Il n’y avait plus qu’à fuir...
A quoi bon persister à vivre en ce pays? Nulle espérance ne pouvait désormais l’y retenir. Margalida l’évitait. Elle se cachait et pleurait en silence...
Ce n’était d’ailleurs que par un reste de vénération atavique pour le maître que le vieux Pép avait jusqu’ici toléré, sans trop murmurer, ce caprice de grand seigneur, mais sa colère ne pouvait tarder à éclater.
—Toute résistance est donc inutile... Soit, je partirai!
En prononçant cette phrase définitive, Jaime promena ses regards sur l’immense étendue des flots qu’on apercevait entre deux collines. Ce morceau de mer représentait pour lui le chemin du salut, l’espoir d’un devenir meilleur, l’inconnu qui ouvre aux désemparés ses bras mystérieux, aux heures où l’existence se fait cruelle. Tout était préférable à la perspective de continuer à vivre à Iviça.
Instinctivement, ses pas le portèrent vers la mer, qui était alors sa dernière espérance. Il évita de passer auprès de Can Mallorquí, et, en arrivant à la plage, il se dirigea vers l’extrême pointe du promontoire, à l’endroit même où il avait si longuement réfléchi, un soir d’orage, et où il avait pris la résolution de se présenter au festeig dans la maison de Margalida. Aujourd’hui, il raillait amèrement son optimisme d’alors qui lui avait fait rejeter avec dédain ses idées de jadis sur les morts présidant à notre destinée, sur leur autorité et leur pouvoir posthumes...
Comment avait-il pu méconnaître cette irréfragable et désespérante vérité? Ah! ces obscurs tyrans lui faisaient bien sentir, à présent, tout l’écrasant poids de leur puissance! Qu’avait-il fait, lui, pour qu’en ce petit coin de terre, son dernier refuge, on le regardât comme un intrus?... Les innombrables générations d’humains dont les cendres et l’âme sont confondues avec la terre de leur île natale ont donc laissé en héritage à leurs descendants cette haine invétérée de l’étranger, cette répulsion pour tout ce qui vient de l’extérieur?
Les morts commandent, et il est oiseux d’essayer de résister à leur volonté. Toutes nos tentatives pour nous libérer de cette géhenne, pour rompre la chaîne qui relie les siècles, seront stériles et vaines. Febrer songeait à la roue sacrée des Hindous, symbole bouddhiste qu’il avait vu représenter à Paris un jour qu’il assistait à une cérémonie religieuse d’une peuplade de l'Orient. La roue est l’image de la vie. Nous croyons avancer parce que nous nous mouvons; nous croyons progresser, parce que nous allons de l’avant, et, quand la roue a fait un tour complet, nous nous retrouvons à la même place. L'histoire... la vie de l’humanité... tout, tout n’est qu’un recommencement. Les peuples naissent, croissent, progressent; la hutte se convertit en château, puis plus tard en usine. Les cités colossales aux millions de citoyens se créent; surviennent ensuite les catastrophes, les guerres, les tueries.
Peu à peu, les villes se dépeuplent et tombent en ruines. L'herbe et les mousses envahissent les orgueilleux monuments; les métropoles s’enfoncent petit à petit dans la terre et dorment d’un sommeil millénaire sous les collines qui les recouvrent. C'est maintenant une forêt vivace qui étend ses ramures au-dessus de ce qui fut une somptueuse capitale. Le chasseur sauvage passe à l’endroit précis où, autrefois, la foule en délire acclamait, tels des demi-dieux, les chefs vainqueurs, de retour des batailles. Les brebis broutent, guidées par un pasteur soufflant en ses pipeaux, sur les ruines d’un édifice qui fut la tribune où s’édictèrent des lois, mortes depuis. Les hommes se groupent à nouveau, la cabane surgit encore, puis le village, le château, l’usine, la cité... et tout se répète, invariablement à des centaines de siècles d’intervalle, comme se répètent, d’une génération à l’autre, les mêmes êtres avec les mêmes gestes, les mêmes idées, les mêmes préoccupations, au cours des années. La roue! l’éternel et inévitable recommencement...
Toutes les créatures de l’immense troupeau humain changent d’étable, mais de bergers, jamais.
Febrer demeura longtemps sur le rocher solitaire. Sans un mouvement, les coudes aux genoux, le menton dans ses paumes, il restait là, abîmé dans la profondeur de ses décevantes réflexions.
Quand il s’arracha à cette douloureuse méditation, le soir était venu.
Il suivrait donc sa destinée. Il était écrit qu’il ne pouvait vivre que sur les sommets sociaux, fût-ce avec l’humilité du besogneux. Devant lui se fermaient tous les chemins qui descendent. Adieu le bonheur qu’il avait cherché en vain dans un retour à la vie naturelle et primitive! Puisque les morts s’opposaient à ce qu’il fût un homme, il deviendrait un parasite.
Ses regards, en parcourant l’horizon, se fixèrent sur les vapeurs blanchâtres, amoncelées à la limite visible des eaux. Un groupe de nuages épais, argentés comme un duvet de cygne, attira sa vue. Cette blancheur lumineuse évoquait l’image d’un crâne poli. Des flocons légers de vapeur sombre flottaient au milieu de cette sorte de nébuleuse. L'imagination de Febrer crut voir dans les uns deux trous noirs, dans d’autres, au-dessous, un triangle obscur, semblable à celui qui se creuse dans les têtes de mort, à la place du nez; dans d’autres, plus bas encore, une déchirure énorme, pareille au rire muet d’une bouche sans lèvres et sans dents.
C'était la Mort, l'Impératrice du monde, qui se montrait à lui dans sa pâle majesté, en plein jour, défiant la splendeur du soleil, l’azur du ciel, le vert translucide de la mer. Oui, c’était bien elle! Des nuages épars au ras de la mer simulaient les plis d’un suaire; d’autres qui flottaient au zénith, dessinaient une ample manche d’où s’échappaient quelques vapeurs indécises, formant un bras osseux, terminé par une main, dont l’index, sec et crochu comme une griffe, montrait à Jaime au loin, une destinée mystérieuse...
Le mouvement des nuages effaça promptement cette image effrayante; ils prirent d’autres formes capricieuses, mais quoique la vision eût disparu, l’hallucination de Febrer persista.
Il acceptait cet ordre, sans révolte: il partirait! Les morts commandent; il était leur esclave sans défense.
Il se leva, ramassa son fusil qu’il avait abandonné à terre à côté de lui, et reprit le chemin de la tour. Mentalement, il préparait le programme de son départ. Mais il résolut de n’en parler à personne. Il attendrait que le vapeur faisant le courrier de Majorque touchât au port d'Iviça, et au dernier moment il aviserait Pép de sa détermination.
La certitude de quitter bientôt cet asile lui fit regarder avec plus d’intérêt l’intérieur de sa tour, à la lueur de la bougie qu’il venait d’allumer. Il voyait son ombre qu’agrandissaient les déplacements et les oscillations de la petite flamme se poser, de-ci, de-là, sur les murs blancs, et sur les objets dont ils étaient ornés, quand une toux rauque bien connue le fit se lever et se diriger vers le seuil. Un homme se tenait au haut de l’escalier: c’était Pép.
—Le souper! prononça-t-il sèchement, en tendant un panier.
Jaime vit que le paysan n’était pas en humeur de causer, et lui-même n’y tenait pas.
—Bona nit!
Pép reprit le chemin de la métairie après ce laconique salut de serviteur mécontent, mais respectueux, qui ne veut échanger avec son maître que les mots indispensables.
Jaime rentra, ferma la porte et laissa le panier sur la table. Il n’avait pas le moindre appétit. Plus tard il souperait.
Il prit une pipe de cerisier, naïvement décorée par le couteau d’un rustre, la bourra et se mit à fumer en suivant d’un œil distrait les arabesques de la fumée bleue dont la finesse prenait, en passant devant la lumière, une transparence irisée. Puis, il prit un livre et voulut concentrer sa pensée sur sa lecture, mais ce fut en vain.
Autour de cette carapace de pierre, dans laquelle rêvait Febrer, la nuit régnait. Le grand silence solennel qui tombe de l’éther semblait filtrer à travers les murs et donnait aux plus légers craquements l’apparence de bruits terrifiants. Dans ce calme imposant, il croyait entendre les battements de ses artères. De sa respiration placide, la mer rythmait le silence. Pour la première fois, Jaime éprouva toute l’amertume de l’isolement auquel il s’était condamné. Lui serait-il possible de mener plus longtemps cette existence d’anachorète? A l’extérieur, se devinait l’ombre, grosse de mystères et de périls, ne recelant plus de bêtes féroces comme aux âges préhistoriques, mais pouvant donner asile à des ennemis à l’affût.
