Quand le prêtre fut parti, la femme de Paddy rentra. Paddy avait des larmes dans les yeux.
—Qu'as-tu donc? fit la mégère. Le prêtre a gobé ce que tu lui as dit? Miss Ellen sera contente, alors?
Paddy serra les poings!—Ah! misérable que je suis! Mais sa femme eut un éclat de rire.—Tu me fais pitié, dit-elle. Quand on est de pauvres gens comme nous, on sert qui nous paye!...
Paddy ne répondit point, mais il sortit et s'en alla du côté de la Tamise. Il avait besoin du grand air. Sa trahison lui remontait à la gorge et l'étouffait. Car évidemment cet avis charitable qu'il venait de donner à l'abbé Samuel était une trahison, puisque miss Ellen l'avait inspiré!
XXIX
Comme on le pense bien, l'abbé Samuel était sorti de chez Paddy en proie à une vive agitation. La retraite de l'homme gris était découverte. Il est vrai qu'on le prenait pour John Colden, mais il pouvait arriver que les misérables qui recherchaient le condamné à mort le prissent pour lui et le livrassent à la police, qui le reconnaîtrait et le déclarerait de bonne prise. L'abbé Samuel savait, du reste, une chose, c'est qu'en Angleterre l'industrie privée est toujours plus intelligente et plus hardie que les institutions publiques.
La police, rouage municipal, recherchait l'homme gris et John Colden. Le danger était réel, mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes se réunissaient et, en vue de partager la prime offerte, entreprenaient la même besogne, le danger était mille fois plus grand. L'Anglais qui veut gagner de l'argent fait des prodiges. Donc l'abbé Samuel, en sortant de chez Paddy, n'hésita pas un moment; il prit le chemin de l'église Saint-George qui, d'ailleurs, était à deux pas.
Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'était effacé sous une porte pour le laisser entrer dans la maison de Paddy, s'apprêtait à l'aborder, mais il avait, pour cela, compté sur deux choses, la première, que le prêtre irlandais aurait, en sortant, le visage calme de tout à l'heure, la seconde, qu'il reprendrait le même chemin.
L'abbé était si agité que le clergyman hésita; puis, au lieu de revenir dans Adams street, il se dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant Saint-George par un dédale de courts et de ruelles.
Le clergyman avait peine à le suivre; mais il hâta le pas, hésitant toujours à l'aborder.
L'abbé, dans son trouble, ne remarqua point qu'un pas retentissait régulièrement derrière le sien et qu'un homme le suivait.
Le clergyman le voyant entrer dans l'église s'arrêta.—Il finira bien par sortir, pensa-t-il.
En effet, l'abbé Samuel n'avait nullement l'intention de rester longtemps à Saint-George; il se disait que très-certainement les misérables qui voulaient arrêter John Colden avaient établi une surveillance aux abords de l'église, et que par ce seul fait qu'il avait assisté le condamné sur l'échafaud, avant l'enlèvement, il était probable qu'ils le soupçonnaient de connaître la retraite de John Colden et que, par conséquent, entrer dans Saint-George, c'était le trahir.
Il est vrai que c'était dimanche, que les fidèles se pressaient dans l'église, et que cela expliquait jusqu'à un certain point la présence de l'abbé bien qu'il fût de la paroisse de Saint-Gilles.
Un prédicateur était en chaire et on l'écoutait avec attention, cela permit à l'abbé Samuel d'entrer sans attirer les regards et de se glisser jusqu'à la porte du clocher qui demeurait ouverte.
Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva dans cette chambre du gardien où l'homme gris s'était constitué prisonnier volontaire. L'homme gris dormait. Il avait été sur pied une partie de la nuit et n'était rentré que fort tard. Il dormait d'un sommeil calme, régulier, qui laissait à sa physionomie son expression de douceur mélancolique. Le prêtre, en présence de cette tranquillité, sentit ses angoisses redoubler.
—Peut-être aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine, quand les misérables seraient venus. Et il le toucha du doigt à l'épaule. L'homme gris ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilégiées qui passent du sommeil le plus profond au réveil, sans transition aucune et n'éprouvent, ni ces hésitations, ni ces absences de mémoire que subissent ordinairement ceux qu'on éveille en sursaut. L'homme gris était du nombre. Il ne se frotta pas même les yeux, et souriant à l'abbé Samuel, il lui dit:—Je ne m'attendais pas à votre visite ce matin. Pardonnez-moi donc de m'avoir trouvé endormi.
Le prêtre était fort pâle et son visage trahissait les perplexités de son âme.
—Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi bouleversé? poursuivit-il, sans se départir de sa tranquillité.
—Votre retraite est découverte!...
—Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva sans précipitation aucune.—Parlez, monsieur l'abbé, dit-il froidement.
L'abbé Samuel lui raconta alors ce qu'il avait appris de Paddy.
—Je le savais; Shoking est tombé cette nuit dans les mains de ces gens-là, et parmi eux il y avait ce Paddy dont vous me parlez.
Le prêtre eut un mouvement de surprise.
—Monsieur l'abbé, reprit l'homme gris, ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que cet homme était sorti de White-cross hier soir?
—Du moins c'est ce qu'il m'a dit.
—Eh bien! il vous a menti: voici deux jours qu'il est dehors. Quel est son but en vous disant cela? Pourquoi trahit-il ses associés à mon profit? Voilà ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce que je saurai demain. Le calme de l'homme gris stupéfiait l'abbé.
—Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici?
—Je ne suis pas John Colden.
—Mais on vous cherche aussi.
—Oh! moi, c'est différent. Quand ils viendront, je leur prouverai que je ne suis pas plus l'homme gris que John Colden.
L'abbé Samuel leva les yeux au ciel:—Mon Dieu! dit-il, que va-t-il advenir de tout cela?
L'homme gris était devenu pensif tout à coup.
—Monsieur l'abbé, dit-il enfin, je vous ai dit que je resterais ici: je veux dire que je reviendrais ce soir; mais, pour le moment, je vais sortir. J'ai un rendez-vous à Hyde-Park.
—Un rendez-vous?
—C'est-à-dire, j'espère y rencontrer miss Ellen; ce qui est absolument la même chose.
—La fille de lord Palmure, votre implacable ennemie?
—J'en veux faire une servante fidèle de la cause irlandaise. Ayant ainsi parlé, il ouvrit une grande malle qui se trouvait dans un coin.
—Pour peu que vous demeuriez en bas, dans l'église, ajouta-t-il, vous me verrez sortir, et vous ne me reconnaîtrez pas. De cette façon vous serez rassuré sur mon compte.
La tranquillité parfaite de l'homme gris avait fini par gagner l'abbé Samuel. Il descendit dans l'église et s'agenouilla derrière un pilier, tout auprès de la porte du clocher. Pendant ce temps, l'homme gris procédait à sa toilette.
XXX
L'abbé Samuel tournait de temps en temps la tête vers l'escalier du clocher, tandis que le prédicateur continuait son sermon, mais l'homme gris ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prêtre remonta à l'autel et comme l'office divin allait être terminé, un homme vint s'agenouiller auprès de l'abbé Samuel. Ce dernier leva la tête et regarda ce nouveau venu avec indifférence. C'était un personnage vêtu avec cette élégante simplicité que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit noir pour la soirée, affectent le matin. Une grosse bague chevalière brillait à l'annulaire de la main gauche; il avait dans la main un stick à pomme d'argent sculpté, et son col droit et raide accusait l'origine britannique, bien qu'il eût les cheveux et les favoris d'un noir luisant. L'office fini, cet homme regarda l'abbé Samuel et le salua, au grand étonnement de ce dernier, qui croyait voir ce gentleman pour la première fois.
Puis, il se dirigea lentement vers la porte.
A Londres, la population catholique est pauvre, souffreteuse, presque entièrement composée d'Irlandais, et un gentleman paraissant favorisé des dons de la fortune était chose rare, sinon inouïe, dans l'humble église de Saint-George.
Aussi, l'abbé Samuel obéit-il en ce moment à une sorte de curiosité vague en suivant le gentleman de loin.
De l'autre côté de la grille du cimetière, un groom, monté sur un robuste poney d'Écosse, tenait en main une admirable jument de pur sang.
L'étonnement de l'abbé Samuel redoubla en voyant le gentleman se diriger vers la jument, dont le groom lui présenta respectueusement la bride, mettre le pied à l'étrier et sauter en selle.
Néanmoins, ce personnage ne s'éloigna pas tout de suite. Les Irlandais se pressaient autour de lui et quelques femmes déguenillées, portant leurs enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman fit un signe, et son groom se mit à distribuer des shillings et des demi-couronnes. Un vieillard s'approcha à son tour: c'était un vieux soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le gentleman lui mit une guinée dans sa main unique et lui dit, en lui désignant le prêtre irlandais qui s'était arrêté à quelques pas.
—Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est l'abbé Samuel.
—Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et quel est le malheureux, à Londres, qui ne le connaît pas?
—Eh bien! veuillez aller à lui et priez-le de s'approcher de moi.
Mais le prêtre avait compris le geste, le regard, et il s'empressa de venir au gentleman.
—Monsieur l'abbé, lui dit-il, voulez-vous accepter une modeste offrande pour votre église?
Et il tendit au prêtre stupéfait un petit portefeuille en cuir de Russie, qui renfermait sans doute une poignée de bank-notes.
Mais l'étonnement de l'abbé Samuel ne provenait plus de la générosité du gentleman; il avait une tout autre cause. Le prêtre avait reconnu cette voix, la seule chose qui restât de l'homme gris, dans ce parfait et respectable gentleman. La foule se tenait respectueusement à distance, et ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.
—Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque vous ne me reconnaissez pas, pourquoi voulez-vous que les hommes de Scotland-yard me reconnaissent?
Et s'il me prenait fantaisie de me présenter chez vous demain en mendiant, et le front couvert de cheveux blancs, vous me feriez l'aumône. Ainsi donc, rassurez-vous, et à demain...
Sur ces derniers mots, il salua le prêtre avec respect, jeta une dernière poignée de shillings et de couronnes autour de lui, et rendit la main à sa monture, qui partit à ce trot magistral auquel on reconnaît les steppeurs de premier ordre.
La foule s'était écoulée peu à peu dans les petites rues avoisinantes, l'homme gris avait disparu depuis longtemps, que l'abbé Samuel était encore là, auprès de la grille du cimetière, plongé dans une rêverie profonde.
Alors le jeune clergyman chargé d'exécuter les ordres du révérend Peters Town s'approcha. Il y avait plus d'une heure qu'il attendait.
