VIII
Le jour naissait, comme il naît à Londres. C'est-à-dire que le brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin apparaissaient peu à peu au travers. Miss Ellen dit à mistress Fanoche:—Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec moi, je vais vous mettre en lieu sûr.
—Où me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse.
—Chez le révérend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres.
—Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit-elle.
Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parlé de l'archevêque de Cantorbéry? Eh bien! le révérend Peters Town lui donne secrètement des instructions.
A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait clairement une chose; c'est qu'elle était doublement perdue, si elle n'obéissait pas aveuglément.—Soit, dit-elle, je suis prête à vous suivre.
Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tête. Mistress Fanoche jugea inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui apprendre son départ. Quelques minutes après, les deux femmes montaient dans le cab que miss Ellen avait laissé à la porte.—Elgin Crescent! dit-elle au cabman.
Le révérend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen, car à peine le cab fut-il arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit et que le prêtre anglican vint à la rencontre des deux femmes.—Je vous présente mistress Fanoche dont je vous ai parlé, dit miss Ellen.
Le prêtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit à regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui fit un signe mystérieux que le révérend comprit, car il la fit passer dans une pièce voisine laissant mistress Fanoche toute seule.
—Eh bien, elle consent?
—A tout. Avez-vous prévenu le lord chief justice?
—Sans doute, puisque je vous ai envoyé. l'ordre d'arrestation. Mais il y a une difficulté que nous n'avions pas prévue, reprit le révérend. Cette femme va faire sa déposition par écrit...
Elle confirmera ensuite cette déposition de vive voix en présence d'un magistrat de police et de deux secrétaires.
—Je lui ai promis sa grâce.
—Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les débats du procès, s'il avait lieu, seraient publiés, et que la liberté de la presse nous gênerait.
—Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera sous caution et elle pourra quitter l'Angleterre.
—Sa déposition n'en sera pas moins valable.
—Sans doute.
—Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen, les règlements de Christ's Hospital et les singuliers privilèges dont jouit ce collége, depuis le roi Edouard VI son fondateur.
—Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, répondit miss Ellen en souriant. Tout élève revêtu de la soutane bleue et portant les bas jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que s'il commettait un crime dans la rue.
Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un policeman auquel on dira: Cet enfant est un condamné évadé de Bath square; le policeman ne voudra pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra: Je ne puis pas mettre la main sur un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme dernière hypothèse, qu'un policeman intimidé ose passer outre et mettre la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison, reconduit au moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire protestera et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer.
—Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters Town, que tous nos efforts échoueront contre cette loi qui protège les élèves de Christ's Hospital.
—Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant dépouillé de son costume. J'ai tout prévu.
Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une femme qu'on appelle la Sirène? Cette, femme a fasciné le major Waterley: dans huit jours, cet homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté, qu'un but, être l'esclave de la Sirène. Il ne se souviendra même plus qu'il a une femme. D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement de mistress Waterley. Elle n'est plus à Londres.
—Qu'avez-vous donc fait pour cela?
—Une chose bien simple: elle a reçu une heure après que son mari était sorti pour aller au club, un télégramme qui l'appelait en toute hâte a Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche, avait fait une chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point trouvé, car il était chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son père, qu'elle trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en supposant même qu'elle revienne sur-le-champ.
Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirène.
Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oublié sa femme, mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court à Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour de congé. Le supérieur du collége laisse l'enfant sortir avec son père, et celui-ci le conduit chez la Sirène.
—Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité même dont je vous parle existe toujours. L'enfant est revêtu de son costume, et vous savez que lorsqu'un père obtient l'admission de son fils à Christ's Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vêtement jusqu'au jour où il a terminé son éducation.
—Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas cet engagement. Mais la Sirène le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un narghilé, on se débarrassera du major quand on voudra. On déshabillera l'enfant. La Sirène se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou vert, avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter.
—Et, alors la police arrivera.
—Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vôtre.
—Mais enfin dit encore le révérend, vous savez que les arrestations dans les maisons sont très difficiles.
—Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, où la Sirène le conduira à la promenade.
Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on entendit retentir un coup de sonnette. En même temps le clergyman qui servait de secrétaire au révérend entra.—Voici le magistrat de police et ses secrétaires, dit-il. Le révérend repassa dans son cabinet, où mistress Fanoche attendait, livrée à mille angoisses.—Madame, lui dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine et entière. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler à son front, et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait, à travers un brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder et lui crier: C'est à ton tour maintenant!
