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Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking cover

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking

Chapter 70: XV
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About This Book

Le récit suit Shoking, personnage élégant dont les errances nocturnes sur la Tamise croisent la misère londonienne et les intrigues. Une femme pauvre tente de libérer son mari d'une prison pour dettes et se heurte aux lenteurs et erreurs administratives, tandis que Shoking intervient et échange avec les habitants des quais. Reconnu par John le rough, il devient l'objet d'une traque qui culmine par une lutte sous un pont et une poursuite aquatique. Le texte juxtapose scènes d'aventure, dénonciation des inégalités et atmosphère de suspense urbain.




XV


Miss Ellen, on le pense bien, n'avait pas préparé toute seule l'arrestation de Ralph et sa réintégration à Cold Bath tield. Le révérend Peters Town avait agi non moins activement qu'elle. C'était lui qui avait obtenu l'ordre d'arrestation, lui qui avait demandé à la police un agent habile, lui, enfin, qui, en fournissant des notes sur la Sirène, avait permis d'employer utilement cette femme. Miss Ellen avait été le général qui ordonne le plan de bataille, mais le révérend avait fourni les indications, les renseignements et les soldats. La patricienne avait donné rendez-vous au révérend dans Hyde Park, à l'heure où l'arrestation devait être opérée. L'un et l'autre, du reste, n'avaient pas été sans inquiétude, jusqu'au moment où la Sirène et l'agent de police aux cheveux blancs étaient ressortis de Hyde Park sans que personne fît attention à eux et à l'enfant qu'ils emmenaient. Ils étaient en droit de supposer, l'un et l'autre, que les Irlandais veillaient sur Ralph nuit et jour, et qu'il ne devait pas faire un pas hors de Christ's Hospital. L'événement avait démenti cette opinion. On avait enlevé le chef futur de la cause irlandaise aussi facilement qu'on arrête un pick-pocket.

Aussi miss Ellen, descendant Parliament street, rencontra-t-elle le révérend Peters Town dans la voiture où il s'était tenu en observation et qui était sortie de Hyde-Park en traversant Saint-James. La jeune fille fit un signe au groom qui la suivait à distance, monté sur un robuste poney, et celui-ci accourut au galop. Miss Ellen lui jeta sa bride, se laissa glissée à terre, et monta dans le coupé du révérend.—Eh bien! lui dit-elle, qu'en pensez-vous?

—C'est fait, dit le révérend avec un accent de joie passionnée. J'ai envoyé mon clergyman à Cold Bath fields et il assistera à la réintégration du petit misérable au moulin.

—Ah! mon révérend, dit miss Ellen avec un sourire moqueur, vous oubliez que vous parlez de mon cousin le plus germain. Le révérend regarda miss Ellen:—Je ne pense pas, cependant, dit-il, que vous le vouliez prendre sous votre protection?—Pardon, dit mis Ellen, j'ai des projets sur lui. Elle consulta une charmante petite montre qui pendait à sa ceinture:

—Est-ce chez vous ou chez moi, dit-elle, que l'agent doit venir toucher la prime de mille livres que nous lui avons promise?

—Chez vous.—Mais il ne viendra certainement pas avant une heure.—Il faut plus d'une heure pour que les formalités de l'incarcération soient remplies.

—Alors nous avons pour le moins une heure à rouler. Dites à votre cocher de rentrer dans Saint-James et de prendre l'allée la moins fréquentée. Le révérend transmit l'ordre indiqué par miss Ellen, et, tandis que la voiture roulait dans Saint-James, la jeune fille reprit:—Mon père avait formé un premier projet que ces misérables Irlandais ont déjoué jusqu'à ce jour.—Ralph, continua miss Ellen, est le fils unique et légitime de sir Edmund, son frère, mort sur l'échafaud à Dublin et dont l'immense fortune a été confisquée.—Mon père avait donc songé à s'emparer de la mère, à élever l'enfant dans la haine de l'Irlande, à me le faire épouser et ensuite, à obtenir de la reine la restitution de la fortune confisquée.

—Malheureusement, dit Peters Town, cela n'est plus possible aujourd'hui, parce que l'enfant est condamné et que la justice ne lâche pas ses prisonniers.

—Vous oubliez que mon père est membre du Parlement et que rien ne lui serait plus facile que d'obtenir son élargissement. S'il réclame l'enfant, il lui sera rendu.

—Vous avez raison, dit le révérend, mais ne pensez-vous pas que cet enfant est déjà Irlandais par le coeur?

—Quand nous l'aurons séparé à jamais de sa mère, quand l'homme gris aura été pendu, nous n'aurons plus rien à craindre et nous l'élèverons comme bon nous semblera. Miss Ellen parlait avec une telle assurance, que le révérend Peters Town ne fit plus d'objection. Seulement il dit à miss Ellen:

—Mon jeune clergyman doit venir aussitôt que tout sera fini à Bath square.

—Vous lui avez donné rendez-vous chez moi? Eh bien! entrons, dit miss Ellen, qui avait hâte d'apprendre que Ralph était réinstallé au moulin. Et le coupé du révérend sortit de Saint-James, prit le route de Belgrave square et le prêtre et la jeune fille rentrèrent dans l'hôtel de Chester street par cette petite porte du jardin qui s'était ouverte si souvent, pendant la nuit, devant de mystérieux visiteurs. Puis ils allèrent s'asseoir dans le pavillon entouré d'arbres où ils avaient tenu plus d'un conciliabule nocturne. Une heure s'écoula, puis deux, puis un troisième.—Voilà qui est singulier, dit enfin Peters Town, mon clergyman ne revient pas.