Prêtres catholiques ou clergymen, c'est-à-dire ministres du culte anglican, ont à peu près le même costume, qui consiste en un pantalon noir, une longue redingote boutonnée, un chapeau rond. Un étranger s'y trompe, mais le peuple anglais ne s'y trompe pas. Le clergyman a un cravate blanche. Le prêtre catholique porte un col noir assez haut, duquel s'échappe un mince liseré blanc formé par la chemise. Toute la nuance est là. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, et les prêtres des deux églises s'évitent soigneusement.
Les anglicans, les dominateurs qui font observer et respecter la religion de l'État et touchent de grosses prébendes, ont un profond mépris pour ce pauvre homme, apôtre d'une foi tolérée et à peine respectée, qui ne touche, lui, aucun traitement somptueux, et qui en est réduit pour vivre aux aumônes des fidèles, presque aussi pauvres que lui. Le prêtre catholique, évite aussi soigneusement tout contact avec les clergymen.
Ce n'est point par dédain, mais par humilité, et peut-être aussi par crainte, tant la persécution séculaire l'a accoutumé à passer la tête inclinée. L'abbé Samuel fit donc un pas en arrière et eut même un mouvement de surprise inquiète et craintive, en se trouvant face à face avec un ministre de la foi inventée par le roi Henri VIII.
Mais le clergyman était jeune, il avait un visage sympathique, une voix pleine de douceur, et il salua le prêtre catholique avec respect.
—Monsieur l'abbé, lui dit-il, il est un terrain neutre sur lequel nos deux églises peuvent se rencontrer, c'est le terrain de la charité.
—Vous avez raison, monsieur, répondit l'abbé Samuel en rendant son salut au clergyman.
Celui-ci continua:—Je me suis d'abord rendu à Saint-Gilles, mais, ne vous ayant point trouvé, je suis venu ici.
Il vous est arrivé souvent, nous le savons, de prodiguer vos soins et vos aumônes à des malheureux appartenant à notre communion.
—Tous les hommes sont mes frères, répondit simplement l'abbé Samuel.
—Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons votre maxime, et c'est ce qui fait qu'un malheureux catholique est entre mes mains et va mourir, en dépit de nos efforts et de nos soins. A la dernière heure, le pauvre homme réclame vos consolations; les lui refuserez-vous?
—Je suis prêt à vous suivre, dit l'abbé.
—Eh bien! venez...
Et le clergyman héla un cab qui passait vide, au coin de la place.
XXXI
Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. L'abbé Samuel était tellement absorbé qu'il n'avait pas entendu les indications données au cabman par le clergyman. Le pont de Londres est peut-être le plus encombré du monde. Des milliers de voitures s'y croisent en tous sens et à toute heure, et souvent la circulation s'y trouve momentanément interrompue. Quand le cab fut au milieu, il fut contraint de s'arrêter. Alors l'abbé Samuel put embrasser d'un regard cet immense panorama de la Tamise, et cet horizon, sans limite, de toits, de chapelles et de clochers qu'on appelle Londres. Le clergyman, étendant la main, lui montra la coupole étincelante de Saint-Paul, qui resplendissait sous un pâle rayon de soleil, à travers le brouillard. Regardez, lui dit-il, c'est là que nous allons.
—A Saint-Paul? fit l'abbé Samuel en tressaillant.
—Comment donc un catholique se trouve-t-il dans votre église?
—Je ne sais pas, répondit le clergyman, je ne sais, en ce moment, qu'obéir aux ordres que j'ai reçus, car c'est le révérend Péters Town qui m'a envoyé vers vous.
—Ah! fit l'abbé qui se prit à songer à cet homme qui avait servi les fenians, dans la nuit qui avait précédé l'enlèvement de John Colden.
Au bout du pont de Londres, le cab se reprit à rouler avec rapidité, et il monta au grand trot la large voie de Cannon street. Un quart d'heure après, le prêtre catholique et le ministre anglican entraient à Saint-Paul. L'office du matin était fini et l'église était déserte. Un bedeau éteignait les cierges du choeur. Saint-Paul a plutôt l'air d'un panthéon que d'une église. Avec ses statues de généraux et d'amiraux, ses murs blancs, ses boiseries froides et d'un effet monotone, ses dorures d'un goût médiocre, ça et là, ce temple fait regretter la plus modeste des églises catholiques, avec ses vieux vitraux, ses tableaux de sainteté, et cette atmosphère chargée d'encens qui éveille dans l'âme la moins croyante de mystérieuses aspirations. Le clergyman conduisit l'abbé Samuel qui, pour la première fois, entrait dans Saint-Paul.
—Le moribond est là haut dans la lanterne. Et il le mena à la porte de cet escalier de plusieurs centaines de marches qui monte à l'intérieur de la coupole.—En haut, lui dit-il, vous trouverez le révérend Peters Town et le malheureux qui vous attend. Et le clergyman resta dans l'église, tandis que l'abbé Samuel commençait cette pénible ascension. En montant, l'abbé se posait cette question qui lui paraissait insoluble:
—Comment un catholique se trouvait-il dans la lanterne de Saint-Paul, l'église métropole du culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abbé Samuel leva la tête et vit l'austère révérend Peters Town debout sur les dernières marches, qui le salua de la main et lui dit:—Venez, monsieur, suivez-moi. Et il le conduisit dans une chambre ménagée dans la coupole, où le prêtre catholique vit un homme couché dans un lit et qui paraissait prêt à rendre l'âme. Il s'approcha de lui et prit sa main. Le prétendu moribond leva sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son regard alla chercher le révérend Peters Town et devint suppliant.