IX
Pénétrons à présent chez la Sirène. La Phryné pour qui on se brûle si gentiment la cervelle, la fauve enchanteresse aux yeux de basilic possède une charmante maison dans Portland Place. C'est sir Arthur L..., le malheureux gentleman dont elle repoussait l'amour, et qui s'est tué de désespoir, qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il avait préparé la maison pour elle; il avait appelé à son aide des architectes, des peintres et des sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante demeure. Il avait peuplé le jardin de statues, entassé dans l'intérieur de la maison des curiosités et des objets d'art; il en avait fait, en un mot, un temple pour son idole. Mais l'idole refusait de l'habiter, lui vivant. Alors sir Arthur fit son testament et se tua. Le testament léguait la maison à la Sirène, et la Sirène en prit possession sans remords. C'est là qu'à dix heures du matin, la courtisane, appuyée à une fenêtre de son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air et se réchauffe à un pâle rayon de soleil qui a fini par triompher du brouillard. De temps en temps, elle se retourne et jette un regard sur un homme endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major Waterley. Il dort, les vêtements en désordre, la barbe défrisée, les cheveux emmêlés. Il dort d'un sommeil lourd et profond, résultat d'une double ivresse, celle du vin et de l'opium.
Dans un coin du boudoir est encore une table chargée des débris d'un souper. A terre, auprès du dormeur, gît sur le tapis le tuyau d'un narghilé. Le major a le front livide, les lèvres pendantes, et ses membres affaissés et ballants semblent attester que toute énergie a disparu de ce corps robuste et bien constitué. La Sirène le regarde de temps en temps; puis elle se remet à la fenêtre, et son oeil se dirige au delà du jardin, dont on aperçoit la grille entre deux arbres verts. Elle paraît attendre quelqu'un. En effet, bientôt une voiture s'arrête devant la grille.—Enfin, murmure la Sirène, elle le verra endormi et verra si j'ai tenu ma parole.
Une femme descend de cette voiture; elle est voilée, et il est impossible de voir son visage; mais sa démarche trahit la jeunesse, et peut-être que l'homme gris, s'il était là, aurait, du premier coup d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est miss Ellen, en effet, qui revient de chez le révérend Peters Town où tout s'est passé selon ses désirs. Mistress Fanoche, moitié par peur, moitié par cupidité, car on a payé sa trahison quatre mille livres, soit cent mille francs en monnaie française: mistress Fanoche a déposé devant le magistrat de police qu'elle avait confié le véritable enfant du major Waterley et de miss Émily à un homme du nom de Wilton, qui a dû le jeter dans la Tamise, au-dessous du pont de Londres. Mistress Fanoche a avoué, en outre, qu'elle avait présenté au major le petit Irlandais condamné au moulin, et le magistrat a rédigé de tout cela un procès-verbal que la nourrisseuse a signé. Enfin, mistress Fanoche a été admise à fournir une caution de mille livres que miss Ellen a payée pour elle; et grâce à cette caution, elle a pu demeurer chez le révérend, où elle sera à l'abri des représailles de l'homme gris.
Miss Ellen est ardente pour la vengeance. Avant de frapper l'homme gris, avant de le faire tomber dans un piége qu'elle a savamment combiné, miss Ellen veut ruiner toutes ses espérances; avant de l'envoyer à l'échafaud, elle veut qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui est l'espoir de l'Irlande catholique et opprimée. A peine le magistrat s'était-il retiré, qu'elle a mis le révérend Peters Town en campagne.—Il faut que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sûr, investi de toute la confiance du chef de la police. Il ne faut pas confier le soin de cette arrestation à un policeman vulgaire. Et le révérend est parti pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait à Portland place, s'assurer que le major Waterley était aux mains de la Sirène et que celle-ci avait suivi ses instructions à la lettre.
Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et à la vue du major endormi, elle éprouve une vive satisfaction. Son voile est tombé: elle apparaît à la Sirène dans toute sa beauté resplendissante et hautaine. La Sirène, qui courbe les hommes sous son regard, baisse les siens devant miss Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave en présence de la belle patricienne. Miss Ellen s'asseoit, la Sirène demeure debout.
—Que s'est-il passé? demande miss Ellen.
—Je l'ai amené ici à quatre heures du matin. Le major était déjà à demi-fou; il me jurait qu'il me suivrait au bout du monde. Nous avons soupé; il a bu comme un lord d'Écosse. Il paraissait ne plus se souvenir de rien. Cependant, comme le jour paraissait, il a eu un moment de lucidité.
—Oh! mon Dieu! s'est-il écrié, que doit penser mistress Waterley!
Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre que vous aviez envoyée, lui disant que cette lettre était allée le chercher au club, et que du club on l'avait envoyée ici. Cette lettre était de mistress Waterley, qui désespérant de voir rentrer son mari, était partie en lui annonçant qu'elle allait assister aux derniers moments de son père. Cette lettre a paru l'éveiller un moment et le tirer de la torpeur où l'ivresse l'avait plongé. Je lui ai pris alors les deux mains et je lui ai dit:—Donnez-moi une heure encore; puisque votre femme est partie, que craignez-vous?
Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en même temps, j'ai appelé Lucy, ma femme de chambre. Lucy est venue, apportant une pipe chargée d'opium. Peut-être eût-il fini par triompher de mes séductions. Mais à la vue de la pipe, sa passion sauvage s'est réveillée ardente.—Vous le voyez, ajouta la Sirène, vous le voyez, milady, maintenant il dort.
—Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'éveiller dans une heure ou deux, en lui imbibant les tempes et les narines avec cette eau. Et miss Ellen présenta à la Sirène un flacon à fermoir doré—Il s'éveillera encore abruti, mais pas assez pour ne pas comprendre ce que vous lui direz.
—Et que lui dirais-je? demanda la Sirène:
—Écoutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours avec l'autorité du maître qui dicte ses ordres à l'esclave.
X
Peut-être s'étonnera-t-on que la Sirène, qui avait vu des hommes du grand monde se rouler à ses pieds en se tordant les mains de désespoir, pour qui d'autres étaient morts, qui n'avait qu'à se montrer à Hyde-Park pour y faire sensation et presque émeute parmi la jeunesse dorée de Londres, fût si humble et si soumise en présence de miss Ellen? C'est que cette femme était esclave au milieu de la libre Angleterre. Esclave d'un passé nébuleux que tout le monde ignorait et que deux personnes connaissaient: le révérend Peters Town et miss Ellen. Un jour, miss Ellen avait eu besoin pour ses projets ténébreux d'une femme assez belle pour tourner la tête à un homme, assez criminelle pour qu'on osât lui demander tout, assez docile pour qu'on fût sûr de son obéissance. Le révérend Peters Town avait découvert la Sirène. Les prêtres anglicans sont bien autrement forts que qui que ce soit pour sonder la vie privée, s'emparer des consciences et exercer une police mystérieuse. Le clergé de Londres traque ces pauvres créatures qui se sont réfugiées dans l'amour comme dans une profession. De temps en temps, il obtient de la police qu'elle fasse une rafle, à trois heures du matin, sous les arcades de Régent street. Et quand une créature est assez haut placée par ses relations, pour échapper à l'action directe de la police, on se livre à de secrètes investigations sur son passé.
Or la Sirène, à quinze ans, avait commis plusieurs vols. Elle se nommait alors Anna Betlam, et elle était juive de naissance. Condamnée à dix ans de réclusion, elle était parvenue à s'échapper, à quitter l'Angleterre et à se réfugier en France d'abord, puis en Italie. Sa beauté lui avait fait, en quelques années, une véritable opulence. Sûre d'être oubliée, elle avait osé revenir à Londres, et, depuis un an, elle voyait tous les dandies à ses pieds, lorsque le révérend Peters Town avait fini par découvrir son identité. Il allait sans doute la signaler à la police, au moment où miss Ellen était intervenue.—Voici la femme dont nous avons besoin, avait-elle dit.
Le soir même, voilée, gardant le plus strict incognito, elle s'était présentée chez la Sirène et l'avait saluée de son vrai nom d'Anna Betlam. La Sirène avait pâli et balbutié. Alors miss Ellen lui avait dit:—Il s'agit pour vous de retourner en prison ou de me servir. Je ne vous demanderai rien qui sorte de vos habitudes et vous serez royalement payée. Et la Sirène, moins pour l'amour de l'argent, que par terreur, était devenue l'esclave docile de miss Ellen.
—Écoutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous savez le rôle que vous devez jouer quand l'enfant sera ici? Hier encore, en sachant à quel degré de fascination serait parvenu le major, je n'avais pas fixé le jour. Aujourd'hui, je sais qu'il est temps d'agir. Quand le major s'éveillera, il est probable que deux souvenirs lui reviendront aussitôt. Il pensera à sa famille, d'abord.
—Et à son enfant, ensuite?