Soudain Jaime, qui gardait jusque-là une parfaite immobilité, tressaillit sur sa chaise. Un bruit étrange avait déchiré l’air. C'était un hurlement prolongé, un de ces appels agressifs par lesquels les atlóts vindicatifs se défiaient à la faveur de la nuit.
Febrer fut tenté de se lever, de courir à la porte... mais il réfléchit et ne bougea pas. Le hurlement traditionnel avait retenti à quelque distance. C'étaient sans doute des jeunes gens du district qui avaient choisi les environs de la tour du Pirate pour se rencontrer, les armes à la main... Cela ne lui était pas destiné; il s’informerait le lendemain de ce qui s’était passé.
Il rouvrit son livre, mais à peine avait-il parcouru quelques lignes qu’il bondit et jeta sur la table pipe et volume.
Aououououou! Le hurlement de défi avait été poussé presque au bas de l’escalier, et son retentissement prolongé avait éveillé au loin les échos.
C'était bien pour lui! On venait le défier jusqu’à sa porte!... Il regarda fixement son fusil, porta la main droite à sa ceinture, palpa la crosse de son revolver, toute tiède de son contact avec le corps; puis, il fit deux pas vers la porte... mais il s’arrêta en haussant les épaules. Après tout, il n’était pas du pays; il ne connaissait pas ces mœurs de sauvages et se jugeait à couvert de semblables provocations.
Il reprit son livre et se rassit en souriant d’une gaieté forcée.
—Crie, mon bonhomme, hurle, siffle! Je le regrette pour toi, car tu peux t’enrhumer à la fraîcheur de la nuit, tandis que je suis chez moi bien tranquille.
Mais cette ironique satisfaction n’était qu’apparente... Le hurlement retentit une fois encore, non plus au bas de l’escalier, mais plus loin, peut-être au milieu des tamaris, voisins de la tour. L'homme s’était porté là, semblait-il et attendait la sortie de Febrer.
Qui pouvait-il être?... Peut-être ce misérable vérro qu’il était lui-même allé provoquer durant le jour. Peut-être le Cantó qui jurait publiquement qu’il aurait sa peau, avant peu! Il était possible aussi que ceux qui le guettaient fussent deux ou même davantage.
Un nouvel hurlement se fit entendre, mais Jaime se contenta encore de hausser les épaules. L'inconnu pouvait crier tant qu’il voudrait... mais, il était tout à fait impossible de lire! Inutile de feindre la quiétude. Les hurlements se succédaient, rageurs, comme le cri de guerre d’un coq en furie. Ils devenaient sarcastiques, insultants; ils reprochaient outrageusement à l’étranger sa prudence et semblaient le traiter de lâche.
En vain Febrer tenta de n’y point prêter attention. Ses yeux se voilaient; pendant les intervalles de silence, le sang bourdonnait dans ses oreilles. Une vague de colère montait en lui. Il songea que Can Mallorquí était bien peu éloigné et que, peut-être, Margalida tremblante, penchée à sa fenêtre, entendait ces appels insultants dirigés vers la tour, où un peureux se cachait en faisant le sourd. Non, cela ne pouvait durer. Il jeta son livre et souffla sa bougie. Dans l’obscurité il fit quelques pas, oubliant totalement les plans d’attaque qu’il formait un instant auparavant. Il avait déjà tâté son fusil, quand il renonça à s’en munir. C'était une arme moins encombrante qu’il lui fallait, car il serait peut-être forcé de descendre et de marcher au milieu des buissons. Il prit son revolver, se dirigea à tâtons vers la porte, et, avec lenteur, l’entr’ouvrit juste assez pour que sa tête pût passer. Les gonds rouillés tournèrent avec un léger grincement.
En passant brusquement de l’obscurité de sa chambre à la diffuse clarté des étoiles, il aperçut la tache sombre des broussailles, au pied de la tour; plus loin, la vague blancheur de la ferme, et, en face, les sommets sombres des montagnes. Cette vision ne dura qu’un instant, il ne put en voir davantage. Deux brefs éclairs, deux serpents de feu se dessinèrent successivement dans l’ombre des fourrés, suivis de deux détonations qui se confondirent presque.
Jaime sentit monter à ses narines une âcre odeur de poudre brûlée; il pensa d’abord que c’était peut-être une illusion. Cependant, au même instant, le sommet de son crâne fut ébranlé sans bruit par quelque chose d’étrange qui eut l’air de le toucher, sans toutefois le toucher réellement, comme s’il était frôlé par une pierre. Une espèce de pluie fine et légère tomba sur son visage... Du sang? ou de la poussière? Il se ressaisit presque immédiatement. On avait tiré sur lui du buisson de bruyères, tout près de l’escalier. C'était là que se cachait l’ennemi; là!... Il apercevait, dans l’obscurité, l’endroit précis d’où étaient partis les coups de feu... Avançant la main au dehors, il fit feu à son tour avec le revolver; une, deux... cinq fois, tant qu’il y eut des cartouches dans le barillet.
Il avait ainsi tiré au juger, dans un mouvement de colère folle. Un léger bruit de branchages cassés, une ondulation presque imperceptible du buisson remplirent son âme d’une joie sauvage... Il avait sûrement atteint l’ennemi!... Il porta alors la main à son front pour s’assurer qu’il n’était pas blessé. En la passant sur son visage, il fit tomber de ses sourcils et de ses joues de la poussière de mortier. Ses doigts, glissant sur son crâne encore ébranlé par la commotion, rencontrèrent dans le mur, deux trous en forme d’entonnoir où l’on sentait un reste de chaleur. Les deux balles l’avaient frôlé avant d’aller s’enfoncer dans le mur, à une imperceptible distance de sa tête.
Febrer se réjouit de sa chance. Ainsi il était sauf... Mais l’autre?... Où pouvait-il être maintenant?... Il fallait descendre entre les tamaris et tâcher de le reconnaître, tandis qu’il agonisait... Soudain le cri sauvage éclata au loin, aux environs de la ferme. Un cri moqueur, triomphal, que Jaime interpréta comme l’annonce d’un prochain retour.
Le chien de Can Mallorquí, excité par les coups de feu, aboyait lugubrement. Dans la campagne, d’autres chiens lui répondaient... Le hurlement s’éloigna, mais ne cessa de se faire entendre, chaque fois plus faible, plus vague, et finit par se perdre dans le mystère de la nuit.
III
Au petit jour, le Capellanét se présentait à la tour. Il avait tout entendu; mais son père, dont le sommeil était lourd, ne savait rien encore des événements de la nuit. Le chien pouvait japper désespérément; on pouvait bombarder la maison... quand le bon Pép se couchait, après les durs travaux de la journée, il devenait aussi insensible qu’un mort. Quant aux autres membres de la famille, ils avaient passé une nuit d’angoisses.
La mère, après avoir vainement tenté de le réveiller, n’obtenant de lui que quelques incohérentes paroles, suivies aussitôt de nouveaux ronflements, s’était, dans son épouvante, mise à prier jusqu’à l’aube, pour l’âme du señor qu’elle croyait trépassé. De sa chambre, voisine de celle de Pepét, Margalida avait appelé celui-ci d’une voix craintive, aux premiers coups de feu:
—Entends-tu, Pepét?...
La pauvre enfant, terrorisée, s’était levée et avait allumé la lampe. Pâle, tremblante, avec des regards de folle, se tordant les bras et pressant sa tête dans sa main, elle criait:
—On a tué don Jaime... on l’a tué! mon cœur me le dit...
A ce moment, l’écho lointain de nouvelles détonations l’avait rejetée sur son lit, tremblante et bouleversée.
—Ah! ah! ah! continuait le Capellanét, c’était un vrai chapelet de coups de revolver, qui répondait aux deux premiers. En les entendant, j’ai été tout de suite rassuré, car ceux-là j’étais bien sûr que c’étaient les vôtres. Pas vrai? Je l’ai dit tout de suite à Margalida: «Il n’est pas mort puisqu’il tire sur son meurtrier». Pour cette sorte de musique, moi, j’ai beaucoup d’oreille.
Et le garçon disait maintenant à Febrer comment sa sœur, désespérée, s’était vêtue en silence et avait voulu, tout d’abord, courir à la tour. «Tu m’accompagneras», avait-elle dit à Pepét, puis, subitement prise de peur, elle avait renoncé à ce projet; elle ne savait que pleurer... Ils avaient entendu le hurlement poussé près de la métairie, longtemps après les coups de feu; puis Margalida, rassurée par son frère, s’était recouchée. Mais tout le reste de la nuit, elle avait soupiré et prié.
Dès le matin, ils s’étaient tous levés, sauf Pép, qui continuait à dormir.
Les deux femmes, en proie aux plus lugubres pressentiments, s’attendaient, en ouvrant la fenêtre, à voir quelque terrifiant spectacle: la tour démolie et, dans ses ruines, le cadavre sanglant de don Jaime...