—Monsieur l'abbé, dit ce dernier, je vous laisse seul avec ce malheureux. Vous me retrouverez sur la terrasse de la coupole.
L'abbé Samuel s'inclina. Puis, le révérend parti, il ferma la porte et revint auprès de cet homme qui réclamait son ministère.
—Vous êtes donc bien malade, mon ami?
—Non, répondit cet homme tout bas; mais il y va de ma vie, et c'est pour cela que j'ai consenti à vous faire demander. Et le prétendu moribond, qui était Irlandais, se mit à parler dans ce patois des côtes de la verte Érin qui est incompréhensible pour les Anglais.
—Je suis un misérable, lui dit-il. Catholique, je me suis mis au service des ennemis de notre foi et je suis sacristain ici depuis près de dix ans, mais le repentir m'a touché et j'ai servi nos frères une heure. C'est moi qui ai allumé le feu électrique.
—Je le sais, dit l'abbé Samuel. Mais ne vous a-t-on pas mis en prison?
—Oui d'abord, mais on m'a relâché, faute de preuves.
—Alors on vous a chassé d'ici. Comment y êtes-vous revenu?
—C'est le révérend Peters Town qui est venu me chercher et m'a dit que mon emploi me serait rendu si je consentais à jouer le rôle d'un homme qui va mourir et si je vous appelais à mon chevet.
Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je l'ignore...
—Mais défiez-vous... On m'a fait avaler je ne sais quelle médecine qui m'a donné la fièvre et m'a mis en cet état; mais j'ai conservé toute ma raison, et c'est pour cela que je vous préviens. Je ne veux plus trahir mes frères... défiez-vous.
Et pendant que cet homme parlait, le révérend attendait derrière la porte, et il crut que le prêtre catholique recevait la confession du sacristain.
Au bout d'une demi-heure, l'abbé Samuel rouvrit la porte. Le révérend feignit d'accourir.
L'abbé Samuel était pâle, mais la sérénité régnait sur son visage, et quelque piége qu'on lui eût tendu, il paraissait résolu à braver ses ennemis. Le révérend Peters Town le prit par la main et le conduisit sur cette étroite terrasse qui fait le tour du dôme, lui disant:
—Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... Le jeune prêtre le suivit.
Saint-Paul est bâti au point culminant de la colline qui domine les deux rives de la Tamise.
Du haut de cette terrasse, pour peu que le temps soit clair, pour peu que le brouillard se déchire, la ville immense apparaît toute entière aux regards fascinés.
Comme Jésus, emporté par Satan sur la montagne, l'abbé Samuel avait été conduit là par le ministre anglican, qui voulait éblouir l'humble apôtre, en déroulant sous ses pieds les splendeurs titanesques de la cité colossale.—Regardez! lui dit-il.
—Pourquoi me montrez-vous cela?
—Londres est la reine du monde, et cette église où nous sommes, la reine de Londres, dit le révérend d'une voix solennelle et inspirée.
Vous êtes jeune, vous êtes éloquent, pourquoi ne vous laisseriez-vous point devenir grand?
—Je ne vous comprends pas?
—Regardez, non plus à vos pieds, dit le révérend, mais là-bas, à l'ouest, au bord du fleuve, voyez-vous ce palais dont le brouillard en lambeaux estompe les tourelles et les clochetons?
—Oui, dit l'abbé Samuel; c'est Lambeth palace.
—C'est la demeure du chef de notre religion à nous, fit le révérend avec orgueil; c'est un palais aux lambris dorés, aux escaliers de marbre, et ce palais, je vous l'offre.
—A moi? dit l'abbé Samuel.
Et l'abbé fit un pas en arrière, et, il regarda cet homme, comme Jésus dut regarder Satan lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!...
XXXII
Le révérend Peters Town sembla vouloir profiter de la stupeur de l'abbé pour continuer:
—Voyez-vous cette ville immense? C'est Londres, la capitale des trois royaumes et du monde entier, car où que vous alliez, au fond des déserts, sur le moindre rescif perdu au milieu de l'océan, flotte le drapeau britannique.
Londres est la maîtresse du monde, et deux pouvoirs se partagent cette royauté, la noblesse et le clergé.
Le lord chancelier commande à l'un, l'archevêque de Canterbury est le chef de l'autre.
Voulez-vous être un jour celui qui gouverne sous les lambris de Lambeth palace? Vous avez le front vaste des hommes que Dieu fait rois par la pensée, vous devez être ambitieux, continua le révérend Peters Town. Abandonnez ce culte suranné, cette église vermoulue que vous avez condamnée chez nous à l'obscurité et au silence; nous vous tendons la main, venez avec nous.
La stupeur du jeune prêtre avait fait place à l'indignation, mais cette indignation était muette et contenue à ce point que le révérend Peters Town put croire que la tentation le mordait au coeur.
—Jusqu'à présent, poursuivit-il, quel a été votre lot? vous avez vécu pauvrement, obscurément, prêchant votre foi à des mendiants, servant une cause perdue d'avance.
Venez à nous et nous vous ferons grand et fort, vous serez riche et puissant, et vous deviendrez un de ces deux maîtres du monde dont je vous parlais tout à l'heure.
