XXVI
Le peuple aura toujours le respect de la force brutale.
L'apparition de l'homme gris fut saluée par des hurrahs et par des acclamations:
On se souvenait qu'il avait vaincu Williams le terrible et le féroce; et il était juste qu'on lui payât un petit tribut d'admiration.
—Vive l'homme gris! s'écria-t-on de toute part.
—Voilà que Williams a peur, dit Jak, l'Oiseau-Bleu.
Williams serrait les poings et avait pris une pose de défense.
Mais l'homme gris vint à lui et lui tendit la main:
—Est-ce que lorsque deux hommes de coeur se sont battus, dit-il, ils ne deviennent pas amis?
Williams respira, et il prit la main qu'on lui tendait.
Jamais, autrefois, l'homme gris ne parlait à personne, si ce n'est à Shoking.
Mais ce soir-là il fut plus expansif.
—Hé! mes amis, dit-il, je crois qu'on se disputait ici?
—Mais non, répondit l'Oiseau-Bleu. C'était John qui nous racontait une histoire que personne ne voulait croire.
—Et... cette histoire?...
Le rough ne se fit pas prier.
—Je disais moi, fit-il, que Shoking était un lord et un membre du Parlement.
—Shoking?
—Vous le connaissez bien, dit l'Oiseau-Bleu.
—Sans doute, je le connais.
—Eh bien! convenez que ce que dit John n'a pas l'ombre du sens commun.
—Je ne suis pas de votre avis, dit froidement l'homme gris.
Cette réponse produisit une certaine sensation.
—Et, ajouta-t-il, John a raison.
—Comment! s'écria l'Oiseau-Bleu, Shoking est un lord?
—Oui. Seulement, il est fâcheux que John ait parlé.
—Pourquoi?
—Parce que le noble lord ne viendra plus ici, maintenant qu'on sait qui il est.
L'homme gris parlait avec un tel accent de conviction que personne n'osa plus mettre en doute l'opinion émise par le rough.
Celui-ci était triomphant.
—Puisqu'il en est ainsi, dit Williams, je te fais mes excuses, mon garçon.
Et, à son tour, il lui tendit la main, ajoutant:
—Veux-tu boire avec moi?
—Volontiers, dit le rough.
—Et vous, camarade?
Il s'adressait à l'homme gris.
—Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci.
Et tous trois s'attablèrent.
—Puisque tu voulais m'assommer tout à l'heure, dit à son tour l'Oiseau-Bleu, il me semble que tu pourrais bien m'offrir un verre de gin.
—Fi donc! dit Williams, j'offre du porto.
—Ce Williams, cria Betty, qui en était à son quatorzième verre, il va boire sa prime en deux jours.
—Tais-toi, ou je te poche un oeil, répliqua brutalement Williams.
—Vous n'êtes pas galant, camarade, dit l'homme gris d'un ton de reproche.
—Elle m'ennuie, dit Williams.
—Tu auras ton verre de porto, dit l'homme gris: assieds-toi là, mignonne.
Et l'horrible créature prit pareillement place à la table de Williams.
Ce dernier commençait à être ivre.
Betty s'assit sur ses genoux, et il ne la repoussa point.
L'homme gris se pencha à l'oreille du rough.
—C'est pour toi que je viens ici, dit-il.
—Pour moi? fit le rough en tressaillant.
—Oui.
—Vous me connaissez donc?
—Moi, non; mais lord Vilmot te connaît...
—Je le crois bien, fit le rough avec orgueil.
—Et il m'a chargé d'une commission pour toi.
—Ah! vraiment?
—Où demeures-tu?
—A deux pas d'ici, dans Well close square.
—Au numéro 17, n'est-ce pas?
—Justement.
—Il y a un marchand de tabac au rez-de-chaussée de la maison?
—Oui.
—Et des femmes au second étage?
—C'est bien cela. Parmi les femmes dont vous parlez, il y a précisément Betty. Mais elle ne rentre jamais chez elle avant le jour.
—Quand elle rentre, dit l'homme gris en souriant, car elle doit souvent cuver son ivresse dans le ruisseau.
Le rough eut un clignement d'yeux affirmatif.
L'homme gris poursuivit:
—La maison a trois étages: tu demeures au troisième, les femmes au second; mais qui demeure au premier?
Le rough tressaillit.
Puis il se prit à sourire:
—Est-ce que vous ne le savez pas? fit-il.
—Non... ou plutôt... je tiens à ce que tu me le dises.
—Eh bien! c'est Calcraff.
—Le bourreau de Londres?
—Oui.