Aussi, comme le Capellanét avait ri de bon cœur, en voyant, de loin, la porte ouverte et, sur le seuil, tout comme les autres matins, don Jaime lui-même, plongeant son torse nu dans le baquet d’eau de mer qu’il lui apportait lui-même chaque soir. Il avait donc eu raison de se moquer des terreurs irraisonnées des femmes. On ne ferait pas aussi facilement passer de vie à trépas son grand ami. Et cela, il le disait... parce qu’il se connaissait en hommes.
Quand Febrer lui eut fait le récit détaillé des événements survenus au courant de la nuit, il examina très attentivement les deux trous creusés par les balles, puis il dit:
—Et votre tête se trouvait bien ici, où je place la mienne... Quelle chance!...
Dans son regard se reflétait l’admiration et une sorte d’enthousiasme pour cet homme extraordinaire que venait de sauver un véritable miracle.
Febrer, se fiant à la sagacité du jeune homme qui connaissait bien les gens du pays, lui demanda quel était, selon lui, l’agresseur. Le Capellanét sourit en prenant un air important.
—J'ai bien écouté le hurlement, fit-il. C'était tout à fait la manière du Cantó; et pourtant, ce n’était pas lui, j’en suis sûr! Si on interroge le Cantó, il répondra que c’était lui, pour se faire valoir. Mais non; l’agresseur, c’est le Ferrer. Il avait beau déguiser sa voix; Margalida et moi l’avons bien reconnue.
Ensuite, d’un air grave, le Capellanét parla de la ridicule peur des femmes, qui voulaient faire avertir les gendarmes de San José, et il ajouta:
—Vous ne ferez pas cela, don Jaime, n’est-ce pas que ce serait absurde? Les gendarmes ne sont bons qu’à défendre les lâches!
Le sourire méprisant et le haussement d’épaules de Jaime lui rendirent sa gaieté.
—Ah! j’en étais bien sûr! Ce n’est pas l’usage dans l'île... seulement, comme vous êtes étranger!... Un homme doit se défendre lui-même, et dans les cas graves, il fait appel à ses amis.
Le Capellanét voulut tirer quelque profit des événements en conseillant à Febrer de le prendre avec lui pour habiter la tour.
—Demandez-le à mon père, don Jaime; il n’osera vous refuser un si petit service. Il est nécessaire que je reste nuit et jour auprès de vous: ainsi nous serons deux pour recevoir les ennemis! Et faites votre demande sans retard. Vous savez que mon père est irrité contre moi, qu’il va certainement me ramener à Iviça, au début de la semaine prochaine, pour m’enfermer au séminaire. Que ferez-vous quand vous serez privé du meilleur de vos amis?
Pour démontrer l’utilité de sa présence, le malin garçon censurait les regrettables oublis de Febrer au cours de la nuit précédente:
—Quelle idée avez-vous eue, don Jaime, de mettre la tête à la porte, alors que votre ennemi vous défiait, de l’abri sûr où il se dissimulait avec une arme toute prête?
Alors, à quoi a servi la leçon que je vous avais faite? C'est par miracle que vous n’avez pas été tué. Ne vous souvient-il plus de mes conseils? Ne vous avais-je pas expressément recommandé de sortir par la fenêtre, de l’autre côté de la tour, pour surprendre le bandit?
—Tiens, c’est vrai! fit Jaime, réellement confus de son impardonnable oubli.
Le Capellanét se félicitait orgueilleusement d’avoir donné de si sages conseils, quand il sursauta soudain en regardant du côté de la porte ouverte.
—Le père!...
C'était Pép, en effet. Les yeux à terre, l’air préoccupé, il gravissait lentement la côte, les mains derrière le dos. Le Capellanét s’alarma. Evidemment le vieux était de mauvaise humeur. Il ne fallait pas qu’il trouvât là son fils.
Et, répétant une fois encore à Febrer combien il était sage qu’il le gardât auprès de lui, le gamin enjamba la fenêtre et dégringola avec l’agilité dont il avait déjà fait preuve en accomplissant ce même exercice.
Dès qu’il eut pénétré dans la pièce, le paysan parla, sans émotion apparente, des événements de la nuit, comme s’il s’agissait d’un incident ordinaire.
Les femmes les lui avaient racontés, car ayant le sommeil lourd, il n’avait rien entendu...
—En somme, rien de grave, n’est-ce pas?
Les mains jointes, les yeux baissés, il écoutait en silence le bref récit du señor. Quand il fut terminé, il se dirigea vers la porte afin d’examiner sur le mur les traces des projectiles.
—Un miracle, don Jaime, un vrai miracle! Le diable court en liberté par ici... Il fallait s’y attendre, d’ailleurs... Quand on désire l’impossible, tout se complique, s’embrouille... et adieu la paix!
Puis, levant la tête, il fixa ses yeux froids et scrutateurs sur Febrer.
—Il faudrait prévenir le maire et rapporter tout cela aux gendarmes.
Jaime fit un geste négatif.
—Non, du tout! Ceci est une affaire qui se videra entre hommes; je m’en charge!
Les yeux de Pép ne quittaient pas le visage de son interlocuteur. Sur sa face, énigmatique jusque-là, une fugitive lueur de satisfaction passa.
—Vous avez raison, finit par dire le paysan. Je sais bien que, d’ordinaire, les étrangers ne partagent pas nos idées là-dessus, mais je suis bien content que vous, du moins, vous pensiez comme nous, comme pensait aussi mon pauvre père.
Cela dit et sans consulter Jaime, Pép exposa ses projets pour l’aider à se défendre. C'était un devoir d’amitié. Il avait son vieux fusil, chez lui. Ah! voici bien longtemps qu’il ne s’en servait plus, mais en sa jeunesse, quand son vénéré père vivait encore (que Dieu l’ait en sa gloire!), il avait été aussi un bon tireur. Il viendrait donc désormais passer les nuits à la tour, auprès de don Jaime, pour que celui-ci ne demeurât pas seul, exposé à une surprise pendant son sommeil.
Le paysan ne s’étonna pas du refus très net que lui opposa Febrer, que cette proposition parut offenser.
—Je suis un homme et non un enfant auquel il faut un gardien. Chacun chez soi, advienne que pourra!
Pép marqua, par des signes d’approbation, qu’il partageait cette manière de voir. Son père disait la même chose, et avec lui tous les gens de bien, fidèles aux anciens usages. Febrer était vraiment digne d'être né dans l'île... Emu par l’admiration que lui inspirait son énergie, il lui proposa un autre arrangement. Puisque le señor ne voulait pas de compagnon, pourquoi ne viendrait-il pas coucher à Can Mallorquí?
Cette fois, Febrer fut tenté d’accepter... Voir Margalida! Mais la mollesse avec laquelle le père avait formulé son invitation et l’air inquiet dont il attendait sa réponse, le poussèrent à refuser.
—Ah! señor, señor!... dit Pép. Le diable est déchaîné, vous dis-je. Nous n’aurons plus jamais de tranquillité. Et tout cela, parce que vous n’avez pas voulu me croire, parce que vous n’avez pas respecté les coutumes établies par des hommes plus sages assurément que ceux d’aujourd’hui...
Comment tout cela finirait-il?
Febrer s’efforça de tranquilliser le paysan et laissa échapper quelques mots révélant un projet qu’il désirait tenir caché.
—Tu peux te réjouir, Pép. Je vais partir pour toujours; je ne veux pas troubler ton repos et la paix de ta famille.
—Ah! c’est vrai? réellement, vous allez partir?
La joie du fermier était si vive, si grande sa surprise, que Jaime ne sut qu’en penser. Il lui sembla distinguer une certaine malice dans les yeux de Pép, animés par le plaisir que lui causait cette nouvelle inespérée:
«Ah ça! pensa-t-il, est-ce que cet insulaire s’imagine que mon départ, si subitement décidé, ne serait qu’une fuite?»
—Oui, je quitterai le pays, reprit-il, mais je ne sais quand... Plus tard, quand le moment me semblera opportun. Mais avant, il faut que je rencontre celui qui me cherche...
Pép, à ces mots, eut un geste de résignation; toute sa joie sembla soudain disparaître. Cependant, au fond de sa conscience, il ne pouvait qu’approuver cette façon d’agir.
Quand le paysan se leva pour regagner Can Mallorquí, Febrer, qui venait d’apercevoir au loin le Capellanét, se rappela ce que lui avait demandé le jeune homme.
—Si tu n’y vois pas d’inconvénient, Pép, laisse-moi donc ton fils pour compagnon.
Le vieux accueillit fort mal cette requête.
—Non, don Jaime. Si vous avez besoin de compagnon, je suis à votre disposition, moi qui suis un homme. Quant à Pepét, il faut qu’il aille terminer ses études. La semaine prochaine je conduirai le petit au séminaire... c’est là mon dernier mot.