Enfin la voix de l'abbé Samuel se fit jour à travers sa gorge crispée.—Mais c'est une apostasie que vous me demandez! s'écria-t-il.
—Non point une apostasie, mais une conviction, dit le prêtre anglican avec audace.
Soudain l'abbé Samuel, qui d'abord avait reculé, fit un pas vers lui. A son tour, il prit la main du prêtre anglican et lui dit:
—Je vous ai écouté, écoutez-moi à votre tour.
Il était transfiguré en parlant ainsi.
Ce jeune homme, pâle et chétif en apparence, avait grandi tout à coup; son oeil bleu, si doux et si triste d'ordinaire, lançait des éclairs, sa voix était devenue sonore et vibrante, et le révérend Peters Town, ce grand dominateur de consciences, courba la tête sous ce regard plein d'éclairs.
—Écoutez-moi, répéta l'abbé, écoutez-moi!
Et, lui aussi, il s'avança vers la balustrade et il promena un long regard sur la ville colossale accroupie comme un monstre aux millions d'yeux et de têtes sur les deux rives de la Tamise.
—Oui, dit-il alors, vous avez raison: à vous les palais aux dômes d'or, à vous le fleuve sur lequel passent les grands navires aux opulentes cargaisons, à vous la puissance commerciale du monde et les biens de la terre. Vous m'avez montré Lambeth palace, et le Parlement, et Westminster...
Eh bien! regardez plus loin encore, sur la gauche, au milieu de ces pauvres maisons enfumées du Southwark? Voyez-vous cette humble église? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le ciel brumeux, c'est Saint-George.
Saint-George est notre temple à nous, et il est l'égal de Saint-Pierre de Rome, la vieille basilique, et l'autel où nous montons est le même que celui où montaient les premiers prêtres chrétiens, il y a dix-huit cents ans.
La doctrine que vous prêchez est d'hier, et pourtant vous êtes aussi divisés que des frères ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, et chacun veut être pontife et avoir ses disciples.
Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous n'avons qu'un chef.
Vous placez dans vos temples tout neufs les statues de vos grands hommes, mais nous, à travers les siècles, à travers les âges barbares, nous avons conservé les oeuvres des maîtres, qui étaient grands surtout parce qu'ils croyaient.
Que notre église soit la cathédrale orgueilleuse ou l'humble chapelle irlandaise, elle restera debout au milieu des orages, car la foi est éternelle.
Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, et vous me dites: Voilà notre empire! Je vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent une misérable église, et je vous dis: Nous sommes plus riches que vous!
La parole de l'abbé Samuel était devenue sonore comme les sons graves de l'orgue; à son tour il tenait courbé sous son regard cet homme qui avait méprisé sa jeunesse et sa foi.
Et, quand il eût fait un geste pour que le révérend Peters Town lui livrât passage, celui-ci s'écarta tout frémissant.
Et l'abbé Samuel, la tête haute, calme, sublime, quitta cette terrasse de la tentation, gagna l'escalier du dôme et descendit.
Le jeune clergyman était en bas, auprès de la chaire, attendant les ordres de son supérieur.
Le prêtre catholique passa près de lui sans le voir, et sortit de Saint-Paul. Alors le clergyman, frappé de cette démarche, de ce visage plein de sérénité, comprit qu'il avait dû se passer en haut quelque chose d'extraordinaire, et il monta.
Le révérend Peters Town, pâle, l'oeil en feu, les lèvres crispées, était toujours appuyé à la balustrade du dôme. Tel Satan devait être lorsque le Christ eut repoussé ses offres. Le clergyman s'approcha: le révérend ne le vit point. Pendant quelques minutes, le jeune homme se tint à l'écart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer un mot. Enfin le révérend se retourna; il vit le clergyman et lui dit:
—Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces hommes qui ont fait voeu de pauvreté et dont la vie est un combat perpétuel? J'ai parlé à son ambition, et son ambition est restée muette. Ah! ce jeune homme est notre ennemi le plus terrible, croyez-le... mais je le terrasserai...
Et le révérend, du haut de Saint-Paul, montra le poing à l'humble église de Saint-George.
—L'abbé Samuel m'a terrassé, murmura-t-il, mais j'aurai ma revanche, et elle sera terrible!...
Et il eut un accent de haine et une expression de fureur dans le visage et le regard qui firent frissonner le jeune clergyman.
XXXIII
Laissons l'abbé Samuel quitter, le front haut, la cathédrale de Saint-Paul, et l'homme gris, s'en allant caracoler à Hyde-Park avec l'espoir d'y rencontrer miss Ellen.
Retournons à Rotherithe, où nous allons retrouver nos connaissances de la nuit précédente, John le rough et Nichols. Paddy avait passé une partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis il les avait quittés en leur disant:—J'ai idée, moi, que le condamné John Colden n'est pas à Rotherithe.
—Et où crois-tu qu'il est? avait demandé Nichols, fortement découragé par l'évasion de Shoking et la disparition de l'écossais Macferson.
—C'est mon secret.
—Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir de secret pour nous, puisque nous sommes associés, avait dit Nichols.
—Ne te fâche pas, répondit Paddy, et écoute-moi: Quand je vous ai rencontrés, j'étais moi-même à la recherche de John Colden. Mais je n'agissais pas pour mon compte.
—Et pour qui donc travaillais-tu?
