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Les morts commandent

Chapter 12: TROISIÈME PARTIE
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About This Book

The narrative follows Jaime Febrer, heir to an old Majorcan house, as he confronts family decline and the persistence of ancestral prestige. Through detailed domestic description and recalled maritime exploits, the story traces how memories, traditions, and old alliances shape personal fate and local social relations. Political loyalties and conservative machinations emerge among relatives, while the estate’s grandeur coexists with everyday poverty. Vivid island settings and generational recollection frame themes of decay, honor, and the tension between past glory and present hardship across a multipart structure that alternates intimate portraiture with broader social observation.

Tandis que Febrer songeait à ces idées troublantes, le soleil s’était couché. La mer était devenue presque noire, et le ciel prenait des teintes plombées. Sur l’horizon brumeux, les éclairs serpentaient en lignes de feu, telles des couleuvres géantes. Jaime sentit, sur son visage et sur ses mains, l’humide baiser des premières gouttes de pluie. Un orage, qui probablement durerait toute la nuit, allait éclater. Cependant le solitaire ne bougea pas. Il demeurait assis sur l’extrême pointe du rocher, pris d’une sourde colère contre la fatalité, et se révoltant, avec toute la violence de son caractère, contre la tyrannie du passé.

Et pourquoi serions-nous ainsi les sujets des ancêtres? Pourquoi les morts commanderaient-ils? Pourquoi s’obstineraient-ils à assombrir notre ciel?

Soudain l’orage se déchaîna. Un éclair teinta la mer d’une lueur livide, tandis que le tonnerre retentissait avec fracas, répercuté de grotte en grotte et de sommet en sommet. En même temps il sembla à Febrer qu’une lumière resplendissante, qu’il voyait pour la première fois, venait tout à coup de ses rayons éblouissants, dissiper les brouillards qui jusque-là lui avaient caché la vérité. Jaime, comme si un homme nouveau était en lui, se moqua des pensées où il se complaisait tout à l’heure. Sans doute ces bêtes d’une organisation rudimentaire qu’il voyait se mouvoir entre les rochers, étaient asservies à l’influence du milieu où elles s’agitaient, faisant exactement ce qu’avaient fait avant eux et ce que feraient à l’avenir les animaux de leur espèce. Mais l’homme, lui, n’était pas l’esclave de l’ambiant. Il pouvait le modifier à son gré. Il avait vaincu la nature, il l’avait soumise. Qu’importait à Jaime le milieu où il était né? Il s’en créerait un autre, s’il le voulait!

Febrer ne put poursuivre plus longtemps ses réflexions. La tempête faisait rage, maintenant, autour de lui. La pluie dégouttait à flots des bords de son chapeau et inondait son dos. La nuit s’était faite soudain. De toute la vitesse de ses jambes, il se dirigea vers la tour. Il courait maintenant avec la joie exubérante de celui qui, longtemps enfermé, sans pouvoir, faute d’espace, donner carrière à son activité, est enfin délivré! Il riait sans ralentir sa course, et, au milieu des éclairs, un doigt levé, il lançait son bras droit en avant et frappait de sa main gauche la partie saillante de son coude, geste de mépris, familier aux gens du peuple.

—Je ferai à ma tête! criait-il, se plaisant à entendre sa voix, bien qu’elle se perdit dans le fracas de la tempête. Ni les morts ni les vivants ne me commanderont à moi!... Voilà pour mes nobles ancêtres!... Voilà pour mes idées d’autrefois!... Voilà pour tous les Febrer!

Et il renouvelait son geste vulgaire, avec une gaieté de gavroche.

Tout à coup une lumière rouge l’enveloppa, tandis qu’au-dessus de sa tête le tonnerre éclatait. Ce fut comme un coup de canon; on eût dit que la côte rocheuse venait de se fendre du haut en bas dans un immense cataclysme. «La foudre doit être tombée tout près», dit Jaime. Sa pensée, absorbée par le souvenir des Febrer, se porta alors sur le fameux commandeur don Priamo. Cette explosion formidable le fit songer aux combats héroïques de ce mécréant, qui se moquait de Dieu comme du diable, et ne connaissait d’autre loi que sa volonté. Celui-là, Jaime ne le reniait pas. Il l’adorait. C'était le rebelle, son véritable aïeul, le meilleur des Febrer!

En entrant dans la tour, il alluma une bougie, puis il s’enveloppa dans le burnous de laine grossière qui lui servait pour ses excursions nocturnes, et il prit un livre, pour se distraire de ses pensées, jusqu’au moment où Pepét lui monterait son souper.

L'orage semblait s'être concentré sur l'île. La pluie s’abattait sur les champs, qu’elle transformait en bourbiers. L'eau se précipitait le long des sentiers en pente, devenus des ravins d’où elle débordait. A la lueur rapide des éclairs, on voyait, comme dans un rêve, la mer noirâtre où bouillonnait l’écume, la campagne submergée, que des poissons de feu semblaient sillonner de toutes parts, et les arbres, brillant sous le ruissellement de leur feuillage...

Ce soir-là, dans la cuisine de Can Mallorquí, une foule d’espadrilles boueuses et de vêtements fumants montraient que, malgré l’orage, les prétendants étaient à leur poste. La veillée d’amour se prolongeait. Pép, d’un air paternel, avait permis aux atlóts d’attendre la fin de l’orage, une fois la séance galante terminée. Il avait pitié de ces jeunes gens forcés de cheminer sous la pluie. Lui aussi, il avait été prétendant comme eux. Ils pouvaient attendre; peut-être l’orage finirait-il vite; sinon, ils resteraient à la métairie; ils coucheraient où ils pourraient, dans la cuisine, sous le porche... Une nuit était bien vite passée!

Les jeunes gens, enchantés de cette aubaine, contemplaient Margalida, parée de son costume de fête, assise au centre de la pièce, à côté d’une chaise vide. Tous y avaient pris place déjà, à tour de rôle. Quelques-uns, les yeux enflammés de désir, auraient bien voulu récidiver, mais ils n’osaient.

Le Ferrer, désireux d’éclipser ses rivaux, pinçait de la guitare et chantait à mi-voix, accompagné par le roulement du tonnerre. Le Cantó, blotti dans un coin, méditait un nouveau poème. Quelques jeunes gens saluaient de plaisanteries la lueur des éclairs, filtrant par les fentes de la porte. Le Capellanét souriait, assis par terre, appuyant son menton sur ses deux mains.

Pép somnolait sur sa chaise basse, vaincu par la fatigue du jour. Sa femme poussait des soupirs et des exclamations de terreur chaque fois qu’un coup de tonnerre plus violent ébranlait la maison. Elle mêlait à ses gémissements des fragments d’oraisons murmurées en castillan, pour qu’elles fussent plus efficaces. «Santa Barbera bendita, que en el cielo estás escrita...»

Margalida, insensible aux regards de ses prétendants, semblait près de s’endormir sur son siège.

Soudain, deux coups furent frappés à la porte. Le chien qui, peu d’instants auparavant, s’était dressé, comme s’il avait deviné la présence d’un étranger dans la cour, s’étira, mais sans aboyer et sa queue s’agita joyeusement.

Margalida et sa mère se tournèrent vers le seuil avec quelque inquiétude. Qui était-ce? A pareille heure, par un tel temps, qui pouvait venir troubler la solitude de Can Mallorquí? Pourvu que rien ne fût arrivé au señor!

Pép, réveillé par l’appel, se leva: «Avant qui siga!» dit-il. Il invitait ainsi l’étranger à pénétrer sous son toit, avec la majesté antique du pater familias, selon l’usage latin, maître absolu dans sa maison. La porte n’était que poussée. Elle s’ouvrit, laissant passer une rafale de vent et de pluie qui fit vaciller la flamme de la lampe. A la lueur d’un éclair, se détacha sur le ciel livide une silhouette encapuchonnée, une espèce de pénitent tout ruisselant, dont le visage était presque entièrement caché.

D'un pas décidé, le nouveau venu entra sans saluer personne, et suivi du chien qui flairait ses jambes avec un grognement affectueux, alla s’asseoir à côté de Margalida, sur la chaise réservée aux prétendants et, rejetant son capuchon sur ses épaules, fixa ses yeux sur la jeune fille.

—Ah! gémit-elle en pâlissant, les yeux agrandis par la surprise.

Et son émotion fut telle, son mouvement de recul si brusque, qu’elle faillit tomber.

TROISIÈME PARTIE

I

Deux jours après, comme Jaime, revenu de la pêche, attendait dans sa tour qu’on lui apportât son repas, il vit entrer Pép qui disposa sur la table le petit panier aux provisions, avec une certaine solennité.

Le paysan tenta de s’excuser pour cette visite insolite. Sa femme et Margalida s’étaient rendues une fois encore à l’ermitage des Cubells, et le gamin les avait accompagnées.