Resté seul, Febrer descendit à la plage. Ventolera réparait les joints de sa barque, qui était à sec, avec de l’étoupe et du goudron. Etendu au fond de la coque, il cherchait, de ses yeux affaiblis, les interstices, et quand il découvrait une fente, il lançait à pleine voix des chants en latin estropié, pour témoigner sa joie.
L'embarcation ayant remué, il leva les yeux et aperçut Febrer appuyé sur le plat-bord. Il sourit malicieusement, puis, interrompant ses cantiques:
—Salut, don Jaime!
Il était au courant de tout. Les femmes de Can Mallorquí lui avaient conté la nouvelle, qui, à cette heure, faisait le tour du pays.
—Alors, on vous a défié, don Jaime, on a voulu vous faire sortir de chez vous? Ah! on me donna aussi pareille sérénade, quand je faisais la cour entre deux voyages, à ma défunte femme. C'était un de mes anciens camarades devenu mon rival. Mais l’atlóta fut pour moi parce que j’eus la main plus preste. Je frappai mon ami d’un coup de couteau en pleine poitrine, et il fut longtemps entre la vie et la mort. J'eus grand soin ensuite, chaque fois que je descendais à terre, de me tenir sur mes gardes pour échapper à sa vengeance. Mais les années passèrent: tout s’oublie; nous finîmes par faire la contrebande ensemble, entre Alger et Iviça, et le long des côtes de l'Espagne.
Ventolera riait d’un rire puéril, se plaisant à ces histoires de jeunesse:
—Hélas! disait-il, on ne viendra plus hurler devant ma porte! C'est bon pour les jeunes gens, cela!
Et l’accent du vieillard se faisait mélancolique, quand il songeait que jamais plus il ne serait mêlé à ces luttes d’amour et à ces combats, sans lesquels il n’y avait pas de bonheur.
Febrer le laissa chanter la messe en continuant son calfatage. Il trouva chez lui le panier de provisions sur la table. Le Capellanét l’avait déposé là sans attendre, obéissant probablement à un appel impérieux de son père, toujours de mauvaise humeur. Après avoir déjeuné, Jaime examina de nouveau les deux trous creusés dans le mur par les balles. Maintenant qu’il n’était plus surexcité par l’ivresse du danger et qu’il appréciait froidement les choses, il sentait monter en lui une colère plus violente qu’au moment où, la nuit précédente, il s’était précipité vers la porte. Que l’on eût visé quelques millimètres plus bas... et il serait tombé sur le seuil dans l’obscurité, comme une bête frappée par le chasseur.
—Mordieu! s’écria-t-il, quand je pense qu’un homme de mon rang pouvait mourir ainsi, victime d’un guet-apens organisé par ces rustres!
Sa colère lui inspira alors une ardente soif de vengeance. Il éprouva le besoin de provoquer à son tour, de se montrer arrogant, et d’apparaître, calme et menaçant, au milieu de ses ennemis.
Il décrocha son fusil, en vérifia la charge, et prit le chemin qu’il avait suivi la veille, dans l’après-midi. Comme il passait près de Can Mallorquí, les aboiements du chien firent courir à la porte Margalida et sa mère. Les hommes étaient dans un champ lointain que cultivait Pép. En pleurnichant, la mère saisit les mains de Febrer et balbutia d’une voix entrecoupée par l’émotion:
—Ah! don Jaime!... soyez bien prudent, sortez peu, et tenez-vous sur vos gardes.
Margalida, muette, les yeux démesurément ouverts, contemplait Febrer avec une admiration mêlée d’inquiétude. Dans l’ingénuité de son âme, elle semblait se recueillir humblement, faute de mots pour exprimer ses pensées.
Jaime poursuivit sa route. Plusieurs fois, il se retourna et vit, debout à l’entrée de la métairie, Margalida qui le suivait des yeux avec une anxiété visible...
Tout en marchant, il ruminait des projets d’attaque. Il était résolu à l’action immédiate. A peine verrait-il le Ferrer apparaître sur le seuil de sa masure, il tirerait sur lui ses deux coups de fusil. Il viderait ses différends en plein jour, lui, et il serait plus heureux. Ses deux balles n’iraient point s’enfoncer dans un mur.
En arrivant à la forge, il la trouva fermée. Personne! Le forgeron avait disparu, ainsi que la vieille dont l'œil unique lui avait lancé des regards foudroyants.
Febrer s’assit comme la veille au pied d’un arbre, le fusil tout prêt, se dissimulant derrière le tronc, pour le cas où cette solitude cacherait quelque piège.
Un assez long temps s’écoula. Les palombes, que ne troublait plus le ronflement de la forge, voltigeaient dans la clairière. Un chat se promenait lentement sur le toit qui menaçait ruine, en rampant pour tâcher d’attraper les moineaux qui sautillaient. Febrer, indifférent à tout, ne songeant qu’à la vengeance, restait là patiemment, espérant toujours que le vérro allait brusquement apparaître. A force d’attendre inutilement sans bouger, il se calma.
Que faisait-il là, en pleine montagne, loin de sa maison, tandis que le crépuscule descendait? pourquoi se tenait-il prêt à châtier un ennemi sur la culpabilité duquel il n’avait, après tout, que de vagues indices? Peut-être que le forgeron était chez lui et qu’il s’était enfermé en le voyant arriver... En ce cas, il était bien inutile de l’attendre. Il pouvait aussi être parti au loin, avec la vieille, et il ne reviendrait qu’à la nuit close. Allons, mieux valait rentrer tout de suite à la tour. Il y passa tranquillement la soirée. Quand il eut dîné et que le Capellanét fut reparti, emportant la triste certitude d’avoir à réintégrer le séminaire, Febrer ferma sa porte et plaça, tout contre, la table et les chaises, car il craignait d'être surpris dans son sommeil. Il éteignit la lumière et se mit à fumer dans l’obscurité. Son fusil était posé à côté de lui, son revolver n’avait pas quitté sa ceinture. Au bout de quelque temps, il regarda sa montre à la lueur de son cigare. Dix heures!... Au loin, un aboiement se fit entendre; il crut reconnaître la voix du chien de Can Mallorquí. Peut-être le vigilant animal éventait-il la présence de quelque intrus rôdant aux environs de la tour... Alors c’est que l’ennemi était proche. Peut-être allait-il s’avancer en rampant sous les branchages, à couvert dans les fourrés de tamaris. Il saisit ses armes et se tint prêt à descendre par la fenêtre, au premier cri, à la première secousse, pour surprendre l’ennemi par derrière.
Les minutes s’écoulèrent. Rien! Febrer voulut regarder l’heure, mais sa tête tomba sur l’oreiller, ses yeux se fermèrent. Une ombre épaisse, une nuit profonde se fit en sa pensée où toute conscience disparut.
Jaime ne se réveilla que le matin quand un rayon de soleil, filtrant à travers une fente, vint donner droit dans ses yeux.
Il se leva presque joyeux et, en défaisant la barricade de meubles qui obstruait sa porte, il se sentit presque honteux de cette précaution qu’il regardait comme de la couardise.
Pour se distraire, il alla passer la matinée en mer. En compagnie de Ventolera, il pêcha à l’abri des roches du Vedra jusqu’au milieu de l’après-midi.
En revenant à la côte, il aperçut le Capellanét courant vers la plage et agitant en l’air quelque chose de blanc.
Avant qu’il eût sauté à terre et tandis que la barque enfonçait sa proue dans le gravier, le garçon lui avait déjà crié, avec l’impatience de celui qui apporte une grande nouvelle:
—Une lettre, don Jaime!
Le Capellanét prodiguait les explications.
Le piéton avait apporté la lettre dans la matinée. Cette lettre faisait partie du courrier de Palma, que le vapeur avait débarqué la veille à Iviça. Si le señor voulait y répondre, il devait le faire sans tarder, car le bateau repartait pour Majorque dès le lendemain. En chemin, Jaime ouvrit le pli et ses yeux cherchèrent tout de suite la signature: Pablo Valls!
Dès les premières lignes, Febrer retrouva le bon Valls tout entier, avec son exubérance tapageuse, avec son caractère à la fois agressif et sympathique.
Jaime croyait voir sur le papier le grand nez crochu, les favoris gris, les prunelles couleur d’huile, tachetées de tabac, enfin, le large feutre bosselé qu’il mettait de travers.
Le début de la lettre était terrible: «Cher sans-vergogne»... et les premiers paragraphes étaient du même style.
Il mit la lettre dans sa poche, mû par ce sentiment qui nous pousse à nous réserver un plaisir pour mieux le savourer. Il monta à la tour, après avoir congédié Pép.
Assis auprès de la fenêtre, il commença de lire attentivement.
Les premières phrases n’étaient qu’un débordement de fureur comique, d’insultes affectueuses, d’indignation, à cause des oublis dont Jaime s’était rendu coupable.
Pablo Valls donnait libre cours à sa verve, avec une amusante incohérence, comme un bavard longtemps condamné au silence, qui a souffert le martyre de ne pouvoir parler à son aise.