—Pour une personne puissante qui triplera, au besoin, la prime offerte par la police. Et je vous l'ai dit, tout à l'heure, je crois bien que je sais où est le condamné?
—Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous le dire?
—Je vous le dirai, mais quand la personne pour qui je travaillais me l'aura permis, et elle me le permettra, allez; et il y a mieux, je stipulerai avec elle pour vous, des conditions de salaire magnifiques. Paddy parlait avec un accent de franchise qui convainquit Nichols.—Et quand verras-tu cette personne?
—Cette nuit même, je vais y aller.
—Où te retrouvons-nous?
—Où vous voudrez, dit Paddy, qui ne prévoyait pas la besogne et les instructions que lui donnerait miss Ellen.
—Eh bien? dit Nichols, ici même, au bord de l'eau. Nous coucherons dans la péniche.
—Soit, dit Paddy. Et il s'en alla.
On sait ce qui s'était passé. Paddy avait fait partie de l'expédition souterraine accomplie par miss Ellen et lord Palmure.
On se souvient qu'il avait fait part de ses soupçons à miss Ellen, touchant cette lumière qui brillait toute la nuit dans le clocher de Saint-George, et que miss Ellen, devinant que ce n'était point de John Colden, mais de l'homme gris qu'il s'agissait, lui avait enjoint d'avertir l'abbé Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant cet ordre, avait donc congédié Paddy, modifiant ainsi du tout au tout la conduite de cet homme vis-à-vis de ses associés de la nuit.
Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau de police éloigné, étaient retournés chercher un abri pour le reste de la nuit dans la péniche, constatèrent, après un long sommeil, que Paddy n'était pas revenu, bien qu'il leur eût donné rendez-vous. Alors John regarda Nichols.
—Veux-tu savoir ma pensée? Eh bien! j'ai idée que Paddy s'est moqué de nous, ou qu'il nous trahit.
—Au profit de qui?
—Des Irlandais, pardieu? Sais-tu où il demeure?
—Oui, dans le Southwark, et dans un passage qui donne dans Adam's street.
—Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien.
Et quittant la péniche, Nichols et John se rendirent dans le Southwark. Là ils gagnèrent Adam's street.
Il était alors six heures du matin, et c'était précisément le moment où l'abbé Samuel se rendait, comme il le faisait tous les dimanches, chez la femme et les enfants de Paddy. Tout à coup John serra le bras à Nichols.—Regarde!
—Vois-tu ce jeune homme vêtu de noir? C'est l'abbé Samuel, celui-là même qui assistait John Colden sur l'échafaud. Et il sait bien certainement où est le condamné.
—Tu crois?
—Il n'est pas Irlandais pour rien.
—Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy?
Ils firent trois ou quatre pas derrière le prêtre; puis, soudain, Nichols s'arrêta bouche béante.
—Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez Paddy.
John fronça le sourcil et tous deux, qui ne s'aperçurent pas non plus que le clergyman s'effaçait sous une porte, après avoir suivi l'abbé Samuel, tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec une expression de défiance croissante.
—Puisque l'abbé Samuel entre chez Paddy, fit John, c'est que Paddy nous trahit.
—C'est ce que nous allons voir, dit Nichols.
Peu après la femme et les enfants de Paddy sortirent.
Alors Nichols passa devant la maison, jeta un regard furtif à travers la fenêtre et aperçut l'abbé Samuel qui tenait les mains de Paddy et paraissait le remercier avec effusion.
—Regarde, dit-il. John s'approcha.
—Je te le disais bien, il nous trahit.
—Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les deux roughs se donnèrent la main et jurèrent la mort de Paddy, l'homme acheté par miss Ellen. Puis ils disparurent, et Nichols dit à John:
—Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance avec six pouces de la lame de mon couteau.
Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui était rentrée après le départ de l'abbé Samuel, parlaient tout bas de ce cottage et de ces terres que miss Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande ville de la corruption!...
XXXIV
Suivons maintenant le gentleman qui quittait Saint-George à cheval et s'en allait à Hyde-Park, si merveilleusement transformé, que l'abbé Samuel ne l'avait reconnu qu'à la voix.
L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le pont de Westminster, traversa tout le quartier de Belgrave square et entra dans le jardin royal. Il était alors midi. En hiver, les quelques personnes de qualité qui restent à Londres et qui n'y sont retenues, du reste, que par les travaux du parlement, fréquentent Hyde-Park vers le milieu du jour.
Si un pâle rayon de soleil, vers midi, traverse le brouillard et s'ébat sur les gazons, aussitôt les équipages à deux et à quatre chevaux envahissent les allées; les cavaliers et les amazones se croisent en tous sens, échangeant des saluts et des poignées de main. Ce jour-là, il y avait foule quand l'homme gris arriva. La jument qu'il montait était une bête admirable, nous l'avons dit, et, bien que rien ne soit moins rare, en Angleterre, qu'un beau cheval, elle attira tous les regards.
Un groupe de jeunes gens, perchés sur les banquettes d'une mail-coach, engagèrent des paris. Était-ce un Anglais, un Français, un Américain? Nul ne le savait. Les uns parièrent que c'était un nabab, les autres qu'il pourrait bien appartenir à l'ambassade du Brésil nouvellement installée. Un tout jeune homme, le baronnet sir Edmund W..., dit à son tour:—Je sais qui c'est. C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux fou de miss Ellen Palmure.
—Que nous chantez-vous là, Edmund?
