The Project Gutenberg eBook of Les morts commandent
Title: Les morts commandent
roman
Author: Vicente Blasco Ibáñez
Translator: Berthe Delaunay
Release date: May 28, 2012 [eBook #39835]
Most recently updated: January 25, 2021
Language: French
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Les morts commandent
Il a été tiré de cet ouvrage
douze exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 12.
et quarante exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 13 à 52.
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur:
LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).
Chez d’autres éditeurs:
TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
DANS L'OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
L'INTRUS, chez Fasquelle (trad. par Renée Lafont).
LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
V. BLASCO-IBAÑEZ
Les morts
commandent
ROMAN
Traduit de l’espagnol par Berthe Delaunay
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
—
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous les pays.
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1922,
by ERNEST FLAMMARION.
Les morts commandent
PREMIÈRE PARTIE
I
Jaime Febrer se leva à neuf heures du matin. Mado Antonia[A], qui l’avait vu naître, servante pleine de respect pour son illustre famille, se contentait d’aller et de venir depuis une heure dans la chambre, pour tâcher de l’éveiller. Jugeant insuffisante la lumière qui pénétrait par l’imposte d’une large fenêtre, elle ouvrit les vantaux de bois vermoulu où les vitres manquaient. Puis elle tira les rideaux de damas rouge, galonné d’or, qui, en forme de tente, enveloppaient le vaste lit, antique et majestueux, où avaient vu le jour, s’étaient reproduites et éteintes, plusieurs générations de Febrer.
[A] Mado en dialecte majorquin est une abréviation de Madona, et s’emploie parmi les gens du peuple, comme en français le mot «mère».
La veille, en rentrant du cercle, Jaime avait instamment recommandé à Mado Antonia de le réveiller de bonne heure, car il était invité à déjeuner à Valldemosa. Allons, debout!
C'était une splendide matinée de printemps. Dans le jardin, les oiseaux pépiaient en chœur, sur les branches fleuries, balancées par brise, qui venait de la mer voisine, par-dessus le mur.
La domestique, voyant que monsieur s’était enfin décidé à quitter le lit, se dirigea vers la cuisine. Jaime Febrer se mit à circuler dans la pièce, devant la fenêtre ouverte, que partageait en deux parties une mince colonnette.
Il s’était endormi tard, inquiet et nerveux, en songeant à l’importance de la démarche qu’il allait entreprendre le lendemain matin. Pour secouer la torpeur que laisse un sommeil trop court, il rechercha avidement la réconfortante caresse de l’eau froide. En se lavant dans sa pauvre petite cuvette d’étudiant, Febrer jeta sur elle un regard plein de tristesse. Quelle misère! Il manquait des commodités les plus rudimentaires, dans cette demeure seigneuriale. La pauvreté se manifestait à chaque pas dans ces salons, dont l’aspect rappelait à Jaime les splendides décors qu’il avait vus dans certains théâtres, au cours de ses voyages à travers l'Europe.
Comme s’il était un étranger, entrant pour la première fois dans sa chambre à coucher, Febrer admira cette pièce monumentale au plafond élevé. Ses puissants aïeux avaient construit pour des géants. Chacune des salles était aussi vaste qu’une maison moderne. Toutes les baies de l’édifice manquaient de vitres, et l’on était contraint, cet hiver, de tenir tous les vantaux fermés, ce qui ne permettait à la lumière de pénétrer que par les impostes, dont les carreaux fendus étaient obscurcis par le temps. L'absence de tapis laissait à découvert le carrelage en pierre siliceuse et tendre de Majorque, découpée en fins rectangles, comme des lames de parquet.
Les plafonds laissaient encore apercevoir l’antique splendeur des caissons, les uns de bois sombre, ingénieusement assemblés, les autres de vieil or mat, où se détachaient les armoiries de la famille. Les murs, très hauts, simplement blanchis à la chaux, disparaissaient dans certaines pièces, sous des files de tableaux anciens, ou sous les plis de somptueuses tentures aux vives couleurs, que le temps ne pouvait effacer.
La chambre à coucher de Jaime était ornée de huit grandes tapisseries, représentant des jardins, de longues allées bordées d’arbres au feuillage automnal, aboutissant à des ronds-points, où gambadaient des biches, où l’eau tombait goutte à goutte dans de triples vasques. Au-dessus des portes étaient accrochés de vieux tableaux italiens d’une mièvrerie fade, où des enfants aux chairs ambrées, jouaient avec des agneaux.
L'arcade qui séparait l’alcôve de la chambre avait grand air, avec ses colonnes cannelées, soutenant un plein cintre de feuillage sculpté, d’un or pâle et discret, comme les ornements d’un autel. Sur une table du XVIIIe siècle, on voyait une statuette polychrome de saint Georges à cheval, piétinant les Maures. Plus loin, le lit, vénérable monument de famille. Quelques fauteuils anciens aux bras incurvés, dont le velours rouge, éraillé et pelé, laissait voir la blancheur de la trame, voisinaient avec des chaises de paille et un lavabo de pauvre. «Ah! la misère!» pensa derechef l’héritier des Febrer, possesseur du majorat. La demeure ancestrale, avec ses belles fenêtres sans vitres, ses salons, tendus de haute lice et dépourvus de tapis, ses précieuses antiquités mêlées aux meubles les plus misérables, lui faisait l’effet d’un prince ruiné, se parant encore d’un manteau somptueux et d’une couronne glorieuse, mais n’ayant plus ni linge ni chaussures.
Lui-même n’était-il pas semblable à ce palais, enveloppe imposante et vide, sous laquelle brillaient jadis la gloire et la richesse de ses aïeux? Les Febrer, marchands ou soldats, avaient tous été navigateurs. Leurs armes avaient ondulé sous la brise, brodées sur les flammes ou les pavillons de plus de cinquante voiliers, les plus rapides de la marine Majorquine, qui allaient vendre l’huile des Baléares à Alexandrie, embarquaient des épices, des soies et des parfums d'Orient aux Echelles du Levant, trafiquaient avec Venise, Pise et Gênes, ou, franchissant les Colonnes d'Hercule, s’enfonçaient dans les brumeuses mers du Nord, pour porter dans les Flandres et les Républiques hanséatiques, les faïences des Morisques valenciens, nommées Maïoliques par les étrangers, parce qu’elles provenaient de Majorque. Ces perpétuelles randonnées à travers des mers infestées de pirates, avaient fait de cette famille de riches marchands, une tribu de vaillants soldats.
Les Febrer avaient parfois livré bataille aux corsaires turcs, grecs et algériens, ou, contractant avec eux des alliances, avaient escorté leurs flottes jusque dans les mers du Nord, pour affronter les pirates anglais. Une fois même, ils avaient attaqué, à l’entrée du Bosphore, les galères génoises qui monopolisaient le commerce de Byzance.
Plus tard, cette dynastie de marins batailleurs, renonçant à la navigation commerciale, avait donné son sang pour défendre des royaumes chrétiens, et fait entrer quelques-uns de ses fils dans la sainte milice des Chevaliers de Malte.
Du jour où ils recevaient l’eau du baptême, les cadets portaient, cousue à leurs langes, la croix blanche à huit pointes, qui symbolise les huit Béatitudes. Quand ils avaient l’âge d’homme, ils commandaient les galères de cet ordre belliqueux et finissaient leurs jours dans de riches Commanderies, où ils contaient leurs prouesses à leurs petits-neveux et faisaient soigner leurs infirmités et panser leurs blessures par des esclaves musulmanes avec lesquelles ils vivaient, en dépit de leur vœu de chasteté. Des monarques fameux, passant par Majorque, avaient quitté l'Alcazar d'Almudaina, pour visiter les Febrer dans leur palais. Quelques-uns avaient été amiraux des flottes royales, d’autres gouverneurs de possessions lointaines; certains d’entre eux dormaient leur éternel sommeil sous les dalles de la cathédrale de La Valette, près d’autres Majorquins illustres, et Jaime avait pu contempler leurs tombes, quand il avait visité Malte.
