Febrer s’endormit enfin d’un profond sommeil, tandis que sa pensée se perdait dans des rêveries de plus en plus confuses.
Le lendemain matin, en s’habillant, par un effort énergique de volonté, il se décida à faire une visite qui lui répugnait fort.
«Avant de me résoudre à ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma dernière carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue, mais après tout, c’est ma tante... et légalement, je devrais être son héritier... Dire que si elle voulait... il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d’affaire.»
Il calcula quelle serait l’heure la plus propice pour se présenter chez la grande dame. Chaque après-midi, avait lieu sa fameuse réception de chanoines et de personnages graves qu’elle accueillait d’un air de souveraine. C'étaient ceux-là qui allaient être ses héritiers, comme mandataires et représentants de plusieurs sociétés religieuses. Il fallait que Jaime fît sa visite immédiatement, afin de la surprendre dans sa solitude, après la messe et les exercices spirituels de la matinée.
Doña Juana habitait un palais tout proche de la cathédrale. Elle était restée célibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle déception que le père de Jaime lui avait fait éprouver dans sa jeunesse. Toute la combativité de son caractère bilieux, tout l’enthousiasme de sa foi sèche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de la religion. «Tout pour Dieu et pour le roi!» se plaisait-elle à répéter. Jeune, elle avait rêvé des héroïnes de la Vendée, elle s’était enthousiasmée pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse de Berry. Elle eût voulu, à l’exemple de ces femmes énergiques qui défendaient la religion et la légitimité, monter à cheval, avec l’image du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe d’amazone. Mais ces désirs n’avaient jamais été chez elle que de vagues fantaisies. En réalité, sa seule expédition avait été un voyage en Catalogne pendant la dernière guerre carliste, voyage qu’elle avait fait pour voir de plus près les progrès de la «sainte entreprise» qui dévorait la majeure partie de ses biens.
Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu’au temps de sa jeunesse elle avait caché dans son palais le comte de Montemolin, le prétendant à la couronne, et que là elle l’avait mis en rapport avec le général Ortega, capitaine général des Iles. A ces médisances on ajoutait que doña Juana avait éprouvé un amour romanesque pour le prétendant. Ces on-dit faisaient sourire Jaime: ce n’étaient là que mensonges. Son grand-père, don Horacio, qui était bien informé, avait conté maintes fois toute cette histoire à son petit-fils. La Papesse n’avait jamais aimé que le père de Jaime. Le général Ortega était une espèce d’illuminé que doña Juana recevait avec mystère. Au fond d’un grand salon, qui était presque dans les ténèbres, vêtue de blanc, elle lui parlait d’une voix lointaine, une douce voix d’outre-tombe, comme si elle était l’ange du passé; elle lui disait la nécessité de rendre à l'Espagne ses antiques coutumes, de balayer les libéraux et de rétablir le gouvernement des gentilshommes. «Pour Dieu et pour le roi!» Ortega avait été fusillé sur la côte de Catalogne, après avoir échoué dans sa tentative de débarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle était restée à Majorque, prête à donner encore son argent, le jour où l’on renouvellerait la «sainte entreprise».
Beaucoup la croyaient ruinée par ses prodigalités pendant la dernière guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dévote dame. Sa vie était simple comme celle d’une paysanne; elle possédait encore dans l'île d’immenses domaines, mais elle dépensait toutes ses économies pour faire des cadeaux à des églises et à des communautés, et des dons au Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour Dieu. Une dernière illusion la faisait vivre encore. Le Saint Père ne lui enverrait-il pas la Rose d’or, avant qu’elle mourût? Cette distinction n’était conférée jadis qu’aux reines, mais elle avait été obtenue depuis quelques années par quelques riches dévotes de l'Amérique du Sud. Doña Juana réduisait ses dépenses et vivait dans une sainte pauvreté, afin d’envoyer plus d’argent au Saint-Siège. Avoir la Rose d’or, et puis mourir!...
Febrer était arrivé devant la maison de la Papesse. Il franchit une vaste cour d’honneur, pareille à la sienne, mais mieux entretenue, sans herbe entre les pavés, sans crevasses dans les murs, d’une propreté de couvent. Au haut de l’escalier, la porte lui fut ouverte par une servante jeune et pâle, vêtue d’une robe bleue monacale ceinte d’une cordelière blanche, qui eut l’air tout étonnée en le reconnaissant.