—La vérité, messieurs. Vous savez que miss Ellen, la plus belle personne des trois Royaumes, a refusé la main des plus riches seigneurs de Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a voulu se brûler la cervelle l'année dernière.
—Et la main du baronnet sir Williams P..., qui se l'est brûlée, ajouta un autre gentleman.
—A la suite de cet événement miss Ellen est allée en Italie, il y a deux ans, reprit sir Edmund, et c'est là que commence mon histoire.
—Contez-nous la donc, Edmund.
—Miss Ellen a passé un mois à Monaco où, comme vous le savez, il y a autant de Russes que d'Anglais. Elle y a tourné la tête du comte R..., et il a juré qu'il l'épouserait.
—Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman qui vient de passer. Sur quoi basez-vous cette opinion?
—Sur un fait bien simple: Il y a trois mois qu'on n'a vu miss Ellen à Hyde-Park, et elle y est aujourd'hui.
—C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de White-hall.
—Mais cela ne prouve rien...
—Pourquoi donc?
Un cavalier s'était joint aux gentlemen du mail coach et galopait auprès de leur voiture. C'était un jeune étourdi qu'on appelait le marquis de L...
—Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des paris, je tiens pour Edmund, et je vais avoir la preuve de ce qu'il avance.
—Comment l'aurez-vous, marquis?
—Oh! très-facilement. Je vais l'aller demander à miss Ellen elle-même; je suis fort de ses amis, comme vous savez.
—Mais vous ne l'épouserez pas?
—Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss Ellen sera un véritable esclave.
Les paris s'engagèrent.—Mille livres que le gentleman n'est ni Russe ni amoureux, dit l'un.—Je tiens les mille livres, répondit sir Edmund.
Le jeune marquis de L... mit son cheval au galop et courut après miss Ellen qu'on apercevait au bord de la serpentine, maniant avec une adresse infinie son superbe poney d'Irlande.
En entendant le galop du cheval, la jeune fille se retourna, reconnut le marquis et le salua de la main, pensant qu'il ne faisait que passer. Mais le marquis l'aborda et lui dit:—Miss Ellen, j'ai fait un pari.
—Ah! vraiment? fit-elle, et lequel?
—C'est que le comte R... était à Londres. A Hyde-Park, et qu'il y venait pour vous rencontrer.
—Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R..., qui s'est montré très-épris de moi à Monaco, m'a certainement oubliée.
—Voilà qui est impossible, miss Ellen.
—Et si par hasard il est à Londres, c'est que d'autres affaires l'y amènent.
—Cependant il est ici.
—Vous le connaissez donc?
—Pas le moins du monde, mais nous venons de voir passer un gentleman que personne ne connaît, et sir Edmund prétend que c'est lui.
—Et où est-il, ce gentleman?
—Là-bas.
Miss Ellen suivit la direction donnée à sa cravache par le marquis, et elle aperçut, en effet, à cent pas de distance, un gentleman qui avait mis son cheval au pas.—Nous sommes trop loin ici pour que je puisse vous dire si c'est le comte R..., dit miss Ellen.
—Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque là? dit le marquis.
—Volontiers.
Et miss Ellen rendit la main à son poney, qui fila comme une flèche. Le marquis galopait à côté de miss Ellen. Soudain celle-ci arrêta brusquement son cheval. Elle avait reconnu non-seulement la jument, mais encore le groom qui suivait le gentleman à distance.—Qu'est-ce? dit le marquis étonné.
Miss Ellen était devenue toute pâle.—Mon cher marquis, lui dit-elle, vous savez que je suis capricieuse! J'exige de vous que vous restiez ici.
—Pourquoi?
—Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman. Si c'est le comte R..., je reviendrai vous le dire. Attendez-moi ici, auprès de cet arbre.
—Soit, dit le marquis.
Et miss Ellen, agitée d'un bizarre pressentiment, se remit à galoper sur les traces de l'homme gris, qui continuait à s'éloigner.
XXXV
L'homme, gris continuait son chemin.
Il trottait au bord de la serpentine, cette rivière microscopique dont les Londoniens sont plus fiers que de la Tamise, se retournant d'une façon si imperceptible que miss Ellen n'avait pu s'en apercevoir.
Mais il avait parfaitement vu la jeune fille, lui, et ce qu'il voulait, c'était se rapprocher le plus possible des grilles de Hyde-Park, afin de n'avoir pas grand chemin à faire, au besoin, pour gagner une des portes. Miss Ellen galopait avec furie.
Elle dépassa le groom qu'elle avait reconnu.
C'était bien celui à qui quelques jours auparavant, elle avait offert de l'argent pour qu'il lui dît le vrai nom et la demeure de son maître.
Elle avait également reconnu la jument de pur sang, et le cavalier qui la montait avait la tournure de celui qu'elle cherchait. Mais comme elle arrivait tout près de lui, il se retourna et un cri de surprise échappa à miss Ellen. Elle ne reconnaissait plus l'homme gris.
Son étonnement, sa stupeur furent même si naïfs, que l'homme gris se prit à sourire.
Puis son regard s'alluma et pesa sur miss Ellen.
Alors miss Ellen courba la tête et eut un léger frisson. Ce n'était pas lui et c'était lui. S'il avait changé de visage, il avait conservé son regard.
Et, saluant la jeune fille, il fit volter son cheval et s'approcha d'elle.—Bonjour, miss Ellen, dit-il.