—Voilà justement pourquoi Shoking m'envoie ici, car, ajouta l'homme gris, s'il faut tout te dire, je suis un peu au service de Sa Seigneurie lord Vilmot; moi seul ici je savais qui il était.
—Et Sa Seigneurie vous envoie pour me parler?
—Oui.
—Que désire-t-elle?
L'homme gris et le rough causaient tout bas, et personne ne pouvait les entendre.
D'ailleurs Jak l'Oiseau-Bleu, Betty et Williams achevaient de se griser et ne regardaient que leurs verres.
—Tu penses bien, reprit l'homme gris, s'adressant toujours au rough, qu'un lord, membre du Parlement, qui s'en vient passer ses soirées au Black-horse, est un lord excentrique.
—Certainement, dit le rough.
—Et un lord excentrique a des caprices étranges.
—Bon!
—Pour le quart d'heure, lord Vilmot a une fantaisie qui lui trotte par la cervelle.
—Laquelle?
—Il voudrait avoir de la corde de pendu.
—En vérité!
—Il prétend que la corde de pendu porte bonheur, et qu'il a des sommes très-fortes engagées aux prochaines courses d'Epsom.
—Je commence à comprendre, dit le rough. Il vous a chargé d'aller en demander à Calcraff.
—Oui et non.
—Comment cela?
—Il m'a chargé de te voir d'abord.
—Et puis?
—Et de t'offrir dix guinées, si tu veux m'installer cette nuit dans la chambre de Betty.
—Après?
—Quand nous serons là, je te dirai ce qu'il y a à faire, mais voilà mon idée à moi.
—Voyons?
—Nous allons achever de griser Betty, nous l'emmènerons dehors, et quand nous l'aurons couchée ivre morte dans le ruisseau, tu lui prendras dans sa poche la clef de sa chambre.
—Et Williams?
—Il s'est réconcilié avec elle, c'est vrai, dit l'homme gris en souriant, mais nous n'avons rien à craindre de lui. Encore une bouteille de porto, et il va rouler sous la table.
—Je le crois.
Alors l'homme gris éleva la voix:
—Hé! mistress Brandy, dit-il, envoyez-nous donc deux autres bouteilles de porto: c'est moi qui paye!...
—Non, non, c'est moi.... balbutia Williams d'une voix épaissie par l'ivresse, c'est moi, toujours moi!...
Et il jeta une deuxième guinée sur la table.
XXVII
On apporta les deux autres bouteilles de porto.
Ce fut un véritable scandale.
Dans la cave du Blak-horse, on buvait de l'ale, du porter et du gin, mais jamais le vin de Porto n'y avait coulé aussi abondamment.
Ceux qui n'étaient point admis à la table de Williams se prirent à murmurer.
D'autres se mirent à rire.
Quelques-uns prétendirent tout bas que si Shoking était un lord, l'homme gris pouvait bien en être un autre, et deux voleurs qui sortaient de Mill Bank et n'avaient pas encore d'ouvrage se disaient qu'il y avait peut-être un coup à faire, en le suivant, s'il s'en allait seul de la cave du Cheval-Noir.
Pendant ce temps, Williams buvait toujours et racontait ses campagnes.
L'homme gris et le rough avait échangé un regard et n'avaient plus qu'à attendre.
A mesure qu'il parlait, la langue de Williams s'épaississait et ses yeux clignotaient.
Ce qui ne l'empêchait pas d'interrompre de temps en temps son bredouillement, pour dire à Betty:
—Ne bois donc pas tant, tu vas être ivre morte.
Ce qui faisait rire Jak, dit l'Oiseau-Bleu.
Ce dernier, du reste, savait ce qu'était l'homme gris, il l'avait vu à l'oeuvre dans le Brook street.
Mais il se gardait bien d'en souffler mot et de paraître avoir rencontré l'homme gris ailleurs que dans la taverne du Blak-horse.
Williams, à force de prédire à Betty qu'elle roulerait sous la table, lui donna l'exemple.
Son verre, encore plein, lui échappa des mains, et il se laissa glisser de son escabeau sur le sol en grommelant:
—J'ai mon compte.
Betty, en épouse dévouée, se baissa et lui mit un banc sous la tête, en guise d'oreiller.
Puis elle se leva et dit:
—Il fait trop chaud ici. Sortons!
—J'allais te le proposer, dit galamment l'homme gris.
Betty le regarda.
—C'est pourtant toi, dit-elle, qui as battu Williams?
—Oui.
—Tu es donc bien fort?
Et elle eut un accent d'admiration.
—Peuh! fit modestement l'homme gris.
Betty reprit:
—Alors, si tu étais mon homme, tu me défendrais?
—Certainement.
