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Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking cover

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 24: XIX
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About This Book

Le récit suit Shoking, personnage élégant dont les errances nocturnes sur la Tamise croisent la misère londonienne et les intrigues. Une femme pauvre tente de libérer son mari d'une prison pour dettes et se heurte aux lenteurs et erreurs administratives, tandis que Shoking intervient et échange avec les habitants des quais. Reconnu par John le rough, il devient l'objet d'une traque qui culmine par une lutte sous un pont et une poursuite aquatique. Le texte juxtapose scènes d'aventure, dénonciation des inégalités et atmosphère de suspense urbain.




XVI


Pour comprendre la scène qui allait suivre cette arrestation de Shoking il est nécessaire de nous reporter au moment où Nichols et John le rough s'étaient reconnus sous un bec de gaz. L'explication n'avait pas été longue.

—Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc à Rotherithe maintenant?

—Non, mais j'y viens pour mes affaires.

Il n'y a pourtant pas grand'chose à faire à Rotherithe? C'est un pauvre quartier... Et les gens qui courent après six pence sont plus communs que ceux qui ont une guinée en poche.

—Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y a rien à faire pour moi ici, comment peut-il y avoir de la besogne pour toi?

—Oh! moi, c'est différent... Et je suis ici...

—Peut-être pour la même affaire que moi.

—Là-dessus les deux, roughs s'étaient regardés dans le blanc des yeux.

—Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols. Moi aussi. C'est une belle somme, hein?

—La prime.

—Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la place est déjà prise, mon garçon.

—Eh bien! part à deux.

—Ce n'est plus à deux, c'est à quatre.

—Oh! oh! pourquoi donc çà?

—Parce que nous sommes déjà trois, ce qui fait que c'est beaucoup trop.

—Bon! dit froidement le rough, alors cherchons chacun de notre côté. Seulement... Peut-être moi tout seul ferai-je de meilleure besogne que vous trois.

—Et pourquoi donc?

—Mais, parce que j'ai des renseignements.

—S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble. John parut réfléchir une minute. Écoute, dit-il enfin, hier je n'aurais pas accepté; mais, aujourd'hui ce n'est plus seulement l'appât de la prime qui me tient.

—Qu'est-ce donc?

—C'est le désir de me venger.

Et John raconta à Nichols ses aventures de la nuit précédente, jusques et y compris le coup d'aviron qu'il avait reçu sur la tête.

—A partir de ce moment, continua-t-il, je ne sais pas trop ce qui s'est passé. Je suis allé au fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noyé? Je n'en sais rien. J'étais évanoui. Quand je suis revenu à moi, je n'étais plus dans la Tamise. Je me trouvais couché sur le dos, étendu sur un lit de gravier. Quelque chose de chaud était auprès de moi et j'avais comme une haleine brûlante sur le visage. Le jour commençait à poindre et j'ai pu me rendre compte de ma situation. J'étais sur le sable au bord de l'eau. A demi courbé sur moi, un gros chien me réchauffait de son corps, et sa gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait passer un souffle qui avait fini par me ranimer. Je me suis levé, j'ai caressé le chien, et je me suis mis à me promener un moment, cherchant à me souvenir de ce qui s'était passé. J'ai d'abord eu l'espoir que les matelots de la chaloupe avaient repris le prétendu lord Wilmot, et je me suis dit:

—Évidemment, quand ils me verront revenir, ils verront bien que j'étais un homme de la police et ils me laisseront emmener le prisonnier à Scotland yard. C'était logique, n'est-ce pas?

—Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient pas rattrapé?

—Hélas! non. Seulement, je me suis fait un autre raisonnement que je t'engage à suivre bien attentivement.—Puisque tu es comme moi à la recherche du condamné John Colden, tu dois savoir comment il a été sauvé?

—On a coupé la corde avec un fusil à vent.

—Et celui qui l'a coupée est un homme que nous avons connu au Black horse et qu'on appelait l'homme gris.

—Shoking était son ami, donc Shoking, que j'ai trouvé hier ici, venait pour voir John Colden; donc John Colden est caché par ici.

—Tout cela s'enchaîne à merveille, dit Nichols.

—Quand on a flanqué un coup d'aviron sur la tête d'un homme et qu'on l'a vu couler à pic dans l'eau, on a toutes les raisons du monde de le croire mort, poursuivit John.

Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici, s'il n'est déjà revenu.

—Alors nous le suivrons?

—Non pas: nous nous emparerons de lui, et nous le forcerons de parler.

—Comment?

—Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir que du Royalist je suis allé à Scotland yard, où on m'a donné des pouvoirs plus étendus encore.

Voilà comment John le rough était entré dans l'association déjà formée entre Nichols, Macferson et Paddy pour gagner la prime offerte, et comment, s'étant blottis auprès du mur du cimetière, tous les quatre avaient arrêté Shoking qui s'en allait, sans défiance, porter à John Colden le moyen de changer de physionomie et presque de peau.

—Ah! s'était alors écrié John, je te tiens, cette fois, et nous sommes en nombre: tu ne nous échapperas pas.

