XXXVI
Le narcotique absorbé par le commis, dans la fumée du cigare que lui avait donné l'homme gris, était assez puissant pour qu'il n'y eût plus à s'occuper de M. Smith.
Il dormirait sept ou huit heures de suite et on pouvait faire tout le bruit possible sans qu'il s'éveillât.
L'homme gris le prit donc à bras le corps et le porta sur un des lits.
Puis il revint à la fenêtre et s'y accouda.
La foule commençait à être compacte dans Old Bailey.
Elle s'épaississait à vue d'oeil, mais sans bruit, sans tapage, avec ce flegme silencieux qui est le côté saillant du caractère anglais.
Deux escouades de policemen bordaient le carré formé par les chaînes qu'on avait tendues dès huit heures du soir.
En France, une armée de sergents de ville serait bousculée par la foule en un clin d'oeil.
En Angleterre, le policeman n'a qu'à étendre son petit bâton au-dessus de sa tête pour que la foule ne fasse pas un pas de plus.
L'homme gris fumait tranquillement et, de temps en temps, il consultait sa montre.
La foule grossissait toujours et de loin en loin quelques mots étouffés montaient aux oreilles de l'homme gris.
Ces paroles étaient toutes en idiome irlandais.
Les chefs fenians avaient tenu parole.
Tout ce monde qui remplissait Old Bailey était l'armée mystérieuse sur laquelle l'Irlande comptait pour délivrer John Colden.
Enfin, ce murmure sourd qui s'élevait de toutes parts comme le clapotement des vagues sur le galet au bord de l'Océan, ce murmure grandit tout à coup et l'homme gris vit les policemen agiter leurs petits bâtons.
Puis ayant tourné la tête, il aperçut à l'extrémité d'Old Bailey, au coin de Fleet street, une lueur rougeâtre qui s'avançait lentement.
En même temps, il entendit résonner le pavé sous le pied d'un cheval et il vit apparaître cette charrette qui renfermait les bois de justice.
Les deux sous-aides étaient dessus et se tenaient debout, ayant chacun une torche à la main.
Au milieu d'eux Jefferies, pâle, triste, son paquet enveloppé de serge verte sous le bras, avait bien plutôt l'air du patient qu'on va pendre que du valet de l'exécuteur.
La foule s'écartait devant le hideux véhicule et Jefferies arriva ainsi jusque sous la fenêtre de l'homme gris.
—Bonjour, Jefferies! lui cria ce dernier.
Jefferies leva la tête et reconnut le sauveur de sa fille.
Il porta la main à son bonnet et, en même temps, il fit un petit signe mystérieux qui voulait dire sans doute:
—Tout est prêt, ne craignez rien.
Le véhicule arriva jusqu'à la chaîne, que les policemen détendirent un moment pour laisser passer le cortège.
Puis, quand il fut entré dans le carré, ils la tendirent de nouveau et le peuple respecta cette barrière et n'essaya pas d'aller plus loin.
Le véhicule s'était arrêté devant la troisième porte de Newgate et, comme l'avait dit M. Haris, tout à fait en face de cette croisée où se montrait l'homme gris.
Les aides avaient mis pied à terre et Jefferies faisait descendre une à une toutes les pièces du sinistre édifice.
L'homme gris se prit à suivre avec une grande attention tous les détails de l'opération, qui dura environ deux heures.
Cependant, de temps en temps, il jetait un furtif regard au-dessous de lui et fronçait le sourcil.
Shoking n'arrivait pas.
Enfin, du milieu de cette foule toujours grossissante qui assistait à la construction de l'échafaud, un coup de sifflet se fit entendre.
Et, en même temps, à la lueur des torches, l'homme gris aperçut Shoking.
Shoking, ses vêtements en lambeaux, tête nue, suant à grosses gouttes, avait eu bien du mal à se frayer un passage au milieu de cette marée humaine.
Mais, à force de jouer des coudes et de pousser l'un et l'autre, il avait fini par arriver jusqu'à la porte de M. Harris.
—Attends-moi et cramponne-toi au marteau de la porte, lui cria l'homme gris.
Deux minutes après, Shoking se glissait dans la maison et l'homme gris refermait vivement la porte.
Puis il prenait le mendiant par la main, car il était descendu sans lumière, et il le conduisait dans cette chambre où la lueur des torches allumées au dehors répandait une clarté rougeâtre.
Il était alors deux heures du matin.
—Eh bien? dit l'homme gris.
—Jefferies a la corde et m'a laissé la sienne.