—Et je ne vois pas davantage l'agent de police venir toucher sa prime. Ces gens-là sont pourtant assez pressés d'ordinaire.

Enfin la sonnette de la petite porte du jardin se fit entendre.—Je vais ouvrir, dit Peters Town. C'était le clergyman qui sonnait. Eh bien? dit le révérend, aussitôt que le jeune prêtre eût franchi le seuil de la porte.

—Eh bien! répondit le clergyman, qui paraissait quelque peu bouleversé, voici trois heures que le directeur de Cold Bath fiels attend et qu'il ne voit rien venir; l'enfant n'a pas été arrêté sans doute.—Est-ce possible? s'écria Peters Town.

—Mais si, dit miss Ellen, qui accourait derrière le révérend, il a été arrêté sous nos yeux.

—Alors je ne sais pas où on l'a conduit.

—Peut-être à Mil bank ou à Newgate, dit le révérend.

—Non, répondit miss Ellen, cela est impossible. J'ai entendu l'agent dire au cocher: Conduisez-nous à Bath square.—Les Irlandais l'auront délivré pendant le trajet. Miss Ellen était devenue pâle de fureur.—Oh! dit-elle, si cela était!

Le révérend s'écria, en regardant le clergyman:—C'est à croire que vous êtes fou!... Et il s'élança vers la porte:

—Où allez-vous donc? lui demanda miss Ellen.

—Je vais... je vais... parbleu! fit-il avec un accent de rage, je vais savoir ce qui est arrivé... Le jeune clergyman était trop timide pour oser rester en tête-à-tête avec une aussi belle personne que miss Ellen. Il suivit son chef. Quant à miss Ellen, elle demeura seule, écumante, hors d'elle-même, se disant:—Si on a délivré l'enfant, quel autre a pu le faire que ce démon qui a nom l'homme gris?




XVI


Pendant quelques minutes, miss Ellen se promena sous les grands arbres du jardin, d'un pas inégal, saccadé; elle avait les cheveux au vent, l'oeil en feu. On eût dit une lionne captive qui fait, en rugissant, le tour de sa cage. Mais un nouveau coup de sonnette se fit entendre Elle courut ouvrir, et elle jeta un cri en se voyant face à face avec le vieil agent de police qui avait arrêté l'enfant à Hyde-Park. Le bonhomme avait aux lèvres ce sourire placide et plein de finesse cependant, qui avait donné à miss Ellen une haute opinion de ses mérites.—Pardonnez-moi, dit-il en saluant jusqu'à terre, de venir aussi tard. Mais pour mener les choses à bien, il faut le temps. Le calme de cet homme, le petit accent de triomphe qui perçait dans sa voix annonçaient une pleine réussite et non une défaite, et miss Ellen stupéfaite s'écria:—Mais il ne vous est donc rien arrivé?

La physionomie du bonhomme exprima alors un véritable, étonnement.—Je ne comprends, pas, dit-il.

—L'enfant?...

—Eh bien! je l'ai arrêté. Vous étiez à Hyde-Park avec moi, miss Ellen. Vous m'en avez vu sortir avec la Sirène et l'enfant. Et, si je ne me trompe, vous nous avez suivis jusqu'à Trafalgar square, où vous m'avez vu mettre l'enfant dans un fiacre?

—Oui, dit encore miss Ellen, et vous avez crié au cabman: «A Bath square.» Cependant, un homme à moi un jeune clergyman était à Bath square, et il n'a vu venir ni l'enfant ni vous.

—C'est que, en effet, je n'ai pas conduit mon prisonnier à Bath square.

—On vous l'a donc enlevé? Les Irlandais...

—Mais non! miss Ellen. L'enfant est demeuré en mon pouvoir.

—Pourquoi donc encore ne l'avez-vous pas conduit sur-le-champ en prison?

Il continua à sourire:—Pour deux raisons dit-il, mais qu'on ne peut avouer en plein air... Et il regardait du coin de l'oeil la porte du pavillon demeurée ouverte.

—Entrons, dit miss Ellen. Et elle passa la première. L'homme aux cheveux blancs les suivit et ferma la porte derrière lui.

—Ainsi, reprit miss Ellen, vous avez toujours l'enfant en votre pouvoir?—Et pour quelles raisons ne l'avez-vous pas conduit au moulin?

—D'abord parce qu'il fallait traverser le quartier irlandais, qu'il aurait peut-être été reconnu, et que si on avait intérêt à nous suivre, j'avais intérêt à dépister ceux qui nous suivraient. En route j'ai changé la direction du cocher.

—Et où êtes-vous allé?

—Au bord de la Tamise. Et j'ai mis l'enfant à bord d'un navire.

—Vous voulez dire, d'un bateau ponton qui sert de prison et qu'on appelle le Royalist? dit miss Ellen.

—Non, abord d'un navire qui doit lever l'ancre cette nuit et qui va en France. Cette fois miss Ellen recula; et elle regarda cet homme avec un redoublement de stupeur.—Voilà ma première raison, reprit-il avec un flegme parfait, voulez-vous la seconde?

—Mais parlez donc! s'écria miss Ellen en frappant du pied.

—Il fallait mettre l'enfant en sûreté.

—Et vous avez choisi un navire qui quitte l'Angleterre dans quelques heures?

—Non, je vous ai trompée, tout à l'heure, il est parti, le navire, avec l'enfant et la mère...

Miss Ellen jeta un cri.

