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Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking cover

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 20: XV
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About This Book

Le récit suit Shoking, personnage élégant dont les errances nocturnes sur la Tamise croisent la misère londonienne et les intrigues. Une femme pauvre tente de libérer son mari d'une prison pour dettes et se heurte aux lenteurs et erreurs administratives, tandis que Shoking intervient et échange avec les habitants des quais. Reconnu par John le rough, il devient l'objet d'une traque qui culmine par une lutte sous un pont et une poursuite aquatique. Le texte juxtapose scènes d'aventure, dénonciation des inégalités et atmosphère de suspense urbain.




XI


Cependant la femme que Shoking avait rencontrée sur le penny-boat et qui, disait-elle, était allée quatre fois de suite à White cross sans pouvoir faire mettre son mari en liberté, bien qu'elle se présentât avec l'argent, cette femme avait dit la vérité.

Notre ancienne connaissance, sir Cooman, s'était entêté et Paddy avait dû coucher ce soir-là encore à White cross.

Il est vrai que la femme de Paddy était allée à Rotherithe, et qu'elle avait fini par trouver le créancier impitoyable qui avait fait mettre son mari en prison pour la misérable somme de dix livres.

Le créancier était dur, mais il était loyal; d'ailleurs il avait trop grande envie de toucher son argent pour hésiter à reconnaître que c'étaient dix livres et non pas cent qui lui étaient dues.

—Rentrez chez vous, ma chère, avait-il dit à la femme de Paddy, et venez demain à six heures à White cross. J'y serai et tout s'arrangera.

La femme de Paddy qui se nommait Lisbeth s'en était donc retournée dans le Southwark, en se disant:

—Miss Ellen attendra vainement Paddy cette nuit, mais je n'y puis rien.

Elle avait donné à souper à ses enfants, les avait couchés ensuite et s'était mise au lit à son tour; mais elle n'avait pas dormi, tant son impatience était grande.

Le lendemain tout était allé comme sur des roulettes.

Sir Cooman avait reconnu son erreur et gratifié Paddy d'une demi-couronne à titre de dommages-intérêts, et Paddy s'en était allé triomphant au bras de sa femme.

C'est un dur séjour pour un pauvre diable en guenilles que White cross; le créancier consigne le moins d'aliments possible, loge son débiteur en un taudis, et si pauvre que le prisonnier ait jamais été quand il était libre, il regrette ce temps-là.

Paddy avait donc éprouvé une si grande joie qu'il avait oublié de demander à sa femme quel était le bienfaiteur généreux qui lui rendait la liberté.

Ce ne fut que dans la rue qu'il lui fit cette question.

—Mais c'est miss Ellen, dit-elle.

Paddy fit un mouvement de surprise et presque de crainte.

—Ah! dit-il ensuite, elle a donc bien besoin de moi!

—Oui, et elle t'attendait hier soir.

—Où cela?

—A la porte de son jardin.

Paddy demeura silencieux un moment:

—Femme, dit-il enfin, écoute-moi bien.

—Parle.

—Miss Ellen, si belle, si noble, si riche, est une méchante créature.

—Je le sais, dit froidement Lisbeth, mais du moment où elle a besoin de nous, elle payera bien.

—Et si elle nous fait commettre une mauvaise action?

Lisbeth haussa les épaules:

—Quand on est pauvre comme nous, et qu'on a deux enfants à nourrir, dit-elle, on ne doit pas se montrer difficile sur le choix de la besogne.

—Femme, dit encore Paddy, je regrette presque d'être sorti de White cross.

—Cela ne m'étonne pas, dit Lisbeth avec humeur, tu as toujours été fainéant.

Ce reproche piqua Paddy au vif.

—Écoute bien, femme, reprit-il. Tu sais que je finis toujours par faire ce que tu veux.

—Il le faut bien.

—Pour que miss Ellen, qui n'a pas eu pitié de notre détresse, revienne, il faut qu'elle médite quelque chose d'abominable. Si tu le veux, je lui servirai d'instrument, mais s'il m'arrive malheur et que je finisse un jour ou l'autre au bout d'une corde, à la porte de Newgate, tu ne te plaindras pas?

—Non, dit Lisbeth d'un air sombre.

—Alors, c'est bien, dit Paddy, et tu as raison. Les pauvres gens comme nous ne sauraient choisir leur besogne.

Et, dès ce moment, Paddy fut résigné à obéir aveuglément à miss Ellen.

Il revint donc dans le Southwark et rentra dans la maison.

Ses enfants lui sautèrent au cou, et le malheureux se dit:

—Il faut bien vivre... en attendant que la mort vous prenne.