Elle le laissa dans l’antichambre, pleine de portraits de famille, comme celle du palais de Febrer, puis en trottinant légèrement comme une souris, elle courut annoncer à sa maîtresse cette visite extraordinaire qui venait troubler la paix monastique de la maison.
De longues minutes s’écoulèrent dans le silence. Jaime entendit des pas furtifs dans la pièce voisine. Il vit des portières se soulever doucement, comme agitées par une brise légère; il devina que derrière elles on l’épiait. La servante revint ensuite et le salua avec une politesse grave. Elle l’introduisit dans un grand salon et disparut.
Febrer trompa l’ennui de l’attente en examinant la vaste pièce, d’un luxe tout archaïque. Une portière de damas se souleva enfin; il vit entrer une femme qui avait l’air d’une vieille domestique, tout en noir, avec une jupe unie et un modeste corsage de paysanne. Ses cheveux gris étaient en partie couverts par un fichu sombre auquel le temps avait donné une teinte de rouille. Sous sa jupe on voyait ses pieds chaussés de pantoufles d’étoffe, d’où sortaient des bas blancs très épais. Jaime s’empressa de se lever. Cette espèce de vieille domestique, c’était la Papesse.
Doña Juana s’installa dans un fauteuil pareil à un trône, où, tous les après-midi, elle présidait avec la majesté d’une reine, le conseil composé de ses fidèles chanoines, de vieilles dames, ses amies, et de personnages bien pensants.
—Assieds-toi, dit-elle d’une voix brève à son neveu.
Machinalement, par habitude, elle étendit ses mains au-dessus d’un monumental brasero d’argent, quoiqu’il fût vide; puis de ses yeux gris au regard perçant qui imposait le respect, elle considéra Jaime fixement. Ce regard impérieux s’humanisa peu à peu jusqu’à trembler en se mouillant d’émotion. Plus de dix années s’étaient écoulées depuis que doña Juana n’avait vu son neveu.
—Tu es un Febrer pur sang, dit-elle; tu ressembles à ton grand-père... Ah! tu as bien le type de ta famille!
En parlant ainsi, elle cachait sa véritable pensée; elle passait sous silence l’unique ressemblance qui l’émût, celle de Jaime avec son père. Elle croyait revoir l’officier de marine qui jadis venait la voir. Il ne manquait que l’uniforme et le lorgnon... Ah! le monstre d’ingratitude! le libéral maudit!...
Ses yeux reprirent leur dureté habituelle. Son visage parut plus sec, plus blême, plus anguleux.
—Que désires-tu? dit-elle rudement. A coup sûr, ce n’est pas pour le plaisir de me voir que tu viens!...
Le moment terrible était arrivé. Jaime baissa les yeux, et redoutant d’en venir au fait, commença son récit en remontant très loin.
—Ma tante, je ne suis pas un mauvais garçon; j’ai gardé toutes les anciennes croyances; je désire maintenir le prestige de notre famille, et, si je puis, l’augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l’avoue. J'ai fait des folies et dissipé tous mes biens... Pourtant, l’honneur de notre nom est demeuré intact. De cette vie de péché et de prodigalité, j’ai retiré deux choses précieuses: l’expérience et le ferme propos de m’amender. Ma tante, je veux changer de manière de vivre; je veux devenir un autre homme.
Doña Juana approuva d’un air énigmatique. C'était très bien. Ainsi avaient agi saint Augustin et d’autres saints qui, après avoir passé leur jeunesse dans la licence, étaient devenus plus tard des lumières de l'Église.
Jaime fut encouragé par ces bonnes paroles. Lui, assurément, ne parviendrait pas à être une lumière de quoi que ce fût, mais il désirait devenir un bon gentilhomme chrétien. Il voulait se marier et bien élever ses enfants... Mais, hélas! après une vie aussi déréglée que la sienne, il était difficile de se relever et de revenir à la vertu. Il avait besoin d’un soutien. Il était ruiné. Ses domaines étaient presque entièrement la propriété de ses créanciers; sa maison était un vrai désert. Il s’était défendu contre la misère en vendant les souvenirs du passé. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main miséricordieuse ne lui prêtait son appui. Et il avait pensé à sa tante, qui en somme était sa plus proche parente, presque sa seconde mère; il espérait qu’elle allait le sauver.
La mention de cette pseudo-maternité fit rougir faiblement doña Juana; ses yeux étincelèrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir, quel cruel bourreau!
