XXIX
L'homme gris était armé et Shoking aussi.
Tous deux avaient un revolver et un poignard, qu'ils montrèrent tout d'abord à mistress Fanoche.
—Ma chère dame, dit l'homme gris, vous savez aussi bien que moi que vous n'avez pas de voisins, que, s'il vous prenait fantaisie d'appeler, on ne viendrait pas à votre secours.
D'ailleurs, l'habit que je porte doit vous prouver que personne ne vous prêterait main-forte.
Mistress Fanoche, en proie à une terreur inouïe, s'était jetée à genou et joignait les mains en demandant grâce.
L'homme gris fit un signe à Shoking:
—Emmène cette fille dit-il en désignant Mary l'Écossaise, conduis-la à la cuisine et tiens-la en respect. J'ai besoin de rester seul avec madame.
Shoking obéit.
L'Écossaise, malgré sa force herculéenne, comprit, en présence du revolver et du poignard de Shoking, qu'il n'y avait pas à plaisanter, et elle le suivit.
Alors l'homme gris dit à mistress Fanoche:
—Ma chère dame, rassurez-vous un peu, je vous prie, et laissez-moi vous dire tout de suite que je ne viens pas vous arrêter.
Ces mots produisirent un effet magique.
Mistress Fanoche se releva, attacha un regard avide sur son nocturne visiteur, et se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres.
—Je ne vous arrêterai pas, poursuivit-il, bien que j'en aie le pouvoir et que j'aie, en outre, la preuve de tous vos crimes; si je le faisais, c'est que nous n'aurions pas pu nous entendre, et vous êtes, cependant, une femme d'esprit.
Mistress Fanoche tressaillit.
Elle se trompa même au sens véritable de ces dernières paroles et crut qu'elle avait affaire à un homme de police qui ne demandait pas mieux que de la laisser échapper, si elle payait une somme convenable.
—Hélas! monsieur, dit-elle, je ferai tout ce que je pourrai; mais je ne suis pas riche...
Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris:
—Vous vous trompez, dit-il, je ne veux pas d'argent.
—Ah! fit mistress Fanoche, stupéfaite.
—Écoutez-moi bien et asseyez-vous là, près de moi.
Mistress Fanoche obéit.
—Voyons poursuivit-il, laissez-moi jeter tout d'abord un coup d'oeil sur votre situation. Vous avez commis assez de crimes pour faire pendre dix personnes.
Mistress Fanoche frissonna.
—Demain le major Waterley vous réclamera son fils, et ce fils vous ne pourrez le lui rendre.
—Hélas! dit-elle en pleurant.
—Le major portera une plainte, et vous irez à Newgate, où l'on vous tissera un collier de chanvre.
Le tremblement nerveux de mistress Fanoche reparut.
—Cependant, il y a moyen de tout arranger.
Elle leva de nouveau sur lui un oeil anxieux.
—L'enfant perdu est retrouvé, dit l'homme gris.
Mistress Fanoche jeta un cri.
—Et vous pouvez le représenter au major comme son fils.
Cette fois, mistress Fanoche jeta un grand cri et se leva tout debout.
—L'enfant est retrouvé s'écria-t-elle.
—Oui.
—Où est-il?
—Je l'ai en mon pouvoir.
—Et vous me le rendriez?
—Non, mais je le placerai dans une maison où vous pourrez conduire miss Émily et Waterley en toute sûreté. Ils l'y trouveront.
—Je ne comprends pas, dit mistress Fanoche.
—Il est inutile que vous compreniez, pour le moment du moins, dit l'homme gris.
Puis il prit mistress Fanoche par la main et la conduisit vers la croisée, qui était toujours ouverte, et lui montrant le grand mur qui fermait le jardin à l'ouest:
—Il y a là une maison?
—Oui.
—Elle est déserte?
—Toujours en hiver.
—Elle sera habitée demain.
—Ah! fit mistress Fanoche, et par qui?
—Par un vieux monsieur que vous irez voir en vous levant, et qui vous dira ce que vous aurez à faire.
—Mais... l'enfant?
—L'enfant sera auprès de lui.
—Seul?
—Non, avec sa mère.
Mistress Fanoche ouvrait de grands yeux, en même temps qu'une certaine défiance la reprenait.
