CINQUIÈME PARTIE
LES TRIBULATIONS DE SHOKING
I
Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se pressaient sous les arcades de Regent street, entraient au café de la Régence, et refluaient jusque dans Leicester square. Les cabs étaient devenus rares, les public-houses qui n'avaient pas de licence fermaient, les maisons de nuit s'ouvraient discrètement et à la sourdine.
Dans Ponton street, il y a une maison fameuse qu'on appelle l'Enfer de mistress Burton.
Le Français est galant, sentimental, et grand chercheur d'illusions. Même lorsqu'il est aimé à beaux deniers comptant, il se plaît à croire que son physique, ou tout au moins ses qualités morales ont un certain poids dans la balance.
L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas à l'amour gratuit; il estime que le pauvre ne saurait inspirer une passion sérieuse, et quand il met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre elle et ce généreux viscère se trouve son portefeuille gonflé de banknotes et de chèques. Car, ne vous indignez pas, ô Parisiens! le lord le plus respectable, le gentleman le plus accompli, donne à l'objet de son amour un chèque sur les docks ou sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait à régler un fournisseur. Cela explique l'enfer de mistress Burton et tout les enfers du monde.
Et, Parisiens, pour qui ce livre est écrit, n'allez pas croire que ce mot enfer est synonyme de flammes éternelles et de souffrances atroces, qu'il est le programme d'une légion de diables armés de fourches et de diablotins brandissant des fouets.
Non, rien de tout cela, comme vous allez voir, en pénétrant avec nous dans l'enfer de mistress Burton. A gauche est un marchand de cigares, à droite un hôtel français tenu par des Allemands. Le marchand de cigares est une marchande, ni jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant un joli français de Strasbourg, et honorée de la pratique de tous les marchands de chevaux.
L'hôtel est confortable et dans les prix doux; il s'y trouve une table d'hôte de réfugiés hongrois et polonais, qui fréquentent assidûment Argyll-Rooms et l'Eldorado. Le marchand ferme à minuit; à deux heures du matin, les Polonais sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett. Ponton street est désert. L'enfer n'a ni flammes ni lumières. On ne voit pas une lumière à travers les stores baissés; on n'entend pas le moindre bruit derrière la petite porte cintrée qui cependant, s'ouvre et se referme de minute en minute.
Un cab arrive et s'arrête. Tantôt c'est un gentleman qui en descend. Tantôt une femme élégante, bien encapuchonnée, bien voilée. La porte s'ouvre et se referme, le cab s'éloigne; si la chose était défendue, le policeman qui est au coin d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien voir.
Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman n'a rien à dire.
Or, ce soir-là, comme une heure du matin sonnait, deux hommes, deux gentlemen qui cachaient sous les vastes plis de leur waterproofs, l'irréprochable habit noir, le gilet à pardessous et à la cravate blanche, accessoires obligés de tout Anglais qui se respecte, à partir de neuf heures de relevée, cheminaient à pied sur le trottoir de Ponton street, se dirigeant vers la porte mystérieuse de l'enfer. Ils allaient doucement, tout doucement, comme des gens qui ont à se faire de sérieuses confidences et ne sont nullement pressés d'arriver à leur but.
—Mon cher ami, disait l'un en soupirant, Londres est bien changé depuis sept à huit ans. Celui qui parlait ainsi, était un homme d'environ trente-six ans, grand, blond, à la tournure militaire et portant moustaches, ce qui ne s'est vu, chez un officier anglais que depuis la guerre de Crimée...
—Bah! mon cher, répondait son compagnon, un adolescent presque imberbe. Londres est toujours la capitale du monde et la livre sterling y règne sans partage et y procure toutes les jouissances possibles.
—J'attendais cette réponse, mon cher baronnet, reprit le premier interlocuteur, pour vous avouer mon cas.—J'arrive des Indes, vous le savez?—Quand je quittai la libre Angleterre, j'avais votre âge, un coeur sentimental et un amour mystérieux.
—Ah! oui, miss Emily?—Vous m'avez déjà dit cette histoire, répondit le jeune homme, histoire qui a eu, je crois, le dénoûment le plus heureux.
—Hélas! oui, soupira le major Waterley.
C'était bien, en effet, le major Waterley qui avait confié un enfant à mistress Fanoche, que nous avons vu revenir à Londres, l'heureux époux de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec reconnaissance que celui qu'il croyait son fils fût adopté par lord Wilmot, l'excentrique personnage d'Hampsteadt, et placé comme tel au collège de Christ's Hospital.
—Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell et que je suis baronnet, répondit le jeune homme, vous m'étonnez fort, major. Vous soupirez en parlant de votre bonheur.
—Hélas! c'est que mon bonheur n'est pas complet.
—Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily?
—Au contraire, je l'adore!
—Alors, que vous manque-t-il?
—La satisfaction d'une passion fatale que j'ai contractée dans l'Inde; et c'est pour cela que je vous ai prié de me présenter chez mistress Burton.
—Mais de quoi s'agit-il donc?
—Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y a plus à Londres un seul endroit assez respectable pour qu'un gentleman ose s'y présenter. Les tavernes où on fume de l'opium sont fréquentées par des roughs, et on n'oserait y mettre les pieds.
—Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en souriant, rassurez-vous.
—On fume chez mistress Burton?
—Oui, mais en grand mystère, et il faut être initié et fortement recommandé pour avoir accès dans la salle des gens en délire, c'est ainsi qu'on appelle le sanctuaire.
—Y serai-je admis, au moins?
—Oui, parce que mistress Burton n'a rien à me refuser. Mais vous me permettrez de ne pas vous y suivre, n'est-ce pas?
—A votre aise, dit le major. Sur ce dernier mot, le baronnet Charles Mitchell souleva le marteau de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant eux...
II
La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon se trouvèrent dans une allée presque noire, à l'extrémité de laquelle vacillait un point lumineux, c'est-à-dira une petite lampe suspendue à la voûte et que le courant d'air de la porte avait laissé éteindre. Si l'enfer de mistress Burton était un lieu de délices, à coup sûr l'entrée n'en donnait pas le programme. La porte s'était ouverte et refermée toute seule, grâce à un cordon tiré de l'intérieur et à un contrepoids formé par un ressort à boudin.
—Hé! dit le major, cela n'a pas précisément l'air d'un palais.
—Vous verrez, répondit Charles Mitchell. Ils suivirent l'allée jusqu'au bout et, verticalement au-dessous de la petite lampe, ils trouvèrent une seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits coups distincts, puis un troisième un peu plus fort. C'était la manière usitée par les habitués de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et les deux visiteurs passèrent d'une demi-obscurité à une lumière plus vive. Ils se trouvaient en effet dans ce que les Anglais appellent le parloir. C'était une petite salle fort déserte, mais dépourvue de tout luxe. Il y avait du feu dans la cheminée, auprès du feu une bouilloire pour faire le thé, au milieu une table qui supportait une petite nappe et des tartines beurrées, et auprès de cette table une respectable lady à cheveux blancs qu'elle portait en longs repentirs, les mains ornées de bagues, proprette, grassouillette; ayant dû être fort jolie il y avait trente ou quarante ans, et qui avait conservé un fort beau sourire et un bel oeil noir plein de feu. On eût dit l'épouse vénérée de quelque haut magistrat ou de quelque alderman de la Cité.
—Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet sir Charles Mitchell en saluant la vieille dame et lui baisant respectueusement la main.
—Bonjour, mon fils bien-aimé, répondit la dame avec l'accent onctueux d'une véritable aïeule. En même temps, elle regarda le major avec curiosité. Le baronnet prit celui-ci par la main et dit:
—Maman, je vous présente un de mes bons amis, un parfait gentleman comme vous voyez, le major Waterley.
La vieille dame s'inclina avec autant de grâce et de légèreté qu'eût pu le faire une femme de pair aux réceptions de Sa Majesté la reine Victoria.—Vous pouvez entrer, mes enfants, dit-elle ensuite.
Le major Waterley ne put s'empêcher de jeter un regard quelque peu étonné autour de lui. Le petit salon paraissait n'avoir qu'une issue, celle par laquelle le major et le baronnet étaient entrés, et il eût juré qu'il se trouvait dans quelque paisible maison d'Hampsteadt ou de Notting Hill. Mais la vieille dame étendit la main vers le mur et pressa un ressort invisible. Aussitôt une porte masquée s'ouvrit.—Venez, dit Charles Mitchell en entraînant le major. Mille compliments, maman.
Le major se trouva alors dans un nouveau corridor; mais celui-là était large, bien éclairé; le sol était jonché d'un épais tapis, les murs couverts de peintures représentant des fleurs et des oiseaux de paradis; et de distance en distance de belles lampes à globe dépoli, posées sur des statuettes de marbre, répandaient autour d'elles une clarté voluptueuse et discrète. Le major fit quelques pas et des accords mélodieux frappèrent ses oreilles.—On danse, dit Charles Mitchell. Et c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano.
—Qu'est-ce que mademoiselle Olympe?
