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Les morts commandent

Chapter 5: III
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About This Book

The narrative follows Jaime Febrer, heir to an old Majorcan house, as he confronts family decline and the persistence of ancestral prestige. Through detailed domestic description and recalled maritime exploits, the story traces how memories, traditions, and old alliances shape personal fate and local social relations. Political loyalties and conservative machinations emerge among relatives, while the estate’s grandeur coexists with everyday poverty. Vivid island settings and generational recollection frame themes of decay, honor, and the tension between past glory and present hardship across a multipart structure that alternates intimate portraiture with broader social observation.

[B] Butifarra, membre de la haute aristocratie majorquine.

Malgré leur parenté, la vindicative Papesse feignait de ne point le connaître. Elle était d’ailleurs fort occupée à ce moment-là. Elle allait souvent en Espagne où, disait-on, elle opérait d’importants virements de fonds pour soutenir les partisans de don Carlos, qui guerroyaient en Catalogne et dans les provinces du Nord. Qu’on ne lui parlât plus de Febrer, l’ancien marin! Pour elle, qui défendait les anciennes traditions et faisait des sacrifices, afin que l'Espagne fût gouvernée par des gentilshommes, il était moins qu’un Juif, un va-nu-pieds! Mais, affirmait-on, cette haine contre les idées de son cousin, était avivée, chez la Papesse, par l’amertume de certaines déceptions passées, qu’elle ne parvenait pas à oublier.

Lors de la restauration des Bourbons, le progressiste, le dignitaire de la cour du roi Amédée, se mua en conspirateur républicain. Il voyageait fréquemment, recevait de Paris des lettres chiffrées, partait pour Minorque afin de visiter l’escadre mouillée à Mahon, et, exploitant ses relations d’ancien officier, catéchisait ses camarades d’autrefois et fomentait un soulèvement de la marine. Il apportait à cette entreprise révolutionnaire l’aventureuse ardeur des Febrer et leur tranquille audace. Mais il mourut tout à coup loin des siens, à Barcelone.

L'aïeul accueillit la nouvelle avec sa gravité impassible; mais, dès lors, il cessa ses promenades et se retira au second étage de la maison, où il n’admit pas d’autre visiteur que son petit-fils. Un jour vint où il ne put quitter son lit, et Jaime le vit, conservant sa mise soignée: fine chemise de batiste, cravate que le domestique avait ordre de changer chaque jour, gilet de soie à fleurs... Si on lui annonçait la visite de sa bru, don Horacio prenait un air contrarié:

—Petit Jaime, passe-moi ma redingote... On doit toujours recevoir décemment une dame.

Le vieillard faisait de même quand arrivait le médecin ou quand il daignait recevoir quelques rares amis. Il tenait à rester sous les armes jusqu’à la dernière heure, tel qu’on l’avait vu durant toute sa vie. Un après-midi, il appela d’une voix faible son petit-fils qui lisait près d’une fenêtre un récit de voyage. Il l’invita à se retirer; il avait besoin d'être seul. Jaime sortit, et son grand-père put mourir dignement, sans avoir à veiller sur la correction de son attitude et à dérober à des témoins les convulsions de son agonie.

Lorsque Jaime fut seul avec sa mère, il ressentit un ardent désir de liberté. Son imagination était hantée par les récits de voyages et d’aventures qu’il avait lus dans les livres de son grand-père, ainsi que par les hauts faits de ses ancêtres, immortalisés dans les archives de la famille. Il voulut entrer dans la marine de guerre, comme son père et la plupart de ses ascendants; mais sa mère s’y opposa, prise d’une terreur folle, qui la rendait plus pâle encore. Était-il possible que son fils unique, le dernier des Febrer, fût exposé aux hasards d’une vie périlleuse, et qu’il vécût loin d’elle?... Non! il y avait eu assez de héros dans la famille. Il devait rester dans son île, y mener la vie paisible qui convenait à un seigneur de son rang, et s’y marier pour perpétuer le nom qu’il portait.

Jaime céda aux prières de sa mère, de cette éternelle malade que la moindre contrariété pouvait mettre en danger. Puisqu’elle ne consentait pas à ce qu’il fût officier de marine, il choisirait une autre carrière. A seize ans, il s’embarqua pour l'Espagne. Sa mère désirait qu’il fît son droit, afin de pouvoir débrouiller les affaires de la famille, dont les propriétés étaient grevées d’hypothèques, et la fortune compromise par de nombreux emprunts.

Il partit, encombré de bagages, et la poche bien garnie: un Febrer ne pouvait vivre comme un étudiant pauvre. Il alla d’abord à l’université de Valence; sa mère pensait que cette ville était moins dangereuse pour la jeunesse. Il passa ensuite à Barcelone, et durant plusieurs années, fit la navette d’une université à l’autre, suivant l’humeur des professeurs et leur bienveillance envers les étudiants. Il n’avançait pas vite. Grâce à d’heureux hasards et aussi à la tranquille audace avec laquelle il parlait des choses qu’il ignorait, il réussissait dans certains examens; mais il échouait dans d’autres. Sa mère acceptait toutes les explications qu’il lui donnait, à son retour. Elle le consolait même, lui conseillait de modérer son application au travail, et se révoltait contre l’injustice de son temps. Son implacable ennemie, la Papesse Juana, avait raison. Cette époque n’était pas faite pour les gentilshommes; on leur avait déclaré la guerre; on commettait à leur égard toute sorte d’injustices pour les maintenir dans l’isolement.

Jaime avait une certaine popularité dans tous les cercles et cafés de Barcelone et de Valence où l’on jouait. On l’avait surnommé «le Majorquin aux onces d’or», parce que sa mère lui envoyait sa pension en onces, et qu’il faisait rouler ces pièces à l’éclat insolent sur tous les tapis verts. Ce qui ajoutait encore à son prestige, c’était son étrange titre de butifarra, qui faisait un peu sourire en Espagne, mais évoquait quand même dans l’imagination de bien des gens, une sorte d’autorité féodale, les droits de seigneurs souverains dans les îles lointaines.

Cinq années s’écoulèrent ainsi. Jaime était arrivé à l’âge d’homme et n’avait encore passé que la moitié de ses examens. Ses condisciples majorquins, ramenés à Palma par les vacances, amusaient les habitués des cafés du Borne, en leur contant les aventures de Febrer à Barcelone. La bonne doña Purificacion, sa mère, fut à la fois chagrinée et flattée dans son orgueil maternel, en apprenant qu’une jeune femme, bravant le scandale, l’avait suivi dans l'île. Aux vacances suivantes, nouvel esclandre, pire encore. Jaime, qui chassait à Son Febrer, s’éprit d’une paysanne, jeune et belle; peu s’en fallut qu’il ne se battit à coups de fusil avec le paysan qui voulait l’épouser. Ces amourettes champêtres aidaient Jaime à supporter l’ennui des vacances.

Lorsque doña Purificacion se plaignait des trop longues parties de chasse qu’entreprenait son fils à travers l'île, celui-ci demeurait quelques jours à Palma, et passait ses journées dans le jardin, où il s’exerçait à tirer le pistolet. A sa mère, qui était peureuse, il montrait un sac en réserve à l’ombre d’un oranger.

—Voyez-vous cela, mère?... C'est un quintal de poudre. Jusqu’à ce que le sac soit vide, pas de repos.

Mado Antonia n’osait plus mettre le nez à la fenêtre de la cuisine, et les religieuses qui occupaient une partie de l’antique palais, ne laissaient voir leur blanche cornette que pour se cacher aussitôt, effrayées comme des colombes par ce tir ininterrompu.

Le jardin, clos de murs crénelés, était ébranlé du matin au soir par les détonations. Les oiseaux fuyaient épouvantés, en battant des ailes. Le soleil faisait craquer l’écorce des arbres, éclater les graines. Les insectes bourdonnaient, dansaient dans les rayons lumineux qui filtraient à travers le feuillage.

Par moments, les figues mûres, se détachant des branches, tombaient avec un bruit mat; au loin, c’était le murmure des flots, battant les rochers au pied des remparts. Et dans ce calme, tout peuplé de bruissements, Febrer venait jeter le trouble par ses incessants coups de pistolet. Il était devenu un tireur de premier ordre. Quand il visait le bonhomme dessiné sur le mur, il regrettait que ce ne fût pas un ennemi abhorré. Ah! comme il lui aurait logé cette balle dans le cœur! Pan! Et il souriait, satisfait d’avoir touché le point visé. Dire qu’il avait vingt ans, et ne s’était encore jamais battu! Il lui fallait une affaire d’honneur, pour qu’il pût montrer son courage. Excité par les détonations, il se voyait se battant en duel. La balle de son adversaire l’atteignait; il tombait, mais sans lâcher son pistolet. Alors, sentant qu’il fallait sauver sa vie, il tirait, étendu sur le sol; et devant sa mère et Mado Antonia, stupéfaites, qui le jugeaient un peu fou, il demeurait couché à plat ventre, sans cesser de tirer dans cette posture, afin de s’exercer «pour le jour où on le blesserait».