—Et c’est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse, d’une voix qui sifflait entre ses dents, écartées et jaunâtres, mais encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne possède presque rien. A peine le nécessaire pour vivre et pour faire quelques aumônes.
Son ton était si affirmatif que Febrer perdit toute espérance, et jugea inutile d’insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.
—C'est bien, reprit-il avec un visible dépit. Mais puisque votre appui me manque, je suis obligé de recourir à un autre moyen pour me tirer d’embarras. J'en ai trouvé un. Vous êtes maintenant la doyenne de ma famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui peut me sauver; je songe à épouser une jeune fille riche, mais de basse extraction. Que dois-je faire?
Il espérait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de la curiosité; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un sourire froid sur les lèvres de la Papesse.
—Je le sais, dit-elle. On m’a tout raconté ce matin, à Sainte-Eulalie, à la sortie de la messe. Tu as été hier à Valldemosa. Tu te maries... tu épouses... une chueta.
Elle avait dû faire un effort pour prononcer ce mot et elle tressaillit quand il passa sur ses lèvres.
Un long silence, un silence lourd, tragique et absolu comme celui qui suit les grandes catastrophes, pesa sur le salon. On eût dit que la maison s’était effondrée et que venait de s’éteindre l’écho du dernier mur écroulé.
—Et... qu’en pensez-vous? se hasarda à demander Jaime, timidement.
—Fais ce qu’il te plaira, répondit froidement la Papesse. Tu sais que nous avons vécu de longues années sans nous voir, nous pouvons donc continuer à nous passer l’un de l’autre durant le reste de notre vie.. Toi et moi, nous ne sommes plus du même sang. Nous pensons de façon différente; nous ne pouvons plus nous comprendre.
—De sorte que je dois me marier? insista-t-il.
—Cela, demande-le à ta conscience. Depuis quelques années les Febrer se sont engagés dans de tels chemins que, désormais, rien de ce qu’ils feront ne peut me surprendre.
Jaime constatait dans les yeux et dans la voix de sa tante, une sorte de joie contenue, comme la volupté de la vengeance, la joie de voir commettre par son ennemi, ce qu’elle considérait comme une infamie. Il en fut irrité.
—Et si je me marie, reprit-il en imitant la froideur de doña Juana, puis-je compter sur vous? Assisterez-vous à la cérémonie?
Ces paroles eurent raison du calme apparent de la Papesse qui, hautaine, se redressa. Les romans qu’elle avait lus, dans sa jeunesse, lui revinrent en mémoire; elle parla comme une reine outragée:
—Monsieur, je suis Genovart par mon père. Ma mère était Febrer, mais leur naissance les faisait égaux. Pour moi, je renie le sang qui va se mélanger à celui de gens vils, meurtriers du Christ.
D'un geste impérieux elle lui montrait la porte, indiquant que l’entretien devait se terminer là-dessus.
Cependant, elle parut bientôt se rendre compte de ce que sa véhémente protestation avait de suranné, de théâtral. Elle baissa les yeux et, avec un air de mansuétude chrétienne, elle dit plus simplement:
—Adieu, Jaime! Que le Seigneur t’éclaire!
—Adieu, ma tante!
Il lui tendit la main machinalement, mais elle retira la sienne et la tint derrière son dos.
Febrer dissimula un sourire, en se souvenant de ce que l’on racontait sur doña Juana. Ce n’était ni par dédain ni par haine qu’elle lui refusait cette marque d’estime; mais elle avait fait vœu de ne plus toucher de sa vie d’autres mains d’hommes que celles des prêtres.
Quand il se retrouva dans la rue, Jaime se mit à murmurer de sourdes injures en regardant les balcons du palais qu’il venait de quitter:
—Vipère, va! se réjouit-elle assez de ce mariage! Oh! je sais bien que lorsqu’il sera un fait accompli, elle feindra la plus vive indignation et criera au scandale devant ses fidèles visiteurs. Peut-être même tombera-t-elle malade de chagrin, afin que tout le monde, dans l'île, la prenne en pitié... Et cependant sa joie est immense! C'est la joie de voir assouvi enfin un désir de vengeance, datant de longues années.
Jaime serrait les poings de rage, à la pensée de donner cette satisfaction à la vieille hypocrite. Et pourtant, dans sa situation désespérée, il allait être obligé d’en venir à ce qu’elle considérait comme le plus grave déshonneur.