Alors, il y eut comme un coup de théâtre. Cet homme à cheveux blancs et que l'âge paraissait avoir voûté, se redressa tout à coup; ses cheveux blancs tombèrent comme par enchantement. Le front laissa échapper une membrane plissée, semblable à celle que les pères nobles portent au théâtre, et suivit la perruque sur le parquet; les lunettes bleues prirent le même chemin; sa voix chevrotante devint claire, sonore, pleine de notes moquantes, et ce personnage ainsi transformé se mit à rire et dit:—Mais vous ne me reconnaissez donc pas, miss Ellen?—L'homme gris! s'écria-t-elle.

—Parbleu! dit-il, vous auriez dû le deviner auparavant. Allons, miss Ellen, allons, c'est encore une partie perdue, et il en faut faire votre deuil. Elle le regardait, comme la vipère écrasée mais vivante encore, doit regarder l'homme dont le talon lui a brisé les reins.

—Oh! dit-elle, vous encore, vous toujours!

—Jusqu'à ce que vous m'aimiez, miss Ellen, dit-il. Et il osa fléchir un genou devant elle, lui prendre une main et la porter à ses lèvres. Elle se dégagea en rugissant, fit un bon en arrière, sauta sur un poignard qui se trouvait sur la cheminée et se rua sur lui.—Oh! je te hais! murmura-t-elle. L'homme gris para le coup, mais pas assez vite pour empêcher le poignard de lui effleurer le bras et de se teindre de son sang.—Ah! dit-il en riant, de la haine féroce à l'amour passionné, il n'y a qu'un pas. Puis il la désarma lestement, ouvrit la fenêtre et sauta dans le jardin.—Au revoir! dit-il. Miss Ellen s'était affaissée sur le parquet, rugissante, étouffant de colère. Ou eût dit qu'elle allait mourir...




XVII


Pour expliquer ce qui s'était passé et ce que miss Ellen n'avait compris, du reste, que vaguement, tant l'apparition de l'homme gris l'avait bouleversée, il est nécessaire de nous reporter à ce moment où un nègre, qui n'était autre que Shoking, avait frappé sur l'épaule de Jenny l'Irlandaise en lui disant:—Ne crains rien, et suis-moi. Jenny avait reconnue Shoking à la voix; car, pour le reste, la chose aurait été tout à fait impossible. La seule chose que Shoking avait conservée du vieil homme, c'était la manie du comme il faut Un moment gêné dans son enveloppe de nègre, craignant tout d'abord qu'on ne le prît pour un domestique, Shoking avait bientôt surmonté cette première impression, et l'homme gris en lui constellant la poitrine de plaques, de crachats et de décorations l'avait puissamment aidé à se reprendre au sérieux. Shoking était vêtu au dernier goût. Simpson, le tailleur à la mode, avait coupé ses habits, et s'il ne portait au cou le moindre cordon de commandeur, du moins il avait à la boutonnière de son paletot une rosette multicolore. La rosette en question distinguait le nègre Shoking des nègres qui cirent les bottes, et lui donnait tout de suite l'apparence d'un haut personnage. Il entraîna donc l'Irlandaise qui lui dit:—Mais où me conduisez-vous?—Tu verras bien, dit Shoking. Il fit signe à un cab qui passait à vide.—A Rotherithe, dit-il au cabman. Et il fit monter Jenny et s'assit auprès d'elle. Le cab descendit des hauteurs de la Cité au pont de Londres, qu'il traversa, gagna le Borough et prit le chemin de Rotherithe.—Oh! disait Jenny, pendant le trajet, j'ai peur pour mon enfant!

—En effet, répondit Shoking, tu as raison, ma chère, et tu es dans ton rôle de mère, mais moi, qui sais bien que l'homme gris n'a jamais promis sans tenir, je suis rassuré. Ton fils court un grand danger, mais on le sauvera.

—Mais enfin, dit Jenny, pourquoi me conduisez-vous à Christ's Hospital? Ce n'est pas là que je dois rester si je veux revoir mon enfant. Et puis, dit naïvement l'Irlandaise, pourquoi donc vous être ainsi noirci, Shoking?

—Mais, répondit le néo-nègre, je ne suis pas noirci, c'est ma couleur naturelle. Regarde plutôt. Et il mouilla son doigt et se mit à frotter le dos de sa main gauche en ajoutant:—Tu le vois, c'est bon teint.—Ainsi vous êtes nègre? Mais qui vous a rendu ainsi?

—L'homme gris, afin que mes ennemis ne puissent jamais me reconnaître.

—Et vous resterez ainsi?

—Je le crains; mais, dit Shoking, cette nouvelle condition ne me déplaît pas. Sais-tu comment je m'appelle?—Shoking, ou lord Wilmot. —Tu n'y es pas, ma chère Je ne suis plus lord, je suis marquis. Je me nomme don Christoforo, y Cordova, y Mendès, y Santa-Fe, y Bogota, grand officier de l'ordre de l'Éléphant blanc, commandeur de l'Aigle jaune de Lithuanie, grand'croix de celui du Serpent bleu et ambassadeur de la République de Matamores. Shoking avait dit tout cela gravement, d'une haleine, en homme qui sait par coeur ses titres et dignités, et, malgré ses préoccupations maternelles, Jenny ne put s'empêcher de sourire. Enfin le cab arriva dans Rotherithe et descendit vers la rivière. Un petit bateau à vapeur chauffait à bord du quai.—C'est là que nous allons, dit Shoking. Il paya le cab et le renvoya, reprit Jenny par la main et la fit entrer dans le canot qu'on avait, en les apercevant détaché du navire. Quelques minutes après, ils étaient à bord.

—Mais vous voulez donc me faire quitter Londres? demanda Jenny avec un redoublement d'inquiétude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne mon fils?

—Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici et il partira avec nous. L'homme gris me l'a promis et quand il promet, il tient.

—Oh! dit Jenny en joignant les mains, que m'importe alors, si mon enfant est avec moi? Il y avait à bord un capitaine et des matelots, tous aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie flottait au grand mât, et le bateau portait à la proue ce mot en lettres d'or. Santa-Fé.—J'ai donné un de mes noms à mon navire, dit Shoking.

—Il est donc à vous, demanda l'Irlandaise.

—Oui, ou plutôt à la république, dont je suis ambassadeur. Tu ne vois donc pas comme on me salue. En effet, le capitaine s'était approché de Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant excellence.—Viens, dit Shoking à Jenny, je vais te conduire dans ta cabine. Comme ils se dirigeaient vers le grand panneau pour descendre à l'intérieur du navire, un homme montait sur le pont. Cet homme, c'était John Colden, le condamné à mort, le libérateur de Ralph, celui que la police de Londres et les roughs, alléchés par une forte prime, recherchaient inutilement depuis un mois.—Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous êtes ici?

—Oui, répondit John, et ce soir, nous serons à l'abri des colères et des rancunes de la libre Angleterre.—Mais où allons-nous?—Je ne sais pas, dit John. Jenny répéta la question en regardant Shoking. Mais Shoking répliqua:—Je ne le sais pas plus que vous. Mes instructions sont cachetées et je ne dois les ouvrir qu'en pleine mer. En attendant, le capitaine a ordre de descendre la Tamise, comme si nous allions en Hollande.

Jenny attendit environ quatre heures, livrée aux plus vives angoisses. Malgré l'assurance de Shoking, malgré sa foi dans l'homme gris, elle tremblait qu'il ne fût arrivé malheur à son fils.

Mais tout à coup, on vit apparaître sur le bord de la rivière un cab à quatre roues dont les stores étaient baissés.—C'est lui, ce ne peut être que lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent battement de coeur, mais elle espéra...




XVIII


L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette voiture qui s'arrêtait à bord de quai. Tout à coup elle jeta un cri de joie. Un homme venait d'en sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. Bien qu'il n'eût plus son costume d'écolier de Christ's Hospital, la pauvre mère l'avait reconnu sur-le-champ et malgré la distance. C'était Ralph! Ralph, encore vêtu comme à Hyde Park où l'avait conduit la Sirène. Mais quel était cet homme à cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? Le marquis don Cristoforo, c'est-à-dire le bon Shoking, se pencha à l'oreille de l'Irlandaise haletante et lui dit:—C'est lui. Lui! c'est-à-dire l'homme gris, l'être bizarre et puissant qui pouvait noircir les uns et vieillir les autres à son gré. En même temps, Shoking fit un signe au capitaine, qui donna l'ordre de remettre à l'eau le canot. Ce fut l'affaire de quelques minutes; mais ces quelques minutes durèrent un siècle pour l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris monta à bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils avaient fait en voiture, le maître avait fait avaler à l'enfant quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche. Ce breuvage avait détruit l'effet de celui que lui avait donné la Sirène. La mémoire était revenue à Ralph, et c'était avec un étonnement profond qu'il s'était vu avec un homme qu'il ne connaissait pas.

Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire lui avait dit:—Tu ne me reconnais donc pas?

—Non, monsieur.—Vous avez la voix de l'homme gris... mais...

—Mais je n'ai plus son visage...—As-tu peur de moi?

—Non, car vous avez l'air bien respectable.

—Alors, écoute-moi... Et l'homme gris lui avait raconté ce qui s'était passé chez la Sirène et le danger qu'il avait couru de retourner au moulin.

—Mais, où me conduisez-vous, monsieur? avait encore demandé Ralph tout frissonnant.

—A bord d'un navire où tu retrouveras ta mère.

L'enfant avait eu confiance, et, comme on le voit, l'homme gris avait tenu sa parole. Or, tandis que l'Irlandaise pressait son fils sur son coeur, l'homme gris fit un signe à John Colden, qui se tenait respectueusement à distance. Le condamné à mort si miraculeusement sauvé de l'échafaud s'approcha.—Regardez bien tous trois, dit alors l'homme gris, et écoutez-moi. Il étendait la main vers le sud-ouest, leur montrant l'horizon à travers cette forêt de mâts qui couvrait la Tamise.

—Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez en pleine mer et hors de portée du canon britannique. Alors, au milieu des brumes vous verrez apparaître un rocher qui, à fleur d'eau d'abord, grandira et se découpera sur le bleu du ciel. Puis, approchant encore, vous verrez une ville sur ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est la France; c'est le commencement de cette terre où les fils de l'Irlande trouvent des frères, où les catholiques peuvent entrer, le front haut, dans leur église. C'est là que vous allez!—Vive la France! s'écria Shoking.

L'homme gris s'adressa alors à lui:—Toi, lui dit-il, tu n'iras pas jusque-là.—En route, lorsque vous aurez doublé le château de Douvres, vous rencontrerez certainement le bateau à vapeur qui fait le service des dépêches. Hélez-le et stoppez; tu quitteras le Santa-Fé et tu passeras à bord de ce steamer.—Et je reviendrai? demanda Shoking.

—Sans t'arrêter; j'ai besoin de toi.

—Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous jamais, nous?

—Vous reviendrez quand l'heure du triomphe aura sonné pour notre cause, et quand votre fils, devenu homme, pourra commander à nos frères. Et il embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant, John Colden, et, prenant Shoking à part:—En quittant le navire, tu remettras au capitaine les instructions cachetées que je t'ai remises.—Il saura ce qu'il doit faire de la mère et de l'enfant. Quant à toi...

