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Les morts commandent cover

Les morts commandent

Chapter 10: III
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About This Book

The narrative follows Jaime Febrer, heir to an old Majorcan house, as he confronts family decline and the persistence of ancestral prestige. Through detailed domestic description and recalled maritime exploits, the story traces how memories, traditions, and old alliances shape personal fate and local social relations. Political loyalties and conservative machinations emerge among relatives, while the estate’s grandeur coexists with everyday poverty. Vivid island settings and generational recollection frame themes of decay, honor, and the tension between past glory and present hardship across a multipart structure that alternates intimate portraiture with broader social observation.

Le Capellanét l’admirait infiniment, parce qu’il le considérait comme un grand artiste. En effet, quand le Ferrer se décidait à travailler, il fabriquait les plus beaux pistolets que l’on eût jamais vus dans les campagnes d'Iviça. Pepét énumérait ses travaux les plus fameux. D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu à des armes maintenant hors d’usage—il est à remarquer que tout ce qui portait les marques de l’ancienneté inspirait un respect particulier au jeune atlót—et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait à nouveau, d’une manière à lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais très personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d’ornements en argent incrusté. Une arme sortie de ses mains pouvait être chargée jusqu’à la gueule sans qu’il y eût à craindre qu’elle éclatât.

Mais l’admiration de Pepét pour le Ferrer était due à une autre circonstance. Pour la révéler à Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton plein de mystère et de respect, il dit:

—Le Ferrer est un vérro.

Un vérro? Jaime, pendant quelques minutes, demeura pensif, essayant de coordonner ses connaissances sur les mœurs de l'île. Un geste expressif du Capellanét vint en aide à sa mémoire. Un vérro est un homme dont le courage n’a plus besoin d'être prouvé, un homme qui a déjà envoyé ad patres un ou plusieurs individus, pour prouver la justesse de son tir et la sûreté de sa main.

Voici à peine six mois que le Ferrer avait de nouveau débarqué à Iviça après avoir passé huit années dans un bagne d'Espagne. On l’avait condamné à quatorze ans de travaux forcés, mais il avait été gracié d’une partie de sa peine. A son retour dans le pays, il avait été reçu en triomphe. Pensez donc! Un enfant de San José qui revient d’un aussi héroïque exil!

Le Capellanét éprouvait pour le vérro un grand respect. Il décrivait les particularités de sa personne avec la prolixité des gens enthousiastes d’un héros.

—Il n’est ni grand, ni fort comme vous; à peine vous arriverait-il à l’oreille, disait-il à Jaime, mais il est très agile. Personne ne peut lui tenir tête au bal. Il a rapporté de son long séjour au bagne un teint pâle, un teint de nonne cloîtrée. Il vit à la montagne dans une petite maison qui touche au bois de pins, à côté des charbonniers qui fournissent sa forge de combustible. Ah! il ne l’allume pas tous les jours, sa forge! Le Ferrer a la prétention d'être un artiste. Il ne travaille que lorsqu’il doit réparer un fusil ou fabriquer ces beaux pistolets qui font l’admiration de tous.

Le Capellanét ajoutait d’un ton confidentiel, qu’il désirait voir le vérro entrer dans sa famille. Ah! si Margalida pouvait le choisir! Peut-être que grâce à leur future parenté, il se déciderait à lui faire cadeau d’un de ces bijoux si enviés; qu’en pensait don Jaime?

Il plaidait pour l’ex-forçat comme si celui-ci faisait déjà partie des siens.

Il vivait si mal, le pauvre! Pensez donc! Seul à la forge, sans autre compagnie que celle d’une vieille parente, toujours vêtue de noir, qui tirait le soufflet pendant qu’il battait le fer rouge! Sa maison n’était qu’un antre obscur, enfumé et maussade au milieu des pinèdes. Comme l’arrivée de Margalida éclairerait tout cela! Et puis, si elle vivait à la forge, il comptait bien obtenir de la générosité de son beau-frère, un couteau aussi affilé que celui de l'aguelo, si Pép continuait injustement à lui refuser ce glorieux héritage.

Le souvenir de son père parut jeter une ombre sur les espérances du jeune garçon. Il entrevoyait qu’il serait difficile que le maître de Can Mallorquí acceptât pour gendre le Ferrer. Cependant le vieux fermier ne pouvait rien dire de mal du vérro. Il regardait même sa réputation comme un honneur pour le village. Mais le Ferrer était un artisan peu entendu en agriculture, et quoique tous les Ivicins se montrassent également habiles à cultiver la terre, à jeter un filet dans la mer, ou à faire la contrebande, enfin à exercer une foule de petits métiers, Pép voulait pour sa fille un véritable laboureur, habitué durant toute sa vie à manier la charrue. Dans son cerveau dur et quelque peu vide, quand une idée germait, elle s’y enracinait si profondément qu’il n’y avait ni ouragan, ni cataclysme qui pût l’en arracher. Pepét serait prêtre et courrait le monde. Quant à Margalida, elle épouserait un cultivateur qui agrandirait le domaine de Can Mallorquí après en avoir hérité.

Le Capellanét s’inquiétait fort de savoir quel serait le préféré de Margalida. Ah! ils auraient du fil à retordre, les concurrents, ayant à lutter avec un homme comme le Ferrer. Même si sa sœur montrait ses préférences pour un autre, l’élu aurait maille à partir avec le brave des braves qui saurait bien se débarrasser de lui. On allait voir de grandes choses! On parlait déjà partout du festeig de Margalida. Dans toutes les maisons du district il en était question. Bientôt toute l'île s’en occuperait. Et Pepét souriait avec une joie féroce, comme un petit sauvage qui s’apprête à voir le sang couler.

Il avait une vive admiration pour Margalida, lui reconnaissant une autorité supérieure à celle de son père, d’autant plus que le respect qu’il avait pour elle n’était pas basé sur la crainte des coups. C'est elle qui dirigeait toutes choses dans la maison; chacun lui obéissait. La mère marchait à sa suite, comme une servante, n’osant rien faire sans la consulter. Pép, si absolu dans ses idées, s’arrêtait avant de prendre une résolution, se grattait le front avec un geste de doute et murmurait: «Il faudra, pour cela, consulter l’atlóta...»

Et le Capellanét lui-même, qui avait pourtant hérité de l’obstination paternelle, abandonnait souvent ses projets de protestation, sur une parole de la jeune fille, sur un conseil insinué avec un sourire par sa voix douce.

—Elle sait tout, je vous assure, don Jaime! disait l’enfant, convaincu. J'ignore si elle est jolie. Par ici, on dit qu’elle l’est: à moi, elle ne me plaît pas. J'aime mieux celles qui sont de mon âge, plus gaies, plus vives... Malheureusement, elles ne peuvent encore admettre le festeig!...

Il recommençait à vanter les mérites de sa sœur, énumérant ses talents et insistant avec un certain respect sur son habileté de chanteuse.

—Connaissez-vous le Cantó, don Jaime? C'est un atlót, faible de poitrine, qui ne peut travailler et qui passe ses journées, étendu à l’ombre des arbres, frappant en cadence sur un tambourin et balbutiant des vers... C'est un agneau blanc, une poule plutôt, avec une peau et des yeux de femme, incapable de se mesurer avec personne. Eh bien, celui-là aussi veut faire sa cour à Margalida!

Mais le Capellanét jurait de lui crever son tambourin sur la tête avant de l’accepter pour beau-frère. Il se refusait à contracter alliance avec un homme qui ne fût pas un héros... En revanche, pour tirer des chansons de sa tête, et les chanter, en y intercalant des cris de paon, personne n’égalait le Cantó. Il fallait être juste et Pepét reconnaissait bien son mérite. C'était une gloire pour la paroisse, autant que le valeureux Ferrer. Cependant, même avec ce compositeur réputé, Margalida pouvait brillamment lutter quand, par les soirées d’été, sous la treille de la métairie ou aux bals du dimanche, poussée par ses compagnes et toute rougissante, elle se décidait à s’asseoir au centre du cercle d’auditeurs et, le tambourin sur un genou, les yeux cachés sous un foulard, elle répondait, par une romance, entièrement improvisée, à ce qu’avait chanté, avant elle, le poète.

Si le Cantó chantait, un dimanche, de longs couplets contre les femmes, montrant combien elles sont fausses, et combien elles coûtent cher à leurs maris avec leur amour des chiffons, Margalida lui répondait, le dimanche suivant, par un chant deux fois plus long, dans lequel étaient critiqués la vanité et l’égoïsme des hommes. Et les atlótas reprenaient ses vers en chœur, et témoignaient de leur enthousiasme par des gloussements de joie, reconnaissant à l’improvisatrice la gloire de les avoir vengées.

—Pepét!... Atlót!

