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Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux cover

Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux

Chapter 24: XIX
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About This Book

The narrative follows episodes among London's destitute and criminal circles, centering on a gullible laborer named Shoking, an enigmatic gray man, an Irish woman and her child. The gray man engineers elaborate deceptions, persuading Shoking that he is dead, escorting him from grim streets to an ostentatious house where servants and luxuries contrast with earlier squalor. Episodes alternate scenes of rescue, manipulation, schemes to exploit class vulnerabilities, and streetwise resourcefulness, exposing social inequalities and the theatrical tactics criminals use to control victims while blending sensational adventure with moral observation.




XVI


Shoking s'empressa de payer sa dépense et de sortir.

L'homme gris lui remit la fiole contenant la potion.

—Tu vas aller, lui dit-il, dans Parmington street.

—Chez Jefferies?

—Oui.

Shoking fit une légère grimace.

—As-tu quelque répugnance à cela? lui demanda l'homme gris en souriant.

—Dame! répondit naïvement Shoking, cela pourrait bien me porter malheur.

—Imbécile!

—Vous savez le proverbe anglais: «Ne touchez pas à la hache.»

—C'est pour les nobles et les gentlemen, ce proverbe-là, dit l'homme gris.

—Oui, mais voici le proverbe des petites gens: «Ne touchez pas à la corde.»

—Eh bien! la corde et Jefferies font deux.

—N'est-ce pas Jefferies qui la prépare?

—Oui.

—Alors, c'est bien à peu près la même chose.

—Mon cher ami, dit en souriant l'homme gris, Dieu m'est témoin que je voudrais pouvoir tenir compte de tes répugnances et avoir sous la main quelqu'un pour te remplacer. Mais je n'ai personne, et il ne s'agit, après tout, que de prendre cette bouteille, de la porter chez Jefferies, et de la remettre à sa fille, en lui disant: C'est le médecin qui a promis de vous sauver qui m'envoie.

—Donnez alors, dit Shoking en souriant.

—Ensuite, mon ami, poursuivit l'homme gris, comme il faut que toute peine ait sa récompense, je t'annonce que tu vas reprendre ce soir même cette vie de gentleman pour laquelle tu es né très-certainement.

Shoking tressaillit.

—Tu retournes à Hampsteadt, dit l'homme gris.

—Ah!

—Et tu reprends ton nom et ton titre.

—C'est-à-dire, dit Shoking tremblant d'émotion, que je redeviens lord Vilmot?

—Précisément.

Shoking s'était emparé de la bouteille et ne faisait plus aucune difficulté pour aller chez le valet de Calcraff.

L'homme gris ajouta:

—Quand tu te seras acquitté de cette mission, tu monteras dans un cab et tu iras m'attendre à Hampsteadt, dans ta maison.

Ces derniers mots firent tressaillir d'aise le bon Shoking. Cependant, comme il allait s'éloigner, un scrupule s'empara de lui.

—Qu'est-ce encore? fit l'homme gris.

—Savez-vous maître, dit Shoking, que, lorsque je m'éveillerai pour tout de bon de ce beau rêve de grandeur, le réveil sera dur?

—Comment cela?

—Lord Vilmot aura de la peine à redevenir Shoking.

—Ah! mon pauvre ami, dit l'homme gris en riant, il n'y a que la reine qui puisse créer des baronnets; mais si elle en a jamais l'intention à ton endroit, je ne m'y opposerai pas.

Seulement je puis dès aujourd'hui te promettre une chose.

—Laquelle?

—La maison te restera et tu pourras y finir tes jours.

—Vrai?

—Je ne reprends jamais ce que j'ai donné.

Shoking était naïf à ses heures:

—Bon! dit-il, mais l'or qui est dans les tiroirs?

—L'or aussi. Tu vois bien que ça ne porte pas toujours malheur de s'en aller chez le valet de Calcraff.

Shoking prit ses jambes à son cou et, la fiole à la main, il s'élança vers Parmington street.

Alors l'homme gris rejoignit l'abbé Samuel qui était monté dans un cab et attendait au coin de Saint-George street.

Le prêtre était devenu pensif.

—Savez-vous à quoi je songe? dit-il, tandis que l'homme gris prenait place à côté de lui et indiquait au cocher comme but de la course, la place des Sept-Quadrants.

—Non, en vérité, dit celui-ci.

—Je me dis que si l'Irlande avait une douzaine d'hommes comme vous au service de sa cause, elle triompherait en moins d'une année.

—Monsieur l'abbé, répondit l'homme gris d'une voix grave et triste, les hommes dévoués à l'Irlande ne sont pas rares, et il y en a même des milliers. Ce qui leur manquait peut-être, jusqu'à ce jour, c'était un chef mystérieux, un homme qui aurait acquis en des luttes sombres et terribles une expérience et une audace qui triomphent de tout. J'avais cela, et je suis venu à vous.