—Veux-tu être mon homme?
—Chut! dit l'homme gris, qui se prit à sourire à l'ignoble créature, nous causerons de tout cela en haut.
—Tu veux donc t'en aller d'ici?
—N'as-tu pas dit qu'il faisait trop chaud?
—C'est juste. Eh bien! allons!...
L'homme gris fit un signe d'adieu à Jak, l'Oiseau-Bleu, et se leva.
Betty, trébuchante, s'appuya sur son bras.
Le rough sortit avec eux.
Tous trois remontèrent les marches de l'escalier, arrivèrent dans la rue, et le rough dit:
—Je sais un endroit où il y a de fameuse ale.
—Et où cela? demanda Betty.
—A deux pas, dans Well close square.
—Allons-y dit-elle. J'ai mis dans mon idée que l'homme gris m'aimerait. N'est-ce pas, tu m'aimeras, mon mignon?
—Certainement, répondit l'homme gris. Seulement, tiens-toi un peu plus droite.
—Est-ce que je marche de travers?
—Oui, un peu.
—Alors c'est que je songe à Williams, qui m'a trahie... Aussi, je me... vengerai...
Elle était de plus en plus lourde au bras de l'homme gris.
Ils avaient enfilé la ruelle dans laquelle s'ouvre le bal Wilson et ils se trouvaient maintenant au seuil de Well close square.
Betty fit un faux pas et se redressa avec peine.
—C'est drôle, dit-elle, il me semble que j'ai des fourmis dans les jambes.
—Tu as besoin du grand air, dit l'homme gris.
—Nous y sommes, au grand air.
—Veux-tu t'asseoir là?
Et l'homme gris la poussa sur un banc qui était dans le square.
Betty ne se défendit plus: elle s'assit, continuant à regarder l'homme gris et lui disant:
—Tu me plais... du moment que tu as battu Williams... tu seras mon homme, pas vrai?
Elle parlait maintenant d'une voix assourdie par l'ivresse et ses yeux ne demeuraient ouverts qu'à force de volonté.
L'homme gris et le rough échangèrent un nouveau regard.
Betty bredouillait de plus en plus:
—Ah! disait-elle, voilà que les fourmis me montent des jambes à l'estomac. Bon! il me semble que j'en ai sur la tête...
Et elle se coucha tout de son long sur le banc.
C'était le coup de grâce de l'ivresse.
Ses yeux se fermèrent, et quelques secondes après l'homme gris et son compagnon entendirent un ronflement sonore.
—Bon! voilà le moment, dit l'homme gris.
—Faut-il prendre la clef?
—Oui.
Le rough, qui était voleur et pick-pocket à ses heures, fouilla Betty adroitement et lui enleva la clef de sa chambre.
Puis tous deux la laissèrent dormir sur le banc et se dirigèrent vers la maison où logeait Calcraff.
Mais quand ils furent sous les fenêtres, l'homme gris s'arrêta:
—Un instant, dit-il: puisque tu habites la maison, tu dois la connaître parfaitement.
—Sans doute, répondit le rough.
—As-tu jamais pénétré chez Calcraff?
—Une fois.
—Comment cela?
—Il y avait le feu chez lui et j'ai aidé à l'éteindre.
—Fort bien.
—Ce qui fait que je me suis promené par tout son logis. C'est fort curieux.
—Est-ce qu'il est seul au premier étage?
—Tout seul avec sa servante.
—Va toujours. Il y a trois fenêtres; combien de pièces?
—Trois. Voyez-vous celle qui est éclairée?
—Oui.
—C'est sa chambre. La fenêtre du milieu est celle de son laboratoire.
C'est là qu'il fait des expériences sur les pendus, quand on lui permet d'emporter le corps. Il est un peu chirurgien, dit-on.
C'est là, continua le rough, qu'il a tous ses instruments, depuis les fers à marquer jusqu'aux cordes.
L'homme gris suivait attentivement les détails de cette description sommaire.
Et levant les yeux vers le deuxième étage:
—Où est la chambre de Betty? demanda-t-il.
—A la fenêtre du milieu.
—Par conséquent, cette chambre est au-dessus du laboratoire de Calcraff?
—Oui, justement.
—C'est là ce que je voulais savoir. Allons maintenant.
Et il prit le rough par le bras et ils enfilèrent l'allée humide et noire de la maison, marchant sur la pointe du pied.
L'homme gris murmura:
—Mon plan est fait...
—Pour avoir la corde de pendu?
—Oui.
Le rough montait l'escalier le premier, et quand il eut ouvert la porte de la chambre de Betty:
—Mais je ne sais vraiment pas, dit-il, comment vous ferez pour pénétrer chez Calcraff.