—Es-tu bien sûr que le noeud soit fait dans le bout du caoutchouc.
—Oui, j'en réponds. Ouf! j'ai eu du mal à arriver jusqu'ici; j'avais beau faire des signes, je n'avançais pas facilement.
Tout à coup Shoking jeta les yeux sur le lit où dormait le commis et il fit un pas en arrière, disant:
—Je croyais que nous étions seuls.
—Oh! fit l'homme gris, en souriant, ce n'est pas celui-là qui nous gênera. Il dort.
—Mais il peut s'éveiller.
—Non. Si le coeur t'en dit, donne-lui des pichenettes sur le nez. Il a fumé de l'opium.
—Ah! bon! dit Shoking.
Le travail des aides de Jefferies continuait, la sinistre plate-forme était dressée.
Puis bientôt après, on vit s'élever la potence et Jefferies, montant au long d'une échelle, fixa à son extrémité le crochet destiné à supporter la corde.
Enfin, on fit jouer trois ou quatre fois de suite la trappe fatale, et alors l'homme gris dit à Shoking:
—C'est fait!...
Les deux aides s'assirent tranquillement sur le bord de la plate-forme, les jambes pendantes au-dessus de la foule.
Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre que l'heure de l'exécution sonnât.
Quant à Jefferies, il avait frappé à cette porte de Newgate qui était de plain-pied avec l'échafaud et par où devait sortir le condamné.
Cette porte s'était ouverte et refermée sur lui.
—Maître, dit alors Shoking, je crois avoir compris ce qui va se passer.
—Ah!
—La corde ne serrera pas assez le cou de John pour l'étrangler sur-le-champ.
—Cela est vrai.
—Et la foule aura le temps de briser les chaînes, d'entourer l'échafaud et de le dépendre.
—Non, dit l'homme gris, la corde cassera auparavant et le pendu tombera.
—Ah! la corde cassera?
—Oui.
—Comment?
Alors l'homme gris alla prendre la canne qui se trouvait dans un coin et à cette canne il ajusta une boule de cuivre qui était grosse comme une pomme, et puis une autre pièce qui n'était autre qu'une batterie de fusil.
La canne était creuse et rayée comme le canon d'une carabine.
—Un fusil à vent! dit Shoking.
—Oui.
—Et c'est avec cela que vous couperez la corde?
—Aussi facilement que je coupe une balle sur la lame d'un couteau à vingt-cinq pas, répondit tranquillement l'homme gris.
XXXVII
Et pendant ce temps-là à quoi songeait John Colden, le condamné?
Apôtres ou fanatiques, les hommes qui se sont voués à une cause ou à une idée, savent être martyrs.
On avait bien dit à John Colden qu'on le sauverait. Il l'avait même espéré un moment, alors qu'il était encore à Cold Bath fields.
Mais depuis qu'on l'avait transféré à Newgate, cette espérance était devenue de plus en plus faible, et elle avait fini par s'évanouir.
Depuis qu'il était condamné, depuis surtout qu'il avait appris l'exécution de Bulton, John Colden se faisait peu à peu à cette idée que sa dernière heure approchait et qu'il irait dormir du dernier sommeil dans la Cage aux oiseaux, tout à côté de l'amant de la pauvre Suzannah.
Et les jours passaient, et John comptait maintenant les heures.
Il recevait tous les matins la visite de sir Robert, le sous-gouverneur, qui lui témoignait de l'amitié et ne cessait de lui dire qu'on s'exagérait beaucoup l'importance du dernier supplice et que cela n'avait absolument rien d'effrayant.
John Colden souriait avec mélancolie et se bornait à répondre:
—Je saurai mourir.
Enfin la veille de l'exécution était arrivée.
La dernière journée d'un condamné est peut-être moins lugubre et moins monotone que celles qui la précèdent.
Dès huit heures du matin, il reçoit la visite du prêtre d'abord, ensuite du gouverneur; puis, dans le courant du jour, ce sont les dames des prisons qui viennent lui apporter des consolations.
Enfin, vers le soir, les deux élèves de Christ's hospital, chargés de remplir le voeu du roi Edouard VI, viennent à leur tour.
Cette dernière visite est peut-être celle qui touche le plus le malheureux qui va mourir.
L'enfance a des accents, des paroles et des sourires qui vont droit à l'âme la plus endurcie.
A huit heures, John Colden avait donc reçu la visite d'un prêtre.
Mais ce prêtre n'était point l'abbé Samuel.
C'était un ministre protestant.