Il reprochait à Febrer son origine et son orgueil qui l’avaient poussé à fuir sans prendre congé de ses amis: «Ah! tu es bien de la race des inquisiteurs! Tes ancêtres ont brûlé les miens, ne l’oublie pas. Mais il faut que les bons se distinguent des méchants. Moi, le réprouvé, le chueta, l’hérétique abhorré, j’ai répondu à vos mauvais procédés envers mes pères et à ton manque de confiance envers moi-même en m’occupant de tes affaires. Tu dois d’ailleurs en avoir été informé par notre ami Toni Clapès qui l’a écrit plusieurs fois et dont le négoce ne cesse de prospérer, quoiqu’il ait éprouvé, ces temps derniers, quelques contrariétés. Les douaniers ont saisi deux de ses barques, chargées de tabac.
«Mais ne divaguons pas. Ayons de l’ordre, de la précision et de la clarté. Du coté de ta chipie de tante, la Papesse Jeanne, ne conserve nulle espérance. Cette vénérable dévote ne se souvient de toi que pour flétrir ta conduite indigne, ta fin misérable—comme elle se plaît à dire—et pour glorifier la justice de Dieu, qui châtie ceux qui ont suivi les mauvaises voies et oublié les saintes traditions de la famille.
«De toutes façons, rejeton d’inquisiteur, ta sainte tante ne t’aidera jamais en quoi que ce soit. On se raconte sous le manteau, à Palma, que renfonçant définitivement aux pompes de ce monde et même à la «Rose d’or» si longtemps convoitée, et que le pontife tarde trop à lui envoyer, elle fera don de tous ses biens aux quelques moines et prêtres qui composent sa petite cour, après quoi elle ira finir ses jours comme dame pensionnaire, dans un couvent.
«Tu n’as donc rien à espérer d’elle. Or, ici, j’entre en scène, comprends-tu bien, petit père Garau? Moi, le réprouvé, le chueta, je vais remplacer auprès de toi la Providence.»
Et le style se faisait soudain concis, d’une netteté toute commerciale.
Il était d’abord question des biens que possédait encore Jaime avant de quitter Majorque. Longuement ils étaient énumérés, évalués, ainsi que les charges, hypothèques, etc.
Venait ensuite l’interminable liste des créanciers, suivie d’un état détaillé des intérêts et engagements réciproques, le tout formant une sorte d’écheveau terriblement embrouillé, dans les fils duquel s’égarait la mémoire de Febrer, mais que Valls démêlait avec cette maëstria, cette sûre adresse propres aux enfants d'Israël, quand il s’agit d’affaires, si confuses soient-elles.
Si le capitaine Valls était resté six mois sans écrire à son ami, il n’avait pas laissé passer un jour sans s’occuper à mettre de l’ordre dans ses finances. Il avait bataillé avec les plus féroces usuriers de l'île, insultant les uns, gagnant les autres d’astuce, se servant, tantôt de la persuasion, tantôt des menaces, avançant de l’argent pour apaiser les créanciers les plus pressants. En définitive, après cette terrible bataille, Valls avait reconstitué, pour le dernier des Febrer, une petite fortune libre de toute charge, mais considérablement amoindrie.
Il restait à peine quinze mille douros, mais cela ne valait-il pas mieux que la vie qu’il menait auparavant, dans son palais de grand seigneur, sans avoir de quoi manger, harcelé par les exigences des créanciers?
«Il est temps que tu reviennes parmi nous. Que fais-tu là-bas? Vas-tu passer tout le reste de ton existence, transformé en Robinson dans ta tour du Pirate?
«Allons, fais ta malle et arrive; la vie n’est pas coûteuse à Majorque, et comme rien ne t’empêchera de solliciter un emploi de l'État—avec ton nom et tes relations, tu l’obtiendras facilement,—tu pourras vivre ici, très convenablement. Guidé et conseillé par moi, tu pourrais même faire du commerce. Si tu désires voyager, je me charge de te trouver un poste en Algérie, en Angleterre ou ailleurs.
«Tu sais que j’ai de dévoués amis dans tous les pays du monde. Hâte-toi donc de revenir, sympathique rejeton d’inquisiteur... je ne t’en dis pas davantage.»
Plusieurs fois, au cours de la journée, Febrer relut cette missive. Ces nouvelles l’avaient un peu ému, éveillant brusquement les souvenirs de sa vie passée, que son existence actuelle avait quelque peu effacés: les cafés du Borne!... ses amis du cercle!... Dire qu’il allait retrouver tout cela! Le sort en était jeté. Il s’éloignerait sans tarder, bien résolu à mettre à profit le retour du vapeur qui avait apporté sa lettre et qui repartait le matin suivant.
Soudain, comme pour le retenir, le souvenir de Margalida surgit dans sa mémoire.
Il revoyait la jeune fille au teint de camélia, son corps aux adorables rondeurs et ses grands yeux baissés, dont le doux regard timide semblait vouloir dissimuler, comme un péché, la sombre ardeur des larges pupilles.
Il allait la quitter à tout jamais. Il ne la reverrait plus! Elle deviendrait la compagne, la chose, d’un de ces rustres barbares, qui flétrirait la beauté de cette jolie fleur en la faisant travailler aux champs. Elle serait bientôt pareille à une bête de somme, son teint se hâlerait, son échine, si souple, se courberait vers la terre, ses mains mignonnes se durciraient, calleuses...
Il s’arracha à ces regrets pénibles en songeant, hélas! que Margalida ne l’aimait pas, ne pouvait l’aimer! A ses pressantes déclarations d’amour elle n’avait répondu que par un déconcertant mutisme et par de mystérieuses larmes. A quoi bon poursuivre une impossible conquête?
La joie des nouvelles récentes inclinait Febrer vers le scepticisme. Bah! personne ne meurt d’amour! Certes, il devrait faire un grand effort pour quitter cette île; le lendemain, en perdant de vue la blancheur africaine des murs de Can Mallorquí, il éprouverait certainement une amère tristesse. Mais, peut-être, lorsqu’il vivrait loin de ces gens grossiers et qu’il reprendrait son ancienne vie, Margalida ne lui apparaîtrait plus que comme une pâle image, et il serait le premier à rire de son intempestive passion pour cette petite paysanne, fille d’un fermier de sa famille.
Il ne tergiversa donc plus. La soirée suivante, il la vivrait devant la table d’un café de Palma de Majorque, sous l’éclat des globes électriques, en voyant passer de fringants équipages. Il n’habiterait plus son palais. L'antique demeure des Febrer était à jamais perdue pour lui, par suite de l’arrangement qu’avait conclu en son nom l’ami Valls. Mais il aurait une petite maison, claire et propre, sur le «Terre-Plein» ou dans tout autre quartier dominant la mer. Et, comme jadis, la fidèle Mado Antonia l’entourerait de ses soins maternels. Nul ennui, nulle honte ne l’attendaient là-bas. Il serait même délivré de la présence de don Benito Valls et de sa fille, qu’il avait quittés de si incivile façon!
A la nuit tombante, le Capellanét apporta le dîner. Tandis que Febrer mangeait avec l’appétit que donne la joie, le jeune homme fureta dans la pièce, tâchant de découvrir la fameuse lettre qui avait si fort excité sa curiosité. Son esprit fut déçu, mais la gaieté de don Jaime finit quand même par le gagner, et, sans savoir pourquoi, il se mit, lui aussi, à rire, se croyant obligé de faire comme le señor.
Febrer le plaisanta sur son prochain retour au séminaire; il lui annonça qu’il comptait lui faire un cadeau magnifique, mille fois plus précieux que le couteau lui-même. Et en disant cela, il regardait son fusil accroché au mur.
Quand Pepét fut parti, Jaime ferma sa porte et, à la lueur de la bougie, s’amusa à faire l’inventaire des objets qui remplissaient sa chambre. Dans un antique coffre de bois, grossièrement sculpté au couteau, étaient rangés, soigneusement plies par Margalida, au milieu d’herbes odorantes, les habits de ville qu’il portait lors de son arrivée dans l'île. Il s’en revêtirait le lendemain matin. Il pensa, non sans effroi, au supplice que lui feraient endurer les bottines et surtout le faux col, après ces longs mois de vie libre en pleine campagne; mais il voulait quitter l'île tel qu’il y avait débarqué. Il comptait donner tout le reste à Pép, sauf son fusil qui était pour le Capellanét. Il riait d’avance de la mine que ferait le petit séminariste devant un tel cadeau, qui lui paraîtrait, sans doute arriver un peu tard... Mais bah! l’arme lui servirait pour chasser, quand il serait curé dans un des districts de l'île.