—Moi, je reviendrai, dit Shoking.

—Sans doute, et je te rendrai ta couleur.

Shoking tressaillit.—Puisque j'ai pu te rendre noir, je te referai blanc quand il me plaira.

—Mais c'est donc ma mort que vous voulez, maître? dit Shoking avec effroi, puisque les roughs...

—Un seul était dangereux, John; mais comme il sera pendu dans quelques jours, tu n'as rien à craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en riant:—Conviens plutôt que tu regrettes déjà ton marquisat et tes décorations... Shoking soupira. L'homme gris avait touché juste.

—Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux bonhomme, tu redeviendras lord Wilmot et on t'appellera Votre Honneur.

—Soit, dit Shoking. Et maintenant, maître, quelle nouvelle besogne entreprendrons-nous?

—Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien mérité son sort.—Ma foi, oui, dit Shoking.

—Adieu... au revoir... dit encore le maître en pressant une dernière fois les mains de l'Irlandaise. Puis il sauta dans le canot qui le ramena au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre, le capitaine monta sur son banc de quart, un jet de fumée s'échappa de la cheminée, la vapeur siffla et le Santa-Fé leva l'ancre et fendit de son hélice les flots noirs de la Tamise. Debout sur la rive, l'homme gris le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les docks. Alors un sourire vint à ses lèvres.

—Maintenant que le chef futur de l'Irlande est en sûreté, dit-il, à nous deux, miss Ellen!... Tu me hais trop pour ne pas m'aimer un jour!...




XIX


C'était, on le devine, après avoir conduit Ralph à bord du Santa-Fé et après le départ de ce steamer que l'homme gris était allé chez miss Ellen. On sait ce qui s'était passé entre elle et lui. L'homme gris avait ensuite sauté dans le jardin par la fenêtre, gagné la petite porte, et arrivé dans la rue, il était monté dans un cab en disant au cocher:—Mène-moi à Saint-Gilles. Il était jour encore, mais la nuit approchait.

A Londres,—c'est un phénomène qui se renouvelle tous les jours—vers dix heures du matin, le brouillard s'éclaircit; parfois un rayon de soleil luit au travers et, jusqu'à trois ou quatre heures du soir, les Anglais peuvent dire alors, eux qui ne sont pas difficiles, que le temps est beau. Vers quatre heures le brouillard commence à s'étendre sur la Tamise; puis le fleuve disparaît peu à peu, et le brouillard monte, estompant les piles des ponts, noyant les maisons qui sont au bord de l'eau; et, montant toujours, il se répand dans la ville, qui allume alors précipitamment ses réverbères. Plus la journée a été claire, plus le soir devient brumeux. Quelquefois, en décembre, le brouillard arrive à une telle densité que les voitures cessent tout à coup de circuler, et que des policemen parcourent les rues, armés de torches, pour indiquer leur chemin aux passant égarés. Ainsi il arriva ce soir-là.

A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, soulevant la petite trappe, cria à l'homme gris:—Je n'ose plus avancer.—Eh bien! arrête, je vais descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, mit une demi-couronne dans la main du cabman, et continua sa route à pied, se disant:—Maintenant que je ne suis plus dans Belgrave square, je n'ai pas peur qu'on coure après moi.

Les voitures, en effet, avaient tout à coup cessé de rouler. L'homme gris, qui cheminait dans le brouillard, s'orientant comme s'il eût été en plein jour, remonta vers Piccadilly sans hésitation, traversa Leicester square et gagna, en moins de vingt minutes. Soho square d'abord et ensuite la place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumière brillait à une fenêtre du troisième étage d'une maison. Cette lumière, un signal sans doute, était posée au bord de la croisée, contre la vitre, et, au travers du brouillard, ressemblait à un charbon perdu dans les cendres. L'homme gris posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt la lumière disparut. Alors l'homme gris s'approcha de la porte et attendit qu'elle s'ouvrit. Deux minutes s'écoulèrent, puis un pas se fit entendre dans le corridor et, la porte ouverte, une voix d'homme demanda:—Êtes-vous celui qu'on attend?—Pardieu! répondit l'homme gris. Bonjour, monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, était ce gardien chef de Bath square qui avait aidé à l'évasion de Ralph et qui, depuis longtemps, était gagné à la cause irlandaise. L'homme gris le prit par le bras.—Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda-t-il.

—A peine un quart d'heure.—Vous venez de la prison?—Oui—Que s'y est-il passé?

—Dame! ce que nous avions prévu. Le gouverneur s'impatiente: mais il a si grande confiance en M. Simouns...—M. Simouns, c'est moi, fit gris l'homme en riant.

—Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit M. Bardel d'un ironique, de lui confier une autre mission, aussitôt que l'enfant aura été réintégré au moulin.

—Ah! ah! Quelle est cette mission?

—De retrouver ce bandit introuvable qu'on appelle l'homme gris. Et M. Bardel se mit à rire de nouveau.

—Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur s'impatiente, mais il ne désespère pas?

—Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne voyant rien venir a perdu courage.—Ah! ah!

—Et il a couru chercher son patron, le révérend Peters Town.—Et celui-ci est venu?—Il est arrivé trois quarts d'heure après, furieux, blême, hors de lui. Mais le gouverneur l'a calmé en lui disant:

—M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant enlevé, il ne l'a pas amené ici directement, c'est qu'il avait vent que les fenians rôdaient autour de la prison et méditait un coup de main.

—Ah! ah! il a dit cela? Et le révérend s'est résigné à attendre?

