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Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking cover

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 14: IX
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About This Book

Le récit suit Shoking, personnage élégant dont les errances nocturnes sur la Tamise croisent la misère londonienne et les intrigues. Une femme pauvre tente de libérer son mari d'une prison pour dettes et se heurte aux lenteurs et erreurs administratives, tandis que Shoking intervient et échange avec les habitants des quais. Reconnu par John le rough, il devient l'objet d'une traque qui culmine par une lutte sous un pont et une poursuite aquatique. Le texte juxtapose scènes d'aventure, dénonciation des inégalités et atmosphère de suspense urbain.


Et en effet, la chaloupe passa sous l'arche et pendant ce temps, Shoking plongeant sous la barque, nageait entre deux eaux, profitait de l'obscurité et faisait le moins de bruit possible.

Mais John le rough le suivait de près.

Lui aussi était bon nageur, et il tenait trop à son prisonnier pour renoncer ainsi à sa poursuite.

Alors, dans les ténèbres opaques qui régnaient sous l'arche, commença une lutte vraiment fantastique.

Shoking nageait rapidement, mais le rough le suivait de près.

Ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, mais ils se devinaient au clapotement de l'eau qu'ils soulevaient.

—Je finirai bien par t'atteindre! criait John: à moi de la chaloupe, à moi!

La chaloupe avait fini par s'arrêter.

Mais Shoking passait comme une anguille à travers les barques, et tout à coup John n'entendit plus rien.

C'est que Shoking était parvenu à se hisser dans un bateau et à s'y tenir immobile.

—Ah! brigand! ah! coquin de lord! hurlait John que le froid saisissait, je le rattraperai!...

La chaloupe avait allumé son fanal de poupe; elle manoeuvrait en arrière et redescendait maintenant vers le pont.

Soudain les rayons du fanal percèrent les ténèbres qui régnaient sous l'arche, et John jeta un cri.

Il avait aperçu Shoking debout dans une barque.

—Ah! je te tiens! s'écria-t-il.

Et, en deux brassées, il eut atteint le bateau et se cramponna au bordage.

Mais Shoking avait saisi un aviron qui se trouvait au fond de la barque et comme le rough se soulevait hors de l'eau, il jeta un cri terrible.

Shoking lui avait appliqué sur la tête un vigoureux coup d'aviron, et le flot noir de la Tamise s'était refermé aussitôt sur John le rough...

La chaloupe arrivait en ce moment.

Mais déjà Shoking avait disparu.

Il s'était rejeté à l'eau, et nageait vigoureusement vers le bord, que la chaloupe était encore engagée au milieu des petites barques qui gênaient de plus en plus la manoeuvre.

Shoking était sauvé!




VI


Shoking n'avait peur que d'un homme, le rough.

Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il était probable que s'il n'était pas mort du coup d'aviron, du moins il s'était noyé.

Dès lors, Shoking n'avait plus peur.

Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque autorité que Wilmot et Shoking ne faisaient qu'un, et, par conséquent, faire arrêter Shoking comme complice de l'homme gris, que la police recherchait.

Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking s'en moquait.

Bien avant qu'elle ne se fût débrouillée au milieu des petits bateaux, Shoking avait touché le bord, et il s'était retrouvé dans les ténèbres.

La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, et elle baigne le pied des maisons.

Celle auprès de laquelle Shoking aborda était un magasin d'huile de foi de morue, dont les portes, qui donnaient sur la rivière, demeuraient ouvertes, une température humide et basse convenant à cette sorte de marchandise.

Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, où Shoking se glissa.

Mais ce gardien valait une patrouille entière.

C'était un de ces gros chiens de Terre-Neuve, chiches de voix, qui dédaignent d'aboyer, mais sautent à la gorge d'un homme et l'étranglent tout net.

Shoking entendit un sourd grognement, puis il vit luire dans l'obscurité deux points lumineux.

Mais il était dit que cette nuit-là Shoking se tirerait à son honneur des plus grands périls.

Il avait échappé au rough, il s'était sauvé des mains de ceux qui faisaient la police de la Tamise; sa mémoire devait lui rendre clémente la terrible mâchoire du chien.

Shoking était un enfant de la cité de Londres; il savait tout ou à peu près; il avait mendié, couché, travaillé même, à peu près partout.

On l'avait employé dans les docks à porter des fardeaux, et sur les navires à décharger des gueuses de lest.

Seulement, le plus beau temps de sa misère avait été aussi le plus bel âge de sa paresse, et quand Shoking avait touché le salaire de trois jours de travail, il avait huit jours de fainéantise sur la planche.

Or donc, le grognement et les deux points lumineux fixés sur lui firent surgir dans sa mémoire, avec la spontanéité de l'éclair, un double souvenir.

Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il avait travaillé pour le compte d'un marchand d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, qui avait un magasin sur la Tamise, avait un chien du nom de Sultan.