—Une petite dame française qui a un succès fou à Londres. Elle a des chevaux, une charmante maison dans Portland place, et lord Evandale se ruine pour elle. Depuis qu'elle fréquente le salon de mistress Burton, tout Londres y vient.
Le major arrêta Charles Mitchell.—Un mot, mon ami. Vous m'excuserez: je suis un soldat de fortune qui revient des Indes, et n'est pas très au courant des habitudes de l'aristocratie; avant d'entrer, permettez-moi de vous faire quelques questions. Nous sommes dans une maison de jeu, de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entrée, en est-elle si obscure, si bizarre? La maison est-elle donc clandestine?
—Pas le moins du monde.
—Alors, je ne comprends pas ce mystère?
—Mon ami, répondit le baronnet, vous avez toute la naïveté d'un homme qui a vécu sous le soleil des tropiques. Vous êtes Anglais, et vous ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet de faire chez vous ce que bon vous semble, à la condition que vous ne gênerez personne. Si les salons de mistress Burton étaient sur la rue, si on voyait les fenêtres brillamment éclairées; si au travers des rideaux de mousseline, des ombres suspectes passaient et repassaient enlacées, aux sons d'une valse enivrante, la pudeur anglaise en serait froissée.
—Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame respectable que nous venons de voir, est-ce mistress Burlon? sa mère ou son aïeule?
—Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de très-bonne famille, et qu'on appelle lady Perceval, est la contrôleuse de la maison. Pardonnez-moi le mot. Personne ne pénètre ici sans lui avoir été présenté. Savez-vous bien qu'il faut être un parfait gentleman pour être admis chez mistress Burton?
—Ah! c'est différent.
—Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va nous annoncer, et je vous présenterai à la maîtresse de la maison.
Ils étaient arrivés au bout du corridor. Il y avait là deux grands laquais en culotte courte et en bas de soie qui prirent les pardessus de ces messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants d'une porte et annonça le major Waterley et le baronnet Charles Mitchell. Le major était au seuil d'un grand salon ruisselant de lumières, rempli d'hommes distingués et irréprochables et constellé de jeunes et belles femmes en robes de bai. On dansait.
—Attendons la fin de la contredanse, dit le baronnet, puis je vous présenterai...
III
La contredanse finie, les danseurs reconduisirent les dames à leur place. Alors le baronnet reprit le major par la main et s'avança vers une petite dame entre deux âges, qui portait une profusion de roses dans ses cheveux blonds, des gants rouges, des bracelets semés de rubis et d'émeraudes, et avait au cou un collier à triple rang de grosses perles. Cette dame, qui était encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint, n'était autre que mistress Burton. Le baronnet lui baisa la main; puis il présenta le major, et mistress Burton tendit la main à celui-ci en lui disant:—Vous êtes désormais chez vous, monsieur. Après quoi, elle cacha son visage dans un énorme bouquet qu'elle tenait à la main, fit une révérence et alla s'occuper d'un petit vieillard fort respectable qui causait avec une toute jeune fille.
—Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet tout bas au major, cela se passe comme dans le meilleur monde.
—Mais, où fume-t-on? demanda le major.
—Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, vous êtes quelque peu pressé.
Le major jetait autour de lui des regards ardents et sentait une sorte d'ivresse lui monter au cerveau, en respirant les parfums pénétrants dont l'atmosphère était imprégnée, en admirant ces beautés étincelantes et médiocrement vêtues.
—Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. Ils s'assirent à une table de jeu, et un gentleman, que le baronnet salua d'un geste, vint s'y asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit signe au major. Ce signe voulait dire: Le gentleman que je vous présente est initié aux voluptés de l'opium. En effet, quand il les eut présentés l'un à l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le gentleman, qui se nommait sir Robert Hatton, dit en souriant au major:—Vous fumez, monsieur? Moi aussi. Nous descendrons ensemble, quand l'heure viendra.
—Ah! il y a donc une heure déterminée? demanda le major.
—Oui. A quatre heures du matin seulement. Alors, presque tout le monde est parti. Il ne reste ici que des gens intelligents, qui préfèrent les voluptés divines aux plaisirs grossiers.
—Merci pour moi, Robert, dit le baronnet.
—Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores la félicité sans limites, alors. Le baronnet haussa imperceptiblement les épaules. Sir Robert était un enthousiaste.
—Écoutez, dit-il, fous que vous êtes, vous tous qui méprisez l'opium. Vous ne savez donc pas que, tandis que le corps commence à s'engourdir dans un demi-sommeil plein de charme et de mollesse, l'âme se dégage de lui et se crée des horizons et des mirages, et peuple et décore à sa fantaisie les lieux où se trouve son corps. Tout à l'heure nous descendrons dans le caveau. Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu y viendras.