—Oui. Il est à Cold Bath field, toujours dans le parloir du gouverneur.

—Eh bien! dit l'homme gris, allons à Cold Bath field. Il m'est venu une bien belle idée et je la vais mettre à exécution, la brume aidant.

—Que comptez-vous faire? demanda monsieur Bardel.—Vous allez voir. Et il le prit par le bras.

—Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous?

—Parfaitement. Je vois dans le brouillard comme en plein jour. Et l'homme gris, sans se tromper une seule fois, eut amené en moins d'une demi-heure M. Bardel à la porte de la taverne de la justice, laquelle, on le sait, est en face de la prison de Cold Bath fields.—Entrons, dit-il, j'ai un mot à écrire. Il tira un carnet de sa poche et ils entrèrent dans la taverne qui était à peu près déserte. Alors l'homme gris écrivit le billet suivant:

«L'enfant est en sûreté. Mais, impossible de

le conduire à Bath square avant demain. Les

Irlandais sont sur pied.

SIMOUNS.»

—Vous allez porter cela au gouverneur, en lui disant que c'est un commissionnaire qui vous l'a remis. M. Bardel prit le papier et l'homme gris demanda un grog au gin.




XX


Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers la porte de la taverne, l'homme gris le rappela: —Un mot encore. Si, par impossible, le révérend Peters Town, reprit le maître, n'était plus à Bath square, vous prendriez un prétexte pour repartir et vous viendriez me le dire.—Oui, fit M. Barbel. Et il sortit.

L'homme gris but son grog à petits coups; puis il se mit à promener son regard investigateur et calme autour de lui. La taverne, nous l'avons dit, était à peu près déserte. Pourtant, un homme enveloppé dans un large carrik, et la tête couverte d'un chapeau ciré, était assis auprès du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale avec le land lord.—Oui, mon cher, disait cet homme, qui n'était autre qu'un cabman, c'est un triste métier que le nôtre par les brouillards de l'hiver. Me voici à rien faire pour toute la nuit, et je ne peux même pas ramener ma voiture au loueur à qui, cependant, il faudra que je paye une demi-guinée pour la journée et une couronne pour la nuit, prix de location du cab et du cheval.

—Bah! répondait le land lord, quelquefois, vers minuit, le brouillard s'éclaircit et on y voit à se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman, mais cela ne donne pas confiance à la pratique, qui préfère rentrer chez elle à pied, en se faisant accompagner par un policeman ou un watchman, plutôt que de s'exposer à un accident. Pendant ce temps, la location court, le cheval mange, et il n'y a pas de pain à la maison, et j'ai une femme et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas un mot de ce que disait le pauvre diable.—Hé! cabman! lui dit-il en lui faisant un petit signe. Le cabman s'approcha.—Veux-tu boire un grog, poursuivit l'homme gris et causer un brin? J'ai dans l'idée que tu ne t'en repentiras pas. L'homme gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation flatta le cocher, qui s'empressa d'accepter et porta sa pinte à moitié vide sur la table devant laquelle était assis son amphitryon de hasard. Sur un signe de l'homme gris, le land lord apporta deux grogs, et alors le premier, baissant la vois, dit au cabman:—Tu n'es donc pas content?

—Comment voulez-vous que je sois content? répondit le pauvre cocher; il faudra que je paye demain matin dix-huit schillings à mon loueur, et je n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui?

—Je vais te proposer un marché, et je crois que ce marché sera pour toi une bonne affaire, reprit l'homme gris.

—De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant de grands yeux avides.

—Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. Et il mit un souverain d'or dans la main du cocher stupéfait. Puis il continua:—Tel que tu me vois, j'ai fait un pari. Le pari est la chose la plus commune en Angleterre. On parie sur tout, à propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux caves mystérieuses où ont lieu les combats de coqs. Un Anglais, rough ou gentleman, qui ne parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit donc avec calme que l'homme gris s'expliquât. Celui-ci reprit:—J'ai parié de me déguiser en cabman et de conduire une voiture jusqu'à Hampsteadt, sans me tromper une seule fois dans mon chemin, malgré le brouillard.—C'est impossible, dit le cabman.

—Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit l'homme gris avec un flegme tout britannique. Mais voici ce que je te propose. Je vais déposer ici, entre les mains du land lord une somme de cent livres, comme caution de ta voiture et de ton cheval. Où sont-ils?—Dans la cour, sous un hangar. J'ai débridé le cheval, et il tire un brin de paille.—Bon, je continue. En même temps, je te donnerai dix livres pour toi, et j'emmènerais ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton chapeau ciré.—Tope! dit le cabman, cela me va.

En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, et M. Bardel entra. Il vint droit à l'homme gris, et, se servant de cet idiome irlandais que les Anglais ne comprennent pas:—Le révérend est toujours à Bath square, dit-il, et il est rayonnant depuis que je lui ai remis le billet. Mais il veut s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait demain matin, mais qu'il lui fallait absolument rentrer chez lui, dans Elgin Crescent, car il a laissé une personne toute seule dans sa maison.

—Et il a demandé un cab, n'est-ce pas?—Oui, et je suis sorti pour lui en chercher un, mais je doute que j'en puisse trouver.—Vous vous trompez, mon cher Bardel, dit l'homme gris.

Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette conversation, attendait avec une certaine anxiété la réalisation des promesses mirifiques du gentleman. Alors l'homme gris tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille une liasse de banknotes; puis il appela le landlord.—Master, lui dit-il, si demain à midi, je ne suis pas revenu ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, vous lui remettrez cet argent. Le land lord, qui avait assisté au marché, ne témoigna aucun étonnement. Il prit les banknotes et les serra dans le tiroir de son comptoir. Il n'y avait que M. Bardel qui ouvrait de grands yeux.—Viens me mettre en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, qui donna au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, M. Bardel. Et tous trois sortirent par une porte qui était dans le fond de la taverne et qui ouvrait sur la cour.