—Tu vas voir.
Ils entrèrent dans la chambre, laquelle était plongée dans l'obscurité.
—Ferme la porte et donne un tour de clef, ordonna l'homme gris.
En même temps, il tira de sa poche un petit outil en deux morceaux qu'il se mit à ajuster.
Pendant ce temps, le rough s'était procuré de la lumière et regardait l'homme gris avec étonnement.
XXVIII
L'objet que l'homme gris avait tiré de sa poche en deux morceaux, qu'il s'empressait de réunir, était un outil des plus vulgaires, un tarière.
En démontant le manche, il avait pu le cacher sous ses vêtements.
A Londres, où toutes les maisons sont de construction légère, les planchers sont en bois et n'ont pas grande épaisseur.
—Que faites-vous donc? demanda le rough, qui vit l'homme gris s'agenouiller et appuyer sa tarière sur le plancher.
—Tu le vois, je perce un trou.
—Pourquoi faire?
—Pour voir ce qui se passe en bas.
Et, en effet, la tarière mordit le bois et s'enfonça sans bruit et lentement dans le plancher.
Ce fut l'affaire de quelques minutes.
Au bout de ce temps, le plancher était à jour.
Alors l'homme gris retira sa tarière et commanda à John de souffler la chandelle.
La pièce de dessous, le laboratoire, était plongée dans l'obscurité; mais un filet de lumière qui passait sous la porte de la pièce voisine et venait mourir sur le parquet, juste au-dessous du trou percé par l'homme gris, attestait que Calcraff ne dormait pas.
L'homme gris qui s'était couché à plat-ventre pour appliquer son oeil au trou, vit ce filet de lumière et dit:
—Calcraff ne dort pas encore, il faut attendre.
—Je ne vois pas trop pourquoi vous avez percé ce trou? fit le rough. Il est trop petit pour y passer autre chose que le doigt.
—Oui, mais il est assez grand pour nous servir de judas.
—Je comprends encore moins pourquoi vous m'avez fait souffler la chandelle.
—C'est bien simple pourtant. Suppose que la chandelle soit allumée.
—Bon!
—Que Calcraff sorte de sa chambre et vienne dans son laboratoire.
—Eh bien?
—Et qu'il lève les yeux. La lumière nous trahira en lui montrant le trou.
—Ah! c'est juste, dit le rough, je ne pensais pas à cela.
—Maintenant, reprit l'homme gris à voix basse, en attendant qu'il éteigne sa lampe et qu'il dorme, causons.
—Soit, dit le rough à voix basse.
—Lord Vilmot, Shoking, si tu l'aimes mieux, est fort curieux de tout ce qui précède ou suit une exécution.
—Ah! vraiment?
—Il donnerait beaucoup d'argent pour savoir ce que fait Calcraff ordinairement.
—Je puis vous le dire, moi, fit le rough.
—Eh bien! va, je t'écoute.
En temps ordinaire, c'est-à-dire quand sa besogne chôme, Calcraff se lève de bonne heure.
—Fort bien.
—Une vieille femme, qui lui sert de servante, lui fait à déjeuner.
Il mange et s'en va.
—Sais-tu où?
—Il se promène tantôt dans les docks, tantôt dans les beaux quartiers du West-End, où il est moins connu de vue et où il n'a pas peur que les enfants le poursuivent en le huant.
Il lunch dans la première taverne venue, va prendre son repas du soir, tout seul, un peu partout, boit deux ou trois chopes de bière et rentre chez lui.
Jamais il ne parle à personne.
—Et lorsqu'il a une exécution à faire?
—Alors ses habitudes sont un peu changées.
—Comment cela?
—La veille au matin, Jefferies, son valet, arrive au petit jour, et Calcraff lui donne ses ordres.
C'est Jefferies qui s'occupe de faire dresser l'échafaud pendant la nuit; c'est lui qui emporte la corde et le bonnet noir. Calcraff ne touche à rien jusqu'au dernier moment.
Il passe la journée hors de chez lui, comme à l'ordinaire, mais les gens qui l'ont vue luncher assurent qu'il ne boit que de l'eau.
Au lieu de rentrer tard, comme à l'ordinaire, il revient chez lui à la nuit tombante et se couche aussitôt.
—Sans avoir soupé?
—Sans avoir soupé, car il paraît qu'il n'a le courage de remplir son triste métier qu'à la condition d'avoir l'estomac libre et la tête calme.
A deux heures du matin, il se relève, s'habille et boit une tasse de lait.
Puis il s'enveloppe dans son waterproof et s'en va à Newgate attendre l'heure de l'exécution.