—Justement. Vous enverrez un valet de pied à l'hôtel où il loge et le valet de pied rapportera une fausse dépêche de miss Emily, que voici. Miss Ellen remit la dépêche à la Sirène. Elle était enfermée dans une enveloppe non scellée et ainsi conçue:
«Cher ami, arrivée à Glascow. Mon père hors de danger. Je reste trois ou quatre jours avec lui. Dans cinq, je serai à Londres.»
Quand la Sirène eut pris connaissance de cette dépêche, miss Ellen lui dit:—Le major rassuré sur sa femme ne demandera pas mieux que de passer à vos pieds les quatre jours de liberté qu'on lui annonce. Mais il se souviendra que c'est aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller chercher celui qu'il croit son fils à Christ's Hospital et de l'emmener à la promenade. Vous lui direz alors:—Allez, mon ami, je serai bien-heureuse de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas?
—Oui, dit la Sirène.
—L'enfant déjeunera ici; vous aurez soin que le major boive de ce vin de Porto que je vous ai envoyé et auquel est mêlé un puissant narcotique. Il s'endormira. Alors vous montrerez à l'enfant les beaux habits que je vais vous faire apporter et vous les lui ferez revêtir; il ne demandera pas mieux, car cette affreuse soutane le gêne horriblement.
—Et à quelle heure irai-je à Hyde-Park?
—A trois heures. Vous entrerez par la porte de Pall-Mall, à pied, en donnant la main à l'enfant. Vous irez vous promener au bord de la Serpentine. Je passerai à cheval et je vous ferai un petit signe qui voudra dire que les policemen sont là. Ces dernières instructions données, miss Ellen quitta la Sirène, et ayant abaissé de nouveau son voile épais sur son visage, elle remonta en voiture. Cette fois, elle rentra chez elle.
Lord Palmure, qui était demeuré au club jusqu'au jour, s'était mis au lit en rentrant, avec la persuasion que sa fille dormait depuis longtemps. En revanche, miss Ellen trouva un homme qui l'attendait dans l'antichambre de son appartement. C'était un homme d'apparence robuste bien qu'il eût des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, et il était enveloppé dans un manteau qui lui descendait jusqu'aux pieds. Il présenta une lettre à miss Ellen; elle était du révérend Peters Town.
«Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on m'a donné à Scotland yard comme habile et résolu, il arrêtera l'enfant, sans esclandre, et fera la chose si lestement qu'il est probable que personne n'y fera attention. Cependant, comme il est probable aussi que les Irlandais surveillent celui qu'ils considèrent comme leur chef dans l'avenir, il faut prévoir quelque résistance. L'agent Barnel que je vous envoie sera fortement escorté.»
Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. Son apparence lui plut; et il lui sembla qu'elle avait devant elle un homme calme et résolu.—Vous savez, qu'il y a une prime de mille livres pour vous? lui dit-elle.
L'agent s'inclina.—Mais, dit-il, je ne connais pas l'enfant.
—Soyez à trois heures à la porte de Pall-Mall, à Hyde-Park, je vous le montrerai.
L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss Ellen jusqu'à terre.
XI
Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût, et que le brouillard eût acquis cette transparence qui est le véritable jour de Londres, une lumière brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant derrière les rideaux d'une petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'était une des lingères du collège. De temps en temps elle interrompait son travail pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu le rideau et regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors, et l'accès de Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers. Non, ce dont elle voulait se rendre compte, c'était de l'heure matinale, par les insensibles progrès de l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant une cloche se fit entendre.
Cette cloche sonnait le réveil des élèves de Christ's Hospital. Nous l'avons dit déjà, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche tard et on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées sont sur pied à cinq heures en été, à six heures, au plus tard, en hiver. En Angleterre, les classes ne commencent guère avant huit heures. Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingère attendait ce moment du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major Waterley, se rendant pour la première fois chez lord Wilmot, ce personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter son fils, avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui avait donné comme sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à Christ's Hospital, on devinera que c'était elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa chambrette. Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que la cloche du réveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement à la porte. Jenny courut ouvrir. Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était devenu plus sérieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas jaunes.
—Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier.
—Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous serions perdus si on savait la vérité.
—On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent d'effroi.
—Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup qu'on te permette de venir m'embrasser tous les matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et congé pour toi, sais-tu?
—Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon père, va venir me chercher pour me conduire à la promenade. Il est bien bon pour moi, du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver à appeler maman? Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie de pleurer.
—Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est que tu me verras deux fois.
—Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains. Comment cela, maman?
—Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je suis catholique, et j'ai la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur Waterley?
—Habituellement, c'est à dix heures.
—Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant; puis, au lieu de rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue, à la porte du collège, et quant tu sortiras, je te verrai..—Quel bonheur! répéta l'enfant.
Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche annonçait que les élèves quittaient le dortoir pour se rendre dans les cours.—Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse.
—Adieu, mère, au revoir, ma petite mère chérie, fit Ralph, qui se suspendit au cou de l'Irlandaise.—A bientôt, dit-elle d'une voix émue. Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.
Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue proprement et simplement, comme une femme d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un homme assistait à l'office divin, tout auprès de la porte, et tourna la tête en voyant entrer Jenny. C'était le vieux sacristain de l'église Saint-Georges, que son curé avait envoyé porter une lettre à l'abbé Samuel, et c'était précisément l'abbé Samuel qui disait la messe. Le vieillard s'approcha de Jenny et lui dit:
—L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant de guetter votre arrivée.—Il veut absolument vous voir.
Une vague inquiétude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea à son fils. Que pouvait lui vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé, elle se dirigea en toute hâte vers la sacristie. Alors le prêtre qui venait de quitter ses habits sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui dit:—Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever de Christ's Hospital, ajouta l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les mains.
—J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris. Le voilà... Et l'abbé Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit à la jeune femme toute tremblante.
XII
Le billet écrit par l'homme gris à l'abbé Samuel, était daté de la veille et ainsi conçu: «Un nouveau péril, menace l'enfant. Quel-est-il? Je l'ignore, mais je le saurai bientôt. On veut l'enlever de Christ's Hospital. Plus que jamais il faut veiller. Si vous voyez sa mère, dites-lui qu'elle se tienne sur ses gardes.»
—O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre mère, que va-t-il donc nous arriver encore?
—Ma fille, répondit l'abbé Samuel, ne craignez rien. Dieu nous protégea. Seulement, veillez, retournez au plus vite à Christ's Hospital et ne perdez pas votre fils de vue.
—Mais, mon père, dit Jenny, c'est aujourd'hui qu'il sort? N'est-ce pas jeudi? Celui qui croit être son père, va venir le chercher comme à l'ordinaire, pour le conduire à la promenade.
—Eh bien! dit l'abbé Samuel, tachez de le voir avant qu'il ne sorte. Et recommandez-lui bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas jaunes, sous aucun prétexte: tant qu'il portera ce costume, il ne peut rien lui arriver de fâcheux, et il est inviolable.
Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se demandait comment elle pourrait voir son fils, avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait pas dans rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre moyen, elle se résigna à attendre à la porte, au lieu d'entrer. Il y avait en face de la grille de Christ's Hospital un pastry cook, c'est-à-dire un pâtissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches sur le comptoir, demanda un verre de gin étendu d'eau, et se mit à manger, non pour, apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester dans la boutique, afin de voir dans la rue sans être vue. Elle attendit longtemps, deux heures peut-être. Enfin un gentleman se montra dans la rue et descendit d'un cab qui s'arrêta, devant la grille du collége. Ce gentleman était le major Waterley, et Jenny le reconnut aussitôt. Alors elle jeta six pence sur le comptoir du pâtissier et sortit; puis elle aborda le major au moment où celui-ci s'apprêtait à sonner. Du moment où le gentleman ne renvoyait point le cab, il fallait, si Jenny voulait parler à son fils, qu'elle s'adressât au major. Le major Waterley avait le visage pâle, les yeux mornes, la lèvre pendante, comme un fumeur d'opium au réveil.
Tout s'était passé comme l'avait ordonné et prévu miss Ellen. En sortant de ce sommeil léthargique et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, le major avait vu la Sirène auprès de lui. D'abord, il ne s'était souvenu de rien et avait demandé où il était. Puis, tout à coup, jetant un cri, il avait prononcé le nom de miss Emily. Alors la Sirène avait mis sous ses yeux la fausse épitre. Miss Emily n'était plus à Londres; elle était à Glascow, c'est-à-dire à plus de cent lieues et pendant quatre jours, le major serait libre et la Sirène lui apparut si belle, qu'il ne se souvint même pas de l'écolier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il n'en parlait pas, la Sirène lui dit:—Vous oubliez donc ce que vous avez à faire aujourd'hui, mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le chercher pour le conduire à Hyde-Park.
—C'est donc aujourd'hui jeudi?—Je ne m'en souvenais plus, dit-il.
—Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux le voir. Du moment où il est votre fils, je l'aime.