Lorsqu’il repartit pour l'Espagne, en vue de continuer ses interminables études, il se sentait fortifié par cette vie de plein air, et il brûlait du désir d’avoir enfin un duel avec le premier qui lui en fournirait le prétexte; mais comme il était courtois et incapable de se livrer à d’injustes provocations, qu’au surplus son aspect en imposait aux plus insolents, le temps passait, et «l’affaire d’honneur» ne se présentait pas. Son exubérante vitalité se dépensait en obscures aventures, en dissipations stupides dont ses compagnons d’études parlaient ensuite dans l'île avec admiration.

Il était à Barcelone quand il apprit par un télégramme que sa mère était gravement malade. Il dut retarder son départ de deux jours; il n’y avait point de bateau en partance. Lorsqu’il débarqua à Palma, sa mère était morte. De tous les membres de sa famille, qu’il avait connus dans son enfance, il ne restait personne. Seule, la vieille Mado pouvait lui rappeler le passé.

Jaime avait vingt-trois ans, quand il fut seul maître de la fortune des Febrer et libre de ses actes. Ses revenus avaient été fort réduits par le faste de ses aïeux et par des charges de toute espèce. Il ne voulut ni réfléchir ni s’enquérir de sa situation. Avide de vivre et de connaître le monde, il renonça à poursuivre ses études. Il en savait assez. Sa mère lui avait appris un peu de français et de musique. Beaucoup de grands seigneurs étaient moins instruits que lui.

Il séjourna deux ans à Madrid où ses maîtresses, ses chevaux et ses équipées tapageuses, à l’entresol du café Fornos, le mirent en vue. Mais il ne fut bientôt plus «le Majorquin aux onces d’or». Le trésor, soigneusement gardé par sa mère, s’était vite épuisé.

Il se lassa promptement de la vie madrilène, et commença de voyager à travers l'Europe, visitant tour à tour Londres, Paris, la Côte d'Azur, Ostende, l'Italie, la Norvège, suivant les saisons ou sa fantaisie du moment. Vers sa vingt-huitième année, il se trouvait à Munich, quand il y rencontra cette Mary Gordon dont il évoquait encore le souvenir quelques heures avant son départ pour Valldemosa. Il s’éprit de cette svelte jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux d’or, admirablement belle. Elle-même, séduite par sa ressemblance avec Wagner, ne tarda pas à l’aimer follement...

Ils allèrent cacher leurs amours à Constance, à l’ombre de la tour où avait été enfermé Jean Huss, puis ils passèrent en Suisse et en Italie, vibrant d’un même enthousiasme devant les splendeurs de la nature et les grandioses reliques du passé.

Les deux amants parlaient maintenant de mariage. Mary résolvait vite la question avec une simplicité énergique. Il suffisait, affirmait-elle, d’écrire deux lignes à son père. Il était fort loin, en Océanie, dans l’archipel dont il était gouverneur. D'ailleurs elle ne le consultait jamais. Il approuverait tous ses actes, tant il était sûr de son bon sens et de sa prudence. Mary parlait ensuite de l’avenir, réglant la partie financière de la future association avec le sens pratique de sa race. Peu lui importait que Febrer n’eût qu’une modeste fortune: elle était riche pour deux. Et elle énumérait tous ses biens: terres, immeubles et actions, avec la précision d’un intendant, sûr de sa mémoire.

Mais Febrer hésitait... Mary était d’une autre race que la sienne; elle avait d’autres mœurs, d’autres passions; le charme était rompu.

—Je le regrette, pour ce qu’elle pensera de l'Espagne, se dit-il un matin, en faisant sa valise, je le regrette pour don Quichotte!

Et il s’enfuit à Paris, où l’anglaise, il en était sûr, n’irait pas le relancer. Elle avait en horreur cette ville ingrate où l’on avait osé siffler «Tannhauser».

De ces relations qui avaient duré un an, Jaime gardait un souvenir de bonheur idéalisé par le temps, et une mèche de cheveux blonds. Il devait avoir aussi, au fond d’un vieux secrétaire, un portrait de la jeune fille, pêle-mêle avec des papiers, des cartes postales et des guides de voyage.

Le reste de sa vie, il ne se le rappelait guère: c’étaient des périodes de vide et d’ennui, avec de graves inquiétudes financières. Son intendant tardait de plus en plus à lui envoyer l’argent qu’il attendait. Aux demandes de Febrer, il répondait par des lettres pleines de doléances, où il lui parlait d’intérêts à payer, et de la peine qu’il avait à trouver des prêteurs. Jaime, croyant que, par sa seule présence, il pourrait mettre un terme à ces difficultés, faisait de courts séjours à Majorque, séjours qui se terminaient toujours par la vente de quelque propriété. Aussitôt il reprenait son vol, sans écouter les conseils de son intendant, avec un optimisme souriant. Bah! tout s’arrangerait... Et comme pis-aller, il songeait à la suprême ressource du mariage. En attendant, il voulait vivre...

Il vécut encore ainsi pendant quelques années, jusqu’au jour où son intendant mit un terme à ses joyeuses prodigalités, en lui envoyant, avec une lettre où il déclarait qu’il ne lui expédierait plus d’argent, ses comptes en règle et sa démission.

Il y avait un an que Jaime était revenu dans son palais de Majorque, où il vivait enterré, suivant sa propre expression,—sans autre distraction que ses nuits de jeu au cercle, et ses après-midi au Borne, devant une table de café, où il retrouvait d’anciens amis, Majorquins sédentaires, qu’il charmait par le récit de ses voyages. Soucis et misères, ainsi pouvait se résumer sa vie présente. Ses créanciers le menaçaient de saisie immédiate. Il conservait encore, seulement en apparence, le domaine de Son Febrer, et quelques autres biens, faisant partie de son patrimoine, mais les propriétés rapportaient peu à Majorque. De plus ses fermiers remettaient directement le montant des fermages à ses créanciers; même ainsi, il n’arrivait pas à payer la moitié des intérêts qu’il leur devait. Bref, la noble maison de Febrer sombrait, et personne ne pouvait la remettre à flot. Parfois même, Jaime songeait froidement qu’il n’y avait qu’un moyen de se tirer de ce mauvais pas, sans humiliation ni déshonneur: c’était de faire le nécessaire pour qu’on le trouvât un après-midi dans son jardin, endormi pour toujours sous un oranger, avec son revolver dans la main.

Ce fut alors qu’une nuit, au sortir du cercle, à cette heure avancée où l’insomnie nerveuse fait voir la réalité avec une netteté singulière, un ami de Febrer lui suggéra une idée; il lui conseilla d’épouser la fille de Benito Valls, le riche chueta (c’est le nom méprisant qu’on donne à Majorque aux descendants des Juifs convertis). Benito Valls aimait beaucoup Jaime. Souvent il était intervenu spontanément dans ses affaires, le sauvant de périls imminents, autant par sympathie pour sa personne que par respect pour son nom. Malade, il n’avait qu’une héritière, sa fille Catalina. Celle-ci avait voulu prendre le voile, quand elle était encore toute jeune; mais avec sa vingtième année, il lui était venu un goût très vif pour le monde, et elle s’attendrissait sur les malheurs de Febrer, lorsqu’on en parlait devant elle.

Jaime recula d’abord devant cette proposition, aussi stupéfait que devait l'être Mado Antonia. Epouser une chueta!... Puis peu à peu ses répugnances se dissipèrent, à mesure que croissaient ses embarras d’argent... Pourquoi pas, après tout? La fille de Valls était la plus riche héritière de l'île et les questions de race n’ont rien à faire avec l’argent.

A la fin, il céda aux instances de ses amis, intermédiaires officieux entre lui et la famille. C'est pour cette raison que ce matin-là, il allait déjeuner à Valldemosa où Valls habitait pendant une grande partie de l’année, pour soulager l’asthme qui le suffoquait.

Febrer fit un effort de mémoire pour se rappeler Catalina. Il l’avait vue maintes fois dans les rues de Palma. Bonne tournure, visage agréable. Quand elle serait loin des siens et qu’elle s’habillerait mieux, elle ferait une dame fort «présentable»... Mais pourrait-il jamais l’aimer?