De nouveau, Febrer tira de sa poche la lettre de Valls, et se plut à la relire lentement, comme s’il y trouvait chaque fois des nouvelles qu’il n’avait pas remarquées. Ce bon Pablo! comme ses conseils tombaient bien! Il arrachait son ami à Iviça au moment le plus opportun, quand celui-ci était en guerre ouverte avec tous ces rustres. Avec son esprit d’à propos, Valls le sauvait du danger.
Quelques heures auparavant, alors que la lettre n’était pas encore entre ses mains, sa vie lui apparaissait absurde et ridicule. Maintenant il se sentait un tout autre homme. Il souriait de pitié et rougissait de lui-même, quand il songeait à cette espèce de fou qui, la veille, le fusil en bandoulière, avait pris le chemin de la montagne pour aller provoquer un ancien forçat et lui proposer un duel à la mode des barbares, dans la solitude du bois. Comme si on ne pouvait vivre qu’à la façon de ces insulaires, en tuant pour ne pas périr! Comme si la civilisation n’existait pas au delà de l’écharpe azurée qui entourait ce petit coin de terre!... Cette nuit était la dernière de sa vie de sauvage. Le lendemain, tout ce qui lui était arrivé dans l'île ne serait plus pour lui qu’une série d’incidents curieux, dont le récit amuserait sans doute ses amis du Borne...
Soudain un cri résonna. Moins éclatant que ceux de l’avant-veille, il semblait plus lointain, mais Jaime eut l’impression qu’il avait été poussé tout près, par quelqu’un, caché parmi les tamaris. C'était le même genre de hurlement, mais sourd et rauque, comme si le provocateur, craignant qu’il ne se fît entendre de trop loin, mettait ses mains autour de sa bouche pour le lancer, avec ce porte-voix naturel, uniquement dans la direction de la tour.
Le premier moment de surprise passé, Febrer rit en silence et haussa les épaules. Il n’avait pas l’intention de bouger. Que lui importaient ces coutumes primitives, ces défis de rustres?
Pour distraire son attention, il relut dans la lettre de Valls les noms de ces créanciers, dont plusieurs lui rappelaient de vaines colères ou des scènes grotesques.
Les hurlements, stridents et rauques, continuèrent de résonner à de longs intervalles. Chaque fois, Febrer frémissait de colère et d’impatience. Mordieu! allait-il passer une nuit blanche à cause de cette sérénade menaçante?
Il réfléchit que peut-être l’ennemi, caché dans les broussailles, voyait la lumière qui filtrait à travers les fentes de la porte, et que c’était pour cela qu’il persistait dans ses provocations. Il éteignit la bougie et s’étendit sur son lit. Il éprouva une sensation de bien-être, à se trouver dans l’obscurité, le dos mollement enfoncé dans sa paillasse. Ah! il pouvait s’égosiller pendant des heures jusqu’à perdre la voix, cet animal! Jaime ne bougerait point.
Il s’endormit presque, bercé par ces cris de menace. Il avait barricadé la porte comme la veille. Tant que les cris se feraient entendre, il était sûr de ne courir aucun danger.
Tout à coup, il tressaillit violemment et se dressa sur son lit, s’arrachant à cet assoupissement qui précède le sommeil. Les hurlements avaient cessé. Ce qui l’avait éveillé, c’était le mystérieux silence, plus inquiétant, plus redoutable que les vociférations hostiles.
Il avança la tête et crut percevoir parmi les rumeurs confuses de la nuit un léger craquement, comme si un chat montait l’escalier de la tour, en grimpant prudemment, avec de longues pauses.
Jaime chercha son revolver, le saisit et attendit. L'arme tremblait dans sa main. Il commençait à éprouver la colère de l’homme énergique qui devine la présence d’un ennemi, rôdant à sa porte.
La lente ascension s’arrêta à peu près au milieu de l’escalier; puis après un long silence, quelqu’un parla a voix basse de façon à n'être entendu que de Jaime. C'était bien la voix du Ferrer. Il la reconnaissait. Le vérro l’invitait à sortir, le traitant de lâche, et vomissant des injures contre les Majorquins et leur île abhorrée.
Cédant à un élan irréfléchi, Jaime se leva brusquement. La paillasse craqua sous le poids de ses genoux. Une fois debout dans l’obscurité, son revolver à la main, il se jugea ridicule et se remit à mépriser son agresseur.
Pourquoi attacher de l’importance aux cyniques paroles de ce repris de justice? Mieux valait se recoucher.
Un moment s’écoula sans que le Ferrer redonnât signe de vie, comme si, ayant entendu les craquements du lit, il croyait que Jaime se disposait à sortir. Mais comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la tour, la voix injurieuse s’éleva de nouveau, bien distincte dans le calme environnant:
—Lâche! lâche! Sors donc, fils de p...!
Poussé à bout par un tel outrage, Jaime trembla de colère. Sa pauvre mère, si pure, si pâle, si faible, elle qui avait la douceur d’une sainte, il fallait que son image fût évoquée devant lui, salie par la plus ignoble des injures, que vomissait la bouche de ce misérable forçat!...
D'instinct, il se dirigea vers la porte, mais se heurta, dès les premiers pas, à la table et aux chaises qu’il avait entassées là.
—Non, pas la porte!...
Un rectangle de lueur bleue, indécise, se dessina sur le mur.
Jaime venait d’ouvrir silencieusement la fenêtre.
Il sauta sur l’appui, laissa pendre ses jambes dans le vide et lentement commença de descendre, tâtant du pied pour s’accrocher aux saillies, tout en évitant de faire choir de petites pierres, ce qui eût dénoncé sa tactique.
En touchant terre, il tira le revolver de sa ceinture, et baissé, presque à genoux, s’appuyant d’une main au sol, il contourna la base de la tour. Ses pieds se prirent dans les racines de mélèze que le vent avait insensiblement déterrées et qui s’agrippaient au sable comme de noires couleuvres enlacées. Chaque fois qu’il trébuchait ou se sentait accroché, ce qui l’obligeait à tirer violemment sur la racine pour se dégager, chaque fois qu’un caillou roulait sous ses pas ou que les feuilles froissées faisaient entendre leur bruit de soie, il s’arrêtait, haletant, la respiration coupée. S'il pouvait tomber à l’improviste sur ce misérable en train de lancer à mi-voix, près de la porte, ses mortelles injures!
Sans cesser de se traîner, de ramper comme un reptile, il parvint à apercevoir les premières marches, puis l’escalier entier, enfin la porte, toute noire au milieu de la tour, que blanchissait la lueur des étoiles.
Personne!... l’ennemi avait disparu.
La surprise fit redresser Jaime, qui se mit à examiner avec inquiétude la sombre et mouvante tache formée par les buissons qui s’étendaient sur la pente droite du promontoire.
Cet examen fut de courte durée.
Une lueur rouge, qui sillonna l’air, suivie d’une légère fumée et d’une forte détonation, partit des tamaris, à très peu de distance de Jaime. Celui-ci crut recevoir une pierre dans la poitrine, une pierre chaude que le coup de feu avait fait sauter jusqu’à lui...
«Ce n’est rien», pensa-t-il.
Mais, au même instant, et sans savoir comment, il se trouva étendu sur le dos, parmi les fougères.
«Ce n’est rien», s’affirma-t-il encore, mentalement.
Et se retournant instinctivement, il se mit à plat ventre, s’appuya sur la main gauche et tendit son bras droit armé du revolver. Il se sentait plein de vigueur et ne voulait pas se croire sérieusement blessé; cependant son corps, saisi d’une soudaine torpeur, semblait ne plus obéir à sa volonté. Il avait la pénible impression d'être rivé au sol.
Bientôt il vit les arbustes se mouvoir lentement, comme s’ils étaient remués par un animal prudent et avisé. C'est là qu’était caché l’ennemi. Celui-ci, n’entendant plus rien bouger, avança d’abord la tête hors de son abri, puis le buste, enfin retira ses jambes du fouillis des branches.
Avec la rapidité de vision d’un moribond, vision en laquelle se concentrent les fugitifs souvenirs de la vie entière, Jaime pensa à sa jeunesse, alors qu’il s’exerçait au tir au pistolet dans son jardin de Palma, étendu sur le sol et feignant d'être blessé, dans une illusoire rencontre avec de féroces ennemis acharnés à sa perte. Pour la première fois, cette capricieuse fantaisie d’adolescent allait lui être utile.
Il distingua nettement une masse noire: c’était le Ferrer, immobile juste en face du point de mire de son revolver. Il le vit s’avancer cauteleusement, un couteau à la main, sans doute pour l’achever. Alors, bien que ses yeux s’obscurcissent de plus en plus, que tout lui apparût maintenant enveloppé de brouillard, il pressa la détente, une, deux, trois fois, et crut que l’arme ne fonctionnait pas, car le bruit des détonations ne parvenait pas à ses oreilles; désespéré, il se disait que son meurtrier allait fondre sur lui, maintenant sans défense.