Shoking était devenu pâle comme la mort.

Il n'essaya même pas de se défendre, il ne songea pas à crier. John lui donna un croc-en-jambe et le jeta par terre. En même temps Paddy prit son mouchoir et le bâillonna, tandis que Nichols et l'Écossais Macferson tiraient un paquet de cordes de leur poche et lui liaient les bras et les jambes.

—Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en faire?

John regarda l'Écossais:—Tu es solide, toi, dit-il.

—Assez, fit modestement Macferson.

—Eh bien! charge-le sur ton épaule.

—C'est fait, dit l'Écossais, qui enleva Shoking de terre aussi facilement qu'un paquet de plumes.

—Et où allons-nous? demanda Nichols.

—A la Tamise, répondit John.

Shoking frissonna jusqu'à la moelle des os.

Évidemment on allait le jeter à l'eau tout garrotté, et cette fois Sultan, le bon terre-neuve, ne serait plus là pour l'empêcher de se noyer.




XVII


La Tamise, dans son trajet à travers Londres, ressemble bien plus à un port qu'à un fleuve.

Pendant le jour, on a peine à compter les bateaux à vapeur; la nuit, on aperçoit à gauche et à droite, en amont et en aval, des forêts de mâts et des quantités d'embarcations grandes et petites, à l'ancre.

En descendant de Rotherithe au bord de l'eau, si on tourne à gauche, au lieu de prendre à droite, pour aller rejoindre le ponton d'embarquement du penny-boat, on trouve amarrée tout au bord, une grosse barque pontée, à la proue arrondie, ressemblant à ces lourdes péniches hollandaises qui remontent les canaux à l'intérieur des terres, après avoir bravement tenu la mer.

Cette barque n'a pas de mâts. On dirait une maison plutôt qu'un navire. Que fait-elle là? Sert-elle de magasin ou d'arsenal? A sa première vue il serait difficile de le dire. Un nom est écrit en lettres blanches sur la proue: MANNING. Qu'est-ce que Manning?

Un marchand de chevaux célèbre par toute l'Angleterre, qui fait des explois considérables sur tout le continent. Une fois par mois, la grosse embarcation, remorquée par un petit bateau à vapeur, quitte Rotherithe et descend la Tamise jusqu'à la mer.

Elle a quelquefois cent chevaux à son bord.

A l'intérieur, elle est emménagée comme une immense écurie; et chaque cheval, soutenu par des sangles, a son box particulier.

Ce fut vers cette barque singulière que John, qui précédait ses trois compagnons, dont l'un portait Shoking sur ses épaules, dirigea la petite troupe nocturne.

Il n'est pas un vagabond sans feu ni lieu qui n'ait couché une fois dans Manning house, comme on appelle la barque pontée.

Il suffit de se hisser à bord et de descendre du pont à l'intérieur par le panneau, qu'on ne songe jamais à fermer, attendu qu'il n'y a absolument rien à voler.

M. Manning n'habite pas Londres; il a ses écuries à sept ou huit lieues, sur la route de Manchester, et sa barque, dont on ne saurait que faire, quand elle est revenue à Rotherithe, n'est gardée par personne.

—Ici, dit John qui grimpa le premier sur le pont, nous serons tout à fait chez nous, et nous pourrons causer avec Sa Seigneurie lord Wilmot.

Shoking, voyant qu'on ne le jetait pas à l'eau sur-le-champ, commençait à respirer un peu et rassemblait tout ce qu'il avait de courage et de présence d'esprit.

Les quatre roughs montèrent donc à bord du Manning house avec leur prisonnier. Puis ils descendirent à l'intérieur par l'échelle du grand panneau. La nuit était sombre, et le dedans de la péniche était plongé dans une obscurité profonde. John tira de sa poche un briquet phosphorique et alluma une petite mèche de cire jaune repliée sur elle-même comme un écheveau de fil.

Alors les reflets de la mèche éclairèrent l'intérieur de la barque, disposée, nous l'avons dit, comme une écurie. Mais il y avait une cale asez profonde au-dessous du plancher des chevaux et dans laquelle on pénétrait par une ouverture pratiquée au milieu même de l'écurie.

—C'est en bas que nous serons à l'aise, dit John, qui descendit encore le premier.

L'Écossais le suivit, portant toujours Shoking dans ses bras. Personne ne savait ce que voulait faire John; mais Shoking avait les plus affreux pressentiments. La calle était à peu près vide. Cependant quelques bribes de fumier et une brassée de paille se trouvaient dans un coin.

—Mes enfants, dit alors John le rough, nous sommes ici au-dessous du niveau de l'eau; d'ailleurs la calle n'a pas de sabords. Je vais fermer le grand panneau et nous serons chez nous. S'il plaît à Sa Seigneurie de crier, elle le fera tout à son aise; je ne pense pas que ses cris soient entendus.

—Les misérables! pensait Shoking, dont le coeur ne battait plus, ils vont peut-être m'écorcher vif.

John prit une poignée de paille, la porta au milieu de la calle et y mit le feu.