Rentré chez lui, il prit son repas, silencieusement, sans savoir de quelle nature étaient les plats que la pauvre Mado lui servait. Pourtant celle-ci, inquiète et troublée depuis la veille, rôdait autour de lui, désireuse d’entamer la conversation, afin d’apprendre les nouvelles.
Dès qu’il eut terminé son repas, Jaime s’accouda aux lourds balustres couronnés de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin. Sous ses pieds se balançait le feuillage vernissé des magnolias et des orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d’un trait net l’espace azuré, et, par-dessus les remparts, la mer s’étendait lumineuse, immense, avec son incessant frémissement de vie, comme si les barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouillé son épiderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hérissé de mâts et de cheminées et, plus loin, avançant dans les eaux de la baie, la masse obscure des pins de Bellver, couronnée par le château circulaire, que dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville moderne et, plus loin, à l’extrémité du cap, l’antique Puerto Pi, avec la tour des signaux et les batteries de San Carlos.
De l’autre côté de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes flottantes de l’horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges, triste et inhabité. La cathédrale détachait sur le bleu profond du ciel ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de pierre que les vagues auraient jeté entre la ville et la côte. Par derrière, l’antique Alcazar de la Almudaina érigeait ses tours fauves, aux rares ouvertures. Dans le palais épiscopal on voyait briller les vitres des miradors, pareilles à des lames d’acier rougi. Elles semblaient refléter un incendie.
Insensible à l’éblouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de l’atmosphère, à l’allègre pépiement des oiseaux qui voletaient autour de lui, Jaime se sentait envahi d’une intense mélancolie, d’un immense découragement. A quoi bon lutter contre le passé? Comment se libérer de cette pesante chaîne? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa fonction marquées pour toute l’existence. Il est donc bien inutile d’essayer de changer de situation ou d’attitude.
Maintes fois, alors qu’il était encore un tout jeune homme, il s’était senti hanté par de funèbres pensées en contemplant, de quelque point élevé, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au delà de l’enceinte de la vieille cité, Jaime apercevait des murs tristes d’où émergeait la pointe aiguë de noirs cyprès; une agglomération de constructions blanches, aux ouvertures pareilles à des bouches de four, et, ça et là, des dalles qui semblaient couvrir des entrées de cave.
Quel était le nombre des habitants dans la cité des vivants? Combien étaient-ils ceux-là qui occupaient les somptueux palais, les minables masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille... Quatre-vingt mille?... Hélas! Dans la nécropole, située à peu de distance, dans les petites maisons blanches, serrées entre les sombres cyprès, combien d’habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six cent mille?... peut-être un million!...
Beaucoup plus tard, à Madrid, Jaime, un après-midi qu’il se promenait dans la banlieue, à San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes, avait soudain cessé de plaisanter parce qu’il avait ressenti la même impression, en contemplant les muettes nécropoles, qui, pareilles à un cordon serré de forts du néant, se dressent au milieu des cyprès, tout autour de la ville. Un demi-million d'êtres vivants s’agitait dans ses rues, croyant être les seuls à gouverner leur vie, et ils oubliaient les quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient invisibles tout près d’eux.
Febrer avait été poursuivi également par ces pensées lugubres à Paris et dans toutes les grandes villes qu’il avait visitées. Non, en aucun lieu, les vivants n’étaient seuls. Partout ils étaient entourés par les morts, qui, infiniment plus nombreux, avec toute l’autorité du passé, posaient lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s’en allaient pas, ainsi que le prétendait le dicton populaire. Ils demeuraient immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimité! Inutile de détourner nos yeux et de chercher à les effacer de notre mémoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre à une aveugle gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.
Notre maison, c’étaient eux qui l’avaient construite; les religions, c’étaient eux qui les avaient fondées; les lois qui nous régissaient, c’étaient eux qui les avaient dictées; nos passions, nos goûts, la morale, les usages, les préjugés, l’honneur, tout était leur œuvre.
Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par nous-mêmes, et ce qui agit en nous, c’est une force qui a jadis animé d’autres organismes, semblable à la sève transmise par la greffe, qui communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l’énergie des arbres séculaires. Bien des idées que nous prenons pour des créations de notre esprit, ont été formulées déjà, et sont demeurées depuis notre naissance à l’état latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un jour. Les vertus, les défauts, les affinités et les antipathies ne sont qu’un héritage légué par les morts, qui se survivent dans leurs descendants.