Aussitôt, et comme les deux points lumineux s'agitaient dans l'espace, semblables à des étoiles filantes, et que le terrible gardien s'élançait sur lui, Shoking cria:

—Paix donc, Sultan!

Les deux points lumineux s'arrêtèrent et le grognement s'éteignit aussitôt.

—Hé! mon petit Sultan, dit Shoking d'une voix caressante, tu ne reconnais pas les amis?

Évidemment flatté de s'entendre appeler par son nom, le chien s'était calmé subitement.

—Mon petit Sultan! répéta Shoking avec câlinerie.

Alors le chien s'approcha, non plus menaçant et la gueule ouverte, mais en chien intelligent qui veut savoir à qui il a affaire.

Shoking étendit hardiment la main et se mit à caresser le terre-neuve.

Cependant celui-ci ne se fût pas laissé prendre peut-être à ces amabilités, si Shoking n'eût été ruisselant de cette eau noire, limoneuse et salée de la Tamise.

Or, la spécialité première d'un terre-neuve étant de sauver les gens qui se noient, il était évident que la sympathie de Sultan était acquise à Shoking, du moment où celui-ci sortait de l'eau.

Et comme si le chien eût su comprendre textuellement ses paroles, Shoking lui dit encore:

—Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, et tu n'as rien à craindre pour ton huile, pouah! mais j'ai failli me noyer...

Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: mais il se frotta contre Shoking avec un grognement d'amitié, et dès lors, Shoking fut chez lui.

A l'abri dans le magasin, sûr que, si on le venait poursuivre jusque-là, le chien ferait son métier de gardien, Shoking attendit.

Il attendit que la chaloupe eût exploré la Tamise dans tous les sens, en amont et en aval du pont de Londres.

Comme le brouillard est sonore, il entendit même retentir au loin la voix du matelot commandant qui disait:

—Après ça, camarades, ça ne nous regarde qu'à moitié. Nous n'avons rien de commun avec les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise qui nous regarde. On nous confie deux hommes, ils se sauvent... nous ne pouvons pas les rattraper... bonsoir!...

Et Shoking aperçut dans le brouillard le fanal de la chaloupe qui virait de bord et qui remontait vers le pont de Londres, sous lequel elle disparut de nouveau.

Alors il se dit:

—Je suis déjà bien mouillé, je ne risque pas grand' chose à me rejeter à l'eau, d'autant mieux que j'ai de l'argent dans ma poche et que je connais un fripier dans le Borough, de l'autre côté de la Tamise, qui me louera des habits secs pour une demi-couronne.

Sur cette réflexion, Shoking caressa une seconde fois le chien et lui dit:

—Adieu, Sultan... tu es un chien fidèle... et je le dirai à ton maître quand je le verrai...

Puis il piqua résolument une tête dans la Tamise.

Jamais un homme ne se jette impunément à l'eau, en présence d'un terre-neuve.

Sultan n'était peut-être pas fâché, du reste, d'avoir un prétexte pour quitter son poste.

A peine Shoking commençait-il à nager vigoureusement, qu'il entendit l'eau clapoter auprès de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude haleine du chien.

Sultan nageait côte à côte avec Shoking.

—Oh! oh! fit celui-ci, pas de bêtises, mon ami, ne va pas t'imaginer que je me noie au moins. Tu me ferais boire plus qu'à ma soif, en croyant me sauver.

Mais Shoking avait mal jugé Sultan.

Sultan était un chien intelligent, qui avait tout aussitôt apprécié le mérite de Shoking, comme nageur, et c'était simplement pour lui faire la conduite qu'il s'était mis à l'eau.

Il se contenta donc de nager auprès de lui, comme un camarade, et il se paya le plaisir d'aborder de l'autre côté de la Tamise, à cent mètres au-dessous du pont de Londres, tout auprès de Shoking.

Shoking était haletant, néanmoins il crut poli de faire ses compliments à Sultan.

—Tu es un bon chien, répéta-t-il, je le dirai à ton maître. Adieu, Sultan.

Et il le caressa.

Le chien eut un grognement amical; puis il pensa que Shoking n'avait plus besoin de lui, et il se remit tranquillement à l'eau pour regagner le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait une des ruelles étroites du Borough.

Hélas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, ami si intelligent jusque-là, allait commettre à son préjudice la plus déplorable des bévues.

En effet, comme il était déjà au milieu de la Tamise, le chien heurta son poitrail à quelque chose de mou et de flasque qui flottait sur l'eau.

Il flaira et reconnut un homme.

Cet homme n'était autre que John le rough, évanoui à la suite du coup d'aviron.

Et le chien, obéissant à son instinct de sauveteur, prit les haillons du rough à pleines dents, et se mit à tirer l'homme évanoui après lui, nageant vigoureusement dans la direction du magasin.

Apres s'être montré l'ami de Shoking, Sultan commettait la déplorable action de sauver son ennemi mortel.