Febrer, qui avait passé toute la matinée en mer, se mit à manger de bon appétit; mais l’air grave de Pép finit par attirer son attention.

—Pép, tu as quelque chose à me dire et tu n’oses pas.

—C'est vrai, maître.

Et Pép, comme tous les timides, qui hésitent et tergiversent avant de parler, mais qui, après s’y être risqués, vont de l’avant, poussés par leur timidité même, exposa sa pensée avec une rude franchise.

«Oui, il avait quelque chose à dire; quelque chose de très important. Il y pensait depuis deux jours... et maintenant il ne pouvait plus se taire. S'il s’était aujourd’hui chargé d’apporter lui-même le dîner du señor, c’était pour lui parler. Voyons! Que voulait don Jaime? Pourquoi se moquait-il de ceux qui l’aimaient tant?»

—Me moquer de vous? se récria Febrer.

—Hélas! c’est la vérité pourtant, affirmait Pép avec tristesse.

Avait-il fait autre chose, le soir de l’orage? Quel caprice avait poussé le señor à se présenter en plein festeig et à s’asseoir auprès de Margalida comme s’il eût été l’un de ses prétendants?

—Ah! don Jaime, les veillées d’amour sont choses sérieuses pour lesquelles des hommes s’entretuent. Je sais bien que les messieurs de la ville ridiculisent ces vieilles coutumes et considèrent presque comme des sauvages les paysans de notre île! Mais il convient de respecter les usages des humbles et de ne pas troubler les rares occasions qu’ils aient d'être joyeux!

Cette fois, ce fut Febrer qui prit un air de tristesse.

—Mais, mon bon Pép, je te jure que je n’ai jamais eu l’intention de me moquer de vos coutumes... sache-le, une fois pour toutes; je prétends à la main de ta fille, tout comme le Cantó, comme ce vérro antipathique, comme tous les jeunes gens qui accourent chez toi pour faire leur cour à Margalida... L'autre soir je me suis présenté au festeig parce que je suis las de souffrir, parce que j’ai enfin compris la cause des tristesses qui, depuis longtemps, m’accablent, parce que j’aime Margalida, enfin, et que je l’épouserai... si elle y consent.

Son accent, sincère et passionné, effaça les derniers doutes du paysan.

—Alors, c’est bien vrai? s’exclama-t-il. L'atlóta m’avait bien laissé entendre cela, au milieu de ses larmes, quand je l’interrogeai sur le but de votre visite... Je n’avais pas ajouté foi à ses paroles, tout d’abord; les filles sont si présomptueuses!... Elles s’imaginent que tous les hommes sont follement épris d’elles... Ainsi, c’est la vérité?

Cette certitude faisait sourire Pép, comme quelque chose d’inattendu et de bouffon.

—Voyons, don Jaime, nous sommes assurément très honorés, moi et les miens, de cette marque d’estime que vous donnez à Can Mallorquí. Il n’y a que la jeune fille qui en souffrira. Vous comprenez qu’elle va désormais être gonflée d’orgueil; elle s’imaginera qu’elle est digne d’un prince et ne voudra plus accepter pour mari un paysan... Non, non, cela ne peut être, señor... vous sentez bien que cela ne peut être... Vous avez déjà réfléchi, n’est-ce pas, don Jaime, et vous allez convenir avec moi que votre acte de l’autre soir était une plaisanterie... un caprice?...

Febrer secoua la tête énergiquement.

Ni plaisanterie, ni caprice! Il aimait la gentille Fleur-d'Amandier. Il avait conscience de la passion qu’il éprouvait pour elle et il irait jusqu’au bout. Il se proposait d’aller de l’avant, suivant sa volonté, en dehors de tous scrupules et préjugés. Il aimait Margalida et se déclarait un de ses prétendants, usant des mêmes droits que n’importe quel atlót d'Iviça. Il avait dit.

Pép, scandalisé par ces paroles, froissé dans son respect des traditions, leva les bras au ciel:

Señor Dios!... Señor Dios!...

Il éprouvait le besoin de prendre le Seigneur à témoin de son émoi et de son étonnement. Un Febrer voulant donner son nom à une fille de Can Mallorquí!... Il semblait à Pép que toutes les lois de la nature étaient bouleversées, comme s’il voyait la mer près d’engloutir l'île; comme si les amandiers devaient fleurir au-dessus des vagues.

Tout le respect déposé dans l’âme de ce paysan durant ses longues années de servitude; la vénération religieuse que lui avaient inculquée ses parents lorsque, tout enfant, il voyait arriver, de Majorque, ceux qu’on nommait «les maîtres», se réveillaient en lui pour protester contre cet absurde projet, qui lui paraissait un défi à la hiérarchie sociale et à la volonté divine.

—Voyons, don Jaime. Je recommence à croire que tout ceci n’est qu’un jeu... mais votre air sérieux m’avait trompé. Don Horacio, se plaisait aussi à nous conter les choses les plus comiques sans perdre un instant sa gravité de juge. Non! le descendant d’une famille comme la vôtre, ne peut s’allier à de pauvres paysans!

—Mais je suis plus pauvre que toi, puisque je vis à tes dépens!... Si tu me chassais, je ne saurais où me réfugier.

—Pauvre! allons donc! Un Febrer n’est jamais pauvre! C'est impossible! Vous verrez certainement des jours meilleurs.

Jaime renonça à convaincre le fermier. Tant mieux, après tout, s’il le considérait comme riche. De cette façon, au moins, tous ces atlóts, dont il était devenu le rival, ne pourraient dire qu’il cherchait à s’allier à la famille de Pép, pour rentrer en possession de Can Mallorquí.

—Mais enfin, sais-tu si Margalida m’aime ou ne m’aime pas? Es-tu sûr que, comme toi, elle juge mon idée extravagante?

Pép demeura un instant silencieux. Il porta la main sous son feutre et se gratta la tête avec embarras, mais ne tarda pas à sourire malicieusement et, avec une expression de dédain non dissimulé, il manifesta le peu d’importance qu’il attachait à la pensée des femmes... ces êtres inférieurs, selon l’opinion des paysans.

—Les femmes! Qui peut jamais savoir ce qu’elles pensent, don Jaime?... Margalida est semblable à toutes ses pareilles; vaniteuse et toute disposée à croire aux aventures extraordinaires. A cet âge, toutes s’imaginent qu’un comte ou un marquis viendra quelque jour les enlever dans un carrosse doré, et que leurs amies en crèveront de jalousie.

Mais bientôt, cessant de plaisanter, il ajouta:

—Au fait, il est possible que la fillette vous aime sans s’en rendre bien compte elle-même. Quand on est jeune, le cœur s’enflamme plus facilement! Elle pleure quand on lui parle de ce qui est arrivé l’autre soir. Elle dit que ce fut une folie, mais elle ne prononce pas un mot de blâme contre vous... Ah! que je voudrais voir ce qui se passe au fond de son cœur!

Febrer écoutait le paysan avec un sourire de bonheur, mais celui-ci dissipa bientôt sa joie en ajoutant énergiquement:

—De toute façon, ce mariage ne peut se faire et il ne se fera pas... Qu’elle pense ce qu’elle voudra! Je m’y oppose formellement, parce que je suis son père et que je veux son bien. Voyez-vous, don Jaime, il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes; il n’en résulte rien de bon.

Tout en prononçant cet adage, Pép débarrassait la table et se préparait à partir.

—Restons-en là, don Jaime, continua-t-il, avec son obstination de rustre, convenons que tout ceci ne fut qu’une plaisanterie et que, désormais, vous ne tourmenterez plus l’atlóta par vos fantaisies...

—Non, Pép. J'aime Margalida, et j’irai lui faire ma cour du même droit que n’importe quel jeune homme de l'île.

Pép hocha la tête en signe de protestation. Non! Il répétait encore que cela était impossible. Les autres filles du village allaient se gausser de Margalida, amusées par cet étrange prétendant; les méchants iraient peut-être jusqu’à calomnier la famille de Can Mallorquí, dont le passé d’honneur était un des plus respectés, dans le pays. Et ses amis, à lui, Pép, comment prendraient-ils la chose quand il irait à la messe à San José et qu’il se joindrait à eux dans le cloître de l’église? N'allaient-ils pas le qualifier d’ambitieux et dire qu’il voulait faire de sa fille une demoiselle?... Et il n’y avait pas que cela à redouter. Il fallait penser aussi à la colère des rivaux, à la jalousie qui allait s’allumer chez ces atlóts que la surprise avait paralysés, l’autre soir, quand, au milieu de la tempête, il était entré pour s’asseoir à côté de Margalida. Certainement, ils étaient, maintenant, revenus de leur stupeur; ils parlaient de don Jaime et se concertaient pour lutter contre l’étranger. Les Ivicins ont une forte tête; il faut les prendre comme ils sont. Ils se battent, s’entre-tuent sans mêler à leurs différends les gens du dehors, parce qu’ils les savent étrangers à leur vie, indifférents à leurs passions. Mais si l’étranger s’immisce dans leurs affaires, surtout s’il est un Majorquin, que va-t-il se passer?