Il eut alors un sourire sceptique. L'amour était-il donc condition indispensable du mariage? Le mariage était un voyage à deux qui durait toute la vie. Il suffisait de chercher dans une femme les qualités qu’on exige d’un compagnon de route: bon caractère et identité de goût. L'amour! tout le monde croyait avoir droit à ses joies. Mais l’amour, comme le talent, comme la beauté, comme la fortune, était le privilège d’un bien petit nombre. Heureusement l’illusion masquait aux yeux des hommes cette cruelle inégalité, et tous finissaient leurs jours avec le regret nostalgique de leur jeunesse, pendant laquelle ils croyaient avoir réellement connu l’amour, alors qu’ils n’avaient eu qu’un instant de délire sensuel. Oui, l’amour était une fort belle chose, mais il n’était nécessaire ni dans le mariage ni dans la vie. L'important pour les deux époux était de bien choisir chacun son compagnon pour le reste du voyage; de régler leur pas sur le même rythme; de dominer leurs nerfs et d’empêcher le contact continuel de la vie commune d’amener le dégoût. Tout cela, Jaime comptait le trouver dans cette union; il n’en demandait pas davantage.

Tout à coup Valldemosa apparut à ses yeux, sur le sommet d’une colline entourée de montagnes. La tour de la Chartreuse, ornée de carreaux de faïence verts, dominait la riche frondaison des jardins, qui entouraient le monastère.

Febrer vit, à un tournant du chemin, une voiture immobile. Un homme en descendit, qui agitait les bras pour que le cocher de Jaime arrêtât les chevaux; puis il ouvrit la portière, et en riant, alla s’asseoir aux cotés de Febrer.

—Ah, c’est toi, capitaine! s’écria celui-ci, tout étonné.

—Tu ne m’attendais pas, hein?... Moi aussi je suis du déjeuner, je m’invite. C'est mon frère qui va être surpris!

Jaime serra la main du nouveau venu. C'était un de ses plus sûrs amis: le capitaine Pablo Valls.

III

Pablo Valls était connu de tout Palma. Quand il s’asseyait à la terrasse d’un café du Borne, autour de lui se formait un nombreux cercle d’auditeurs que faisaient sourire ses gestes énergiques et sa voix de tonnerre.

—Moi, je suis chueta, criait-il! Juif, tout ce qu’il y a de plus juif! Et après?... Dans ma famille, nous avons tous vu le jour dans la Calle[C]. Au temps où je commandais le «Roger de Lauria», je m’étais arrêté un jour à Alger devant la porte de la synagogue; un vieillard, après m’avoir regardé, me dit: «Tu peux entrer; tu es des nôtres!» Alors, je lui tendis la main et je lui dis: «Merci, mon coreligionnaire!»

[C] Il s’agit de la Calle de la Plateria, ou rue des Orfèvres, habitée exclusivement par les Chuetas.

Les auditeurs riaient, et le capitaine Valls, en proclamant sa qualité de chueta, promenait ses regards de tous côtés, comme pour défier les gens, les maisons, l’âme même de cette île, qui poursuivait sa race d’une haine absurde, depuis des siècles.

Son visage trahissait son origine. A ses favoris, blonde et grisonnants, à sa courte moustache, on reconnaissait un ancien marin; mais son profil était nettement sémite; il avait le nez fort et recourbé, le menton proéminent, et des yeux aux longues paupières, à la pupille qui semblait d’ambre ou d’or, suivant la lumière, avec des points couleur de tabac.

Il avait beaucoup navigué et fait de longs séjours en Angleterre et aux États-Unis. De ces pays de liberté, étrangers aux haines religieuses, il avait rapporté une franchise belliqueuse qui le poussait à braver les préjugés traditionnels. Les autres chuetas, terrorisés par plusieurs siècles de persécution et de mépris, cachaient leur origine, ou cherchaient à la faire oublier à force de douceur. Le capitaine Valls, au contraire, profitait de toutes les occasions pour rappeler la sienne, qu’il affichait comme un titre de noblesse, comme un défi lancé à l’opinion publique.

—Je suis juif. Et après? Cela veut dire: coreligionnaire de Jésus, de saint Paul et de beaucoup d’autres saints que vous vénérez sur vos autels. Les butifarras parlent avec orgueil de leurs aïeux, mais leur noblesse ne date guère que d’hier; moi, je suis de souche plus ancienne: j’ai pour ancêtres les patriarches de la Bible!

Puis il s’indignait des préjugés acharnés contre sa race, et devenait agressif:

—En Espagne, disait-il gravement, il n’est pas un chrétien qui puisse se glorifier de son origine. Nous sommes presque tous petits-fils de Juifs ou de Maures... Les autres... les autres...

Il s’arrêtait alors, et, un instant après, affirmait résolument:

—Les autres sont petits-fils de moines!

Dans la Péninsule on n’a pas pour le Juif cette haine traditionnelle qui sépare encore en deux camps les habitants de Majorque. Pablo Valls se mettait en fureur, quand il parlait de son pays natal. Il n’y avait pas de Juifs judaïsants; la dernière synagogue avait disparu depuis des siècles. Les Juifs s’étaient convertis en masse, et les rebelles avaient été brûlés par l'Inquisition. Les chuetas de maintenant étaient les plus fervents catholiques de Majorque, apportant dans leur religion nouvelle un fanatisme tout sémite. Ils priaient à haute voix, faisaient entrer leurs fils dans les ordres, recherchaient des protections pour qu’on admît leurs filles dans les couvents; ils figuraient parmi les conservateurs les plus réactionnaires, auxquels ils apportaient des capitaux. Et pourtant, ils étaient en butte à la même antipathie que dans les siècles passés, et vivaient isolés sans qu’aucune classe sociale voulût s’allier à eux.

—Voici quatre cent cinquante ans que notre tête reçoit l’eau du baptême, vociférait le capitaine, et nous sommes toujours les maudits, les réprouvés, comme avant la conversion. N'est-ce pas amusant?... Les chuetas! dit-on, sale engeance!... Ici, il y a deux catholicismes: l’un pour nous, l’autre pour le reste de la population.

Et le marin ajoutait avec une haine où semblaient s'être concentrés les souvenirs de toutes les persécutions subies par les gens de sa race:

—Et c’est bien fait! parce qu’ils sont lâches, parce qu’ils aiment trop leur île, cette roche où nous sommes nés. C'est pour ne point l’abandonner qu’ils se sont faits chrétiens. S'ils étaient restés juifs et s’étaient dispersés dans le monde, comme tant d’autres, ils seraient peut-être à l’heure présente d’importants personnages, banquiers de rois, au lieu d'être réduits à fabriquer des bourses en argent dans les petites boutiques de la Calle.

Sceptique en matière religieuse, Pablo Valls attaquait tous les dévots: les Juifs fidèles à leurs anciennes croyances comme les convertis, les catholiques, les musulmans qu’il avait connus au cours de ses voyages sur les côtes d'Afrique ou aux Échelles du Levant. A d’autres moments, par une sorte d’atavisme, il se sentait pris de tendresse pour sa race dont il parlait avec un respect religieux:

—Nous, les Sémites, déclarait-il avec orgueil en se frappant la poitrine, nous sommes le premier peuple du monde. A l’origine, en Asie, nous n’étions que des meurt-de-faim, parce qu’il n’y avait personne avec qui faire du commerce, personne à qui prêter de l’argent: mais nous seuls avons donné aux hommes des pasteurs qui resteront leurs maîtres dans les siècles des siècles. Moïse, Jésus et Mahomet sont de chez nous. Un fameux triumvirat, n’est-ce pas, messieurs?... Et récemment encore, notre race a donné au monde un quatrième prophète; seulement celui-là a deux faces et deux noms: d’un côté, c’est Rothschild, le chef de tous les capitalistes; de l’autre, Karl Marx, l’apôtre de ceux qui veulent les dépouiller.

Valls résumait à sa façon, en quelques phrases brèves, toute l’histoire de sa race dans l'île. Les Juifs y étaient fort nombreux, jadis. Presque tout le commerce était entre leurs mains; une grande partie des vaisseaux leur appartenait. Les Febrer, et autres potentats chrétiens, s’associaient avec eux sans scrupule. C'étaient alors des temps de liberté; la persécution et la barbarie sont relativement modernes. Les trésoriers des rois, ainsi que leurs médecins, étaient israélites; mais quand les haines confessionnelles s’étaient éveillées, les juifs les plus riches et les plus rusés avaient su se convertir à temps, spontanément, s’étaient fondus avec les familles catholiques du pays, et avaient fait ainsi oublier leur origine. C'étaient ces nouveaux catholiques qui, avec la ferveur des néophytes, avaient attiré la persécution contre leurs anciens frères. Les chuetas d’à présent, les seuls Majorquins d’origine juive connue, étaient les descendants des derniers convertis, les petits-fils de ceux contre qui s’était acharnée l'Inquisition. Être chueta, avoir vu le jour dans la Calle, était le plus grand malheur pour un Majorquin. C'est en vain qu’on avait fait des révolutions en Espagne, et acclamé des lois libérales, qui proclamaient égaux tous les Espagnols; le chueta, dès qu’il arrivait dans la péninsule, y était un citoyen comme les autres, mais à Majorque, il demeurait un réprouvé, une sorte de pestiféré qui ne pouvait s’allier qu’avec ses pareils.