Je vous ai dit: Là où le prêtre ne peut entrer, j'entrerai; là où le chrétien n'ose frapper, je frapperai! et au lendemain de la victoire, je disparaîtrai, car je ne suis pas digne de rester à votre droite.

—Oh! fit le jeune prêtre, en lui tendant la main avec expansion, ne parlez point ainsi.

—Vous ne savez rien de mon passé, dit-il d'une voix sourde.

Et dès lors il s'enferma dans un silence farouche, et le prêtre respecta ce silence.

Ils arrivèrent ainsi dans le quartier irlandais, derrière Saint-Gilles.

—Monsieur l'abbé, dit alors l'homme gris, tandis que le cab s'arrêtait, rappelez-vous que je compte sur les quatre chefs?

—Vous pouvez y compter, dit le prêtre.

—Sans cela je ne réponds pas de la vie de John Colden.

—Et s'ils vous obéissent de point en point?...

—Je sauverai John Colden.

—Quand dois-je les réunir?

—L'avant-veille de l'exécution, c'est suffisant.

Alors le prêtre descendit de voiture et se dirigea à pied vers son église.

L'homme gris souleva la trappe qui était au-dessus de sa tête et le cocher se baissa.

—Mène-moi dans Régent' street, au coin de Piccadilly, lui dit-il.

Tu t'arrêteras devant le chimiste qui est à côté du café de la Régence.

De la place des Sept-Quadrants à l'endroit désigné, le trajet était court.

Ce fut l'affaire de quelques minutes et l'homme gris entra dans la boutique du pharmacien-chimiste-parfumeur, car à Londres, tous ces commerces-là se réunissent volontiers en un seul.

Le chimiste de Régent' street est un des plus instruits et des mieux assortis de Londres.

—Mon cher monsieur, lui dit l'homme gris, je suis médecin.

En même temps, il lui exhiba un diplôme bien en règle.

Le chimiste s'inclina.

—Je suis le médecin d'une grande famille qui ne reculera devant aucun sacrifice pour conserver à la vie une jeune fille qui se meurt. C'est vous dire que les services que j'attends de vous seront libéralement payés.

Le chimiste s'inclina plus bas encore que la première fois.

—Il faut que vous mettiez à ma disposition pour ce soir même un préparateur.

—Je vous donnerai mon premier élève, répondit le chimiste.

—Et que vous m'envoyiez les drogues et les substances suivantes.

En même temps l'homme gris prit une plume et du papier sur le comptoir et écrivit une longue ordonnance.

Le chimiste en prit connaissance et ne put s'empêcher de témoigner son étonnement.

—Mais, monsieur, dit-il, ce sont là des médicaments pour un régiment tout entier.

—Vous croyez?

—Ainsi je vois un baril de goudron...

—Oui, monsieur; je vais faire une expérience sur le succès de laquelle je compte fort.

En même temps, l'homme gris ouvrit son portefeuille et en tira deux billets de vingt livres qu'il posa sur le comptoir, ajoutant:

—Vous m'enverrez tout cela, ainsi que le chimiste préparateur, ce soir, avant dix heures, à Hampsteadt, Heath mount, n° 22.

Le chimiste prit les quarante livres et salua avec considération un médecin qui faisait de semblables avances à ses malades.

L'argent produira toujours son petit effet, même sur un apothicaire.




XVII


—Ma parole d'honneur! se disait Shoking, douze heures après, je crois que tout ce qui m'advient n'a jamais été qu'un rêve. J'ai beau me pincer pour m'assurer que je ne dors pas, c'est plus fort que moi. Cela ne doit pas être arrivé.

Shoking se disait tout cela en se regardant avec une complaisance inquiète dans la grande glace à pivot de ce cabinet de toilette où, quelques jours auparavant, on l'avait mis au bain, peigné, parfumé, habillé comme un parfait gentleman et salué du titre de lord.

Il se disait cela, parce que même aventure venait de lui advenir.

Il était rentré la veille au soir et avait trouvé l'homme gris causant avec Jenny l'Irlandaise et Suzannah dans le petit salon du rez-de-chaussée.

Mais l'enfant n'y était plus.

Il était entré, le matin même, au collège de Christ's hospital, et désormais il était à l'abri des représailles de la justice. La soutane bleue et les bas violets le rendaient inviolable.

Quant à Jenny, elle s'était d'autant plus aisément résignée à une séparation, que cette séparation ne devait pas durer plus d'un jour ou deux.

L'homme pris avait trouvé le moyen de la faire admettre à Christ's hospital comme attachée à la lingerie.

Donc, ces trois personnes causaient lorsque Shoking était arrivé.