—Je ne comprends pas, dit Macferson qui avait déposé son fardeau sur le plancher.

Shoking non plus ne comprenait pas.

Mais il fut bientôt fixé, lorsqu'il vit John lui délier les jambes et lui ôter ses chaussures.

—Mylord, dit alors le rough avec un ton d'ironie parfaite, nous allons avoir l'honneur de vous interroger et nous aurons la douleur de nous porter à certaines extrémités, si vous n'êtes pas gentil. Et il lui ôta son bâillon.

—Misérables! dit Shoking qui retrouva alors l'usage de la parole, et à qui la peur donna du courage; vous serez tous pendus, un jour ou l'autre, si vous me faites le moindre mal.

—Cela dépend de Votre Seigneurie, dit John. Puis il ajouta après un moment de silence:

—Votre Seigneurie ne demeure pas à Rotherithe, je suppose?

—Non, dit Shoking.

—Cependant elle y est venue hier.

—Que vous importe!

—Elle y est revenue aujourd'hui... nous désirerions savoir pourquoi; vous le voyez, mylord, je suis un homme sans rancune, ricana John. Je ne vous demande nullement compte du coup d'aviron que vous m'avez flanqué sur la tête, hier.

Nous ne sommes ni des gens méchants, ni des malfaiteurs, mylord, poursuivit John; nous sommes d'honnêtes industriels, à la recherche d'un homme en échange duquel la police de Scotland yard nous comptera de belles guinées toutes neuves. Puisque vous venez à Rotherithe, c'est que vous savez bien certainement où se trouve John Colden.

—J'ignore ce que vous voulez dire, répondit Shoking d'une voix étranglée.

John se tourna vers Macferson l'Écossais.—As-tu compris maintenant? lui dit-il.

Eh bien, toi qui es fort...

L'Écossais prit dans ses robustes bras les deux bras de Shoking et les tira en arrière, ce qui fit casser la corde qui les liait.

En même temps John s'empara des jambes et, tirant à lui de son côté, il approcha la plante des pieds de la paille qui flambait. Shoking poussa un cri de douleur au contact de la flamme.

—Voilà qui délie singulièrement la langue la plus paresseuse, dit John en ricanant.

Shoking poussa un véritable hurlement. La flamme caressait toujours ses pieds nus.

Mais Shoking se disait, au milieu des souffrances inouïes qu'il endurait:

—Mieux vaut mourir mille fois que de trahir l'homme gris.

Cependant John le vit, une seconde après, faire de la main un signe désespéré.

—Ah! ah! fit-il.

—Retirez-moi du feu, s'écria Shoking et je parlerai!

—A la bonne heure? dit John.

Et il poussa du pied les débris de paille enflammée.




XVIII


Shoking n'était pourtant pas un traître; il fût mort au milieu des plus affreux supplices, plutôt que de vendre l'homme gris.

Comment donc pouvait-il consentir à parler?

Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait pas complétement perdu la tête.

Il lui était même venu une fort belle idée qu'il songeait à mettre à exécution; et s'il parlait de révéler la retraite de John Colden, c'est qu'il voulait à tout prix gagner du temps.

—Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough, qui acheva d'éteindre la paille sous ses pieds, nous vous écoutons.

Shoking avait préparé son petit roman.

—Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil qui m'a perdu. J'ai consenti, pour le vain plaisir de faire quelques heures le rôle de lord, à un esclavage qui met ma vie en danger.

—Il est certain, dit John toujours railleur, que Votre Seigneurie aurait été rôtie à petit feu, si elle n'était redevenue raisonnable.

—Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai encore moins peur de toi et des tiens que d'eux.

Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils savent que je les ai trahis, ils me tueront; je crois même qu'ils me couperont par morceaux.

—Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons une pierre au cou et nous t'enverrons au fond de la Tamise deviser avec les poissons.

—Je parlerai, dit Shoking.—Mais il faut que vous me fassiez la promesse, de me protéger, de me défendre. Oh! il me vient une idée, acheva Shoking en se frappant le front.

—Voyons? fit John.

—Veux-tu me conduire tout de suite à Scotland yard? tu toucheras la prime... et moi je serai bien tranquille en prison. Les autres ne pourront pas venir m'assassiner à Newgate ou à Mil-bank.

—Je te conduirai à Scotland yard quand tu nous auras conduits à la maison où est John Colden.

—C'est impossible! dit Shoking.

—Alors je vais rallumer la paille, dit froidement le rough.

—Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas voir que tu n'as pas besoin de moi. Je vais vous indiquer la rue, la maison, vous donner le mot de passe à l'aide duquel vous entrerez et serez considérés comme des amis.

—Et pendant que nous nous embarquerons avec les prétendues indications que tu nous donneras, tu prendras la fuite?

—Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples à ce point.

—Vous vous trompez, dit Shoking, et la preuve, c'est que je veux bien rester ici prisonnier, sous la surveillance de deux d'entre vous, pendant que les deux autres iront s'assurer que je vous ai dit la vérité.

—Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?

—Parce que j'ai peur. D'eux, et, mourir pour mourir, j'aime autant que ce soit de votre main.