Comme un pur cristal, une voix de femme résonna au loin, rompant le profond silence des premières heures de l’après-midi, silence chargé de vibrations de chaleur et de lumière. En répétant son appel, la voix devenait de plus en plus forte, comme si elle se rapprochait de la tour.

Pepét abandonna sa pose de jeune animal au repos; libérant ses jambes prisonnières de ses bras, il se leva d’un bond... C'était Margalida qui l’appelait. Son père devait le réclamer pour quelque travail.

Jaime le retint par le bras.

—Laisse-la venir, dit-il en souriant. Fais le sourd pour qu’elle crie.

Le Capellanét sourit à son tour en montrant ses dents blanches dans son visage de bronze. Il était enchanté de cette innocente complicité et il voulut immédiatement la mettre à profit en parlant au señor avec une hardiesse toute familière.

«C'était vrai? don Jaime demanderait pour lui au siño Pép... le couteau de l'aguelo?»... Ah! ce couteau, il y pensait toujours.

—Oui, tu l’auras, dit Febrer. Et si ton père ne te le donne pas, je te promets que je t’achèterai le plus beau que je trouverai à la ville d'Iviça.

Le garçon se frotta les mains, et ses yeux lancèrent des éclairs de joie sauvage.

—C'est uniquement pour que tu sois un homme, comme les autres, ajouta Jaime, mais défense de t’en servir, hein! Que ce ne soit qu’un ornement; rien de plus.

Pepét, avide de voir son désir se réaliser au plus vite, répondit par d’énergiques signes de tête.

—Oui, un ornement, rien de plus...

Mais ses yeux se voilèrent d’un doute cruel... Un ornement! Mais si quelqu’un l’offensait, que devait faire un homme ayant un toi compagnon?

—Pepét!... Pepét... Atlót!...

Cette fois, la voix cristalline résonnait à plusieurs reprises, au pied même de la tour. Febrer espérait bien l’entendre de plus près et voir apparaître, d’abord la tête de Margalida, puis enfin toute sa personne à la porte d’entrée. Mais il attendit longtemps en vain. La voix maintenant se faisait plus pressante, avec de gentils tremblements d’impatience.

Jaime se pencha au dehors et vit, immobile au bas de l’escalier, la jeune fille qui, dans son ample jupe bleue, paraissait plus menue, plus fragile. Sous les bords très amples de ce chapeau, pareil à une auréole, le fin visage se détachait, d’une pâleur rosée, où semblaient trembler les deux perles noires de ses yeux.

—Salut, Fleur-d'Amandier! dit Febrer, d’une voix mal assurée, mais avec un sourire.

Fleur-d'Amandier! En entendant ces mots dans la bouche du señor, la jeune fille sentit ses joues se couvrir de rougeur. Quoi! don Jaime connaissait ce surnom?... Était-il possible qu’un monsieur grave comme lui, fit attention à de tels enfantillages?

Margalida avait baissé la tête; dans son trouble, elle jouait avec les pointes de son tablier, saisie de cet émoi qu’éprouve toute fille d'Ève, qui, pour la première fois, se rend compte qu’elle est femme et s’entend adresser une déclaration d’amour.

III

Le dimanche suivant, dès le matin, Febrer descendit au village. C'était l’un des derniers jours de l’été. Les métairies, d’une blancheur éblouissante, reflétaient, comme des miroirs, le feu d’un soleil africain. Dans l’air bourdonnaient des essaims d’insectes. Des figuiers bas et ronds, appuyés sur leurs tuteurs et formant des toits de verdure, tombaient les figues ouvertes par la chaleur et éclatant sur le sol comme d’énormes gouttes de sucre pourpre. De chaque côté du chemin, les nopals érigeaient leurs haies d’épines. Entre leurs racines poudreuses, des lézards, peureux et ivres de soleil, glissaient, mobiles émeraudes.

A travers les colonnades torses des oliviers, on apercevait au loin, sur tous les sentiers, des groupes de paysans se dirigeant vers le bourg. Les atlótas marchaient devant. A côté d’elles cheminaient les prétendants, escorte fidèle et tenace, échangeant des regards hostiles et se disputant la plus légère marque de préférence, car plusieurs d’entre eux faisaient à la fois le siège de la même jeune fille. Les parents fermaient la marche. C'étaient, pour la plupart, des travailleurs vieillis avant l’âge par les fatigues et les privations de la vie des champs, humbles bêtes de somme soumises et résignées, pauvres hères, à la peau noire, aux membres secs comme des sarments. Dans la torpeur de leurs pensées, ils ne se souvenaient des années où ils jouaient un rôle dans les feisteigs que comme d’un printemps lointain.

Quand Febrer parvint au village, il se dirigea tout droit à l’église. Autour d’elle se groupaient six ou huit maisons, y compris la mairie, l’école et le cabaret. Elle dressait sa masse, superbe et puissante, symbole du lien qui unissait toute la population, éparse par monts et par vaux, à plusieurs kilomètres à la ronde.

Jaime, après avoir ôté son chapeau, épongé son front moite, se réfugia sous les arcades d’un petit cloître précédant l’église.

Il demeura longtemps à regarder les paysans arrivant par groupes et se hâtant aux derniers appels de la cloche qui sonnait au haut de la tour. Par la porte entr’ouverte arrivait jusqu’à lui un épais relent de respirations ardentes, de sueurs et de vêtements d’étoffe grossière. Il éprouvait de la sympathie pour tous ces braves gens quand il les rencontrait séparément, mais, dès qu’ils étaient réunis en foule, ils lui inspiraient une insurmontable aversion, et il évitait le plus possible leur contact.

Cependant, la solitude de son logis lui faisait sentir le besoin de voir du monde. En outre le dimanche était pour lui un jour monotone, fastidieux, interminable. Il ne pouvait aller en mer, faute de batelier, le père Ventolera chantant l’office, et les campagnes solitaires avec leurs maisonnettes fermées, lui donnaient l’impression d’un cimetière.

Avec un regard de curiosité et un léger salut, les familles retardataires défilaient devant Febrer. Tout le monde le connaissait dans le district. Quand les paysans le rencontraient seul dans la campagne, ils lui ouvraient volontiers la porte de leur maison, mais leur affabilité n’allait pas plus loin, et ils semblaient incapables de se rapprocher de lui spontanément. C'était un étranger, et, qui pis est, un Majorquin. Sa qualité de señor inspirait une mystérieuse défiance à ces rustres qui ne parvenaient point à s’expliquer pourquoi ce citadin s’obstinait à rester dans sa tour isolée.

Dans l’église, s’éleva un long murmure, comme si mille respirations, longtemps contenues, s’exhalaient enfin dans un soupir de satisfaction. Puis des pas, des salutations échangées à voix basse, des heurts de chaises, des grincements de bancs, des traînements de pieds indiquèrent la fin de l’office. Et la porte fut obstruée parce que tout le monde voulait sortir à la fois.

Les femmes sortaient en groupes: les vieilles vêtues de noir; les jeunes, fières de montrer leurs beaux atours. Les hommes s’arrêtaient un instant devant la porte, pour remettre sur leur tête tondue, sauf une couronne de longues boucles sur le front, le foulard qu’ils portaient sous le chapeau, ornement qui rappelait le capuchon de l’ancien haïck arabe autrefois en usage dans le pays, mais qui ne se montrait plus maintenant que dans les circonstances extraordinaires.

Les vieux tiraient de leur poche une pipe rustique, fabriquée de leurs propres mains, et la remplissaient de tabac de póla, herbe à l’odeur âcre qui se cultive dans l'île. Les jeunes gens, prenant de fières attitudes, passaient, les mains dans leur ceinture, la tête haute, devant les femmes et les atlótas aimées qui feignaient l’indifférence, tout en les regardant du coin de l'œil.

Peu à peu, la foule se dispersait:

Bon día!... Bon día!...

La famille de Pép vint saluer Febrer qui l’accompagna jusqu’à Can Mallorquí.

Pepét, le bimbau aux lèvres, ouvrait la marche. L'instrument rythmait ses pas avec un bourdonnement de grosse mouche. De temps en temps le jeune homme s’arrêtait pour lancer une pierre aux oiseaux ou aux lézards qui montraient leur tête fine dans les interstices des pierres. Margalida marchait auprès de sa mère, muette et distraite, ses immenses yeux fixés dans le vague, des yeux superbes de ruminant qui se posaient de tous côtés sans voir et sans refléter la moindre pensée. Elle ne paraissait pas se douter que le señor, l’hôte respecté de la tour, cheminait derrière elle. Pép, également absorbé, révélait ses pensées par des mots brefs qu’il adressait à Jaime, comme s’il éprouvait la nécessité de lui faire partager ses idées.

Febrer déjeuna à Can Mallorquí afin d’éviter aux enfants de Pép l’ascension de la tour. On s’assit autour d’une petite table basse, devant une grande casserole de riz, et bientôt les convives se mirent à causer gaiement.