Il s'était mis à table avec elles et avait soupé de bon appétit, après, toutefois, avoir rendu compte de sa mission.

Puis l'homme gris lui avait dit:

—Va te coucher et dors bien; j'aurai besoin de toi demain matin.

Le même valet de chambre, qui avait si bien donné du lord en plein visage au bon Shoking, l'était venu chercher alors, et l'avait conduit à sa chambre à coucher.

Shoking était pourtant de nouveau misérablement vêtu, et il n'avait pu s'empêcher de dire au superbe laquais galonné que l'homme gris attachait ainsi à sa personne:

—Comment peux-tu m'appeler mylord, en me voyant ainsi accoutré?

Mais le valet avait répondu en souriant:

—Je sais que Votre Seigneurie est excentrique, et que, dans un but de philanthropie, elle parcourt les quartiers populeux de Londres, où elle fait beaucoup de bien.

Et Shoking avait eu beau protester, le valet de chambre avait tenu à son opinion.

Shoking s'était donc mis au lit, et il s'était endormi comme au bon temps où il couchait sous les voûtes d'Adelphi.

Le lendemain matin, le valet de chambre était venu l'éveiller.

—Votre Seigneurie veut-elle s'habiller? avait-il dit.

—Quelle heure est-il?

—Sept heures: c'est un peu matin; mais l'ami de Votre Seigneurie a besoin d'elle.

Cet ami dont parlait le valet c'était l'homme gris.

L'homme gris, en effet, avait donné l'ordre qu'on éveillât Shoking dès le point du jour.

Shoking prit un bain, laissa peigner ses cheveux, faire sa barbe; il passa une chemise de toile fine et revêtit un bizarre costume du matin, consistant en une jaquette, un gilet et un pantalon de couleurs claires, ce que les Anglais appellent une suite.

Le valet lui mit une rose à la boutonnière, lui tendit un chapeau gris et des gants de peau de daim et lui dit:

—L'ami de Votre Seigneurie est dans la galerie qui fait suite au corridor.

Shoking, de plus en plus abasourdi, suivit le chemin qu'on lui indiquait, et il fut pris tout coup à la gorge par une forte odeur de goudron.

—Viens donc par ici! lui cria une voix.

Et l'homme gris se montra au seuil d'une chambre située à l'extrémité de la galerie.

Il n'était certes pas vêtu en gentleman, lui, il s'offrait même à Shoking dans un négligé que le nouveau lord blâma in petto.

L'homme gris, en pantoufles et en manches de chemise, les bras retroussés au-dessus du coude, avait les mains enduites d'une sorte de mastic rougeâtre!

—Bon! dit Shoking, encore des choses étranges!

—Entre donc.

Shoking entra et se trouva dans une chambre dont les murs disparaissaient sous une épaisse couche de goudron.

Au milieu il y avait des objets bizarres, des cornues, des vases, un alambic, un creuset, tout un appareil de laboratoire de chimie.

Shoking vit encore un jeune homme qui portait suspendu à son cou un tablier bleu.

C'était le préparateur qu'avait envoyé le chimiste de Régent' street.

—Tu as bien dormi, toi? dit l'homme gris.

—Certainement, fit Shoking.

—Eh bien! moi, je ne me suis pas couché.

—Est-ce que c'était pour barioler ainsi les murs de cette chambre? demanda le nouveau lord avec une pointe d'ironie.

—Justement.

—Drôle de peinture, dans tous les cas.

—C'est possible, mais j'en attends de beaux résultats. Viens, je vais te conduire à ta voiture.

—Ma voiture?

—Sans doute.

Et l'homme gris s'essuya les mains et passa son bras sous celui du gentleman Shoking.

—Que penses-tu de la petite que tu as vue hier? lui dit-il.

—La fille de Jefferies?

—Oui.

—Je crois qu'elle n'a pas huit jours à vivre.

—Eh bien! tu vas aller la chercher dans ta voiture.

—Bien.

—Tu l'amèneras ici.

—Fort bien.

—Et quand elle aura couché dans cette chambre, dont tu te moques, l'espace d'un mois environ, elle se portera aussi bien que toi et moi.

—Est-ce possible!

—Avec moi tout est possible, mon ami.

Shoking n'était pas au bout de ses étonnements.

A la grille du jardin se trouvait un grand carrosse attelé de deux chevaux magnifiques.

Un cocher poudré était sur le siége, deux laquais en bas de soie se tenaient derrière, suspendus aux étrivières.

—Comment! balbutia Shoking, c'est là ma voiture?

—Sans doute.

—Et je vais monter dedans?

—Dame! à moins que tu ne te veuilles t'asseoir sur le siége.

—Et dans cette voiture, je vais aller chercher la fille de Jefferies?

—Oui.