Ah! si Shoking l'avait su, comme il eût retiré sur-le-champ son estime et son amitié au terre-neuve.

Mais Shoking, en ce moment, était à la recherche du fripier qui lui pourrait louer des habits secs et lui faire prendre un air de feu devant le poêle.




VII


Le Borough est le quartier situé sur la rive droite de la Tamise, qu'on trouve au bout du pont de Londres.

A l'ouest s'étend le Southwark; à l'est, toujours sur la même rive, Rotherithe.

Très-bruyant le jour, ce quartier est noir et silencieux la nuit.

Au delà des larges voies qui rayonnent à l'entour de la gare de London-Bridge, on trouve des ruelles étroites et sombres dans lesquelles vit une population industrieuse et interlope.

Il y a une rue, dont les maisons sont hautes et noires, qui est pleine de fripiers.

Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela tient peut-être à ce que les gens qui ont recours à lui, et que retient une certaine honte, préfèrent s'aller affubler la nuit des habits d'occasion dont ils ont besoin.

Shoking, par exemple, n'avait pas de tels préjugés, et s'il eût eu besoin de se vêtir en gentleman, il serait tout aussi bien entré chez son ami Sam en plein jour et au grand soleil.

Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers à dix heures du soir et alla frapper à la porte de Sam, c'est que ses vêtements étaient ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en changer.

Sam est l'abréviation familière de Samuel.

Celui qui portait ce nom était un petit juif entre deux âges qui faisait plus d'un métier.

Il était fripier, prêteur d'argent, expert en matières d'or et d'argent, et il avait inventé un outil pour percer les perles.

Avec tout cela, il n'était pas riche, en dépit des commérages du quartier, qui le croyait millionnaire, et le plus clair de son bien était une jolie fille du nom de Katt, qui trônait dans sa boutique depuis le matin jusqu'au soir.

Katt était la fille unique de Sam, qui était veuf depuis longues années.

Elle savait attirer les chalands, retenir les indécis et les décider à acheter, pousser à la dépense ceux dont la bourse paraissait bien garnie, et le vieux juif avait coutume de dire que Katt était sa meilleure marchandise.

Ce fut donc à la porte de Sam que s'en alla frapper Shoking.

Sam était absent; il s'en était allé dans Hay-Markett acheter la défroque d'un gentleman qui partait pour les Indes.

Katt était seule.

Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout dernièrement, s'habiller des pieds à la tête avec l'argent de lord Palmure.

—Bonjour, gentleman, lui dit-elle.

Shoking fut évidemment flatté de l'appellation et il répondit:

—Bonsoir, miss Katt, vous êtes vraiment aussi jolie que la fille d'un lord de Belgrave square.

Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brûlait une petite lampe à esprit de vin, dont les rayons tombèrent sur ses habits ruisselants et couverts de boue en maint endroit.

—Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous arrive-t-il donc, monsieur Shoking?

—Hélas! un malheur, comme vous voyez. Je suis tombé dans la Tamise et j'ai failli me noyer.

—Vous êtes tombé dans la Tamise?

—Oui. J'avais peut-être trop bien dîné et je ne marchais pas très-droit en sortant de la taverne de la Tempérance, qui est bien celle de Londres où on se grise le plus facilement. J'ai traversé la Cité, je suis descendu par Sermon lane pour gagner le bateau-ponton et attendre le penny-boat. Il faisait très-noir et, dame! au lieu de mettre le pied sur le ponton...

—Vous l'avez mis à côté?

—Justement.

—Et vous êtes tombé à l'eau?

—Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est pourquoi vous me voyez ici à pareille heure. Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi.

—Oh! certainement non.

Et, tout en écoutant Shoking, Katt jetait un coup d'oeil sur la coupe de ses habits et se disait:

—Voilà qui ne sort pas de notre boutique. Il parait qu'il a fait fortune, ce bon Shoking.

Puis tout haut et avec quelque embarras:

—Je ne sais vraiment, monsieur Shoking, si j'aurai des habits assez convenables pour vous.

Shoking sourit:

—Écoutez, ma petite Katt, dit-il, je puis bien me confier à vous. Je vais à Rotherithe voir des parents qui ne sont pas riches et que j'aime autant ne pas humilier, car il faut vous dire que j'ai fait un petit héritage et que je suis à mon aise.

—Ah! vraiment? fit Katt.

—Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque chose, à présent, comme trois cents livres de revenu.

—Un joli denier, murmura Katt.

—Par conséquent, je vais vous demander la permission de décrocher cette vareuse, ce chapeau goudronné et ce pantalon bleu, et d'aller passer le tout dans votre arrière-boutique.

Katt prit une perche munie d'un crochet et enleva au râtelier qui régnait tout le long des murs de la boutique, les objets que lui désignait Shoking.

Après quoi elle poussa une porte, qui laissa voir une chambre au milieu de laquelle ronflait un poêle de faïence.

—Voulez-vous une chemise? dit-elle encore.