—Don Jaime, au nom de votre père, au nom de votre noble aïeul, je vous en supplie, moi qui vous connais depuis votre petite enfance, renoncez à cet extravagant projet. Vous êtes chez vous à Can Mallorquí, disposez de la maison, des terres et de tous les habitants, qui seront heureux de vous servir... mais ne persistez pas dans ce caprice. Il ne peut vous attirer que des malheurs!

Febrer qui, tout d’abord, avait écouté Pép avec déférence, se révolta avec toute la violence de son caractère, quand le paysan exprima ces craintes. Vouloir lui faire peur? Il se sentait capable de se battre avec tous les atlóts de l'île. Il n’existait pas, dans tout Iviça, un seul garçon capable de le faire reculer. A sa passion d’amant se joignait toute la superbe de sa race, et aussi la haine qui, de temps immémorial, divise les deux îles. Certes, il irait au festeig. Il avait d’ailleurs deux bons compagnons pour le défendre au besoin.

Et il regardait tour à tour sa ceinture où était caché son revolver, et le fusil accroché au mur.

Devant cette attitude résolue, Pép baissa la tête avec une expression de découragement profond. Ah! les fougueux jeunes gens! Lui-même avait été ainsi autrefois. C'étaient toujours les femmes qui faisaient commettre les plus grandes folies!... Inutile d’essayer de convaincre le señor. Il était têtu et orgueilleux comme tous les siens!

—Que Votre Seigneurie fasse ce qu’elle voudra, don Jaime. Mais souvenez-vous de ce que je vous dis: un malheur, un grand malheur nous attend!...

Le paysan sortit de la tour, et Jaime le vit descendre la côte et se diriger vers la ferme d’un pas alourdi, puis disparaître derrière les buissons de Can Mallorquí.

Febrer allait quitter le seuil où il s’était attardé à le suivre de l'œil, quand il aperçut, entre les arbustes, un jeune homme qui, après avoir prudemment regardé de tous côtés si nul ne pouvait l’apercevoir, accourut vers lui. C'était le Capellanét. Il grimpa quatre à quatre l’escalier de la tour et, en se trouvant en présence de Febrer, il se mit à rire de tout son cœur. Depuis le soir où le señor s’était inopinément présenté à la ferme, le Capellanét était plus familier avec lui. Ce n’était pas lui qui protestait! Il trouvait tout naturel que Margalida plût au señor et que celui-ci désirât en faire sa femme...

—Tu n’étais donc pas aux Cubells! demanda Febrer.

Le garçon éclata de rire... Il avait laissé sa mère et sa sœur à moitié chemin et, caché derrière les tamaris, il avait attendu que son père fût revenu de la tour. Il avait bien pensé que Pép voulait causer de choses sérieuses avec don Jaime et que c’était pour cela qu’il les avait éloignés tous et s’était chargé de porter le dîner. Depuis deux jours, le vieux ne parlait plus chez lui que de cette entrevue. Il avait longtemps hésité, retenu par le respect qu’il portait au maître et aussi par sa timidité naturelle, mais, finalement, il s’était décidé.

«Et Fleur-d'Amandier, que disait-elle lorsque le Capellanét parlait de lui?»

Le jeune garçon se redressa, tout fier de pouvoir se poser en protecteur du señor. Sa sœur ne disait rien: tantôt elle souriait, quand on prononçait le nom de don Jaime, tantôt ses yeux s’emplissaient de larmes et, presque toujours, elle changeait brusquement de conversation, en conseillant au Capellanét de ne point se mêler de cette affaire et de donner satisfaction à leur père en retournant au séminaire.

—Tout cela s’arrangera, don Jaime, continuait le petit paysan, fier de l’importance que prenait sa personne, cela s’arrangera, c’est moi qui vous le dis. Je suis sûr que ma sœur vous aime beaucoup... seulement elle est retenue par une certaine crainte... Qui pouvait espérer que vous la remarqueriez?... A la maison nous avons tous l’air fou: le père est renfermé et parle tout seul; la mère gémit et appelle la Vierge à son secours; Margalida pleure...

Pendant que le Capellanét parlait des sentiments de Margalida, il avait une autre préoccupation.

Il songeait à ses anciens amis, les atlóts qui courtisaient Fleur-d'Amandier.

—Attention! Ouvrez l'œil!... Je ne sais rien de précis, ils ont l’air de se méfier de moi et cessent de parler en ma présence. Mais certainement ils trament quelque chose. Il y a huit jours, ils paraissaient se détester et se fuyaient. Aujourd’hui, ils sont unis contre l’étranger. Ils ne disent rien, mais leur sombre silence est peu rassurant. Le seul qui crie et qui s’agite comme un mouton enragé, c’est le Cantó. Il redresse son pauvre corps rachitique de poitrinaire en jurant, entre deux quintes de toux, qu’il veut tuer le Majorquin.

Ils n’ont plus de respect pour votre personne, don Jaime. Quand ils vous ont vu entrer à la ferme et vous installer à côté de Margalida, ils sont d’abord demeurés hébétés de surprise. Moi aussi, je n’en ai pas cru mes yeux, et pourtant, depuis longtemps, je me doutais que ma sœur ne vous était pas indifférente... Vous me parliez trop souvent d’elle, mais maintenant les prétendants de ma sœur se sont ressaisis, et ils vont agir. Et ils n’ont pas tort! A-t-on jamais vu un étranger venir à San José pour enlever la jeune fille qu’ils courtisaient, aux plus vaillants atlóts de l'île!

Mais n’importe! Vous l’aimez, cela suffit. Pourquoi ma sœur irait-elle travailler la terre et mener une pénible existence de fatigues, quand un monsieur comme vous l’a distinguée?... En outre (et en disant ces mots, l’espiègle souriait avec malice), ce mariage me plaît à moi. Vous n’allez pas cultiver les champs, n’est-ce pas? Vous emmènerez Margalida; alors le vieux, n’ayant plus de gendre à qui laisser Can Mallorquí, me permettra d'être fermier, de me marier et... adieu l’état de curé!... Je vous dis, don Jaime, que vous aurez ma sœur. Je suis là, moi, le Capellanét, pour vous soutenir et me battre avec la moitié du pays, s’il le faut.

Bientôt, et non sans quelque hésitation, il prenait un air de grand homme modeste qui craint de révéler son importance, et, plongeant sa main dans la haute ceinture pourpre qui ceignait ses reins, il en tirait un couteau.

—Hein? disait-il en admirant l’acier qu’il faisait miroiter sous les yeux de Febrer.

C'était la fameuse navaja que Jaime lui avait offerte peu de jours auparavant.

—Hein? répéta-t-il en regardant Jaime comme s’il le prenait sous sa protection.

Et il passait amoureusement l’extrémité de son doigt sur le fil tranchant, ou l’appuyait sur la pointe, ne dissimulant pas la volupté qu’il éprouvait d’en sentir la piqûre. Quel bijou!

Febrer approuva de la tête. Oui, c’était une arme sûre; il l’avait soigneusement choisie à Iviça pour l’offrir à Pepét.

—Avec une telle amie, poursuivait l’aventureux garçon, nous ne craignons personne. Le Ferrer? Qu’il y vienne. Le Cantó et tous les autres?... Nous n’en avons cure. Et Dieu sait si je grille d’envie de m’en servir! Aussi, que nul ne tente quoi que ce soit contre vous: il est d’avance condamné à mort!

Avec la tristesse d’un grand homme qui voit le temps s’écouler sans qu’il lui soit permis de donner la mesure de sa valeur, Pepét ajouta:

—Quand mon grand-père avait mon âge, on raconte qu’il était déjà vérro et qu’il était redouté dans toute l'île.

Le Capellanét passa une grande partie de l’après-midi à la tour. Les ennemis supposés de don Jaime qu’il regardait comme les siens, firent l’objet principal de la conversation. Il contemplait son couteau, en rêvant de combats terribles se terminant toujours par la fuite ou la mort des adversaires, tandis que lui, Pepét, sauvait don Jaime, au prix d’héroïques efforts.

Celui-ci s’amusait beaucoup de la pétulance du jeune garçon et raillait son humeur batailleuse.

Le soir venu, Pepét se dirigea vers la ferme afin d’aller quérir le souper du señor. Il rencontra sous le porche plusieurs prétendants de sa sœur qui, venus de très loin pour le festeig, attendaient, assis sur les bancs de pierre, que l’heure d’entrer dans la maison eût sonné.