—Mais, dit Shoking, ils me reconnaîtront.

—Sans aucun doute.

—Et puis, j'étais vêtu comme je le suis ordinairement comme un pauvre diable qui...

—Tu étais vêtu, interrompit l'homme gris, comme un grand seigneur excentrique qui se déguise pour faire du bien.

En même temps, il abaissa le marchepied devant Shoking qui hésitait encore.

—Mais, maître, dit encore celui-ci, croyez-vous que Jefferies consentira à se séparer de sa fille?

—Tu lui diras qu'il peut la suivre.

—Et je l'amènerai ici?

—Naturellement.

Sur ce mot, l'homme gris ferma la portière et fit un signe au cocher, qui rendit la main à ses trotteurs.

—C'est égal! murmura Shoking, tandis que le carrosse descendait Heath mount avec la rapidité de l'éclair, celui qui me pincerait assez fort pour m'éveiller, me rendrait un fameux service.




XVIII


Jamais, peut-être, on n'avait vu semblable spectacle dans le Wapping.

Londres qui se divise en plusieurs paroisses, au point de vue administratif, n'est réellement composé que de deux quartiers bien distincts, le West-End et l'East-End, l'Ouest et l'Est.

A l'est, le Londres commerçant, laborieux, les docks, les bassins gigantesques où les Indes et le monde entier versent nuit et jour leurs richesses et leurs produits.

A l'est encore, les quartiers misérables, les enfants demi-nus, les femmes en haillons, les mendiants grouillant au seuil des portes, les maisons noires et humides, les tavernes où la débauche et la misère boivent de compagnie.

A l'ouest, dans le West-End, les palais, les édifices, les rues larges et bien percées, les magasins splendides, les femmes rayonnantes de beauté, étincelantes de pierreries, et les cavaliers irréprochables.

Les habitants du West-End ne visitent jamais l'East-End.

Ceux de l'East-End ignorent les splendeurs que la ville monstre étale à l'ouest.

Aussi, lorsque la population sordide du Wapping, lorsque les pauvres gens de Parmington street virent apparaître le carrosse de lord Vilmot avec ses magnifiques trotteurs, son cocher et ses deux laquais poudrés, crurent-ils faire un rêve.

Les enfants et les femmes accoururent au seuil des portes, d'autres se mirent aux fenêtres; les enfants du public-house où Jefferies buvait seul quelquefois, se précipitèrent au dehors.

Les deux laquais avaient mis pied à terre et posé leur longue canne sur le trottoir.

A Londres, où les impôts somptuaires sont innombrables, un lord peut, avec de l'argent, interrompre un moment la circulation.

Il a payé pour cela, et c'est son droit.

Tandis que le carrosse s'arrête, les laquais barrent le trottoir de leur canne, pour que Sa Seigneurie puisse descendre de voiture et ne se point frotter à la canaille.

La canaille s'arrête sans murmurer et attendant avec calme que le noble personnage ait mis pied à terre et soit entré dans la maison.

Il se fit donc un rassemblement des deux côtés des cannes.

Lord Vilmot descendit.

Un homme en haillons, un rough, jeta alors un cri.

Un cri d'étonnement que lui arracha la vue du personnage pour qui on interceptait le trottoir.

Ce cri fit tourner la tête à lord Vilmot.

—Mais c'est Shoking!

Shoking ne perdit point la tête; il ne se déconcerta point et il salua le rough d'un geste.

Puis il s'avança vers lui et lui dit en souriant:

—Tu me reconnais?...

—Excusez-moi... ce n'est pas possible... une méprise... Pardon, Votre Seigneurie... balbutia le rough.

Mais Shoking poursuivit avec un sang-froid imperturbable...

—Tu ne te trompes pas, je suis bien Shoking. Dans le Wapping, je n'ai pas d'autre nom..

—Oh! Votre Seigneurie se moque! disait le rough qui se confondait toujours en excuses.

—Non, dit Shoking, c'est bien moi. Seulement, dans le West-End je m'appelle lord Vilmot.

Et comme le rough stupéfait ne comprenait pas, Shoking poursuivit:

—Je suis un lord excentrique. Je me déguise et je viens étudier la misère au Black horse et au bal Wilton, à la seule fin d'en rendre compte au parlement et d'adoucir le sort du peuple.

Sur cette réponse majestueuse, Shoking fouilla dans sa poche, en retira une dizaine de guinées et les donna à John.

Ce fut un vertige, un éblouissement.

La foule criait encore: Vive Sa Seigneurie! que Shoking s'était engouffré depuis longtemps dans l'allée noire de la maison de Jefferies.

Et la foule de crier, de trépigner, de battre des mains et de se livrer à mille commentaires.

Le rough n'était pas le seul qui eût connu Shoking.

