de l'autre côté de la barrière, assez rudement en apparence, mais en se penchant sur lui et lui murmurant à l'oreille:

—Pense à ta mère!

L'enfant avait un calme héroïque.

Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il pressentait que, pour lui, l'âge d'homme commençait et qu'il devait être courageux.

Il s'assit docilement sur le banc des prisonniers, sans verser une larme, les yeux attachés sur cet homme qui, deux fois, lui avait parlé de sa mère.

Celui-ci continuait son métier en conscience.

Il faisait inscrire un à un tous les prisonniers recrutés dans les différentes cours de police.

Arrivé au dernier, le greffier étendit la main vers un cordon de laine verte qui pendait au-dessus de son pupitre et qui correspondait à une sonnette.

Au bruit de la sonnette, une porte s'ouvrit au fond du greffe, et un homme qui portait l'uniforme de la prison et sur sa manche un galon d'argent, entra, suivi de quatre autres gardiens, évidemment sous ses ordres, car leur manche était veuve de tout insigne. Alors le greffier, d'une voix monotone, comme un prêtre qui psalmodie, lui donna lecture du registre d'écrou et ne s'aperçut pas que le policeman aux cheveux roux et lui échangeaient un regard d'intelligence.

Cette lecture terminée, le greffier se souvint de la recommandation de M. Booth, et il la transmit au gardien-chef.

Celui-ci répondit:

—On ne met jamais les condamnés au moulin que le lendemain de leur entrée.

On visitera l'enfant demain matin et on fera ce qu'ordonnera le médecin.

Puis il échangea un dernier regard avec le policeman et dit aux prisonniers:

—Allons, vous autres, en avant!

Ralph, à son tour, jeta un dernier coup d'oeil sur le policeman qui lui avait parlé de sa mère, puis il suivit les gardiens qui l'emmenèrent à l'intérieur de la prison.

La vie du condamné commençait pour lui.

On le conduisit dans une grande salle au milieu de laquelle il y avait une cuve pleine d'eau tiède.

Là il fut déshabillé des pieds à la tête et on le plongea dans la cuve à deux reprises différentes.

Après quoi on le revêtit du costume de la prison, qui consiste en un pantalon gris et une veste brune bordée de jaune.

Dans le dos de la veste, comme sur le bonnet de police qu'on donne aux condamnés, il y a un numéro se détachant sur un carré blanc.

La veste et le bonnet qu'on donna à Ralph portaient le chiffre 31.

Ralph, désormais, n'était plus un homme. Il s'appelait le n° 31.

Et quand, une heure après, il se vit enfermé dans une cellule, couché sur un lit de sangle, lorsqu'il se trouva seul enfin, l'enfant qui avait été homme un moment, sentit son coeur s'emplir d'épouvante et de désespoir, et il se prit à fondre en larmes, murmurant:

—Ma mère! ma mère!

Dans le corridor retentissait le pas égal et monotone d'un gardien de nuit.

Ce pas s'arrêta un moment derrière la porte de la cellule de Ralph.

Et soudain l'enfant cessa de pleurer et se dressa haletant sur son lit.

A travers cette porte, un murmure s'était fait entendre; une voix s'était adoucie pour lui dire dans ce patois irlandais que, le premier, lui avait fait entendre à Londres, le prétendu lord Cornhill:

—Ne pleure pas, mon mignon, elle veille sur toi ta mère!




VII


Le lendemain matin, au petit jour la porte de la cellule de Ralph s'ouvrit et le gardien-chef entra, ou plutôt il s'effaça pour laisser entrer avant lui un petit homme en lunettes vertes qui portait un habit tout chamarré de broderies.

C'était le médecin de la prison.

Le gardien-chef dit d'une voix dure:

—Allons, petit drôle, lève-toi et salue M. le docteur.

Ralph se mit sur son séant. Il était tout tremblant et cependant une pensée bizarre venait de traverser son cerveau.

Cette voix rude qui lui ordonnait brutalement de se lever lui semblait être cette même voix qui la veille au soir, en patois irlandais, lui avait dit d'espérer, ajoutant: «Ta mère veille sur toi.»

Cet homme avait l'air dur cependant; il roulait même de gros yeux qui donnaient le frisson.

—Ah ah! dit le petit homme aux lunettes vertes, voilà donc le bambin qui a voulu forcer la caisse de M. Thomas Elgin?

Et il regarda Ralph curieusement.