Lisbeth lui dit alors:

—Miss Ellen t'attendait hier soir, mais il est probable qu'elle t'attendra ce soir encore.

—J'irai, dit Paddy.

Il se mit à table avec ses enfants. Grâce aux libéralités de miss Ellen, il y avait presque l'abondance dans la maison.

Lisbeth alla chercher deux tranches de roastbeef, des pommes de terre, un morceau de pudding et de la bière brune.

Paddy demeura à table jusqu'au coucher du soleil.

Puis il sortit.

—Je vais aller voir les camarades du quartier, dit-il.

Cela signifiait:

—Je vais parcourir tous les public-houses des environs.

—Souviens-toi qu'elle t'attend, lui cria Lisbeth comme il franchissait le seuil de la maison.

—Oui, oui, dit Paddy.

Et il s'en alla.

Ce fut précisément dans le public-house devant lequel, l'avant-veille, miss Ellen avait été insultée par deux hommes du peuple, et où l'homme gris était intervenu tout à coup et l'avait sauvée de ce mauvais pas, que Paddy entra.

Il n'y avait pas grand monde à cette heure-là dans l'établissement.

Deux roughs buvaient de la petite ale mélangée de gin, et se trouvaient debout devant le comptoir. Mais l'un d'eux connaissait Paddy.

—Tiens, dit-il en lui tendant la main, te voilà? d'où sors-tu donc?

—Je viens de Greenwich, où j'ai travaillé deux mois, dit Paddy qui ne se souciait pas d'avouer qu'il sortait de White cross.

—As-tu gagné de l'argent?

—Pas beaucoup. On paye mal partout, maintenant.

Les deux roughs se regardèrent et parurent se consulter tacitement.

—Toi, dit enfin celui qui avait le premier adressé la parole à Paddy, tu es un solide gaillard, il me semble, et je crois me rappeler que tu as un coup de poing qui vous jette un homme par terre comme la massue d'un boucher.

—Hum! hum! fit modestement Paddy, qui en effet était taillé en hercule.

—Nous avons envie de t'associer, dit cet homme.

—A quoi?

A une besogne qui rapporte plus d'argent qu'un an de travail dans les docks ou les arsenaux.

—Qu'est-ce donc? fit Paddy.

—Avale ton verre de genièvre et sortons. On cause toujours mieux en plein air.

Paddy ne se le fit pas répéter deux fois; il vida son verre d'un trait, jeta deux pence sur le comptoir et sortit.

—Tu sais ce qui s'est passé il y a quelques jours? dit le rough.

On a enlevé un condamné sur l'échafaud.

—Je le sais, dit Paddy; car à White cross on était assez bien au courant des nouvelles.

—La police a offert une prime de cent livres à qui lui ferait retrouver le condamné.

—Vraiment?

—Puis, ce matin, les journaux ont annoncé que la police doublait la somme. Est-tu pour les Irlandais, toi?

—Non, dit Paddy.

—Alors, tu travailleras avec nous?

—Mais à quoi?

—Je suis sur la trace du condamné. Veux-tu en être? Nous passons toutes les nuits dans Rotherithe où nous soupçonnons qu'on le cache. Si nous le trouvons, il faudra jouer des poings et peut-être même du couteau, mais deux cents livres de prime, c'est un joli salaire, hein?

—Je ne dis ni oui ni non, dit Paddy.

—Pourquoi?

—Parce que j'ai affaire ce soir.

—Où cela?

—Dans Belgrave square.

—Tu as tort de ne pas venir avec nous.

—Mais je puis aller vous rejoindre.

—A Rotherithe?

—Oui.

—A quelle heure?

—Vers minuit.

—Eh bien! dit le rough, aussi vrai que je me nomme Nichols, et que je suis bon Anglais, si tu viens, tu seras bien reçu.

—Où vous trouverai-je?

—Près de la chapelle; peut-être serons-nous dans le cimetière.

—J'irai, dit Paddy.

Et il leur serra la main à tous deux et prit le chemin du pont de Westminster, se disant:

—Je ne sais pas ce que miss Ellen attend de moi, mais j'aimerais encore mieux donner un coup de main à ceux-là, bien que ce soit une vilaine besogne qu'ils me proposent.




XII


Pénétrons, à présent, dans l'hôtel Palmure, traversons le vaste jardin qui en dépend et entrons dans un petit pavillon qui s'élève à l'angle nord-ouest.

C'est là que miss Ellen travaille le soir depuis deux jours.

Après avoir soupé en tête à tête avec son père, qui la quitte pour aller au parlement, miss Ellen s'installe dans ce pavillon qui lui sert de salon de lecture, en été, et dans lequel, elle a fait allumer un grand feu.