—Mais, dit-elle, je ne connais pas la personne dont vous parlez, et je ne sais pas même son nom.
—Cette personne s'appelle monsieur Lirton.
—Ah! Et je n'aurai qu'à me présenter?
—Vous serez reçue sur-le-champ.
Et comme le visage de mistress Fanoche exprimait toujours la défiance, l'homme gris lui dit en souriant:
—Vous ne me croyez pas...
—Mais, dame! répondit la nourrisseuse d'enfants, tout cela est au moins bizarre...
—Mais tout cela arrivera, reprit-il. Maintenant, laissez-moi vous donner un dernier conseil. Croyez aveuglément à ce je vous dis, et faites ce que je vous commande. S'il en était autrement, vous pourriez bien aller demain soir coucher à Newgate.
Mistress Fanoche frissonna de nouveau.
—J'obéirai, dit-elle.
—Et ne cherchez pas à fuir, ajouta-t-il, car vous ne seriez pas hors de cette maison sans être arrêtée.
Faites ce que je vous commande, et vous serez satisfaite.
—Mais, monsieur, dit encore la nourisseuse, que le regard dominateur de l'homme gris pénétrait jusqu'au fond de l'âme, cet enfant a un caractère énergique; il a une raison au-dessus de son âge.
—Eh bien?
—Il protestera devant le major qu'il n'est pas pas son fils et il se plaindra de moi.
—Vous vous trompez encore. Je vous engage ma parole qu'il vous sautera au cou et fera et dira tout ce que vous voudrez...
Cette fois l'étonnement de mistress Fanoche devint presque de la stupeur.
L'homme gris prit son chapeau.
—Adieu, madame, dit-il, à demain.
Et il ouvrit la porte du parloir et appela Shoking qui était à la cuisine avec Mary l'Écossaise.
Cinq minutes après, le prétendu agent de police qu'on appelait à Scotland-yard M. Simouns, roulait vers Londres en compagnie de Shoking, dans un cab qu'ils avaient laissé au coin de Heathmount.
Shoking marchait depuis quinze jours d'étonnements en étonnements, à la suite de ce maître qu'il s'était donné.
Aussi avait-il fini par ne plus lui faire de questions et par trouver tout naturel.
L'homme gris lui eût dit qu'ils allaient prendre la cathédrale de Saint Paul sur leurs épaules et la transporter à Hyde-Park, que Shoking eût dit simplement:
—Allons! cela doit être possible.
Le cab roula rapidement et rentra au coeur de Londres en moins d'une demi-heure.
L'homme gris s'était enveloppé d'un grand manteau qui dissimulait entièrement son uniforme de policeman.
Au coin d'Holborne street, le cab s'arrêta.
Tous deux mirent pied à terre devant une maison assez chétive.
L'homme gris dit à Shoking:
—Suis-moi.
Et il s'engouffra dans une allée humide et sombre, ajoutant tout bas:
—Nous avons de la besogne cette nuit.
—Cela ne m'étonne pas, répondit Shoking.
—Sais-tu où nous allons?
—Non.
—Nous allons déterrer un mort.
Si habitué qu'il fût aux excentricités de l'homme gris, Shoking ne put se défendre de cette question:
—Il y a donc un mort dans cette maison?
Mais l'homme gris ne répondit pas, et il enfila l'escalier dont il monta lestement les degrés.
XXX
L'homme gris allait faire dans cette maison une chose bien simple et que le bon Soking aurait dû comprendre du premier coup.
Il allait quitter son habit de policeman et prendre des vêtements ordinaires.
Shoking le vit s'arrêter au deuxième étage, tirer une clef de sa poche et ouvrir une porte.
Après quoi, il se procura de la lumière, et alors Shoking put voir où il était.
Il se trouvait au seuil d'une chambre en tout semblable au logement d'un ouvrier honnête, laborieux et qui est sans femme ni enfants.
Un lit de bois blanc, une table, deux chaises, un porte-manteau où étaient appendus quelques habits, dans un coin une malle en bois, et un poêle en faïence.
Tel était l'ameublement.
Cependant l'homme gris était entré comme chez lui et Shoking lui dit:
—Ce n'est pourtant pas ici que vous demeurez?