Il y avait maintenant dix personnes, attroupées à la maison, qui avaient bu avec lui, mangé avec lui, couché avec lui dans le work-house de Milden Road et sous les voûtes d'Adelphi.

Et on se répétait que Shoking était un lord, et qu'il siégeait au Parlement.

Que venait-il donc faire dans Parmington street?

Il s'écoula un grand quart d'heure.

Puis lord Vilmot reparut.

Mais il n'était pas seul.

Derrière lui on vit apparaître Jefferies.

Jefferies, le valet de Calcraff, qui pleurait de joie et portait sa fille dans ses bras.

Et la foule battit des mains quand elle vit le noble lord aider l'homme de sang à asseoir la mourante dans ce beau carrosse armorié, y monter ensuite, et faire asseoir à côté de lui le valet du bourreau.

Puis les laquais remontèrent derrière le carrosse, Shoking distribua à ses anciens amis des sourires et des saluts protecteurs, le cocher rendit la main à ses chevaux, et tout disparut comme une vision.


Une heure après, Jefferies, sa fille et Shoking arrivaient à Hampsteadt.

Le voyage avait fatigué la pauvre malade, et elle fut prise d'une telle faiblesse que son père fut encore obligé de la porter, pour traverser le jardin.

L'homme gris attendait au seuil de la maison, et il avait auprès de lui l'abbé Samuel.

Celui-ci dit à Jefferies:

—Mon ami, vous le voyez, il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu. Au moment où le désespoir pénétrait dans votre âme, et allait l'envahir tout entière, il s'est trouvé, sur votre route, un noble seigneur qui a eu pitié de votre détresse, et cet homme de science qui entrevoit la guérison de celle que vous croyiez prête à mourir.

Jefferies versait des larmes.

L'homme gris le conduisit à cette chambre qu'on avait préparée pour Jérémiah.

On mit la jeune fille au lit, puis on lui administra un calmant, qui eut l'effet d'un narcotique.

La jeune fille s'endormit.

—Mon Dieu! s'écria le pauvre père, ne l'avez-vous pas tuée, au moins?

—Non, répondit l'homme gris, en souriant, revenez demain, vous la trouverez souriante, et déjà cette pâleur morbide qui couvre son visage, aura disparu en partie.

—Mon Dieu! s'écria Jefferies, faudra-t-il donc que je m'en aille, et allez-vous me séparer de mon enfant?

—Vous viendrez la voir tous les jours; le matin et le soir même, si vous le voulez; mais vous ne pouvez rester ici.

Jefferies songea alors à l'infamie de sa profession, et il baissa la tête.

—Oh! dit-il, je comprends. Je ne suis pas digne de vivre ici.

L'homme gris ne répondit pas.

Et quand le valet de Calcraff fut parti, l'homme gris dit à l'abbé Samuel:

—Si je l'avais autorisé à rester, il eût renoncé à sa profession, et pourtant, vous savez que nous avons besoin de lui!

—C'est vrai, répondit le prêtre.

Puis regardant la jeune fille endormie:

—Et vous espérez la sauver?

—Je ne l'espère pas, j'en suis sûr... comme je suis sûr, maintenant, d'arracher John Colden à l'échafaud, répondit cet homme étrange avec un accent de conviction qui ne laissa plus aucun doute au jeune prêtre.




XIX


Que devenait John Colden pendant tout ce temps-là?

John Colden avait été transféré, la veille de Noël, à Newgate.

Sa blessure n'était pas complètement fermée, mais elle était en voie de guérison et le chirurgien philanthrope de Cold Bath field avait déclaré qu'il n'y avait nul inconvénient à envoyer ce misérable prendre possession de sa cellule dans la prison d'où on ne sort plus.

C'était le bon et jovial sous-gouverneur, sir Robert M..., qui avait reçu le nouvel arrivant et assisté à son inscription sur les registres d'écrou.

—Vous deviez bien vous ennuyer, mon garçon, à Cold Bath field, c'est une vilaine prison pour les malades. Le bruit du moulin est insupportable et devait vous empêcher de dormir.

Ici, rien de pareil, vous serez comme chez vous et vous n'entendrez pas le moindre bruit.

D'ailleurs, vous savez, l'Angleterre est pleine de clémence, elle ne fait pas souffrir inutilement le pauvre monde.

Si j'en crois le certificat que me transmet le chirurgien de Bath square, vous pourrez très-bien supporter les fatigues de la cour d'assises d'ici à quatre ou cinq jours.

Il est même probable que le président du jury prendra en considération votre état, et qu'il vous condamnera à être promptement exécuté.

Car, voyez-vous, mon garçon, acheva le bon sous-gouverneur, croyez-en ma vieille expérience, quand on a un mauvais quart d'heure à passer, autant vaut que ce soit le plus tôt possible. Après, on est bien tranquille, allez!