Les domestiques ont reçu l'ordre de ne pas venir la déranger.

Miss Ellen a passé la soirée précédente dans ce pavillon.

Cependant elle sortait de temps à autre et allait entre-bâiller la petite porte qui donne sur une ruelle, et par laquelle Paddy, qu'elle attendait, devait entrer.

Mais Paddy n'est point venu.

Miss Ellen a attendu toute la nuit; le brouillard commençait à refléter les premiers rayons de l'aube, lorsqu'elle s'est décidée à rentrer dans ses appartements.

Pendant la journée qui a suivi, elle s'est informée plusieurs fois au suisse de l'hôtel, pour savoir si un homme du peuple ne s'était pas présenté.

Mais le suisse n'avait vu personne.

La journée écoulée, le soir venu, miss Ellen est retournée dans le pavillon.

Il est dix heures du soir.

Celui qui s'approcherait du pavillon entendrait un chuchotement de voix, et s'il appliquait son oeil contre les persiennes du rez-de-chaussée, il apercevrait miss Ellen causant avec un homme vêtu de noir, grand, maigre, de mine austère et les cheveux grisonnants.

C'est le révérend Peters Town.

Le révérend s'est introduit par la porte du jardin que miss Ellen est allée lui ouvrir, car ce rendez-vous était pris de l'avant-veille.

Tous deux parlent bas: de temps en temps, miss Ellen se lève, va à la fenêtre et écoute.

—Vous attendez donc quelqu'un, miss Ellen? demande le révérend.

—J'attends cet homme dont je vous ai parlé, qui devait venir hier soir...

—Et qui n'est pas venu?

—Ce qui m'étonne très-fort, car j'ai donné à sa femme la somme nécessaire pour le faire sortir de White cross.

—Et quelle somme devait-il?

—Dix guinées.

—Alors, dit le révérend, rassurez-vous; il viendra ce soir, très-certainement, mais il n'aurait pu venir hier.

—Pourquoi?

—Parce qu'il était encore en prison.

Et le révérend raconta, en souriant, qu'étant allé lui-même le matin à White cross pour faire élargir le sacristain de Saint-Paul qui s'était laissé emprisonner, on lui a raconté que sir Cooman le gouverneur, avait trop déjeuné la veille et qu'il avait pris un zéro pour deux, ce qui signifiait qu'il avait vu double.

—Alors, reprit miss Ellen, tout est pour le mieux. Cet homme peut nous être d'une grande utilité.

—Ah! vraiment?

—Je vous ai dit que sa femme avait vécu des charités d'un prêtre catholique.

—L'abbé Samuel, le chef occulte des fenians.

—Un des chefs, oui, mais pas le chef suprême.

—Soit.

—Par cet homme nous pourrons suivre l'abbé Samuel, et par l'abbé Samuel, découvrir la retraite de l'homme gris.

—Fort bien, dit le révérend d'un signe de tête. Mais, convenez, miss Ellen, que sur cette libre terre d'Angleterre, la légalité nous tue.

—Que voulez-vous dire?

—L'abbé Samuel est l'âme du clergé catholique à Londres.

—Bien. Après?

—Personne n'en doute; il est un des chefs du parti irlandais.

—J'en suis convaincue.

—Il savait qu'on délivrerait John Colden.

—Sans aucun doute.

—Peut-être même l'avait-il préparé à cet événement, car il a obtenu la permission de passer avec le condamné cette nuit qui devait être la dernière.

—Eh bien?

—Dans un autre pays, la police n'en demanderait pas davantage.

Elle ferait arrêter l'abbé Samuel, le mettrait en prison, et confierait à un juge habile le soin de lui arracher des aveux.

—Cela est vrai, dit miss Ellen, mais l'Angleterre est le pays de la légalité; il lui faut constater le flagrant délit pour priver un homme de sa liberté.

—Cela est d'autant plus vrai que nous n'avons pu, nous, poursuivit le révérend Peters Town, mettre en prison l'un des sacristains de Saint-Paul.

—Pourquoi?

—Vous avez lu dans les journaux que la veille du jour où John Colden devait être pendu, à six heures du soir, un rayon gigantesque de lumière électrique avait couronné la coupole de Saint-Paul?

—En effet.

—C'était le signal qui devait pousser des quatre coins de Londres les fenians vers Newgate.

—Qui donc avait allumé le rayon?

—On s'est livré à une enquête qui a amené des preuves morales, mais pas une preuve matérielle.

—Et les preuves morales?...

—Sont accablantes pour le sacristain. Il y en a deux à Saint-Paul. A huit heures du soir, on ferme les portes de l'église et eux seuls y demeurent.