—Ici et ailleurs, répondit l'homme gris, j'ai une demi-douzaine de logis dans Londres.
—Voilà qui est joliment commode! murmura Shoking avec un soupir. De cette façon on est toujours sur de ne pas coucher dehors.
L'homme ne put réprimer un sourire.
Puis, regardant Shoking:
—Eh bien! lui dit-il, quand j'aurai terminé ma tâche, accompli mon oeuvre, lorsque je n'aurai plus besoin de toi, je récompenserai tes services.
—Oh! fit Shoking, je ne vous sers pas par intérêt, croyez-le bien.
—Je le sais, mais ça ne m'empêchera pas de te donner une petite maison hors de Londres, où tu pourras vivre comme un gentleman.
Et l'homme gris quitta sa tunique courte et s'affubla d'un vieil habit tout râpé et d'un chapeau sans bord.
En même temps ses favoris roux tombèrent, et Shoking, bien qu'il eut été souvent témoin de ces métamorphoses, Shoking se mit à rire en disant:
—Le plus rusé des policemen n'est qu'un imbécile auprès de vous.
Ainsi vêtu, l'homme gris ouvrit sa malle et en retira une petite bêche courte, mais toute neuve, qui était enveloppée dans un morceau de toile cousu en forme de sac, lequel renfermait en outre, un marteau, un ciseau à froid et un tournevis.
—Prends cela, dit-il à Shoking. Ce sont les outils dont nous avons besoin.
Et il tira de sa malle un dernier objet qui attira bien autrement l'attention de Shoking.
Cet objet était une lanterne.
Mais non point une lanterne ordinaire, comme en portent les gens des bas quartiers où le gaz est rare.
Elle avait quatre verres de couleur différente: un blanc, un bleu, un rouge et un vert.
—Une drôle de lanterne! dit Shoking.
—Et dont je vais te montrer les qualités et l'utilité, dit l'homme gris.
Il ouvrit la lanterne et pressa un ressort.
Après quoi il alluma le bout de bougie qui se trouvait au centre.
Et, cela fait, il souffla la chandelle qui brûlait sur le poêle.
Shoking vit alors qu'un seul côté de la lanterne était éclairé et projetait une flamme blanche comme les feux d'un diamant.
—Mais c'est le soleil, ça, dit-il.
L'homme gris pressa un ressort.
La clarté blanche s'éteignit. Une flamme verte, qui changeait de ton à chaque seconde lui succéda.
Celle-là était sans rayonnement, et on eût dit un de ces gaz qui planent la nuit au-dessus des étangs ou des endroits putrides, et qui s'éteignent tout à coup.
Puis, le ressort joua deux fois de suite encore, et la lumière devint rouge, puis bleue, à la naïve admiration du bon Shoking.
—Une singulière lanterne, en vérité! répéta-t-il.
—Eh bien! dit l'homme gris, écoute-moi maintenant. Tu sais que la loi punit de l'emprisonnement, et souvent même de la déportation, ceux qui violent une sépulture?
—Oui, certes.
—C'est pourtant ce que nous allons faire.
—Et s'il en est ainsi, dit Shoking, c'est que vous avez des raisons.
—Naturellement. Seulement je ne veux pas que nous allions en prison et c'est pour cela que j'ai fait faire cette lanterne.
Shoking regardait toujours la lanterne qui jetait alternativement des feux verts, rouges et bleus.
—As-tu passé quelquefois auprès de Saint-Paul, la nuit, en été, après qu'il a plu?
—Très-souvent.
—Ces flammes ne te rappellent rien?
—Oh! si fait, dit Shoking, on en voit quelquefois de pareilles sur les tombes du cimetière qui entoure l'église. Elles se promènent comme si on les portait à la main.
—Et elles changent de couleur?
—Très-souvent. Il y a des gens qui disent que ce sont les âmes des morts qui redescendent sur la terre pour voir si leur corps est tranquille.
—Non, dit l'homme gris en souriant, ce sont des gaz et des phosphorescences qui se dégagent des matières en putréfaction. Mais je ne me plains pas de cette croyance, qui est consolante, après tout, et qui nous sera d'un certain secours cette nuit.