Shoking avait prononcé ces mots avec cet accent, d'entêtement auquel John ne se trompa point.

Les Anglais sont peut-être le peuple le plus têtu de la terre. Quand un fils de John Bull a dit une chose d'une certaine façon, rien ne saurait le faire changer d'avis.

—Eh bien! répondit John après un moment de silence, je veux bien consentir à ce que tu me demandes, mais à une condition: si tu nous as trompés, ce que nous saurons dans une heure, nous t'étranglerons, et tu iras passer la nuit au fond de la Tamise.

—Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit Shoking avec un accent de franchise dont John fut la dupe.

—Maintenant, parle.

Shoking avait son idée, car sans cela, il n'eût point menti avec tant de calme.

—Vous perdez votre temps à tourner autour de la chapelle de Rotherithe et à errer dans le cimetière, dit-il.

—C'est pourtant à Rotherithe que se cache John Colden, dit John.

—Oui, mais pas où vous croyez.

—Où est-il donc?

—Dans Love lane, au numéro dix-neuf. Vous verrez une maison noire à trois étages. Avec une porte basse et un judas percé dans le milieu.

—Vous frapperez au judas et vous direz à la personne qui viendra vous ouvrir: La Mersey charrie ses glaçons!

—Pourquoi ces paroles?

—C'est le mot de passe.

—Et on nous ouvrira?

—Oui, et on vous fera ce signe-ci.

Et Shoking eut un geste de fantaisie que John répéta sur-le-champ.

—Et que répondrons-nous?

—Vous répondrez par celui-là.

Et Shoking eut un autre geste.

—Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des amis de l'Irlande et vous serez admis à voir John Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour avoir le don de guérir les malades, depuis qu'il a miraculeusement échappé à la corde de Calcraff.

Shoking avait su imprimer à sa voix un accent de sincérité, à son visage une expression de franchise telles que John en fut dupe.

—Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols et Paddy, qu'en pensez-vous?

—Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que deux de nous doivent rester ici et garder Shoking jusqu'à notre retour.

—Oh! fit l'Écossais Macferson, vous pouvez bien vous en aller tous les trois.

—Je suffirai bien, ajouta-t-il, à garder notre homme.

—Dans la calle?

—Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de sûreté, quand vous serez remontés, fermez le panneau.

—C'est ce que nous comptions faire, dit John.

Et tous trois remontèrent l'échelle, et quand ils furent dans l'entre-pont, John laissa retomber le panneau. Macferson l'entendit pousser la clavette qui servait de fermeture.

—Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers tous les deux.

—Prisonniers et dans les ténèbres, fit Shoking.

—Ça m'est égal, fit encore l'Écossais, je n'ai pas peur de la nuit.

La paille avait, en brûlant, dégagé une fumée épaisse qui était montée dans l'entre-pont et devait sortir par les écoutilles de la barque. Shoking avait fait cette réflexion, pleine de sagesse, que cette fumée serait peut-être signalée par la police de la Tamise, et qu'une chaloupe du Royalist, venant à passer par là, s'imaginerait que le feu était à bord et viendrait le délivrer avant le retour de John. Mais Shoking avait encore une autre corde à son arc.

—J'ai gardé l'ordonnance de l'homme gris, se dit-il, et il y a encore des pharmaciens dans Londres.

Sur ces mots, qu'il s'adressa in petto, Shoking, favorisé par l'obscurité, tira de sa poche le flacon destiné à convertir John Colden en nègre, le déboucha sans bruit et, le portant à ses lèvres, avala les deux tiers de son contenu.




XIX


A peine eut-il bu que Shoking éprouva une bizarre sensation de froid. On eût dit qu'on le prenait par les cheveux et qu'on le plongeait sous la glace. Puis à cette impression en succéda une autre tout à fait opposée. Après avoir eu froid, Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit ni sa présence d'esprit, ni son sang-froid.

—C'est la drogue qui agit, pensa-t-il.

En ce moment, Shoking ne pensait qu'à une chose, devenir méconnaisable pour John, à ce point que le rough ne pût jamais le reconnaître.

Depuis une heure que cette merveilleuse idée lui était venue, de se servir pour lui-même de cette fiole qu'il portait à John Colden quand il était tombé aux mains de ses ennemis, Shoking n'avait nullement songé à son physique, lequel, si l'homme gris avait dit vrai, serait singulièrement modifié et probablement d'une façon peu avantageuse.

D'ailleurs Shoking était revenu des enthousiasmes de la jeunesse et de l'amour, et il estimait qu'un morceau de roastbeef, un pot de bière et une bonne pipe auprès d'un poèle bien chaud, valent mieux que toutes les femmes du monde. Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun inconvénient à devenir noir.

La sensation de chaleur ayant succédé à la sensation de froid, Shoking se rappela que l'homme gris lui avait dit qu'il suffirait à John Golden de frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de la mystérieuse liqueur pour en changer la couleur. Il versa donc dans le creux de sa main le reste du liquide contenu dans le flacon et se frotta la tête en tous sens. Shoking n'avait pas de barbe, en outre il commençait à devenir chauve.