John Colden eut un sourire pour cette lugubre facétie.

On le conduisit à sa cellule, et on lui mit les fers.

L'Irlandais avait fait le sacrifice de sa vie, et bien que M. Bardel, en l'embrassant, lorsqu'il avait quitté Bath square, lui eût dit à l'oreille, «Courage, on te sauvera!» John Colden n'y croyait guère.

L'enfant était sauvé.

Pour lui, c'était l'essentiel. Peu lui importait de mourir.

Il dormit comme un homme que n'assiége aucun remords.

Le lendemain, le sous-gouverneur entra dans sa cellule de bonne heure et lui dit:

—Vous êtes Irlandais?

—Oui, répondit John Colden.

—Catholique, par conséquent?

—Oui.

—Mon cher ami, reprit sir Robert M..., il nous arrive si rarement d'avoir des catholiques à Newgate que nous n'avons pas d'aumônier.

Hier matin, on a pendu un Français: il était catholique aussi. Un prêtre de ce culte s'est présenté, il a été admis à lui donner des consolations.

Lorsque vous aurez été condamné, on fera demander ce même prêtre, si vous le désirez.

Mais, pour le moment, la chose est impossible.

Cependant, c'est aujourd'hui Noël, la plus grande fête du monde chrétien. Voulez-vous aller à la chapelle?

—Soit, dit John Colden.

—Vous entendrez l'office comme les autres détenus. Après tout, c'est toujours prier Dieu.

John Colden fit un nouveau signe d'assentiment, et le sous-gouverneur se retira.

Une heure après, on vint chercher John pour le conduire à la chapelle.

Le dimanche, à l'heure de l'office, les détenus sont assis les uns à côté des autres, la face tournée vers la chaire du prédicateur.

Mais le condamné à mort, s'il y en a un, a une place spéciale: un prie-Dieu placé tout au bas de la chaire.

John Colden tressaillit en entrant.

Il vit un homme revêtu de la camisole de force, et dans cet homme qui occupait le banc du condamné à mort, il reconnut Bulton.

Bulton, l'amant de Suzannah, sa soeur, à lui, John Colden.

Bulton, qui avait été condamné à être pendu le 2 janvier prochain.

Celui-ci le reconnut et lui fit un signe de tête amical.

John Colden, si brave et si résigné qu'il fût, ne put s'empêcher de faire cette réflexion que dans huit jours il occuperait certainement la place où était Bulton, et il sentit quelques gouttes de sueur mouiller la racine de ses cheveux.

Quand l'office fut fini, Bulton passa près de lui.

—Bonjour, frère, lui dit-il.

—Dieu te garde! répondit John.

Les deux gardiens qui ne quittaient jamais le condamné à mort ne s'opposèrent pas à ce qu'il échangeât quelques mots avec John.

Bulton, à force de vivre avec Suzannah, avait appris cet idiome des côtes d'Irlande que les Anglais ne comprennent pas.

—As-tu des nouvelles de Suzannah? dit Bulton dans cette langue.

—Oui.

—Elle est sans doute à Milbanck?

—Non, elle est libre.

—Libre!

—Oui, c'est l'homme gris qui l'a sauvée.

Bulton parut rassembler ses souvenirs:

—Ah! dit-il, c'est cet homme qui courait après le petit Ralph.

—Oui.

—Je l'ai reconnu, il est venu ici.

—Quand?

—Hier. Je ne sais pas ce qu'il venait faire, peut-être était-ce pour toi.

—Je ne sais, dit John Colden.

—Pauvre Suzannah! murmura Bulton, si je pouvais la voir une dernière fois, je serais résigné.

Les gardiens s'approchèrent et poussèrent Bulton en avant, le séparant ainsi de John Colden.

Celui-ci rentra dans sa cellule, et les jours et les nuits s'écoulèrent.

Personne, ne le visitait, aucun bruit du dehors ne parvenait jusqu'à lui, et le sous-gouverneur ne le visitait plus.

Matin et soir un gardien lui apportait à manger.

Dans la journée, il se promenait une heure dans le préau, et il rentrait ensuite dans sa cellule jusques au lendemain.

Un soir, cependant, il y avait juste huit jours qu'il avait rencontré Bulton à la chapelle, le sous-gouverneur reparut.

—Eh bien! mon garçon, lui dit-il, c'est pour demain.

John le regarda.

—Demain la cour d'assises vous jugera, et vous serez fixé. Cela vaut toujours mieux, voyez-vous.

—Vous avez raison, répondit John impassible.

Il commençait à être de l'avis de sir Robert M..., que, quand on a un mauvais quart d'heure à passer, autant vaut que ce soit tout de suite.