Valls raillait la hiérarchie à laquelle s’étaient pliées, pendant des siècles, les diverses castes de l'île, hiérarchie dont certains degrés restaient encore intacts. Au sommet les orgueilleux butifarras; au-dessous les gentilshommes; après eux les mossons, c’est-à-dire les gens exerçant des professions libérales; puis les marchands et les ouvriers; puis encore, les paysans, cultivateurs du sol. Venaient ensuite, par ordre de considération, après ces Majorquins, nobles ou plébéiens, les porcs, les chiens, les ânes, les chats, les rats... et enfin, plus bas que tous ces animaux, l’odieux habitant de la Calle, le chueta, paria de l'île.

Peu importait que celui-ci fût riche, comme le frère du capitaine, ou intelligent comme tant d’autres. Nombre de chuetas, fonctionnaires dans la Péninsule, militaires, magistrats, financiers, constataient, dès leur retour à Majorque, que le dernier des mendiants les dédaignait, et, pour peu qu’il crût avoir à s’en plaindre, éclatait en injures contre eux et leur famille. L'isolement de ce petit morceau de l'Espagne, entouré par la mer, maintenait intacte l’âme des siècles passés.

Vainement, pour échapper à cette haine qui persistait malgré le progrès, les chuetas exagéraient leur catholicisme, et faisaient montre d’une foi ardente et aveugle où entrait pour beaucoup la peur dont une persécution de plusieurs siècles les avait pénétrés, corps et âme. Vainement ils priaient à voix haute dans leurs maisons, pour que dans la rue nul ne l’ignorât, et en outre faisaient leur cuisine à la fenêtre, pour montrer à tous qu’ils mangeaient du porc. La haine traditionnelle n’était pas vaincue. Les fils de chuetas qui voulaient se faire prêtres, ne trouvaient pas de place dans les séminaires; les couvents fermaient leurs portes à toute novice née dans la Calle. Les filles des chuetas pouvaient épouser en Espagne des personnages importants ou fort riches; mais c’était à peine si elles trouvaient à Majorque un chrétien qui consentît à accepter leur main et leurs richesses.

—Une sale engeance que les chuetas! disait Valls ironiquement. Ils sont travailleurs, économes; ils vivent en paix dans leur famille, et sont même plus catholiques que les autres... mais ce sont des chuetas! Il faut bien qu’ils aient quelque tare. Entendez-vous bien! Oui, quelque tare cachée. Que celui qui veut en savoir davantage fasse une enquête!

Et le marin riait en parlant de ces pauvres paysans qui—il n’y avait pas encore longtemps—affirmaient de bonne foi que les chuetas étaient couverts de crasse et avaient une queue comme la diable, et qui, s’ils rencontraient seul un enfant de la Calle, le mettaient tout nu pour s’en assurer.

—Et mon frère! ajoutait Valls, mon saint frère Benito, qui prie tout haut, et à force de baiser les images bénites, finira par les manger!...

Tous riaient franchement, puisque le frère de Benito était le premier à se moquer de lui. Tous se rappelaient la bonne histoire qui lui était arrivée. Le riche chueta était devenu propriétaire d’une maison et de bonnes terres dans un village de l’intérieur. Lorsqu’il était allé prendre possession de sa nouvelle propriété, les voisins les plus sages lui avaient donné de sages conseils. Il était bien libre de visiter son domaine pendant le jour, mais passer la nuit dans sa maison! impossible! Jamais, de mémoire d’homme, un chueta n’avait dormi dans le village. Don Benito ne prêta pas d’attention à ces avis, et voulut passer une nuit dans sa propriété; mais à peine se mit-il au lit que tous les habitants de la maison s’enfuirent. Quand il fut fatigué de dormir, il sauta à bas du lit. Obscurité complète. Il croyait avoir dormi douze heures au moins, et il faisait encore nuit. Il ouvrit une fenêtre, et se heurta la tête à un obstacle, au milieu des ténèbres. Pendant son sommeil, les habitants avaient bouché toutes les ouvertures et toutes les sorties, et le chueta dut s’échapper par le toit, au milieu des risées de la population, fière de son travail. Cette farce était en guise d’avertissement; s’il persistait à, se moquer des coutumes établies, il s’éveillerait quelque nuit au milieu des flammes.

—C'est sauvage, mais bien drôle! ajoutait le capitaine. Mon frère!... Une bonne personne!... Un saint!...

Et l’on continuait de rire. Il était un peu en froid avec son frère, sans qu’ils eussent pourtant cessé toutes relations. Le marin était le bohème de la famille. Toujours absent, tantôt sur mer, tantôt dans de lointaines contrées, il menait une vie de joyeux célibataire: ce qu’il gagnait lui suffisait. Aussi, à la mort de leur père, Benito s’était-il arrangé pour rester à la tête de la maison, et voler à Pablo plusieurs milliers de douros. Le capitaine racontait la chose à qui voulait l’entendre.

—Cela se passe d’ailleurs de même entre chrétiens, s’empressait-il d’ajouter. Dans la question d’héritage, il n’y a ni race, ni croyance qui tienne. L'argent n’a pas de religion.

Valls parlait ensuite avec colère des interminables persécutions subies par ses ancêtres. Les moindres prétextes semblaient bons aux chrétiens pour molester les gens de la Calle. Lorsque les paysans avaient à se plaindre des nobles, et qu’ils descendaient en bandes armées contre les citoyens de Palma, le conflit finissait toujours par une attaque du quartier juif où les combattants se réconciliaient en massacrant ceux qui n’avaient pas fui et en pillant leurs boutiques. Si, en cas de guerre, un bataillon majorquin recevait l’ordre de partir pour l'Espagne, les soldats se mutinaient, quittaient leur caserne, et mettaient à sac la Calle. Quand les réactions succédaient aux révolutions, les royalistes célébraient leurs victoires en dévalisant les orfèvres juifs. S'emparant de leurs richesses, ils faisaient des feux de joie avec leurs meubles, jetant dans les flammes jusqu’aux crucifix... Des crucifix qui appartenaient à d’anciens juifs! c’était à coup sûr de la contrefaçon!

—Et de quelle race sont les gens de la Calle? criait le capitaine. Tout le monde le sait bien: il y en a qui ont le nez et les yeux faits comme les miens; mais on y voit aussi des camards, qui n’ont rien du type générique. En revanche, combien se tiennent pour nobles de vieille roche qui ont les traits d'Abraham et de Jacob!

Autrefois il existait une liste de noms suspects permettant de connaître les vrais chuetas; et comme d’anciennes familles chrétiennes portaient ces mêmes noms, c’était seulement le caprice de la tradition qui les distinguait les uns des autres. Seuls, les descendants de ceux qui furent fouettés ou brûlés par l'Inquisition, sont restés stigmatisés par la haine populaire. Le fameux catalogue des noms suspects devait provenir des archives du Saint-Office.

—Le bel avantage d’avoir embrassé le christianisme! Les aïeux furent rissolés sur les bûchers, et les petits-fils marqués et maudits pour les siècles des siècles!

Le capitaine perdait son accent ironique en rappelant l’effroyable histoire des chuetas de Majorque. Ses joues se coloraient, une flamme de haine passait dans ses yeux. Pour vivre tranquilles, ils s’étaient convertis en masse au XVe siècle. Il ne restait pas un juif dans l'île; mais il fallait bien que l'Inquisition fît quelque chose pour justifier son existence. Il y eut alors des autodafés où périrent en plein Borne les suspects de Judaïsme. Parmi les chuetas, certains furent brûlés, d’autres fouettés, quelques-uns simplement condamnés à la honte de porter un chaperon, où étaient peints des diables, et de tenir à la main un cierge de cire verte. Mais tous, indistinctement, virent leurs biens confisqués, au profit du Saint-Office qui s’enrichit ainsi. Depuis lors, les suspects, au moins ceux d’entre eux qui ne pouvaient compter sur la protection de quelque ecclésiastique, durent aller tous les dimanches entendre la messe à la Cathédrale avec leurs familles, conduits et surveillés par un alguazil, qui les formait en troupeau, les affublait d’un manteau pour qu’ils fussent bien reconnaissables, et les menait ainsi à l’église au milieu des lazzi, des injures et des coups de pierre que leur lançait la dévote populace.

Chaque semaine, ce supplice recommençait. Les pères mouraient sans l’avoir vu prendre fin; les fils devenaient des hommes, et, à leur tour, engendraient d’autres chuetas destinés, eux aussi, à l’opprobre public.