Il avait accompli tout cela dans les ténèbres les plus profondes, n'entendant auprès de lui que le souffle bruyant de l'Écossais, son gardien.

De temps en temps ce dernier allongeait la main et touchait Shoking. Shoking n'avait rien dit tout d'abord, mais quand il pensa que sa métamorphose était opérée, il s'écria:

—Ah ça! qu'est-ce que tu me veux, camarade?

—Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es toujours là.

—Je suis là parce que ça me plaît, dit Shoking.

—Et que je te garde, dit Macferson.

Shoking partit d'un éclat de rire. Si je voulais m'en aller, dit-il, je m'en irais.

—Voilà ce que je voudrais voir pour le croire, dit l'Écossais.

—Sais-tu qui je suis? reprit Shoking.

—Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais passer pour lord.

—Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain je serai lord, et après demain autre chose, si ça me plaît, attendu, fit gravement Shoking, que je ne suis pas un homme.

—Bah! ricana l'Écossais.

—Je suis le diable, ajouta Shoking.

Macferson, nous l'avons dit, n'était pas précisément un homme intelligent. C'était un de ces épais montagnards d'Écosse qui viennent à Londres, comme les Auvergnats viennent à Paris. L'Écossais est superstitieux, le diable joue un assez grand rôle dans ses récits d'hiver, sous le toit de sa chaumière. Les fées, les willis et les nains ne sont pas étrangers à son éducation. Macferson, dans son enfance, avait beaucoup entendu parler du diable. S'il ne l'avait pas vu réellement, il croyait néanmoins s'être trouvé avec lui, par une froide nuit de brouillard, dans un vallon des monts Cheviot, alors qu'il était berger.

Cependant Shoking, en disant être le diable, ne le convainquit point.

—Tu te moques de moi, lui dit il.

—Alors tu penses que je suis un homme?

—En chair et en os: la preuve en est que je te touche.

Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking à le lui broyer. Shoking continuait à ricaner, et son rire avait quelque chose de diabolique qui ne laissait pas que d'émouvoir l'Écossais.

—As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking.

—Toujours.

—Eh bien! je vais te prouver que je suis le diable.

—Et comment cela?

—Tout à l'heure, quand la paille flambait et que je me moquais de vous en poussant des cris, car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien regardé, n'est-ce pas?

—Sans doute.

—Comment suis-je? demanda Shoking.

—Mais tu es un homme comme un autre.

—Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils?

—Ils sont roux.

—Et ma peau?

—Elle est blanche.

—Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est noire.

—Allons donc!

—Mes cheveux sont blancs.

L'Écossais serra les poings.

—Si tu continues à te moquer de moi, fit-il, je t'assomme.

—Je ne me moque pas, répondit Shoking. Puisque tu as des allumettes sur toi, frottes en une par terre, et tu vas voir si je n'ai pas changé de peau.

L'Écossais qu'une sorte de terreur superstitieuse commençait à envahir, prit dans sa poche un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies qui éclairent près de deux minutes. La bougie frottée sur le briquet crépita et la flamme jaillit.

—Mais regarde donc! dit Shoking.

Il ne s'était pas vu encore mais il avait tellement foi dans la prédiction de l'homme gris, qu'il ne doutait pas un seul instant que la métamorphose annoncée ne se fût opérée.

Soudain l'Écossais jeta un cri. La clarté répandue par l'allumette s'était projetée sur son compagnon et l'Écossais épouvanté venait d'apercevoir un homme tout noir avec des cheveux blancs comme neige.

—Tu vois bien que je suis le diable, répéta Shoking avec un éclat de rire strident.

Mais le rustre en doutait maintenant si peu qu'il se mit à pousser des cris affreux et se réfugia tout en haut de l'échelle qui conduisait à l'entre-pont.

Alors Shoking s'écria:

—Je suis le diable! crains ma vengeance!

Et il se leva et posa un pied sur l'échelle.

L'allumette venait de s'éteindre et tout était rentré dans les ténèbres.

Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et l'Écossais, qui faisait de vains efforts pour soulever le panneau de l'entre-pont, revit tout à coup la cale éclairée et Shoking, noir comme le plus noir démon, mettant le feu au reste de paille qui était dans un coin.

Alors l'épouvante de l'Écossais tripla ses forces. Il s'arc-bouta sur l'échelle, fit un levier de ses deux épaules et donna une si violente secousse que la clavette du panneau se brisa et que le panneau s'ouvrit. Et Macferson, éperdu, les cheveux hérissés, se sauva dans l'entre-pont d'abord, puis sur le pont. Shoking s'était fait un brandon avec de la paille enflammée et il poursuivait l'Écossais.

—Ah! tu as osé garder le diable! disait-il. Attends... tu vas voir!...

Et il monta sur le pont à son tour.

Alors Macferson se mit à courir en poussant des cris et, arrivé à la muraille du pont, sentant déjà sur lui la flamme que brandissait Shoking, il n'hésita plus et sauta dans la Tamise.

—Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking; cela t'apprendra à braver le diable!