Il ne le voyait plus. Un nuage opaque s’interposa entre ses regards affaiblis et les objets environnants, ses oreilles se mirent à bourdonner.
Au moment où il croyait sentir son ennemi près de lui, le nuage se dissipa, il revit la lumière bleue de la nuit et il aperçut, étendu à quelques pas de lui, le corps d’un homme qui s’agitait convulsivement, grattant la terre des ongles, jetant des cris rauques, secoué par le hoquet de la mort.
Jaime ne parvenait point à comprendre ce prodige. Voyons, était-ce lui, vraiment, qui avait tiré?
Il voulut se lever, mais ses mains en s’appuyant au sol, s’enfoncèrent dans une flaque bourbeuse et tiède. Il tâta sa poitrine et la sentit mouillée par un liquide épais et chaud qui coulait en petits filets continus. Il essaya de plier les jambes pour se mettre à genoux... ses jambes demeurèrent inertes. Alors, seulement, il se rendit compte de la gravité de son état.
De nouveau, sa vue devint trouble. La tour lui apparut double, puis triple, enfin elle se changea en une suite de remparts fortifiés, s’étendant tout au long de la côte et allant se perdre dans la mer.
Sa gorge et ses lèvres furent envahies par une saveur âcre. Il lui semblait qu’il buvait un liquide chaud et fort, mais que, par un caprice de son organisme bouleversé, il l’avalait à l’envers, comme si ce breuvage réconfortant arrivait à sa bouche en venant du plus profond de ses entrailles. La masse noire qui, à quelques mètres de lui, se convulsait et râlait, lui parut grandir et prendre des proportions gigantesques. C'était maintenant une bête apocalyptique, un monstre nocturne qui, en se soulevant, semblait atteindre les étoiles.
L'aboi furieux d’un chien et un bruit de voix dissipèrent bientôt toute cette fantasmagorie enfantée par la solitude et la fièvre. Des lumières surgirent du sentier:
—Don Jaime! Don Jaime!
Quelle était cette voix de femme? Où donc l’avait-il entendue?
Il aperçut des ombres qui s’agitaient, et se baissaient vers lui, tenant à la main comme des étoiles rouges. Il distingua deux paysans, un grand et un petit. Ce dernier brandissait au-dessus du monstre, qui soubresautait toujours, l’éclair d’une arme blanche; mais son bras était retenu par le grand...
Puis il ne vit plus rien. Il eut l’impression que deux mains à la peau fine et tiède, lui prenaient doucement la tête... Une voix, tremblante et mouillée de larmes, la voix qui avait prononcé son nom tout à l’heure, résonna de nouveau à son oreille, avec un frémissement qui lui sembla se communiquer à tout son corps.
—Don Jaime! don Jaime!
Sur sa bouche, un frôlement tiède et soyeux se fit sentir. Puis, peu à peu, le contact fut plus appuyé et se changea bientôt en un baiser ardent, frénétique, sauvage, tout imprégné de passion, de douleur et de rage...
Avant de perdre la notion de ce qui l’entourait, le blessé sourit faiblement en reconnaissant, penchés sur son visage, deux grands yeux humides, ivres d’amour et de souffrance, les yeux de Margalida.
IV
Lorsque Febrer se retrouva dans une chambre de Can Mallorquí, couché dans un lit en bois—peut-être le lit de Margalida—il comprit ce qui s’était passé.
Il avait pu, avec l’aide de Pép et de son fils, qui le soutenaient chacun d’un côté, se traîner jusqu’à la ferme, tandis que deux petites mains douces maintenaient sa tête vacillante. Vaguement, il se remémorait tout cela; c’étaient des impressions presque irréelles, tenant du rêve, semblables à la confuse mémoire que l’on conserve des faits de la veille, après un jour d’ébriété.
Il se souvenait que son front, pris d’une mortelle faiblesse, avait dû chercher un appui sur l’épaule de Pép, qu’il avait senti ses forces l’abandonner comme si sa vie s’échappait de lui avec l’écoulement chaud et visqueux qui le chatouillait tout le long du dos et de la poitrine. Il se souvenait que, derrière lui, il avait entendu des gémissements désespérés, des paroles entrecoupées implorant l’assistance de toutes les puissances célestes. Et lui, malgré sa croissante faiblesse, malgré ses tempes qui battaient, malgré le bourdonnement qui annonçait l’évanouissement proche... il concentrait toute son énergie pour empêcher ses jambes de fléchir; péniblement, il avançait, pas à pas, avec la crainte de tomber pour toujours sur le chemin. Combien interminable lui avait paru la descente à Can Mallorquí!
Il avait éprouvé un inimaginable bien-être, quand, à la lueur apaisante de la lampe, on l’avait couché dans le lit aux draps frais. Ah! ne plus jamais quitter cette couche molle! Demeurer étendu ainsi jusqu’à la fin de ses jours!...
Du sang... Du sang partout! sur la veste et la chemise, tombées, comme des éponges imbibées, au pied du lit; sur les draps blancs, dans le seau d’eau où Pép trempait un linge pour laver le buste du blessé. A chaque vêtement de dessous qu’on arrachait à Jaime, une pluie fine de sang jaillissait autour de la place où il étaient collés, et des frissons parcouraient tout son corps.
Les femmes ne cessaient de se lamenter. La mère de Margalida, oubliant toute prudence, joignait les mains, levait les yeux au ciel avec une expression de folle terreur.
Febrer, à qui le repos avait rendu toute sa sérénité, s’étonnait de ces exclamations. Il se sentait bien; pourquoi les femmes s’alarmaient-elles ainsi? Margalida, silencieuse, les yeux encore agrandis par la frayeur, vaquait aux soins nécessaires, cherchant du linge, ouvrant des coffres sans bruit, mais avec les mouvements fébriles qu’inspire le danger.
Pép, les sourcils froncés, son brun visage, couvert d’une pâleur livide, s’occupait du blessé tout en donnant des ordres brefs: «De la charpie! Beaucoup de charpie! Silence! A quoi bon tant de cris et de lamentations! Toi, femme, soutiens la tête du señor et aide-moi à le tourner sur le coté, pour que je puisse laver le dos comme la poitrine.»
Dans sa jeunesse, le pacifique Pép avait vu des drames plus tragiques, et il s’entendait à panser les blessures.
Ayant enlevé, avec un fin linge mouillé, le sang coagulé, il avait mis à découvert deux trous dont était percé le buste de Jaime: l’un dans la poitrine, l’autre dans le dos.
—Bon! La balle a traversé le corps, murmura-t-il, il sera donc inutile de l’extraire.
De ses grosses mains de campagnard, auxquelles il s’efforçait de donner une délicatesse féminine, il introduisait des tampons de charpie dans ces trous sanglants, bordés de chair déchirée, d’où le sang continuait à couler.
Margalida, les yeux baissés, pour ne pas rencontrer le regard de Jaime, s’approcha de son père et le pria de s’écarter en disant:
—Laissez-moi faire, père; je crois que je m’y prendrai mieux.
Et le blessé crut sentir sur sa chair, mise à vif et toute vibrante encore de la cruelle déchirure, une impression de fraîcheur délicieuse et calmante, dès que, de ses doigts blancs, tout menus, la jeune fille eut délicatement pansé les plaies.
L'optimisme, qui l’avait soutenu lorsque ses jambes s’étaient dérobées sous lui et qu’il était tombé au pied de la tour, reparut alors. Certainement, ce ne serait pas grave... tout au plus une blessure le contraignant à garder le lit deux ou trois jours. D'ailleurs, il se sentait mieux déjà. Il voulut rassurer Pép et les siens, mais, dès qu’il essaya de prononcer un mot, il se sentit horriblement las et faible. Le paysan l’arrêta d’un geste.
—Chut, don Jaime, il faut rester immobile. Le médecin va venir. Pepét est monté sur notre meilleur cheval pour aller le chercher à San José.
Et voyant que son malade continuait à sourire, les yeux grands ouverts, Pép se mit à bavarder pour le distraire et l’empêcher de parler.
—J'étais endormi d’un sommeil lourd et profond, disait-il, quand les cris de ma femme, qui me tirait violemment par le bras, m’éveillèrent en sursaut. Les enfants couraient à la porte, en manifestant aussi une grande frayeur. Hors de la ferme, là-bas, vers la tour éclataient des coups de feu. On attaquait de nouveau le señor. Pepét, en entendant les dernières détonations, sembla se réjouir. «Je reconnais le bruit du revolver de don Jaime, s’écria-t-il, il se défend!»