Or, le matin même, l'un des deux avait été arrêté pour une dette assez importante et conduit à White cross.

L'autre était donc seul, ce soir-là.

On l'a questionné le lendemain, et il a répondu qu'il ne savait pas ce qu'on voulait dire, et qu'il n'avait pas vu de lumière électrique.

On a fouillé par toute l'église, depuis la coupole, où une porte qui se ferme produit le fracas d'un coup de canon, jusques aux caveaux qui renferment les tombeaux de Nelson et du duc de Wellington; on n'a rien retrouvé.

—Cependant pour produire de la lumière électrique, il est besoin d'un appareil, observa miss Ellen.

—Enfin, dit encore le révérend Peters Town, il a été prouvé que le créancier qui a fait arrêter l'autre sacristain est précisément le beau-père de celui-ci.

Eh bien! il a fallu se contenter de congédier cet homme qui, nous n'en pouvons douter, est affilié aux Irlandais...

—Chut! fit tout à coup miss Ellen, écoutez!...

Et elle se leva et s'approcha de la croisée, qu'elle ouvrit.

On venait de frapper trois coups à la petite porte du jardin.

—C'est l'homme que nous attendons, dit la jeune fille, je vais lui ouvrir.

Elle quitta le pavillon et courut à la petite porte.

C'était Paddy, en effet.

—Suis-moi, lui dit miss Ellen, qui reprit le chemin du pavillon.

Il parut surpris à la vue du révérend Peters Town; mais Ellen lui dit:

—Monsieur est un ami à moi devant qui tu peux parler.

Paddy, je puis faire ta fortune.

Paddy s'inclina.

—J'espère bien, en effet, dit-il, que milady me donnera de l'ouvrage, car j'ai refusé tout à l'heure une besogne assez lucrative.

—Ah! fit miss Ellen, et en quoi consistait-elle cette besogne?

—Il paraît que la police promet une prime de deux cents livres à qui retrouvera John Colden.

Le prêtre et la jeune fille tressaillirent.

—Eh bien? fit cette dernière.

—Et deux camarades du quartier qui croient être sur les traces du condamné, m'ont proposé de les aider.

—Ah! vraiment! fit miss Ellen.

Et un rayon de joie brilla dans ses yeux...

Quant au révérend Peters Town, son visage pâle s'était légèrement coloré.




XIII


Que se passa-t-il dès lors entre le révérend Peters Town, miss Ellen et Paddy?

C'est ce que les deux premiers ne dirent pas; mais, en s'en allant, environ une heure après, Paddy murmura:

—Cette fois, j'ai bien vendu mon âme à ces deux démons.

On a beau vouloir être honnête, quand on est misérable et dans les mains des riches, il faut toujours finir par être criminel.

Et Paddy, ayant étouffé un soupir, sortit à grands pas de Belgrave square et regagna le pont de Westminster.

Ce pont est comme la limite naturelle qui sépare le beau du laid, l'opulence de la misère, les palais des maisons noires, enfumées, fétides où grouille une population chétive et sans cesse aux prises avec la faim.

Paddy s'arrêta au milieu du pont dont les nombreux réverbères reflétaient leurs rayonnements sur les eaux noires de la Tamise.

Un vent violent qui soufflait du nord-ouest avait déchiré le brouillard, et on apercevait en haut les étoiles, en bas les fauves reflets de l'eau dans laquelle se miraient les becs de gaz.

Paddy s'arrêta au milieu du pont, s'accouda au parapet et promena ses regards tour à tour de la rive gauche où tout était splendeur, à la rive droite où régnaient l'ombre et la souffrance.

Le Parlement, qui baigne ses assises dans le fleuve, flamboyait comme un phare gigantesque.

C'était l'heure où les législateurs forgent des lois nouvelles et s'occupent de gouverner le monde.

De l'autre côté du pont, le Southwark était plongé dans les ténèbres.

Çà et là, cependant, une lumière tremblotante apparaissait au haut de quelque édifice.

Une surtout attira l'attention de Paddy.

Celle-là paraissait comme suspendue entre la terre et le ciel, et tout autre qu'un homme du quartier s'y serait trompé peut-être.

Mais Paddy avait presque toujours vécu dans le Southwark, et il reconnut le clocher de Saint-George, la cathédrale des catholiques, et dans cette lumière qui brillait, la lampe nocturne du vieux gardien qui couchait dans le clocher.

—Ma parole d'Anglais, murmura-t-il enfin, la vue de Saint-George me fait penser à une chose, c'est que Nichols et son compagnon pourraient bien faire fausse route.