—Comment cela?
—C'est ce que je t'expliquerai en chemin. Viens.
Et l'homme gris éteignit sa lanterne et la mit dans sa poche, ainsi qu'un briquet.
Shoking avait jeté sur son dos le sac d'outils.
Ils refermèrent la porte de la chambre et descendirent sans lumière.
Une fois dans la rue, l'homme gris regarda l'heure à la pendule d'un public-house.
Il était neuf heures.
—Nous avons un bout de chemin à faire, dit-il; mais nous arriverons encore trop tôt. Allons à pied.
Le brouillard était très-épais: si épais même, que la circulation des voitures était presque interrompue.
Ils descendirent Holborne street, entrèrent dans Oxford, qui en est la continuation, et d'Oxford, ils gagnèrent le quartier irlandais qu'ils traversèrent, se dirigeant toujours vers la Tamise.
—Écoute bien, disait l'homme gris, et tu vas comprendre. Il n'y a guère de policemen aux alentours de l'église Saint-George.
—Les pauvres gens n'ont pas besoin d'être gardés avec autant de soin que les riches, dit Shoking.
—Mais il y a toujours des mendiants qui ne savent où coucher, des ivrognes attardés qui cherchent un public-house encore ouvert.
Voilà les gens que je crains, et en vue de qui j'ai fabriqué cette lanterne.
—Ah! fit Shoking, comment?
—Entrer dans le cimetière n'est rien, puisque le gardien de l'église viendra nous ouvrir.
—Bon!
—Le brouillard est assez épais pour qu'à travers les grilles on ne nous aperçoive pas, et nous ne ferons pas grand bruit, mais encore faudra-t-il y voir?
—C'est juste, dit Shoking.
—Une lanterne ordinaire nous trahirait, tandis que ces flammes vertes, rouges et bleues mettront en fuite les rôdeurs de nuit, qui feront un signe de croix et prieront pour les pauvres âmes en peine.
—Comment ne pas suivre au bout du monde un homme qui a des idées comme vous! s'écria Shoking enthousiasmé.
L'homme gris ne répondit pas à ce compliment.
Ils arrivèrent dans le Strand, descendirent au pont de Waterloo, et à l'entrée, tandis qu'il fouillait dans sa poche pour y prendre le penny de rigueur, il regarda la Tamise.
La Tamise avait disparu dans le brouillard et les réverbères du pont étaient invisibles.
—Une belle nuit pour déterrer un mort, murmura Shoking.
Et tous deux s'engagèrent sur le pont.
XXXI
Le pont de Waterloo traversé, l'homme gris et Shoking se trouvèrent dans cette partie de Londres située sur la rive droite qu'on appelle le Southwark.
De là à Saint-George, le trajet était court.
Néanmoins l'homme gris évita les rues larges et les voies fréquentées, et se dirigea vers la cathédrale catholique par ces petites ruelles dans lesquelles, la nuit précédente, il avait suivi la mère du pauvre garçon mort d'amour.
Le brouillard s'épaississait selon l'ordinaire.
C'est entre neuf heures du soir et deux heures du matin qu'il atteint, sur les deux rives de la Tamise, sa plus extrême densité.
L'église en était enveloppée, et à peine son clocher parvenait-il à déchirer cette enveloppe de brumes.
Cependant une lumière tremblottait dans le clocher et ressemblait à la lueur d'un cigare, tant elle était faible et sans rayons.
—Le sacristain nous attend, dit l'homme gris.
Et il contourna le mur du cimetière pour arriver jusqu'à la grille.
La grille était tout contre, pour nous servir d'une expression familière que tout le monde comprend.
Shoking la poussa et elle tourna sans bruit sur ses gonds.
Quand ils furent dans le cimetière, l'homme gris dit à Shoking:
—Donne-moi la main; tu pourrais te heurter à quelque tombe. Moi, je connais le chemin.
—Brrr! fit Shoking, si on m'avait dit, il y a huit jours, que je me promènerais la nuit dans un cimetière, je n'aurais pas voulu le croire. Je n'ai pas peur des morts, précisément, mais je préférerais le gazon de Hyde-Park.
—Gentleman! fit l'homme gris d'un ton moqueur.