J'allumai la lanterne dont je me sers pour aller dans la campagne, quand il n’y a pas de lune; ma femme prit la lampe et nous gravîmes tous le raidillon de la tour sans penser au danger que nous pouvions courir. Nous nous heurtâmes tout d’abord au Ferrer moribond dont la tête trouée laissait couler un flot de sang. Il gémissait et se tordait comme un démon. Maintenant il a cessé de souffrir. Que Dieu l’accueille en sa miséricorde! Devant cette agonie, Pepét, rageur et malin comme un singe, sortit de sa ceinture un couteau et voulait achever le mourant. Il a fallu le battre pour l’en empêcher. Mais d’où ce garçon a-t-il sorti cette arme magnifique? Les enfants sont de véritables diables.... Enfin nous vous avons aperçu, étendu à plat ventre auprès de l’escalier de la tour. Ah! don Jaime, quelle horrible peur nous avons eue, tous! Nous vous avons cru mort... Voyez-vous, c’est dans ces moments-là que l’on se rend compte de l’affection qui nous attache aux personnes!
Et le brave homme accompagnait ces paroles d’un bon regard de chien, regard humble et tendre qui semblait caresser le blessé, tandis que les deux femmes, se tenant timidement près du lit, avaient l’air de vouloir lui rendre la santé, en le contemplant avec une tendresse mêlée d’inquiétude. Les yeux de Jaime se fermèrent pendant qu’on le regardait ainsi, et doucement, il tomba dans un assoupissement profond, sans rêves, sans délire, molle torpeur, voisine de l’anéantissement, comme si sa pensée s’était endormie avant son corps.
Quand il rouvrit les yeux, la lumière qui éclairait la pièce n’était plus rouge. Il vit la lampe suspendue, toujours à la même place, mais la mèche éteinte était noire. Une lueur livide pénétrait par l’étroite fenêtre de la pièce: c’était le petit jour. Jaime éprouva une cruelle sensation de froid. Quelqu’un soulevait les couvertures. Des mains agiles tâtaient les bandes qui recouvraient ses blessures. La chair, insensible à la douleur, quelques heures auparavant, se contractait et frissonnait maintenant au plus léger contact. Il éprouvait l’impérieux besoin de se plaindre.
De son regard voilé, il suivait les mains qui le suppliciaient. Il vit des manches noires, puis levant les yeux, aperçut, une cravate, un col de chemise bien différents de ceux dont usaient les paysans et, sur tout cela, un visage avec une moustache blanche, visage qu’il avait rencontré souvent par les chemins, mais sur lequel sa mémoire troublée ne pouvait mettre un nom. Peu à peu, cependant, il se souvint. Ce devait être le médecin de San José qu’il avait si souvent aperçu sur son cheval: vieux praticien philosophe, chaussé d’espadrilles, ne différant des paysans que par son faux col et sa cravate.
Quand l’homme à la blanche moustache eut disparu et qu’il ne sentit plus ces mains qui le martyrisaient, il retomba dans une torpeur apaisante. Il ferma les yeux, mais son ouïe s’affina dans ce grand silence et ces demi-ténèbres. On parlait à voix basse hors de la chambre, dans la cuisine contiguë et il put saisir quelques phrases de la conversation. Une voix inconnue, celle du médecin, résonnait faiblement: il se félicitait de ce que la balle ne fût pas restée dans le corps. Elle avait seulement traversé le poumon. Ce fut alors un chœur d’exclamations épouvantées, d’hélas! contenus, puis la même voix se fit entendre:
—Oui, le poumon! mais il ne faut pas perdre la tête pour cela. Le poumon se cicatrise facilement. Seulement la pneumonie traumatique est à redouter.
Tout en écoutant ce diagnostic, le blessé persistait dans son optimisme. «Ce n’est rien», pensait-il, et il se replongeait insensiblement dans son assoupissement profond.
A partir de ce moment, Febrer perdit la notion du temps et de la réalité. Il vivait, c’était certain, mais d’une vie d’ombre et d’inconscience, traversée de courts intervalles de lucidité. Par moments, il ouvrait les yeux, mais ses paupières ne pouvaient longtemps se tenir relevées et, lentement, venaient abriter de nouveau ses prunelles contre la lumière du jour.
Comme il s’éveillait ainsi, une fois, ses yeux rencontrèrent ceux du Capellanét. Le jeune homme le croyant en meilleure santé, se mit à lui parler tout bas, afin de ne pas s’attirer la colère du père qui exigeait un silence absolu:
—On a enterré le Ferrer. Le bravache est en train de pourrir dans la terre. Ah! qu’elles ont bien porté, vos balles, don Jaime!... Quelle sûreté de tir! Vous lui avez fracassé la tête!
Le juge était venu de la ville, avec sa canne à glands, ainsi que l’officier de gendarmerie et deux messieurs porteurs de papiers et d’encriers, escortés de tricornes et de fusils. Ces personnages omnipotents, après s'être reposés à Can Mallorquí, étaient montés jusqu’à la tour, inspectant tout, regardant, mesurant, parcourant le terrain et forçant le Capellanét à s’étendre à la place où l’on avait trouvé le corps de don Jaime et à se placer dans la même posture. Avec l’assentiment du juge, des voisins compatissants avaient emporté le corps du Ferrer jusqu’au cimetière de San José. Et le cortège imposant des autorités était alors redescendu à la ferme, afin d’interroger le blessé. Mais il fut impossible de lui arracher une parole. Le señor dormait et, quand on l’eut réveillé, il regarda tout ce monde avec des yeux vagues, inconscients, que tout aussitôt il referma.
—Vraiment, vous ne vous souvenez de rien de tout cela, don Jaime? Ces messieurs, ont alors déclaré qu’ils reprendraient leur interrogatoire quand vous seriez guéri. Il n’y a rien à craindre. Tous les honnêtes gens et tous ceux de la justice sont pour nous en cette affaire. Chacun a dit la vérité. Le vérro s’était rendu à deux reprises, la nuit, devant la tour pour provoquer le señor majorquin, et le señor s’était défendu. Certainement, don Jaime n’a rien à craindre. Je l’affirme, moi qui suis au courant des choses de justice. Cas de légitime défense, don Jaime... Dans toute l'île, on ne parle que de l’événement. Il paraît qu’au casino et dans les cafés de la ville, tout le monde vous donne raison. On a même envoyé le récit de cette affaire à Palma, pour qu’il soit inséré dans les journaux. A cette heure-ci, vos amis de Majorque sont au courant de tout. Le procès sera vite jugé. Le seul que l’on ait arrêté et conduit à la prison d'Iviça, c’est le Cantó, à cause de ses menaces et de ses mensonges. Il essayait de faire croire que c’était lui qui était allé vous défier, il faisait l’éloge du vérro qu’il représentait comme une innocente victime. Mais il sera remis en liberté d’un moment à l’autre, dès que les juges seront las de ses mensonges et de ses fourberies.
Parfois, c’était la figure ridée de la femme de Pép qu’apercevait Jaime, en rouvrant les yeux. Elle était là, à côté du lit, se précipitant, dès qu’elle rencontrait le regard vitreux du malade, vers une petite table surchargée de tasses et de fioles. Sa tendresse pour Jaime se manifestait par un incessant désir de lui faire ingurgiter tous les liquides ordonnés par le médecin.
Quand c’était le doux visage de Margalida qu’apercevait Jaime à son réveil, il éprouvait aussitôt une sensation de bien-être qui l’aidait à demeurer plus longtemps lucide. Elle paraissait implorer miséricorde, avec ses pupilles humides sous les paupières cernées de bleu, qui faisaient deux taches sombres dans la pâleur délicate de son teint. Hésitante, elle s’approchait du lit, mais nulle rougeur ne venait animer ses joues, comme si, en ces circonstances, sa grande timidité passée se fût évanouie. Doucement, elle arrangeait les oreillers, rajustait les couvertures qu’avaient rejetées en tous sens les mouvements fébriles du malade. Elle lui donnait à boire et soutenait sa tête avec des gestes maternels.
Un jour le blessé saisit au passage une de ses mains, et longuement y appuya sa bouche. Margalida n’osa pas retirer sa main, mais elle détourna la tête, comme si elle voulait cacher les larmes qui gonflaient ses paupières. Puis, elle se mit à gémir douloureusement et Jaime crut l’entendre exprimer ses remords: «C'est ma faute! C'est à cause de moi!»
Mais l’effort qu’il venait de faire l’avait affaibli. Un nuage obscurcit sa vue. Il tomba dans un sommeil lourd, peuplé d’incohérentes hallucinations, de cauchemars qui lui arrachaient des cris d’angoisse. C'était le délire. Parfois, il s’éveillait pendant quelques instants, assez pour constater qu’il était étendu sur sa couche, que des bras puissants avaient saisi les siens et le maintenaient dans ses draps, d’où il s’efforçait de s’échapper.
Au cours de ces fugaces réveils, pareils à la rapide vision lumineuse d’un soupirail dans la noirceur d’un tunnel, il reconnaissait, penchés autour de lui, les visages amis de toute la famille de Can Mallorquí. Souvent aussi, c’était la bonne figure du médecin et, enfin, un jour il crut même apercevoir les favoris grisonnants et les yeux couleur d’huile de son ami Pablo Valls.