On les croit disparus, mais ils sont là, vigilants, formant un invisible camp retranché autour des agglomérations humaines. Ils nous surveillent avec sévérité, nous suivent, et, si nous dévions de la route qu’ils nous ont tracée, ils nous y ramènent par un imperceptible, mais sûr avertissement. Ils s’unissent tous, pour maintenir les hommes en un troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent à la conquête d’un idéal nouveau. Vite, ils rétablissent, par une violente réaction, le calme uniforme de la vie, qu’ils veulent silencieuse, semblable au murmure mélancolique des herbes balancées, au bruissement d’ailes des papillons, à la paix d’un cimetière endormi sous le soleil. L'âme des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce qu’ils sont nos maîtres. Les morts commandent, et il est vain de résister à leurs ordres.
Ah! l’homme qui mène l’existence vertigineuse des grandes villes, ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu’il mange; cet homme ne connaît pas tout cela. Il ne peut se rendre compte de cette vérité: que sa vie lui a été transmise par des milliers d’ascendants dont les dépouilles gisent à quelques pas de lui, ascendants qui le guettent et, à son insu, dirigent sa volonté. Il obéit aveuglément par la force du lien auquel son âme est fixée et dont il ne sait ni l’origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses actes émanent de son libre arbitre, alors qu’ils lui sont imposés par les invisibles tout-puissants.
Jaime, qui connaissait tous ses ancêtres, savait aussi l’histoire de tout ce qui l’entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela, sa maison surtout, semblait avoir une âme... Aussi, mieux que personne, sentait-il peser sur lui la tyrannie des êtres et des choses du passé.
Il retrouvait en lui son grand-père, le grave don Horacio et un autre aïeul plus lointain qui avait été Grand Inquisiteur de Majorque, comme aussi l’âme héroïque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de ses courageux ancêtres. Sa mentalité d’homme moderne gardait même confusément quelque chose de l’esprit des anciens majorquins qui tenaient pour vils et méprisables les juifs convertis. Cela expliquait l’invincible répugnance qu’il avait ressentie en se trouvant en contact avec ce don Benito, si obséquieux, si humble... Et ces sentiments étaient insurmontables. Il ne pouvait réagir contre sa propre nature! D'autres, plus forts, plus puissants que lui s’y opposaient: les morts commandaient, il fallait obéir!
Ce pessimisme le rappela à la réalité. Tout était perdu! Il se savait incapable de mettre de l’ordre dans ses affaires en se livrant à ces transactions qui prolongent longtemps une vie d’expédients.
Il renonçait à ce mariage, son unique planche de salut; et, dès que ses créanciers connaîtraient ce renoncement qui renversait toutes leurs espérances, ils l’accableraient de leurs exigences. Il allait se voir expulsé de la maison de ses pères; il ferait pitié à tout le monde, et cette compassion générale l’affligerait plus qu’une insulte. Il ne se sentait pas la force nécessaire pour assister au naufrage définitif de sa maison et de son nom. Que faire? Où aller?...
Il resta ainsi, une grande partie de l’après-midi, à contempler la mer, suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrière le cap, ou s’évanouissaient à l’horizon de la baie.
En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit à franchir la porte de l’oratoire de la maison, une porte antique oubliée, qui, en grinçant sur ses gonds oxydés, détacha des toiles d’araignée et de la poussière.
Qu’il y avait longtemps qu’il n’était entré là!... En cette atmosphère dense de pièce fermée, il crut percevoir une vague odeur d’essences précieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonnés; une odeur qui lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand vestibule.
L'autel, en vieux chêne sculpté, brillait discrètement dans la pénombre, la lumière se reflétant sur les ornements d’or vieilli. Sur la sainte table, un balai de lisières et un seau gisaient, oubliés là depuis le dernier nettoyage, datant de plusieurs années. Deux prie-Dieu d’ancien velours bleu de roi paraissaient garder encore l’empreinte des nobles dames défuntes. Sur les pupitres étaient restés deux livres d’heures, aux coins usés par un trop long service. Jaime reconnut un de ces livres. C'était le missel de sa mère, la belle jeune femme pâle et dolente qui partageait sa vie entre la prière et l’adoration de son fils, pour lequel elle rêvait les plus hautes destinées. L'autre avait sans doute appartenu à sa grand’mère, cette américaine de l’époque romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l’antique palais aux accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.