—Une chemise et des bas, dit Shoking.

Et il passa dans cette seconde chambre, qui servait à l'essayage, comme on dit, et dans laquelle il y avait une grande glace qui permettait aux clients de se voir de la tête aux pieds.

Shoking referma la porte.

Puis, en un tour de main, il se fut débarrassé de ses habits mouillés, se roula ensuite dans une couverture de laine, afin de se sécher, et demeura quelques minutes auprès du poêle.

Après quoi il fit sa toilette nouvelle et posa crânement, en arrière de sa tête, le chapeau goudronné.

—J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majesté, se dit-il alors, et, si je rencontre les deux policemen qui voulaient m'envoyer coucher sur le Royaliste, ils ne me reconnaîtront pas.

En effet, Shoking était tout à fait métamorphosé.

Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon qu'il venait de quitter, et repassa dans la boutique.

—Vous devez être plus à votre aise ainsi? lui dit Katt en souriant.

—Ah! cela est vrai, fit-il.

En même temps il ouvrit sa bourse et posa une demi-guinée sur le comptoir.

—Mais pourquoi payez-vous maintenant? monsieur Shoking, dit Katt, puisque vous me laissez vos autres habits.

—C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-même les chercher.

—Ah!

—J'enverrai peut-être mon domestique, ajouta le bon Shoking avec une naïve emphase.

Et comme Katt s'apprêtait à prendre sur la demi-guinée un modeste salaire et à lui rendre la monnaie, il lui dit:

—Gardez tout, ma chère.

Katt fut littéralement éblouie et son étonnement durait encore que Shoking était déjà loin.

Shoking avait besoin de rattraper le temps perdu.

—L'homme gris ne doit pas savoir ce que je suis devenu, pensait-il, et je dois pourtant lui porter des nouvelles de John Colden.

Ce disant, Shoking arpentait Troley street, arrivait dans Élisabeth street et s'engageait dans le dédale de petites ruelles qui séparent le Borough de Rotherithe.

Une demi-heure après, il arrivait en face de la chapelle dans le cimetière de laquelle, la veille de l'exécution de John Colden, s'étaient assemblés les chefs fenians, l'abbé Samuel et l'homme gris.

Mais Shoking n'entra point dans le cimetière.

Il s'en alla, au contraire, au public-house qui se trouvait en face.

Le public-house ne renfermait que deux buveurs et le landlord.

Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en voyant Shoking s'attabler.

Puis il quitta son comptoir, puisa une chope de stout et la porta à Shoking, auquel il dit tout bas:

—Ces gens-là vont s'en aller. Attendez.

—Qui, fit Shoking d'un signe de tête.

Le landlord ne se trompait pas. Les deux hommes, qui étaient des ouvriers du port, achevèrent leur pinte d'ale, jetèrent six pence sur la table et s'en allèrent.

Alors Shoking s'approcha du comptoir:

—Comment va-t-il? dit-il tout bas.

—Assez bien ce soir, et la fièvre se dissipe.

—Peut-on le voir?

—Oui, mais attendez que je ferme. Depuis hier, il y a des figures sinistres dans le quartier, et je me méfie.

Shoking tressaillit.

—Serions-nous donc découverts? dit-il.

—Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura le landlord.




VIII


Le land lord alla donc poser les volets à la devanture du public-house, éteignit le bec de gaz qui brûlait au-dessus du comptoir et ne laissa allumée qu'une petite lampe à schiste.

Puis il revint s'asseoir auprès de Shoking:

—Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que depuis hier soir, on voit dans Rotherithe une foule de visages inconnus. Les uns font le tour de la chapelle et du cimetière, les autres viennent ici boire et regardent partout.

—Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont des gens de police?

—Je le crains; seulement, jusqu'à présent, une chose me rassure, reprit le landlord.

—Laquelle?

—Je crois bien qu'ils ont vent que le condamné enlevé sur l'échafaud par les fenians est dans Rotherithe, mais ils ne savent pas où.

—Ah! vous croyez?

—Oh! j'en suis sûr; je crois même que le dernier endroit qu'ils soupçonnent, c'est ma maison.

—Dieu vous entende! murmura Shoking avec émotion.

—Malheureusement, poursuivit le landlord, John est hors d'état de quitter le lit. Il a éprouvé une si grande émotion sur l'échafaud que, vous le savez, il a été fou pendant quarante-huit heures.

—Oui, certes, je le sais, dit Shoking.

—Maintenant, il a retrouvé sa raison, mais le médecin qui le voit, dit qu'il ne pourra pas quitter le lit avant huit jours; et d'ici là, je tremblerai à toute minute.

—Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put s'en aller tout de suite, où irait-il?

—Je ne sais pas. Londres est si grand!...

—Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il se rétablisse. Nous ne pouvons pas avoir fait pour rien un si grand effort. Puis-je le voir?

—Oui, nous allons descendre.