Car si la loi anglaise accorde au condamné catholique la grâce de voir un ministre de sa religion, ce n'est que lorsqu'il a refusé inflexiblement les secours d'un prêtre anglican.
Le ministre savait que John Colden était catholique.
Aussi, n'était-il entré dans sa cellule que pour la forme et en était-il ressorti aussitôt.
Le gouverneur était venu ensuite, accompagné du shérif, qui avait demandé à John si, au moment suprême, il ne voulait pas dénoncer ses complices.
John avait répondu négativement.
A midi, le prêtre catholique s'était présenté.
Celui-là, c'était l'abbé Samuel.
John avait, en le voyant, perdu son impassibilité, et quelques larmes avaient subitement roulé dans ses yeux.
Le jeune prêtre était demeuré enfermé avec le condamné pendant plus d'une heure, et il l'avait préparé à la mort.
Cependant, depuis quinze jours, le prêtre travaillait avec ses amis a sauver John Colden.
Comment donc, alors qu'on était presque sûr des amis, ne lui avait-il pas laissé entrevoir le salut?
Ceci tenait à la prudence de l'homme gris.
Celui-ci avait dit la veille:
—L'homme qui se noie s'accroche souvent à ceux qui essayent de le sauver, d'une façon si malheureuse, si désespérée, si maladroite, qu'il les fait périr avec lui.
Ainsi de John.
Il est résigné à mourir; il faut même qu'il n'espère plus, car il pourrait nous trahir par son attitude confiante, éveiller l'attention de l'autorité, et faire échouer tous nos projets.
Le prêtre quitta donc John en lui parlant du ciel et de Dieu, qui n'abandonne jamais ses serviteurs.
Il le quitta en lui promettant de revenir le soir et de passer la nuit en prières auprès de lui.
Après l'abbé Samuel, ce fut le tour des dames des prisons.
Puis enfin, comme la nuit venait, la porte de la cellule s'ouvrit.
Le gardien-chef lui dit:
—John, voici deux jeunes clercs du collége de Christ's hospital qui vienne vous visiter, selon la coutume établie par le roi Edward.
Et John vit apparaître d'abord un grand jeune homme, le plus ancien des élèves, et un enfant, le dernier venu et le plus jeune.
Et soudain, en regardant celui-ci, John poussa un cri et se demanda si Dieu ne faisait pas un miracle en sa faveur.
Dans cet enfant, John Colden venait de reconnaître l'enfant de Jenny l'Irlandaise, le petit Ralph, celui pour qui il allait subir le dernier supplice, le rédempteur enfin que la pauvre Irlande attendait.
Mais l'enfant avait posé un doigt sur ses lèvres, et John maîtrisa sa joie.
Ralph, car c'était bien lui, apparaissait à John Colden comme un ange descendu sur la terre.
L'enfant, on l'a vu plusieurs fois déjà, avait la raison et le courage d'un homme.
Quand il eut fait un signe à John Colden, il se tourna vers son compagnon, le grand écolier:
—George, lui dit-il, cet homme est Irlandais, n'est-ce pas?
—On nous l'a dit, répondit l'écolier.
—Veux-tu que je lui parle, le langage de son pays?
—Mais, dit le grand camarade avec étonnement, Anglais ou Irlandais, ne parlons-nous pas la même langue?
—Non, répondit Ralph, les pêcheurs de l'Irlande ont un idiome que je sais.
John Colden écoutait et regardait toujours l'enfant avec une muette extase.
Alors Ralph dit au condamné, en patois irlandais:
—Je suis bien heureux qu'on m'ait choisi pour venir te voir, mon bon John, toi qui m'as sauvé du moulin.
—Ah! dit John dans la même langue, Dieu a donc fait un miracle?
—Pourquoi? fit naïvement l'enfant.
—Il a donc fait un miracle pour que je vous voie sous cet habit, continua le condamné.
—C'est Shoking et ma mère, et notre ami l'homme gris qui m'ont mis à Christ's hospital, répondit Ralph. Et je vois tous les jours ma mère et mon amie Suzannah.
—Suzannah! murmura John, dont les yeux s'emplirent de larmes.
Et l'enfant raconta au condamné comment il était entré à Christ's hospital, sous le nom de Ralph Waterley, et comment Shoking était devenu lord Vilmot.
Et en l'écoutant, John ne pensait plus à lui-même, et il ne songeait plus qu'il allait mourir.
N'avait-il pas devant lui l'enfant promis à la délivrance de l'Irlande?