Le Capellanét, oubliant tout à fait sa vie de séminariste et osant affronter les regards sévères de son père, parla du bal qui aurait lieu l’après-midi. Margalida songeait aux regards langoureux du Cantó et à l’orgueilleuse attitude qu’avait prise le Ferrer quand elle était passée devant les atlóts en entrant à l’église. La mère se contentait de soupirer:

—Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...

Elle n’en disait jamais plus long, d’ailleurs, et accompagnait, de cette même exclamation, sa pensée confuse, dans la joie comme dans la douleur.

Pép avait souvent caressé la grosse jarre remplie du vin rosé, que lui fournissait sa treille. Son visage olivâtre prit de la couleur, et il s’endormit sur un banc, lança des ronflements sonores, tandis que, sans être effarouchées par le bruit, les mouches et les guêpes voltigeaient autour de sa bouche.

Febrer regagna sa tour. Margalida et son frère faisaient à peine attention à son départ. Les premiers, ils avaient quitté la table, afin de parler plus librement du bal de l’après-midi, avec cette gaieté de la jeunesse que gêne la présence d’une personne grave.

Arrivé chez lui, Jaime s’étendit sur sa paillasse et s’efforça de dormir. Il était triste; il se rendait compte de son isolement et en souffrait. Oh! l’effroyable ennui du dimanche! Où aller? que faire? Tout en s’abandonnant à ces tristes pensées, il finit par s’endormir. Il ne se réveilla que lorsque le soleil commençait à descendre lentement derrière la ligne des îlots, au milieu d’une buée d’or pâle faisant paraître l’azur de la mer plus intense et plus profond.

Quand il redescendit à Can Mallorquí, il trouva la métairie fermée. Personne! Les abois du chien familier ne saluèrent même point ses pas, comme à l’accoutumée. Le vigilant animal avait quitté la place qu’il occupait d’ordinaire sous le porche, pour accompagner la famille à la fête.

«Ils sont tous au bal, pensa Febrer. Si je descendais aussi au village?...»

Il demeura longtemps perplexe. Qu’irait-il faire, là-bas?

Ce genre de distractions ne lui plaisait guère, car sa qualité d’étranger semblait paralyser la gaieté des paysans et leur imposer une certaine contrainte.

A la fin, il se décida à gagner le village. Il avait peur de la solitude. Plutôt que de passer ainsi le reste de la soirée, tout seul, il préférait supporter la conversation lente et monotone de gens simples... une conversation rafraîchissante, comme il disait, qui ne le forçait pas à réfléchir et laissait sa pensée dans une quiétude presque animale.

Arrivé près de San José, il aperçut le drapeau espagnol flottant sur le toit de la mairie, et bientôt parvinrent à ses oreilles les battements secs des baguettes sur les tambourins, ainsi que le son pastoral de la flûte de roseau et le claquement sonore des castagnettes.

Le bal avait lieu en face de l’église. Jeunes filles et jeunes gens, debout, se groupaient auprès des musiciens qui étaient assis sur des sièges bas. Jaime alla se placer à côté de Pép, au milieu d’un groupe de vieux paysans.

Avec un respect silencieux, ceux-ci s’écartèrent pour laisser passer le señor de la tour, puis, après avoir tiré quelques bouffées de leurs pipes, bourrées de tabac de póla, ils renouèrent leur conversation interrompue et devisèrent des rigueurs probables du prochain hiver et de l’espoir que donnait la récolte des amandes.

Le tambourin, la flûte, et les castagnettes continuaient de résonner, mais nul couple ne s’aventurait au milieu de la place.

Les atlóts semblaient indécis. Ils se consultaient du regard, comme si chacun d’eux eût redouté d’ouvrir le bal. D'ailleurs, l’arrivée imprévue du Majorquin intimidait beaucoup les danseuses.

Jaime sentit qu’on lui touchait le bras. C'était le Capellanét qui lui désignait quelqu’un du doigt et qui, se penchant mystérieusement vers son oreille, lui disait:

—Celui que vous voyez là-bas... c’est Pierre, dit le Ferrer, le fameux vérro.

L'homme qu’il montrait était jeune, d’une taille au-dessous de la moyenne; cependant son attitude était arrogante et prétentieuse. Les atlóts se groupaient autour du héros.

Le Cantó lui parlait en souriant, et lui, l’écoutait avec une gravité protectrice, tout en lançant de temps en temps un jet de salive, satisfait quand ce jet parvenait à une grande distance.

Soudain le Capellanét bondit au milieu de la place en agitant son chapeau.

«Eh quoi! allait-on passer ainsi tout l’après-midi à écouter la musique sans danser?»

Il courut vers les jeunes filles, saisit par les mains la plus grande et l’entraînant:

—Toi!... lui dit-il.

C'était suffisant comme invitation. Plus le geste était rude, plus il semblait marquer de tendresse et mériter de reconnaissance.

Le hardi garçon resta, d’abord en face de sa compagne, une fille bien plantée, mais laide, aux mains rudes, aux cheveux huileux, à la peau noire, qui le dépassait de la tête; puis il alla vers les musiciens et protesta violemment:

«Non, non; pas de Longue; il voulait danser la Courte.»

La Longue et la Courte étaient les deux uniques danses du pays. Febrer n’avait jamais pu parvenir à les distinguer. La différence ne consistait que dans le rythme, mais l’air et les mouvements semblaient identiques.

La jeune fille, un bras courbé en forme d’anse et l’autre pendant le long de sa jupe, commença à tourner sur ses espadrilles. Son rôle se bornait là; elle n’avait pas autre chose à faire. Elle baissait les yeux, pinçait les lèvres, c’était de rigueur, avec un air de dédain pudique, comme si elle eût dansé contre son gré. Et elle tournait, tournait, traçant sur le sol de grands huit.

Le vrai danseur, c’était le jeune homme. Cette danse traditionnelle, probablement inventée par les premiers habitants de l'île, rudes pirates de l’époque héroïque, symbolisait et mimait l’éternelle histoire: la poursuite et la chasse de la femme. Elle, froide et insensible, tournait avec le détachement, l’indifférence asexuelle d’une vertu inébranlable, fuyant les sauts et les contorsions de l’homme et lui présentant le dos avec dédain, tandis que celui-ci devait, au contraire, se placer constamment devant les yeux de la rebelle, en se portant à sa rencontre, pour la forcer à le voir et à l’admirer. C'était une suite de mouvements frénétiques comme dans les danses guerrières des tribus africaines.

La fille ne rougissait pas, ne transpirait pas. Froidement, elle continuait son mouvement giratoire, sans jamais l’accélérer, tandis que le danseur, pris de vertige dans sa vitesse folle, la figure congestionnée, haletait et se retirait, tout tremblant de fatigue, au bout de quelques minutes. Chaque atlóta pouvait ainsi danser sans effort avec plusieurs jeunes gens de suite, et les laisser fourbus. C'était le triomphe de la passivité féminine qui sourit devant la jactance prétentieuse du sexe ennemi, sachant bien qu’il finira par s’humilier devant elle.

L'initiative du premier couple parut entraîner les autres. En un instant, tout l’espace resté libre fut envahi. Sous les jupes lourdes aux plis multiples et rigides, s’agitaient les petits pieds, chaussés de blanches espadrilles ou de fins souliers jaunes.

Les hommes saisissaient rudement celles qu’ils avaient choisies. «Toi!» s’écriaient-ils et aussitôt ils les entraînaient violemment. Quelques atlóts qui s’étaient laissé devancer, demeuraient immobiles, surveillant leurs camarades. Quand ils en voyaient un donner des signes de fatigue, ils le tiraient rudement par le bras, et l’éloignaient de la danseuse, en criant: «Laisse-moi là!» Et, sans autre explication, il prenait sa place, sautant autour de la fille avec une ardeur toute fraîche, sans que celle-ci, continuant à pirouetter, les yeux baissés, la lèvre dédaigneuse, parût remarquer ce brusque changement.

Pour la première fois, Jaime vit Margalida prendre part à la danse. Jusque-là elle était restée cachée parmi ses compagnes.

La jolie Fleur-d'Amandier! Il la trouvait plus belle encore, quand il la comparait à ses amies, hâlées par le soleil et les travaux des champs. Sa peau blanche douce comme une fleur, ses yeux humides et brillants, sa sveltesse et jusqu’à la finesse satinée de ses mains, la distinguaient, comme si elle était d’une race différente. En la contemplant, Jaime pensait que, dans un autre milieu, elle eût pu devenir une adorable créature. Il devinait en elle une infinie délicatesse qu’elle-même ne soupçonnait pas; mais, hélas! lorsqu’elle serait mariée, elle cultiverait la terre comme les autres; elle finirait par être semblable à toutes les autres paysannes, noueuses et tordues comme des troncs d’olivier.