—Non, la tentation de vous imiter pourrait s'emparer de moi. Comment est-il, ce caveau?
—C'est une petite salle de forme ronde, tendue d'étoffe orientale. Tout le long des murs règne un large divan sur lequel se placent les fumeurs. Chacun d'eux a à la portée de sa main une pipe, un grain d'opium et une lampe. On s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrième gorgée, les murs de la salle disparaissent. C'est-à-dire que l'horizon s'agrandit, le ciel bleu des tropiques apparaît; des légions de houris et de bayadères passent enlacées devant vous, dans un rayon de soleil et vous enivrent de leurs sourires.
—Et c'est là ce que tu appelles: les félicités sans bornes? Mon cher, dit le baronnet, j'aime mieux baiser le bout des doigts de madame Olympe que tu vois là-bas, auprès de la cheminée, dans le grand salon, que rêver toute cette fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit peu à peu à l'abrutissement le plus complet.
Le gentleman Robert Hatton regarda le major en souriant: Il vous fait pitié, n'est-ce pas? dit-il.
—Oh! certes, répondit le major, dont le visage contracté exprimait la passion féroce.
—Mon cher major, dit Charles Mitchell en riant, vous jouez en dépit du bon sens. En effet, le major, qui avait le baronnet pour partenaire contre le gentleman, entassait faute sur faute.—Je ne suis pas très-fort, dit-il, excusez-moi...
—Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit troublé par la description que vient de vous faire mon ami Robert.
—Oh! répondit le major, tout ce qu'il a dit est exact. Et il jeta les yeux sur la pendule de la cheminée du salon de jeu, qui marquait deux heures et demie.
—Vous avez encore une heure et demie à attendre, dit le baronnet en riant. Aussi, j'en veux profiter. Je veux vous présenter à la Sirène.
—Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley avec indifférence.
—Une femme bien autrement séduisante que toutes les houris imaginaires que vous entrevoyez à travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman sir Robert et le major échangèrent un regard de pitié. Mais Charles Mitchell reprit:—Vous ne me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la Sirène. Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie de causer avec vous, depuis qu'elle sait que vous revenez des Indes.
—Eh bien! après la partie. Mais ajouta le major, vous le savez, j'adore ma femme. Et nulle créature humaine ne saurait me la faire oublier.
Un sourire glissa sur les lèvres du baronnet.
—Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevèrent la partie.
—Venez, dit alors le baronnet au major. Et il le conduisit dans un salon voisin où une jeune femme était assise à l'écart. Brune et les lèvres rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes créatures, à une pivoine poussée au milieu d'une touffe de lys. Son oeil fascinateur était bien celui d'une sirène,—on ne lui connaissait pas d'autre nom du reste,—et quand son regard noir et profond eut rencontré le regard du major Waterley, celui-ci se sentit frissonner de la tête aux pieds, et il oublia momentanément l'ardent désir de fumer l'opium qui l'avait amené chez mistress Burton.
IV
La Sirène avait un autre nom sans doute; mais ce nom avait disparu dans l'oubli, et depuis qu'elle était une des célébrités galantes de Londres, on ne l'appelait pas autrement. La beauté, comme l'amour, vit essentiellement des contrastes. A Paris, à Vienne, à Florence, on eût trouvé la Sirène moins belle qu'à Londres. Cette femme aux cheveux noirs, aux yeux bleus, au teint mat et légèrement bistré faisait sensation parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux cheveux blonds. Mais ce nom de Sirène s'appliquait moins peut-être à sa beauté qu'à sa voix qui avait de mystérieux entraînements. D'où venait-elle? était-elle Anglaise, Italienne ou Française? On ne le savait pas, car elle parlait presque toutes les langues sans accent. C'était mistress Burton qui l'avait découverte et en avait fait le plus bel ornement de ses salons. Il y avait de cela environ deux mois.