Paddy s'assit sur le parapet du pont, à peu près à égale distance des deux rives, tantôt contemplant la façade illuminée du Parlement, car les nobles lords ne siègent que le soir, tantôt reportant son regard sur les maisons tristes du Southwark, et fixant de nouveau cette petite lampe nocturne qui avait tout d'abord attiré son attention.

Puis il se tint le discours suivant:

—Rotherithe est un quartier protestant; il ne s'y trouve que fort peu de catholiques, et les Irlandais qui travaillent dans les docks préfèrent loger sur la rive gauche, dans le Wapping.

Nichols pourrait donc bien s'être trompé en prenant Rotherithe pour le centre de ses investigations.

Le condamné qu'on a enlevé se nommait John Colden, il était catholique; par conséquent il est probable que ses sauveurs sont catholiques pareillement: d'où je conclus qu'il est plutôt dans le Southwark qu'à Rotherithe.

Et Paddy, fixant une dernière fois la lumière qui brillait dans le clocher de Saint-George, ne put s'empêcher de tressaillir.

—J'ai mon idée, moi aussi, murmura-t-il.

Alors il se remit en marche, passa le pont et s'enfonça dans les ruelles obscures du Southwark, se dirigeant vers Adam's street.

Une demi-heure après, il arrivait chez lui.

Les deux enfants dormaient, mais la femme veillait.

Lisbeth, assise auprès du poêle dans lequel brûlait un reste de coke, prêtait l'oreille au moindre bruit qui lui venait du dehors.

Vingt fois elle avait tressailli, croyant entendre le pas de son mari.

Enfin Paddy entra.

Il était pâle, mais résolu.

—Bonsoir, femme! dit-il.

Il regarda les deux enfants, couchés côte à côte sur le grabat qui leur servait de lit.

—On voit qu'ils ont bien soupé aujourd'hui, fit-il avec un accent d'amère ironie.

—Grâce à miss Ellen, notre bienfaitrice, dit Lisbeth.

Paddy haussa imperceptiblement les épaules.

—As-tu vu miss Ellen? demanda-elle.

—Oui.

Paddy s'assit auprès du poêle et tira de sa poche une pipe qu'il bourra.

Puis il se mit à fumer silencieusement.

—Paddy, fit Lisbeth avec inquiétude, tu n'as pas l'air content.

—Peuh! dit-il, il y a des jours où on n'est pas en belle humeur.

—Miss Ellen t'a-t-elle mal reçu?

—Au contraire.

—T'a-t-elle donné de la besogne?

—Oui.

Et il continua de fumer.

Puis après un nouveau silence, que la femme n'avait osé interrompre:

—Quel jour vient l'abbé Samuel ici?

—Demain. Tu sais bien que je t'ai dit qu'il nous venait visiter tous les dimanches.

—Ah! c'est juste. C'est un brave homme, n'est-ce pas?

—Il nous a donné du pain, dit Lisbeth.

Un sourire cruel qui ressemblait au ricanement d'un damné passa sur les lèvres de Paddy.

—Eh bien! dit-il, nous le trahirons, cependant.

Lisbeth tressaillit.

—Nous le trahirons, parce que miss Ellen le veut ainsi.

—Ah!

—Et ne dis-tu pas qu'il faut vivre, que de pauvres gens comme nous n'ont pas le choix de leur besogne, qu'il sont forcément les esclaves de qui les paye?...

—C'est vrai, soupira Lisbeth.

—Eh bien! le bon plaisir de miss Ellen est que nous trahissions l'abbé Samuel.

—Mais comment?

—Tu verras... tu verras... Maintenant, laisse-moi te dire quel est le prix de la trahison.

—Parle, dit Lisbeth, dont l'oeil eut un éclair de sombre convoitise.

—Quand j'aurai livré l'abbé Samuel à ses ennemis, ou plutôt un homme dont l'abbé Samuel est l'ami, et dont miss Ellen est l'ennemie mortelle, nous quitterons Londres.

—Ah!

—Et nous irons habiter dans le comté de Lancastre une maison, entourée de terres et de prairies, que nous donnera la généreuse miss Ellen.

—Et je serai fermière? dit Lisbeth.

—Oui, fit tristement Paddy. Eh bien! femme, veux-tu que nous renoncions à tout cela, veux-tu que nous soyons honnêtes?

—Et tes enfants? dit Lisbeth.

Paddy jeta un sombre regard sur les deux petits qui continuaient à dormir d'un sommeil paisible.

—Tu as raison, dit-il.

Il baissa la tête, garda de nouveau un silence farouche, puis tressaillit au son d'une cloche qui se fit entendre.

—Voici le quart après onze heures qui sonne, dit-il en se levant.