—Tout cela est parfait, dit l'homme gris, mais je voudrais bien savoir ce que Jefferies et lui se disent quand le valet vient recevoir les ordres du maître, et pour cela, il faut que je reste ici. Mais toi, tu peux t'en aller.
En même temps, l'homme gris tira de sa poche une dizaine de guinées et les mit dans la main du rough, frémissant à ce contact.
—Mais, dit celui-ci, vous oubliez une chose.
—Laquelle?
—La corde de pendu.
—Ne t'inquiète pas de cela, j'en aurai. Prends ton argent et va te coucher.
Le rough ne se le fit pas répéter.
L'homme gris l'accompagna jusqu'à la porte, et quand il fut sorti, il s'enferma.
Puis il revint auprès du trou qu'il avait percé, se pencha de nouveau et regarda.
Le filet de lumière avait disparu.
Calcraff avait éteint sa lampe, et il dormait, car un ronflement sonore se faisait entendre de l'autre côté de la porte du laboratoire.
Alors l'homme gris tira de sa poche deux autres objets qui eussent bien plus encore excité la curiosité de John le rough s'il eût été encore là.
C'était d'abord une petite boule de cuivre de la grosseur d'une bille à jouer, suspendue à un long fil de laiton.
Elle était du calibre de la tarière, et, par conséquent, elle passa librement à travers le trou du plancher et, dévelopant le fil de laiton, l'homme gris la laissa descendre jusqu'au sol du laboratoire.
Le second objet qu'il plaça auprès du trou et dans lequel il incrusta le bout du fil de laiton était une petite boîte en métal de dix pouces de longueur.
Cette boîte se trouvait donc en contact, à travers le plancher, par le fil de laiton, avec la petite boule qui était descendue dans le laboratoire.
Alors l'homme gris tourna une petite vis qui se trouvait sur la surface supérieure de la boîte.
Soudain un crépitement se fit, suivi de myriades d'étincelles et la petite boule de cuivre flamboya, représentant sur sa surface tout ce que le laboratoire renfermait.
C'était un appareil à lumière électrique que l'homme gris venait de mettre en activité; et le laboratoire, inondé par une clarté bleuâtre, se refléta tout entier sur la petite boule de cuivre et l'homme gris put en examiner en détail les moindres objets.
—A présent, dit-il, je sais ce que je voulais savoir, et je vais attendre Jefferies.
Il tourna la vis de la petite boîte en sens inverse et la lumière s'éteignit.
Puis il retira la boule de cuivre et le fil de laiton, remit le tout dans sa poche et, s'allongeant sur le parquet et se roulant dans son manteau, il attendit le point du jour.
Pendant ce temps, Betty dormait toujours sur le banc de Well close square et rêvait qu'elle était la femme de l'homme gris, le gaillard assez robuste pour avoir battu Williams le terrible.
XXIX
Le lendemain, vers huit heures du matin, les misérables habitants de Well close square virent Jefferies sortir de chez Calcraff.
Il emportait un paquet enveloppé de serge verte.
—Ah! ah! dirent quelques-uns, c'est toujours pour demain, à ce qu'il paraît.
Il y avait un groupe de roughs à la porte du public-house qui occupait le rez-de-chaussée de la maison habitée par le bourreau.
—Quoi donc qui est pour demain? demanda une balayeuse qui se réconfortait d'un verre de gin.
—L'exécution de John Colden, répondit un jeune homme, ne voyez vous pas Jefferies qui passe?
—Hé! Jefferies? cria la balayeuse.
Le valet du bourreau s'arrêta.
—Venez donc boire un verre de gin avec nous, si vous n'êtes pas trop fier, reprit cette femme qui était jeune et ne manquait pas de beauté sous ses haillons.
—Quelle drôle d'idée de vouloir boire avec Jefferies! dit un autre rough.
—C'est mon idée. Qu'est-ce que cela vous fait?
Jefferies s'était arrêté hésitant.
—Allons, vieux, dit un des hommes qui se trouvaient sur le seuil du public-house, est-ce que vous allez nous refuser?
—Non, dit Jefferies.
Et il s'approcha et porta la main à son bonnet.
Jefferies était fort pâle et ses yeux rouges disaient qu'il avait pleuré.
Un rough qui demeurait dans Parmington street lui dit:
—Comment va ta fille?
—Mal, dit Jefferies d'une voix étouffée. Elle est chez un lord qui m'avait promis de la guérir, mais je n'y crois guère. Hier elle était plus faible encore que de coutume.
Et deux larmes tombèrent des yeux de Jefferies et roulèrent lentement sur ses joues creuses.