Quelques familles se concertèrent pour fuir ce honteux esclavage. Elles se réunirent dans un verger, voisin des remparts, sous la direction d’un certain Rafael Valls, homme d’une grande énergie et d’une haute culture, qui les encourageait et les conseillait.

—Je ne suis pas sûr que Rafael Valls ait appartenu à ma famille, disait le capitaine. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis; mais s’il n’a pas été mon ancêtre, je le revendique comme tel, et je suis fier de me proclamer son descendant.

Valls avait collectionné toutes les brochures et tous les livres où étaient racontées les persécutions, et il parlait de ces horreurs comme de faits récents.

—Hommes, femmes et enfants s’embarquèrent sur un bateau anglais, mais une tempête les rejeta sur la côte de Majorque, et les fugitifs furent arrêtés. Cela se passait au temps où Charles II l'Ensorcelé régnait sur l'Espagne. Vouloir quitter Majorque où ils étaient si bien traités, et cela sur un bateau dont l’équipage était protestant!... Ils restèrent en prison pendant trois ans, et la confiscation de leurs biens produisit un million de douros. Or, comme le Saint-Office avait déjà dans ses coffres plusieurs autres millions arrachés aux victimes des persécutions précédentes, il fit bâtir à Palma le plus somptueux palais qu’ait jamais possédé l'Inquisition. On tortura les prisonniers jusqu’à ce qu’ils eussent fait les aveux que leurs juges voulaient obtenir, et le 7 mars 1691, les exécutions commencèrent. Cet événement eut un historien comme il n’en existe pas d’autre sur la terre: le père Garau, un saint jésuite, un puits de science théologique, directeur du séminaire de Monte-Sion, où est installé aujourd’hui le collège,—auteur du livre intitulé: La Foi triomphante, un chef-d'œuvre que je ne vendrais pas pour tout l’or du monde. Le voici. Il m’accompagne partout.

Et il tirait de sa poche le petit volume relié en parchemin, dont il caressait, avec une tendresse féroce les vieux feuillets jaunis.

—Brave père Garau! Chargé d’exhorter et d’encourager les condamnés, il avait tout vu de près, et il parlait avec enthousiasme des milliers de spectateurs, accourus de tous les points de l'île, pour voir la fête; des messes solennelles auxquelles assistaient trente—huit criminels condamnés au bûcher; des riches costumes des gentilshommes et des alguazils; des cavaliers montés sur des chevaux fringants qui précédaient la procession; de la dévotion de la foule qui, au lieu de pousser des cris de pitié, comme elle faisait souvent quand on menait un scélérat à la potence, était restée muette devant ces réprouvés, abandonnés du Seigneur.

Selon le docte jésuite, ce jour-là, on constata que l’âme de ceux qui croient en Dieu et celle des athées n’étaient pas de la même trempe. Les prêtres marchaient, pleins de vaillance, exhortant à grands cris les coupables, infatigablement. Les misérables criminels se traînaient au supplice, pâles, défaits, abattus. Il était facile de voir ceux que Dieu soutenait.

Les condamnés furent conduits au pied du château de Bellver pour être livrés aux flammes. Le marquis de Leganès, gouverneur du Milanais, de passage à Majorque avec sa flotte, s’apitoya sur la beauté et la jeunesse d’une pauvre jeune fille condamnée à être brûlée vive et demanda sa grâce. Le Saint-Office loua les sentiments chrétiens du marquis, mais ne voulut pas tenir compte de sa prière.

C'était le père Garau qu’on avait chargé d’amener au repentir Rafael Valls, «homme qui avait des lettres, mais à qui le démon inspirait un orgueil démesuré, le poussant à maudire ceux qui l’avaient condamné à mort et à refuser de se réconcilier avec l'Église. Tout fut inutile; mais, disait le jésuite, ces bravades, œuvres du Maudit, cessent devant le danger et contrastent avec la sérénité du prêtre qui exhorte le criminel.»

—Ah! c’est que, loin du bûcher, le père jésuite était un héros! Vous allez voir maintenant avec quelle évangélique pitié il raconte la mort de mon aïeul.

Et Valls, ouvrant le petit livre à une page marquée d’un signet, lisait lentement: «Tant que la fumée seule arriva jusqu’à lui, il demeura immobile comme une statue. Mais dès que la flamme approcha, il se défendit, se déroba, se débattit de toutes ses forces, jusqu’à n’en pouvoir plus. Il était gras comme un cochon de lait, et il prit feu à l’intérieur, si bien qu’avant que les flammes l’eussent atteint, ses chairs flambaient comme des tisons; enfin son corps creva par le milieu, et ses entrailles tombèrent éparses, comme celles de Judas. Crepuit medius, diffusa sunt omnia viscera ejus.»

La lecture de ce sauvage récit produisait toujours son effet.

Les rires cessaient, les visages s’assombrissaient, tandis que le capitaine promenait ses regards de tous côtés d’un air triomphant, en remettant le petit volume dans sa poche.

Un jour que Febrer était parmi ses auditeurs, Valls lui dit d’un ton rancunier:

—Toi aussi, tu étais là... c’est-à-dire un de tes aïeux, un Febrer, qui portait la bannière verte, comme alferez major du Saint-Office; et les belles dames de ta famille se rendirent en carrosse au pied du château, pour assister au brûlis.

Jaime, importuné par ce souvenir, haussa les épaules.

—Ce sont de vieilles histoires!... Qui se rappelle aujourd’hui les choses de ce temps-là? Seuls, quelques fous comme toi. Allons, Pablo, parle-nous plutôt de tes voyages... de tes conquêtes.

Le capitaine grommelait:

—Vieilles histoires? Ah! l’âme des Majorquins est encore la même qu’en ce temps-là. Les haines de religion et de race persistent. Ce n’est pas pour rien qu’ils vivent à part sur un morceau de terre isolé par la mer.

Mais Valls recouvrait vite sa bonne humeur, et comme tous ceux qui ont roulé dans le monde, ne savait pas résister quand on l’invitait à conter ses aventures.

Febrer, un vagabond comme lui, l’écoutait avec un vif plaisir. Tous deux avaient eu une existence agitée et cosmopolite, tout autre que la vie monotone de leurs compatriotes; tous deux avaient été des prodigues. L'unique différence entre eux était que Valls, avec l’activité de sa race, avait toujours su gagner de l’argent, et qu’à ce moment-là, quoiqu’il eût seulement dix ans de plus que Jaime, il avait des revenus largement suffisants pour ses modestes besoins de célibataire. D'ailleurs, de temps en temps encore, il s’occupait de commerce et faisait la commission pour des amis qui lui écrivaient de ports éloignés.

Dans cette vie accidentée de marin, le récit des jours de misère et de tempête n’intéressait pas Febrer; il ne sentait s’éveiller sa curiosité que lorsque Valls évoquait ses amours de jeunesse, alors qu’il commandait les bateaux de son père, au temps où il avait connu des femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part à ces orgies de matelots où coule le whisky, et où l’on finit par jouer du couteau.

—Pablo, conte-nous tes amours à Jaffa, tu sais, quand les Maures voulaient t’assassiner.

Et Febrer riait aux éclats, en écoutant le marin qui se disait que Jaime était un bon garçon, digne d’un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu’un défaut, c’était d'être un butifarra, un peu trop attaché à ses préjugés de famille.

Lorsqu’il fut monté dans la voiture de Febrer, sur la route de Valldemosa après avoir donné l’ordre à son cocher de retourner à Palma, il rejeta en arrière le feutre mou qu’il portait en toute saison, un chapeau au fond aplati, dont le bord était toujours relevé par devant, et baissé sur la nuque.

—Nous voici réunis, dit-il. Vrai, tu ne m’attendais pas? mais je sais tout. On m’a mis au courant, et puisqu’il y a une fête de famille, il faut qu’elle soit complète.

Febrer feignit de ne pas comprendre. Bientôt la voiture entra dans Valldemosa. Elle s’arrêta tout près de la Chartreuse, devant une maison de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du jardin, ils virent venir à eux un homme âgé, aux favoris blancs, qui s’appuyait sur une canne. C'était don Benito Valls. Il souhaita la bienvenue à Febrer d’une voix lente et couverte, en s’arrêtant entre les mots pour respirer. Il parlait avec humilité, et insistait sur l’extrême honneur que lui faisait son hôte en se rendant à son invitation.

—Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?

Don Benito répondit qu’il était enchanté, il le répéta même plusieurs fois, mais on lisait dans ses yeux de l’inquiétude. Son frère lui inspirait une certaine crainte. Il était si mauvaise langue! Mieux valait pour eux ne pas se voir.

—Nous sommes venus ensemble, ajouta le marin. Quand j’ai appris que Jaime devait déjeuner ici, je me suis invité, sûr de te faire plaisir. Ces réunions de famille sont charmantes.