A la nuit, Febrer se disposa à descendre à Can Mallorquí. L'œil durci, la figure renfrognée, la main agitée d’un imperceptible frémissement homicide, il allait, tel un guerrier des premiers âges, prêt à quitter son roc inaccessible pour entreprendre une importante expédition dans la vallée. Avant de jeter son burnous sur ses épaules, il tira son revolver de sa ceinture et l’examina scrupuleusement, faisant fonctionner avec soin le barillet et le garnissant de cartouches neuves. Sans l’ombre d’une hésitation, il enverrait les six balles dans la tête du premier qui lui chercherait noise. Il se sentait redevenu barbare, implacable, comme l’un de ces Febrer, lions de la mer, qui abordaient en bondissant sur les plages ennemies, tuant sans merci pour ne pas mourir.

Il dévalait la pente entre les bouquets de tamariniers qui balançaient dans l’obscurité leurs panaches ondoyants. Sous la ceinture, sa main était crispée à la crosse de son arme... Rien!... Quand il arriva devant le porche de Can Mallorquí, il y aperçut, les uns assis, les autres debout, tous les atlóts, attendant que la famille eût achevé de souper dans la cuisine.

En outre, les étincelles des cigarettes indiquaient, aux environs, la présence d’autres groupes dans l’attente.

Bona nit, dit Febrer en arrivant.

Seul un grognement sourd répondit à son salut. Les conversations cessèrent; un silence hostile et pénible vint peser sur tous ces hommes.

Jaime, le front haut, l’air altier, s’appuya contre un pilier du porche. Il n’éprouvait aucune crainte et cependant une émotion insurmontable s’emparait de lui. Il oubliait presque ces ennemis qui l’entouraient, pour concentrer toute sa pensée sur Margalida. En lui passaient ces frissons qui agitent les amoureux à l’approche de la bien-aimée, quand ils ignorent encore le sort qui leur est réservé. La porte de la ferme s’ouvrit soudain, et, dans le rectangle lumineux qui se dessina, la silhouette de Pép apparut.

—En avant, les gars!

Ils entrèrent, l’un après l’autre, saluant gravement le maître de la maison et sa famille, et s’installèrent sagement sur les bancs et les chaises de la cuisine.

Pép eut un geste de stupeur en apercevant Jaime. Comment, il était là, parmi les autres, lui, le señor! Il attendait comme un simple prétendant, sans oser pénétrer dans cette maison qui était la sienne?... Febrer, devant la douloureuse surprise du fermier, haussa les épaules. Il voulait être traité sur le même pied que les autres. Il croyait d’ailleurs mieux arriver à ses fins en agissant ainsi. Il désirait que rien ne rappelât son ancienne condition de maître respecté, de grand seigneur. Il ne voulait être qu’un prétendant au même titre que les atlóts qui l’entouraient.

Pép lui fit place à sa droite, et s’efforça de le distraire par sa conversation; mais Febrer ne détachait pas ses regards de Fleur-d'Amandier qui, selon le rite des festeigs, demeurait droite sur son siège, au centre de la pièce, accueillant avec des airs de reine timide l’admiration de ses courtisans.

L'un après l’autre, ils prenaient place auprès d’elle et lui adressaient de galants propos, auxquels elle répondait à voix basse. Les garçons, ce soir-là, se montraient taciturnes et l’on n’entendait pas, comme à l’accoutumée, la vive et joyeuse causerie par laquelle ils trompaient l’énervement de l’attente.

On eût dit qu’une pensée funèbre les contraignait au silence, maintenait leurs regards fixés au sol et scellait leurs lèvres, comme s’il y avait un mort dans la pièce voisine.

Seule, la présence de l’étranger, de l’intrus dont la race et les mœurs étaient si différentes des leurs, causait ce malaise. Ah! maudit Majorquin! Quand chacun des jeunes gens eut occupé le siège voisin de celui de Margalida, Jaime se leva à son tour, puisqu’il avait été le dernier à se présenter comme prétendant. Pép, qui ne cessait de l’entretenir pour essayer de détourner sa pensée de la jeune fille, resta bouche bée, lorsqu’il le vit s’éloigner sans attendre la fin de sa phrase.

Febrer s’assit auprès de Margalida qui ne le regarda pas, tenant obstinément ses yeux baissés. Le silence se fit plus absolu, comme si tous les assistants voulaient entendre les moindres paroles prononcées par l’étranger. Mais Pép, devinant l’intention des atlóts, se mit à causer à voix haute, avec sa femme et son fils, de travaux qu’ils devaient exécuter le jour suivant.

—Margalida! Fleur-d'Amandier!

La voix de Febrer s’était faite douce et caressante.

Il était venu, elle pouvait s’en convaincre, pour lui prouver que son amour était sincère et que ce n’était pas un caprice passager qui le poussait vers elle, ainsi qu’elle avait paru le croire. Et lui-même ne savait comment cette passion avait pris racine en son cœur. Il avait ressenti un malaise cruel en sa solitude, une aspiration vague vers une vie meilleure basée sur une affection vraie; longtemps il était demeuré hésitant, cherchant à voir clair en lui-même... mais il avait enfin compris de quel côté était pour lui le salut, le bonheur.

Le bonheur? C'était-elle, Margalida, la douce Fleur-d'Amandier. Il n’était plus très jeune... il était pauvre... mais il l’aimait si ardemment! Qu’elle prononçât un mot, un seul, pour dissiper la torturante incertitude dans laquelle il vivait...

...Margalida, en sentant tout près de son oreille les lèvres de Febrer et son souffle ardent, hocha lentement la tête.

—Non, non... dit-elle. Partez, je vous en conjure, partez... j’ai peur pour vous!

Et elle regarda les jeunes gens basanés qui semblaient vouloir les brûler tous deux de leurs yeux enflammés.

Peur!... Ce mot suffit pour faire sortir Jaime de sa timidité de suppliant. Il jeta un regard dédaigneux sur ses rivaux... Peur de qui? de quoi?

Il se sentait capable de lutter contre tous ces rustres et contre tous leurs parents et amis réunis.

—Non, Margalida, je n’ai nulle crainte, il ne faut pas avoir peur, ni pour vous, ni pour moi. Mais ce dont je vous supplie, c’est de répondre à ma question: Puis-je espérer? que comptez-vous me dire?

La craintive enfant ne sortait pas de son mutisme. Ses lèvres étaient décolorées; ses joues d’une pâleur livide; elle remuait ses paupières pour cacher, sous les longs cils, ses yeux pleins de larmes. Elle était prête à pleurer.

On devinait ses efforts pour contenir les sanglots qui montaient à sa gorge. Sa respiration devenait oppressée. Margalida comprenait que ses larmes pouvaient, dans ce milieu hostile, donner le signal du combat en provoquant l’explosion de toutes les colères sourdes amassées autour d’elle; mais la contrainte qu’elle s’imposait ne faisait qu’accroître son angoisse; elle baissait obstinément la tête, comme les animaux, doux et timides, qui croient échapper au danger en cachant leur tête pour ne le point voir.

La mère qui, auprès de l’âtre, tressait des corbeilles silencieusement, devina, avec son instinct de femme, ce que souffrait la jeune fille. Pép, de son côté, ému de l’inquiétude qui se lisait dans ses yeux, intervint à propos.

—Neuf heures et demie! cria-t-il.

Il y eut un mouvement de surprise et de protestation parmi les atlóts. Voyons, il était tôt encore; l’heure n’avait pas sonné, il s’en fallait de plusieurs minutes... les conventions faisaient loi. Mais Pép, avec son entêtement d’homme des champs, fit la sourde oreille et, se levant, il se dirigea vers la porte qu’il ouvrit toute grande. «Neuf heures et demie!» Chacun est maître chez soi et il faisait ce que bon lui semblait. D'ailleurs, il devait se lever de bon matin le jour suivant. «Bona nit!...»

Il salua ainsi chacun des prétendants à mesure qu’ils sortaient. Comme Jaime, sombre et dépité, passait devant lui, il tenta de le retenir par le bras en lui disant qu’il devrait attendre un instant et que lui-même, Pép, l’accompagnerait jusqu’à la tour. Il regardait avec inquiétude le Ferrer qui était resté derrière les autres, retardant intentionnellement son départ.

Mais, d’un brusque mouvement, Jaime s’était dégagé, et, sans répondre, il quitta la maison. Qu’avait-il besoin qu’on l’accompagnât? Il était exaspéré par le silence de Margalida qu’il interprétait comme une défaite; par l’attitude hostile des atlóts; enfin par la façon étrange dont la veillée avait pris fin.

Les jeunes gens se dispersèrent, ce soir-là, sans les cris, les chansons et les joyeux hennissements coutumiers. Ils allaient, mornes, comme s’ils revenaient d’un enterrement. Quelque chose de tragique semblait flotter dans les ténèbres.

Sans retourner la tête, Febrer continua son chemin. Il avait comme un vague espoir d'être suivi par quelqu’un et prenait pour les pas d’un ennemi acharné à sa poursuite les légers froissements des branches de tamaris agitées par la brise nocturne.