Le landlord s'en retourna vers la porte, et l'entre-bâilla.

Puis il jeta un regard furtif sur les abords du public-house.

—Personne! dit-il.

Il ferma la porte, revint auprès de Shoking et prit la petite lampe à schiste.

Après quoi, il souleva la trappe de la cave qui se trouvait auprès du comptoir.

On descendait dans la cave, non par un escalier, mais par une de ces échelles à degrés larges et plats qu'on appelle échelles de meunier.

Le landlord passa le premier et Shoking le suivit.

La cave du public-house ressemblait à toutes les caves.

Elle était carrée et ne paraissait pas avoir d'autre issue.

Des tonneaux de plusieurs dimensions étaient rangés tout à l'entour, et l'un de ces tonneaux était haut de près de deux mètres.

Le landlord s'en approcha, tourna le robinet placé au centre et tout aussitôt le fond s'ouvrit, tournant, comme une porte, sur des gonds invisibles.

Alors Shoking vit un passage dans lequel, en se baissant un peu, deux hommes pouvaient marcher de front.

C'était le chemin de la cachette où était John Colden, le condamné à mort.

Une fois entrés dans le tonneau, le landlord, qui avait toujours la petite lampe à la main, pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa place accoutumée, de telle façon que si alors on était descendu dans la cave, on n'aurait pas remarqué cette futaille plus que les autres.

John Colden était, couché dans une sorte de salle basse à l'extrémité de ce corridor auquel le tonneau servait d'entrée.

Cette salle prenait de l'air par un trou percé dans une voûte au-dessus de laquelle passait un des nombreux égouts dont la ville de Londres est sillonnée; et elle n'était pas éclairée par la lumière du jour.

Auprès d'un lit de camp était une lampe qui brûlait sur une petite table.

Assis devant cette table, Shoking aperçut un homme de haute taille, au front basané, qui n'était autre que celui des quatre chefs fenians qui venait d'Amérique.

John n'avait plus ni la fièvre ni le délire, sa raison lui était revenue, et il reconnut Shoking.

—Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit Shoking en lui prenant la main.

—Je ne souffre pas, dit John, mais je suis anéanti, je n'ai aucune force, et il me semble que je ne pourrais pas me tenir debout.

—La force te reviendra, dit Shoking.

John Colden eut un sourire mélancolique.

—Vous vous êtes tous donné bien du mal pour me sauver, dit-il.

—C'était notre devoir, dit Shoking, tous pour un, un pour tous.

—Il n'est arrivé malheur à personne? demanda encore John Colden.

—A personne, jusqu'à présent...

—L'homme gris?...

—Il est aussi bien caché que toi.

—L'enfant?...

—A l'abri de toute poursuite derrière les murs de Christ's hospital.

—Et toi?...

—Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai échappé belle cette nuit.

—Vraiment?

—Tu vas voir...

Et Shoking raconta à John Colden ses aventures de la soirée.

—Vois-tu, dit gravement John Colden, ce n'est ni la police ni les ennemis naturels de l'Irlande qu'il nous faut craindre, ce sont les traîtres!

—Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est pas celui-là qui nous gênera désormais.

Il faisait allusion à John le rough.

—Tu es sûr de l'avoir tué?

—Dame! répondit naïvement Shoking, je l'ai étourdi suffisamment pour qu'il se noie, dans tous les cas.

John essaya de se soulever, mais les forces lui manquèrent.

—Voilà qui est bizarre, fit-il en souriant; je n'avais pas peur de la mort, je marchais à l'échafaud, résigné et d'un pas ferme... on me sauve et la peur me prend... à telle enseigne que j'ai manqué en mourir.

—L'homme gris, répondit Shoking, m'a expliqué cela; mais je ne suis pas un savant comme lui, et je ne me rappelle par les mots baroques dont il s'est servi.

En parlant ainsi, Shoking tira sa montre.

Car il avait une montre maintenant, le mendiant Shoking, dont le rêve, jadis, était d'être un pauvre présenté à la Workhouse de Mile end road.

—Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui ne m'a pas vu depuis deux jours, doit me croire mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais lui porter de tes nouvelles.

Sur ces mots, Shoking serra la main du malade et reprit avec le landlord le chemin du tonneau.

Cinq minutes après, il quittait le public-house, dont les abords étaient toujours déserts.

Cependant comme il longeait le cimetière, un bruit confus et presque imperceptible arriva à son oreille.

La nuit était noire et le brouillard épais.

Shoking s'arrêta.

Alors le bruit lui parut plus distinct.

C'étaient deux voix d'hommes causant tout bas dans le cimetière.

A force de regarder, Shoking finit par distinguer deux ombres noires au-dessus d'une tombe, et il ne douta plus que ce ne fussent les deux personnes qu'il entendait causer.

Alors Shoking se coucha à plat-ventre et colla son oreille au sol.

La terre, comme on le sait, est toujours sonore, en hiver surtout, et le procédé qu'employait Shoking est connu de toute éternité.