Ils étaient entrés dans la maison, décorée avec simplicité. Les meubles étaient modernes et vulgaires. Aux murs pendaient des chromos et d’atroces peintures, représentant des paysages de Valldemosa et de Miramar.

Catalina, la fille de don Benito, accourut de l’étage supérieur. Quelques grains de poudre de riz, saupoudrant son corsage, révélaient l’empressement avec lequel elle avait mis la dernière main à sa toilette, en voyant arriver la voiture.

Jaime put l’examiner longuement pour la première fois. Elle était grande; elle avait le teint d’un brun mat, des sourcils noirs, des yeux pareils à deux gouttes d’encre, la lèvre et les tempes ombragées d’un léger duvet. Son corps était d’une sveltesse juvénile, avec des contours fermes et pleins, présage de l’embonpoint propre aux femmes de sa race. Elle semblait avoir un caractère doux et soumis. C'était bien la bonne compagne, incapable d'être jamais gênante dans le voyage à deux qu’est la vie commune. Elle avançait, les yeux baissés. Ses joues se colorèrent, quand elle fut en face de Jaime. Son attitude, ses regards furtifs marquaient le respect, la vénération qu’éprouvent les gens intimidés par la présence de quelqu’un qu’ils regardent comme un être supérieur.

Le capitaine caressa tendrement sa nièce avec une certaine liberté, en prenant cet air jovial de vieux viveur qu’il avait en parlant aux filles de Palma, dans quelque restaurant du Borne, à une heure avancée de la nuit.

Don Benito les conduisit dans la salle à manger. Le déjeuner attendait depuis longtemps déjà. Chez lui, on avait conservé les anciens usages; on déjeunait à midi précis. Les convives se mirent à table, et Jaime, qui était assis à côté de don Benito, se sentit bientôt agacé par sa respiration haletante.

Dans le silence qui accompagne toujours le début d’un repas, on entendait le sifflement pénible de ses poumons. Comme tous les malades, il éprouvait le besoin de parler, et ses discours n’en finissaient pas, tant il balbutiait et faisait de longues pauses, pendant lesquelles il demeurait sans souffle, les yeux révulsés, comme s’il allait mourir asphyxié. Une atmosphère d’inquiétude envahissait la pièce. Febrer le regardait, alarmé, comme s’il s’attendait à le voir tomber mourant de sa chaise. Sa fille et le capitaine, habitués à ce spectacle, semblaient plus indifférents.

—C'est ce maudit asthme... don Jaime, articula péniblement le malade. A Valldemosa... je me porte mieux... A Palma, je me mourais...

Catalina profita de l’occasion pour dire d’une voix de petite religieuse timide, qui contrastait avec ses yeux ardents d’orientale.

—Oui, ici papa se porte mieux.

—Ici, tu es plus tranquille, mon frère, ajouta le capitaine, et tu fais moins de péchés.

Febrer songeait que ce serait un supplice de passer sa vie à côté de ce soufflet crevé. Heureusement qu’il n’en avait pas pour longtemps. Ce ne serait qu’un ennui de quelques mois. Sa résolution d’entrer dans la famille n’était pas ébranlée. Allons, courage!

L'asthmatique, dans sa manie de bavardage, parlait à Jaime des illustres Febrer, ses ancêtres, les meilleurs gentilshommes de l'île.

—J'ai eu l’honneur d'être le grand ami de monsieur votre grand-père, don Horacio.

Febrer le regarda, étonné... Quel mensonge! Oui, son grand-père était connu de tous et il parlait à tous avec une gravité qui imposait le respect aux gens, sans les froisser. Mais de là, à être son ami!... Peut-être Benito Valls avait-il été en rapport avec don Horacio, à l’occasion d’un de ces emprunts que celui-ci était forcé de contracter pour soutenir l’éclat de sa maison en pleine décadence.

—J'ai connu aussi beaucoup monsieur votre père, continua don Benito, encouragé par le silence de Febrer. Je fis campagne pour lui, quand il fut élu député. Ah! cela date de loin! J'étais jeune et je n’étais pas riche... Dès ce temps-là, je figurais parmi les rouges.

Le capitaine l’interrompit en riant. Aujourd’hui son frère était membre de toutes les confréries de Palma.

—Oui, je suis conservateur, cria le malade en suffoquant. J'aime l’ordre... j’aime les vieilles coutumes... je veux voir commander ceux qui ont quelque chose à perdre. Et la religion? Ah, la religion!... Pour elle, je donnerais ma vie.

Et il mettait la main sur son cœur en respirant avec angoisse, comme si son enthousiasme l’étouffait. Il levait au ciel ses yeux de moribond, adorant avec le respect de la peur, la sainte institution qui avait brûlé ses ancêtres.

—Ne faites pas attention à ce que dit Pablo, continua-t-il, après avoir repris haleine, en s’adressant à Febrer; vous le connaissez; une mauvaise tête, un républicain, un homme qui pourrait être riche, et qui va atteindre la vieillesse, sans avoir deux pesetas.

—A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!

Après cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant Febrer, les scènes bruyantes auxquelles elle avait souvent assisté, quand les deux frères discutaient.

Don Benito haussa les épaules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son frère était fou. De l’esprit, un cœur d’or, mais une tête à l’envers! C'était à cause de ses idées exaltées et de ses vociférations dans les cafés, que les gens comme il faut gardaient encore certaines préventions contre... et qu’ils disaient du mal de...

Et le vieillard accompagnait ses phrases tronquées de gestes timides, évitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse Calle.

Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d’avoir cédé à son humeur agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout à l’heure, et mangeait, la tête baissée.

Sa nièce rit de son bon appétit. Chaque fois que Pablo dînait chez eux, elle admirait la capacité de son estomac.

—C'est que moi, je sais ce que c’est que la faim! dit le marin avec un certain orgueil. Oui, j’ai souffert de la faim, de cette faim qui nous donne envie de manger nos compagnons.

Et brusquement amené par ce souvenir à conter ses aventures maritimes, il parla de ses jeunes années, de ce temps où il avait été engagé à bord d’un des trois-mâts qui se rendaient aux côtes du Pacifique. Comme il s’obstinait à être marin, son père, le vieux Valls, l’avait embarqué sur une de ses goélettes, qui allait chercher du sucre à la Havane. Mais ce n’était pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs plats, et le capitaine n’osait pas lui donner d’ordres, ne voyant en lui que le fils de l’armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait devenu un bon marin, endurci et expérimenté. Avec l’énergie tenace de sa race, il s’était embarqué, à l’insu de son père, sur un trois-mâts qui faisait voile vers les îles Chinchas, pour y charger du guano. L'équipage était composé d’individus de divers pays: anglais déserteurs de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Pérou, tout ce qu’il y avait de pire. Ils étaient commandés par un Catalan ladre, qui prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l’aller, pas d’incidents. Mais, au retour, une fois le détroit de Magellan franchi, calme plat: le trois-mâts était demeuré immobile dans l'Atlantique, pendant près d’un mois. Les vivres s’épuisaient rapidement. L'armateur, un avare, avait approvisionné le bateau avec une parcimonie scandaleuse, et le capitaine avait lésiné à son tour sur les vivres en s’appropriant une partie des sommes destinées aux achats.

—On nous donnait deux biscuits par jour, et ils étaient pleins de vers. Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme de bonne maison, d’enlever une à une ces petites bêtes; mais, après cette épuration, il ne restait plus que deux croûtes, minces comme des hosties, et je mourais de faim. Ensuite...

—Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et repoussant assiette et fourchette avec une mine dégoûtée.

—Ensuite, continua le marin impassible, je supprimai ce nettoyage, et j’avalai mes biscuits tels quels. Il est vrai que je les mangeai la nuit... Ah! si j’avais pu en avoir beaucoup, ma petite! A la fin, on ne nous en distribuait plus qu’un par jour. Quand j’arrivai à Cadix, je dus être au régime du bouillon, pour me remettre l’estomac.

Quand le déjeuner eut pris fin, Catalina et Jaime allèrent dans le jardin. Don Benito, avec un air de bon patriarche, avait dit lui-même à sa fille d’accompagner le señor Febrer, pour lui montrer des rosiers exotiques qu’il avait plantés. Les deux frères demeurèrent dans la pièce qui servait de bureau, regardant le jeune couple qui se promenait dans le jardin, et finit par s’asseoir dans deux fauteuils d’osier, à l’ombre d’un arbre.