La Bourse de Palma, élégant édifice gothique, proche de la mer, avait été, durant plusieurs siècles, un fief de ses aïeux. Toutes les marchandises déchargées sur le môle voisin étaient pour les Febrer; et, dans l’immense salle hypostyle de la Bourse, près des colonnes torses qui se perdaient dans la pénombre des voûtes, les ancêtres de Jaime recevaient avec un faste royal, les navigateurs d'Orient, vêtus de l’ample culotte plissée, les patrons génois et provençaux au petit manteau surmonté d’un capuce, et les vaillants capitaines de l'île, portant le rouge bonnet catalan. Les marchands vénitiens envoyaient des meubles d’ébène, ornés de menues incrustations d’ivoire et de lapis-lazuli, ou, dans leur cadre de cristal, de grandes glaces aux reflets azurés. Les navigateurs, qui revenaient d'Afrique, apportaient des poignées de plumes d’autruche, des défenses d’éléphant, et ces trésors, avec beaucoup d’autres, allaient enrichir les salles du palais, parfumées de mystérieuses essences, présents des correspondants asiatiques.
Durant des siècles, les Febrer avaient été les intermédiaires entre l'Orient et l'Occident, et avaient fait de Majorque un dépôt de produits exotiques, que leurs vaisseaux allaient ensuite porter çà et là en Espagne, en France, en Hollande. Les richesses affluaient chez eux avec une abondance fabuleuse. Il leur arriva même de prêter à des rois. Et pourtant, Jaime, le dernier de leur race, la nuit précédente, après avoir perdu au cercle les cent dernières pesetas qu’il possédait, n’en avait pas moins été forcé, pour aller le lendemain à Valldemosa, d’emprunter de l’argent à Toni Clapès, le contrebandier, un homme grossier, mais d’une vive intelligence, au demeurant, le plus fidèle et le plus désintéressé de ses amis.
En se peignant, Jaime se regarda dans une glace ancienne, rayée et trouble. A trente-six ans, il était assez bien conservé. Il était laid, mais d’une laideur superbe, suivant le mot d’une femme, qui avait exercé sur sa vie une certaine influence. Ce genre de laideur lui avait même valu quelques succès. Miss Mary Gordon, une blonde anglaise, sentimentale, fille du gouverneur d’un archipel océanien, avait rencontré Jaime dans un hôtel de Munich. Frappée par sa ressemblance avec Wagner, dont il était le vivant portrait, assurait-elle, miss Mary avait fait elle-même les premiers pas. Charmé de ce souvenir, Febrer souriait en contemplant dans la glace son front bombé, dont le poids semblait écraser ses yeux, impérieux et moqueurs, ombragés d’épais sourcils. Son nez, aquilin et mince, était celui de tous les Febrer, ces oiseaux de proie des solitudes marines. Sa bouche se crispait, dédaigneuse sous une fine moustache; son menton saillant était couvert d’une barbe clairsemée et soyeuse.
Délicieuse miss Mary! Leurs joyeuses pérégrinations à travers l'Europe avaient duré près d’un an. Jaime se les rappelait encore avec une émotion voilée de regret, mais c’était un passé déjà lointain. A quoi bon le faire revivre dans son imagination d’homme blasé et las? Ah! les femmes! s’écria-t-il dédaigneusement, en redressant son corps robuste, au dos un peu voûté, tant sa taille était haute. Les femmes! depuis bien longtemps, elles avaient cessé de l’intéresser. Et puis, il se sentait vieillir, en dépit des apparences. Quelques fils d’argent dans sa barbe, et des rides légères aux coins des yeux révélaient la fatigue d’une vie «menée à toute vapeur», suivant sa propre expression.
Cependant, tel qu’il était, il plaisait encore, et c’était l’amour qui allait le sauver.
Sa toilette terminée, Jaime quitta sa chambre à coucher et traversa un vaste salon, vivement éclairé par le rayon du soleil qui pénétrait par l’imposte des fenêtres aux volets clos. Le plancher restait encore dans la pénombre, tandis que les murs, couverts d’immenses tapisseries, brillaient comme des jardins aux vives couleurs, où se déroulaient des scènes mythologiques et bibliques.
Febrer, en passant devant ces richesses, héritées des ancêtres, leur jeta un ironique regard. Aujourd’hui, plus rien de tout cela ne lui appartenait. Il y avait déjà plus d’un an que toutes les tapisseries étaient devenues la propriété de certains usuriers de Palma, qui toutefois avaient consenti à les laisser pour quelque temps encore, accrochées à leur place. Elles y attendaient la venue de quelque riche amateur, qui les paierait plus largement en croyant les acheter à leur propriétaire. Jaime n’en était plus que le dépositaire, menacé de la prison, s’il s’en montrait infidèle gardien.
En arrivant au milieu du salon, il se détourna quelque peu par habitude; mais il se mit à rire, en voyant que rien ne lui barrait le chemin. Un mois auparavant, il y avait encore là une table italienne, faite de divers marbres précieux, rapportée d’une de ses expéditions de corsaire par le fameux Commandeur don Priamo Febrer.
Poursuivant son chemin, il ne rencontra que le vide, là où il voyait d’ordinaire un énorme brasero d’argent repoussé. Hélas! il l’avait vendu au poids du métal. L'absence de cet objet précieux le fit souvenir d’une chaîne d’or, présent de Charles-Quint à l’un de ses ancêtres, chaîne qu’il avait également vendue à Madrid, quelques années auparavant, au poids du métal, avec un supplément de deux onces d’or, pour la beauté du travail. Jaime avait appris que cette chaîne avait été revendue cent mille francs à Paris...
En se livrant à ces pénibles pensées, il se dirigea vers la vaste cuisine où se préparaient jadis les banquets célèbres, donnés par les Febrer aux parasites dont ils étaient entourés. Mado Antonia paraissait plus petite encore, dans cette immense pièce au plafond élevé. Elle était assise auprès de la grande cheminée dont l’âtre pouvait contenir des troncs d’arbre. La glaciale propreté de cette pièce prouvait qu’elle n’était plus utilisée. Aux murs, de nombreux crochets vides dénonçaient l’absence des brillants ustensiles de cuivre, qui avaient orné cette cuisine, digne d’un couvent. Maintenant, la vieille servante préparait ses ragoûts sur un tout petit fourneau, placé à côté du pétrin.
D'une voix forte, Jaime appela Mado Antonia, et pénétra dans la petite salle à manger où les derniers des Febrer prenaient leurs repas. Mais là aussi, la misère avait laissé sa trace. La longue table était recouverte d’une toile cirée toute fendillée; les dressoirs étaient presque vides; les anciennes faïences, à mesure qu’elles étaient cassées, avaient été remplacées par des assiettes et des pots de fabrication grossière.
Au fond, deux fenêtres ouvertes encadraient deux rectangles de mer d’un bleu intense et mobile, palpitant sous les feux du soleil. Près de ces fenêtres, quelques palmiers balançaient mollement leurs éventails. A l’horizon se détachaient les ailes blanches d’une goélette se dirigeant vers Palma, avec la lenteur d’une mouette fatiguée.
En entrant, Mado Antonia posa sur la table une grande tasse de café au lait, avec une tartine de pain beurrée. Jaime se mit à déjeuner de grand appétit, cependant il fit la grimace en goûtant son pain:
—Il est bien dur, n’est-ce pas? dit la servante en majorquin; il ne vaut pas les petits pains que monsieur mange au cercle; mais ce n’est pas ma faute. Je voulais pétrir la pâte hier, mais je n’avais plus de farine, et j’attendais le fermier de Son Febrer qui devait apporter sa redevance... Ah! les gens sont bien ingrats et bien oublieux!
Et la vieille servante exprima longuement son mépris pour le fermier de Son Febrer, la dernière terre qui restât à Jaime.
A cette évocation, celui-ci songeait que ce domaine ne lui appartenait plus, bien qu’il en fût officiellement le propriétaire. Cette terre, la plus fertile, la plus riche de son héritage, qui portait le nom de sa famille, il l’avait hypothéquée, et il allait la perdre d’un moment à l’autre. Le modique revenu qu’il en tirait, conformément aux usages du pays, lui servait uniquement à payer les intérêts des divers emprunts qu’il avait contractés, mais en partie seulement, et comme ses dettes ne faisaient que s’accroître, il ne lui restait plus que les redevances en nature. A Noël et à Pâques, il recevait une couple d’agneaux avec une douzaine de volailles; en automne, deux porcs bien engraissés, des œufs et une certaine quantité de farine, sans compter les fruits de saison. De ces produits Mado Antonia faisait deux parts: l’une pour la consommer, l’autre pour la vendre. C'était ainsi que Jaime et sa servante vivaient dans la solitude du palais, à l’abri de la curiosité publique, comme deux naufragés dans un îlot.
Mais depuis quelque temps, les redevances se faisaient de plus en plus attendre. Le fermier, avec cet égoïsme de paysan, qui lui fait abandonner les malheureux, ne s’empressait guère de tenir ses engagements. Il savait que l’héritier du majorat n’était plus le véritable propriétaire de Son Febrer, et maintes fois, en entrant dans la ville avec ses provisions, il se détournait pour les déposer chez les créanciers de Jaime, redoutables personnages qu’il tenait à ménager.
Le dernier des Febrer regarda tristement sa servante, qui demeurait debout devant lui. C'était une paysanne qui avait toujours conservé le costume de son village: casaquin foncé, garni aux manches d’une double rangée de boutons, jupe claire à ramages, guimpe blanche sous laquelle pendait une grosse tresse postiche, très noire, serrée à son extrémité par un long nœud de ruban de velours.
—Quelle misère, Mado Antonia! dit Jaime en parlant majorquin, lui aussi. Tout le monde fuit les pauvres, et, un de ces jours, si ce coquin ne nous apporte pas ce qu’il nous doit, nous en serons réduits à nous manger, comme des naufragés.
La vieille sourit... Monsieur était toujours gai. A cet égard, il était bien le vivant portrait de son grand-père, don Horacio, qui, malgré sa physionomie grave, disait des choses si drôles!...
—Il faut que cela finisse, poursuivit Jaime, et cela finira aujourd’hui même. Sache-le, avant que la nouvelle coure les rues: je me marie!
La servante joignit les mains pour exprimer son étonnement; puis, levant les yeux au plafond:
—Sang du Christ! il était temps... il y a beaux jours que Monsieur aurait dû y penser. La maison serait dans un autre état.
Et, sa curiosité de campagnarde s’éveillant, elle questionna:
—Est-elle riche?
Le signe d’assentiment de son maître ne la surprit point. Seule, une femme apportant en dot une grosse fortune, pouvait prétendre épouser un Febrer.
—Elle est jeune, sans doute? affirma la vieille, pour obtenir de plus amples renseignements.
—Oui, jeune, beaucoup plus jeune que moi, trop jeune. Vingt-deux ans environ. Je pourrais presque être son père.
Mado fit un geste de protestation. Don Jaime était le plus bel homme de l'île; elle le proclamait bien haut, elle qui l’admirait, depuis que, tout enfant, elle le menait par la main en promenade, au bois de pins voisin du château de Bellver.
—Et elle est de bonne maison? demanda-t-elle encore, pour vaincre le laconisme de son maître.
Jaime demeura quelques instants perplexe; il pâlit un peu, puis il dit, d’un ton énergique et rude, destiné à cacher son trouble:
—C'est une chueta!
De nouveau, Antonia joignit ses mains en invoquant le sang du Christ, si vénéré à Palma; mais tout à coup, les rides de son visage brun se détendirent, et, la réflexion venant, elle se mit à rire.
—Que monsieur était drôle! Comme son grand-père, il disait les choses les plus stupéfiantes, les plus incroyables, avec une gravité qui trompait les gens. Et elle, la pauvre sotte, elle avait pris cette farce au sérieux...
—Mado, c’est bien vrai, je me marie avec une Chueta... la fille de don Benito Valls: C'est pour cela que je vais aujourd’hui à Valldemosa...
La voix éteinte de Jaime, son accent timide dissipèrent tous les doutes de la servante. Elle resta bouche béante, les bras tombant, sans trouver la force de lever les mains et les yeux... une juive...
—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
Il lui était impossible de dire autre chose. Elle croyait avoir rêvé que le tonnerre avait ébranlé la vieille maison, qu’un gros nuage venait de cacher le soleil, que la mer se plombait et qu’elle allait lancer ses vagues houleuses contre la muraille. Puis elle vit que rien n’était changé, et qu’elle avait été troublée par cette étonnante nouvelle.
—Mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!
Et, saisissant la tasse vide et le reste du pain, elle se mit à courir, pour se réfugier au plus vite dans la cuisine. Arrivée là, elle eut peur. Quelqu’un devait marcher là-haut, dans les salons vénérables, quelqu’un dont elle ne pouvait s’expliquer la nature, mais qui se réveillait après un sommeil séculaire. Ce vieux palais avait assurément une âme. D'habitude, elle entendait les meubles craquer, les tapisseries s’agiter et bruire, la harpe dorée de l’aïeule de don Jaime vibrer, et elle n’en éprouvait nulle crainte, car elle savait que les Febrer avaient toujours été d’honnêtes gens, simples et bons pour les humbles... Mais maintenant, après une pareille déclaration!... Elle songeait avec inquiétude aux portraits qui ornaient la salle de réception. Quelle expression devaient avoir les visages des ancêtres, s’ils avaient entendu les paroles que venait de prononcer leur descendant!
Mado Antonia finit par se rasséréner, en buvant le reste du café préparé pour son maître. Elle n’avait plus peur, mais elle ressentait une tristesse profonde, en songeant à la destinée de don Jaime, comme si elle l’eût vu en danger de mort.
Un peu de mépris vint dominer momentanément sa vieille tendresse. Quelle honte éprouverait la tante de Jaime, qui était la dame la plus noble et la plus pieuse de l'île, celle que beaucoup nommaient la Papesse, par ironie ou par respect.
—Au revoir, Mado! Je serai de retour à la tombée de la nuit.
La vieille se voyant seule, leva les bras vers le ciel pour invoquer le sang du Christ, la Vierge de Lhuch, patronne de l'île, et enfin le grand saint Vincent Ferrer, qui avait fait tant de miracles, lorsqu’il était venu prêcher à Majorque. Qu’il en fît un de plus, pour empêcher de se réaliser le monstrueux projet de don Jaime! Qu’un énorme quartier de roche se détachât de la montagne, pour couper la route de Valldemosa! Que la voiture versât, et que l’on rapportât don Jaime sur un brancard!... Tout plutôt que cette honte!
Febrer, ayant traversé l’antichambre, commença de descendre les marches de l’escalier. Comme tous les nobles de l'île, ses pères avaient élevé des constructions grandioses. Le vestibule occupait un tiers du rez-de-chaussée. Une sorte de loggia à l’italienne, formée de cinq arcades, soutenue par de fines colonnettes, s’étendait en haut de l’escalier et donnait accès, par deux portes, aux deux ailes de l’édifice, plus élevées que le corps principal du logis. Au centre de la balustrade, en face de la porte-cochère, se trouvait l’écusson en pierre des Febrer, avec une lanterne en fer forgé.
En descendant, Jaime heurtait sa canne contre les marches de pierre, ou en frappait les hautes amphores vernissées qui ornaient les paliers, amphores qui, sous le choc, rendaient un son de cloche. La rampe de fer, oxydée par les ans, s’effritait en écailles rouillées, et tremblait au bruit des pas, comme si elle allait se desceller.
Arrivé à la cour d’honneur, Febrer s’arrêta. En songeant à la grave résolution qu’il avait prise, il jeta un long regard sur ce vieux palais que, d’ordinaire, il considérait avec indifférence. La cour, vaste comme une place publique, pouvait recevoir plus de douze carrosses et tout un escadron de cavaliers. Douze colonnes massives, en marbre veiné de l'île, soutenaient les arcades de pierre simplement taillée, sur lesquelles reposait un plafond aux poutres noircies par le temps. Le pavé était formé d’un cailloutage, verdi de mousse. Une fraîcheur de ruines régnait dans cette cour immense et déserte. Un chat la traversa, sortant des anciennes écuries par la chatière d’une porte vermoulue, et disparut bientôt par l’orifice des souterrains abandonnés, où l’on conservait autrefois les récoltes.
La rue était solitaire. A son extrémité, bordée par le mur du jardin des Febrer, on apercevait les remparts, percés d’une grande porte, armée au cintre d’une herse de bois, dont les dents semblaient être d’un poisson gigantesque. A travers cette ouverture, les eaux de la baie, vertes et lumineuses, tremblaient de reflets d’or.
Jaime fit quelques pas sur le pavé bleuâtre de la rue, dépourvue de trottoirs, puis s’arrêta encore, pour contempler sa demeure. Ce n’était plus qu’un faible reste du passé. L'antique palais des Febrer avait occupé un vaste espace, mais avec le temps et la gêne de la famille, il avait peu à peu diminué d’étendue. Une partie de ce palais était devenue un couvent de religieuses, tandis que d’autres avaient été acquises par de riches Majorquins, qui, en surchargeant l’édifice de balcons modernes, en avaient détruit l’unité primitive, visible encore dans la ligne des auvents et des toits. Quant aux Febrer, ils avaient dû, pour accroître leurs revenus, se réfugier dans la partie du palais donnant sur les jardins et sur la mer, tandis qu’ils louaient les rez-de-chaussée à des boutiquiers et à de petits industriels. Tout à côté de la grande porte seigneuriale, une vitrine laissait voir des jeunes filles qui repassaient du linge. Elles saluèrent don Jaime d’un sourire respectueux. Celui-ci demeurait immobile, et continuait à contempler la demeure de ses ancêtres.
Elle avait grand air, toute mutilée et vieille qu’elle était! La pierre du soubassement, effritée et creusée par le frôlement des piétons et le heurt des voitures, était coupée à ras du sol par de nombreux soupiraux grillés. A partir de l’entresol, loué à un droguiste, la majesté de la façade commençait à se déployer. Au niveau de l’arcade, dominant la porte-cochère, trois fenêtres, divisées par des colonnes géminées, montraient leurs encadrements de marbre noir, finement travaillé. Des chardons de pierre montaient le long des colonnes qui soutenaient les corniches, surmontées de trois grands médaillons. Dans celui du centre, était sculpté le buste de l’empereur, avec cette inscription: Dominus Carolus Imperator 1541, rappelant le passage de Charles-Quint à Majorque, lors de la malheureuse expédition d'Alger. Ceux des côtés figuraient les armes de Febrer, soutenues par des poissons à têtes d’hommes barbus. Au premier étage, ornant les montants et les corniches des larges fenêtres, des rinceaux, formés d’ancres et de dauphins, rappelaient les gloires de cette lignée de navigateurs. A chaque extrémité s’ouvrait une énorme conque. Dans la partie la plus haute de la façade, s’alignait une file compacte de fénestrelles gothiques: les unes murées, d’autres ouvertes, pour donner de l’air et de la lumière aux mansardes; enfin couronnant le tout, l’auvent monumental, l’auvent grandiose, comme on n’en voit qu’à Majorque, projetait jusqu’au milieu de la rue son magnifique assemblage de chevrons sculptés, noircis par le temps et soutenus par de massives gargouilles.
Jaime parut satisfait de son examen. Le palais de ses ancêtres était beau encore, malgré les fenêtres sans vitres, malgré la poussière et les toiles d’araignées amoncelées dans les brèches des murailles. Après son mariage, lorsque la fortune du vieux Valls aurait passé dans ses mains, tous s’émerveilleraient de voir la splendide résurrection des Febrer. Et il y avait des gens qui se scandalisaient de sa résolution! Et lui-même avait des scrupules!... Allons, courage! En avant!
Il se dirigea vers le Borne, large avenue au centre de Palma, autrefois lit d’un torrent qui partageait la cité en deux villes ennemies: Can Amunt et Can Avall. Il y trouverait une voiture pour le conduire à Valldemosa.
Au moment où il s’engageait dans l’avenue, son attention fut attirée par un groupe de promeneurs qui, à l’ombre d’arbres touffus, regardaient trois campagnards en arrêt devant l’étalage d’une boutique. Febrer reconnut leurs costumes, très différents de ceux des paysans marjorquins. C'étaient des gens d'Iviça. Le nom de cette île évoquait en lui le souvenir, déjà lointain, d’une année passée là-bas, pendant son adolescence. En apercevant ces gens dont la vue amusait les Majorquins, Jaime se mit à sourire et à considérer avec intérêt leur accoutrement et leur physionomie.
Sans aucun doute, c’était un père avec son fils et sa fille. Le père était chaussé d’espadrilles blanches sur lesquelles tombait un ample pantalon de panne bleue. Sa veste était retenue sur la poitrine par une agrafe et laissait voir la chemise et la ceinture. Une mante de couleur foncée était posée comme un châle sur ses épaules, et, pour compléter ce costume à moitié féminin qui contrastait avec la rudesse de son brun visage de Maure, il portait sous son chapeau un foulard noué au menton, dont les pointes retombaient sur le dos. Le fils, d’environ quatorze ans, était vêtu de la même façon. Il avait un pantalon également large d’en haut, et rétréci à la jambe, mais il ne portait ni mante ni foulard. Un ruban rose, noué au cou, flottait sur sa poitrine, en guise de cravate; il avait un petit bouquet d’herbes posé sur l’oreille, et son chapeau, orné d’un galon à fleurs, était rejeté en arrière, laissant en liberté un flot de cheveux frisés, qui tombaient sur son front. Son visage malicieux, maigre et brun, était animé par l’éclat de deux yeux africains, d’un noir intense.
Mais c’était la jeune fille qui attirait le plus l’attention. Elle portait une jupe verte à petits plis, sous laquelle se devinaient d’autres jupes superposées, le tout formant un ballon, qui faisait paraître encore plus menus ses pieds fins et mignons, dans leurs blanches espadrilles. Le relief de sa poitrine se dissimulait sous un fichu jaunâtre, parsemé de fleurs rouges. Les manches de velours, d’une couleur autre que celle de son corsage, étaient ornées d’une double rangée de boutons en filigrane, œuvre des orfèvres juifs. Une triple chaîne d’or d’où pendait une croix, brillait sur sa poitrine; les mailles en étaient si grosses que, si elles n’avaient été creuses, elles auraient accablé la jeune fille de leur poids. Sa chevelure, noire et brillante, séparée en deux bandeaux sur le front, était cachée sous un foulard blanc attaché sous son menton, puis reparaissait sur sa nuque en une longue tresse, ornée de rubans multicolores, qui descendaient jusqu’au bas de sa jupe.
La jeune fille, un petit panier passé à son bras, demeurait immobile sur le bord du trottoir, regardant fixement tous les curieux, ou admirant les hautes maisons et les terrasses des cafés. Blanche et rose, elle n’avait pas les traits rudes et le teint cuivré des campagnardes. Son visage rappelait, par sa pâleur nacrée, celui d’une religieuse noble et élégante, et sous le foulard semblable à une guimpe de nonne, était éclairé par le reflet lumineux de ses dents et par l’éclat de ses yeux timides.
Poussé par une curiosité instinctive, Jaime s’approcha des deux hommes qui, tournant le dos à la jeune fille, étaient en contemplation devant une vitrine d’armurier. Ils examinaient, une à une, les armes exposées, avec des yeux ardents et une mine de dévots, comme s’ils adoraient des idoles. Le jeune homme avançait sa tête de Maure, comme s’il eût voulu l’enfoncer dans la vitrine.
—Des pistolets!... Père, des pistolets! s’écriait-il avec la surprise joyeuse de celui qui se trouve inopinément en présence d’un ami.
L'admiration des deux jeunes Ivicins allait surtout aux armes inconnues, qui leur semblaient de merveilleuses œuvres d’art: fusil à percussion centrale, carabines à répétition, et surtout ces revolvers qui peuvent tirer plusieurs coups de suite.
L'image de Febrer, se reflétant dans la vitre, fit retourner vivement le père:
—Don Jaime! ah! don Jaime!
Sa surprise et sa joie furent si vives que peu s’en fallut qu’en étreignant les mains de Febrer, il ne se jetât à ses genoux.
—Nous nous amusions, dit-il d’une voix tremblante, à regarder les magasins, en attendant l’heure de nous présenter chez vous... Avancez, les enfants! et regardez bien. C'est don Jaime! c’est le maître! Il y a bien dix ans que je ne l’ai vu, mais je l’aurais tout de même reconnu entre mille.
Febrer, surpris, ne parvenait pas à coordonner ses souvenirs.
—Vraiment, vous ne me reconnaissez pas, señor? Voyons, Pép Arabi, d'Iviça...
Ce nom même ne disait pas grand’chose à Febrer; car, à Iviça, il n’y a que six ou sept noms de famille, et un quart des habitants s’appelle Arabi. Pour plus de clarté, l’homme ajouta:
—Je suis Pép Arabi, de Can Mallorquí.
Febrer sourit. Ah! Can Mallorquí! il se rappelait ce modeste domaine où il avait passé une année, dans son enfance. C'était l’unique bien qu’il eût hérité de sa mère. Mais, depuis douze ans bientôt, Can Mallorquí ne lui appartenait plus. Il l’avait vendu à Pép, qui en était le fermier, comme l’avaient été son père et son aïeul. Jaime avait alors quelque fortune, pourtant, mais à quoi lui servait cette propriété, située dans une île écartée, où il ne retournerait jamais? Aussi d’un geste généreux de grand seigneur, l’avait-il cédée à Pép, pour un prix fort peu élevé, calculé d’après le montant du fermage, en lui accordant de longs délais pour le paiement. Depuis quelques années déjà, Pép avait fini d’acquitter sa dette; cependant ces braves gens l’appelaient toujours «le maître».
Pép Arabi présenta ses enfants: la jeune fille était l’aînée; elle se nommait Margalida; une véritable petite femme, bien qu’elle n’eût que dix-sept ans. Le garçon n’en avait que quatorze: il voulait être cultivateur, comme son père et ses aïeux, mais Pép le destinait au séminaire d'Iviça, parce qu’il avait une belle écriture. Ses terres iraient au garçon honnête et travailleur qui épouserait Margalida. Elle avait déjà plusieurs prétendants; dès son retour, allait commencer la saison des festeigs, ces traditionnelles cours d’amour, et elle choisirait un mari. Quant à Pépet, il était appelé à de plus hautes destinées; il serait prêtre, et quand il aurait dit sa première messe, il deviendrait aumônier militaire, ou il s’embarquerait pour l'Amérique, comme l’avaient fait d’autres jeunes gens d'Iviça, qui gagnaient beaucoup d’argent là-bas et en envoyaient à leurs parents pour l’achat de terres, dans leur île natale. Ah! comme le temps passait! Pép avait vu don Jaime presque enfant, quand celui-ci était venu à Can Mallorquí avec sa mère.
C'était Pép qui, le premier, lui avait appris à manier un fusil et à chasser les oiseaux. Il n’était pas marié, et ses parents vivaient encore... Puis, ils ne s’étaient revus qu’une fois à Palma, quand don Jaime lui avait vendu le domaine (grande faveur dont il lui était toujours reconnaissant)—et aujourd’hui qu’il revenait le voir, il était presque vieux avec deux enfants presque aussi grands que son maître!
Pép conta ensuite son voyage, en montrant dans un sourire d’une malice ingénue, sa solide denture de paysan. Ils avaient eu dix heures de navigation avec une mer magnifique. La fille portait leur dîner dans le panier. Ils repartiraient le lendemain, au petit jour, mais auparavant, il devait s’entretenir avec le maître. Il avait à lui parler d’affaires.
Jaime, surpris, prêta plus d’attention aux paroles de Pép. Celui-ci s’exprimait avec une certaine timidité, et s’embrouillait dans ses explications: «Les amandiers faisaient la principale richesse de Can Mallorquí. L'année précédente, la récolte avait été bonne, et cette année, elle promettait de n'être pas mauvaise. On vendait les amandes un bon prix aux patrons de barques, qui les transportaient à Palma et à Barcelone. Il avait planté d’amandiers presque toute sa propriété; maintenant il songeait à défricher et à épierrer certaines terres appartenant à don Jaime, pour y faire pousser du blé, ce qu’il fallait pour sa famille, pas davantage.
Febrer ne cacha point son étonnement. Quelles pouvaient bien être ces terres-là?... Il possédait donc encore quelque chose à Iviça?...
Pép sourit. Ce n’étaient pas précisément des terres, mais il y avait un promontoire rocheux, avançant sur la mer, et l’on pouvait fort bien l’utiliser, du côté opposé, en construisant sur la pente des terrasses en étage, pour la culture. C'était au sommet de cette falaise que se trouvait la tour du Pirate. Le señor devait certainement se la rappeler... Une tour fortifiée, datant de l’époque des corsaires. Tout gamin, don Jaime y avait grimpé plus d’une fois, proférant des cris de guerre, et lançant à l’assaut une armée imaginaire.
Febrer qui, un instant, avait cru faire la découverte d’une propriété oubliée, sourit tristement. Ah! la tour du Pirate! Il s’en souvenait bien. Elle s’élevait sur un rocher calcaire, une saillie de la côte, où, dans les interstices de la pierre, poussaient des plantes sauvages. Le vieux fortin n’était qu’une ruine qui lentement s’émiettait sous l’action du temps et les assauts des vents marins. Les pierres se détachaient et tombaient; les créneaux étaient ébréchés.
Lorsqu’on avait rédigé l’acte de vente de Can Mallorquí, la tour n’avait pas été mentionnée, peut-être par oubli, tant elle ne pouvait servir à rien. Pép pouvait donc en faire ce que bon lui semblait, car lui, il ne retournerait jamais dans ces lieux, depuis longtemps oubliés. Comme le paysan parlait de l’indemniser, don Jaime l’arrêta d’un geste de grand seigneur. Puis il se mit à regarder la jeune fille. Elle était vraiment bien. On eût dit une demoiselle déguisée en paysanne. Là-bas, à Iviça, tous les jeunes gens devaient en être amoureux. Le père souriait, satisfait...
—Allons, petite, salue le señor... Comment dit-on?
Il lui parlait comme à une gamine. Elle, les yeux baissés, le sang au visage, saisit d’une main l’un des coins de son tablier, et murmura d’une voix tremblante:
—Votre servante, señor!...
Febrer mit un terme à l’entrevue en invitant Pép et ses enfants à se rendre chez lui. Il y avait longtemps que le paysan connaissait Mado Antonia. Elle serait heureuse de les voir. Ils prendraient leur repas avec elle, à la fortune du pot. Lui les reverrait le soir, à son retour de Valldemosa.
—Au revoir, Pép! au revoir, mes enfants!
Et de sa canne, il fit signe à un cocher, assis sur le siège d’une de ces voitures qu’on voit seulement à Majorque, véhicule très léger à quatre roues, égayé d’un dais de toile blanche.
II
Dès qu’il fut hors de Palma, dans la campagne où souriait le printemps, Febrer se reprocha la vie qu’il menait. Il y avait un an qu’il n’était pas sorti de la ville. Il passait ses après-midi dans les cafés du Borne, et ses soirées dans la salle de jeu du cercle.
Dire qu’il n’avait jamais l’idée de mettre le nez hors de Palma, pour contempler ces champs d’un vert tendre, où l’on entendait bruire les canaux d’irrigation; ce ciel d’un bleu si doux où flottaient de blancs nuages; ces collines d’un vert sombre, avec leurs petits moulins à vent, gesticulant au faîte; ces abruptes sierras couleur de rose, qui fermaient l’horizon; tout ce riant paysage qui avait valu à Majorque le nom d'Ile Fortunée, que lui décerna l’admiration des anciens navigateurs! Ah! il se promettait bien, lorsque son prochain mariage l’aurait enrichi, de racheter le beau domaine de Son Febrer, et d’y passer une partie de l’année, comme le faisaient ses pères, pour y mener à son tour la vie simple d’un gentilhomme, généreux et respecté!
Au grand trot de ses deux chevaux, la voiture frôlait au passage et laissait derrière elle de nombreux paysans, revenant de la ville; de sveltes femmes brunes, avec de larges chapeaux de paille enrubannés et ornés de fleurs sauvages; des hommes, vêtus de ce coutil rayé qu’on nomme toile de Majorque, et coiffés de feutres rejetés en arrière, qui entouraient comme d’une auréole, noire ou grise, leurs faces rasées.
Febrer reconnaissait sur la route les moindres plis de terrain, bien qu’il ne fût point passé par la depuis quelques années. Bientôt il arriva à une bifurcation: un chemin conduisait à Valldemosa, l’autre à Soller.
Soller! ces deux syllabes firent soudain revivre en lui toute son enfance. Chaque année, dans une voiture semblable, la famille de Febrer allait jadis à Soller, où elle possédait un vieux manoir, «la Casa de la Luna», ainsi nommé parce que la grande porte d’entrée était surmontée d’une demi-sphère de pierre, avec des yeux et un nez, qui représentait la lune.
C'était toujours vers le mois de mai que se faisait le voyage. Quand la voiture traversait un col, le petit Febrer poussait des cris de joie en voyant à ses pieds la vallée de Soller, ce jardin des Hespérides. Les montagnes, couvertes de sombres forêts de pins, et parsemées de maisonnettes blanches, étaient couronnées d’un turban de brumes. En bas, entourant la ville et se prolongeant jusqu’au rivage, d’immenses bois d’orangers parfumaient l’air. De tous les environs accouraient à la fête de Soller, des familles de paysans. La dulzaine, cette sorte de clarinette moresque, invitait la jeunesse à la danse. De main en main circulaient les verres qu’emplissait la douce eau-de-vie de l'île ou le vin de Bañalbufar. C'étaient les réjouissances en l’honneur de la paix, après dix siècles de guerre et de piraterie.
Les pêcheurs, pour commémorer la victoire remportée par leurs ancêtres, au XVIe siècle, sur les corsaires turcs, se déguisaient en musulmans ou en guerriers chrétiens, et, tromblons ou épées en mains, simulaient dans le port un combat naval sur leurs humbles barques, ou ils se poursuivaient les uns les autres le long des chemins voisins de la côte.
Quand les fêtes de Soller avaient pris fin et que le village avait recouvré sa tranquillité coutumière, le petit Jaime passait ses journées à courir par les orangers avec Antonia, aujourd’hui la vieille Mado Antonia qui alors était une fraîche gaillarde aux dents blanches, à la poitrine rebondie, à la démarche lourde. Elle accompagnait le petit Jaime jusqu’au port, sorte de lac paisible et solitaire, dont l’entrée était rendue presque invisible par les remous des flots entre les rochers.
Hélas! maintenant la Casa de la Luna n’était plus à lui; et depuis plus de vingt ans, il n’avait pas revu ce pays qui lui rappelait de si doux souvenirs....
A l’endroit où la route bifurquait, la voiture prit le chemin qui conduisait à Valldemosa; mais ici, il ne retrouvait plus aucune trace de ses jeunes années. Il n’avait suivi cette route que deux fois, quand il avait déjà l’âge d’homme, en allant visiter avec quelques amis, les cellules de la Chartreuse. Il se rappelait seulement les oliviers qui la bordaient, les fameux oliviers séculaires aux formes tourmentées et fantastiques, qui avaient servi de modèles à tant de paysagistes, et il penchait la tête au dehors pour les mieux voir. A droite et à gauche s’étendaient les terrains pierreux et desséchés où commençaient les escarpements de la montagne. Le chemin serpentait en montant entre des massifs d’arbres. Les premiers oliviers défilaient déjà devant les fenêtres de sa voiture.
Febrer les connaissait, ces oliviers étranges; il en avait souvent parlé, et pourtant il éprouva la sensation que donne un spectacle extraordinaire, comme s’il le voyait pour la première fois. C'étaient des arbres énormes, au feuillage clairsemé, aux troncs noirs, noueux et crevassés, bossués par de grandes excroissances, si vieux que la sève ne pouvant monter jusqu’à la ramure, était absorbée par la partie inférieure, qui grossissait sans cesse. La campagne avait l’air d’un atelier de sculpture abandonné, avec des milliers d’ébauches informes et monstrueuses, éparpillées sur le sol, au milieu d’un tapis de verdure, émaillé de pâquerettes et de campanules.
Le calme régnait dans cette solitude: les oiseaux chantaient, les fleurs des champs se pressaient jusqu’au pied des troncs vermoulus, et les fourmis allaient et venaient en longs chapelets, creusant des galeries au cœur même des plus vieilles racines. On racontait que Gustave Doré avait dessiné ses plus fantastiques compositions sous ces oliviers séculaires, et Jaime, en pensant à cet artiste, se rappela bientôt d’autres personnages plus célèbres qui étaient passés par ce même chemin, qui avaient vécu et souffert à Valldemosa.
S'il était allé deux fois visiter la Chartreuse, ç'avait été seulement pour voir de près ces lieux immortalisés par l’amour. Maintes fois, son grand-père lui avait conté l’histoire de «la française» de Valldemosa et de son compagnon «le musicien».
Un jour de l’année 1838, les Majorquins et les Espagnols, qui s’étaient réfugiés dans l'île, pour fuir les horreurs de la guerre civile, avaient vu débarquer un étranger, accompagné d’une femme, d’un petit garçon et d’une fillette. Lorsqu’on déposa à terre les bagages, les insulaires admirèrent, stupéfaits, un piano monumental, un Erard, comme on en voyait peu alors. Pendant quelques jours, l’instrument dut attendre à la Douane que les inquiétudes de l’administration fussent calmées, et les voyageurs allèrent loger dans une auberge qu’ils quittèrent bientôt, pour louer, tout près de Palma, la villa de Son Vent. L'homme paraissait malade. Il était plus jeune que sa compagne, mais son visage, amaigri par la souffrance, était pâle et transparent comme une hostie; ses yeux brillaient de fièvre, et sa poitrine étroite était constamment déchirée par une toux rauque. Une barbe très fine voilait ses joues; une chevelure léonine couronnait son front et tombait sur sa nuque en boucles épaisses. La femme avait des allures masculines. Elle s’occupait activement de tout dans la maison; elle jouait avec ses enfants, comme si elle avait eu leur âge. Mais on pressentait dans cette famille errante quelque chose d’irrégulier, une sorte de protestation et de révolte contre les lois humaines. L'étrangère portait des toilettes quelque peu fantaisistes, avec un poignard d’argent dans les cheveux, ornement romantique qui scandalisait les dévotes de Majorque. En outre, elle n’allait pas à la messe et ne faisait point de visites. Elle ne quittait sa maison que pour jouer avec ses enfants ou pour mettre au soleil le pauvre phtisique, en lui donnant le bras. Les enfants étaient aussi singuliers que leur mère. La fille était habillée en garçon pour courir plus à l’aise à travers champs.
Bientôt la curiosité des insulaires découvrit les noms de ces étrangers suspects. «Elle» était française, femme de lettres, et se nommait Aurore Dupin, ex-baronne, séparée de son mari. Elle était universellement célèbre par ses romans qu’elle signait George Sand, pseudonyme formé d’un prénom masculin et du nom d’un criminel politique. «Lui», était un musicien polonais, de complexion délicate, qui semblait laisser un lambeau de sa vie dans chacune de ses œuvres, et, à vingt-neuf ans, se sentait près de la mort. Il s’appelait Frédéric Chopin. Le petit garçon et la fillette étaient les enfants de la romancière, qui était déjà dans sa trente-cinquième année.
La société majorquine, enfermée dans ses préjugés traditionnels, s’indigna d’un pareil scandale. Ces gens n’étaient pas mariés!... Et la femme écrivait des romans dont la hardiesse épouvantait les honnêtes gens! Cependant les femmes furent curieuses de les lire, mais à Majorque, nul autre que don Horacio Febrer, le grand-père de Jaime, ne recevait de livres. Il consentit a prêter «Indiana» et «Lelia», qui circulèrent de main en main sans que personne y comprît grand’chose, d’ailleurs. En tout cas, celle qui les avait écrits devint un objet d’horreur; cependant doña Elvira, la grand’mère de Jaime, une Mexicaine dont il avait tant de fois contemplé le portrait, et qu’il se représentait toujours, vêtue de blanc, les yeux au ciel, tenant une harpe dorée entre ses genoux, alla voir plusieurs fois la solitaire de Son Vent; mais ce fut un tel scandale, que don Horacio dut intervenir et défendre à sa femme de continuer ses visites.
Le vide se fit autour des étrangers. Tandis que les enfants jouaient avec leur mère dans la campagne, pareils à de petits sauvages, le malade, enfermé dans sa chambre, toussait derrière les vitres de sa fenêtre, ou se montrait à la porte, cherchant un rayon de soleil. La nuit, à une heure avancée, sa muse mélancolique et maladive venait le visiter; alors, assis au piano, tout en gémissant et en toussant, il improvisait ses compositions où respire une triste et amère volupté.
Le propriétaire de Son Vent, un bourgeois de la ville, enjoignit bientôt aux étrangers de déguerpir. Le pianiste était phtisique; n’allait-il pas contaminer sa villa?... Où aller? Retourner en France était impossible. On était en plein hiver, et Chopin tremblait comme un oiseau abandonné, en songeant au froid de Paris. L'île avait beau être inhospitalière; il l’aimait pour la douceur de son climat. Alors s’offrit aux réprouvés, comme l’unique refuge, la Chartreuse de Valldemosa, édifice du moyen âge, sans beauté architecturale, qui n’a de charme que son antiquité, mais qui, bâti au milieu de montagnes aux flancs desquelles dévalent des bois de pins, est protégé contre l’ardeur du soleil par un rideau d’amandiers et de palmiers. C'était un monument presque en ruine, une sorte de couvent de mélodrame, lugubre et mystérieux, avec des cloîtres où campaient vagabonds et mendiants. Pour y pénétrer, il fallait traverser l’ancien cimetière des moines, dont les fosses étaient envahies par des racines qui rejetaient les ossements à fleur de terre. Par les nuits de lune, disait-on, le spectre d’un moine maudit errait à travers les cloîtres, dans ces lieux où jadis il avait péché, en attendant l’heure de la rédemption.
C'est là que, par une pluvieuse journée d’hiver, les fugitifs allèrent chercher un asile. Fouettés par la bourrasque, ils suivirent la route que parcourait maintenant Febrer, mais qui n’avait de chemin que le nom. Enveloppé dans un gros manteau, le musicien grelottait et toussait sous la bâche, tressaillant douloureusement à tous les cahots. Aux endroits dangereux, la romancière suivait à pied, tenant ses enfants par la main... Un vrai voyage de vagabonds!
Ils passèrent tout l’hiver dans la Chartreuse solitaire. Elle, chaussée de babouches, avec son petit poignard dans ses cheveux en désordre, faisait courageusement la cuisine, aidée par une toute jeune fille du pays, qui, pour peu qu’on ne la surveillât point, se hâtait d’engloutir les mets destinés au cher malade. Les gamins de Valldemosa jetaient des pierres aux petits Français qu’ils prenaient pour des «Maures, ennemis de Dieu»; les femmes volaient leur mère, quand elles lui vendaient des comestibles, et l’avaient surnommée «la Sorcière». Tous évitaient, en se signant, ces «gitanos» qui osaient habiter le monastère, près des morts, en communication constante avec le fantôme du moine, qui se promenait à travers les cloîtres.
Pendant le jour, tandis que le malade reposait, la romancière préparait le potage, et, de ses mains fines et pâles d’artiste, aidait la servante à éplucher les légumes. Puis elle courait avec ses enfants, jusqu’à la côte abrupte de Miramar, couverte de bois touffus, où jadis le savant Raymond Lulle avait établi son école d'Études orientales. C'était seulement à l’entrée de la nuit qu’elle commençait vraiment à vivre. Alors les vastes et sombres cloîtres s’animaient soudain d’une harmonie mystérieuse, qui semblait venir de très loin, à travers l’épaisseur des murs. C'était Chopin qui, penché sur le piano, composait ses nocturnes. George Sand, à la lueur d’une bougie, écrivait Spiridion, l’histoire de ce religieux qui finit par rejeter toutes ses croyances. Souvent, alarmée par la fréquence des quintes de toux, elle interrompait son travail pour courir auprès du musicien, et lui faire de la tisane. La nuit, quand la lune brillait, elle était tentée par le frisson du mystère et par la volupté de la peur, et elle allait dans les cloîtres où la lumière des fenêtres se projetait en taches laiteuses au milieu des ténèbres. Personne!... Elle s’asseyait dans le cimetière des moines, attendant en vain que l’apparition du fantôme animât la monotonie de sa vie par un incident romanesque.
Pendant une nuit de Carnaval, la Chartreuse fut envahie par des «Maures». C'étaient des jeunes gens de Palma qui, après avoir parcouru la ville, déguisés en Berbères, pensèrent à «la française», honteux sans doute de l’isolement auquel on l’avait condamnée. Ils arrivèrent à minuit, troublant de leurs chansons et de leurs guitares, le calme mystérieux du couvent, et effrayant les oiseaux abrités dans les ruines. Dans l’une des cellules, ils exécutèrent des danses espagnoles, que Chopin suivait attentivement de ses regards fébriles, tandis que la romancière allait d’un groupe à l’autre, naïvement joyeuse, comme une bonne bourgeoise, de n'être point tout à fait oubliée.
Ce fut là sa seule nuit de bonheur à Majorque. Puis le printemps revint, et le «cher malade» se sentant mieux, les étrangers partirent pour retourner lentement à Paris. Oiseaux de passage, ils ne laissèrent pas d’autre trace que le souvenir.
Nombreuses étaient maintenant les familles de Palma, qui allaient en villégiature à la Chartreuse. Les cellules avaient été transformées en pièces élégantes, et chacun tenait à ce que sa chambre fût celle de George Sand. Febrer avait une fois visité le couvent avec un nonagénaire, qui avait été un des prétendus Maures, venus pour donner une sérénade à «la française». Mais le vieillard ne se souvenait de rien; il était même incapable de reconnaître les lieux.
Jaime éprouvait une sorte d’amour rétrospectif pour cette femme extraordinaire. Il la voyait telle qu’elle est dans ses portraits de jeunesse, avec un visage presque inexpressif, et de grands yeux profonds, énigmatiques, sous une chevelure flottante, sans autre ornement qu’une rose près de la tempe. George Sand! L'amour avait toujours eu pour elle la cruauté du sphinx antique; chaque fois qu’elle tentait de l’interroger, elle le sentait déchirer son cœur, impitoyablement. Toute l’abnégation, toutes les révoltes de la passion, elle les avait connues! La volage héroïne des nuits vénitiennes, l’infidèle compagne de Musset était la même femme que cette garde-malade qui préparait les repas et les tisanes de Chopin mourant dans la solitude de Valldemosa... Ah! si lui, Febrer, avait connu une femme de ce genre, une femme qui résumât en elle l’infinie variété du caractère féminin, avec tout ce qu’il comporte de douceur et de cruauté!... Être aimé par une femme supérieure sur laquelle il aurait pu exercer un viril ascendant, et qui lui eût en même temps inspiré du respect et de l’admiration!...
Jaime demeura un instant comme fasciné, regardant le paysage, sans le voir. Mais bientôt il sourit ironiquement; il songea à l’objet de son voyage, et se prit en pitié. C'était bien à lui, vraiment, de rêver à des amours désintéressées, à lui qui allait vendre son nom à une jeune fille qu’il connaissait à peine, et contracter une union qui scandaliserait l'île tout entière! Digne fin d’une vie inutile, étourdiment gaspillée!
Il en voyait nettement le vide, à cette heure, sans se laisser abuser par la vanité. L'imminence du sacrifice lui faisait jeter un regard en arrière, comme pour chercher dans son passé une justification de sa conduite présente. A quoi avait servi son passage sur cette terre?... Et cette fois encore, comme sur la route de Soller, il évoquait ses souvenirs d’enfance.
Il était fils unique. Sa mère, jeune femme au teint pâle, à la beauté mélancolique, était restée toujours maladive, après l’avoir mis au monde. Don Horacio, son grand-père, habitait au second étage, avec un vieux domestique, et vivait comme s’il eût été un hôte de passage, se mêlant à la famille ou se tenant à l’écart, suivant son caprice. Dans le vague de ses souvenirs, Jaime distinguait le puissant relief de cette physionomie originale. Jamais il n’avait vu sourire ce visage encadré de favoris blancs, qui contrastait avec le noir de jais de ses yeux impérieux. On n’avait jamais connu le vieillard autrement qu’en toilette de ville, d’une minutieuse correction. Seul, son petit-fils pouvait à toute heure monter dans sa chambre. Dès le matin, il le trouvait sanglé dans sa redingote bleue, avec son col haut et sa cravate noire, qui, plusieurs fois enroulée autour du cou, était fixée par une grosse perle. Même souffrant, il conservait son élégance irréprochable, à l’ancienne mode. Si la maladie le forçait à garder le lit, il consignait sa porte, même à son fils.
Jaime passait des heures, assis à ses pieds, écoutant ses récits, intimidé par la multitude de livres, qui, débordant des bibliothèques, envahissaient les chaises et les tables. Les éditeurs de Paris expédiaient à don Horacio d’énormes paquets de volumes, récemment publiés, et, en raison de ses commandes continuelles, ajoutaient à l’adresse cette mention qu’il aimait à montrer d’un air railleur: «Libraire». Avec une bonté de grand-papa, le vieillard s’efforçait, dans ses récits, de se faire bien comprendre, quoiqu’il fût d’ordinaire assez sobre de paroles et peu endurant. Il racontait à Jaime ses voyages à Paris et à Londres, faits les uns en bateaux à voiles jusqu’à Marseille, et de là, en chaise de poste, les autres en vapeurs ou en chemin de fer; il lui décrivait les premiers essais de ces inventions merveilleuses; il parlait de la société du temps de Louis-Philippe, des débuts éclatants du romantisme, des barricades que, de sa chambre, il avait vu élever, mais, à ce souvenir il avait un sourire énigmatique, et il ne disait pas que, ce jour-là, était avec lui à la fenêtre une jolie grisette qu’il tenait par la taille. Son petit-fils était né à la bonne époque, au meilleur moment, affirmait-il. Don Horacio se souvenait en effet de son terrible père, et de leurs divergences d’idées, qui l’avaient obligé de quitter la maison; de ce gentilhomme intransigeant qui allait à la rencontre du roi Ferdinand pour réclamer le retour aux anciens usages, et bénissait ses fils en leur disant: «Dieu fasse de vous de bons inquisiteurs!»
Parfois, don Horacio restait en contemplation devant le portrait de la charmante doña Elvira.
—Ta grand’mère, disait-il, était une âme angélique, une artiste! Moi, j’avais l’air d’un barbare, auprès d’elle... Elle était de notre famille, mais elle était venue du Mexique pour m’épouser. Son père avait été marin et était resté là-bas avec les insurgés. Ah! il n’y a jamais eu dans notre race, une femme qui la valût!
Jaime se souvenait moins de son père que de son aïeul. Il ne retrouvait dans sa mémoire qu’une figure sympathique et douce, mais un peu effacée. Il se rappelait seulement une barbe soyeuse, de nuance claire, comme la sienne, un front chauve, un sourire bienveillant. On racontait que, tout jeune, il avait courtisé sa cousine Juana, cette dame austère, «la Papesse», qui menait la vie d’une religieuse, et qui, après avoir donné des sommes énormes au prétendant don Carlos, prodiguait maintenant ses largesses aux gens d’église. Sa brouille avec le père de Jaime avait sans doute été la cause de son aversion pour cette branche de la famille et de la froideur hostile qu’elle témoignait à son neveu.
Suivant la tradition de la maison, le père de Jaime avait été officier de marine. Lieutenant de vaisseau sur une frégate pendant la guerre du Pacifique, il avait pris part au bombardement de Callao. Comme s’il n’avait attendu que l’occasion de donner cette preuve de courage, il quitta le service aussitôt après, et se maria avec une demoiselle de Palma, qui avait peu de fortune, fille du gouverneur de l'île d'Iviça.
Un jour que la Papesse causait avec Jaime, elle lui avait dit, avec sa voix glaciale et son air hautain:
—Ta mère était d’une famille de gentilshommes; mais elle n’était point butifarra[B] comme nous!
Quand Jaime, tout jeune encore, commença de se rendre compte des choses, son père, qui était progressiste, élu député lors de la Révolution, ne faisait plus à Majorque que de brefs séjours. Lorsque Amédée de Savoie fut proclamé roi, ce monarque révolutionnaire, comme disaient les nobles conservateurs, qui l’exécraient, abandonné par tous les personnages de la cour, dut faire appel, pour les remplacer, à des hommes nouveaux, pris parmi ceux qui portaient de grands noms historiques. Cédant aux exigences de son parti, le butifarra[B] Ferrer consentit à devenir un des dignitaires du palais. Sa femme, qu’il pressa de le suivre à Madrid, ne voulut pas quitter son île. Elle, à la cour? Et son fils?... Pendant le peu de temps que dura la république, l’ancien député progressiste revint parmi les siens, regardant sa carrière comme terminée.