Et le major frissonna de volupté à ces paroles; il rassembla ce qui lui restait d'énergie et de raison, et il prit le chemin de Christ's Hospital. En route, il se répétait machinalement, et comme un véritable maniaque, les derniers mots de la Sirène:—Je vous attends tous les deux pour déjeuner. Toute sa raison, toute sa lucidité d'esprit s'étaient réfugiées et concentrées dans cette idée qu'il allait déjeuner avec elle. Aussi, quand Jenny l'Irlandaise se montra et le salua, la regarda-t-il avec étonnement. Il ne la reconnaissait pas.
—Qui êtes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous?
—Je suis la nourrice de votre fils, et je veux voir mon cher enfant, dit-elle avec émotion.
—Eh bien! vous le verrez quand je sortirai.
Et il rentra, laissant Jenny à la porte. Un horrible pressentiment s'était emparé de la pauvre mère. Elle avait vu le major plusieurs fois déjà, il lui avait paru un homme doux et intelligent. Maintenant elle revoyait un homme abruti et brutal. Cette métamorphose n'était-elle pas l'oeuvre de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? Le coeur de la mère avait deviné une partie de la vérité. Une demi-heure s'écoula encore. Enfin la grille se rouvrit et le major reparut, tenant Ralph par la main. L'enfant aperçut sa mère, eut un cri de joie et se jeta dans ses bras. Le major regardait d'un oeil stupide.
Mais Jenny ne perdit pas un temps précieux. Elle approcha ses lèvres de l'oreille de l'enfant et lui dit:—Promets-moi bien de faire ce que je te dirai. Sous aucun prétexte, mon bien-aimé, dit-elle encore dans ce patois irlandais qui était comme la langue maternelle de l'enfant, sous aucun prétexte, ne quitte le vêtement que tu portes. Me le promets-tu?
—Oui, mère.
—Allons, adieu, bonne femme, dit le major. Et il repoussa Jenny et fit monter l'enfant dans le cab. La pauvre mère demeura là un moment, les yeux pleins de larmes, regardant le cab s'éloigner. Et comme il disparaissait au coin de la rue, et qu'elle s'apprêtait à rentrer dans Christ's Hospital, un nègre vint à passer.—Jenny? dit-il. L'Irlandaise se retourna et lui dit:—Vous me connaissez?—Oui. Je suis Shoking, suis-moi et ne crains rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entraîna la mère de Ralph loin de Christ's Hospital.
XIII
Cependant le major emmenait Ralph. Le petit Irlandais, qui avait déjà le caractère d'un homme, se rappelait la recommandation de sa mère, et bien qu'il n'en put comprendre le motif, il était bien résolu à obéir. Le major ne s'aperçut pas, tant il était absorbé lui-même, du silence que gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A Londres, où les distances sont énormes, il n'y a qu'une rapide course de cab de Christ's Hospital dans Newgate street, à Portland place. Ce fut l'affaire de vingt minutes. En voyant le cab s'arrêter devant la grille du jardin de la Sirène, l'enfant ne se reconnut pas, et il en témoigna tout son étonnement,—Pourquoi sommes-nous ici? dit-il.
Cette question arracha le major à l'atonie dans laquelle il était retombé.—Mon ami, répondit-il, ta mère est absente, elle est en voyage et je te mène chez une dame de mes parentes. L'enfant ne souffla mot et suivit docilement le major. Il suffisait qu'on lui parlât de miss Émily pour qu'il songeât à sa véritable mère et devint tout triste. La Sirène se promenait dans le jardin, attendant avec impatience. Quand elle vit paraître le major, tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de venir à leur rencontre.—Oh! qu'il est mignon et joli! dit-elle.
Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Il y a des rapprochements bizarres, des affinités inexplicables, des sympathies qui naissent à première vue et nous font aimer, sur-le-champ, des gens que nous voyons pour la première fois. Ralph, qui savait bien que miss Émily n'était point sa mère, en dépit des caresses qu'elle lui prodiguait, ne s'était jamais senti attiré vers elle. Elle lui apparaissait même comme coupable d'usurpation, et il y avait chez lui un sentiment de jalousie, qui tenait de l'amant plutôt que du fils. Ralph avait une adoration, sa mère. Il avait donc éprouvé une aversion instinctive pour celle qui en prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez lui pour le major et la raison en était bien simple encore: il n'avait point connu son vrai père. Eh bien! chose étrange! il éprouva une sympathie mystérieuse et subite pour la Sirène. Les cheveux noirs, le teint mat et blanc, les dents éblouissantes de la pécheresse, lui donnaient comme une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:—Oh! vous êtes bien belle, madame.