Et, tandis que l'Écossais, fou de terreur, fendait l'eau glacée, Shoking, libre et méconnaissable, s'assit sur le pont et se dit:—Maintenant, je ne serai pas fâché de voir revenir John le rough.




XX


Love Lane, c'est-à-dire la ruelle de l'Amour, dans Rotherithe est une petite rue assez triste, habitée par des gens paisibles et qui n'ont jamais connu les orages et les grandes passions.

Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison de nuit, le moindre public-house mal famé, et on y chercherait vainement un échantillon de ce fleuve de nudités qui se répand chaque soir, dans le beau quartier, sous les arcades de Regent street, et dans Hay-markett.

Love Lane, à neuf heures du soir, est désert; et le watchman évite d'y passer, de peur de réveiller les habitants, en criant les heures de la nuit.

Ce fut pourtant dans cette rue que John le rough, Nichols et Paddy arrivèrent un quart d'heure après avoir laissé Shoking dans la péniche, sous la garde de Macferson l'Écossais.

—Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi cet animal de Shoking a eu si grand'peur de venir avec nous. Les rues sont désertes, et je ne vois pas le moindre Irlandais sur pied.

—Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne idée. Je crois qu'il a été plus malin que nous, et que la maison qu'il nous indique pourrait bien être une souricière où nous tomberions tous les trois.

—Puisque nous avons le mot de passe...

Nichols haussa les épaules.

—Nous allons bien voir, dit John: si la figure qui viendra nous ouvrir ne nous revient qu'à moitié, nous n'entrerons pas.

—Il faut pourtant, observa Paddy, que nous retrouvions John Colden, mais moi j'ai une autre idée...—Je crois que ce Shoking s'est moqué de nous et que le condamné n'est pas à Rotherithe.

—Où serait-il donc, selon toi?

—Dans le Southwark.

—Allons donc!

—Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, frappons ici.

Et il s'arrêta devant la maison qui portait le numéro dix-neuf, et qui était bien celle désignée par Shoking. Une première déception les attendait. La porte n'avait pas de judas grillé. Néanmoins John sonna. Aucun bruit ne se fit à l'intérieur. John sonna une seconde fois, puis une troisième. Enfin une fenêtre s'ouvrit au premier étage et une voix chevrotante dit:

—Si vous venez chercher monsieur le curé, vous venez trop tard. Il est parti depuis une heure pour aller assister un malade auprès de la chapelle.

John et Paddy se regardèrent avec stupeur. La porte à laquelle ils sonnaient était celle d'un clergyman. Néanmoins John ne se tint pas pour battu. Il voulut faire usage du prétendu mot de passe que lui avait donné Shoking:

—La Mersey est prise, dit-il.

—Cela m'est bien égal, répondit la voix chevrotante. Et le sacristain referma la fenêtre.

—Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking s'est moqué de nous.

—Il nous le payera, dit John furieux, et tout de suite, encore.

Et John prit sa course, remonta Love Lane et ne voulut rien entendre. Nichols et Paddy prirent le parti de le suivre. La colère donnait à John des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes à regagner le bord de la Tamise. Ses deux compagnons avaient peine à le suivre. Cependant, au moment où il s'accrochait à la corde qui servait d'échelle pour monter sur le pont du bateau-écurie, Nichols l'arrêta.

—Voyons, dit-il, calme-toi et pas de bêtises. Que vas-tu faire?

—Étrangler Shoking.

—Ce à quoi je m'oppose, dit Nichols. La police ne t'a-t-elle pas promis une prime si tu lui, amenais le prétendu lord Wilmot?

—Oui, certes.

—Eh bien! nous voulons notre part de cette prime, comme tu auras celle de l'autre. Par conséquent, au lieu de noyer ou d'étrangler Shoking, il faut le conduire à Scotland yard.

John soupira; il lui en coûtait de ne pas se venger tout de suite. Néanmoins, comme il était Anglais, et que tout Anglais est un homme pratique, il se résigna, pensant que les guinées de sir Richardson valaient mieux que le stupide plaisir de tordre le cou à Shoking.

—Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez.

Et il monta le premier. Paddy et Nichols le suivirent. La nuit était toujours noire, et John traversa tout l'avant de la péniche, sans rien voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une ombre noire, immobile et adossée à la muraille du pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa le pied sur l'échelle, tira un briquet de sa poche et se procura de la lumière. Mais soudain un cri d'étonnement lui échappa. Le panneau de la cale qui se trouvait au bas de l'échelle et qu'il avait pris soin de fermer eu s'en allant, était grand'ouvert...

—Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?

Il sauta à pieds joints dans la cale. La cale était vide. Macferson et Shoking avaient disparu. Paddy et Nichols répétèrent ce cri d'étonnement qu'avait poussé John.

—Macferson n'est pourtant pas un traître! disait Nichols.

John furieux remonta sur le pont et, tout à coup, il aperçut l'ombre noire. Il courut à elle et le rayonnement de la bougie qu'il portait tomba sur un homme entièrement noir et à demi-nu.

—Un nègre! exclama Nichols.