Catalina répondait aux questions de son compagnon avec la timidité d’une demoiselle chrétienne, pieusement élevée, qui devine le but caché sous la galanterie banale du langage. Cet homme venait pour elle, et son père était le premier à souscrire à ses désirs. Affaire conclue! Le prétendant était un Febrer; elle allait lui répondre: oui! Elle se rappelait ses années de pensionnat, où elle était entourée de fillettes moins riches qu’elle, qui profitaient de toutes les occasions pour la taquiner, poussées par la jalousie et par la haine que leur avaient inculquées leurs parents. Elle était la chueta! Elle n’avait d’amies que parmi les petites filles de sa race, et encore celles-ci, désireuses de se mettre bien avec l’ennemi, se trahissaient mutuellement, sans énergie ni esprit de solidarité pour la défense commune. A l’heure de la sortie, les chuetas partaient les premières, sur l’invitation des religieuses, pour éviter les insultes et les attaques des autres élèves, dans la rue. Même les bonnes qui accompagnaient les fillettes se battaient, adoptant les haines et les préjugés de leurs maîtres. Il en était de même dans les écoles de garçons: les chuetas sortaient d’abord pour éviter les coups de pierre ou de courroies des «vieux chrétiens».

La fille de Valls avait enduré les traîtrises cruelles de ses camarades, coups sournois d’épingle ou de griffe, coups de ciseau dans sa tresse; plus tard, la haine et le mépris de ses anciennes compagnes l’avaient suivie hors du pensionnat, remplissant d’amertume tous ses plaisirs de jeune fille riche. A quoi bon être élégante?... Sur les promenades, elle n’était saluée que par les amis de son père. Au théâtre, sa loge ne recevait d’autres visites que celles des gens de la Calle. Il lui faudrait se résigner à épouser un chueta, comme l’avaient fait sa mère et sa grand’mère.

Poussée par le désespoir et par le mysticisme de l’adolescence, elle avait voulu se faire religieuse, mais son père avait failli en mourir de chagrin. Il avait fini par consentir, mais aucun couvent n’avait voulu lui ouvrir ses portes. Et, au moment où, forcée de se retourner vers le monde, elle vivait en garde-malade auprès de son père, voilà que le noble Febrer se présentait ainsi qu’un prince de conte de fées. Que la bonté de Dieu est grande! Elle se voyait dans ce palais, voisin de la cathédrale, dans le quartier des nobles aux rues étroites et silencieuses, pavées de pierres bleuâtres, où passaient, aux heures somnolentes de l’après-midi, des chanoines appelés par la cloche du chœur. Elle se voyait, se promenant dans une luxueuse voiture, avec Jaime à côté d’elle, parmi les pins de la montagne de Bellver ou le long du môle. Elle se réjouissait en songeant aux regards haineux de ses anciennes compagnes qui lui envieraient non seulement sa fortune et son nouveau rang, mais encore et surtout cet homme à qui ses lointaines aventures avaient fait une éblouissante auréole de séducteur redoutable.

Toute à son rêve, elle prêtait l’oreille aux paroles de Febrer, comme, à un doux gazouillement... C'était une musique qui l’enivrait, tandis qu’elle pensait à l’avenir, s’ouvrant devant elle, avec l’éclat d’un lever de soleil qui perce les nuages. Elle entendait Febrer parler des grandes villes, lointaines et magnifiques, et elle songeait qu’il lui serait bien doux de les visiter, au bras de ce gentilhomme.

—Oh! quand verrai-je toutes ces choses? murmura-t-elle... Hélas! je suis condamnée à vivre éternellement dans cette île. Je n’ai jamais fait de mal à personne, et pourtant on ne m’aime pas, on me fait toutes sortes d’ennui. Je dois être antipathique...

Febrer saisit l’occasion que lui présentait l’adresse féminine.

Antipathique?... Elle, Catalina?... Mais il n’était venu à Valldemosa que pour la voir, pour lui parler. Il lui offrait une vie nouvelle... Toutes ces belles choses qui l’émerveillaient, elle n’avait qu’un mot à dire pour les goûter. Voulait-elle accepter sa main?

Catalina, qui, depuis une heure, attendait cet offre, pâlit et trembla d’émotion. Elle demeura longtemps sans répondre, et enfin balbutia quelques mots. Elle était heureuse assurément, plus qu’elle ne l’avait jamais été; mais elle pensait qu’une jeune fille bien élevée ne devait pas répondre tout de suite.

—Moi!... je ne sais vraiment!... c’est une telle surprise.

Jaime voulut insister, mais à cet instant, le capitaine Valls apparut dans le jardin, et l’appela à grands cris. Ils devaient retourner à Palma. Il avait déjà donné au cocher l’ordre d’atteler. Febrer protesta sourdement. De quel droit ce fâcheux se mêlait-il de ses affaires? Mais la présence de don Benito le fit taire. Le père de Catalina, le visage congestionné, grognait, tout haletant. Le capitaine allait et venait, avec une nervosité hostile, et maugréait contre le cocher. On devinait que les deux frères venaient d’avoir une violente discussion. Don Benito regarda tour à tour sa fille et Jaime, et, persuadé qu’ils s’étaient entendus, sembla se rasséréner.

Accompagné de Catalina, il reconduisit ses hôtes jusqu’à leur voiture. L'asthmatique prit la main de Jaime et la serra fortement. Febrer pouvait considérer cette maison comme la sienne; il avait là un ami véritable, désireux de lui rendre service. S'il avait besoin de son aide, il n’avait qu’un signe à faire.

Il nomma une fois encore don Horacio, rappelant leurs anciennes relations d’amitié; puis il invita Jaime à déjeuner avec eux le surlendemain, sans faire le moins du monde mention de son frère.

—C'est entendu, je reviendrai, dit-il, en jetant sur Catalina un regard qui la fit rougir.

Quand les voyageurs eurent perdu de vue la grille de la maison derrière laquelle le père et la fille agitaient encore leurs mains en signe d’adieu, le capitaine Valls lança un bruyant éclat de rire.

—Alors il paraît que tu veux que je devienne ton oncle? demanda-t-il ironiquement.

Febrer, qui était déjà furieux de l’intervention de son ami et du rude sans-gêne avec lequel il lui avait fait quitter la maison de don Benito, donna libre cours à sa colère.

En quoi cela le regardait-il? De quel droit se mêlait-il de ses affaires?

—Tout beau! répliqua le marin, en s’installant à son aise et en portant la main à son chapeau de mousquetaire, rejeté en arrière. Tout beau, mon galant! Je me mêle de ça, parce que je suis de la famille. Il s’agit de ma nièce, n’est-ce pas? C'est du moins ce qui me semble.

—Et si je veux en faire ma femme, qu’as-tu à dire? Il se peut que Catalina accepte; il se peut que son père l’approuve.

—Sans doute, mais moi je suis son oncle, et son oncle proteste et soutient que ce mariage est une folie.

Jaime le regarda avec étonnement.

Une folie, épouser un Febrer? Pablo espérait mieux sans doute pour sa nièce?

—Folie de leur part, et folie de la tienne! affirma Valls. As-tu donc oublié quelle est ta naissance? Tu peux être mon ami, l’ami du chueta Pablo Valls, que tu rencontres au café, au cercle, et qu’au surplus les gens considèrent comme à moitié fou, mais de là à épouser une femme de ma famille!...

Et le marin riait en songeant à cette union. Les parents de Jaime allaient s’indigner et ne voudraient plus le saluer. Ils se montreraient plus indulgents, s’il commettait un assassinat. Sa tante, la papesse Juana, jetterait les hauts cris, comme si elle venait de voir un sacrilège. Il se perdrait, et Catalina, jusqu’ici tranquille et oubliée, mènerait une existence infernale où on lui prodiguerait les humiliations.

—C'est impossible, je te le répète; moi, son oncle, je m’y oppose.

Febrer regarda le capitaine d’un air hostile:

—Allons! dit-il, finissons-en. Il vaut mieux ne plus parler de cela, si nous voulons rester amis...

Ils firent en silence le reste du voyage. Arrivés au Borne, ils se séparèrent en se saluant froidement, sans se serrer la main.

A la nuit tombante, Jaime rentra chez lui. Mado Antonia avait placé sur une table de l’antichambre une petite lampe dont la lumière faisait paraître encore plus denses les ténèbres de la vaste pièce.

Les gens d'Iviça venaient de partir. Après avoir déjeuné avec elle et erré à travers la ville, ils avaient attendu Jaime jusqu’au soir; puis ils avaient regagné la felouque qui les avait amenés; ils devaient y passer la nuit, car le patron voulait mettre à la voile avant l’aube. Mado Antonia parlait avec sympathie de ces gens qui lui semblaient venir du bout du monde... La bonne Mado n’exprimait que la moitié de ses pensées; et, pendant qu’elle suivait Jaime jusqu'à la chambre à coucher, elle l’examinait à la dérobée, essayant de lire sur son visage. Que s’était-il passé à Valldemosa, sainte Vierge de Lluch? Qu’adviendrait-il du projet extravagant dont monsieur avait parlé en déjeunant? Mais Jaime était de mauvaise humeur et répondait d’un ton bref à ses questions: «Non! il ne resterait pas ce soir à la maison; il souperait au cercle.»