—Mon bon John, dit encore le petit Ralph, ils disent tous que tu seras pendu demain.
—A sept heures, dit John.
—Mais je suis sûr que non, moi.
John tressaillit et regarda l'enfant.
—Je suis bien sûr qu'on te sauvera, moi, répéta l'enfant.
Et à ces dernières paroles, il s'éleva dans l'âme du condamné une voix confuse qui lui dit:
—La vérité est dans la bouche des enfants.
Et son âme, où venait de se faire entendre cette voix mystérieuse, s'emplit tout à coup d'une vague espérance.
XXXVIII
John Colden regardait toujours Ralph, cherchant à lire sur son visage la cause de cette assurance avec laquelle il parlait de son salut.
L'enfant était calme, il souriait.
—Oui, mon bon John, disait-il, on te sauvera. Notre ami l'homme gris l'a promis à ma mère, et tu sais bien que tout ce qu'il a promis, il le tient.
—Ah! cher enfant de Dieu, répondit John, puisque vous n'êtes plus au moulin, que m'importe à présent de mourir!
—Tu ne mourras pas, j'en ai la conviction.
John Colden secoua la tête:
—Le prêtre est venu, dit-il.
—L'abbé Samuel?
—Oui.
—Et il t'a dit comme moi que tu ne mourrais pas?
—Non, fit John, il ne m'a pas dit cela.
—Alors c'est que l'homme gris ne lui a pas promis, comme il l'a promis à ma mère.
—Mon Dieu! mon Dieu! murmurait le condamné, j'avais fait le sacrifice de ma vie, j'attendais avec calme ma dernière heure, et voici que cet enfant vient ébranler mon courage.
Le grand écolier de Christ's hospital écoutait sans la comprendre cette conversation du condamné et de son petit camarade.
D'ailleurs, ce jeune homme,—il avait près de vingt ans,—était peu intelligent.
Anglais de pur sang, indifférent et froid, il était venu là comme il eût assisté à un cours.
De temps en temps, pendant que Ralph et John Colden continuaient à causer, il tirait sa montre et paraissait trouver le temps long.
De temps en temps aussi, un oeil s'appliquait au trou vitré pratiqué dans la porte.
C'était le surveillant qui avait le droit de voir, mais non pas d'entendre.
Enfin, des pas retentirent dans le corridor et la porte de la cellule s'ouvrit de nouveau.
Cette fois, c'était l'abbé Samuel qui revenait.
En même temps, le gardien chef dit aux deux élèves de Christ's hospital:
—Messieurs, il est temps que vous vous retiriez.
Ralph se jeta au cou de John Colden.
—Adieu, mon jeune maître, dit celui-ci.
—Au revoir, mon bon John, répondit l'enfant.
John secoua la tête.
Il avait regardé l'abbé Samuel et celui-ci lui avait paru triste et résigné.
—Non, dit-il encore, je sais bien que je vais mourir... adieu, mon jeune maître, je meurs pour l'Irlande et pour vous.
—L'Irlande n'abandonne point ses enfants, dit alors le prêtre d'une voix grave et douce.
Et John tressaillit encore, et ce vague espoir qui avait déjà envahi son âme, l'emplit de nouveau.
Les deux écoliers se retirèrent et le prêtre demeura seul avec le condamné.
Ce bruit sourd comme celui d'une tempête lointaine que John avait entendu déjà dans la nuit qui avait précédé l'exécution de Bulton, commençait à se faire entendre et perçait les murs épais de Newgate.
—John, dit l'abbé Samuel, on dresse votre échafaud.
—Ah! dit-il en pâlissant, je savais bien que l'enfant me berçait d'un fol espoir.
—Que vous disait-il, John?
—Qu'on travaillait à me sauver.
—C'est vrai, dit le prêtre.
John attacha sur lui un oeil éperdu:
—Ah! dit-il, je m'étais résigné... ne me donnez donc pas une espérance qui pourrait affaiblir mon courage. Ce matin, d'ailleurs...
—Ce matin, interrompit l'abbé Samuel, je ne pouvais pas rester avec vous jusqu'à la dernière heure.
—Je ne comprends pas, dit John.
—Ce matin, reprit l'abbé Samuel complétant sa pensée, la joie que vous auriez éprouvée en apprenant que nos frères d'Irlande espèrent vous sauver, pouvait vous trahir et tout perdre.
—Et... maintenant?
—Maintenant, John, j'ai obtenu la permission de demeurer avec vous cette nuit; et comme je ne vous quitterai plus, je puis vous dire: on a l'espoir de vous sauver.