—M'aimes-tu déjà? fit-elle.
—Oui, madame.
Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:—Oh! vous êtes bien belle, madame.
—M'aimes-tu déjà? fit-elle.
—Oui, madame.
Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des plats d'argent et répandaient des parfums acres et pénétrants. Le major, qui sortait à peine d'une première ivresse, fut bientôt retombé dans une seconde. Les vins étaient capiteux et lui montaient à la tête, comme le sourire de la Sirène et les dernières fumées du hatchich. Quant à l'enfant, la Sirène lui versait du bordeau qu'elle additionnait d'eau. C'était là encore une recommandation de miss Ellen qui avait pensé que, si l'enfant se laissait dépouiller de bonne grâce de son costume, il était inutile de le griser.
Avant la fin du repas, le major s'endormit. L'abrutissement avait repris tout son empire. Depuis qu'il était à Christ' Hospital, Ralph, qui sortait tous les huit jours, avait pris goût à ces promenades que ses prétendus parents lui faisaient faire en voiture dans Hyde Park et dans Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques et dominateurs se développaient en lui, à la vue de ces beaux équipages, de ces fringants cavaliers qui emplissent les jardins publics, par les belles après midi. Aussi, en voyant le major fermer les yeux, le pauvre enfant dit-il d'une voix désolée:—Je n'irai donc pas à Hyde Park aujourd'hui?
—Je t'y mènerai, moi, mon petit ami, lui dit la Sirène.
—Vous, madame?
—Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la croisée, vois-tu la voiture toute prête? En effet, Ralph, qui était néanmoins un peu étourdi, s'était approché de la croisée, et il put voir dans la cour un joli landeau découvert, attelé de deux magnifiques chevaux qu'un cocher poudré et vêtu d'une livrée bleue et blanche à gros boutons d'or, tenait en mains.—Oh! la belle voiture! dit-il naïvement. La Sirène sonna. Une femme de chambre presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint étaler sur un canapé, entre les deux croisées, un petit chapeau gris à plumes de coq de bruyères, un pantalon bouffant et serré au genou couleur bleu de ciel et une charmante veste de velours cerise à brandebourgs noirs.—Qu'est-ce que cela, madame? dit l'enfant en regardant ces objets.
—Mon petit ami, répondit la Sirène, c'est pour toi. Je veux que tu sois, à Hyde Park, le plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen qui jouent à la balle au bord de la Serpentine. N'est-ce pas que ces habits-là sont plus beaux que cette vilaine souquenille qui te fait ressembler à un enfant de choeur?—Oh oui, madame, dit Ralph avec un soupir, mais je ne veux pas quitter ma soutane. Maman me l'a défendu.
—Mais ta maman est en voyage, elle ne le saura pas.
—Oh! ce n'est pas de celle-là que je parle... De... ma nourrice... celle que j'appelle maman aussi.
—Alors tu ne veux pas?
—Non, madame.
Et Ralph eut un accent de volonté dont la Sirène comprit qu'elle ne triompherait pas par la persuasion—Allons, pensa-t-elle, il faut user des moyens énergiques de miss Ellen. Elle fit un signe, et la camérière emporta le charmant costume. En même temps, elle versa au petit Irlandais deux doigts de ce vin jaune que l'enfant couvait du regard depuis qu'il était à table et dont il n'avait pas osé demander jusque-là.
XIV
L'enfant avait bu sans défiance, et il continua à babiller avec la Sirène, qui avait pris sur lui un mystérieux ascendant. Cependant, au bout de quelques minutes, un singulier phénomène se produisit: l'enfant n'éprouva ni lourdeur, ni somnolence, ni aucun des effets ordinaires qui résultent de l'absorption d'une liqueur falsifiée; mais il fut pris d'un redoublement de gaieté, et, voyant le major endormi, il se mit à rire aux larmes. Les rapports continuels des Anglais avec les Indes leur ont livré plus d'un secret. Dans l'Inde, il y a des végétaux dont le suc amène une folie momentanée et fait perdre le souvenir. C'était une substance de ce genre que miss Ellen avait mélangée au vin de Xérès dont l'enfant venait de boire un demi-verre. Ralph perdit presque subitement la mémoire. Il demanda, en montrant le major, quel était ce monsieur. Puis, s'étant regardé dans une glace, il trouva que sa soutane était fort laide. Alors la Sirène lui dit:
—Mais tu ne veux donc pas la quitter?
—Oh! si, fit-il, c'est trop laid.