A la lueur d’un quinquet qui éclairait faiblement sa vaste chambre à coucher, il changea de vêtements, puis ayant pris des mains de Mado l’énorme clef de la grande porte, il s’achemina vers le cercle.

Il était neuf heures. Comme il passait devant le café du Borne, il aperçut son ami, le contrebandier Toni Clapès. C'était un gros homme à la face joufflue et rasée. Il avait l’air d’un curé de campagne, vêtu en paysan, qui serait venu passer la nuit à Palma. Malgré ses espadrilles blanches, son col de chemise sans cravate, et son chapeau rejeté en arrière, il était partout reçu avec de vives démonstrations d’amitié. Les membres du cercle le considéraient avec respect en voyant avec quel flegme il tirait de ses poches des poignées de billets de banque. Originaire d’un village de l’intérieur, il était arrivé, à force d’énergie et de courage, à devenir le chef d’un État mystérieux que tout le monde connaissait par ouï-dire, mais dont la secrète organisation demeurait dans l’ombre. Il avait des centaines de sujets capables de donner leur vie pour lui, et une flotte invisible qui naviguait la nuit, sans crainte des tempêtes, abordant aux points les moins accessibles de la côte. Ses préoccupations et ses craintes au cours de ces entreprises, ne se reflétaient jamais sur sa figure joviale. Il ne se montrait triste que s’il restait plusieurs semaines sans nouvelle de quelque barque partie d'Alger par le mauvais temps. «Perdue! elle est perdue! disait-il à ses amis. La barque et le chargement importent peu; mais il y avait des hommes à bord... Pauvres diables! On tâchera de faire quelque chose pour que leurs familles ne manquent pas de pain.»

Parfois, sa tristesse était feinte; il se pinçait les lèvres ironiquement. Un garde-côte venait de capturer une de ses barques. Et tout le monde riait, sachant que Toni la plupart du temps laissait saisir quelque vieille embarcation, avec quelques ballots de tabac pour toute cargaison, afin que les agents du fisc pussent faire parade de ce triomphe. Lorsqu’une épidémie sévissait dans les ports africains, les autorités de l'île, impuissantes à surveiller une aussi longue étendue de côtes, faisaient appel au patriotisme de Toni, qui promettait de cesser momentanément son trafic avec les pays contaminés, et chargeait sur d’autres points, pour éviter la contagion.

Febrer témoignait une confiance fraternelle à cet homme fruste, généreux et gai. Souvent il lui avait conté ses embarras financiers, demandant des conseils à la finesse de ce paysan madré. Lui, Febrer, qui n’eût jamais rien voulu emprunter à ses amis du cercle, acceptait, dans les moments difficiles, l’argent de Toni, qui jamais ne paraissait se souvenir des prêts antérieurs.

Les deux amis se serrèrent la main.

—Alors, tu as été à Valldemosa?

Toni connaissait déjà le voyage de Jaime, tant les plus insignifiantes nouvelles circulent rapidement dans une ville de province.

—On conte même autre chose, ajouta Toni dans son rustique langage, autre chose qui me paraît être un mensonge. On dit que tu te maries avec la fille à don Benito Valls.

Febrer n’osa pas nier. «Oui, c’était bien vrai. Et il ne voulait avouer la chose qu’à Toni seul.»

Le contrebandier fit un geste de répugnance, tandis que ses yeux, pourtant accoutumés à toutes les surprises, exprimaient un vif étonnement.

—Tu agis mal, Jaime; tu agis mal.

Il disait cela gravement, comme si une question d’une importance capitale était en jeu.

Le grand seigneur montra plus de confiance à cet ami-là qu’il n’eût osé en témoigner à aucun autre.

—Mais je suis complètement ruiné, mon cher Toni. Rien de ce qui est encore chez moi ne m’appartient. Si mes créanciers me respectent encore, c’est uniquement parce qu’ils comptent sur ce mariage.

Toni continuait à secouer la tête en signe de dénégation. Lui, le rude paysan, le contrebandier qui se moquait des lois, paraissait stupéfait de cette nouvelle.

—De toutes façons, tu agis mal. Tu dois te tirer d’affaire comme tu pourras, mais pas ainsi... Nous, tes amis, nous t’aiderons. Mais toi, épouser une chueta!...

Il prit congé de Febrer, en lui serrant vigoureusement la main, comme s’il le voyait marcher à la mort.

—Tu agis mal... penses-y bien, dit-il sur un ton de reproche. Tu agis mal, Jaime!

IV

Quand, à trois heures du matin, Jaime se fut couché, il crut revoir dans l’obscurité de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni Clapès.

Ils semblaient lui tenir le même langage que la veille. «Je m’y oppose formellement,» répétait le marin avec un rire ironique. «Ne fais pas cela!» conseillait le contrebandier, d’un air grave.

Jaime avait passé au cercle les premières heures de la nuit, silencieux et de mauvaise humeur, obsédé qu’il était par le souvenir de cette double protestation. Qu’est-ce que son projet avait de si étrange, de si absurde, pour être également condamné par ce chueta, quoique ce mariage fût un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?

Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut par tous les moyens. Était-ce donc la première fois qu’un homme de sa classe tentait par un riche mariage de rétablir sa fortune? Ne voyait-on pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amérique se vendre à des filles de millionnaires, dont l’origine était moins avouable que celle de don Benito?

N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le reste du monde, ce genre d’alliances pouvait exister, mais non à Majorque. Cette terre rocheuse, tant aimée, avait une âme toujours vivante, l’âme des siècles passés, avec toutes ses haines et tous ses préjugés. Les gens y étaient tels qu’avaient été leurs pères, et tout progrès demeurait impossible dans cette terre routinière et rebelle aux idées de l’étranger.

Febrer s’agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il songeait à ses ancêtres. Quel passé glorieux! Et comme il le sentait peser sur lui, chaîne d’esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa misère présente!

C'était en 1514 que sa famille s’était vraiment illustrée, lorsque Charles-Quint avait entrepris de conquérir Alger. Dans cette expédition désastreuse, l’aîné des Febrer avait sauvé la vie de l'Empereur, mais celui qui s’y était le plus couvert de gloire, c’était le cadet, don Priamo, commandeur de Malte, qui, à la tête de deux cents chevaliers de l'Ordre, combattait toujours à l’avant-garde, dispersait et massacrait les Turcs, et même un jour, blessé au visage et à la jambe, s’était traîné jusqu’à une des portes d'Alger, où il avait cloué son poignard, pour montrer jusqu’où il s’était avancé. Ah! ce don Priamo! c’était à la fois le héros et le maudit de la famille. Jaime l’aimait parce qu’il représentait dans sa noble lignée, outre la bravoure folle, le désordre, l’esprit de liberté et le mépris des préjugés. En voilà un à qui importaient peu les différences de religion et de race, quand il aimait une femme! Arméniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui était bon. Il avait des bâtards partout. On contait même qu’un moment il avait été renégat par amour; toujours était-il qu’à Tunis il avait habité un palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente de son ami le bey. Rentré à Malte, il avait bientôt rompu ses vœux, et s’était retiré à Majorque où son libertinage avait fait scandale. Quel homme que ce commandeur! Jaime l’admirait comme un précurseur dont l’audace dissipait ses hésitations. Qu’y avait-il d’étrange à ce que lui, son descendant, s’unît à une chueta, pareille après tout aux autres femmes par ses mœurs, ses croyances et son éducation, puisque le plus célèbre d’entre les Febrer, à une époque d’intolérance, avait vécu avec des filles d’infidèles?... Mais les préjugés de la famille se réveillant bientôt dans l’âme de Jaime, lui remettaient en mémoire une clause qu’il avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur défendait de porter le nom de leur père, le nom des Febrer, qui s’étaient toujours maintenus purs de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.

En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait à sourire. Qui pouvait répondre du passé? Quels secrets devaient être cachés dans les mystères de son arbre généalogique, aux temps lointains où les Febrer s’associaient, pour leurs opérations commerciales, avec les riches juifs des Baléares? Plusieurs membres de sa famille, et même lui, ainsi que d’autres représentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose du type israélite. La pureté des races est une illusion! Mais voilà! il y avait, hélas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrières dressées par les mœurs entre les hommes!

Lui-même, qui prétendait se rire des préjugés légués par le passé, n’éprouvait-il pas un insurmontable sentiment de dédain à l’égard de don Benito, qui allait être son beau-père? Il se regardait comme supérieur à lui; il le tolérait par bonté, par pitié, mais il s’était révolté intérieurement, quand le riche chueta lui avait parlé de sa prétendue amitié avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n’avaient traité d’égal à égal avec ces gens-là...