John avait des battements de coeur terribles à mesure que le prêtre parlait.
Celui-ci continua:
—Nos frères travaillent: mais la Providence a quelquefois des vues secrètes, et le plan le mieux combiné peut échouer. A tout hasard, mon ami, il faut me faire votre confession et vous préparer à mourir saintement et noblement, comme un digne fils de l'Irlande que vous êtes.
—Mais, mon père, dit John, comment pourrait-on me sauver? Les murs de Newgate sont épais et les soldats veillent.
Le prêtre ne répondit pas.
Le sourd murmure du dehors grandissait de minute en minute, pénétrant l'enceinte massive de la prison, comme une vibration de cloche gigantesque.
John se mit à genoux; il se confessa, il écouta les exhortations du prêtre qui lui parlait toujours de la vie éternelle, comme si lui-même il eût perdu cette espérance qu'il avait mise tout à l'heure au coeur du condamné.
Les heures passaient, et les bruits du dehors devenaient de plus en plus stridents.
L'abbé tira sa montre.
—Cinq heures, dit-il, ils vont venir.
—Ah! fit John Colden, que l'angoisse reprit un moment à la gorge, nos amis ont échoué, vous voyez bien.
Le prêtre ne répondit pas.
Mais il se mit à réciter en latin, les vêpres des morts.
A cinq heures et demie, la porte de la cellule s'ouvrit et le lord gouverneur, le bon et jovial sir Robert M..., entra.
—Allons, mon ami, voici l'heure... Vous n'avez plus que quelques mauvais instants à passer.
Derrière le sous-gouverneur se tenait le shériff.
Celui-ci s'approcha de John.
—Au dernier moment, John Colden, lui dit-il, je vous adjure, au nom de Dieu et de la justice, de nommer vos complices, si vous en avez.
—Je n'en ai pas, répondit-il.
—Habillez-vous, dit le sous-gouverneur, on va vous conduire à la chapelle.
Et il appela deux gardiens, qui débarrassèrent le condamné de ses entraves et l'aidèrent à s'habiller.
L'abbé Samuel récitait toujours les vêpres des morts.
Quand John fut prêt, il regarda de nouveau le jeune prêtre.
Celui-ci était d'une pâleur mortelle.
—Allons, pensa le condamné, il est comme moi, il a perdu tout espoir.
Appuyé sur le bras de l'abbé Samuel, escorté par le sous-gouverneur, le shériff et une escouade de gardiens, John monta à la chapelle.
Le prêtre avait obtenu la permission de célébrer la messe.
Dans les pays protestants, il arrive souvent que les catholiques, qui sont en minorité, n'ont point d'église et célèbrent dans le temple, à de certains jours et à de certaines heures, les cérémonies de leur religion.
Ainsi fait-on à Newgate, où il n'y a pas de chapelle catholique.
Les gardiens, le sous-gouverneur et le shériff demeurèrent en dehors, le prêtre revêtit ses habits sacerdotaux et dit la messe devant un autel improvisé.
Comme il achevait, un bruit domina tous les autres bruits et vint frapper l'oreille du condamné prosterné sur les dalles.
C'était le tintement lugubre des cloches de l'hôpital Saint-Barthélémy, qui sonnent des glas funèbres, une demi-heure auparavant et pendant tout le temps ensuite que dure l'exécution et que le corps du supplicié demeure accroché au gibet.
Et John se releva, murmurant:
—Il faut mourir... Que Dieu protège et sauve l'Irlande!
XXXIX
John, le rough qui, la nuit précédente, avait conduit l'homme gris dans le logement de Betty, situé, comme on le sait, au-dessus de celui de Calcraff, n'avait rien exagéré dans les détails qu'il avait donnés sur le bourreau de Londres.
Calcraff était un homme entre deux âges, d'une force herculéenne et d'un caractère sombre.
Beaucoup de ceux qui exercent cette terrible profession sont en proie à une éternelle tristesse.
Plusieurs encore, sinon presque tous, sont chirurgiens et s'occupent d'anatomie avec une sorte de passion.
Isolés de la société qui les repousse avec une muette horreur, les bourreaux vivent à l'écart, parlent peu, et se livrent ordinairement à des études sérieuses.
La plupart sont sobres.
Calcraff rentrait de bonne heure, chaque soir, faisait un repas frugal et se couchait.
La veille des exécutions il ne soupait pas.