Depuis lors, la Sirène avait fait parler d'elle aux quatre coins de Londres; c'est à dire qu'on se l'était disputée avec acharnement, qu'on s'était battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord H..., dans un accès de folie, s'était tué à la porte de la jolie maison qu'elle habitait dans Portland place. Nous l'avons dit, à peine eût-elle levé les yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui tout à l'heure protestait de son amour pour miss Emily qu'il venait d'épouser, s'était senti tressaillir de la tête aux pieds et avait éprouvé sur-le-champ l'attraction mystérieuse qu'exerçait cette singulière créature. Elle lui avait indiqué une place auprès d'elle sur le sopha où elle était assise, et dès lors le major avait oublié le motif premier de sa présence chez mistress Burton, c'est-à-dire son ardent désir de fumer de l'opium. Et, tandis que la Sirène commençait son oeuvre; sir Charles Mitchell, le jeune baronnet qui avait servi d'introducteur au major Waterley, s'était écarté discrètement, avait promené pendant un instant un regard indécis autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un au milieu de cette foule élégante, et, passant dans les salons de mistress Burton, il avait fini par murmurer:
—Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqué de moi.
Mais, comme il faisait cette réflexion entre ses dents une porte s'ouvrit, celle par laquelle le major et lui étaient entrés, et un jeune homme se montra sur le seuil.—Ah! enfin! se dit sir Charles Mitchell. Et il se dirigea vers le nouveau venu qui lui tendit la main.
Or, ce nouveau venu n'était autre que ce jeune et élégant étourdi, le marquis de L..., que nous avons entrevu à Hyde Park, causant avec miss Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman, qui venait de passer à cheval auprès d'elle n'était pas le prince russe qui se mourait d'amour depuis dix-huit mois qu'il l'avait rencontré à Nice ou à Monaco. Le marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.—Eh bien?—Eh bien, il est venu, dit le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirène.
—Ah! ah! dit le marquis, c'est à merveille.
—Tout à l'heure on le fera descendre chez les fumeurs; si toutefois c'est nécessaire. Je crois bien que la Sirène fera la besogne toute seule. Tout en causant à voix basse, les deux jeunes gens observaient du coin de l'oeil le major Waterley qui paraissait sous un charme étrange et qui suspendait son regard et son âme aux lèvres de la Sirène.—Vous pouvez être certain, dit le baronnet, qu'il ne voit plus et n'entend plus qu'elle en ce moment.
—Alors l'épreuve sera inutile.—Je le crois.
Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens. Puis le baronnet prit le marquis par le bras, l'entraîna dans une embrasure de croisée et lui dit:
—Vous plairait-il de causer quelques minutes.
—Comment donc, mon cher?
—Je commence à être si fort intrigué, reprit le baronnet, que j'éprouve le besoin de vous demander une explication.
—Ah! fit le marquis en souriant, vous êtes intrigué?
—Au plus haut degré.
—Je le suis peut-être autant que vous.
—Alors, je ne comprends absolument plus rien à tout cela, dit le baronnet, et, à moins que vous ne vous moquiez de moi...
—Charles!
—Voyons, expliquons-nous nettement.
—Je ne demande pas mieux.
—Avant-hier, au club, vous m'avez proposé la singulière partie que voici: nous devions jouer un écarté en cinq points, sans revanche. Si je gagnais, vous me donniez mille livres... Si je perdais, je m'engageais à faire, pendant trois jours, tout ce que vous me demanderiez, à la condition, toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne fût d'un parfait gentleman.
—Et vous avez perdu, et il est juste que vous vous éxécutiez, dit le marquis.
—Attendez encore. La partie perdue, vous m'avez dit: Vous connaissez le major Waterley?—Sans doute, ai-je répondu.—Eh bien! je désirerais que vous le présentassiez chez mistress Burton.—Là, m'avez vous dit encore, vous tâcherez que la Sirène le subjugue, le fascine, le grise, dussiez-vous l'entraîner dans le salon souterrain où l'on fume de l'opium.
—Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis.
—Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obéi à vos instructions. J'ai amené le major ici d'autant plus facilement qu'il est fumeur d'opium enragé, et vous devez voir à l'animation de son visage que la Sirène lui plaît fort.
—Eh bien, fit le marquis.
—Eh bien! je désirerais savoir quel intérêt vous pouvez avoir à ce que le major devienne amoureux de la Sirène?
—Je n'en ai aucun.
—Plaît-il!
—C'est la vérité pure.
—Alors quelle singulière fantaisie?...
—Je n'ai pas de fantaisie. J'obéis, voilà tout.
—Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu une partie?
—Non, mais je suis moi-même, fasciné par une sirène. Une sirène qui ne viendra jamais ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle qui, pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir me donner, a voulu que le major et la Sirène fussent mis en rapport.
—Peut-on savoir le nom de votre Sirène?
—Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure.
A ce nom, sir Charles Mitchell eut une véritable exclamation d'étonnement.—Par ma foi! dit-il, si je comprends un mot à tout cela je veux être pendu à la porte même de Newgate, comme coupable de fenianisme.