—C'est que, voyez-vous, continua Shoking, on a beau dire, mais les morts ne peuvent pas être contents.
L'homme gris ne répondit pas.
Mais il continua son chemin, traînant toujours à sa suite Shoking, qui avait le frisson et sentait ses cheveux se hérisser.
Ils arrivèrent ainsi à la porte percée derrière le choeur.
L'homme gris n'eut qu'à frapper trois coups, et elle s'ouvrit presque aussitôt.
Le vieux sacristain apparut, son surplis blanc sur les épaules et sa lampe à la main.
—Tout va bien? lui demanda l'homme gris.
—Oui, votre Honneur. La mère et l'enfant sont toujours là-haut.
—Et ils m'attendent?
—Sans doute. L'abbé Samuel est venu ce soir.
—Ah!
—Il les a vus et il m'a dit que je pouvais vous obéir aveuglément.
—Il a eu raison, dit l'homme gris en pénétrant dans l'église.
—Aussi vous obéirai-je, ajouta le sacristain.
—Quoi que je fasse ou dise?
—Sans doute, puisque l'abbé Samuel le veut. Nous brûlerions l'église, s'il nous le commandait.
L'homme gris se tourna vers Shoking.
—Attends-moi ici, sur ce banc, dit-il.
—Où donc allez-vous?
—Dans le clocher.
Et il se dirigea vers la porte de l'escalier en colimaçon qui conduisait au logis du sacristain.
Ce dernier suivait l'homme gris, qui lui dit encore.
—L'Irlandaise est-elle couchée?
—Elle, non, mais son fils dort.
—Je n'ai affaire qu'à elle.
Et il monta sans bruit, probablement pour ne pas troubler le repos de l'enfant.
Que se passa-t-il entre l'Irlandaise et lui?
Shoking ne le sut pas.
Mais il attendit près d'une heure, tremblant de tous ses membres et n'osant parler au sacristain, tant le bruit de sa voix, que répercutaient les échos de l'église, l'effrayait.
—Je n'ai pas peur des vivants, pensait-il, non bien sûr. Shoking est brave autant qu'il est gentleman, chacun sait ça, mais j'ai peur des morts... Oh! mais peur!...
Le pauvre diable, malgré sa confiance aveugle dans l'homme gris, regrettait en ce moment les mauvais jours passés et se disait encore:
—J'aimerais bien mieux être couché le ventre vide sous les voûtes d'Adelphi.
Enfin, l'homme gris revint.
—As-tu ton sac? dit-il à Shoking.
—Le voilà.
—En route, alors...
—Mais, dit Shoking, c'est donc sérieux?
—Quoi donc?
—Que nous allons déterrer un mort?
—Oui.
A son tour, le vieux sacristain eut un geste d'étonnement.
—L'abbé Samuel ne vous a-t-il pas dit de m'obéir, fit l'homme gris.
—Oui, Votre Honneur.
—Eh bien! écoutez mes recommandations. A quelle heure ouvrez-vous la grille du cimetière?
—Aussitôt que j'ai sonné l'Angelus.
—Par conséquent, une heure avant le jour.
—A peu près.
—Nous nous en irons cette nuit, et nous emmènerons avec nous l'Irlandaise et son fils.
—Ah! fit le sacristain.
—Quand nous serons partis, vous fermerez la grille.
—Bien.
—Et vous irez vous coucher, et vous attendrez, pour l'ouvrir, que le jour soit venu tout grand. Comprenez-vous pourquoi?
—Non.
—C'est à la seule fin que la pauvre femme vêtue de deuil qui vient tous les matins avant le jour prier sur une tombe, ne puisse venir demain.
—C'est donc cette tombe?...
—Celle-là même; mais, dit encore l'homme gris, rassurez-vous, nous n'emporterons ni le corps ni le cercueil. Demain vous irez chercher le fossoyeur et vous lui ferez remettre du gazon sur la tombe de façon que la pauvre femme ne s'aperçoive de rien.
Alors l'homme gris tira sa lanterne et l'alluma à la lampe du sacristain.
Puis il fit jouer le ressort de façon à masquer trois des faces et à ne laisser découverte que la quatrième, qui se mit aussitôt à répandre un feu verdâtre autour d'elle.