—Joli moricaud! dit Paddy.

Le nègre riait de ce rire moitié hébété et moitié craintif qui est familier aux fils du Congo. John le prit par le bras et le secoua:

—Où sont-ils? lui dit-il, faisant allusion à Macferson et à Shoking.

—Massa, pardon, li Neptune, bon nègre, aimé les blancs, répondit le noir avec un accent guttural et empreint d'un certain grasseyement.

—Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, dit John. Je te demande où ils sont.

—Massa, pardon, répondit encore le nègre. Neptune li pas savoir ce que mossié blanc veut dire. Neptune sauvé a bord d'un navire, parce que maître à li battait Neptune bien fort. Neptune venir en Angleterre, promener dans Londres... toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir grand faim...

—Que le diable t'emporte! s'écria John, ce n'est pas là ce que je veux savoir. Il y avait deux hommes ici?

—Oh! non... Neptune les avoir pas vus... Neptune tout seul... pas savoir où li coucher. Li venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon nègre, Neptune... aimé les blancs, si blancs pas maltraiter li....

—Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien de cet homme. C'est un nègre à moitié idiot, tu le vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans doute.... Il est venu ici et n'a vu personne....

—Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy.

—Oh! répondit Nichols, c'est impossible.

—Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura donné.

—C'est la vérité pure, cela! s'écria John, qui se souvint avoir vu le le prétendu lord Wilmot jeter des poignées de guinées. Nous sommes mystifiés comme des enfants.

—En ce moment, on entendit sur le fleuve le sifflement d'une machine à vapeur.

—Hé! dit Nichols, voici une des chaloupes du Royalist. Il ne fait pas bon ici, filons!

—Filons! répéta John qui, pour calmer sa fureur, donna un violent coup de pied au nègre.

—Blancs toujours méchants, massa, toujours maltraite Neptune... pauvre!...

Et Shoking, car c'était bien toujours lui, vit John et ses deux compagnons, gagner en toute hâte la corde de tribord et disparaître.

—Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sûr que John ne me reconnaîtra jamais.

Il se coucha sur le pont et ne bougea.

La chaloupe du Royalist passa auprès de la péniche et ne s'arrêta point. Alors Shoking monta sur la muraille du bord et piqua une tête dans la Tamise, préférant s'en aller par ce chemin, plutôt que de descendre une seconde fois à Rotherithe, théâtre de toutes ses mésaventures.




XXI


Il était plus de deux heures du matin, lorsque, cette même nuit, le révérend Peters Town avait quitté miss Ellen.

Quel plan ténébreux avaient-ils conçu tous deux, le clergyman haineux et fanatique et la patricienne orgueilleuse et cruelle?

Nul n'aurait pu le dire.

Mais, après le départ du révérend, miss Ellen quitta le pavillon du fond du jardin et regagna l'hôtel d'un pas leste, la tête fièrement rejetée en arrière, et les lèvres frémissantes d'une âpre joie.

Jamais peut-être elle ne s'était senti au coeur plus de haine que cette nuit-là; jamais la perspective d'une vengeance terrible et prochaine ne lui était apparue aussi nettement.

Les jeunes filles anglaises sont élevées avec une telle liberté que les domestiques eux-mêmes trouvent naturelles, de leur part, les démarches les plus excentriques.

Miss Ellen rentrait à toute heure du jour et de la nuit, et la valetaille ne s'en inquiétait pas.

Ses femmes de chambre l'avaient attendue jusqu'à minuit, puis elles s'étaient allées coucher, obéissant ainsi à miss Ellen, qui leur avait enjoint de ne pas demeurer, passé ce temp-là, dans son appartement.

Arrivée dans le vestibule, miss Ellen, qui avait traversé le jardin sans lumière, alluma une lampe qu'elle avait laissée en bas de l'escalier; puis elle s'apprêtait à monter chez elle lorsqu'elle aperçut une clarté dans la cour.

Cette clarté était la réverbération des croisées du premier étage sur le mur de clôture, et ces croisées-là étaient précisément celle du cabinet de travail de lord Palmure.

Le parlement, nous l'avons déjà dit, siége la nuit. A l'issue de chaque séance, lord Palmure avait coutume d'aller à son club et il en sortait rarement avant l'aube.

Miss Ellen fut donc peu étonnée de voir de la lumière dans son cabinet.

Le noble lord était-il déjà rentré?

Miss Ellen gagna son appartement, se déshabilla toute seule, comme une fille de bourgeois, s'enveloppa ensuite dans une robe de chambre, et ouvrit une porte qui, du fond de sa chambre, donnait sur une galerie qui séparait son appartement de l'appartement de son père.

Puis, un bougeoir à la main, elle traversa cette galerie et arriva à la porte du cabinet.

Elle frappa deux coup discrets. On ne lui répondit pas. Elle frappa une seconde fois, même silence. Pensant que son père s'était endormi en travaillant, elle appliqua son oeil au trou de la serrure.

La grande table chargée de journaux, de livres et de papiers était placée en face de la porte. Devant cette table, un homme était assis, tournant le dos à miss Ellen et paraissant absorbé dans une méditation profonde.