—Mais ne m'as-tu pas dit que ta mère ne voulait pas?
—Ma mère? fit-il encore comme cherchant à retenir un souvenir fugitif: Puis regardant la Sirène:—Mais c'est toi, ma mère, dit-il. Et il lui sauta au cou.
Dès lors, la Sirène fut maîtresse de la situation. Elle sonna de nouveau, et la femme de chambre reparut avec les beaux vêtements. Ralph tomba devant eux en extase. En un tour de main, les deux femmes le dépouillèrent de sa soutane bleue et de ses bas jaunes; puis elles lui ajustèrent les jolis habits envoyés par miss Ellen.—Viens, dit alors la Sirène en le prenant par la main; nous allons nous promener.
Quelques secondes après, il était sur les coussins de soie du landau, auprès de la Sirène, et le fringant équipage, descendant Hay Market, entrait dans Pall-Mall et se dirigeait vers cette porte de Hyde Park auprès de laquelle miss Ellen avait donné rendez-vous à l'agent de police en cheveux blancs, qui devait s'emparer de Ralph, et le conduire en prison. Cet homme était son poste et miss Ellen aussi. La belle patricienne montait un cheval bai brun qui caracolait à l'entrée du parc et qu'elle maniait avec une adresse et une grâce parfaites. L'agent, vêtu en gentleman, était à pied, auprès de la grille, à dix pas de miss Ellen qui allait et venait, s'éloignait au galop, revenait ensuite, faisait volter sa monture et ne perdait pas de vue un seul instant la porte par où devait arriver la Sirène. Chaque fois qu'une voiture entrait et qu'il y avait un enfant dans cette voiture, l'agent regardait miss Ellen d'un air qui voulait dire:—N'est-ce point cela?
—Non, répondait miss Ellen d'un léger signe de tête. Enfin la voiture de la Sirène parut. Miss Ellen sourit à la courtisane, et le landau entra dans Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha de l'agent.—Les voilà, dit-elle.
—Bien, dit celui-ci. Nos hommes sont disséminés un peu partout, mais je vais les rallier.
—Je ne crois pas que vous éprouviez de la résistance, lui dit miss Ellen. L'enfant a dû boire une certaine liqueur qui lui ôte momentanément la mémoire.
—Et quant aux Irlandais, dit à son tour l'agent, je crois qu'ils ne se doutent de rien, et qu'il n'y en a aucun dans le parc.
Quelques minutes après, la Sirène se promenait au bord de la Serpentine, tenant par la main Ralph, qui continuait à l'appeler maman. Une demi-douzaine de gentlemen à pied suivaient à distance. Miss Ellen, un peu plus loin, observait du coin de l'oeil ce qui allait se passer. Tout à coup, à un endroit où la rivière faisait un coude assez brusque, l'agent de police aux cheveux blancs s'approcha de la Sirène. Celle-ci s'arrêta:
—Que me voulez-vous? dit-elle.
—Je suis, dit-il tout bas, celui que vous attendez. Suivez-moi, je vais monter avec vous dans votre voiture pour sortir du parc. Il est inutile d'attirer l'attention. Le landau de la Sirène suivait à quelque distance. Elle ne se fit pas prier. Sur un signe d'elle, le cocher s'arrêta. Alors l'homme aux cheveux blancs lui offrit la main, et la Sirène monta en voiture la première. Puis il y monta lui-même et dit au cocher:—Trafalgar square. Le landau sortit d'Hyde Park. Miss Ellen, toujours: à distance, en sortit pareillement et elle se mit à longer Pall-Mall que le landau traversait rapidement. Au milieu de Trafalgar square, au pied même de la statue de Charles Ier, un fiacre attendait. Sur l'ordre de l'agent, le landau s'en approcha. Alors miss Ellen, qui s'était arrêtée à une centaine de pas, put voir l'agent de police aux cheveux blancs descendre du landau, prendre l'enfant dans ses bras, le jeter vivement dans le fiacre, se placer auprès de lui, fermer la portière et crier au cabman:—Bath square!
Bath square, nous l'avons déjà dit, est l'abréviation de Cold Bath field la prison où tourne le terrible moulin. Le fiacre s'éloigna rapidement et la Sirène donna à son cocher l'ordre de retourner à Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha du landau en caracolant et dit à la pécheresse:—C'est bien, vous pouvez être tranquille désormais, vous recevrez la prime que je vous ai promise. Et elle s'éloigna, murmurant avec un accent de triomphe:—Voici ma première victoire sur l'homme gris, mais elle est complète!...