En arrivant au pied de la colline, à l’endroit où les buissons étaient plus épais, il se retourna. Immobile au milieu du sentier seulement éclairé par le rayonnement des étoiles, sa silhouette se détachait nettement. Sa main se crispait sur son revolver dont il caressait nerveusement la crosse, posant inconsciemment son doigt fébrile sur la détente, comme impatient de faire feu. Aucun ennemi ne l’avait donc suivi? le fameux vérro n’apparaîtrait-il pas, ou n’importe quel autre de ses rivaux?

Les minutes s’écoulèrent et nul adversaire ne survint.

Autour de lui, la végétation sauvage, agrandie par l’ombre et le mystère, semblait railler sa colère; la sérénité de la nature endormie le gagnait enfin. Il haussa les épaules avec mépris et, toujours le revolver au poing, continua sa route jusqu’à la tour, où il s’enferma.

Il passa toute la journée suivante en mer, en compagnie de Ventolera. De retour chez lui, il trouva son souper déjà froid sur la table. Des croix et son nom: Febrer, gravés au couteau sur la muraille, lui révélèrent la visite du Capellanét. Le séminariste ne pouvait laisser passer une occasion de se servir de son arme, ne fût-ce que pour gratter la pierre.

Le lendemain, Pepét arriva à la tour avec un air mystérieux. Il avait des choses de la plus haute importance à communiquer à don Jaime. L'après-midi précédent, comme il poursuivait un oiseau dans le bois de pins qui avoisine la maison du Ferrer, il avait aperçu, de loin, sous le hangar de la forge, le vérro, en grande conversation avec le Cantó.

—Et après? demanda Febrer.

—Comment! cela ne vous fait rien soupçonner? repartit le malicieux garçon, mais c’est très clair. Le Cantó n’aime pas à gravir les côtes, car la montée l’essouffle et le fait tousser. Il se promène toujours dans les vallées où il s’assied sous les amandiers et les figuiers, pour y composer ses chansons. S'il est monté aujourd’hui jusqu’à la forge, c’est assurément parce que le Ferrer l’y a convoqué. D'ailleurs ils s’entretenaient avec la plus grande animation. Le vérro semblait donner des conseils que l’autre écoutait avec des gestes approbateurs.

—Et après?... répéta Febrer.

Le Capellanét sembla prendre en pitié la naïveté du señor...

—Il faut ouvrir l'œil, don Jaime, vous ne connaissez pas les gens d’ici. Cette conversation à la forge ne me dit rien qui vaille. C'est aujourd’hui samedi, jour de festeig. On tramé sûrement quelque chose contre vous, pour le cas où vous vous présenteriez ce soir à Can Mallorquí.

Febrer prit un air méprisant. Il descendrait à la ferme malgré tout...

Toute la journée, il fut dans un état de surexcitation nerveuse et ne rêva que combats. Il avait hâte de voir arriver la nuit. Dans ses promenades, il évita de s’approcher de Can Mallorquí, se contentant de contempler de loin la paisible demeure, avec l’espérance d’apercevoir par moments la gracieuse silhouette de Margalida, toute menue sous le porche. Il n’osait pas venir rôder tout près de l’aimée, tant que brillait la lumière du soleil. Maintenant qu’il était prétendant, il ne devait plus fréquenter la maison de Pép comme ami. Sa présence pouvait gêner ces gens simples... il craignait aussi que la jeune fille ne se cachât, si elle le voyait venir.

Dès que le crépuscule vint envelopper la terre et que les premières étoiles eurent fait leur apparition, Febrer quitta la tour et s’achemina vers la ferme.

En arrivant sous le porche il trouva, réunis, tous les prétendants, qui semblaient discuter à mi-voix. A sa vue, ils se turent aussitôt.

Bona nit! jeta-t-il d’une voix assurée.

Personne ne répondit. On ne l’accueillit même point par le grognement qui avait salué son arrivée, lors du précédent festeig.

Dès que Pép eût ouvert la porte et que les galants eurent pris place dans la cuisine, Febrer put constater que le Cantó portait le tambourin pendu à son bras gauche, tandis que sa main droite était armée de la légère baguette destinée à frapper le parchemin.

Ce serait donc une veillée en musique. Certains atlóts souriaient, non sans malice, en allant occuper leur place. Ils semblaient se réjouir à l’avance d’un événement extraordinaire qui ne pouvait manquer de survenir.

D'autres, avaient l’air ennuyé d’honnêtes gens qui redoutent d’assister à une mauvaise action qu’ils ne peuvent empêcher. Quant au Ferrer, il demeurait impassible, dans le coin le plus écarté, comme s’il cherchait à passer inaperçu.

Quelques-uns des jeunes gens s’étaient déjà entretenus avec Margalida, quand le Cantó profitant d’un instant où la chaise du prétendant était inoccupée, s’en empara vivement. Puis il assujettit le tambourin entre son genou et son coude gauches, et appuya le front sur sa main ouverte.

De sa baguette, il frappa lentement la peau de l’instrument, pendant que dans la salle des chut! impératifs réclamaient le silence. Chaque samedi, il apportait des vers qu’il avait composés en l’honneur de la belle atlóta. Ce soir-là c’était un poème nouveau qu’il allait faire entendre. Cette musique barbare et monotone qu’ils admiraient dès leur enfance, tint tous les auditeurs silencieux. L'émoi sacré de la poésie s’emparait de ces âmes simples.

Le poète phtisique commença à chanter, scandant chaque fin de vers d’un gloussement douloureux qui secouait sa poitrine et rougissait ses joues. Mais il semblait plus fort que d’habitude; ses yeux brillaient d’un éclat singulier.

Dès la première stance, un rire général retentit dans la vaste cuisine, accueillant la spirituelle ironie du rustique poème. Febrer ne comprenait pas grand’chose.

Quand cette musique discordante et sauvage—souvenir des naïves cantilènes des premiers marins sémites qui parcoururent la Méditerranée—arrivait à ses oreilles, il s’abandonnait au caprice de sa pensée vagabonde pour essayer d’attendre patiemment qu’eut prit fin l’interminable romance.

Mais les rires bruyants des atlóts attirèrent son attention. Il pressentit en tout ceci une attaque dirigée contre sa personne. Que disait donc ce mouton enragé de Cantó?

La voix du chanteur, sa prononciation campagnarde et les continuels gloussements dont il ponctuait les vers, étaient peu intelligibles pour Jaime. Cependant il parvint, peu à peu, à comprendre que la romance s’adressait aux jeunes atlótas tentées d’abandonner la vie des champs et d’épouser des messieurs de la ville, pour être vêtues comme des dames et porter de luxueuses parures. Le chanteur ridiculisait, en les décrivant à sa façon, les modes féminines, et ce, pour la plus grande joie de son auditoire.

L'honnête Pép riait aussi de tout son cœur à ces brocards qui flattaient à la fois sa vanité de paysan et son orgueil d’homme habitué à ne voir dans la femme qu’une compagne de fatigue.

—Très bien! très exact! criait-il. Est-il drôle, ce Cantó!

Après les premières strophes, l’improvisateur affecta de ne plus adresser son chant aux atlótas en générât, mais bien à une seule dont l’ambition avait étouffé le cœur.

Instinctivement, Febrer regarda Margalida.

Celle-ci conservait une immobilité de statue. Les yeux baissés, les joues pâles, elle semblait effrayée, non de ce qu’elle entendait, mais de ce qui, certainement, allait suivre.

Jaime commença de s’agiter sur son siège avec une visible impatience. Il était un peu fort, vraiment, que ce rustre vînt ainsi molester la jeune fille... en sa présence! Un nouvel éclat de rire plus strident, plus insolent, attira de nouveau son attention sur les vers du Cantó. Celui-ci se gaussait de l’atlóta qui, pour devenir une dame, voulait se marier avec un sans-le-sou, ne possédant ni maison, ni famille; un étranger qui n’avait même pas de terre à cultiver...

L'effet de ce couplet se produisit instantanément.

Si épaisse que fût son intelligence, Pép comprit. Il se leva brusquement, étendit les bras d’un geste impérieux et s’écria:

—Assez! assez!

Mais cette intervention avait trop tardé. Entre le fermier et la lumière, Febrer venait de bondir sur le Cantó. D'un mouvement brusque, il lui arracha son tambourin et lui en coiffa la tête avec une telle impétuosité que les deux peaux de l’instrument crevèrent, et que la caisse bosselée resta comme un bonnet tordu sur le front ensanglanté du chanteur.

Sans se rendre un compte exact de ce qu’ils allaient faire, les atlóts quittèrent tous ensemble leurs sièges et portèrent vivement la main à leurs ceintures, où étaient dissimulés leurs couteaux. En gémissant, Margalida alla se réfugier auprès de sa mère et le Capellanét crut enfin le moment venu de sortir son arme. Avec l’autorité que lui donnait son âge, le père intervint:

—Hors d’ici! hors d’ici, cria-t-il.

Les jeunes gens obéirent. Ils quittèrent la ferme et allèrent tenir conseil en pleins champs. Febrer sortit à son tour, malgré la résistance de Pép.

Les atlóts semblaient en désaccord. Ils discutaient âprement, quelques-uns protestant contre l’acte de Febrer... Attaquer ainsi le pauvre Cantó, un malade incapable de se défendre... D'autres hochaient la tête: cela devait arriver. On ne peut impunément insulter un homme. Pour eux, ils s’étaient opposés à ce que le Cantó chantât ces couplets agressifs; ils étaient partisans de ceci: quand on a quelque chose à reprocher à un individu, on le lui dit en face.

Chacun soutenant sa manière de voir, ils allaient en venir aux mains, quand le Cantó vint les distraire de leur querelle.

Il s’était délivré du tambourin incrusté sur son crâne, et, tout en essuyant son front sanglant, il pleurait avec cette rage des faibles qui rêvent les pires vengeances, tout en se sentant esclaves de leur impuissance.

—M'avoir traité ainsi, moi! moi! gémissait-il, stupéfait de cette attaque.

Soudain, il se baissa et, ramassant des pierres sur le chemin, il les lança contre Jaime. Mais ses bras étaient trop faibles; les projectiles se perdirent dans l’ombre. Les amis du Cantó l’emmenèrent dans la nuit. Il proférait des menaces, jurant de se venger, de tuer l’insolent... Le Majorquin ne mourrait que de sa main.

Febrer demeura immobile au milieu de ses ennemis. Il avait honte de son emportement. Pour étouffer ses remords, il lança à mi-voix d’orgueilleux défis. C'était un autre qu’il aurait voulu entendre chanter!... Et, des yeux, il cherchait le Ferrer, prêt à le défier. Mais le redoutable vérro avait disparu.

Quand, une demi-heure plus tard, tout bruit se fut évanoui, Febrer reprit le chemin de la tour, le revolver au poing, comme s’il eût craint une mauvaise rencontre... Personne ne parut.

II

Le lendemain, dès le lever du soleil, le Capellanét courut à la tour. L'expression de son visage fit comprendre à Jaime qu’il était porteur d’importantes nouvelles.

A Can Mallorquí, tous avaient passé une mauvaise nuit. Margalida ne cessait de pleurer. La mère gémissait sans trêve sur les regrettables événements qui troublaient la maison...

Pép, après avoir soigneusement clos la porte de la maison, s’était promené de long en large pendant plus d’une heure à travers la cuisine, tout en maugréant et en serrant les poings.

«Ah! ce don Jaime... Vouloir l’impossible!... Entêté comme tous les siens!»

Le Capellanét n’avait pas dormi non plus, car en sa cervelle de petit sauvage, défiant et astucieux, il avait senti naître un soupçon qui, peu à peu, s’était mué en certitude. A peine entré, il en fit part à Jaime. Le señor savait-il quel était l’auteur de l’injurieuse chanson? il croyait que c’était le Cantó, n’est-ce pas?... Eh bien! pas du tout... c’était le Ferrer.

Les vers avaient bien été composés par le Cantó, mais l’idée, l’intention malfaisante étaient du méchant vérro. C'était lui qui avait suggéré à l’autre la pensée d’insulter don Jaime, car il était bien certain que le señor ne laisserait point passer l’injure. Pepét comprenait bien, maintenant, le mobile des secrètes entrevues du Cantó et du vérro, qu’il avait surprises et la forge.

Febrer accueillit avec indifférence cette nouvelle à laquelle le jeune garçon attachait une grande importance.

—Et après? J'ai châtié le chanteur insolent. Quant au vérro, il s’est éloigné de moi, dès qu’il a vu que je le cherchais, devant la ferme. C'est un lâche, ton terrible Ferrer!

Pepét hocha la tête en signe d’incrédulité.

—Attention, don Jaime! Vous ignorez les habitudes des atlóts, l’astuce dont ils font preuve pour s’assurer l’impunité dans leurs représailles. Vous devez, plus que jamais, vous tenir sur vos gardes. Le Ferrer sait ce que c’est que le bagne, il fera tout pour n’y point retourner. Ce qu’il vient de machiner prouve son habileté. D'autres vérros l’ont fait avant lui...

Jaime s’impatienta:

—Pourquoi tant de mystères?... Parle!

Le Capellanét se décida à faire part de ses soupçons à Jaime:

—Le forgeron peut entreprendre tout ce qu’il voudra contre vous, don Jaime. Il peut, embusqué sous les tamaris, vous attendre au pied de la tour et vous tuer d’un coup de fusil... les soupçons se porteront immédiatement sur le Cantó, car tout le monde se rappelle ce qui s’est passé à la métairie et ses serments de vengeance. En agissant ainsi, et en ayant soin de se préparer un alibi, en se transportant à toute vitesse sur un point très éloigné d’ici, où tout le monde pourra le voir, il lui sera facile de se venger de vous impunément.

—Ah! s’écria Febrer en fronçant le sourcil, comme s’il venait de comprendre toute l’importance de ces paroles.

Le Capellanét, satisfait de la perspicacité dont il venait de faire montre, continua ses sages avis. Don Jaime devait se montrer plus prudent, fermer avec soin la porte de la tour et ne tenir aucun compte, la nuit venue, des cris qui retentiraient au dehors. Certainement, le vérro, pour le faire sortir de chez lui dans l’obscurité, lancerait des appels de défi, des cris de provocation.

—Même si l’on vous appelle, pendant la nuit, faites le mort, don Jaime, croyez-moi. Je connais le procédé, ajouta le Capellanét avec l’assurance d’un vérro endurci. Il poussera de grands cris, tout en restant invisible, caché dans les buissons. Son fusil ou son pistolet sera tout armé et, si vous vous montrez, il vous enverra une balle dans la tête avant que vous ayez pu le découvrir. Ces conseils ne sont bons que pour la nuit. Le jour vous pouvez sortir sans crainte. D'ailleurs, je suis là, moi, Pepét, pour vous accompagner.

En disant ces mots, il se redressait avec une belliqueuse vanité qui faisait sourire Febrer. Il portait la main à sa ceinture, pour s’assurer que son couteau était bien à sa place, mais la mine moqueuse de Jaime lui causait une visible déception...

—Riez, señor, riez. Moquez-vous de moi, mais vous verrez bientôt que je suis bon à quelque chose... Rappelez-vous que je vous ai averti du péril! Il faut se méfier. Ce n’est pas pour rien que le Ferrer a manigancé le coup de la chanson.

Tout en disant ces mots, il jetait autour de lui des regards inquisiteurs, comme un chef qui prépare ses troupes à soutenir un long siège. Ses yeux se portèrent sur le fusil accroché au mur entre les coquillages.

—Très bien. Il faut charger à balle les deux canons et mettre par-dessus une bonne poignée de petit plomb.

Puis, Pepét fronçait le sourcil en apercevant le revolver abandonné sur la table.

—Très imprudent! Les armes courtes sont faites pour être portées sur soi, nuit et jour. Moi, je dors avec mon couteau sur le ventre... Et si l’on entrait à l’improviste, sans vous donner le temps de chercher votre revolver?...

Bientôt l’attention du Capellanét se porta sur la tour elle-même qui jadis avait été si souvent attaquée par les pirates. Il se dirigea vers la porte qu’il ouvrit avec précaution, comme si un ennemi l’eût guetté au pied de l’escalier. Dissimulant son corps a l’intérieur, il n’avança au dehors qu’un œil et un partie de son front. Puis, il hocha la tête, mécontent:

En s’avançant ainsi, même avec la plus grande prudence, on pouvait être vu de nuit par un ennemi embusqué au-dessous qui, le bras appuyé sur une branche ou contre un rocher, viserait tout à son aise et serait sûr de son coup. Ce serait pis encore de vouloir descendre par l’escalier, en découvrant tout son corps. Si obscure que fût la nuit, l’ennemi pourrait toujours prendre pour point de mire une tache dans le feuillage, une étoile à l’horizon ou n’importe quelle saillie dans la direction de l’escalier. Et au moment précis où la forme noire de celui qui descendrait cacherait l’objet visé, feu!... à coup sûr!

Décidément non; cette porte ne plaisait pas au Capellanét, non plus que cet escalier à l’air libre. Il fallait absolument trouver une autre sortie. Ses yeux se portèrent alors sur la fenêtre qu’il ouvrit et où il s’accouda.

Avec une agilité simiesque, il sauta sur le rebord et disparut. Puis, s’aidant des pieds et des mains, il s’agrippa aux aspérités du soubassement, cherchant les trous et, s’en servant comme de degrés naturels, il atteignit promptement le sol. Febrer courut après lui à la fenêtre et le vit, au pied de la tour, ramassant son chapeau et l’agitant triomphalement.

Ayant ensuite contourné la construction, l’agile garçon gravit rapidement l’escalier de bois, sur lequel Febrer entendit résonner ses pas pressés.

—C'est la chose du monde la plus facile! s’écria-t-il, rouge d’émotion et d’orgueil, en pénétrant dans la pièce, c’est un escalier pour grandes dames!

Et comprenant toute l’importance de sa découverte, il prit un air grave et mystérieux:

—Don Jaime, ceci doit rester entre nous deux. Pas un mot à qui que ce soit. Voilà une sortie précieuse en cas de danger. C'est un secret que nous devons garder.

Au fond, le Capellanét enviait le señor. Ah! s’il avait, lui, un ennemi venant jeter des cris de défi pendant la nuit, au pied d’une tour solitaire! Pendant que le Ferrer hurlerait dans son embuscade, les yeux fixés sur l’escalier, il descendrait tranquillement par la fenêtre du côté opposé et, faisant le tour, sans bruit, il donnerait la chasse au chasseur. Quel coup de maître!...

L'adolescent riait de tout son cœur à cette pensée, découvrant ses dents blanches sur lesquelles se relevaient ses lèvres presque trop rouges, avec une expression quasi féroce, où se retrouvait toute la sauvagerie de ses aïeux qui, autrefois, considéraient la chasse à l’homme comme le plus noble des exercices.

La gaieté de Pepét sembla gagner Febrer. S'il s’exerçait, à son tour, a descendre par la fenêtre!... Il s’assit sur le rebord, les jambes pendantes à l’extérieur, et, lentement, il tâta le mur avec ses pieds, jusqu’à ce qu’il rencontrât des trous où il pût les poser. Il descendit sans se presser, en faisant rouler quelques pierres branlantes, et enfin atteignit le sol avec un soupir de satisfaction.

Très bien! Après quelques essais successifs, il descendrait aussi aisément que le Capellanét. Ce dernier qui l’avait suivi avec l’agilité de son âge, ayant presque les pieds sur la tête de Jaime, sourit avec la satisfaction d’un maître content de son élève et se mit à répéter ses conseils. Que don Jaime ne les oubliât pas! Aux premiers cris dans la nuit, il devait descendre par la fenêtre, et surprendre son ennemi par derrière.

Quand arriva midi et que Febrer se retrouva seul, il se sentit enflammé d’une ardeur belliqueuse, d’un désir de bataille qui l’incitèrent à contempler longuement son fusil accroché à la muraille.

Au pied du promontoire, sur la plage, retentit soudain la voix de Ventolera. Il chantait la messe en mettant sa barque à l’eau.

Febrer parut sur le seuil de la tour.

—Merci bien, cria-t-il, je n’irai pas à la pêche aujourd’hui.

Ventolera insista de sa voix chevrotante qui, à distance, était pareille au vagissement d’un enfant:

—L'après-midi est propice; le vent a changé. Dans les alentours du Vedrá on va prendre du poisson en abondance.

Febrer haussa les épaules:

—Non, non; grand merci; je suis occupé.

Il avait à peine achevé ces mots que le Capellanét reparut, lui apportant son repas.

Il semblait triste et courroucé. Son père, furieux de la scène qui avait eu lieu la veille, avait fait retomber sur lui sa colère.

Une véritable injustice, don Jaime! Il n’a cessé de crier en arpentant la cuisine, tandis que les femmes, les yeux humides, se faisaient toutes petites et fuyaient son regard. Il attribue tout ce qui est arrivé à sa faiblesse de caractère, à sa bonté. Mais il jure qu’il va y mettre un terme sans tarder. D'abord, il n’autorise plus le festeig ni les visites. Quant à moi!... «C'est ce mauvais fils—a-t-il dit—désobéissant et révolté qui est cause de tout.»

—C'est fini!... avait déclaré le fermier à son fils.—Dès lundi prochain je te ramènerai au séminaire... et si par malheur tu avais l’intention de me résister et de t’échapper encore, souviens-toi qu’il vaudrait mieux pour toi t’embarquer tout de suite comme mousse et oublier que tu as des parents, car il ne faudrait pas songer à rentrer à la maison. Je serais capable de te briser les deux jambes avec la barre de fer de la porte!

—Et, ajoutait Pepét, pour se faire la main et donner une preuve de sa future sévérité, il m’a allongé quelques gifles et force coups de pied, me faisant ainsi payer à nouveau le désappointement qu’il a éprouvé lorsque je suis revenu d'Iviça.

Le Capellanét avait plié l’échiné et s’était réfugié dans un coin, derrière les jupons de sa mère tremblante, afin d’échapper à la fureur paternelle. Mais à présent qu’il se trouvait en sûreté, à la tour, une rage s’emparait de lui au souvenir de l’imméritée correction. Il grinçait des dents, roulait des yeux blancs; ses joues verdissaient, il serrait les poings.

Ce qui affligeait le pauvre Pepét, plus encore que les coups reçus et sa dignité humiliée, c’était la perspective du prochain emprisonnement au séminaire. Il frémissait à la pensée de porter la soutane, pareille aux jupes des femmes, d’avoir les cheveux coupés ras, ses beaux cheveux dont les boucles dépassaient si élégamment les bords de son chapeau, sans compter la tonsure, qui ferait rire les atlótas ou leur inspirerait un respect qui les glacerait. Et alors, adieu les danses et les amours! Adieu, le couteau chéri!

Bientôt don Jaime ne le verrait plus. Le voyage à Iviça aurait lieu avant qu’une semaine fût écoulée. D'autres lui apporteraient désormais ses repas à la tour...

A ces mots, Febrer ne put dissimuler un geste d’espérance. Peut-être serait-ce Margalida, comme autrefois!

Mais en dépit de sa tristesse, le Capellanét sourit avec malice. Non, Margalida ne reviendrait plus jamais à la tour. Pép n’y consentirait pas. Quand la pauvre mère avait voulu défendre son fils, en insinuant timidement que la présence de Pepét à la ferme était nécessaire pour le service du señor, Pép s’était remis à vociférer. Dorénavant, lui-même se chargerait de porter chaque jour le repas de don Jaime, et quand il serait empêché, sa femme le remplacerait ou même on prendrait une fille du pays pour servir ce señor, puisqu’il s’entêtait à vivre auprès d’eux.

Le Capellanét ne rapporta pas tout ce qu’avait dit son père à ce sujet, mais Febrer devina les imprécations que le paysan avait dû lancer contre lui.

Le jeune homme revint à la métairie en ruminant des idées de vengeance et en jurant qu’il ne retournerait pas au séminaire.

Pouvait-il, en conscience, abandonner ainsi son ami, don Jaime au moment où il le voyait environné de périls!... Était-il possible qu’il allât s’enfermer dans cette grande maison sinistre, au milieu d’hommes vêtus de robes noires qui parlent une langue étrange, tandis qu’ici, en pleine campagne, soit à la lumière du jour, soit dans le mystère des nuits, des hommes allaient s’entr’égorger?...

Quand il se trouva seul, de nouveau, Febrer décrocha son fusil et l’examina longuement, la porte ouverte. Sa pensée s’en allait au loin, bien au delà de la portée de son escopette, dont les canons semblaient viser la montagne... Ah! ce forgeron! cet insupportable bravache!...

Dès le premier moment où il l’avait vu, il avait éprouvé contre lui un irrésistible sentiment d’antipathie. Ce sinistre épouvantail de l'île, nul autre que lui ne le frapperait!

Il avait résolu d’aller chasser dans la montagne, mais quel gibier!

Enlevant les cartouches dont son arme était chargée,—cartouches de petit plomb destinées aux bandes d’oiseaux qui, venant d'Afrique, passaient au-dessus des Baléares,—il prit dans un sac des cartouches à balles et les introduisit à la place des premières.

Le fusil en bandoulière, il descendit son escalier d’un pas sûr, en sifflotant comme si la résolution qu’il venait de prendre l’eût rendu tout joyeux.

Comme il passait devant Can Mallorquí, le chien s’élança vers lui avec des aboiements joyeux. Mais personne ne se montra sur la porte pour le saluer, comme d’habitude. Le chien le suivit un instant, puis, le voyant prendre le chemin de la montagne, l’abandonna comme à regret.

Febrer marchait d’une allure rapide entre les murets destinés à soutenir les terres des champs en pente. Il suivait les sentiers empierrés de cailloux bleus, si souvent changés en torrents par les pluies d’hiver. Bientôt, aux terres cultivées où la charrue avait laissé ses traces, succédèrent les landes couvertes de végétation sauvage et drue. Les arbres fruitiers, le figuier, l’amandier, étaient remplacés maintenant par les pins tordus et les mélèzes pliés sous l’âpre vent de mer. Jaime montait de toute la vitesse de ses jarrets, comme s’il eût craint d’arriver tardivement et un rendez-vous. Deux palombes sauvages surgirent tout à coup d’un taillis devant lui, avec le froufroutement d’un éventail que l’on déploie, mais le singulier chasseur ne sembla pas les voir. Le chemin devint tout a fait désert. Pas un humain ne troublait la grande paix de la nature, quand soudain, à travers le murmure des feuilles agitées par la brise, le bruit d’un lointain tintement de marteau, frappant le fer parvint à l’oreille du promeneur. Puis, entre les frondaisons, il aperçut une légère colonne de fumée bleue. C'était la forge du Ferrer.

Jaime déboucha sur la clairière qui formait comme une petite place devant la forge.

L'habitation du vérro se composait d’un seul étage. Construite en briques crues, elle était toute noircie par la fumée et couverte d’un toit inégal, qui, par endroits, bombait comme s’il allait s’écrouler. Sous un hangar, près du foyer, le Ferrer, debout devant l’enclume, frappait de son marteau une barre de fer rouge, qui ressemblait à un canon de carabine.

Febrer fut satisfait de sa théâtrale apparition sur la petite place. Au bruit de ses pas, le forgeron avait levé la tête. En le reconnaissant, il demeura immobile, le marteau en l’air. Mais ses yeux froids ne laissaient pas transparaître ses impressions.

Jaime s’avança en fixant sur le forgeron un regard de défi, et sans un mot, sans un salut, il passa devant la forge, puis, dès qu’il eut traversé la clairière, il s’arrêta au pied de l’un des premiers arbres qu’il rencontra, et finalement s’assit sur une grosse racine, en ayant soin de garder son fusil entre ses genoux; puis il tira sa blague de sa ceinture et se mit à rouler une cigarette.

Le marteau avait repris son tintement sonore et cadencé sur le métal.

De sa place, Jaime voyait fort bien le Ferrer, qui se tenait, le dos tourné, sans montrer de défiance ni prendre de précautions, comme s’il eût ignoré la présence de l’étranger. Il semblait n’avoir d’autre préoccupation que de mener à bien son travail. Ce calme déconcerta quelque peu Jaime. Vive Dieu! ce coquin n’aurait-il point deviné ses intentions? L'indifférence de son ennemi l’exaspérait et le flattait un peu aussi, car cette obstination à lui tourner le dos prouvait bien qu’il savait le dernier des Febrer incapable de profiter de cette circonstance pour lui envoyer une balle traîtresse.

Le marteau ayant cessé de retentir, Jaime leva les yeux vers le hangar et fut tout surpris de n’y plus voir le forgeron. Cette insolite disparition le mit sur ses gardes. Pensant que l’autre, irrité de sa provocation muette, allait surgir et le coucher en joue, il arma son fusil... On ne pouvait pas savoir... Peut-être, par une des fenêtres étroites éclairant à peine la masure, le vérro allait-il tirer sur lui!

Il était donc prudent de se prémunir contre une attaque subite. Jaime se plaça derrière un épais tronc d’arbre, afin d’effacer son corps le plus possible. Quelqu’un remua à l’intérieur de l’habitation. Quelque chose d’informe et de noir s’avança vers le seuil, en rasant le sol... Ah! l’adversaire allait enfin se montrer... Attention! Nerveux, Febrer épaula, prêt à faire feu, dès qu’apparaîtrait le canon du fusil ennemi.

Mais il demeura immobile et confus en voyant que, seule, une jupe élimée, se balançant au-dessus de deux vilains pieds nus dans de sordides espadrilles, sortait de la forge. La jupe noire était surmontée d’un buste misérable, courbé, osseux, portant une tête au visage ridé, à la peau tannée, qu’éclairait un œil unique et que couronnaient de rares mèches grises. Il reconnut cette vieille sorcière. C'était la tante du forgeron, la borgnesse dont avait parlé le Capellanét, seule compagne du Ferrer dans sa sauvage solitude.

La vieille vint se planter au milieu de la place, mit ses poings sur ses hanches, avança son ventre flasque. Elle fixa sa pupille enflammée de colère sur l’intrus qui venait ainsi provoquer un honnête travailleur.

Elle marmottait des insultes et des menaces que le señor ne pouvait entendre, furieuse qu’on osât s’en prendre à son neveu, son louveteau qu’elle adorait, et sur lequel cette femme stérile avait concentré toute la passion d’un cœur de mère.

Jaime se rendit compte de ce que sa conduite avait d’odieux. Était-ce bien digne de lui, en vérité, de venir ainsi braver un homme en plein jour jusqu’en sa demeure? La vieille avait raison de l’insulter. En cette occurrence, ce n’était pas le Ferrer qui jouait le rôle odieux de matamore, mais bien lui, le civilisé, le descendant de tant d’illustres guerriers, lui si fier de ses origines!

La honte le rendit timide et confus. Il ne savait comment ni par quel chemin s’enfuir. Finalement, ayant remis à son épaule la bretelle du fusil, il reprit sa marche vers la vallée, le regard levé vers les branches, comme s’il poursuivait quelque oiseau.

Il pressait le pas maintenant, pour dévaler la pente qu’il avait gravie avec tant de hâte quelques instants auparavant, poussé par une fureur homicide. Peu après il aperçut plusieurs atlótas qui cueillaient des herbes sauvages, non loin d’un groupe de paysans occupés à herser leurs champs. Au creux d’un sentier, il croisa trois vieillards marchant lentement auprès de leurs baudets. Il les salua poliment:

Bonas tardes tenguin! Ayez bon après-midi!

Les laboureurs lui répondirent par un grognement sourd; les fillettes détournèrent la tête d’un air contrarié, feignant de ne le point voir; quant aux trois vieux paysans, ils le saluèrent tristement, l’examinant de leurs petits yeux scrutateurs, comme pour déchiffrer l’énigme qu’il portait en lui.

Sous un figuier, sombre parasol formé de branches entrelacées, plusieurs rustres entouraient l’un d’entre eux qui contait une nouvelle, apparemment extraordinaire. A l’approche de Febrer, un mouvement se produisit parmi les auditeurs, puis, soudain, un jeune homme se détacha du groupe, comme mû par un subit accès de colère. Mais les autres s’emparèrent aussitôt de lui et réussirent sans peine à le contenir.

Jaime n’eut pas de peine à reconnaître l’impétueux Cantó aux bandages blancs qui, sous son chapeau, lui enserraient la tête.

Maintenu par la forte poigne de deux solides campagnards, le maladif garçon, faisant de vains efforts pour se dégager, exhalait sa rage en tendant ses poings vers le chemin, tandis que les pires imprécations s’échappaient de sa bouche.

Il était certainement en train de narrer à ses amis la scène de la veille.

Jaime entendit les menaces que le Cantó, de sa voix aiguë, proférait contre lui. C'étaient les malédictions dont il l’avait gratifié à Can Mallorquí. Il jurait qu’il se rendrait une nuit à la tour du Pirate afin d’y mettre le feu et d’y faire rôtir, comme un damné, son propriétaire.

Jaime haussa les épaules et poursuivit sa route sans s’arrêter.

Mais combien il se sentait mélancolique et découragé par cette hostilité chaque jour plus accentuée. Qu’avait-il fait? Dans quel guêpier s’était-il fourré!...

Dans son abattement, il crut que l'île tout entière, y compris les êtres inanimés, s’associait à cette protestation des habitants. Dès qu’il passait, les chaumières semblaient se dépeupler, leurs habitants se cachant pour n’avoir point à le saluer. Les montagnes lui semblaient plus abruptes, plus rébarbatives, avec leur cime de roche aride; les pierres du chemin roulaient sous ses pieds comme pour fuir son contact. Le malheureux se sentit seul, abandonné. Tout était contre lui. Pép et sa famille lui restaient, mais eux-mêmes ne seraient-ils pas bientôt forcés de le tenir aussi à l’écart, s’ils voulaient continuer à vivre en bonne intelligence avec leurs voisins?

Les habitants l’avaient accueilli avec politesse; et, il avait répondu à cette courtoisie en frappant le plus faible, le plus malheureux d’entre eux, celui dont l’infortune avait conquis la bienveillante sympathie de tous les paysans. Et tout cela, pourquoi?... pour un amour absurde, pour une passion insensée, pour la conquête d’une fillette dont il pourrait être le père; pour un caprice quasi sénile, car enfin, malgré sa jeunesse relative, ne se jugeait-il pas lui-même vieilli, triste, misérable et désabusé devant l’éclatante aurore de Margalida et la fougue des jeunes atlóts qui tournaient autour de sa beauté!

Si, aux temps lointains de sa prospérité, alors qu’il habitait son palais à Palma, Margalida avait été l’une des femmes de chambre de sa mère, il n’eût assurément ressenti pour elle que le désir fugace qu’inspire la fraîcheur de la jeunesse. Mais, ici, en pleine solitude, dominé pas le plus impérieux des instincts, qu’irrite la privation, il avait été pris de folie, en voyant la radieuse Margalida au milieu de ses vulgaires compagnes, dont la laideur faisait si étrangement ressortir sa merveilleuse beauté.