Ce fut donc avec une sorte de joie que John Colden accueillit la communication du sous-gouverneur.

Il mangea et s'endormit ensuite comme à l'ordinaire.

Mais il fut éveillé dans son premier sommeil.

Était-ce une illusion? était-ce la réalité?

Mais John croyait entendre à travers les murs épais de sa cellule un bruit sourd et mystérieux qui croissait sans cesse et qui ressemblait au clapotement de la mer se brisant sur les falaises.

Ce bruit dura toute la nuit.

Le jour vint.

Avec le jour, il parut s'accroître un moment, puis il cessa tout à coup.

A huit heures, la porte de la cellule s'ouvrit, et un gardien parut.

—John! dit-il, c'est aujourd'hui la cour d'assises.

—Je suis prêt, répondit John en sortant de son lit.

Puis, comme le gardien allait se retirer:

—J'ai entendu un bruit étrange cette nuit, dit-il.

—Ah! fit le gardien.

—Et je n'ai pu dormir.

—Vous n'êtes pas le seul.

—Quel était donc ce bruit?

Le gardien hésita.

—A quoi bon vous le dire? fit-il.

Et il sortit.

John tomba dans une rêverie profonde.

Puis tout à coup il se souvint que dans la nuit qui précède l'exécution, les abords de Newgate sont envahis par une foule immense, qui trépigne et murmure toute la nuit, et que, jusqu'à l'heure de l'expiation suprême, cette foule grandit, grandit toujours...

Et John Colden pensa à Bulton...

A Bulton qui peut-être était mort.




XX


Pour expliquer le bruit étrange que John Colden avait entendu toute la nuit, il est nécessaire de faire un pas en arrière et de nous reporter au jour précédent.

Il était huit heures et demie du matin.

A cette heure là, il est à peine jour dans la ville qu'on a surnommée la reine des brumes.

Mais si les quartiers populeux commencent à s'agiter; si le peuple circule dans les rues, le West-End est encore profondément endormi.

Les balayeurs silencieux et le policeman taciturne parcourent seuls les larges avenues de Belgrave square et de Piccadilly.

On entendrait voler une mouche dans Pall mall, et les vagabonds, qui ont passé la nuit juchés sur les arbres des parcs, n'ont pas encore ouvert les yeux.

Cependant un cab, ce matin-là, entra dans Chester street et vint s'arrêter à la porte de l'hôtel habité par lord Palmure.

Le suisse, encore tout endormi, ouvrit son guichet et demanda ce qu'on pouvait vouloir à pareille heure.

Une femme descendit du cab.

Cette femme était vêtue d'une robe de laine brune et un voile noir couvrait son visage.

Elle tenait une lettre à la main.

A sa vue, le suisse tressaillit.

—Pour miss Ellen, dit cette femme, et tout de suite.

Le suisse prit la lettre et la dame remonta dans le cab, qui s'éloigna rapidement.

Le suisse savait sans doute que ce message était de la dernière importance, car il endossa à la hâte sa houppelande galonnée.

—Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui sommeillait dans l'antichambre, en attendant le retour de lord Palmure, comment allons-nous faire? Miss Ellen est allée au bal cette nuit, il n'y a pas une heure qu'elle est couchée.

—Eh bien! répondit le valet en se frottant les yeux, il faut attendre que miss Ellen soit levée.

—Oh! non, dit le suisse, c'est impossible.

—Mon cher, reprit le suisse, vous êtes tout nouvellement au service de Sa Seigneurie, et il y a des choses que vous ignorez très-certainement.

—Ah! fit le valet surpris.

—Cela est arrivé deux fois déjà depuis trois ans.

—Mais quoi donc?

—Qu'une femme inconnue, couverte d'un voile noir, s'est présentée avec une lettre comme celle-ci.

—Eh bien?

—La première fois, c'était le matin, comme aujourd'hui. J'ai gardé la lettre jusqu'à midi. Quand je l'ai remise à miss Ellen, elle s'est montrée fort irritée, et elle m'a dit que je serais congédié si, une autre fois, ayant reçu une lettre semblable, je ne la lui faisais point parvenir sur-le-champ.

—Alors, la seconde fois?...

—La seconde fois, la lettre est arrivée à minuit. Miss Ellen venait de se mettre au lit. J'ai remis le message à l'une de ses femmes de chambre et, presque aussitôt après, miss Ellen a demandé sa voiture et elle est sortie.

—Ah! fit le valet de chambre intrigué par cette histoire, et où est-elle allée?

—Le cocher l'a conduite dans la Cité, auprès de Christ's hospital.

Là elle a mis pied à terre et l'a renvoyé. Il n'a pas pu savoir, par conséquent, en quel endroit elle avait affaire.

—Et quand est-elle rentrée?

—Le lendemain soir seulement.

—Et Sa Seigneurie ne s'est point étonnée de l'absence de sa fille?

—Non.

—Alors vous pensez qu'il faut faire tenir cette lettre à miss Ellen?

—Sur-le-champ.

Comme le valet de chambre hésitait néanmoins, les deux domestiques entendirent le bruit de la porte cochère qui se refermait.

C'était lord Palmure qui rentrait à pied.

Le noble lord était, on le sait, membre du Parlement.

Le Parlement anglais siége le soir, et ses délibérations se prolongent souvent jusques au milieu de la nuit.

Lord Palmure, en quittant le Parlement, avait coutume d'aller finir la nuit à son club.

Cette nuit-là, il avait été engagé dans une grosse partie de wisth qui s'était prolongée jusqu'à huit heures du matin.

—Ma foi! dit le valet de chambre au suisse, j'aime autant que Sa Seigneurie me donne l'ordre de porter la lettre.

Lord Palmure montait les degrés du perron en cet instant.

Le suisse lui montra la lettre.

Elle ressemblait à toutes les lettres possibles.

Néanmoins, il y avait une croix noire dans un coin de l'enveloppe.

Le noble lord vit cette croix et tressaillit.

—Pauvre Ellen! murmura-t-il tout bas.

—Eh bien! dit-il, portez cette lettre à Fanny, la femme de chambre française.

—Mais, Votre Seigneurie, fit le suisse, miss Ellen est revenue du bal au petit jour.

—N'importe! dit sèchement lord Palmure, on l'éveillera.

Les ordres de lord Palmure furent exécutés.

La femme de chambre française, qui venait de se coucher, fut éveillée.

On lui remit la lettre et elle entra dans la chambre de miss Ellen.

Miss Ellen dormait profondément et elle s'éveilla en disant:

—Que me veut-on? qu'est-il arrivé?

La femme de chambre portait un flambeau d'une main et un plateau de l'autre.

La lettre était sur le plateau.

A peine eut-elle vu la croix noire du coin de l'enveloppe que miss Ellen tressaillit et qu'une pâleur mortelle se répandit sur son visage.

—C'est bien, dit-elle: habillez-moi vite.

Et elle s'arracha courageusement de son lit.

Miss Ellen fut vêtue en un tour de main.

Cependant elle n'avait pas encore ouvert le mystérieux message, comme si elle eût su par avance ce qu'il contenait.

A peine était-elle habillée qu'on gratta doucement à la porte.

C'était lord Palmure.

Lord Palmure était visiblement ému.

—Allez demander ma voiture, dit miss Ellen à la femme, de chambre qui sortit aussitôt.

Alors le père et la fille demeurèrent seuls.

—Te voilà toute pâle, mon enfant, dit le noble lord.

—Ah! je dormais bien, dit miss Ellen. Il n'y avait pas une heure que j'étais couchée.

—Pâle et tout émue, continua lord Palmure.

—Oh! mon père, répondit miss Ellen, que ne donnerais-je pas à cette heure pour ne point être affiliée à cette société?

—Ma fille, répondit lord Palmure, l'aristocratie anglaise est la seule qui soit demeurée debout, en notre siècle, debout et intacte, ayant conservé ses richesses et ses privilèges. Savez-vous pourquoi? C'est qu'elle a compris ses devoirs, c'est qu'à certaines heures, elle sait descendre jusqu'au peuple et lui tendre la main, c'est qu'elle a le courage d'accepter de certaines missions que je qualifierais volontiers d'héroïques.

—Vous avez raison, mon père: aussi serai-je à la hauteur de ma mission, répondit miss Ellen.

Et elle brisa le cachet du message.

Lord Palmure la regardait avec une visible anxiété, tandis qu'elle lisait.

—Ah! dit-elle c'est un condamné à mort... mon Dieu! j'ai peur.

—Courage! dit lord Palmure, qui prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.

Miss Ellen prit la lettre et la jeta au feu.

Quelques minutes après, elle montait dans un petit coupé brun sans chiffres ni armoiries, attelé d'un seul cheval, et disait au cocher:

—Menez-moi dans la Cité.

Le coupé partit, gagna White Hall, puis Trafalgar place, puis le Strand, entra dans Fleet street et, sur les indications de miss Ellen, ne s'arrêta qu'à l'entrée d'une ruelle qui porte le nom bizarre de Sermon lane.

La ruelle du Sermon descend vers la Tamise.

Elle est bordée de petites maisons noires et chétives.

Miss Ellen mit pied à terre et dit au cocher:

—Vous pouvez rentrer à l'hôtel.

Puis elle attendit que le coupé se fût éloigné.

Alors elle entra dans la ruelle, chemina un moment d'un pas rapide et furtif et se glissa dans une allée noire, où elle disparut.