—Et moi aussi, dit le marquis, comme un écho.
Cependant les salons de mistress Burton commençaient à se vider peu à peu, et l'heure des fumeurs d'opium approchait.
V
Cette même nuit-là, vers cinq heures du matin, une voiture dont les stores étaient soigneusement baissés stationnait au coin de Panton street et d'Haymarket. Il y avait déjà plus d'une heure qu'elle était là, et on eût pu croire que le cocher attendait ses maîtres, et que, par conséquent, la voiture était inoccupée, si, de temps à autre, un des stores ne se fût soulevé à demi, laissant apercevoir une tête de femme qui jetait dans la rue un regard investigateur. De quart d'heure en quart d'heure la porte de l'enfer s'ouvrait et un couple en sortait. Chaque invité de mistress Burton s'en allait reconduisant une de ces beautés faciles que faisait pâlir la Sirène. Tout à coup le store se souleva vivement. Cette fois, un homme était sorti seul de l'enfer et marchait rapidement vers la voiture stationnaire. Aussitôt qu'il fut tout près, la portière s'ouvrit:—Montez, dit une voix de femme.
Ce personnage, qui n'était autre que le marquis de L..., entra lestement dans la voiture dont la portière se referma. Alors il se trouva tête à tête avec miss Ellen.—Eh bien? dit-elle.
—Eh bien! je crois que tout est pour le mieux, dit le marquis.
—Il mord à la Sirène?
—C'est-à-dire qu'il est fou.
—A-t-il fumé de l'opium?
—Non, la chose était inutile. Pourtant il était venu dans cette intention, car il paraît qu'il possède au plus haut degré cette étrange passion, mais les regards et la voix de la Sirène l'en ont détourné. Quand on est venu lui dire que la salle des fumeurs était ouverte, il n'a même pas répondu.
—Il regardait la Sirène, fit miss Ellen avec une pointe d'ironie.
—Il la contemplait, il l'adorait...
—Et ils sont encore là-bas?
—Oui. Mais mistress Burton a envoyé chercher un cab pour eux. Tenez, le voilà. En effet, une voiture venait de s'arrêter à la porte même de l'enfer.
—Et vous croyez qu'il la suivra?
—En ce moment, elle le conduirait au bout du monde.
Miss Ellen tira le gland de soie qui correspondait au petit doigt de son cocher, et, en même temps, elle baissa la glace du devant du coupé.—Avance de quelques pas, dit-elle. Le coupé vint se ranger tout auprès du cab. Alors miss Ellen laissa la glace baissée, mais elle fit descendre le store de façon à voir et entendre sans être vue.—Attendons, dit-elle, je veux avoir une certitude.
Cinq minutes après, la porte de l'enfer se rouvrit. Bien que les voitures de place à Londres ne soient point assujetties à avoir des lanternes, le cab qu'on était allé chercher en avait deux, dont la réverbération se projetait jusque sur le trottoir. Cette clarté permit à miss Ellen de voir sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppée dans un burnous de cachemire blanc. C'était la Sirène. Elle s'appuyait sur le bras d'un homme que le marquis de L..., désigna tout bas à l'oreille de miss Ellen:—C'est lui, dit-il. En effet, c'était le major Waterley. Il avait l'oeil morne, le visage abruti des hommes qui sont mordus au coeur par une passion violente et sauvage.—Montez, dit la Sirène en s'élançant la première dans le cab. Le major obéit.—Portland place, dit-elle au cabman. Le cab partit.
—Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille. Merci, marquis, vous êtes un gentilhomme accompli.
—Miss Ellen, répondit le marquis, savez-vous que tout ce que vous m'avez fait faire là est bien étrange? Et ma curiosité est piquée au plus haut degré.
—Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous donc oublié nos conventions? Vous m'avez, demandé la faveur de monter à cheval avec moi deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous l'ai accordée, à la condition que vous me rendriez un service sans chercher à en pénétrer le mystère. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez la vôtre.
—Mais ne saurais-je jamais rien?
—Je ne dis pas cela. Si vous êtes discret, docile, obéissant, dit la jeune fille en riant, on vous dira peut-être quelque chose plus tard. Adieu...
—Comment! vous me renvoyez?
—Voulez-vous que je vous mette chez vous?
—Volontiers, dit le marquis.
—24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher. Quelques minutes après, le marquis était à sa porte.—Où allez-vous? dit-il à miss Ellen en lui baisant la main.