—Où vas-tu? demanda Lisbeth.

—A Rotherithe.

—Quoi faire?

—Exécuter les ordres de miss Ellen, répondit Paddy. Nichols doit m'attendre dans le cimetière.

Bonsoir, femme.

Et Paddy s'en alla, après avoir laissé tomber un regard de tendresse sur ses deux enfants endormis.

Et comme le bruit de ses pas s'éteignait dans l'éloignement, Lisbeth murmura:

—Après tout, cet abbé Samuel n'est qu'un Irlandais, et trahir un Irlandais, c'est bien mériter de la libre Angleterre!




XIV


Paddy s'en alla donc à Rotherithe.

Il marchait d'un pas rapide et, tout en cheminant, il se disait:

—Nichols ne se doute pas, j'en suis bien certain, que je gagnerai dix fois plus que lui à retrouver le condamné à mort. La police paye bien, mais miss Ellen paye encore mieux.

Pour cette première besogne-là, se dit-il encore, je n'ai pas grande répugnance.

Après tout, je ne connais pas cet homme, et il n'y a pas grand inconvénient à le rendre à Calcraff; ce n'est pas un Irlandais de plus ou de moins qui empêchera la terre de tourner.

Mais l'autre... ce prêtre qui a donné du pain à mes enfants!... Ah! vraiment! je suis un grand misérable!

Mais c'est Lisbeth qui le veut... Ah! ah! ah!

Et il ricanait comme un damné, le pauvre diable que la misère étreignait et que sa femme dominait au point de le courber sous sa volonté de fer.

Nichols, on s'en souvient, lui avait donné rendez-vous dans le cimetière.

C'était là que, depuis deux nuits, il avait établi son quartier général.

Nichols était un véritable enfant des quartiers populeux de Londres, un rough d'aussi pure race que John, l'ennemi de Shoking.

Nichols avait fait un peu tous les métiers, y compris celui de voleur, attendu qu'il avait tourné le moulin pendant deux ans.

Il savait tout, avait tout vu, et certes il était bien homme à gagner la prime offerte par la police.

Partout ailleurs qu'en Angleterre, Nichols se serait bien gardé de prendre des associés, son flair et son instinct lui auraient suffi.

Mais partout ailleurs aussi, il lui aurait suffi de découvrir la retraite du condamné et d'aller ensuite avertir la police, qui aurait fait son affaire de l'arrestation.

En Angleterre les choses ne se passent point ainsi.

Le domicile est inviolable, et la police ne pénètre dans les maisons qu'avec un ordre formel du parlement, ce qui n'arrive pas deux fois en un siècle.

Ce qu'il fallait donc, c'était d'abord que Nichols découvrit l'endroit où était caché le condamné; qu'ensuite, il pénétrât dans cet endroit; qu'avec de hardis compagnons, il s'en emparât de gré ou de force et qu'il le portât dans la rue.

Là seulement, la police était chez elle et pourrait s'en emparer.

C'était donc pour cela que Nichols qui s'était adjoint déjà un premier associé, n'avait point dédaigné de proposer un tiers dans l'affaire à Paddy, et avait fait cette sage réflexion que si John Colden avait eu dix mille hommes pour l'arracher à l'échafaud, il devait nécessairement avoir conservé des gardes du corps.

Par conséquent, ils ne seraient pas trop de trois hardis et robustes compagnons pour enlever John Colden.

Celui que Nichols avait pris comme premier associé, était un vigoureux Écossais de la halle aux poissons qu'on appelait Macferson.

Il avait de larges épaules, un cou de taureau et dans les rixes du Wapping, son coup de poing était estimé l'égal de celui du matelot Williams.

Mais, en revanche, Macferson était une véritable brute inintelligente, comme on en pourra juger par la conversation qu'il avait avec Nichols, au moment où Paddy les rejoignit.

Ils s'étaient couchés dans le cimetière qui était plein de hautes herbes et ils causaient à voix basse.

—Je ne comprends pas, disait Macferson, que tu aies dit à Paddy de venir nous rejoindre.

—Nous aurons besoin de lui, répondait Nichols.

—Pourquoi?

—Nous ne serons pas trop de trois.

—Oh! moi, j'assommerais bien une dizaine d'Irlandais à coups de poing.

—C'est possible, mais il se peut qu'il y en ait vingt-quatre, et moi je ne me sens pas ta force.

—Et puis, continua l'Écossais, pourquoi passons-nous la nuit ici?

—Tu ne l'as pas compris?

—Non.

—Nous partons cependant de ce principe que John Colden est caché à Rotherithe.

—Bon!

—Quel est le point central de Rotherithe? c'est l'église et le cimetière, pas vrai?