—C'est donc pour demain? fit la balayeuse.
Jefferies tressaillit.
—Oui, c'est pour demain, dit-il.
—La corde est là-dedans, n'est-ce pas?
Et la jeune femme toucha le paquet.
Jefferies se recula vivement.
—N'y touchez pas, dit-il, n'y touchez pas!...
—Pourquoi?
—Cela porte malheur.
—Ah! mais non, je n'ai jamais entendu dire ça, au contraire, reprit la balayeuse. De la corde de pendu! c'est de la réussite.
—Pas quand elle est neuve, dit Jefferies.
—Elle est donc neuve?
—Oui, l'autre était usée; John Colden est un solide gaillard à ce qu'on dit. Il ne faut pas que la corde casse.
—Hé! Jefferies, dit un rough, tu parles bien à ton aise de la mort d'un homme.
—L'habitude, fit un autre.
—Et puis, dit la balayeuse, il faut bien gagner sa vie.
Jefferies était fort pâle, et ce fut d'une main fiévreuse qu'il porta à ses lèvres le verre de gin que le land lord lui versa.
La balayeuse reprit:
—Tu ferais bien grâce à John Colden si on te promettait la vie de ta fille, hein?
Le malheureux devint livide.
—Ah! je crois bien, fit-il; mais serait-ce possible? Ce n'est pas moi qui pends, c'est Calcraff.
—Et puis, dit un des buveurs, Calcraff n'est qu'un instrument. Quand il refuserait de pendre John Colden, ça n'y ferait pas grand'chose, on ferait venir le bourreau de Manchester ou de Liverpool.
—C'est encore vrai.
—Nous tuons, dit tristement Jefferies, mais nous n'avons pas le droit de faire grâce.
Et il reposa le verre sur le comptoir et se sauva à toutes jambes, tandis que la balayeuse disait:
—J'ai touché la corde de pendu, c'est toujours ça.
Jefferies marchait d'un pas inégal et saccadé, tantôt rapide, tantôt lent.
Il se parlait à lui-même, et le nom de Jérémiah venait sans cesse à ses lèvres.
C'est que le malheureux père, qui avait vu sa fille la veille au soir, l'avait trouvée plus pâle, plus défaillante encore que de coutume, et malgré l'assurance de lord Vilmot et de ce médecin inconnu qui répondait de la sauver, il était parti la mort dans l'âme.
Comme il rentrait chez lui, le landlord du public-house voisin, chez lequel il allait boire quelquefois, l'avait appelé et lui avait dit:
—Calcraff est venu.
—Oh! s'était écrié Jefferies, je ne sais plus comment je vis, je sais pourquoi!
—Il vous attend demain matin.
Jefferies était monté chez lui et s'était couché.
Le lendemain matin, après une nuit d'insomnie pendant laquelle il n'avait cessé de balbutier le nom de son enfant, Jefferies s'était habillé à la hâte et avait couru chez Calcraff.
Calcraff lui avait dit:
—C'est pour demain. Prends les outils et veille à ce que tout soit prêt.
Puis il lui avait remis une corde neuve, ainsi que les crochets destinés à la fixer, et le bonnet de laine noire qui devait recouvrir la tête du condamné au moment suprême.
Puis il lui avait dit encore:
—Comment va ta fille?
Jefferies n'avait pas répondu, et quand il était sorti de chez Calcraff et que les roughs du public-house l'avaient appelé, ils avaient pu voir comme il était pâle et anéanti.
Donc Jefferies s'en alla.
Il revint dans Parmington street et monta chez lui la corde, le bonnet noir et les crochets.
Puis il redescendit et sauta dans un cab.
Jefferies n'était pas assez riche pour aller autrement qu'à pied, sauf lorsqu'il s'agissait du service de l'État.
Ces jours-là, le bourreau et son aide avaient une indemnité de voiture pour aller prévenir les gardiens des bois de justice.
En France, le bourreau a l'échafaud démonté dans sa maison.
En Angleterre, les bois de justice sont confiés à deux sous-aides qui logent dans un quartier éloigné.
Ces deux hommes ont pour mission de dresser l'échafaud, qu'ils apportent démonté, pendant la nuit, sur une petite charrette traînée par un vieux cheval.
Il occupait une maison dans Mill en road, dans l'extrême East-End, tout à côté d'un cimetière.
Ce fut donc à Mill en road que Jefferies se fit conduire.
Puis, quand il eut transmis les ordres de Calcraff, au lieu de revenir dans Parmington-street, il pria le cocher de le conduire, dans Hampsteadt.
Mais il le fit arrêter au bas de Heath mount, le paya et le renvoya.