—Encore un mystère! dit-elle. Et elle attendit que le marquis fût entré. Alors elle dit au cocher:—A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le coupé partit. Alors miss Ellen murmura:—Je suppose que mistress Fanoche n'a pas dormi bien profondément cette nuit. Une demi-heure après, le coupé s'arrêtait à la porte de ce cottage où mistress Fanoche avait caché jadis Ralph, le petit Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure s'était vu mettre un masque de pois sur le visage.
VI
Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance de Dudley street. Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le pense bien, à son premier métier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle s'était séparée de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hésité à la trahir. On se souvient de ce qui s'était passé entre mistress Fanoche et l'homme gris. Après la disparition de Ralph, elle était retournée à Londres et à son grand étonnement, elle avait trouvé sa maison déserte. Si la vieille dame qui était partie, la veille au soir, en compagnie de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire d'un joli cottage à Brighton avait abandonné les cinq petites filles dans le jardin, après son départ, une main charitable avait recueilli les pauvres délaissées.
Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient été conduites dans une vraie pension où on prendrait soin d'elles et où on ne les maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup préoccupée de savoir ce qu'étaient devenues ses anciennes pensionnaires; elle était retournée à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille, jusqu'au jour où l'homme gris, au lieu de la châtier, avait préféré se servir d'elle pour représenter au major Waterley le petit Irlandais comme son fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital. Mistress Fanoche avait été largement payée. Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort tranquillement, mangeant ses petites économies, et craignant, sinon Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle servante. Mary sortait seule, allait aux provisions et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'était ainsi que mistress Fanoche avait été tenue au courant de ce qui se passait dans le cottage voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour elle, était toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la même source, que le condamné John Colden avait été arraché à l'échafaud et que l'homme gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement, n'avait pas reparu au cottage depuis. Cette dernière information avait permis à mistress Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais elle le craignait, et la Comme elle prenait son thé, vers huit heures du soir, elle entendit sonner à la grille du cottage. Mary alla ouvrir et revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point été remise par le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage, car il était enveloppé dans un grand manteau et avait son chapeau rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, éprouva un petit tremblement nerveux.
Les consciences timorées, comme celle de la nourrisseuse d'enfants, ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette lettre avec une sorte de répugnance, puis elle courut à la signature. Mais la signature était absente. Elle lut: «Mistress Fanoche est priée d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas à la personne qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments. Si mistress Fanoche avait la malencontreuse idée de porter la présente lettre à la police, elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin, si elle confiait à qui que ce soit la substance de ladite missive, elle encourrait la colère d'un personnage puissant.» La lettre échappa aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara d'elle.—Oh! dit-elle à Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompée... L'homme gris n'est pas en prison.
Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie à une véritable panique. Néanmoins elle se conforma aux avis mystérieux renfermés dans la iettre, elle ne la montra point à Mary et exigea même que celle-ci s'allât coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit elle-même, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pénétré si brusquement. Là, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La soirée s'écoula; elle entendit sonner minuit à toutes les paroisses du voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur mystérieux ne se présentait pas. Mistress Fanoche commençait à espérer vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à coup la sonnette tinta.
Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment à son coeur. Un moment même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison et traversa le jardin. Arrivée auprès de la grille, elle respira plus librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait. Elle ouvrit la grille et une voix jeune et fraîche lui dit:—Vous êtes bien mistress Fanoche?
—Oui, dit-elle.
—Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'était elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord Palmure.
VII
Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit dans le petit salon où elle était tout à l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commencé à respirer en voyant une femme; elle se rassura presque entièrement en entendant prononcer le nom de lord Palmure. Un lord qu'on avait ainsi traité dans son jardin à elle, mistress Fanoche, et qui n'en avait pas tiré vengeance, devait être un homme de moeurs douces et par conséquent peu à craindre. Et puis, enfin, il n'était pas question de l'homme gris, le personnage tant redouté. Cependant, lorsque miss Ellen eut relevé son voile et que son oeil se fut arrêté sur mistress Fanoche, cette dernière ne put s'empêcher de tressaillir.
—Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le temps de vous faire un long discours; et je vais vous expliquer en deux mots le motif et le but de ma visite nocturne. Vous avez été nourrisseuse d'enfants? dit miss Ellen.
—J'ai tenu un pensionnat, répondit mistress Fanoche.
—Vous aviez l'habitude de faire noyer les enfants...
—Oh! quelle calomnie!... s'écria mistress Fanoche, qui devint tout à coup livide.
—C'est du moins ce qu'a déclaré un homme que la justice a sous la main et qui se nomme Wilton.
—Le misérable!