—Jolie figure, dit encore le docteur. C'est grand dommage que le club philanthropique pour la moralisation des classes indigentes, dont j'ai l'honneur d'être vice-président, n'ait pas eu ce petit drôle sous la main, peut-être l'aurait-elle sauvé.

Et il s'approcha du lit de sangle et avec la brutalité d'un chirurgien, il se mit à découvrir le bras et l'épaule de l'enfant, qui réprima un cri de douleur.

—Hé! hé! murmura-t-il, ce M. Thomas Elgin est un homme ingénieux en vérité! il vous a des manières de défendre son argent... j'ai lu cela tout au long dans le Morning-Post, et c'est vraiment fort curieux.

Le gardien-chef, sans adoucir sa grosse voix, disait:

—Ce pauvre petit est hors d'état, Votre Honneur, de faire un travail quelconque, et je ne sais en vérité à quoi pensent les magistrats de condamner au moulin un enfant de dix ans.

A ces paroles, le docteur releva ses lunettes, qui avaient peu à peu glissé jusque sur le bout de son nez, et dit d'un ton emphatique:

—Mon cher monsieur Bardel, on ne m'accusera pas d'inhumanité, je suppose, moi qui suis vice-président d'un club philanthropique, néanmoins, mon opinion est que la société doit se sauvegarder, que le plus grand des crimes est le vol et que, ceci posé, il faut châtier sévèrement les voleurs, entendez-vous?

—Toujours est-il, reprit maître Bardel, tel était le nom du gardien-chef, que cet enfant a reçu une balle dans l'épaule.

—Je ne dis pas non, mais la balle a été extraite, et la blessure n'a rien de dangereux.

Ce disant, le docteur se mit à remuer le bras de l'enfant, le relevant et l'abaissant et faisant jouer les articulations du coude et de l'épaule.

—Bah! fit-il, ça n'a pas la moindre gravité.

—Ah! fit M. Bardel.

—Dans huit jours il n'y paraîtra plus.

—Mais encore, reprit M. Bardel, faut-il que, pendant ces huit jours, cet enfant soit envoyé à l'infirmerie.

—Inutile, mon cher maître, parfaitement inutile.

Un nuage passa sur le visage du gardien-chef.

—Mais, monsieur le docteur... fit-il.

—Je vous répète, mon cher monsieur Bardel, que ce petit drôle peut travailler.

—Dès aujourd'hui?

—Dès aujourd'hui.

M. Bardel étouffa un soupir et s'inclina.

Le docteur ajouta:

—Croyez-moi, j'ai de l'humanité. Sans cela, je ne serais pas vice-président d'un club philanthropique. Mais la société a besoin de se sauvegarder.

Et, sur ces mots, le docteur fit un pas de retraite et M. Bardel l'accompagna et ferma la porte de la cellule.

Ralph demeura seul environ une heure.

Avec ce merveilleux instinct que possèdent les enfants, il avait compris que le gardien-chef, avec sa voix brutale et son aspect farouche, lui portait de l'intérêt et que s'il avait été décidé qu'on le ferait travailler le jour même, ce n'était nullement par sa faute.

Au bout d'une heure, la porte de la cellule se rouvrit.

Ralph espérait revoir M. Bardel; mais il se trompait.

Deux gardiens ordinaires venaient le chercher.

L'un d'eux était muni du certificat du médecin constatant que la blessure de l'enfant était sans gravité et ne le dispensait pas du travail.

On fit habiller le pauvre petit et on le conduisit à la salle du tread mill.


Pendant ce temps un homme sortait de Cold Bath field.

C'était M. Bardel, le gardien-chef.

Master Pin, le portier-consigne, lui dit en lui ouvrant la dernière grille:

—C'est donc votre jour de sortir aujourd'hui?

—Oui, répondit Bardel, et j'en profite. Ce n'est pas de trop de sortir une fois par mois et de respirer le grand air.

Et M. Bardel, une fois dans la rue, se mit à marcher d'un pas rapide et se dirigea vers Holborne street.

Là, il entra dans une maison de chétive apparence, dont le rez-de-chaussée était occupé par un public-house.

Il enfila une allée noire, monta au deuxième étage, tira une clé de sa poche et pénétra dans une petite chambre qui était sans doute son pied à terre de ville, car en un tour de main, il se fut débarrassé de son uniforme et revêtit ensuite des habits tout gris.

Cela fait, il redescendit, après avoir soigneusement fermé sa porte et entra dans le public-house.

Un homme était appuyé contre le comptoir et buvait du gin à petites gorgées.

C'était l'homme gris.