Ensuite il continua son chemin à pied, et, à mesure qu'il avançait, sa marche devenait plus lente, plus irrégulière, et, malgré lui, il s'arrêtait, comme si les forces lui eussent manqué tout à coup.
C'est que chaque fois qu'il franchissait la grille de ce joli cottage où était sa fille, son coeur cessait de battre, et il s'attendait à quelque nouvelle sinistre.
Cette fois encore, il s'arrêta à dix pas de la grille et s'assit sur une borne, attachant un oeil anxieux sur la maison où tout paraissait tranquille.
Enfin, une fenêtre s'ouvrit.
Et, à cette fenêtre, Jefferies vit apparaître l'homme gris.
Celui-ci le salua de la main et lui cria:
—Ça va mieux!
Le coeur de Jefferies retrouva ses pulsations.
En deux bonds il traversa la rue et arriva tout affolé dans le jardin.
L'homme gris était descendu et venait à sa rencontre.
—Mon ami, lui dit-il, hier je pouvais douter encore; aujourd'hui je ne doute plus, et il dépend de vous que votre fille vive!
—De moi! exclama Jefferies frémissant.
—De vous, répéta l'homme gris.
Et il prit le valet du bourreau par le bras et le fit entrer dans la maison.
XXX
Comment la vie de Jérémiah pouvait-elle dépendre de Jefferies?
Pour le comprendre, il faut nous reporter à une heure plus tôt et pénétrer dans cette chambre aux murs enduits de goudron, dans laquelle Jérémiah avait été transportée une douzaine de jours auparavant.
Trois personnes s'y trouvaient réunies et causaient à voix basse.
Il était à peine jour au dehors, et une veilleuse brûlait encore sur la cheminée.
Jérémiah dormait.
La jeune fille était fort pâle, mais son sommeil était régulier, et on n'entendait plus retentir cette respiration sifflante des premiers jours.
Les trois personnes qui causaient tout bas au pied du lit étaient Suzannah l'Irlandaise, l'abbé Samuel et Shoking.
Shoking disait:
—Ce pauvre Jefferies s'en est allé bien triste hier.
—Il est vrai, répondit l'abbé Samuel, que la malade, qui semblait renaître à la vie depuis quelques jours, est retombée hier soir.
—Hélas! soupira Suzannah, je crois bien que le mal est sans remède.
—Oh! non, dit Shoking, l'homme gris a promis de la sauver, et il la sauvera.
L'abbé Samuel ne répondit rien.
—Avez-vous remarqué, dit Shoking, que chaque matin, jusqu'avant-hier, l'homme gris allumait un réchaud, sur les charbons ardents duquel il répandait une poudre brune, laquelle se dégageait aussitôt en une fumée épaisse qui remplissait la chambre et exhalait une odeur âpre?
—Oui, dit Suzannah.
—Et lorsque Jérémiah avait respiré cette odeur, elle se sentait soulagée sur-le-champ, l'oppression disparaissait et de belles couleurs roses revenaient à ses joues.
—Tout cela est vrai, dit Suzannah.
—Hier matin, continua Shoking, l'homme gris n'a point recommencé: pourquoi?
—Je l'ignore, dirent à la fois l'abbé Samuel et Suzannah.
—Je le sais, moi, dit Shoking.
—Ah!
—Mais, attendez. Jusqu'à hier, quand Jefferies venait, il voyait sa fille allant mieux et l'espoir lui revenait au coeur, et il pleurait de joie, le pauvre homme.
—Oui, dit Suzannah, mais hier il est parti la mort dans le coeur.
—C'est que le mal paraissait avoir repris tout son empire.
C'est l'homme gris qui l'a voulu ainsi.
—Mais pourquoi? demanda encore Suzannah.
—Parce que l'homme gris a son projet. Mais chut!
Et Shoking, à l'oreille de qui un bruit extérieur était venu mourir, Shoking se leva et s'approcha de la croisée.
Une voiture venait de s'arrêter devant la grille et de cette voiture descendait l'homme gris, enveloppé dans un large manteau qui le couvrait de la tête aux pieds.
Shoking courut à sa rencontre et lui prit le manteau, lorsque l'homme gris, l'ayant ouvert lui apparut dans cet humble costume qu'on lui voyait le soir à la taverne du Cheval-Noir.
Shoking lui prit la main et lui dit avec émotion:
—Maître! maître! venez vite, la pauvre petite est bien mal.
L'homme gris le suivit sans mot dire.
Il entra dans la chambre où Jérémiah dormait toujours.
—Voyez comme elle est pâle dit Shoking.