—Soit.

—Nous avons donc plus de chance ici que partout ailleurs d'avoir des nouvelles du gibier que nous chassons.

—Si on veut, dit l'Écossais, mais moi j'ai une autre idée?

—Laquelle?

—Rotherithe n'est pas bien grand.

—Après?

—Nous allons frapper à toutes les portes, j'enfonce d'un coup d'épaule celles qui ne s'ouvrent pas, et nous finissons bien par trouver John Colden.

—Tu es une brute, dit Nichols, mais silence!

Et Nichols qui avait entendu un léger bruit, se souleva à demi et prêta l'oreille.

Un pas se faisait entendre dans l'éloignement et se rapprochait peu à peu du cimetière.

Enfin, Nichols aperçut une forme noire qui s'approchait du mur.

—Ce doit être Paddy, fit-il tout bas.

La forme noire enjamba le mur et sauta dans le cimetière.

C'était Paddy, en effet.

Nichols le reconnut à sa haute stature.

—Là, par ici! fit-il à mi-voix.

Paddy s'approcha.

—Ah! ah! continua Nichols, je savais bien que tu viendrais nous rejoindre.

—Les temps sont assez durs, répondit Paddy, pour qu'on ne fasse pas fi de l'argent du gouvernement.

Et il vint s'asseoir dans l'herbe du cimetière, auprès de ses compagnons.

—Ah ca! dit-il alors, vous croyez donc que le condamné à mort est à Rotherithe?

—C'est mon idée, fit Nichols.

—Pourquoi?

—Mais parce que ce n'est ni dans le Wapping où tout le monde se connaît, ni dans le quartier Saint-Gilles, qu'on aurait osé le cacher.

—Oui, mais ce peut être dans le Southwark.

Nichols tressaillit.

—Aux environs de Saint-George, continua Paddy.

—Non, dit Nichols; il est ici, j'en suis sûr.

Une seconde fois Nichols se dressa subitement et imposa silence de la main à ses deux compagnons.

—Un pas se faisait entendre de l'autre côté du mur du cimetière.

Mais un pas furtif, inégal, et qui trahissait sinon une hésitation, du moins une certaine prudence.

Nichols enjamba le mur et sauta hors du cimetière.

Il vit alors un homme qui cherchait à se dissimuler dans l'ombre de la porte d'une maison voisine.

Il courut à lui et le prit à la gorge.

Mais l'homme résista.

—Eh! dit-il, si vous êtes pick-pocket, mon camarade, vous en serez pour vos peines. Je n'ai pas un penny et je me mouche avec mes doigts, faute de mouchoir.

—John! exclama Nichols.

—Tiens, c'est Nichols! dit John le rough, car c'était bien lui que Shoking avait assommé la veille d'un coup d'aviron et que Sultan, le chien terre-neuve, obéissant à son instinct de sauvetage, avait tiré sur la berge de la Tamise, assez à temps pour l'empêcher de se noyer.




XV


Revenons maintenant à Shoking que nous avons vu, la veille de ce même jour où Paddy rejoignait Nicolas et l'Écossais Macferson, quitter l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de Saint-George, et s'en aller, muni de cette ordonnance mystérieuse au moyen de laquelle John Colden devait changer de peau et de couleur.

Il était trop tard ce soir-là pour trouver un chemin ouvert.

D'ailleurs, d'après la conversation qu'il avait entendue, Shoking pensa qu'il n'y avait pas absolument péril en la demeure et qu'il pouvait attendre au lendemain.

Il s'éloigna donc de Saint-George, gagna la Tamise et le pont de Westminster, de l'autre côté duquel il était à peu près sûr de trouver, sinon une station de voitures, au moins quelque cab errant à vide.

En effet, il en vit un qui débouchait en ce moment devant l'église, par l'avenue Victoria.

Shoking héla le cocher, monta dans la voiture et se fit conduire à Hampsteadt.

Depuis que l'homme gris se cachait, c'est-à-dire depuis l'enlèvement de John Colden, Shoking seul prenait soin de la fille de Jefferies.

Parfaitement au courant du traitement imaginé par l'homme gris, Shoking faisait aspirer deux fois par jour à la jeune fille les émanations de phénol et de goudron mélangés qui devaient guérir ses poumons.

Jérémiah revenait promptement à la vie; elle commençait même à quitter son lit, et, sur l'ordre de Shoking, si vers midi un furtif rayon de soleil traversait le brouillard, les domestiques la portaient auprès de la fenêtre.

Chaque matin et chaque soir Jefferies venait; mais il ne venait plus seulement pour voir sa fille; il venait encore pour savoir si l'homme gris était toujours bien caché.