Quelque chose d’extraordinaire vint le distraire de ses pensées. La flûte, le tambourin et les castagnettes continuaient à résonner, les danseurs à bondir, les atlótas à tournoyer, mais dans les yeux de tous on lisait l’inquiétude; les vieux suspendaient leurs conversations, en regardant du côté où les femmes étaient assises. Le Capellanét courait d’un couple à l’autre, parlant à l’oreille des danseurs. Ceux-ci quittaient la danse aussitôt, disparaissaient, puis revenaient au bout de quelques secondes, reprendre leur place autour des atlótas qui n’avaient pas cessé de tournoyer.

Pép esquissa un sourire en devinant ce qui se passait, et il dit à l’oreille de Febrer:

—Ce n’est rien; l’histoire de tous les bals! il y a du danger, et les atlóts ont été mettre en sûreté leurs petites affaires...

Ces petites affaires, c’étaient les pistolets et les couteaux que portaient les jeunes gens pour bien prouver qu’ils étaient citoyens d'Iviça. Pendant quelques instants, Jaime vit apparaître des armes de dimensions extraordinaires; c’était merveille qu’elles pussent être dissimulées sur ces corps sveltes et nerveux. Les vieilles femmes les réclamaient, tendant leurs mains osseuses, désireuses de partager les risques des hommes, et leurs yeux agressifs brillaient de colère et d’ardeur héroïque: «Dans quels temps d’impiété maudite vivons-nous, se disaient-elles, pour que l’on moleste ainsi les gens et que l’on s’attaque à leurs antiques coutumes?» Et elles criaient: «Par ici! par ici!» Puis, saisissant ces joujoux meurtriers, elles les fourraient sous les plis innombrables de leur jupe et de leurs cotillons. Les jeunes femmes, de leur côté, se carraient sur leurs sièges, et écartaient les jambes pour offrir aux armes prohibées une cachette plus spacieuse. Toutes les femmes se lançaient des regards résolus et belliqueux. Qu’ils y viennent, ces bandits! Elles se laisseraient mettre en pièces plutôt que de bouger!

Febrer aperçut quelque chose de brillant sur un chemin qui menait à l’église. C'étaient des buffleteries, des fusils, et, au-dessus, les tricornes de deux gendarmes. Ils s’approchèrent lentement, convaincus sans doute qu’ils avaient été flairés de loin et arrivaient trop tard. Jaime était le seul qui les regardait; tous les autres, la tête baissée ou les yeux tournés du côté opposé, feignaient de ne pas les voir. Les musiciens faisaient de plus en plus de tapage, mais les couples un à un quittaient le bal. Les atlótas abandonnaient les jeunes gens pour aller se joindre au groupe des mamans.

—Bonsoir, messieurs!

A ce salut du plus âgé des deux gendarmes, le tambourin répondit en s’arrêtant court, tandis que la flûte lançait encore quelques notes nasillardes, comme une sorte de riposte ironique. Quant aux paysans, quelques-uns à peine répliquèrent sèchement par un mot bref.

Il y eut ensuite un long silence, qui sembla gêner les deux policiers.

—Allons, continuez à vous amuser, dit le plus vieux. Nous ne voulons pas être des trouble-fête.

Il fit un signe aux musiciens, et ceux-ci attaquèrent un air endiablé; mais pas un des jeunes gens ne bougea. Ils demeuraient tous immobiles, l’air renfrogné, songeant à l’issue que pourrait avoir l’arrivée soudaine des gendarmes. Ceux-ci, au milieu du vacarme infernal que faisaient le tambourin, la flûte et les castagnettes, se mirent à passer lentement devant les atlóts, et à les examiner:

—Toi, joli garçon, disait avec une autorité paternelle le plus âgé, haut les mains!

Et celui qu’il désignait obéissait docilement, heureux d'être ainsi distingué; il levait ses bras, avançait son ventre, et se laissait fouiller, en regardant fièrement le groupe des jeunes filles.

Jaime s’aperçut vite que les gendarmes affectaient de ne pas remarquer la présence du vérro. Pép, s’approchant de Jaime, lui dit à l’oreille: «Ces gens à tricorne sont plus malins que le diable. En ne fouillant pas le Ferrer, ils lui font presque une offense.»

La perquisition suivait son cours, au son de la musique; enfin les gendarmes se lassèrent de ces recherches inutiles. Le plus vieux regarda malicieusement le groupe des femmes. La cachette ne devait pas être loin de là; mais ces maigres et sèches moricaudes, pouvait-on les forcer à quitter leurs places? Leurs regards hostiles parlaient clairement. Il faudrait les en arracher de vive force, et après tout, c’étaient des dames.

—Messieurs, bonsoir!

Remettant leur fusil sur l’épaule, les gendarmes s’en allèrent... Dès que le danger fut loin, les instruments se turent; le Cantó s’empara du tambourin et s’assit dans l’espace libre, précédemment occupé par les danseurs. Tous les assistants formèrent un demi-cercle autour de lui. Les respectables commères avancèrent leurs tabourets de sparterie pour mieux entendre, car il allait chanter une de ces romances qu’il improvisait de toutes pièces; une relation coupée, suivant l’usage du pays, par une clameur tremblotante, une sorte de roulade douloureuse qui se prolongeait tant que le chanteur avait de l’air dans ses poumons.

De sa baguette, il frappa lentement le tambourin afin de donner une gravité mélancolique à son chant monotone et somnolent.

«Comment voulez-vous que je chante, ô mes amis, alors que j’ai le cœur déchiré?...»

La voix du Cantó sanglotait doucement pour dire qu’une femme demeurait insensible à ses plaintes, et pour comparer le teint de cette femme à la transparence de la fleur d’amandier.

A ces mots, tout l’auditoire tourna les yeux vers Margalida qui demeurait impassible, sans qu’une timidité virginale fît rougir son visage. Elle était habituée à recevoir ces hommages d’une poésie fruste, qui étaient comme le prélude de toute déclaration d’amour.

Le Cantó continuait ses lamentations. Ses joues s’empourpraient sous l’effort qu’il faisait pour pousser un gloussement douloureux à la fin de chaque strophe. Son étroite poitrine se soulevait; ses pommettes s’enflammaient, son cou mince se gonflait et les veines d’azur pâle s’y dessinaient en relief.

Febrer éprouvait une véritable angoisse en écoutant cette voix dolente. Il lui semblait que la poitrine de l’improvisateur allait se déchirer, que sa gorge allait éclater... Mais les paysans accoutumés à ce chant, aussi exténuant que la danse qui l’avait précédé, ne prêtaient nulle attention à la fatigue du chanteur qu’ils ne se lassaient pas d’écouter.

Plusieurs atlóts, quittant la foule qui entourait le poète, parurent délibérer un instant et bientôt s’approchèrent du petit groupe composé d’hommes mûrs. Ils venaient chercher le siño Pép, le maître de Can Mallorquí, pour lui parler d’une importante affaire. Ils affectaient de tourner le dos au Cantó, un pauvre diable qui n’était bon qu’à faire des chansons en l’honneur des jeunes filles.

Le plus hardi s’avança vers Pép.

—Nous voulons vous parler du festeig de Margalida. Rappelez-vous, siño Pép, que vous nous avez promis d’autoriser, cette année, le festeigo de votre fille.

Le paysan les considéra un instant l’un après l’autre, comme s’il les comptait.

—Combien êtes-vous?

Celui qui avait pris la parole sourit:

—Ah! nous sommes nombreux!...

—Serez-vous vingt? demanda-t-il.

Les atlóts ne répondirent pas tout de suite. Ils calculèrent mentalement en murmurant les noms de quelques amis absents... Vingt?... Oh! plus que cela. On pouvait compter au moins sur trente.

Le paysan feignit de ressentir une grande indignation:

Trente! S'imaginaient-ils donc qu’il n’avait pas besoin de se reposer, le soir venu, et croyaient-ils qu’il allait veiller toute la nuit pour écouter leurs fadaises?

...Mais il se calma promptement, et se livra à des calculs compliqués, tandis qu’il répétait d’un air pensif: «Trente! trente!»

Sa décision fut impérieuse.

Il ne pouvait consacrer à la veillée d’amour plus d’une heure et demie. Puisqu’ils étaient trente, cela donnait droit à trois minutes par tête. Trois minutes, montre en main, pour parler à Margalida: pas une seconde de plus. Ces festeigs auraient lieu deux fois par semaine, le jeudi et le samedi.

—Et de la tenue! Je ne permettrai ni les altercations ni les querelles.

Les atlóts l’écoutaient d’un air humble que démentait certain pli ironique de la lèvre.

Le traité fut conclu. Le jeudi suivant aurait lieu la première veillée à Can Mallorquí.