Ainsi John avait dit vrai. Ce soir-là, Calcraff s'était contenté d'une tasse de thé et s'était mis au lit avant huit heures.
Le gros oeuvre, comme on dit, concernait Jefferies.
Calcraff n'avait à se mêler que d'une chose, passer la corde au cou du condamné, lui rabattre le bonnet noir sur les yeux et le lancer dans l'éternité.
Quand il arrivait à Newgate, tout était prêt.
Calcraff dormit donc jusqu'à trois heures et demie du matin et ne se leva que lorsque la sonnerie d'un réveil placé sur la cheminée de sa chambre, se fit entendre.
Avant de s'habiller, il trempa ses bras jusqu'au coude dans un baquet d'eau froide et plaça sa tête sous un appareil hydrothérapique qui se trouvait dans le laboratoire et qui laissa pleuvoir dessus une gerbe glacée.
Cet homme qui depuis trente années exerçait son terrible ministère n'avait jamais exécuté un patient sans être pris, deux ou trois heures auparavant, d'un tremblement nerveux dont il ne devenait maître qu'en s'administrant des douches d'eau glacée.
Sa toilette terminée, il s'enveloppa dans son manteau, et descendit sans bruit l'escalier de sa maison, après avoir soigneusement fermé la porte.
Well close square était désert, à cette heure matinale.
Cependant il y avait un cab dans un angle de la place qui paraissait attendre le bourreau.
Ce cab avait été retenu par lui, la veille, à la station de voitures la plus proche.
Calcraff y monta sans prononcer un mot, et le cabman ne lui fit aucune question.
Il savait où il allait.
Jusques à Saint-Paul, le cab put se frayer un passage au milieu de la foule énorme qui de toute part se rendait à Newgate, mais devant Saint-Paul, le cabman s'arrêta.
Calcraff, habitué à cela sans doute, descendit, donna une demi-couronne au cabman et appela deux policemen, de qui il se fit reconnaître.
Alors les deux policemen agitèrent leur bâton et, se plaçant à côté de lui, crièrent:
—Place! place à Calcraff!
Et si compacte qu'elle fût, la foule s'écartait en entendant ces mots, et Calcraff passait.
Le peuple de Londres a une superstition.
Quiconque touche au bourreau, meurt de sa main quelque jour.
Aussi s'écartait-on avec une sorte de terreur, et Calcraff put-il arriver jusqu'à la porte de Newgate, qui s'ouvrit aussitôt devant lui.
Il était alors cinq heures et demie du matin.
Ce fut le portier-consigne qui le reçut.
—Vous êtes en avance, lui dit-il.
—Un peu, répondit Calcraff.
—Le condamné est catholique, comme vous savez.
—Je le sais, dit Calcraff.
—Et on lui dit la messe dans la chapelle.
Calcraff se fit ouvrir la grille qui sépare l'avant-greffe de l'intérieur de la prison et il se rendit à la cuisine, selon son habitude.
Il était fort pâle et, bien qu'il ne tremblât plus, il était en proie à cette émotion qu'il ne parvenait jamais à dominer qu'au dernier moment.
Le cuisinier, le voyant entrer, lui dit:
—Vous venez boire votre tasse de lait?
—Oui.
Le cuisinier lui présenta une assiette sur laquelle se trouvait un bol de lait froid.
Calcraff le vida d'un trait, le reposa sur l'assiette et sortit de la cuisine sans dire un mot.
Deux gardiens l'accompagnaient.
Il y a à Newgate, tout à côté de la chapelle, une petite salle qui prend le jour par en haut.
C'est la salle de la toilette.
C'est là que le bourreau et son aide attendent que le condamné sorte de la chapelle.
C'est là que la remise leur en est faite solennellement.
Sur un pupitre à hauteur d'appui se trouve un énorme registre tout ouvert.
Le gouverneur et les gardiens entrent avec le condamné dans cette salle, dont on ferme les portes...
Alors le valet du bourreau ouvre une armoire dans laquelle il prend une ceinture de cuir et des courroies.
Les courroies servent à entraver les jambes du condamné, la ceinture lui prend les mains, les ramène et les lie derrière le dos.
Quand ces sinistres préparatifs sont terminés, le gouverneur de la prison, qui est venu là en grand uniforme, dit à Calcraff:
—Maintenant cet homme est à vous.
—Je le reçois, dit Calcraff.
Et il s'approche du registre ouvert et donne un reçu du condamné, qu'il signe de son nom et de son paraphe.