Miss Ellen haussa légèrement les épaules.—Chère madame, dit-elle, je vous l'ai dit, je n'ai pas le temps d'entrer avec vous dans de longs détails; laissez-moi donc aller droit au but. Je viens vous donner à choisir: ou Botany Bay, c'est-à-dire la transportation, si même vous n'êtes condamnée à mort, ou l'impunité et quatre mille livres. Il est bien entendu, vous le comprenez, que j'ai besoin de vous.—Mais, milady, balbutia mistress Fanoche, de plus en plus dominée par l'accent hautain de la jeune fille, et comme palpitante sous son regard, je vous jure...
—Écoutez-moi donc, fit sèchement miss Ellen, vous allez voir que je suis renseignée. Il y a quelques mois, un officier, revenant des Indes, le major Waterley, vous écrivit pour vous réclamer un enfant qui vous avait été confié.
—Ah! s'écria mistress Fanoche. Voilà bien qui prouve que je suis innocente de tout ce dont on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu au major. Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui pensionnaire du collège de Christ's Hospital.
—Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet enfant vous l'aviez volé, il se nommait Ralph; mon père a voulu le ravoir et il s'est adressé à la vieille dame qui était votre associée.
Mistress Fanoche courba la tête. Elle voyait que miss Ellen était plus instruite qu'elle ne le supposait d'abord.
Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'échappa, tomba aux mains d'une bande de voleurs, fut envoyé à Cold bath field et condamné au moulin, puis enlevé par un certain John Colden, qui a été condamné à mort.... Enfin, une personne qu'on appelle l'homme gris vous l'a rendu, à la seule fin que vous le présentassiez au major Waterley comme son fils.
Le nom de l'homme gris avait fait pâlir mistress Fanoche.—Cet homme, dit-elle, est tout puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai dû obéir, sous peine de mort.
—Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis son ennemie, moi. Et j'ai engagé avec lui une lutte sans trêve ni merci. Elle disait cela avec un calme hautain, le regard assuré, la tête rejetée en arrière, et mistress Fanoche ne put s'empêcher d'éprouver pour elle une naïve admiration.
—Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme gris!
—Et je l'ai presque terrassé à cette heure, dit miss Ellen avec un accent qui fit passer une conviction dans l'esprit de la nourrisseuse d'enfants. J'avais besoin d'un instrument pour lui donner le coup de grâce, ajouta miss Ellen. Cet instrument, c'est vous.
La nourrisseuse se prit à trembler.—Oh! pas moi, madame, pas moi!...
—Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage et en retira un papier qu'elle mit sous les yeux de mistress Fanoche frémissante, tenez, lisez...—Un ordre d'arrestation! exclama la nourrisseuse éperdue.
—Signé du lord chief justice.
—Mais, je suis perdue, mon Dieu!
—C'est-à-dire que, je n'ai plus qu'à remettre cet ordre à deux policemen et vous serez conduite à Newgate demain matin. Cependant, vous n'irez pas en prison et vous toucherez une récompense de quatre mille livres si vous me servez.
—Mais, si je vous sers, milady, s'écria mistress Fanoche qui se voyait dans un impasse terrible, l'homme gris me tuera.
—Et si vous ne me servez pas, vous serez pendue. Wilton, à qui on a promis sa grâce, s'il faisait des révélations, est prêt à donner le chiffre de vos victimes.
Mistress Fanoche commençait à s'arracher les cheveux et elle avait les yeux pleins de larmes. Un moment elle songea à se ruer sur miss Ellen, à appeler Mary l'Écossaise à son aide et à lui arracher l'ordre d'arrestation. Mais c'eût été une violence inutile. Même en assassinant miss Ellen elle n'eût pas détourné l'orage.
—Au lieu de vous lamenter, dit encore miss Ellen, écoutez-moi attentivement, et vous verrez que le danger que vous redoutez peut être conjuré. Le jour où je me servirai de vous pour frapper l'homme gris, il sera pendu et ne pourra plus se venger de vous.
—Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il que je fasse?
—Il faut que vous déclariez par un écrit adressé au lord chief justice que l'enfant rendu au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le même qui a été condamné au moulin.
—Mais si j'écris cela, dit mistress Fanoche, je m'avoue coupable.
—Sans doute, et il faut même que vous confessiez dans cet écrit que vous avez confié le fils du major à Wilton, qui l'a noyé.
—Et alors je suis perdue! dit encore mistress Fanoche.
—Vous serez condamnée, mais la reine vous fera grâce.
—Et qui me l'assure?
—Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait un tel accent de sincérité dans ce mot unique, que mistress Fanoche ajouta foi à cette promesse.