Il échangea avec M. Bardel un petit signe d'intelligence qui pouvait passer pour un salut, et tous deux se mirent à causer en patois irlandais.

—Eh bien! fit l'homme gris, l'enfant est à l'infirmerie, n'est-ce pas?

—Non, il est au moulin.

L'homme gris pâlit légèrement.

—Ce médecin est un âne, poursuivit Bardel, ou plutôt c'est un homme sans entrailles. Il est si riche qu'il a toujours peur d'être volé, et il infligerait volontiers la peine de mort à un homme qui aurait pris un mouchoir.

—Mais alors, dit l'homme gris, tout le plan combiné en vue de l'infirmerie se trouve renversé?

—Naturellement.

—Et... au moulin?

—Là, dit M. Bardel, il n'y a pas un homme sur lequel je puisse compter.

—Ah!

—Il faudrait pouvoir introduire dans le service du tread mill un homme à nous, et c'est impossible.

—Le tread mill est-il loin de l'infirmerie?

—A l'autre extrémité de la prison.

—Et les ouvriers n'en approchent pas?

A cette question, M. Bardel tressaillit.

—Ah! dit-il, il me vient une idée...

—Voyons?

—Un des quatre murs de la salle du tread mill n'est pas solide. Il peut s'écrouler...

—Quand?

—Lorsque je le voudrai, dit M. Bardel.

—Que ce ne soit pas avant samedi prochain, alors, dit l'homme gris.

—Pourquoi?

—Parce que parmi les ouvriers qui iront travailler dans l'intérieur de la prison, il y aura un de mes frères.

—Dieu protége l'Irlande! murmura le gardien-chef, qui fit alors un signe de croix maçonnique, au moyen duquel l'homme gris s'était attaché sur-le-champ l'Irlandais John Colden.

Et tous deux se mirent à causer à voix basse.




VIII


Ainsi donc M. Bardel, le gardien-chef de Cold Bath field, obéissait à l'homme gris.

Pourquoi?

C'est que M. Bardel était affilié à cette vaste et mystérieuse association qu'on appelle les fenians et qui rêvent l'émancipation de l'Irlande.

Comment cette association s'est-elle formée?

Mystère?

Les membres se connaissent rarement entre eux. Ce n'est qu'à un signe particulier, à un mot mystique, à un geste, qu'un frère en détresse est reconnu par d'autres frères.

Avant de laisser aller le petit Ralph à Cold Bath field, l'homme gris était redevenu pour une heure le lord Cornhill qui faisait une si jolie collection de crimes curieux.

Muni d'une carte spéciale délivrée à Scotland-yard, il s'était présenté à Bath square et avait demandé à visiter la prison.

Il avait inspecté minutieusement l'infirmerie, les salles de correction, la partie cellulaire et les cuisines, mais il n'avait pas voulu voir le moulin, disant qu'il conservait ce spectacle pour une deuxième visite.

Ce que cherchait le prétendu lord Cornhill c'était ses complices dans la prison, car il y a des fenians partout, dans les administrations publiques et même parmi les policemen, comme on a pu le voir le soir où l'homme gris avait voulu visiter Suzannah l'Irlandaise.

Il s'était promené de salle en salle, épiant un regard, hasardant un geste, et, tout à coup, il avait vu un homme tressaillir.

Cet homme était celui-là même qui lui servait de guide et lui expliquait complaisamment chaque chose.

C'était M. Bardel, le gardien-chef.

Alors l'homme gris profita d'un moment où ils se trouvaient seuls dans un couloir cellulaire et lui fit ce signe particulier qui annonçait un chef de l'association.

M. Bardel s'inclina humblement et dit:

—Parlez, maître, j'obéirai.

—Quand je serai parti, dit rapidement l'homme gris, vous trouverez un prétexte pour sortir et vous viendrez me rejoindre à Queen's justice, dans une heure.

—J'y serai, répondit M. Bardel avec soumission.

Une heure après, en effet, non plus lord Cornhill, mais l'homme gris, car le mystérieux personnage avait repris son costume ordinaire, était dans la taverne de la justice de la reine.

Aller se rafraîchir à Queen's tavern n'était pas sortir de Bath square.

Les guichetiers n'avaient besoin pour cela que du bon vouloir de master Pin qui, étant lui-même toujours altéré, comprenait que ses collègues eussent soif.

A Queen's tavern, il était résulté de la conversation de l'homme gris et de M. Bardel que celui-ci était le seul fenian de Bath square.

Néanmoins, si on parvenait à faire admettre Ralph à l'infirmerie, M. Bardel croyait une évasion possible.