Là, M. Bardel, de plus en plus étonné, vit l'homme gris endosser le carrick et coiffer le chapeau du cabman, monter sur le siége et prendre en main le fouet et les rênes; et, quand le cab fut sorti de la cour, l'homme gris lui dit:—Maintenant, allez dire au révérend que vous avez trouvé un cab.

Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne, et le cabman improvisé rangea son véhicule à la porte même de la prison. Le brouillard était si épais que, tandis que M. Bardel pénétrait de nouveau dans la prison, l'homme gris se dit:—Je puis bien le mener à Spithe fields, ce bon révérend, il croira, tant il fait noir, que nous allons à Elgin Crescent.




XXI


En effet, le révérend Peters Town, qui était arrivé à Bath square plein d'agitation, s'était calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et signé Simouns. La raison mise en avant par le prétendu agent de police était si plausible, si naturelle, que le révérend ne douta pas un seul instant de la véracité de cette assertion. Car, les Irlandais devaient avoir organisé à l'entour de Bath square, un véritable cordon humain qui aurait empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était donc un habile homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le reconduire au moulin, renforcé d'une escouade tout entière de policemen. Du moins, telle fut l'opinion émise par le gouverneur de Cold Bath fields, et cette opinion fut si bien partagée par le révérend Peters Town que celui-ci dit-alors:—Je n'ai plus rien à faire ici et je vais rentrer chez moi.

—Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir vous en aller? Peters Town, qui était arrivé avant que le brouillard n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question bizarre. M. Bardel, qui assistait à l'entretien, dit à son tour:—Il est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin, monsieur.

—Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous en trouver une.—J'y vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller raconter à l'homme gris l'effet produit par la lettre.

On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix minutes après, M. Bardel revint et annonça qu'il avait un cab et que ce cab était à la porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:—Vous vouliez m'offrir l'hospitalité, je vous la demande pour mon secrétaire. Et il montrait le clergyman, à qui il dit:—Vous allez rester ici, mon ami, et demain, aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant, vous viendrez me prévenir. Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant guère que le cabman à qui il allait avoir affaire, était l'homme qu'il s'était juré de faire pendre à la porte de Newgate. Lorsque Peters Town fut dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard était d'une extrême densité.—Hé! hé! dit-il au cabman, immobile sur son siége, pourrez-vous marcher par ce brouillard?—Certainement, Votre Honneur, répondit le prétendu cabman. Votre Honneur n'a qu'à monter. Où allons-nous?—A Notting hill, dans Elgin Crescent.—All reight! dit le cabman.

L'homme gris fit un appel de rênes, donna un coup de langue, et rendit la main à son cheval.

Pendant un grand quart d'heure, le révérend, absorbé par sa joie de voir enfin l'enfant en son pouvoir,—car il le croyait plus fermement que jamais aux mains de M. Simouns,—le révérend, disons-nous, ne fit pas la moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnaître par une nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant à un certain moment, l'attention du révérend fut éveillée. Le cab passait sur une large place qui était très-éclairée, et il se demanda si le cabman ne se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite trappe, et demanda ce qu'il voulait.—Ne vous trompez-vous pas? lui dit le révérend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui serait tout à fait l'opposé de notre direction.

—C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans Sussex square, Kinsington gardens.—En ce cas c'est différent, dit le révérend Peters Town en se replongeant dans sa rêverie. Le cab entra dans des rues désertes et mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel passait une clarté douteuse. Le cabman descendit.

—Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'écoula deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son siége. Mais le révérend ne s'aperçut pas que deux hommes étaient sortis avec lui, et que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le cab, lequel repartit aussitôt, ayant sa cargaison ainsi doublée. Le cab s'arrêta une seconde fois. Les réverbères n'étaient plus visibles, et il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une immense plaine blanchâtre.

—Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague inquiétude, et il appela le cabman et répéta sa question tout haut.—Nous sommes arrivés, dit celui-ci.—A Notting hill?

—Oui, Votre Honneur.

—C'est bizarre, murmura le révérend, mais je ne me reconnais pas.

Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied à terre. Mais alors son inquiétude redoubla. D'abord il vit deux hommes près de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperçut point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper. C'était le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au lieu d'être à Notting hill, il était sur un des ponts de Londres.

—Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec colère.—Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit à rire; puis il mit deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt, au bruit sourd du fleuve se mêla un autre bruit, celui de deux avirons qui frappaient l'eau avec une régularité cadencée.—Mon révérend, dit alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu détourné de votre chemin mais je savais combien vous désiriez voir un homme dont vous avez beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez même de faire pendre. A ces mots, le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le cabman se mit à rire de nouveau.

—J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même, de vous présenter l'homme gris. Le révérend étouffa un cri et voulut reculer et fuir. Mais les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab, à la porte du public-house, où le prétendu cabman avait bu un verre de gin, se placèrent résolument devant lui, et lui mirent la main sur l'épaule:—Vous êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau, et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque approchait.