Shoking s'en retourna donc à Hampsteadt.

Au milieu de ses perplexités et de ses terreurs, Shoking n'avait pu rester cependant indifférent aux agréments et aux avantages de sa nouvelle position.

Les domestiques continuaient à l'appeler mylord; il était bien logé, bien nourri, et son valet de chambre ne le laissait jamais sortir sans mettre de l'or dans ses poches.

Enfin, ce soir-là, sa dernière inquiétude venait de disparaître. Il s'était débarrassé de John le rough.

Du moment où il était établi que Shoking était un lord excentrique, il était tout naturel qu'il changeât de costume et revînt souvent à ses premiers habits.

Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqué ses vêtements mouillés contre un costume de matelot.

Le cocher du cab n'avait fait aucune difficulté de le prendre, car il savait que le marin qui a reçu sa paye est généreux et ne marchande pas.

Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance, il lui donna une belle demi-couronne toute neuve et une autre pièce de six pence.

Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra dans le jardin.

Tout le monde était couché au cottage, à l'exception du valet de chambre qui avait ordre de toujours attendre mylord.

Shoking ne daigna pas donner à ce valet la moindre explication sur son changement de costume; il se borna à demander des nouvelles de Jérémiah auprès de qui Jefferies avait passé la soirée, et il gagna sa chambre et se coucha après avoir vidé un petit verre de sherry.

Puis il dormit huit heures de suite et ne s'éveilla que pour déjeuner.

Hampsteadt, nous l'avons déjà dit, est à peu près désert en hiver.

Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve un pharmacien chimiste.

Comme c'était chez cet industriel patenté que Shoking avait déjà commandé plusieurs remèdes pour Jérémiah, ce fut dans cette officine qu'il porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris.

Le chemist dispensary savait que lord Wilmot avait chez lui une jeune fille malade et que le médecin qui la soignait était un docteur français.

Plusieurs fois il avait témoigné quelque étonnement à la vue des ordonnances que Shoking lui apportait.

Mais en pharmacien qui a le plus grand respect du médecin, son chef direct dans l'échelle scientifique, il avait toujours préparé les drogues demandées.

Ce jour-là cependant il ne put s'empêcher de manifester une véritable surprise.

—Excentrique! murmura-t-il en relisant deux fois l'ordonnance, très-excentrique!

—Ah! vraiment? fit Shoking.

—Est-ce encore pour la jeune fille?

—Oui, répondit Shoking. Faut-il longtemps pour préparer cela?

—Quatre heures.

—Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir.

Et il retourna au cottage.

La journée s'écoula, la nuit vint. Shoking retourna chez le chemist, qui lui remit une petit fiole de trois pouces de long sur un pouce de diamètre, et lui demanda en échange deux livres sterling.

—Ah ça, pensa le naïf lord Wilmot, c'est donc du diamant dissous qu'on me donne là?

Et il emporta la fiole.

Mais il était beaucoup trop tôt encore pour aller à Rotherithe.

Avec la nuit, la peur reprenait Shoking.

John le rough était mort, il en avait la conviction; mais les deux policemen qui l'avaient remis, lui Shoking, aux mains des matelots du Royalist, mais ces derniers aussi étaient peut-être de service, et Shoking ne voulait pas se trouver de nouveau face à face avec eux.

—Pourvu que j'aille à Rotherithe vers minuit, c'est tout ce qu'il faut, se dit-il.

Il retourna au cottage et y changea de nouveau de vêtements, reprenant ainsi la vareuse, le pantalon flottant et le chapeau ciré du matelot que la jolie fille du fripier Sam lui avait loué la veille. Shoking ne songea pas à prendre le bateau à vapeur. Il monta dans un cab et se fit conduire au pont de Londres, sur la rive gauche.

Il y a là, un public-house qui demeure ouvert toute la nuit et qui est fréquenté surtout par de gros marchands de poissons du quartier. Shoking y passa le reste de la soirée, avalant des verres de gin et des sandwiches. Ce ne fut que lorsque minuit sonna qu'il se décida à quitter l'établissement. Il traversa le pont de Londres, s'enfonça dans l'est de Borough et gagna Rotherithe, toujours silencieux et désert à pareille heure. Il arriva ainsi jusqu'auprès du cimetière, lorgnant du coin de l'oeil le public-house dans la cave duquel était caché John Colden.

Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir de dessous terre surgirent autour de lui, l'un d'eux le prit à la gorge et s'écria:

—Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas!

Shoking sentit ses cheveux se hérisser, car dans cet homme il venait de reconnaître John le rough, qu'il croyait mort et la proie des poissons grands et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de la Tamise.