Febrer, qui avait écouté cette conversation, regarda le vérro, qui se tenait à l’écart comme si sa grandeur ne lui permettait point de descendre jusqu’à discuter les détails de cet arrangement de famille.

Quand les jeunes garçons se furent éloignés pour se réunir à leurs compagnons, et discuter avec eux sur l’ordre dans lequel devraient à la veillée se succéder les prétendants, le Cantó acheva brusquement son élégiaque poésie, en lançant un dernier gloussement, d’une voix douloureuse qui sembla déchirer sa pauvre gorge. Il essuya la sueur de ses tempes, et porta les mains à sa poitrine avec une expression d’angoisse, tandis que ses joues se couvraient d’une rougeur violacée.

Les atlótas, avec la solidarité de leur sexe, félicitaient Margalida, lui pressaient les mains, la poussaient en lui demandant de chanter à son tour pour répondre à ce qu’avait imaginé le Cantó sur la fausseté des femmes.

—Non, non, je ne veux pas! je ne veux pas! protestait Fleur-d'Amandier se débattant entre les bras de ses compagnes.

Et sa résistance était si évidemment sincère qu’à la fin les mamans intervinrent et prirent sa défense.

—Laissez-la donc, cette petite! Margalida est venue pour se divertir et non pour servir d’amusement aux autres. Croyez-vous donc que ce soit si facile de tirer soudain de sa tête une réponse en vers?

Le tambourinaire avait repris son instrument des mains du Cantó et frappait dessus avec la baguette. La flûte, en des gammes rapides, imitait un rire clair de fillettes, avant d’attaquer la mélodie berceuse au rythme africain...

Allons, que le bal continue!

Les musiciens jouèrent l’air qui leur parut le plus de circonstance. La foule des curieux recula, et de nouveau, au centre de la place, on vit bondir les blanches espadrilles et tournoyer les plis raides des jupes bleues ou vertes.

Poussé par cette irrésistible attraction que provoque une antipathie spontanée, Jaime ne cessait de regarder le Ferrer. Le vérro demeurait silencieux et distrait parmi ses admirateurs qui faisaient cercle autour de lui. Ses yeux durs, fixés sur Margalida, ne semblaient voir qu’elle, comme s’il voulait la fasciner de ce regard qui effrayait les hommes.

Jaime sentit se réveiller en lui l’humeur batailleuse du camorriste qu’il avait été dans sa jeunesse. Il haïssait le vérro; il regardait comme une vague offense personnelle la terreur respectueuse que ce fanfaron inspirait à tous. Ne se trouvait-il donc pas un homme capable de gifler ce repris de justice?

Le Ferrer, pour la première fois de la journée, prenait part à la danse.

Tout de suite ses bonds furent salués par un murmure flatteur. Chacun lui témoignait son admiration avec cette lâcheté collective de la foule qui a peur.

Le vérro, se voyant applaudi, exagérait les attitudes imprévues, les contorsions bizarres. Il poursuivait Margalida, l’enveloppant dans le réseau compliqué de ses mouvements, tandis qu’elle virait, légère et rapide, les yeux baissés pour éviter de rencontrer le regard de ce redoutable galant.

L'heure passait et l’étrange danseur ne semblait point se lasser. Plusieurs couples avaient déjà quitté le bal. Chacune des danseuses avait plusieurs fois changé de cavalier, et le Ferrer continuait son violent exercice sans quitter son air impassible et dédaigneux.

Non sans l’envier, Jaime reconnaissait l’étonnante vigueur du terrible forgeron.

Soudain il l’aperçut occupé à chercher quelque chose dans sa ceinture et, sans arrêter ses évolutions, pencher une main vers la terre.

Un nuage de fumée se répandit autour de lui. Entre les blancs flocons on vit briller deux éclairs pâlis par la lumière du soleil, puis retentirent deux fortes détonations.

Les femmes, prises de peur, se précipitèrent les unes contre les autres en poussant des cris aigus. Les hommes, un instant surpris et indécis, applaudirent bientôt violemment et firent entendre d’enthousiastes clameurs d’approbation.

—Bravo!

Le Ferrer avait déchargé son pistolet aux pieds de sa danseuse: suprême galanterie des hommes forts et vaillants; hommage dont toute atlóta de l'île devait se montrer fière.

Et Margalida, bien femme déjà, continua son joli pas fuyant et provocant, sans se montrer le moins du monde effrayée par le bruit de la poudre, en digne fille d'Iviça. Elle fixa sur le Ferrer un regard de gratitude pour le récompenser de sa bravoure. Il venait, en effet, de lancer un défi à l’autorité, car les gendarmes ne devaient pas être loin.

Jaime était le seul que ne parût point avoir enthousiasmé cette prouesse galante du vérro.

Maudit forçat!... Jaime ne savait pas au juste pourquoi il était furieux; mais il y avait quelque chose d’inévitable. Ce drôle, c’était lui qui le frapperait!

VI

L'hiver était arrivé. La mer battait avec fureur la chaîne d'îlots et de récifs qui, entre Iviça et Formentera, forme une sorte de muraille coupée par des brèches, où s’engagent des chénaux étroits. Les vagues s’y précipitaient avec de furieux remous, sous le ciel, généralement chargé de nuages.

Le Vedrá semblait plus énorme, plus imposant, comme si, dans l’air assombri par la tempête, la pointe de sa cime conique se dressait plus haut. Les flots s’engouffraient dans ses grottes avec un terrible fracas de canonnade. Les chèvres sauvages qui d’ordinaire bondissaient sur ses hauts plateaux, poussaient des bêlements de terreur, quand grondait le tonnerre, et elles couraient se réfugier dans les cavernes, masquées par les branches de genévrier.

Febrer pêchait souvent en compagnie du père Ventolera, malgré le mauvais temps. Le vieux marin connaissait bien la mer et savait quand on pouvait sans danger faire une bonne pêche. D'autres fois, les pluies d’hiver obligeaient Febrer à rester dans sa tour. Par ces tristes journées, sa résignation l’abandonnait. Serait-il condamné à toujours végéter ainsi? N'avait-il pas commis une lourde erreur en venant s’enfermer dans ce coin perdu? Sans doute, l'île était fort belle; elle lui était apparue comme un riant asile, durant les premiers mois, quand le soleil brillait, que les arbres étaient verts et que les coutumes des Ivicins exerçaient sur lui la séduction de la nouveauté. Mais la mauvaise saison était venue, la solitude lui était intolérable et les mœurs des paysans lui paraissaient barbares. Il lui fallait fuir ce milieu; mais où aller?... Comment s’évader?... Il était pauvre. Toute sa fortune consistait en quelques douzaines de douros apportés de Majorque, capital qu’il conservait intact, grâce à Pép qui s’obstinait à refuser toute espèce de rémunération.

Cependant ses longues réflexions l’amenaient à se résigner à son sort. Il essaierait de ne plus penser, de ne plus aspirer à rien. En outre, cette sorte de vague espoir en des jours meilleurs qui n’abandonne jamais le cœur de l’homme, lui faisait escompter la possibilité d’une chance inespérée, d’un hasard extraordinaire qui arriverait à son heure pour l’arracher à cette situation. En attendant, comme la solitude lui était lourde!...

Pép et les siens constituaient maintenant son unique famille, mais sans qu’ils s’en rendissent compte et, obéissant peut-être à un instinct obscur, ils s’éloignaient imperceptiblement de lui, chaque jour. Jaime se confinait dans sa réclusion et eux l’oubliaient de plus en plus.

Depuis quelque temps, Margalida ne venait plus à la tour. Elle semblait éviter tous les prétextes pour s’y rendre, éludant même les autres occasions de rencontre avec Febrer. Elle était devenue tout autre. On eût dit qu’elle commençait une nouvelle existence. Le rire joyeux et confiant de son adolescence s’était mué en un sourire réservé, le sourire de la femme qui connaît les embûches du chemin et s’avance d’un pas prudent et mesuré.

Depuis que les jeunes gens venaient lui dire leur tendresse deux fois par semaine, selon le rite du traditionnel festeig, elle paraissait s'être rendu compte de grands périls qu’elle ne soupçonnait pas jusque-là.

Cette galante coutume qui semblait fort naturelle aux insulaires, avait le don d’exaspérer Febrer. Il ne pouvait s’empêcher de la considérer comme une bravade et une atteinte portée à ses droits. Il regardait presque comme une insulte à sa personne l’invasion de Can Mallorquí par ces atlóts bravaches et amoureux. Il avait jusqu’alors considéré un peu la métairie comme sa propre maison, mais maintenant que tous ces intrus y étaient bien accueillis, il n’y retournerait que le plus rarement possible.