On le voit, le gardien-chef avait compté sans le terrible docteur et il venait rendre compte à l'homme gris, dans cette taverne d'Holborne, et le lendemain de l'incarcération de Ralph, de l'avortement de leur commune espérance.

—Ainsi, disait l'homme gris, vous n'avez personne à Bath square.

—Personne.

—Pas même un prisonnier?

—Non.

—Mais le portier-consigne?...

—Il a ruiné l'Irlande. Il tient si fort à sa place qu'il nous livrerait tous, s'il le pouvait.

—Et quel moyen avez-vous d'introduire les ouvriers libres dans le tread mill?

—Voici, dit M. Bardel: le tread mill a quatre cylindres.

—Je sais cela.

—L'essieu de chacun est enchâssé dans un gros mur, et l'un de ces gros murs est crevassé. Si on arrêtait trop brusquement la machine, il pourrait se faire que le mur cédât et s'écroulât.

—Mais comment arrêter la machine brusquement?

—C'est facile.

—Voyons?

—Chaque soir, en vertu de mes fonctions de gardien-chef je fais le tour des salles de travail et de correction, quelquefois accompagné de deux gardiens, quelquefois seul. Les condamnés sont couchés, les salles sont désertes.

Supposons que je mette un de ces soirs, une pince, un morceau de fer, un corps dur quelconque dans ma poche.

—Après?

—Et que je glisse ce corps dur dans l'engrenage du cylindre.

—Bien?

—Le lendemain, au troisième tour de roue, la machine se disloquera, et en se disloquant, elle provoquera l'écroulement du mur qu'il faudra réparer sans retard.

—A merveille, dit l'homme gris. Maintenant, continuons notre plan. Parmi les ouvriers se trouvera un de nos frères; il se nomme John Colden. Est-ce assez d'un?

—Oui et non.

—Expliquez-vous.

—Voici, reprit M. Bardel. Pendant les huit jours qu'ils travaillent à l'intérieur de la prison, les ouvriers sont soumis au régime des prisonniers, sauf la nourriture, qui est meilleure.

Le soir, ils couchent dans des cellules qu'on ferme jusqu'au matin.

Naturellement, ils seront, la semaine prochaine, si le mur du tread mill s'est écroulé, logés dans le voisinage des condamnés au moulin.

Chaque corridor a un surveillant de nuit.

Ces hommes sont incorruptibles et aucun d'eux ne sert l'Irlande.

Il ne faut donc pas songer à eux pour vous aider.

—Et il n'y en a qu'un seul par corridor?

—Oui.

—Il m'a semblé que chaque corridor aboutissait au préau intérieur.

—C'est vrai.

—Eh bien! dit l'homme gris, supposons un moment que John Colden et Ralph sont dans le même corridor: est-ce possible?

—Cela dépend de moi.

—Bien: supposons encore que le surveillant du corridor est à nous.

—Oh!

—Supposons-le.

—Soit.

—John Colden sort de la cellule, il va chercher l'enfant et tous deux se dirigent vers le préau, dont on leur ouvre la porte. N'avez-vous pas une clef du préau, vous?

—Sans doute.

Le préau communique par une autre porte avec les bâtiments de la nouvelle prison. Vous devez avoir la clef de cette porte.

—Très-certainement, mais je n'ai pas celle de la dernière grille qui ne quitte ni jour ni nuit la ceinture de master Pin.

—Cela m'est égal, dit l'homme gris, car une fois dans la prison neuve, ce n'est pas par la grille que John Colden et l'enfant s'en iront.

—Ah!

—Je ne vois donc qu'un seul obstacle: le surveillant.

—Et un obstacle insurmontable, dit M. Bardel.

L'homme gris se prit à sourire.

—Vous verrez bien le contraire, dit-il. Ainsi résumons-nous.

—J'écoute.

—Donc, la nuit de vendredi à samedi, le mur s'écroule.

—Oui.

—Samedi, John Colden est avec les ouvriers qui travaillent à le réparer.

—Après?

—Samedi soir venez boire un verre de gin à Queen's justice, et je vous prouverai que tout est possible.

—Je ne demande pas mieux, répondit M. Bardel, et s'il ne faut que ma vie pour faire triompher notre cause, elle est à vous.

—Non, répondit l'homme gris en souriant, nous avons besoin d'avoir des amis à Bath square et vous ne serez même pas compromis.

Et il quitta le gardien-chef en répétant:

—A samedi soir, à Queen's tavern, et que l'Irlande nous protège!