Miss Ellen reconnut la robe de chambre de velours gris et la calotte de soie qui constituaient le costume d'intérieur de lord Palmure.

Alors elle tourna la clef qui était dans la serrure, ouvrit la porte et entra. Le rêveur ne bougea point. Un sourire vint aux lèvres de miss Ellen.

—En ce moment, pensa-t-elle, mon père, qui se croit un grand politique, s'imagine qu'il tient dans ses mains les destinées du monde.

Et miss Ellen fit un pas encore.

Mais soudain la robe de chambre se dressa, l'homme se retourna et miss Ellen recula épouvantée et muette. L'homme qui était enveloppé dans la robe de chambre de lord Palmure et assis devant sa table, ce n'était pas lui!... C'était l'homme gris!... Et d'un bond, cet homme fut à la porte dont miss Ellen venait de franchir le seuil, et il la ferma.

Miss Ellen voulut crier, mais sa gorge aride ne rendit aucun son. Elle voulut fuir, mais ses jambes se trouvèrent rivées au parquet. L'homme gris souriait.

—Miss Ellen, dit-il, je vous avais promis une visite, je tiens ma promesse. Et il lui prit la main.

A ce contact, miss Ellen sentit le charme se briser; elle retrouva sa voix, elle retrouva son énergie physique.—Ah! misérable, dit-elle, vous ne sortirez pas d'ici! Et se dégageant, elle courut à la cheminée, aux deux côtés de laquelle pendaient des cordons de sonnette. Mais l'homme gris y arriva avant elle, et saisissant le cordon il le releva assez haut pour qu'elle ne put l'atteindre.

—Miss Ellen, dit-il tout bas, je ne veux ni vous assassiner, ni vous manquer de respect, et je vous jure que je n'opposerai aucune résistance à vos gens, que vous serez libre d'appeler, après m'avoir entendu.

—Vous! vous encore! disait miss Ellen avec un accent plein de fureur.

L'homme gris ne perdit rien de son calme.

—Écoutez-moi, dit-il, et puis vous ferez ce que vous voudrez.

Et, une fois encore, il laissa peser sur elle ce regard plein de mystérieux engourdissements qui l'avait déjà fascinée.

—Miss Ellen, votre père est au club, où il joue le whist avec deux de ses amis qui sont les miens. La partie durera jusqu'à quatre heures du matin.

Si, à ce moment-là, j'ai fait mon apparition au club, votre père aura échappé à un grand danger.

—Deux hommes sont apostés au coin de Chester street. Ils ont ordre de poignarder lord Palmure, si, quand il sortira du club, je ne les ai point relevés de leur faction. Comprenez-vous? Maintenant, acheva-t-il en laissant retomber le cordon de sonnette, appelez vos gens, si vous l'osez.

Miss Ellen, tandis qu'il parlait, avait eu le temps de maîtriser son épouvante et de reconquérir son sang-froid. A son tour elle le regarda et soutint l'éclat de ses yeux.

—Allons, dit l'homme gris, j'aime mieux cela; vous êtes une ennemie avec laquelle il faut compter. La nature de la femme n'est pas maîtresse d'un premier effroi, mais vous avez l'âme d'un homme, et cette âme a bientôt réagi. Causons donc, nous avons une heure devant nous.

Et il la prit de nouveau par la main. Cette fois elle ne se dégagea point et se laissa conduire vers le canapé qui faisait face à la cheminée. L'homme gris demeura debout devant elle.

—Miss Ellen, vous me haïssez, soyez franche.

—Oui, répondit-elle je vous hais... et je vous brave!

—Vous avez juré ma perte. Et ce sera un beau jour pour vous celui où je pendrai les pieds dans le vide, devant la porte de Newgate.

—Oh! oui! fit-elle en affrontant de nouveau son regard; et tenez, je veux être une ennemie loyale. Aujourd'hui encore, je suis en votre pouvoir et vous pouvez m'assassiner. Faites-le donc ou vous aurez tort.

—Non, dit-il en souriant.

—Ah! reprit-elle, je sais bien que vous possédez des lettres qui peuvent me déshonorer, et cette possession est, dans votre esprit, la meilleure des sauvegardes. Eh bien! vous vous trompez, une femme comme moi sacrifie, au besoin, sa réputation à sa haine.

L'homme gris ouvrit alors la robe de chambre qu'il avait croisée sur sa poitrine, et il apparut à miss Ellen en toilette de ville, frac noir et cravate blanche. Puis il tira un portefeuille de sa poche.

—Tenez, dit-il, vos lettres sont là, elles y sont toutes, comptez-les, vérifiez-les et jetez-les au feu.

Miss Ellen étouffa un cri.—Prenez garde! dit-elle en étendant vers le portefeuille une main frémissante... prenez garde!

—Je ne vous crains pas, répondit-il.

Miss Ellen était pâle de fureur:—Oh! dit-elle en saisissant le portefeuille, vous vous croyez donc bien fort?

—Assez, répondit-il. Et un nouveau sourire glissa sur ses lèvres.