—Oh! murmura-t-elle, c'est sa voix.
—Pardonnez-moi, miss Ellen, dit-il, mais il a bien fallu me grimer un peu pour venir ici et n'être pas reconnu.—Vous! encore vous! dit-elle.
—Jusqu'au jour où vous m'aimerez, répondit-il. Et il rangea familièrement son cheval à côté du cheval de miss Ellen. Le groom suivait à distance et avait été rejoint par celui de miss Ellen. Celle-ci avait dominé sur-le-champ ce premier moment d'émotion que lui faisait toujours éprouver la rencontre de son ennemi.
—Une belle journée qu'on dirait la première du printemps, miss Ellen, dit l'homme gris d'une voix harmonieuse, une journée où il fait bon parler d'amour, n'est-ce pas? Miss Ellen le regarda:
—Vous êtes donc toujours fou? dit-elle avec un accent de mépris ironique.
—Peut-être...
—Hier, reprit-elle, vous avez déployé vos talents de sorcier et d'escamoteur.
—Vous êtes cruelle, miss Ellen.
—Aujourd'hui, le rôle de don Juan ne vous déplaît pas.
—J'aime votre ironie, miss Ellen. Elle m'accuse bien franchement votre haine. Et la haine est le commencement de l'amour.
Elle haussa imperceptiblement les épaules.
Puis ricanant toujours:
—Vous êtes hardi, dit-elle. Cette nuit, vous étiez sous mon toit, et j'ai respecté l'hospitalité, mais ici, nous sommes en public. Au moment où je vous parle, il y a vingt gentlemen qui vous prennent pour un gentilhomme russe, le comte de R..., qui, lui aussi, est amoureux de moi.
—Fort bien, miss Ellen. Où voulez-vous en venir?
—A ceci. Je n'ai qu'un signe à faire, et ils m'entoureront. Je n'ai qu'à leur dire: Cet homme que vous ne connaissez pas et que vous prenez pour un gentleman...
—Est le dernier des misérables, interrompit l'homme gris en souriant, le chef de ces hommes qui, dans l'ombre, conspirent contre l'Angleterre; c'est ce bandit à visage de Protée qui a sauvé John Colden de l'échafaud.
—Oui, dit miss Ellen, je puis les appeler et leur dire tout cela.
—Et, dit encore l'homme gris avec calme, comme en Angleterre tout gentleman s'est fait recevoir constable, il ne sera nul besoin de policemen pour m'arrêter. Eh bien! faites ce signe, dit-il avec tranquillité. Je ne chercherai pas à fuir.
—Vous continuez à me braver, je le vois. Mais prenez garde!
—Par exemple, dit l'homme gris, qui eut à son tour un accent d'ironie, on s'étonnera peut-être dans l'aristocratie anglaise que vous ayez des relations avec ce bandit.
—Oh! fit-elle, peu m'importe ma réputation, si j'assouvis ma haine.
—Eh bien! allez, miss Ellen, appelez le marquis de L... qui vous suit à distance; faites signe au mail coach qui vient de notre côté et sur la banquette duquel je vois perchés bon nombre de vos fidèles.
—Non, dit miss Ellen, je veux être généreuse aujourd'hui encore. D'ailleurs le dimanche est un jour de repos, un jour de trêve, par conséquent.
—Que craignez-vous de moi, miss Ellen, maintenant que je vous ai rendu les lettres... de Dick Harisson?
Miss Ellen fronça le sourcil tout à coup et son oeil eut un éclair de colère.—Ah! dit-elle, vous osez me parler de ces lettres? Mais vous en avez gardé une?
—Moi? Et il y eut un tel accent d'étonnement dans ce simple mot, que miss Ellen le regarda avec une sorte de stupeur.—Il en manquait une, dites-vous? reprit-il. C'est impossible, je les ai comptées, il y en avait dix-sept.
—J'en ai écrit dix-huit, moi.
—Eh bien! je vous jure, miss Ellen, que je n'en ai trouvé que dix-sept dans la bière. Qu'est devenue la dix-huitième? Je l'ignore. Mais je vous jure que je le saurai, et si elle existe, elle vous sera rendue. Et l'homme gris salua miss Ellen et s'éloigna au galop. Il avait déjà franchi la porte de Stanhop street, que miss Ellen pétrifiée était encore au bord de la serpentine, les yeux baissés. Enfin elle releva la tête.—Cet homme est un ennemi loyal, se dit-elle. Il n'a pas la lettre. Qu'est-elle donc devenue? Elle tourna bride, revint vers le marquis de L... et lui dit en souriant:
—Mon ami, vous avez perdu votre pari. Ce n'est pas le comte R...? Mais... vous connaissez ce gentleman? Et c'est...? Mystère!
Et miss Ellen eut un éclat de rire et s'éloigna au galop.
Comme elle rentrait deux heures après, à l'hôtel Palmure, le suisse lui remit une enveloppe carrée arrivée il y avait quelques minutes. Miss Ellen l'ouvrit et son coeur battit. L'enveloppe renfermait la dix-huitième lettre accompagnée de ces mots:
«La mère de Dick l'avait gardée. Je vous l'envoie avec les compliments de celui que vous aimerez tôt ou tard!...»
Un éclair de fureur passa dans les yeux de miss Ellen.—Ah! dit-elle, maintenant, que je ne te crains plus, homme énigme, à nous deux! la guerre commence...