—Comme ses pauvres lèvres sont décolorées, ajouta Suzannah.
L'homme gris demeura impassible.
Alors il se tourna vers l'abbé Samuel et lui dit:
—Je la guérirai, si je le veux.
—Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas? s'écrièrent à la fois le prêtre, la femme et le mendiant.
—Peut-être... cela dépendra de Jefferies, attendons qu'il vienne.
—Je comprends, murmura Shoking, c'est un échange d'existences qu'il va lui proposer.
Une heure après, Jefferies arrivait et nous avons vu l'homme gris aller à sa rencontre et lui dire:
—La guérison de votre fille dépend de vous.
Il l'entraîna stupéfait dans la chambre de la malade.
Voyant sa fille immobile, Jefferies chancela et crut qu'elle était morte.
Mais le sourire n'avait point abandonné les lèvres de l'homme gris.
—Elle dort, dit-il, et, je le répète, sa vie est entre vos mains.
—Ah! dit Jefferies tombant à genoux, que puis-je donc faire pour sauver mon enfant?
—Je te le dirai tout à l'heure.
Alors il se tourna vers Shoking et lui dit:
—Viens avec moi.
Shoking le suivit, laissant Jefferies debout et les yeux pleins de larmes au chevet de sa fille endormie.
Quelques minutes s'écoulèrent, puis on vit reparaître l'homme gris et Shoking.
Ce premier tenait à la main un petit coffret en bois des îles.
L'autre portait dans ses bras un fourneau rempli de charbons ardents.
Alors Shoking posa le réchaud au milieu de la chambre, l'homme gris ouvrit le coffret, qui était plein de cette poudre noirâtre dont il s'était déjà servi, et il en répandit le contenu sur le brasier.
Soudain une fumée épaisse monta lentement dans la chambre et en quelques minutes l'eut envahie à ce point que les quatre personnes qui entouraient la malade ne purent se voir au travers.
Cela dura environ un quart-d'heure.
Puis la fumée s'éclaircit peu à peu et gagna les murs, se dissipant insensiblement au milieu.
Les murs goudronnés semblaient l'attirer et l'absorber à mesure.
—Regarde ta fille à présent, fit l'homme gris à Jefferies.
O miracle!
La pâleur de la malade avait disparu, de belles couleurs rosées se répandaient sur ses joues et sa respiration, si faible tout à l'heure qu'on eût pu croire qu'elle était éteinte et que Jérémiah était morte, sa respiration se faisait entendre avec une régularité sonore.
Jefferies jeta un cri.
Ce cri éveilla Jérémiah.
Elle ouvrit les yeux et reconnut son père.
Alors un sourire angélique vint à ses lèvres.
Jefferies se pencha sur elle et la couvrit de baisers furieux.
Et ses larmes brûlantes tombaient une à une sur le doux visage de la jeune fille.
—Ah! cher père, dit-elle, j'ai été bien malade hier, et j'ai cru que c'était fini... mais aujourd'hui, je sens que ça va mieux... beaucoup mieux...
Elle fit un léger effort et se remit sur son séant.
Et apercevant le prêtre, elle lui adressa un autre sourire; puis elle vit Suzannah, et lui tendit la main.
—Ah! père, père, dit-elle d'une voix remplie de caresses, si je pouvais vivre, comme je serais heureuse! Si tu savais comme on est bon pour moi... ici!...
—Je le sais, dit le pauvre père en pleurant.
L'homme gris lui mit alors la main sur l'épaule et lui dit:
—Suis-moi.
Et Jefferies obéit, et il l'entraîna dans le corridor voisin.
—Écoute, lui dit-il alors. Si je renouvelle trente fois encore l'expérience que je viens de faire, tu pourras emmener ta fille, non plus en voiture, mais à pied, te donnant le bras et respirant avec ivresse le grand air.
—Oh! vous le ferez, n'est-ce pas? dit Jefferies, qui voulut se mettre à genoux.
L'homme gris l'arrêta.
—Mais, dit-il, tu ne sais pas le prix de cette poudre noire que je verse dans le charbon enflammé?
Jefferies frissonna.
—Mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel, vous savez que je suis pauvre et misérable: ne viendrez-vous pas à mon aide?
—Ah! dit l'homme gris, ce n'est pas avec de l'or qu'on la pourrait payer, Jefferies, cette précieuse substance qui peut sauver ta fille.
—Et avec quoi donc, seigneur? s'écria le pauvre diable qui, en ce moment, suspendit son âme tout entière aux lèvres de l'homme gris.
—Avec la vie d'un homme, répondit-il.
Et alors Jefferies le regarda, en proie à un effroi indicible.