Alors les portes s'ouvrent et le condamné, appuyé sur le ministre ou le prêtre qui l'assiste, et sur le valet de l'exécuteur, s'achemine vers l'échafaud.
Lorsque Calcraff arriva dans la chambre de la toilette, Jefferies y était seul.
Jefferies était plus pâle et plus tremblant que Calcraff et il dissimulait mal son émotion.
Cependant Calcraff n'y prit pas garde.
—Tout est prêt? demanda-t-il.
—Tout, répondit le valet.
Calcraff s'assit sur un banc qui régnait tout le long du mur.
—Est-ce que vous avez encore votre tremblement? demanda Jefferies après un silence.
—Non, mais...
Calcraff s'arrêta et porta la main à son front.
—Quoi donc? fit Jefferies.
—Voilà que j'éprouve une lourdeur de tête.
—Ah!
—J'ai comme du feu dans la poitrine et de la glace sur le front.
Et Calcraff, pris d'un malaise subit, se leva vivement.
—Oh! c'est singulier, dit-il.
Il fit quelques pas et ses jambes tremblèrent.
—Vous devriez pourtant vous habituer, depuis trente ans que vous êtes dans le métier,... dit Jefferies.
—Ce n'est pas l'émotion, c'est... autre chose... Oh! maintenant, voilà que c'est la tête qui me brûle... dit Calcraff.
Et il se laissa retomber sur le banc d'où il s'était levé tout à l'heure.
Un éclair de sombre joie passa alors dans les yeux de Jefferies.
En même temps les cloches de Saint-Barthélémy commencèrent à tinter, et, faisant un effort suprême, le bourreau se releva et dit:
—Il faut pourtant que je fasse mon métier... Bon! voilà que mes jambes fléchissent... Soutiens-moi donc, Jefferies... Qu'est-ce que j'ai, mon Dieu!
—Voulez-vous une autre tasse de lait? dit Jefferies, qui sentait gronder dans son coeur une tempête de joie.
XL
Calcraff n'eut le temps ni d'accepter ni de refuser l'offre que lui faisait Jefferies d'aller lui chercher une seconde tasse de lait.
La porte s'ouvrit et les gardiens qui précédaient le condamné apparurent dans le corridor.
Calcraff avait fini par se lever; mais il s'appuyait au mur et la souffrance qu'il éprouvait devenait de plus en plus vive.
—Voici l'heure, dit un des gardiens en entrant.
Jefferies cessa un moment de regarder Calcraff sur le visage duquel il épiait avec anxiété les progrès de ce mal mystérieux dont il était subitement atteint.
Et, détournant les yeux de Calcraff, il regarda le condamné qui entrait soutenu par le prêtre et par le sous-gouverneur.
Jefferies aperçut l'abbé Samuel, et une légère rougeur monta à son front.
La présence de l'abbé Samuel en ce lieu, c'était une attestation muette que l'homme gris continuait à veiller sur le malheureux qui croyait sa dernière heure arrivée.
John était pâle, mais il marchait la tête haute, et s'il ne conservait que peu d'espoir, du moins il voulait mourir en digne fils de l'Irlande.
L'attitude de John était si noble, si résignée, si exempte de faiblesse, du reste, qu'une grande émotion s'était emparée de tous ceux qui composaient son funèbre cortége.
Le bon sir Robert M..., le sous-gouverneur avait cessé de rire, et on voyait deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
Le shériff dit à Calcraff, selon l'usage:
—Nous vous remettons cet homme, et il est à vous désormais.
Calcraff fit un signe de tête, mais il ne bougea pas de la place où il était.
Peut-être avait-il peur de se laisser tomber en perdant le point d'appui de la muraille.
L'abbé Samuel avait pâli en voyant Calcraff, mais un regard de Jefferies le rassura.
Ce dernier s'approcha alors du condamné avec les entraves et il lui passa la ceinture.
John Colden n'opposa aucune résistance.
Tout le monde se tenait à l'écart, comme si chacun avait eu peur de toucher à ces courroies maudites qui allaient réduire John Colden à l'impuissance.
Seul, l'abbé Samuel était demeuré auprès de lui, et il y eut un moment où les lèvres de Jefferies furent si près de l'oreille du prêtre qu'elles murmurèrent:
—Calcraff ne peut plus marcher... courage!
John Colden entendit et le sang afflua à son coeur, et son visage pâle s'empourpra tout à coup.
Il se laissa fixer les mains derrière le dos, après la ceinture.
Puis Jefferies se baissa et lui mit les courroies aux pieds.