XXII


Si un abîme se fût entr'ouvert sous les pas du révérend Peters Town, il n'eut certes pas éprouvé une plus violente épouvante. Ces hommes austères, de moeurs ascétiques, fanatisés par leur ambition, et qui vont droit à leur but mystérieux sans jamais s'arrêter, sont sujets à ces terreurs soudaines. Le révérend qui avait juré la perte de l'homme gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande, se fit sur-le-champ ce raisonnement:—De chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur, vaincu. Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir, j'aurais été sans pitié. Il me tient et il va me tuer, c'est son droit. Le pont était désert, la nuit épaisse, le brouillard, noyait jusqu'à la clarté des réverbères, et le révérend Peters Town était entouré de trois hommes dont un seul eût suffi pour le réduire à l'impuissance. La peur rend muet. Le révérend ne prononça donc pas un mot, il ne fit pas un geste. Comme une victime, il attendit que ses bourreaux frappassent.

—Votre Honneur m'excusera, dit alors l'homme gris, si je prends quelques petites précautions. Et, avec une adresse de jongleur indien, il passa au cou du révérend un cordon de soie qu'il suffisait de serrer pour l'étrangler. En même temps, il dit à l'un des deux hommes recrutés dans le public house:—Mets à Son Honneur les gants que je t'ai donnés.

—Ils vont m'étrangler, puis me jeter dans la Tamise pensait le révérend, dont la gorge crispée n'aurait pas même pu laisser passer un gémissement ou un cri. Le complice de l'homme gris tira alors de sa poche non point des gants, mais un instrument des plus vulgaires, sans lequel le bon gendarme français voyage rarement, et qu'on appelle une paire de menottes. En dix secondes, le révérend eut un cordon au cou, les mains attachées, et, par excès de précaution, on lui passa une ficelle autour des chevilles, de façon à lui ôter le libre usage de ses jambes. Tous ces préparatifs, au lieu de compléter la sinistre épouvante qui s'était emparée du révérend, produisirent l'effet contraire. Dans son cerveau affolé, une lueur d'espoir brilla tout à coup.—S'ils voulaient me tuer, pensa-t-il, ils se seraient bornés à m'étrangler et à me jeter par dessus le parapet. Non, ils veulent me garder prisonnier. Ce qui semblait venir à l'appui de cette opinion, c'était le bruit d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui vint tout à coup mourir au-dessous du pont. Alors l'homme gris dit au révérend:—Votre Honneur sera plein d'indulgence, et comprendra que nous ne voulons pas qu'il nous échappe. Dès lors, le révérend fut fixé. On en voulait à sa liberté, non à sa vie.—Seulement, ajouta l'homme gris qui tira un poignard de dessous son carrick, Votre Honneur comprendra que si le moindre cri lui échappait, je serais contraint de lui enfoncer ce jouet dans la gorge. Peters Town eut enfin un geste de résignation. Du moment où on lui laissait la vie, rien n'était désespéré, ni même perdu. Les hommes comme lui ne renoncent jamais à prendre leur revanche tôt ou tard.

Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et siffla de nouveau. Un coup de sifflet monta, en réponse au sien, des profondeurs de l'abîme perdu dans le brouillard.—Parfait! murmura celui que Shoking appelait le maître. Et il s'adressa encore au révérend:—Nous allons vous faire suivre un petit chemin qui va vous paraître périlleux, dit-il. Mais Harris est un robuste compère, et il ne vous lâchera pas. Ainsi ne craignez rien. Malgré l'obscurité, Peters Town, qui commençait à respirer, put voir alors un des deux hommes le plus grand et celui qui paraissait le plus robuste dérouler une corde à noeuds qu'il portait à la ceinture, puis fixer cette corde par un bout à la balustrade de fer du pont.—Nous vous avons ainsi ficelé, mon révérend, continua l'homme gris, moins dans la crainte que vous nous échappiez que dans celle que vous ne vous débattiez et, paralysant nos mouvements, nous empêchiez de descendre librement. Sur ces mots il fit un signe à celui qu'il venait d'appeler Harris. Celui-ci prit Peters Town dans ses bras, l'enleva de terre, le chargea sur son dos, enfourcha le parapet du pont, et, comme si son fardeau eût eu la légèreté d'un coussin de plumes, il se mit à descendre lestement le long de la corde à noeuds qu'il tenait d'une main, tandis que son autre bras soutenait le révérend, ivre de cette terreur que le vide procure.

Penché sur le parapet, l'homme gris suivit des yeux cette grappe humaine qui descendait et finit par se perdre dans le brouillard. Il avait la main sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que lorsque cette corde se détendit qu'il comprit que Harris et le révérend avaient touché la barque verticalement placée en dessous. Le second des deux hommes recrutés dans la taverne était demeuré auprès de lui.—Tu as été cocher? lui dit-il.—Oui, maître.—Alors tu vas reconduire le cab à la taverne de la Justice, auprès de Bath square. Ce disant, l'homme gris enjamba la parapet à son tour, et se laissa glisser le long de la corde. Deux minutes, après, il touchait, lui aussi, le fond d'un de ces longs bateaux plats qui circulent par centaines sur la Tamise. Harris et son prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de sifflet, avait détaché l'embarcation du rivage, s'y trouvaient.

—Mon révérend, dit l'homme gris, vous devez avoir sur vous un ordre écrit et signé par le lord chief Justice, en vertu duquel il vous est possible de mettre en réquisition autant de policemen et de magistrats de police qu'il vous plaira. Peters Town ne répondit pas.—Fouille monsieur, ordonna l'homme gris à Harris. Celui-ci plongea ses mains dans les vastes poches de la longue redingote du prête anglican, et il en eut bientôt retiré un portefeuille qu'il remit à l'homme gris.—C'est bien, murmura celui-ci, nous vérifierons cela tout à l'heure. En route! Et, il fit un signe au batelier dont les avirons tombèrent aussitôt à l'eau.