L'Indien dans la savane, l'Arabe au désert, le chasseur au fond des bois, quand ils veulent entendre à une grande distance, se couchent et appliquent leur oreille sur le sol.

Shoking, demeuré debout, n'eût saisi que par lambeaux la conversation de ces hôtes nocturnes du cimetière.

Son oreille collée à terre, il entendit fort distinctement ce qu'ils disaient.

Et il se prit à écouter avec attention.




IX


Ce que ces hommes, dont la voix, était du reste parfaitement inconnue à Shoking, disaient entre eux, pouvait être tout à fait insignifiant pour lui et ne se rapporter ni à John Colden, ni à l'homme gris, ni même à lui, Shoking.

A Londres, il y a toujours une certaine quantité de vagabonds qui se trouvent sans gîte.

Comme on les traque dans les rues, et que les policemen les conduisent aux postes de police, les uns se réfugient dans les paras et couchent sur une branche d'arbre; les autres ne dédaignent pas d'enjamber la clôture d'un cimetière et d'aller chercher un asile parmi les morts.

Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient donc appartenir à cette catégorie de gens sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit venue.

Cependant, aux premiers mots qu'il entendit, Shoking, s'applaudit d'avoir prêté l'oreille.

L'un de ces deux hommes disait:

—Vois-tu, je suis sûr de ce que j'avance.

—Tu crois qu'on l'a caché dans Rotherithe?

—Oui.

—Mais comment peux-tu le savoir?

—J'étais devant Newgate la nuit même de l'exécution, et je vais te dire comment j'y étais...

—Voyons?

—Je n'ai jamais manqué d'aller voir pendre depuis dix ans.

Par conséquent, je m'étais mis en route dès six heures du soir.

Voilà que, dans Farringdon road, je trouve tant de monde, mais tant de monde, que je me doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire. Puis j'entends parler le patois des côtes d'Irlande, que je comprends et que je parle moi-même très-bien, attendu que lorsque j'étais matelot, je suis resté deux ans à Cork.

La foule marchait et je me laissais entraîner par elle; un homme m'adressa la parole en irlandais et me dit:

—A-t-on donné le signal?

Je réponds à tout hasard et dans la même langue:

—Pas encore.

Mon interlocuteur reprend:

—C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas?

—Je crois que oui.

Emporté par la foule, je me trouve dans Old Bailey.

—Ça fait que tu as tout vu?

—Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est retirée, emportant le pendu qui avait perdu connaissance. Je crois bien qu'il n'y avait que moi d'Anglais dans tout ce monde.

—Mais comment sais-tu?...

—Attends donc! Les policemen bousculés, les Irlandais sont descendus au pas de course vers la Tamise; comme j'étais au milieu d'eux, j'ai été porté par le flot, et j'ai pu voir quatre grands gaillards sauter dans une barque, y coucher le pendu et pousser au large.

—Ça ne prouve encore rien.

—Mais si, car la barque a pris la dérive et je l'ai suivie des yeux.

—Dans la direction de Rotherithe?

—Oui.

—Mais qui te dit qu'elle s'y est arrêtée?

—Attends encore... Le lendemain, je descends à Charring cross et je prends le penny-boat pour m'en aller à Greenwich. Nous touchons à London-Bridge, et voilà que, parmi les passagers qui montent à bord, je reconnais un des quatre hommes qui avaient emporté le pendu dans la barque.

Quand le penny-boat a touché à Rotherithe, cet homme est descendu.

—Et tu n'a pas eu l'idée de le suivre?

—Non, parce que je n'avais pas encore lu dans les journaux qu'il y avait une prime de cent livres pour qui découvrirait l'endroit où on a caché le condamné.

Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le pendu devait être à Rotherithe et qu'un jour ou l'autre je retrouverais mon grand Irlandais, que je le suivrais alors... et que je finirais bien par découvrir la retraite de John Colden.

—Et c'est pour cela que nous passons ici les nuits et les jours?

—Oui.

—Jusqu'à présent nous n'avons rien vu... rien trouvé...

—Patience! cela viendra.

Shoking n'en entendit pas davantage: il était fixé.

Il se releva donc sans bruit et s'éloigna sur la pointe du pied.

—Voilà deux gaillards qu'il faudra surveiller, se dit-il; mais le mal n'est pas aussi grand que je le supposais. Ce n'est pas la police de Scotland Yard qui est sur nos trousses, c'est une police particulière, née de la spéculation privée. On assommera les deux drôles, et tout sera dit.

Cette réflexion faite, Shoking reprit le chemin du Borough, en prenant ses jambes à son cou.

Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark, mais Shoking n'avait jamais été plus alerte et plus jeune.

Il regagna donc le Borough, puis le Southwark et arriva enfin dans la cathédrale des catholiques, Saint-George church.

Les alentours de l'église étaient déserts, et un silence profond régnait sur la place qui sert de ceinture au cimetière.