Alors le gouverneur de la prison, personnage qui n'apparaissait qu'aux grandes occasions, entra et fit un signe à Calcraff.
Celui-ci, par un effort surhumain, s'approcha du registre et se mit à écrire d'une main tremblante le reçu du condamné.
Mais, comme il ne manquait plus que sa signature au bas de l'acte, ses jambes fléchirent, ses genoux ployèrent, et il s'affaissa en murmurant:
—Je crois que je vais mourir.
Ce fût un coup de théâtre.
Les gardiens, le gouverneur, le sous-gouverneur et le shériff se regardèrent.
Jefferies, qui voulait gagner du temps, dit:
—Ce n'est rien. C'est son moment de faiblesse qui le prend. Ordinairement, c'est la veille qu'il l'a.
On savait que Calcraff avait souvent un tremblement nerveux quelques heures avant les exécutions.
Le shériff lui dit:
—Remettez-vous, mon ami, et obéissez à la loi. Du courage!
Mais Calcraff se roulait sur le sol en proie à d'horribles convulsions et disait:
—Ce n'est pas le courage qui me manque, c'est la force.
On le releva, on l'assit sur un banc, le gouverneur tira de sa poche un flacon de sels.
Calcraff essaya par deux fois de se relever, il ne le put pas.
Cependant on n'était plus assez loin du mur d'enceinte de la prison pour ne pas entendre le murmure strident de la foule qui s'impatientait à mesure que l'heure approchait.
—Il faut surseoir à l'exécution, dit le sous-gouverneur.
—C'est impossible! dit le shériff. Allons, Calcraff, levez-vous!
—Je ne peux pas! gémit le bourreau, dont les tortures n'avaient plus de nom.
John Colden était redevenu fort pâle. Il sentait qu'en ce moment sa vie tenait à un miracle.
—Messieurs, dit l'abbé Samuel, le peuple hurle et chacun de ses hurlements augmente l'agonie de ce malheureux.
—Il faut en finir, dit le shériff.
—Certainement, dit le gouverneur.
Alors Jefferies fit un pas vers ce dernier.
—Je ne suis pas le valet de Calcraff depuis vingt ans pour ne le savoir remplacer au besoin, dit-il, et si Votre Honneur daigne le permettre...
—Oui, oui, dit le gouverneur, marchons!...
Et on laissa Calcraff se débattre dans les convulsions, et le shériff fit signe qu'il fallait passer outre.
Le prêtre soutint John Colden et répéta le mot: Courage.
Jefferies se plaça à sa droite et le cortége se mit en route.
Il n'y avait qu'un corridor à traverser pour atteindre la cuisine.
C'est par là, on le sait, que le condamné sort pour mourir.
On avait tendu dans la cuisine deux grands draps blancs qui masquaient les fourneaux et formaient comme une ruelle.
La porte qui allait s'ouvrir sur l'échafaud était encore fermée, mais on entendait, au travers, les trépignements et les sourds frémissements de la foule impatiente de voir mourir un homme.
En ce moment John Colden sentit un peu de sa force d'âme l'abandonner.
Comment pouvait-il croire encore qu'on allait le sauver?
C'est à cette dernière minute qu'on offre au condamné un verre de gin.
Le cuisinier se présenta donc avec un plateau sur lequel était un verre plein.
John Colden le refusa.
—A quoi bon? dit-il.
Et il se remit en marche.
Alors la porte s'ouvrit.
Un moment John Colden s'arrêta, ivre d'horreur et serré à la gorge par cette mystérieuse épouvante de la mort qui s'empare des plus braves.
Il venait de voir l'échafaud de plain-pied avec le seuil de la porte et tout à l'entour une nuée de têtes qui vociféraient.
Les torches des aides brûlaient encore.
La corde pendait au gibet.
—Courage! dit le prêtre.
Et il embrassa le condamné.
John Colden fit un effort suprême, et, franchissant le seuil de la porte, il se trouva sur l'échafaud.
Alors, il promena un dernier regard, un regard où se lisait encore un reste d'amour pour la vie, mélangé à une résignation toute chrétienne.
Jefferies lui passa le noeud fatal autour du cou.
John se retourna et chercha le prêtre des yeux.
Le prêtre n'était plus là.
—Allons! murmura-t-il, c'est fini... Dieu sauve l'Irlande!
Et comme il regardait encore, cherchant dans cette marée humaine un visage ami, Jefferies lui abaissa le bonnet noir sur les yeux, et il ne vit plus rien!