—Viens, dit-il encore à Shoking.
Celui-ci chancelait en marchant.
Lorsqu'ils furent revenus dans le cimetière, la promenade à travers les tombes recommença.
L'homme gris agitait sa lanterne, tantôt l'élevant à la hauteur de sa tête, tantôt l'abaissant vers le sol, pour lui donner l'apparence d'un véritable feu follet.
Quelquefois il l'approchait d'une pierre tumulaire, regardait l'inscription et disait:
—Ce n'est pas ici...
Enfin il trouva la tombe de Dick Harrisson.
Alors, comme Shoking tremblait toujours, il lui dit:
—Tiens-moi la lanterne et donne-moi le sac.
Il l'ouvrit, y prit la bêche, s'agenouilla sur le gazon et se mit à creuser lentement.
De temps en temps il interrompait sa besogne pour reprendre la lanterne dont il changeait la flamme.
Enfin la bêche rendit un son mat.
Elle venait de heurter le cercueil...
Alors Shoking sentit une sueur glacée perler à son front, la lanterne lui échappa des mains et s'éteignit.
XXXII
La lanterne éteinte, l'homme gris et Shoking se trouvèrent dans la plus complète obscurité.
Les dents de Shoking s'entre-choquaient, et l'homme gris comprit qu'il était en proie à une de ces terreurs superstitieuses que le raisonnement ne peut arriver à dominer.
Il s'arrêta dans sa funèbre besogne, laissa sa bêche sur le tertre entamé, à force de tâtonner retrouva sa lanterne, et dit alors à Shoking:
—Viens, tu finirais par me trahir... triple poltron que tu es!
Comme Shoking chancelait, il le prit dans ses bras et l'emporta.
—Pardonnez-moi... pardonnez-moi, balbutiait Shoking... c'est plus fort que moi... mais c'est le bruit de la bêche sur ce cercueil... oh! ce bruit.
Au lieu de retourner vers l'église, l'homme gris se dirigea au contraire vers la grille qui était entr'ouverte.
Cette grille franchie, Shoking respira plus à l'aise.
Alors l'homme gris le remit sur ses pieds.
—Voyons, dit-il, as-tu toujours peur?
L'accès de terreur était passé. Shoking prit la main de l'homme gris et la porta à ses lèvres:
—Pardonnez-moi! répéta-t-il. C'est la première fois que je vous fais défaut, maître, ce sera la dernière.
Autour du cimetière, il y a une sorte de square, et dans ce square des bancs.
L'homme gris fit asseoir Shoking sur l'un d'eux et lui dit encore:
—Auras-tu peur ici?
—Oh! non.
—Si tu voyais venir quelqu'un, si tu entendais du bruit, serais-tu assez maître de toi pour me donner un signal?
—Oui, je vous le jure.
—Eh bien! reste.
—Je donnerai un coup de sifflet.
—Non, dit l'homme gris, mais tu te mettras à chanter le Rule britannia.
—Parfait, dit Shoking, qui commençait à avoir honte de sa peur.
—Je vais faire la besogne tout seul, dit l'homme gris.
Comme il allait s'éloigner, Shoking le retint:
—Maître, dit-il, est-ce que vous me ferez porter le cadavre?
A cette question l'homme gris tressaillit.
—Au fait, dit-il, si tu as peur, c'est un peu ma faute, j'aurais dû te dire tout d'abord ce dont il s'agissait. Écoute-moi donc bien et achève de te rassurer. Je ne veux pas emporter le cadavre.
—Ah! dit Shoking avec un redoublement d'étonnement.
—Je ne suis pas un Burker, continua l'homme gris, et je ne vends pas des morts aux amphithéâtres de dissection.
—Mais alors?
—Alors j'ai besoin d'ouvrir la bière, de prendre dedans des papiers importants pour notre cause, voilà tout.
As-tu toujours peur?
—Non, dit Shoking, et je suis prêt à vous suivre de nouveau dans le cimetière.
—Oh! répondit l'homme gris, j'aime autant que tu restes ici.
Et il retourna dans le cimetière, et, à l'aide d'un briquet, ralluma sa lanterne.
Un silence profond régnait autour de l'église.