Inconsciemment, il était aussi blessé dans son orgueil en constatant qu’il n’était plus, comme aux premiers jours, l’unique préoccupation de la famille. Pép et sa femme voyaient, certes, toujours en lui le maître, le señor. Margalida, ainsi que son frère, le vénérait comme un puissant personnage venu de pays lointains, parce qu'Iviça est assurément le lieu le plus agréable du monde, mais cependant ils n’étaient plus, comme naguère, exclusivement occupés de lui. Les visites de tous ces jeunes gens et les modifications qu’elles avaient apportées dans les habitudes de la maison, faisaient que l’on avait moins de prévenances pour Jaime. Ils étaient tous inquiets de l’avenir. Quel était celui qui mériterait de devenir le mari de Margalida?...

Durant les nuits d’hiver, Febrer, enfermé dans sa chambre circulaire, regardait obstinément une petite lumière qui brillait au loin dans la campagne. C'était la lampe de Can Mallorquí. Même les soirs où il n’y avait pas de veillée d’amour et où la famille devait être seule auprès du foyer, il s’obstinait à rester dans son isolement. Non, il ne descendrait pas.

Où étaient les belles soirées d’été durant lesquelles on se réunissait sous la treille couvrant le seuil de Can Mallorquí? Jusqu’à une heure avancée de la nuit, Febrer, assis sur le banc de pierre, en compagnie de toute la famille à laquelle était venu se joindre Ventolera, contemplaient avec eux le scintillement des étoiles dans l’obscurité du ciel.

Margalida chantait de vieux refrains du pays, d’une voix enfantine, plus fraîche et plus suave aux oreilles de Jaime que la brise qui peuplait de légers murmures le grand calme nocturne. Pép, avec des airs d’intrépide explorateur, narrait ses aventures sur la terre ferme durant les années où, soldat, il avait servi le roi dans ces contrées lointaines, et presque fantastiques, qu’étaient la Catalogne et la province de Valence.

Le chien blotti à ses pieds semblait écouter les récits du maître, qu’il contemplait inlassablement de ses larges prunelles d’or. Souvent, le fidèle animal se redressait lentement, en faisant entendre des grognements hostiles: c’est que quelqu’un passait non loin de l’habitation...

Douces veillées! Febrer en avait la nostalgie. Cependant, il n’y assisterait plus, désormais. Il évitait maintenant de descendre, le soir, à Can Mallorquí, craignant de troubler, par son insolite présence, les conversations de la famille sur l’avenir de Margalida.

C'était surtout les soirs de festeig que Jaime sentait plus que jamais le poids de son isolement. Sans s’expliquer ce qui l’y attirait, il restait sur le seuil de sa porte et regardait attentivement du côté de la métairie. La petite lumière brillait toujours du même éclat, l’aspect des choses n’avait point changé, et pourtant il s’imaginait entendre, dans le silence vespéral, des bruits nouveaux, l’éclat de chansons, la voix claire de Margalida. L'odieux Ferrer était là-bas, certainement, et aussi ce pauvre diable de Cantó ainsi que tous ces rustres atlóts avec leur costume grotesque. Comment avait-il pu se plaire parmi ces campagnards?

Le lendemain, quand le Capellanét venait apporter à la tour le repas de midi, Jaime l’accablait de questions sur ce qui s’était passé au cours de la soirée précédente.

En écoutant les réponses du gamin, il croyait voir la famille soupant en hâte afin d'être prête pour le début de la cérémonie. Margalida décrochait du plafond la lourde jupe de fête et, après s’en être parée, elle croisait sur sa poitrine, un foulard rouge et vert, en posait un autre, plus petit, sur ses cheveux et nouait d’un large ruban l’extrémité de sa longue tresse. Puis, elle passait à son cou les chaînes d’or que sa mère venait de lui céder et allait s’asseoir sur le châle d’hiver qui recouvrait de ses plis une des chaises de la cuisine.

Le père bourrait sa pipe de tabac de póta; dans un coin, la mère tressait des corbeilles de jonc, tandis que le Capellanét se tenait à la porte, sous la treille, où se groupaient en silence les atlóts venus pour faire leur cour.

Après s'être rapidement mis d’accord sur l’ordre qu’ils devaient suivre, à tour de rôle, pour converser avec la jeune fille, les rivaux se dirigeaient vers la cuisine; en hiver, il faisait trop froid pour que la veillée d’amour eût lieu sous la treille.

L'un d’eux frappait à la porte.

—Qui que vous soyez, entrez! criait gravement Pép, comme s’il recevait un visiteur inattendu.

Ils entraient comme un troupeau docile et saluaient la famille:

Bona nít! Bona nít!

Puis, ils prenaient place sur des bancs, comme des enfants à l’école, ou restaient debout, tenant leurs yeux fixés sur l’atlóta. Auprès de celle-ci se trouvait une chaise vide, où prenait place un des prétendants qui, à voix basse, parlait à la jeune fille durant trois minutes, sous les regards hostiles de ses rivaux. S'il prolongeait un peu l’entretien, ceux-ci lançaient à mi-voix des protestations menaçantes.

Il se retirait alors et un autre atlót venait prendre sa place.

Le Capellanét se divertissait fort de ces étranges scènes et trouvait que la ténacité agressive des prétendants constituait un motif d’orgueil pour Margalida et sa famille; mais ils avaient beau faire, aucun d’eux n’avait encore pris l’avantage sur les autres. Depuis deux mois, Margalida avait répondu à chacun avec le même sourire, une égale bonne humeur. Elle les avait écoutés l’un après l’autre, sans marquer nulle préférence, et les mots qu’elle leur adressait les troublaient tous également. Pepét jugeait sa sœur très habile. Le dimanche, pour se rendre à la messe, Margalida marchait devant ses parents, entourée de toute sa cour. «Une véritable armée, affirmait Pepét. Don Jaime devait les avoir rencontrés plusieurs fois.» Les amies de Margalida, en la voyant ainsi escortée comme une reine, pâlissaient d’envie.

Les soupirants faisaient assaut de prévenances et d’esprit, s’efforçant de lui arracher un mot, un signe de particulière faveur. Mais elle, fidèle à sa manière, leur répondait à tous avec une surprenante discrétion, un tact parfait, tâchant de prévenir ainsi les querelles meurtrières qui pouvaient éclater soudain parmi ces jeunes gens belliqueux, armés et peu patients.

—Et le Ferrer? disait don Jaime au Capellanét.

Maudit vérro! Son nom sortait difficilement de ses lèvres, quoiqu’il y pensât depuis longtemps.

Le garçon secouait la tête négativement. Le Ferrer n’avançait pas plus que ses rivaux dans l’estime de Margalida, et le Capellanét ne semblait pas le regretter outre mesure.

Son admiration pour le vérro s’était quelque peu refroidie. D'ordinaire, l’amour éveille le courage chez les hommes, aussi tous les atlóts qui courtisaient Margalida avaient-ils soudain cessé de craindre le terrible vérro depuis qu’il était devenu leur rival. Ils s’enhardissaient même jusqu’à railler sa redoutable personne.

Un soir, il s’était présenté avec une guitare, se proposant de retenir l’attention de la jeune fille au détriment des ses autres prétendants. Quand son tour arriva, il s’assit auprès de Margalida, accorda son instrument et commença d’entonner des chansons de la terre ferme apprises au bagne de Valence. Avant de pincer les premiers accords, il avait tiré de sa ceinture un pistolet à deux coups et l’avait posé, tout armé, sur sa cuisse, prêt à faire feu sur le premier qui se permettrait de l’interrompre. Un silence absolu accueillit cette forfanterie et les visages demeurèrent impassibles.

Le vérro chanta tant qu’il en eut envie, gardant son pistolet à sa portée, d’un air triomphant. Mais à la sortie, tandis que les atlóts se dispersaient dans l’obscurité de la campagne endormie, en faisant entendre les sifflements d’ironiques adieux, deux pierres, lancées d’un main sûre, étaient venues abattre le fanfaron sur le sol et, durant plusieurs soirs, il avait cessé de venir faire sa cour, pour ne pas montrer sa tête entourée de bandages.

Il n’avait même pas cherché à connaître son agresseur. C'est que ses rivaux étaient nombreux et, à leur nombre, il convenait d’ajouter leurs pères, leurs oncles, leurs frères, c’est-à-dire un bon quart des habitants de l'île, toujours prêts, pour l’honneur de la famille, à prendre part à un acte de vengeance.

—Je me figure, disait Pepét, que le Ferrer n’est pas aussi brave qu’on le croit. Et vous, qu’en pensez-vous, don Jaime?

Quand la veillée touchait à sa fin et que Margalida avait causé avec tous les prétendants, le père qui dormait dans un coin, faisait entendre un bâillement sonore.

—Neuf heures et demie!... Au lit! disait-il. Bona nit!

Et sur cette invitation, tous les atlóts quittaient la maison; on entendait bientôt leurs pas et leurs clameurs se perdre dans la nuit.

En parlant de ces réunions aux cours desquelles il se trouvait dans un milieu de compagnons braves et bien armés, Pepét se reprenait à soupirer en songeant au fameux couteau, objet de sa convoitise. Quand donc Jaime se déciderait-il à parler au père, pour le persuader de remettre à son fils ce joyau de la famille?

Puisque le señor tardait tant à faire cette demande, il devait au moins se souvenir de sa promesse et lui faire cadeau d’un autre couteau.

Que pouvait faire un homme sans un compagnon comme celui-là? où pouvait-il se présenter?

—Patience! répondit Febrer. Un de ces jours j’irai à la ville et tu auras ton couteau.

Un matin, il s’achemina vers la capitale de l'île, désireux d’avoir sous les yeux un spectacle nouveau, de changer d’air et de varier ses impressions, après ce séjour parmi des rustres. Iviça lui fit l’effet d’une grande ville, à lui qui avait parcouru toute l'Europe. Il se dirigea vers un magasin où il acheta, pour Pepét, le plus grand, le plus lourd des couteaux à cran d’arrêt; une arme de dimensions extravagantes, bien capable de lui faire oublier celle de son illustre grand-père.

A midi, Febrer, las de ses allées et venues sans objet à travers le quartier des marins et les petites rues grimpantes de l’antique forteresse royale, pénétra dans l’unique hôtel de la ville. Il y rencontra les clients ordinaires. Dans la salle à manger, il aperçut quelques militaires, jeunes lieutenants du bataillon de chasseurs qui tenait garnison dans l'île.

Le seul désir de tous ces officiers, l’unique but de leur existence était d’obtenir une permission afin d’aller passer quelques jours à Majorque on sur le continent, loin de cette île vertueuse et hostile, où les jeunes hommes étrangers n’étaient admis que comme maris.

Le manque de femmes! ces malheureux garçons n’avaient point d’autre sujet de conversation. Et Febrer, assis à la grande table d’hôte, approuvait en silence leur colère et leurs lamentations. Il se sentait comme eux accablé d’ennui et de dégoût; il lui semblait qu’il était enfermé, lui aussi, dans une prison où il était soumis aux plus cruelles privations. Maintenant la capitale de l'île lui paraissait une ville d’une désespérante monotonie, avec ses demoiselles cloîtrées comme des nonnes, dans une austérité revêche. La campagne valait mieux; il voyait en elle une terre de liberté, où, dans l’ingénuité de leur âme, les femmes s’abandonnaient à leur tendresse naturelle, simplement retenues par l’instinct de défense que leur avaient légué les mœurs primitives.

Il quitta la ville l’après-midi. Rien ne restait en lui de l’optimisme du matin. Il s’apercevait que les rues de la marine étaient nauséabondes; un relent infect s’échappait des maisons. Dans le ruisseau grouillaient des essaims d’insectes qui s’élançaient hors des flaques quand résonnaient les pas d’un promeneur.

Le souvenir des collines qui avoisinaient sa tour, parfumées de plantes sauvages auxquelles se mêlait l’âcre senteur de la mer, avaient pour son esprit charmé la douceur souriante d’une idylle.

La charrette d’un paysan le ramena jusqu’à San José. Là, il quitta le fruste véhicule et entreprit, à pied, l’escalade de la montagne, en passant à travers les bois de pins courbés par les tempêtes. Le ciel était chargé de nuages, l’atmosphère lourde et brûlante.

Près de la cabane d’un charbonnier, Jaime aperçut deux femmes qui se hâtaient à travers la pinède. C'était Margalida et sa mère. Elles revenaient des Cubells, l’ermitage situé sur un sommet de la côte, près d’une source qui vivifiait ces pentes abruptes et faisait croître en abondance orangers et palmiers à l’abri des rochers.

Jaime rejoignit les deux femmes et il aperçut alors, surgissant des buissons, son ami Pepét qui marchait hors du sentier, une pierre à la main, pourchassant un oiseau de mer dont les cris aigus avaient dénoncé la présence.

Ils s’acheminèrent ensemble vers Can Mallorquí et bientôt, sans savoir comment, Febrer et Margalida ayant accéléré le pas, se trouvèrent en avant, tandis que la fermière les suivait péniblement, appuyée à l’épaule de son fils.

La pauvre femme était visiblement souffrante, atteinte d’un mal incertain qui faisait hausser les épaules au médecin, lors de ses rares visites, mais qui excitait l’imagination des guérisseuses. Elle venait avec sa fille de faire un vœu à la Vierge de Cubells, et elles avaient laissé allumés sur l’autel deux cierges achetés à la ville.

Tandis que Margalida parlait des souffrances de sa mère, elle était animée par l’inconscient égoïsme de sa jeunesse triomphante et robuste. Dans l’agitation de la marche, ses joues se coloraient et ses yeux brillants décelaient une sorte d’impatience. C'était en effet jour de festeig. Il fallait se hâter d’arriver à Can Mallorquí pour préparer le dîner de la famille.

Febrer, tout en marchant à ses côtés, admirait la jeune fille. Il s’étonnait du manque de perspicacité dont il avait fait preuve jusque-là en ne considérant Margalida que comme une insignifiante fillette, comme un être sans sexe. Elle était femme, et femme accomplie!

Il se rappelait avec dédain ces demoiselles de la ville pour lesquelles soupiraient les militaires claquemurés dans l’hôtel. Eh quoi! cette délicieuse créature allait devenir la proie d’un de ces paysans au teint sombre, qui la contraindrait au dur travail de la terre, comme une bête de somme?

—Margalida! murmura-t-il, comme s’il allait prononcer des paroles importantes. Margalida!

Mais il n’en dit pas davantage. En lui, l’ancien viveur se réveillait. Le parfum de jeunesse et de pureté qu’exhalait cette femme en fleur faisait renaître ses instincts de libertinage. En fin connaisseur, il savourait, plus avec l’imagination qu’avec les sens, l’arôme de la chair virginale et fraîche.

Et cependant, chose étrange, en vérité! il éprouva soudain une insurmontable timidité qui l’empêchait de parler... Et puis, n’était-il pas indigne de lui, de son rang social, de parler d’amour à cette fille des champs qu’il avait connue toute gamine et qui le vénérait comme s’il était son père?

—Margalida!... Margalida!

Après ces appels qui éveillaient la curiosité de la fillette, tandis qu’elle levait doucement sur Febrer ses beaux yeux interrogateurs, celui-ci se décida à parler. Il lui demanda tout d’abord des nouvelles de ses prétendants. S'était-elle décidée pour l’un d’eux? Quel serait l’heureux élu? Le Ferrer?... le Cantó?

Elle baissa de nouveau ses paupières aux longs cils et, dans son trouble, saisit une des pointes de son tablier qu’elle porta à sa poitrine. Confuse, toute bouleversée, elle répondit d’une voix chevrotante comme celle d’un enfant. Elle n’avait pas envie de se marier. Ni avec le Cantó, ni avec le Ferrer, ni avec aucun autre. Elle avait accepté les veillées d’amour parce que c’était l’usage; qu’il en était ainsi pour toutes les jeunes filles de son âge. Et puis (et en disant cela, elle rougit) cette cour lui causait la petite satisfaction de faire enrager ses amies, qui étaient jalouses en constatant le grand nombre de ses prétendants. Elle ne pouvait se défendre d’un mouvement de gratitude envers les atlóts qui venaient la voir, de si loin, à Can Mallorquí... Mais de là à les aimer, à les épouser...

Elle avait ralenti le pas, en parlant. Sa mère et son frère les rattrapèrent, puis les devancèrent bientôt et, quand ils se trouvèrent seuls, dans le sentier, ils s’arrêtèrent, inconsciemment.

—Margalida!... Fleur-d'Amandier!...

Au diable la timidité! Febrer retrouvait maintenant son audace d’homme à bonnes fortunes. Que signifiaient ses intempestifs scrupules devant une paysanne, presque une enfant!...

Il reprit son accent résolu et, mettant dans la fixité passionnée de ses regards une évidente intention de fascination, il approcha sa bouche tout près de l’oreille de la fillette, comme pour la caresser par le doux murmure de ses paroles.

Et lui? Que pensait de lui Margalida? S'il se présentait un jour à Pép, en lui disant qu’il voulait épouser sa fille?...

—Vous? s’exclama la jeune fille, vous, don Jaime? Sans timidité, cette fois, elle le fixa de ses sombres prunelles... et se mit à rire. Ah! le señor avait pris l’habitude de se moquer d’elle et de dire d’invraisemblables plaisanteries. Son père contait toujours que les Febrer étaient en apparence sérieux comme des juges, mais en réalité toujours d’humeur plaisante... Don Jaime voulait encore rire à ses dépens, comme naguère quand il lui parlait de la statue de terre cuite qu’il conservait là-haut, dans la tour, cette belle fiancée qui l’avait attendu pendant plus de mille ans.

Mais, en rencontrant le regard de Febrer, en voyant son visage pâli, crispé par l’émotion... elle pâlit, elle aussi... C'était un autre homme; elle découvrait en lui un don Jaime qu’elle ne soupçonnait pas.

Appuyée au tronc frêle d’un jeune eucalyptus qui bordait le sentier et dont les feuilles avaient pris les teintes rouillées de l’automne, Margalida se tenait sur la défensive. Elle eut assez d’empire sur elle-même pour sourire cependant d’un sourire un peu forcé, tout en feignant de croire encore à une plaisanterie.

—Non, Margalida, répliqua Febrer avec énergie. Je parle sérieusement. Dis-moi, Margalida, si j’étais un de tes prétendants, et si je me présentais au festeig, que répondrais-tu?

Elle se blottissait contre l’arbuste comme pour échapper aux yeux ardents qui l’enveloppaient toute. Son instinctif mouvement de recul fit se courber le tronc flexible, et une pluie de feuilles dorées, pareilles à des fragments d’ambre, tomba sur elle, s’emmêla à sa tresse, s’éparpilla sur ses vêtements. Exsangue, les dents serrées, les lèvres pâles, elle murmurait d’une voix éteinte des mots inarticulés que l’on entendait à peine, tel un léger soupir.

Ses yeux agrandis, humides, avaient cette expression angoissée des humbles d’esprit qui pensent beaucoup de choses, mais se sentent incapables de les exprimer.

Lui!... l’héritier des Febrer!... un grand seigneur... il épouserait une paysanne?... Était-il fou?

—Non, Margalida, je ne suis point un grand seigneur; je ne suis qu’un malheureux. Tu es plus riche que moi. Je ne vis que de la générosité de ton père... Pép désire pour toi un mari qui fasse valoir ses terres... Veux-tu que ce soit moi, Margalida? Veux-tu m’aimer, Fleur-d'Amandier?

Elle baissait la tête, cherchant à fuir le regard brûlant qui pesait sur elle. Puis elle essaya de traduire sa pensée en phrases hachées, incohérentes... Voyons, c’était une folie; cela ne pouvait être. Comment le señor pouvait-il prononcer de telles paroles?... Il rêvait, certainement.

Mais elle sentit tout à coup sa main frôlée par une légère caresse. C'était la main de Febrer qui saisissait doucement la sienne. Elle osa le regarder une fois encore et tressaillit en lui voyant une physionomie qu’elle ne lui connaissait pas. Elle eut alors la sensation d’un grand danger, avec le frisson nerveux qui le signale.

—Est-ce que tu me trouves trop vieux pour toi? murmurait à son oreille une voix suppliante. Crois-tu ne pouvoir jamais m’aimer?...

La voix se faisait de plus en plus douce et tendre... mais, dans ce visage pâle, ces yeux qui semblaient la pénétrer, l’effrayaient. Ils étaient pareils au regard des hommes qui vont commettre un meurtre. Elle voulut parler, protester contre les dernières paroles qu’il avait prononcées. D'un mouvement tendre et craintif de ses sombres prunelles, elle fit comprendre à Jaime qu’il se méprenait. Il lui apparaissait comme un être d’essence supérieure pareil aux saints dont la beauté s’accroît avec les années. Voilà ce qu’elle eût voulu dire, mais la crainte, le trouble l’empêchaient de parler... Violemment émue, elle arracha sa main à l’étreinte caressante, et poussée par cette force nerveuse qui tient du prodige, s’enfuit, comme si sa vie était en danger:

—Jésus!... Jésus!...

Puis elle se mit à courir et disparut à un détour du sentier. Jaime ne la suivit pas. Il demeura immobile dans le bois solitaire, insensible à tout ce qui l’entourait, pareil à ces héros de légende qui sont enchaînés par un charme. Bientôt, comme s’il s’éveillait, il passa la main sur son front, essayant de coordonner ses idées. Il était pris d’une sorte de remords, quand il songeait à l’audace de son langage, à l’effroi de Margalida, à la fuite affolée qui avait terminé leur entretien. Quelle conduite absurde que la sienne! C'était le résultat de sa visite à la ville. Ce retour à la vie civilisée, cette conversation des jeunes officiers, qui ne pensaient qu’à la femme, avaient bouleversé son calme de solitaire, en réveillant ses passions d’autrefois... Mais non! il ne se repentait pas de ce qu’il avait fait. Ce qui importait, c’était que Margalida connût ce qu’il avait vaguement pensé dans l’isolement de sa tour, sans pouvoir jusqu’ici donner à ses désirs une forme précise.

Il continua sa route à pas lents, pour ne pas rejoindre la famille de Can Mallorquí. Margalida était allée retrouver les siens. Du haut d’une colline, Febrer les vit qui suivaient déjà la vallée dans la direction de la métairie.

Il passa devant sa tour, sans s’arrêter, et marcha vers la mer. Il alla s’asseoir à l’extrémité d’une roche gigantesque, dont la base avait été minée par l’assaut incessant des vagues, et qui, presque détachée de la côte abrupte, surplombait, menaçante, la mer et les écueils. Le fatalisme qui faisait le fond de son caractère l’avait poussé à choisir cette place. Plût à Dieu que se produisit à cet instant la catastrophe attendue, et que son corps, entraîné dans l’effroyable chute, disparût au fond de la mer, enseveli sous cette masse aussi haute que la pyramide d’un Pharaon!...

Le soleil couchant, avant de se cacher, brilla tout à coup dans une déchirure des nuages. Son disque sanglant jeta sur la mer immense des lueurs d’incendie. Les vapeurs noires de l’horizon se bordèrent d’écarlate. L'écume des vagues rougit, et, pendant quelques instants, la côte sembla envahie d’un courant de lave en fusion.

Sous la splendeur de cette lumière, qui annonçait la tempête, Jaime contemplait à ses pieds le va-et-vient des flots, qui se précipitaient avec fracas dans les cavités de la roche, et mugissaient en se tordant furieusement dans les ruelles tortueuses creusées entre les écueils. Au fond de cette masse verdâtre que l’illumination du couchant semait d’irisations opalines, on distinguait, accrochée aux rochers, toute une flore étrange. Des forêts minuscules aux frondaisons visqueuses, où s’agitaient des bêtes aux formes fantastiques, les unes rampantes et agiles, les autres engourdies et sédentaires, recouvertes de dures carapaces, grises ou rougeâtres, hérissées d’armes défensives, de tenailles, de lances ou de cornes, toutes se pourchassant, les fortes s’acharnant sur les faibles qui passaient comme de blanches vapeurs, en faisant briller dans la rapidité de leur fuite, leur transparence de cristal.

Dans cette majestueuse solitude, Febrer se sentait bien petit. Il ne croyait plus à son importance d'être humain, et il ne se jugeait pas supérieur à ces petits monstres qui s’agitaient parmi les végétaux de l’abîme sous-marin...

Le spectacle imposant de la mer, cruelle et implacable dans ses colères, accablait Jaime, éveillant tout un monde d’idées, peut-être nouvelles pour lui, mais qu’il accueillait comme de vagues réminiscences d’une vie antérieure, comme des pensées qu’il aurait eues déjà, il ne savait où ni quand.

Un sentiment de respect pénétrait tout son être et lui faisait oublier tout ce qui venait de se passer, en le plongeant dans une religieuse admiration devant l’éternelle beauté de la mer. «La mer! Les organismes mystérieux qui la peuplent, se disait-il, vivent aussi, comme les habitants de la terre, soumis à la tyrannie de l’ambiance, se reproduisant à travers les siècles, comme s’ils étaient éternellement une même créature. Là aussi les morts commandent. Les forts poursuivent les faibles et sont, à leur tour, dévorés par d’autres, plus puissants encore, comme le furent leurs plus anciens prédécesseurs dans les eaux encore tièdes du globe en formation. Tout est semblable, tout se répète à travers les âges. L'animal de combat cuirassé de pourpre sombre, armé de griffes recourbées et de pinces de torture, implacable guerrier des vertes cavernes sous-marines, n’a jamais pu s’unir au poisson gracieux, faible et rapide, qui agite sa somptueuse tunique d’argent irisé, au milieu des ondes transparentes. Le destin du premier est de dévorer, d'être vainqueur; mais s’il est désarmé, si ses crocs formidables sont brisés, il doit s’abandonner à l’infortune sans protester, et mourir. Mieux vaut la mort que l’obligation de renier ses origines, de ne pas accepter la lourde fatalité de la naissance. Pour les êtres vraiment forts, il ne peut y avoir de satisfaction ni de vie hors de leur milieu, pas plus sur terre qu’au fond des eaux. Ils sont esclaves de leur propre grandeur. Et il en sera toujours ainsi. Les morts seuls gouvernent l’existence...»