La flèche du clocher se perdait dans le brouillard. Cependant, tout en haut, on voyait une petite lumière, qui ressemblait à une étoile perdue dans ce ciel nuageux.

Shoking regarda cette lumière et il eut un battement de coeur.

—Allons, se dit-il, le maître a été sage, il n'est pas sorti ce matin.

Et Shoking se mit à suivre la grille qui entourait le cimetière et arriva à cette porte que le sacristain ouvrait au petit jour et par laquelle la malheureuse mère de Dick Harrisson s'introduisait dans le champ du repos, pour venir prier sur la tombe de son enfant.

Cette grille était entre-bâillée.

Shoking la poussa et pénétra dans le cimetière.

Maintenant il ne tremblait plus, comme cette nuit où il était venu, en compagnie de l'homme gris, déterrer la bière de Dick Harrisson.

Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking était devenu philosophe et esprit-fort en la société de l'homme gris.

Ce fut donc d'un pas assuré qu'il s'achemina, au travers des tombes, vers cette petite porte qui se trouvait derrière l'église.

Puis il frappa doucement.

La porte s'ouvrit, mais aucune lumière n'apparut, et Shoking entra dans l'église, qui était plongée dans les ténèbres.

—Est-ce vous? dit une voix.

—C'est moi, répondit Shoking.

Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta:

—Venez... il est là-haut... il vient de rentrer...

—Comment! dit Shoking, il a osé sortir ce soir encore!

—Oui.

—Quelle imprudence!

Le vieux sacristain, car c'était lui à qui avait affaire Shoking, le conduisit jusqu'à l'entrée du clocher et lui fit poser le pied sur la première marche.

—Maintenant, dit-il, vous savez le chemin?

—Oui. C'est tout en haut.

—Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard.

Shoking monta jusqu'à cette petite salle que nous connaissons et dans laquelle Jenny l'Irlandaise et son fils s'étaient cachés pendant deux jours et deux nuits.

Cette salle servait maintenant d'asile à l'homme gris qui avait, depuis le sauvetage de John Colden, toute la police de Londres à ses trousses. Shoking le trouva assis devant une petite table couverte de papiers et de livres.

Il lisait et fumait.

—Ah! te voilà, dit-il en regardant Shoking. D'où viens-tu donc?

Shoking raconta succinctement toutes ses aventures de la soirée.

L'homme gris fronça légèrement le sourcil quand Shoking en arriva à cette conversation qu'il avait entendue dans le cimetière de Rotherithe.

—Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut rester éternellement à Rotherithe.

—Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa Shoking.

—Tu dis qu'il a retrouvé la raison?

—Oui.

—Qu'il n'a plus la fièvre?

—Non.

—Alors, je puis agir.

Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre, l'homme gris ajouta:

—J'ai le moyen de rendre John méconnaissable, et, de blanc et blond qu'il est, le faire mulâtre avec des cheveux noirs et crépus.

Alors, tu comprends que Calcraff lui-même ne le reconnaîtrait pas.

—Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas usé de ce moyen tout de suite?

—Parce que son état de fièvre ne le permettait pas, dit l'homme gris. Je l'aurais tué...

—Et... maintenant?

—S'il n'a plus la fièvre, je répondis de lui.

A ces dernières paroles, Shoking se gratta l'oreille, et l'homme gris se prit à sourire.

—Je gage que tu as quelque chose à me dire? fit-il.

—Oui, dit Shoking.

—Eh bien! va, je t'écoute...

Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette entre ses doigts...




X


Shoking s'était gratté l'oreille; mais il ne faudrait pas en conclure qu'il fût excessivement embarrassé.

En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le peuple est convié aux meetings; il entend parler, il apprend à parler, il sait parler au besoin.

L'éducation politique est universelle; et par conséquent chacun sait exprimer sa pensée.

Les uns vont droit au but; les autres préfèrent le chemin fleuri des circonlocutions et savent tourner les difficultés.

Shoking appartenait à cette dernière école, la pensée de son discours n'était jamais que dans le post-scriptum.

—Maître, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si grand besoin d'être dirigée.

—Tu crois? fit l'homme gris.

—La lutte existait dans l'ombre, poursuivit Shoking. L'Angleterre savait bien que l'Irlande conspirait, mais elle méprisait l'Irlande.

—Ah! vraiment?

—Aujourd'hui, reprit Shoking, encouragé par cette petite phraséologie qui avait son mérite relatif, l'Irlande est sortie des ténèbres.

—Ah! ah!

—Elle a jeté le masque, elle a défié sa vieille ennemie, elle a amené la lutte au soleil.

—Après?

—L'Irlande a osé ravir un condamné à l'échafaud, poursuivit Shoking, qui le prenait de plus en plus au sérieux.

L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur.

—Continue, continue, dit l'homme gris en souriant; tu parles comme feu O'Connell.

—Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, usant des oppositions familières aux grands orateurs.

—Explique-toi.

—Elle était forte hier, car elle avait un chef qui la dirigeait, qui la conseillait, qui pouvait...

—Et ce chef, interrompit l'homme gris, où est-il donc maintenant?

—Il se cache, dit Shoking.

—Bon!

—Et c'était précisément à cela que j'en voulais venir. Pourquoi ce chef se cache-t-il?

—Parce que la police est à ses trousses, et que s'il était pris...

—Si John Colden était pris, se hâta de dire Shoking, on le pendrait de nouveau.

—Et si le chef dont tu parles était pris, dit l'homme gris, on le pendrait également.

C'était là que Shoking attendait l'homme gris, comme le chasseur attend le gibier au coin d'un bois.

—Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il.

—Tu crois?

—Ou si on le prend, on ne le reconnaîtra pas.

-Eh bien?

—John Colden est donc plus heureux que ce chef dont je parle, et qui peut être reconnu au premier jour.

—Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, tu penses bien que je ne t'ai pas écouté si longtemps, sans deviner dès les premiers mots où tu voulais en venir?

A son tour, Shoking, qui jusque-là avait parlé les yeux baissés, regarda l'homme gris.

—Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du moment où je puis rendre John Colden méconnaissable et le soustraire, par conséquent, à toute poursuite, je pourrais bien en faire autant pour moi-même.

—C'est la vérité pure, dit Shoking.

—Oui, et tu as raison en apparence, reprit l'homme gris.

—N'est-ce pas? fit naïvement Shoking.

—Mais tu as tort, en réalité.

—Ah!

—A ton tour, suis donc mon raisonnement.

—Voyons? dit Shoking.

—Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre diable d'Irlandais, qui était cordonnier de son état, qui n'a jamais été beau et qui ne perdra pas grand'chose à troquer ses cheveux roux contre des cheveux crépus.

—Ça, c'est vrai, fit Shoking.

—Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, regarde-moi...

—Oh! vous êtes beau, fit naïvement le mendiant.

—Et j'ai besoin de mon physique, ajouta l'homme gris, car je veux être aimé.

Shoking tressaillit.

—Il y a par le monde une femme, une jeune fille, continua cet homme étrange, qui s'est déclarée ma mortelle ennemie.

—La fille de lord Palmure, n'est-ce pas?

—Oui.

—Eh bien? fit Shoking haletant.

—Eh bien! j'ai mis dans ma tête qu'elle m'aimerait, comprends-tu?

—Mais... pourquoi?...

Un nouveau sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris.

—Vous l'aimez donc, vous? demanda naïvement Shoking.

—Pas encore.

—Alors...

—Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande triomphera. Tu vois donc bien que j'ai besoin de mon physique.

—Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il était, ne désertait pas facilement la discussion, cette jeune fille est votre ennemie.

—Mortelle.

—Et comment donc pourrait-elle vous aimer?

—Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, parce que le chemin le plus sûr pour arriver à l'amour s'appelle la haine.

Shoking se courba ébloui.

—O maître! maître! dit-il, qui donc êtes-vous?

—Je suis un ange déchu, répondit-il, à qui Dieu a donné le repentir et laissé la force et la volonté.

Puis tout s'éteignit.

Cette auréole, qui avait un moment couronné ce front large et scintillant d'intelligence, disparut, et l'homme gris redevint cet homme triste et doux que Shoking avait rencontré pour la première fois dans la taverne du Blak horse.

—Donc, reprit-il après un silence, écoute-moi bien.

—Parlez, maître.

—Occupons-nous de John Colden.

—Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il faut qu'il puisse aller et venir librement dans Londres; et qu'il continue à servir notre cause.

—Bon! fit Shoking, d'un signe de tête.

L'homme gris tira de sa poche un carnet dont il arracha un feuillet et, sur ce feuillet, il écrivit quelques mots au crayon.

—Demain matin, dit-il, tu iras chez un chemist dispensary.

—Oui, maître.

—Et tu le prieras de te composer la potion que j'indique là-dessus. Puis tu retourneras à Rotherithe, et tu feras avaler cette potion à John Colden, en deux fois à deux heures d'intervalle.

—Et il deviendra mulâtre?

—En une heure.

—Mais... les cheveux?

—Tu laisseras quelques gouttes de la potion au fond du vase, et tu les verseras ensuite sur ta main, après quoi tu en frotteras les cheveux de John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront noirs.

—Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas un seul instant du résultat.

—Comment va la fille de Jefferies? demanda encore l'homme gris.

—Elle se lève et se promène dans le jardin.

—C'est bien: j'irai la voir demain.

—Vous oserez donc sortir?

—Oui.

—Mais s'il vous arrive malheur?

—Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort est loin encore...

Adieu, Shoking; exécute fidèlement mes ordres et ne te mets plus martel en tête.

Et sur ces derniers mots, l'homme gris congédia Shoking d'un geste.