L'homme gris, arrivé sur la tombe, mit sa lanterne au ton vert, la posa à terre et se mit à la besogne.
A Londres les fosses sont peu profondes; cela tient à ce que, de siècle en siècle, on a superposé des couches de cadavres, ne pouvant agrandir les cimetières.
Il n'y avait donc pas un pied de terre sur la bière de Dick Harrisson, et l'homme gris eut bientôt mis le cercueil à découvert.
Alors, l'espace d'une seconde, il fit passer sa lanterne au feu blanc, qui seul pouvait lui donner assez de clarté pour ce qu'il voulait voir.
La bière était-elle clouée ou fermée par des vis?
Dans le premier cas, il allait être obligé de se servir d'un marteau et de faire un peu de bruit.
Il lui faudrait peut-être même briser le couvercle de la bière.
Mais la vive clarté qui s'échappa de la lanterne lui permit de se rassurer sur-le-champ.
La bière était garnie de quatre vis qui assujettissaient le couvercle.
Dès lors la besogne était facile, et la lanterne repassa au feu vert.
Il prit dans le sac de toile un petit outil avec lequel il se mit à dévisser le couvercle.
Ce fut l'affaire de quelques minutes.
En ce moment une voix traversa l'espace.
L'homme gris reconnut la voix de Shoking qui entonnait le Rule britannia.
En même temps un bruit de pas retentit dans le lointain.
L'homme gris se mit à agiter sa lanterne en tous sens.
Tantôt elle montait dans l'air, tantôt elle rasait le sol comme un feu follet, tantôt encore elle avait l'air d'une étoile filante qui traverse l'espace.
Les pas que l'homme gris avait entendus, s'éloignèrent alors précipitamment, et Shoking cessa de chanter.
Deux hommes du peuple qui sortaient de quelque public-house avaient vu le feu vert, et persuadés que c'était une âme en peine, ils avaient pris la fuite.
Le danger était passé et l'homme gris se remit l'oeuvre.
Il enleva le couvercle. Alors le pauvre mort lui apparut enveloppé dans son suaire.
Où étaient les papiers?
L'homme gris hésitait à toucher le cadavre de ses mains et à le soulever, non par peur, mais par un sentiment de respect facile à comprendre. Il se décida donc à démasquer une seconde fois sa flamme blanche, en approchant la lanterne de la bière, dans laquelle elle projeta sur-le-champ une vive clarté.
Une grosse enveloppe de papier gris était placée entre la tête du mort et la paroi supérieure de la bière.
L'homme gris la prit et la tira à lui avec tant de précaution, que la tête du mort ne remua pas.
La profanation n'avait pas eu lieu, et le sommeil du mort n'avait point été troublé.
—Adieu, mon pauvre Dick, dit alors l'homme gris, dors en paix, tu seras vengé!
Et il replaça le couvercle, après avoir de nouveau fait succéder le ton vert à la flamme blanche.
Le couvercle revissé, il refoula la terre sur la tombe et la bière eut bientôt disparu sous elle.
L'homme gris éteignit sa lanterne, glissa l'enveloppe dans sa poche, emporta le sac d'outils, et se dirigea vers l'église.
Le sacristain l'attendait dans le choeur.
—L'enfant est-il éveillé? demanda-t-il.
—Oui, répondit le sacristain.
—Allez prévenir la mère qu'elle peut descendre.
Le sacristain se dirigea vers l'escalier du clocher, laissant l'homme gris perdu dans les ténèbres du choeur.
Quelques minutes après, il reparut suivi de l'Irlandaise qui tenait son enfant par la main.
Ralph reconnut l'homme gris et lui tendit les bras.
—Viens, mon enfant, dit celui-ci.
Et il ajouta en regardant la mère:
—Je vais le porter.
Il le prit dans ses bras, en effet, franchit de nouveau la porte du choeur, et, suivi de l'Irlandaise, il traversa le cimetière.
Shoking attendait toujours à la même place.
—Maintenant, lui dit l'homme gris, il s'agit de trouver un cab et de filer à Hampsteadt.
Et, tandis qu'ils s'éloignaient, le vieux sacristain, fidèle aux ordres qu'il avait reçus, traversa le cimetière à son tour, et vint fermer la grille.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME