XXIII
Où conduisait-on le révérend Peters Town? Voilà ce qu'il n'aurait pu dire, et ce que le marinier, qui était arrivé sous le pont avec la barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût dit un mot à l'oreille. Mais comment le marinier était-il venu? Comment, enfin, l'homme gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant à s'emparer du révérend, avait-il trouvé dans une taverne deux Irlandais prêts à lui prêter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot. Depuis qu'il était en relations avec l'abbé Samuel et les autres chefs Irlandais, l'homme gris s'était servi rarement de ce signe mystérieux qui disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours contenté de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus dans Londres, un peu partout, obéissent quand même, ensemble ou isolément, à quiconque leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en cocher, laissant le cab dans la rue, était donc entré dans un public-house de Newport Street où il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne fit attention à lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il eut demandé du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se trouvaient dans un coin de la taverne levèrent aussitôt la tête. Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois auparavant, lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles qui s'appelait John Colden.
Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques pence sur la table et s'approchèrent du prétendu cocher. Celui-ci leur dit en patois irlandais:—Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frères?—Parle et ordonne, répondit l'un qui était une sorte de géant.—Comment te nommes-tu?—Harris.—Et toi?—Michaël.—C'est bien. Accrochez-vous au cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris et son compagnon prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juché sur le marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait donné de minutieuses instructions et remis une corde à noeuds, qu'il portait enroulée autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'était arrêté était le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis que l'homme gris était allé chez miss Ellen par le souterrain percé à fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui attendaient sur la rive droite, tout auprès de la taverne de Queen's Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris n'avait pas eu de grands préparatifs à faire pour s'emparer de Peters Town. Maintenant, où allait-il le conduire? C'est ce que le révérend ignorait. La nuit était si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait été embarqué de cette façon singulière. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était facile, en prenant garde aux coups d'avirons très espacés et à la rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement de Peters Town avait été, comme on le voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait donc pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le conduirait. Mais, tandis que Harris descendait le long de la corde à noeuds, ayant le révérend sur ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était souvenu de cette péniche où parfois les vagabonds se réfugiaient la nuit, et dont Shoking lui avait parlé.
La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo, puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la véritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint accoster, au bout de quelques minutes, la grosse péniche du marchand de chevaux, Manning. Shoking avait raconté à l'homme gris tous les détails de sa captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce dernier, sans avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les aménagements intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se fermait extérieurement et que c'était dans cette cale que l'Écossais avait cru voir le diable, en voyant Shoking métamorphosé tout à coup en nègre. Pendant tout le trajet, le révérend n'avait pas dit un seul mot. Résigné en apparence, il couvait au fond de son âme tortueuse des tempêtes de fureur.
Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté une foule de choses, comme, par exemple, la comédie jouée par le prétendu M. Simouns qui, au lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené à bord d'un navire qui, maintenant, était en pleine mer et hors de portée des canons anglais. Et le révérend, réduit à l'impuissance, se disait:—Cet homme qui, jusqu'à présent, s'est montré plus fort que nous, cet homme vient de commettre une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter à l'eau. Garrotté comme je le suis, je me serais noyé, et il aurait un ennemi implacable de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il veut faire de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'évade ou ne soit délivré, et alors...
En ce moment, le révérend Peters Town n'était plus dominé par sa haine religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il haïssait l'homme gris parce que celui-ci l'avait humilié et joué. Donc la barque accosta la péniche.
Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était d'une force proportionnée à sa taille, prit le révérend dans ses bras et monta le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait à babord. L'homme gris le suivit.—Écoute, lui dit-il alors, je vais te donner une haute mission.—Je suis prêt, dit Harris.—Tu vas être le gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux pont, poussant devant eux le révérend.
XXIV
L'homme gris, une fois dans le faux-pont, jugea inutile de demeurer plus longtemps dans l'obscurité. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes et un rat de cave, et soudain une clarté permit au révérend de voir enfin à l'aise le visage de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre depuis longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait en ce moment. L'homme gris, on s'en souvient, avait dépouillé, chez miss Ellen, le front ridé et les cheveux blancs du prétendu M. Simouns. Il était redevenu l'homme jeune, élégant de tournure et beau de visage, qui avait juré que la fille de lord Palmure l'aimerait tôt ou tard. Aussi, le révérend le regarda-t-il avec avidité, comme pour graver à jamais ses traits dans son souvenir. Et il se disait, tandis que les préparatifs de sa captivité commençaient:—J'aurai ma revanche quelque jour, et je l'aurai terrible.
Ces préparatifs, dont nous parlons, étaient d'une extrême simplicité. Sur l'ordre de l'homme gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir en guise de bâillon dans la bouche de Peters Town, qui n'opposa aucune résistance. Ensuite, il lui lia plus solidement les jambes. Après quoi, il le descendit dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis il remonta, après que l'homme gris se fût assuré que la cale n'avait aucune issue. Alors, ce dernier ferma le panneau, et dit à Harris:
—Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres dans une heure. Sous aucun prétexte, ne quitte la péniche; au nom de l'Irlande, tu me réponds de ton prisonnier. Harris s'inclina.
—Cependant, dit-il, il faut tout prévoir.—Il y a souvent des vagabonds qui viennent coucher ici.
—Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas s'en aller.
—Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que les policemen de la rivière viennent quelquefois visiter la péniche et emmènent à bord du Royalist tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que ferais-je?
—Tu étranglerais ton prisonnier avant qu'ils ne fussent montés à bord.—C'est bien, dit Harris, je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il se coucha dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau qui fermait la cale, devenue la prison du révérend Peters Town.
L'homme gris monta sur le pont, après avoir remis un rat-de-cave à Harris, et se laissa glisser ensuite, le long de la corde, dans la barque où l'autre Irlandais l'attendait.—Où allons-nous? demanda celui-ci en poussant au large.—Nous remontons au pont de Londres et ensuite à la gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit à nager avec vigueur et la barque glissa de nouveau sur la Tamise.
Alors l'homme gris tira sa montre, une montre à répétition, et la fit sonner. Il était dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait fait ce calcul: Le steamer le Santa-Fé était parti à trois heures de l'après-midi. Il avait dû mettre, en chauffant à toute vapeur, quatre heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de Calais, et Shoking avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc probable que le faux nègre ramené à Douvres vers neuf heures du soir, y prendrait aussitôt le train de Londres. L'homme gris ne désespérait donc pas de le revoir cette nuit-là même.
La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation qui est auprès du pont sur lequel passe le South Easter railway, c'est-à-dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit à son batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon et un pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il sauta sur le ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle, à Cannons-street. Le train qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive à Londres à onze heures. L'homme gris avait donc une heure à attendre. Mais les gares anglaises ne sont point fermées au public comme en France. On y entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait où passer la nuit y trouve l'hospitalité sur les banquettes d'une salle d'attente.
L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et attendit, couché sur un banc. A onze heures moins six minutes le train fut signalé et toucha à London-Bridge, de l'autre côté de la Tamise. A onze heures précises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking en descendit. Comme il sortait, entraîné par la foule, l'homme gris lui frappa sur l'épaule:—Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce monde, nous avons le temps.
Quand les voyageurs les plus pressés furent hors de la gare et que la foule commença à s'éclaircir, l'homme gris dit à Shoking:—Où as-tu rencontré le bateau-poste?—A moitié chemin de Calais.—As-tu remis des instructions au capitaine du Santa-Fé?—Oui, maître.
—Alors me voilà tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et de John Colden. Passons à mistress Fanoche, maintenant.—Ah! oui, dit Shoking, qu'allons-nous donc en faire?—En vertu d'un ordre du lord chief justice que voilà. Et l'homme gris tira de sa poche le portefeuille du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise.
—Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu faim?—Je n'ai pas dîné, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:—Attends-moi là, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une demi-heure.—Mais où allez-vous, maître?—Tu sais que j'ai un logis dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux pas d'ici, auprès de Saint-Paul.
Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la taverne. Celui-ci se fit servir de la bière brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon, et se mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a respiré l'atmosphère saline de la mer. Trois quarts d'heure après, l'homme gris revint. Seulement, ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns, l'agent de police aux cheveux blancs. Shoking avala en hâte sa dernière bouchée et son dernier verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un cab à la porte. Tous deux y montèrent et l'homme gris dit au cabman:—A Elgin Crescent.—Chez le révérend? fit Shoking.—Oui, mais il n'y est pas, murmura l'homme gris en souriant.
XXV
Qu'était devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-là? L'intéressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant à une première épouvante, fait sa confession à un magistrat de police, lequel avait dicté à un secrétaire les aveux qu'elle faisait, au fur et à mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le révérend Peters Town, en présence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les conséquences que pourraient avoir ses déclarations, et le magistrat l'avait admise à fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de police est en même temps juge d'instruction. Il décide si le coupable peut demeurer provisoirement en possession de sa liberté, et s'il lui est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait d'interroger mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière en présence du révérend Peters Town.
Alors, celui-ci lui avait dit:—Ma chère, il ne faut pas vous dissimuler que vous êtes un grand coupable, et que sans la haute protection qui vous couvre et l'importance du service que vos aïeux ont rendu au gouvernement de Sa Majesté la reine, vous seriez allée coucher à Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si même vous étiez traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamnée et nul, pas même moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait écouté, en frémissant, cette petite harangue, et peut-être s'était-elle repentie de n'avoir pas osé braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend avait continué:—Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu'à demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occupé de votre affaire et personne ne songera à vous avant trois ou quatre jours. Demain soir, tout sera préparé pour votre fuite. Mon secrétaire, ce jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira à Brighton, en vous faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous remettra un portefeuille qui contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe l'Atlantique et va en Amérique. Lequel préférez-vous?—Je préfère aller en Amérique, avait répondu mistress Fanoche. Le révérend était sorti. Il allait, comme on le pense bien, assister à l'arrestation du petit Irlandais et à son incarcération. Mais avant de quitter sa maison, il avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce que Tom? Un mélange de bedeau et de domestique, un homme qui accompagnait le révérend au temple, et lui servait en même temps de valet de chambre. Tom était un homme entre deux âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus, le visage rouge, le cou très-court, la lèvre bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant pas dépourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualité rare; il était esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le révérend, après avoir installé mistress Fanoche dans une chambre très-propre de la maison, dit à Tom:—Sous aucun prétexte, tu ne laisseras sortir cette femme.
Tom inclina la tête, signe qu'il avait compris d'abord, et ensuite que mistress Fanoche passerait plutôt sur son corps que de franchir le seuil de la maison. Le révérend s'en était donc allé. Tom était fidèle, mais il était bavard, et la solitude lui convenait peu. Ordinairement, il faisait la conversation avec le clergyman, secrétaire de Peters Town; mais le clergyman avait suivi son supérieur. Tom se fit, après le départ du révérend, le raisonnement suivant:—Je dois empêcher cette femme de sortir; mais il ne m'est pas défendu de causer avec elle. Et il monta dans la chambre où mistress Fanoche était aux prises avec son épouvante.—Ma chère dame, lui dit-il, je venais savoir comment vous vous trouviez ici?
—Fort bien, répondit mistress Fanoche, pourvu toutefois que je n'y reste pas longtemps. Tom eut un mouvement d'épaules qui signifiait qu'il n'en savait absolument rien.—Où est votre maître? demanda la nourrisseuse.—Il est sorti, répondit Tom.—Reviendra-t-il bientôt?—Je ne le crois pas. Il m'a commandé de vous faire apporter à dîner de chez le pâtissier voisin.
Tom était causeur, nous l'avons dit, mais mistress Fanoche n'était pas d'humeur, ce soir-là, à soutenir aucune conversation. Elle tressaillait au moindre bruit et se disait que le magistrat de police allait peut-être se raviser et revenir pour l'arrêter. Elle ne répondait donc que par monosyllabes aux questions de Tom, et celui-ci, au bout d'une heure, désespérant une conversation suivie, la quitta en lui disant:—Je vais vous faire apporter à dîner. Une demi-heure après, mistress Fanoche était à table en présence d'un morceau de roastbeef et d'une foule de pâtisseries. Le révérend Peters Town avait commandé à Tom de ne rien épargner et de traiter mistress Fanoche avec tout le confortable possible. Mais mistress Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse lui serrait l'estomac. Elle dîna donc du bout des lèvres; Tom remonta, espérant que mistress Fanoche causerait davantage après souper; mais il n'en fut rien. Elle se borna à demander si le révérend Peters Town était rentré. Tom lui répondit que non, et descendit à son office de fort mauvaise humeur. La soirée s'écoula. Mistress Fanoche aurait fort bien pu se mettre au lit; mais elle n'osa pas. Poursuivie par cette pensée, que le magistrat de police pouvait se raviser et ordonner son arrestation, elle avait déjà ouvert la fenêtre et mesuré la hauteur où elle était du sol. La fenêtre donnait sur le jardin entouré de grilles assez hautes, et toute fuite était impossible de ce côté-là. Néanmoins, mistress Fanoche ne se couchait point et, au lieu de se dissiper peu à peu, sa terreur augmentait à mesure que sonnaient les heures de la nuit. Le révérend ne revenait pas. Tout à coup, il était alors plus de minuit, la sonnette de la porte d'entrée se fit entendre, puis des voix confuses montèrent jusqu'à la nourrisseuse. Elle entr'ouvrit sa porte sans bruit et prêta l'oreille; et elle reconnut la voix de Tom qui disait:—Mais je vous jure que mon maître est absent.—Oui, mais il y a une femme là-haut, que nous avons ordre de conduire en prison, répondit une autre voix. Et mistress Fanoche, éperdue, courut vers sa fenêtre, avec l'intention de sauter dans le jardin au risque de se casser le cou. Malheureusement la force lui manqua, et ses jambes refusant de la supporter, tant son émotion était grande, elle s'affaissa au milieu de la chambre, en poussant un sourd gémissement.
XXVI
En entendant sonner, Tom était allé ouvrir sans défiance. Il était même persuadé que c'était le jeune clergyman, le secrétaire du révérend Peters Town qui entrait. Quel n'avait pas été son étonnement en se trouvant face à face avec M. Simouns, car ce n'était pas la première fois qu'il voyait le prétendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire la veille au révérend qui s'était concerté avec lui pour l'enlèvement du petit Irlandais. M. Simouns était suivi d'un nègre, et la vue de ce nègre effrayait quelque peu le valet de chambre sacristain.—Mon maître est sorti, disait-il.
—Oui, répondit M. Simouns en pénétrant dans le vestibule, mais il y a en haut une femme que nous venons arrêter.
—Voilà ce que je ne souffrirai pas, répondit Tom. Je suis le serviteur fidèle de mon maître, reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais.
—Que vous a-t-il donc commandé, votre maître, monsieur Tom?
—De ne laisser la femme dont vous parlez sortir d'ici sous aucun prétexte. Et si vous ne me tuez, ou ne me garrottez....
—Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il n'y a qu'un malheur à toutes vos belles résolutions. C'est que c'est le révérend qui m'envoie.
—Alors, dit Tom, il vous a certainement donné un mot de sa main?
—Non, il a fait mieux que cela, il m'a donné son portefeuille pour vous le remettre, en vous priant de le serrer dans son secrétaire. Et M. Simouns tendit à Tom, un peu interdit, le portefeuille du révérend, duquel il avait extrait, du reste, l'ordre d'arrestation signé par le lord chief justice. Si Tom eût vu M. Simouns pour la première fois, peut-être se fût-il défié tout de même, et fût-il allé jusqu'à supposer que le révérend était tombé aux mains d'une bande de voleurs. Mais Tom avait déjà vu M. Simouns en grande conférence avec son maître. En outre, le portefeuille renfermait des banknotes, et quel est le voleur qui rend un portefeuille ainsi meublé? Tom ajouta donc une foi pleine et entière aux paroles de M. Simouns.—Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez. Je vais vous livrer la petite dame.
Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert sa porte sans bruit et elle avait entendu une partie de ce dialogue. Alors, la peur s'était emparée d'elle. On venait l'arrêter! Et elle avait essayé de se traîner jusqu'à la fenêtre et de sauter dans le jardin.
Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque M. Simouns et le nègre, conduits par Tom qui s'était armé d'un flambeau, arrivèrent, ils la trouvèrent étendue sans connaissance sur le parquet.
—Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela. Nous n'aurons pas besoin de lui mettre un bâillon pour l'empêcher de crier. Il fit un signe au nègre Shoking,—car on doit l'avoir reconnu,—prit mistress Fanoche à bras le corps et la chargea sur son épaule.—En route, dit M. Simouns. Shoking et lui avaient laissé à la porte un fiacre à quatre places. Ils y déposèrent mistress Fanoche évanouie; puis M. Simouns souhaita le bonsoir à Tom, l'engageant à se coucher, car, disait-il, le révérend Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-là; et ils montèrent dans le fiacre en disant au cabman: Conduis-nous à la station de police.
—Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous allions à Newgate, maître. Alors, qu'allons nous faire à la station de police?
—C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher le dossier de mistress Fanoche. Tu penses bien, dit-il, qu'il faut que la misérable soit pendue. Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat qui l'a interrogée et l'a laissée libre sous caution, remette son interrogatoire et son dossier au gouverneur de Newgate.
—Mais puisqu'il l'a admise à fournir caution?
—Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire du dossier que je vais lui réclamer de la part du révérend en lui montrant l'ordre écrit par le lord chief justice.
La station de police était à deux pas de la maison du révérend. Quand la voiture s'arrêta, mistress Fanoche était toujours évanouie.—Je te la confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement à terre et tira la sonnette de nuit de la station. Peu après, la porte s'ouvrit et se referma sur lui. Mistress Fanoche était toujours évanouie; cependant un soupir souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je crois qu'elle revient à elle. En effet, le premier soupir fut suivi d'un second, puis d'un troisième, et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la banquette du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit la portière, et M. Simouns reparut, un immense portefeuille sous le bras. C'était le dossier de mistress Fanoche.—A Newgate cria-t-il au cocher.
A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement, que la nourrisseuse ouvrit les yeux.—Où suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une faible clarté à l'intérieur du fiacre. Mistress Fanoche aperçut d'abord le nègre, puis M. Simouns, et crut avoir affaire à des inconnus.—Mon Dieu! répéta-t-elle, où suis-je? quels sont ces hommes? que me veulent-ils? Mais alors, une voix qui la fit tressaillir lui répondit:—Ma chère, vous êtes au pouvoir de deux agents de police, qui vous conduisent à Newgate, d'où vous ne sortirez que le jour de votre mort.—Mistress Fanoche jeta un cri aigu.
—Oh! cette voix, dit-elle, où donc ai-je entendu cette voix? M. Simouns se mit à rire:
—Cela t'apprendra, ma chère, dit-il, à trahir l'homme gris. A ces paroles, mistress Fanoche poussa un nouveau cri et retomba évanouie sur les coussins du fiacre. Une demi-heure après les portes de Newgate se refermaient sur elle, et M. Simouns remettait son dossier au gouverneur. Dès lors, aucune puissance humaine ne pouvait plus sauver mistress Fanoche de la potence qu'elle avait si bien méritée....—L'heure de Dieu vient tôt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant, et Dieu, c'est la suprême justice.
XXVII
Le fiacre qui avait conduit l'homme gris et Shoking à Newgate, les attendit à la porte, tandis qu'ils faisaient écrouer mistress Fanoche. L'opération n'avait pas duré dix minutes. Avec de vrais agents de police mistress Fanoche se serait peut-être débattue; peut-être même aurait-elle crié; mais avec l'homme gris, elle ne souffla mot. Cet homme exerçait sur elle un tel empire, il lui inspirait une si grande épouvante qu'elle n'avait opposé aucune résistance, et n'était sortie de son évanouissement que pour s'abandonner à une prostration sans limites. L'homme gris et Shoking étaient donc remontés en voiture.—Où allons-nous? demanda alors Shoking.
Le maître consulta sa montre:—Quatre heures du matin, dit-il. Il ne fera pas jour avant sept heures et demie. Nous avons du temps devant nous.—Mais où allons-nous? répéta Shoking qui avait ouvert la portière.—A Hampsteadt. Shoking transmit l'ordre au cocher. Maître, reprit-il, quand le fiacre roula, vous avez mis Jenny, son fils et John Colden en sûreté, c'est bien. Mais... vous?... Et il y avait dans cette timide question, comme une vague et mystérieuse terreur.—Moi, dit l'homme gris en souriant, je n'ai pas encore accompli ma tâche. Écoute-moi, et tu comprendras que je n'ai pas le droit de quitter Londres. Les Irlandais attendaient un chef; ce chef est un enfant et jusqu'à l'heure où devenu homme, il pourra prendre en mains ce pouvoir occulte qui lui fera une royauté dans l'ombre, en attendant le triomphe du jour, il faut qu'une main plus ferme, une pensée plus intelligente, fasse mouvoir tous les fils de cette vaste intrigue, tous les soldats de cette immense conspiration qui enveloppe peu à peu l'Angleterre. L'abbé Samuel a besoin d'un homme auprès de lui, et cet homme c'est moi. Shoking secoua la tête.—Oui, dit-il, tout cela est fort bien; mais deux personnes presque aussi fortes que vous, ont juré votre perte, le révérend Peters Town et miss Ellen.—Je ne crains que cette dernière, répondit l'homme gris; je la crains jusqu'à l'heure où elle m'aimera.—Mais vous avez donc encore cet espoir? fit naïvement Shoking.—Oui.
L'accent de l'homme gris était net et convaincu; mais il ne persuada point Shoking.—Singulière idée, murmura-t-il après un silence, que de vouloir se faire aimer de cette femme hautaine et cruelle, et qui n'a d'humain que l'apparence.
Le jour où elle m'aimera, elle sera mon esclave, dit l'homme gris. J'en ferai un des serviteurs les plus dévoués de l'Irlande.
Shoking murmura à part lui:—Tous les hommes de génie ont leur marotte. Celui-là a mis dans sa tête qu'il serait aimé de miss Ellen. Mais il en sera, je crois, pour ses frais d'espérance, et il a le temps d'attendre. Le fiacre atteignit Hampsteadt assez rapidement. Alors, comme il s'arrêtait à la grille du cottage, un souvenir traversa l'esprit de Shoking:—Maître, dit-il, ne m'avez-vous pas dit que vous me rendriez ma couleur naturelle? Quand donc le ferez-vous?
—C'est pour cela que je t'amène ici. Et Shoking éprouva en même temps un mouvement de joie et un sentiment de regret. Il fut joyeux de penser qu'il allait redevenir blanc; mais il soupira en songeant qu'il cesserait, du même coup, d'être marquis, décoré d'une foule d'ordres et porteur d'un nom si long qu'il aurait fait trois lignes du journal le Times.
Le cottage était silencieux et perdu dans l'ombre des grands arbres qui l'environnaient.—Tu n'es pas revenu ici depuis que je t'ai fait marquis? demanda l'homme gris.—Non, répondit Shoking.—Alors, tu ne sais pas comment va la fille de Jefferies?—Non. Mais Suzannah doit toujours être auprès d'elle.
L'homme gris traversa le jardin et pénétra dans le vestibule de la maison où brûlait une petite lampe suspendue au plafond.
Ce valet de chambre modèle qui, le premier, avait appelé Shoking mylord, dormait tout vêtu sur une banquette. L'homme gris l'éveilla. Le valet ne témoigna aucune surprise à la vue de Shoking devenu nègre.—Suis-nous, dit l'homme gris, ou plutôt éclaire-nous, nous allons à la chambre de lord Wilmot.
Le valet prit un flambeau et monta le premier les marches du large escalier. Tous trois arrivèrent ainsi dans ce cabinet de toilette où Shoking avait pris son premier bain.—Tu ne reconnais pas mylord? dit alors l'homme gris au valet de chambre. Mylord a eu une fantaisie, il s'est teint en noir pour pénétrer dans une taverne où les nègres se réunissent.—Excentrique! murmura le valet avec flegme.—Prépare un bain, dit encore l'homme gris, et va me chercher cette caisse en bois des îles dans laquelle se trouvent plusieurs flacons.
Le valet ouvrit les robinets à tête de cygne, et l'eau chaude et l'eau froide tombèrent en même temps dans la baignoire de marbre blanc. Puis il sortit pour aller chercher la caisse demandée par l'homme gris. Alors celui-ci dit à Shoking:—Tu penses bien que ce n'est pas l'affaire d'une heure. Ton traitement durera quinze jours, et pendant quinze jours tu prendras soir et matin un bain comme celui que je vais te préparer. Déshabille-toi.
Shoking poussa un dernier soupir en regardant du coin de l'oeil cette rosette multicolore qui ornait la boutonnière de son paletot. Puis il obéit. Et comme il se glissait dans le bain et fermait les deux robinets, le valet de chambre revint avec la caisse aux flacons mystérieux.
XXVIII
L'homme gris ouvrit alors la caisse et y prit une fiole qu'il fit miroiter à la bougie et qui contenait une essence incolore. Puis il la déboucha et en versa le contenu dans le bain. Aussitôt l'eau se colora en vert tendre et Shoking s'écria:—Mais c'est un bain d'absinthe que vous me faites prendre.
—Attends, dit l'homme gris. Il prit un second flacon qu'on eût dit plein de vin, et il versa dans le bain. L'eau, verte tout à l'heure, passa subitement au rouge vif; puis ce rouge devint écarlate, s'assombrit un peu et Shoking épouvanté murmura.—Bon! voici que je suis dans le sang à présent.
—Tu vas rester deux heures dans ce bain, dit le maître, et puis, ton valet de chambre te lèvera, t'essuiera, t'enveloppera dans un peignoir bien chaud et te mettra au lit. Comme tu es fatigué, tu dormiras. Quand tu t'éveilleras, tu te feras apporter un miroir.—Et je me retrouverais blanc?
—Non, mais tu t'apercevras que ton noir est moins vif et que ta peau se marbre par places.—Et ce soir, je prendrai un autre bain?—Oui.
L'homme gris s'approcha alors d'une table sur laquelle il y avait de quoi écrire. Puis il prit la plume et traça quelques mots sur une feuille de papier. Et, remettant ce papier au valet de chambre:—Chaque soir, dit-il, tu iras chez le chimiste du quartier et tu lui feras emplir ces deux flacons de la composition que je viens de prescrire, puis tu les verseras l'un après l'autre dans le bain de mylord. Le valet s'inclina.
—Mais, dit Shoking, est-ce que je ne pourrai pas sortir durant ces quinze jours?—Non, car à mesure que le traitement opérera, ton corps passera par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et tu seras hideux à voir. On te jetterait des pierres, si tu te montrais dans la rue. Shoking, soupira de nouveau,—Mais au moins, dit-il, je reviendrai blanc?—Comme neige.—Et mes cheveux?—Tes cheveux retourneront au roux, leur couleur naturelle.
Alors l'homme gris laissa Shoking au bain, et passa dans une pièce voisine, où il procéda, lui aussi, à une nouvelle toilette. Il se débarrassa de sa perruque de cheveux blancs, de son crâne plissé, et de tout ce qui constituait M. Simouns, pour redevenir ce gentleman de trente-six à trente-huit ans, à l'oeil bleu, au visage pâle et distingué, aux favoris châtain-clair, cet homme enfin d'une rare distinction que les dandys de Hyde Park avaient pris pour le gentilhomme russe amoureux de miss Ellen. Quand il fut ainsi métamorphosé, il revint dans la pièce où Shoking était toujours au bain.—Je viens te dire adieu, fit-il, et m'occuper de trouver au révérend une prison digne de lui, et plus sûre que la première.
Shoking, à qui l'homme gris avait raconté la manière dont le révérend Peters Town était tombé en son pouvoir, ne put réprimer un éclat de rire. L'homme gris lui serra main, puis il s'enveloppa de son waterproof et quitta le cottage. Comme il avait renvoyé le fiacre qui les avait amenés, il descendit Heath-mount à pied, fumant son cigare, et du pas tranquille d'un bourgeois de Londres qui quitte le club après une partie de whist. Il rentra ainsi dans Londres, en moins d'une heure et demie, et quelque chose qui ressemblait à un rayon de jour commençait à percer le brouillard lorsqu'il arriva dans la cité.
Une taverne qui avait une licence de nuit, était ouverte dans Farringdon street à peu près en face de l'imprimerie du Times. Comme l'homme gris n'avait pas eu le temps de manger depuis la veille au matin, il y entra, s'installa dans le box des gentlemen et se fit servir des sandwich et du vin de Porto. Son repas fini, il s'aperçut que le jour grandissait, et jetant une couronne sur le comfort il se remit en route, à petits pas, sans se presser, comme un homme qui roule de vastes projets dans sa tête.
Le Black-Friars ou pont des Moines-Noirs est au bout de Farringdon street. L'homme gris le traversa et gagna ainsi la rive droite de la Tamise. Une fois là, il hâta tout à coup le pas. Sans doute il avait trouvé ce qu'il cherchait depuis son départ de Hampsteadt, c'est-à-dire l'endroit où il pourrait mettre le révérend Peters Town en sûreté et dans l'impossibilité de recouvrer sa liberté. Au lieu de s'enfoncer dans les ruelles sombres du Borough, l'homme gris remonta alors vers le Southwark. Et suivant toujours le bord de la Tamise, il se dirigea vers Queen's Élisabeth Tavern, l'établissement auprès duquel, le bateau dans lequel on avait enlevé le révérend, était retourné stationner. Au coup de sifflet qu'il fit entendre, un autre répondit, puis le bruit de deux avirons, et la barque vint chercher le maître.—As-tu fait ce que je t'ai commandé? dit l'hommage gris à l'Irlandais.
—Oui, j'ai porté un panier de provisions à Harris.—Et le prisonnier.—Il se tenait tranquille.
—C'est bien. Pousse au large. A bord de la péniche.
La barque fila sur la Tamise encore chargée de brouillard, bien que le jour eût grandi; elle repassa sous le pont des Moines et le pont de Londres et mit le cap sur Rotherithe. Mais tout à coup l'homme gris poussa un cri d'étonnement et de stupeur. Il écarquillait vainement les yeux; vainement il cherchait la péniche du regard... La péniche avait disparu... et sans doute le révérend Peters Town avec elle!...
XXIX
Où avait donc passé la péniche et avec elle le révérend Peters Town, que l'homme gris croyait si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il faut rétrograder de quelques heures, et pénétrer, bien avant le jour, dans une taverne de Rotherithe où se réunissait une population d'ouvriers des ports et des matelots, plus hideuse encore que celle qui se presse, la nuit, sur l'autre rive de la Tamise, dans les bouges du Wapping. Cette taverne avait un singulier nom, l'hôtellerie de l'Ange On y buvait, on s'y querellait, on y échangeait à toute heure des coups de poings et quelquefois des coups de couteau. Quand venait minuit, le landlord posait les volets à sa devanture et avait l'air de fermer boutique; mais les habitués ne s'en allaient pas pour cela. Quelquefois un policeman se montrait au bout de la rue, mais il avait bien soin de ne pas passer devant l'hôtel de l'Ange. Or, cette nuit-là, un homme entra en disant:—Si personne ne me paye à boire, ou si le landlord ne me fait pas crédit d'un verre de gin ou d'ale, je mourrai très-certainement de soif, car je n'ai pas un demi-penny dans ma poche.
—Hé! c'est Nichols, dit un matelot de commerce en levant la tête.—Oui, c'est moi, Robert, répondit Nichols, l'ancien associé de John le rough et de l'Écossais Mac Ferson, pour la capture du condamné à mort John Colden.—Tu as soif? dit le matelot.—Ma gorge est plus sèche que le four d'un pâtissier.
—Et pas d'argent?—J'ai bu mon dernier shilling hier soir.—Viens t'asseoir ici, je t'invite, dit encore le matelot.
Nichols ne se le fit pas répéter, et, sur un signe de Robert, une servante apporta un pot de bière brune.—Ça ne va donc pas? reprit celui-ci.—Non, dit Nichols.—Tu ne veux donc plus travailler aux docks?—Ah! dame! soupira Nichols, c'est l'ambition qui m'a perdu et pour avoir été trop gourmand...—Tu n'as plus de quoi manger? —Hélas!
Et Nichols fit à Robert le matelot, le récit de ses aventures et de ses mésaventures, c'est-à-dire du temps qu'il avait perdu à rechercher John Colden, alléché qu'il était par la prime annoncée. Le matelot, qui était un honnête garçon, haussa les épaules:—C'est des bêtises tout ça, dit-il. Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage à te proposer.—Quel ouvrage? fit Nichols.—Cinquante shillings et la nourriture pour une semaine.—Plaît-il? fit Nichols.
—Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis venu ici pour embaucher quatre hommes. Si tu veux en être, c'est marché conclu.
—Mais pour quelle besogne? demanda Nichols. —Tout ce qu'il y a de plus simple et de plus honnête. Tu as navigué?—Dix ans.—Fort bien. Nous embarquons au point du jour.—Et où allons-nous?—A Boulogne, par la Tamise; nous allons conduire un convoi de chevaux pour le compte de master Manning, le marchand célèbre.
A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de ses aventures sur la péniche.—Cela te va-t-il? insista le matelot.—Oui.—Eh bien! bois encore un coup. As-tu faim?—Oui, dit encore Nichols.
Robert fit servir de la choucroute et du jambon à Nichols, qui se mit à dévorer. Une heure après ils quittaient le cabaret en compagnie de deux autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens matelots.—Les chevaux arriveront par le convoi de cinq heures du matin, à la gare de London-Bridge, dit alors Robert; et il faut que nous soyons à bord pour les recevoir. Mais il nous manque un matelot, où le prendre?—Bah! fit Nichols. Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons le trouver à bord de la péniche.—Comment cela?—Il n'y a pas de nuit où quelque pauvre diable, qui ne sait où coucher, n'aille s'y réfugier.—Tiens, dit Robert, c'est une idée cela!
Et ils se dirigèrent vers le bord de l'eau, et, un quart d'heure après, ils montaient à bord de la péniche. L'Irlandais Harris n'avait pas quitté son poste, seulement, il avait absorbé les provisions que lui avait apportées le batelier, il avait bu un pot de bière tout entier, et s'était endormi ensuite. Seulement il s'était couché tout de son long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de laquelle le révérend Peters Town était prisonnier, et, si celui-ci avait essayé de sortir ou de briser le panneau, Harris se fût certainement éveillé.—Quand je te disais que nous trouverions notre affaire ici, s'écria Nichols en apparaissant, en haut de l'échelle qui plongeait dans les flancs de la péniche. Et, à la lueur du bout de chandelle allumé par Nichols, le matelot Robert et les deux autres compagnons aperçurent Harris l'Irlandais endormi.
XXX
La lumière éveilla Harris en sursaut. En un clin d'oeil il fut sur ses pieds et regarda les gens à qui il avait affaire. Harris, nous l'avons dit, était un véritable colosse et il était doué d'une force herculéenne. Mais il était en présence de quatre hommes, et quatre hommes viennent toujours à bout d'un seul. Mais Harris, en dépit de ses proportions gigantesques, était intelligent et possédait un grand sang-froid.—Que voulez-vous? dit-il.—Tiens, dit Nichols, c'est un Irlandais.—Et je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce que vous me voulez. Et il prit l'attitude d'un boxeur qui se met en défense. Mais le matelot Robert lui dit:
—Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuadé que nous ne te voulons pas de mal, au contraire... et tu me parais homme à ne pas refuser cinquante shillings.—Cela dépend, dit froidement Harris.—Que faisais-tu ici?... demanda encore Robert. Harris avait les deux pieds sur le panneau de la cale, et il était par conséquent toujours maître de son prisonnier.—Et vous-même, répondit-il, qu'y venez-vous faire?...—Je suis le capitaine du bâtiment.—De cette péniche.—Oui.—Eh bien! dit Harris, excusez-moi, mais ne sachant où coucher...
—Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, il va falloir choisir, camarade.—Choisir quoi?—Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou être des nôtres, car nous allons partir. Harris tressaillit.—Avec la péniche?...—Et un convoi de chevaux.—Diable! pensa l'Irlandais, le maître n'avait pas prévu ça. Comment vais-je tirer le révérend de la cale?
Robert ajouta:—Tu ne me parais pas riche.—Je suis pauvre comme tous les Irlandais, répondit fièrement Harris.—Mais tu ne refuses pas de gagner ta vie honnêtement.—Non, certes.
—J'ai besoin d'un quatrième matelot. Nous allons à Boulogne et nous revenons. Tu seras nourri et tu auras cinquante shillings.—Mais fit Harris qui tenait à gagner du temps, avant de m'embarquer comme matelot, il faudrait savoir si j'ai navigué. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix ans de mer et j'ai été pilote-côtier.—Alors, tu tiendras la barre, fit Robert.
Harris eut un frisson de joie à ces derniers mots. Une inspiration, rapide comme un éclair, traversa son esprit. Il était peu probable qu'on eût affaire dans la cale avant le départ, et l'épaisseur du panneau avait dû empêcher le révérend Peters Town d'entendre ce qui se disait dans l'entre-pont.
Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer que la péniche était pleine d'Irlandais, il était présumable qu'il continuerait à se tenir tranquille.
Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, Harris était sûr de son plan, c'est-à-dire de la réalisation de cette idée qui venait de lui passer par l'esprit. Cette idée, comme on va le voir, était fort simple. Harris s'était dit:—Je connais la Tamise comme le quartier de Drury lane, où j'habite depuis quinze ans. Je sais qu'à l'embouchure du fleuve il y a des rochers à fleur d'eau, que les pilotes évitent avec soin. Je passerai au travers avec mon habileté merveilleuse, et je me gagnerai ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se défieront plus de moi. Mais, un peu plus loin, à un quart de lieue des côtes, il y a un autre récif; je gouvernerai droit dessus, et la péniche sombrera. Je suis assez bon nageur pour gagner la côte à la nage, et probablement mes compagnons en feront autant. Il n'y aura que le prêtre qui, enfermé à fond de cale, se noiera. Le maître m'avait commandé de le garder prisonnier; mais, à l'impossible nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout ce que je puis faire.
Et dès lors, Harris parut accepter avec empressement les offres du matelot Robert. Les mâts, couchés sur le pont, furent redressés et gréés; puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi arriva un peu après six heures, et fut embarqué immédiatement. Les premiers rayons du jour perçaient le brouillard, lorsque Robert prenant le commandement de la péniche, ordonna l'appareillage, et bientôt après, la péniche, toutes voiles dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'élança sur les flots de la Tamise. Une heure plus tard, Robert disait à Nichols, en lui montrant Harris qui tenait la barre:—Je crois que nous avons fait là une fière rencontre. C'est un matelot fini.—Oui, mais il me déplaît, murmura Nichols. Le révérend Peters Town était toujours à fond de cale et personne n'avait songé à y descendre.