Cette image du passé, présente et latente en cette chapelle désertée, le souvenir de ces deux pieuses femmes, l’une toute mystique, l’autre sentimentale, achevèrent de troubler Febrer.
Et dire que sous peu, les griffes des usuriers viendraient profaner ces choses si vénérables!... Non, il ne pourrait jamais assister à cela. Adieu! Adieu!...
Quand la nuit fut venue, il chercha sur le Borne son ami Toni Clapès. Comptant sur la sympathie et la confiance que celui-ci lui témoignait, il lui emprunta quelque argent.
—Je ne sais quand je pourrai te le rendre... Je quitte Majorque. Que tout s’effondre, mais que je n’y sois pas!
Clapès lui donna plus qu’il ne lui demandait. Toni demeurait dans l'île; avec l’aide du capitaine Valls, il tâcherait d’arranger les affaires de Febrer, si cela était encore possible. Le capitaine était brouillé avec Jaime, depuis la veille, mais cela n’avait nulle importance. Valls était un noble caractère, un ami sûr, qui ne l’abandonnerait jamais.
—Ne dis à personne que je quitte Palma, ajouta Jaime. Toi et Pablo, vous devez être seuls à le savoir...
—Et quand pars-tu?
—Je prendrai le premier vapeur en partance pour Iviça. Il paraît que je possède encore un bout de terre par là: un tas de rochers, couverts de broussailles... une tour presque en ruines, datant de l’époque des pirates. Or, que je sois dans ce coin perdu ou ailleurs, c’est tout un... c’est même beaucoup mieux ainsi. Je chasserai, je pécherai... et je vivrai en sauvage, sans voir personne.
Clapès, se souvenant des conseils qu’il avait donnés à Jaime, la nuit précédente, fut satisfait de constater que celui-ci les avait écoutés. Il lui serra la main affectueusement. Enfin, c’était fini, cette vilaine histoire de la chueta. Son âme! de paysan se réjouissait de cette solution inattendue.
—Tu fais bien de partir, Jaime!... Tes projets d’hier, vois-tu, n’étaient que pure folie!
SECONDE PARTIE
I
Jaime, incliné sur le plat bord d’une petite embarcation, contemplait machinalement son image, ombre transparente, dont le frémissement de l’eau rendait les contours indécis. Sa main soutenait le volanti, ligne de fond, garnie de multiples hameçons, qui drainait le fond de la mer.
Midi était proche. La barque était à l’ombre. Derrière Febrer s’étendait avec ses découpures, ses anfractuosités, et ses pointes saillantes, la côte d'Iviça. Devant lui, le pic isolé du Vedrá s’enlevait, imposant et superbe, à trois cents mètres, d’un seul jet, et par suite de son aspérité, cette roche déserte paraissait plus haute et plus énorme. Au pied de ce colosse, son reflet colorait magnifiquement les eaux d’une nuance à la fois dense et transparente. Par delà son ombre azurée, la Méditerranée bouillait et lançait des étincelles d’or sous le flamboiement du soleil, tandis que la côte rouge et dénudée semblait irradier du feu.
Chaque fois que le temps était beau et la mer calme, Jaime venait pêcher dans le chenal étroit qui sépare l'île du Vedrá. Ce chenal présentait alors l’aspect d’un tranquille fleuve d’eau bleue, troué par des rochers dont les têtes noires émergeaient à la surface. Dès que la brise fraîchissait, les récifs se couvraient de blanche écume en faisant entendre de formidables rugissements; des montagnes d’eau pénétraient, livides, avec un grondement sourd, dans cette gorge marine. Il fallait alors hisser la voile au plus vite et fuir ce redoutable couloir, chaos bruyant, plein de courants funestes et de périlleux remous.
A la proue de l’embarcation se tenait le père Ventolera, vieux matelot qui avait navigué sur des navires appartenant à toutes les nations, et qui, depuis que Jaime habitait l'île, l’accompagnait chaque fois qu’il allait en mer.
—J'ai près de quatre-vingts ans, monsieur, et je ne laisse point passer un seul jour sans aller pêcher sur mon bateau. J'ignore ce que c’est qu’une maladie, et les plus gros temps ne me font pas peur—disait-il à Febrer, avec fierté.
Sa figure était tannée par le soleil et l’air salin, mais il avait fort peu de rides. Ses jambes, sèches et nues sous son pantalon haut retroussé, montraient une peau fraîche, indiquant des membres vigoureux encore. Sa vareuse, ouverte sur la poitrine, laissait voir une toison grise, de même couleur que ses cheveux qui s’échappaient d’un béret noir orné d’un gland pourpre au sommet et d’un large ruban à petits carreaux rouges et blancs, souvenir de son dernier voyage à Liverpool.
Ses joues s’agrémentaient de deux favoris étroits et, à ses oreilles, pendaient deux petits anneaux de cuivre.
Les premières fois, quand Jaime venait pêcher à l’ombre du Vedrá, il oubliait de regarder l’eau et même de surveiller la ligne qu’il tenait à la main pour contempler ce colosse de granit qui, séparé de la côte, s’élevait majestueusement sur les flots.
Dans les cavités de la grande roche grise, obscurcies par les pins maritimes, les sabines et autres végétations, Febrer voyait sauter de gros points colorés, comme d’énormes puces rousses ou blanchâtres d’une constante mobilité. C'étaient les chèvres du Vedrá; des chèvres que l’isolement avait rendues à l’état sauvage; elles avaient été abandonnées depuis de nombreuses années et se reproduisaient en liberté, loin de l’homme, ayant perdu toute habitude de domesticité. Elles fuyaient sur la pente abrupte, grimpant vers la cime, avec des bonds prodigieux, dès qu’une barque abordait au pied du pic.
Par les matinées calmes, le bruit de leurs bêlements, décuplé par l’absolu silence, s’étendait, au loin, sur la surface de la mer.
Tirant d’une brusque secousse sa ligne hors de l’eau, Ventolera s’écria, avec un grognement de satisfaction:
—Et de huit!...
Accrochée à un hameçon, une espèce de langouste d’un gris sombre s’abattit sur le fond de la barque en donnant de formidables coups de queue et faisant crisser ses pattes. D'un coup de pied, le pêcheur l’envoya rejoindre quelques-unes de ses pareilles qui, déjà inertes, gisaient dans une corbeille, sur des lichens.
—Vous ne chantez donc pas la messe, aujourd’hui, père Ventolera?
—Volontiers, si vous me le permettez, monsieur!
Jaime connaissait les manies du vieillard. Il savait le plaisir qu’il éprouvait à entonner les versets de l’office divin, chaque fois qu’il avait le cœur en gaieté. Depuis qu’il ne faisait plus de voyages au long cours, son unique distraction était de remplir les fonctions de chantre, le dimanche à l’église de San José.
Ils demeurèrent longtemps ainsi: Febrer attentif à sa ligne qui s’obstinait à ne pas faire le plus léger mouvement, tous les poissons étant pour le vieux, et celui-ci continuant à lancer à pleine voix les O salutaris et les Kyrie. Aussi le señor fut bientôt de méchante humeur et imposa silence au chanteur:
—Assez pour aujourd’hui, père Ventolera... Vous effrayez les poissons.
—Cela vous a plu, n’est-ce pas? insista l’autre avec candeur. Oh! je sais aussi des chansons... Je sais la complainte du capitaine Riquer... une chose arrivée. Voulez-vous que je vous la chante?
Jaime fit un geste de protestation.
—Mais il est midi, grand-père!... Il faut rentrer.
Le vieux regarda le soleil qui dépassait le sommet du Vedrá. Il n’était pas encore midi, mais peu s’en fallait. Ensuite, il observa la mer...
—Le señor a raison. Maintenant d’ailleurs, les poissons ne mordraient plus guère... N'importe! Pour moi, je suis satisfait de ma journée.
De ses bras brunis, il tira la corde qui servait à hisser la petite voile triangulaire.
La barque pencha sur le côté, se balança de la poupe à la proue, sans avancer et, bientôt, commença de fendre l’eau, avec un doux clapotis.
Ils sortirent du chenal, laissant derrière eux le Vedrá et suivant la côte d'Iviça. Jaime tenait le gouvernail, tandis que le vieux, serrant le panier de poissons entre ses genoux, comptait et maniait les pièces avec satisfaction.
Ils doublèrent un promontoire et une nouvelle partie de la côte apparut. Sur un monticule de roches rouges, coupées çà et là par les taches foncées de buissons très verts, se détachait une tour massive et jaunâtre, un cylindre aplati, sans autre ouverture du côté de la mer qu’une haute fenêtre, trou noir aux contours irréguliers. Au faîte de la tour, une meurtrière qui avait servi jadis à placer un petit canon, se découpait sur l’azur du ciel. D'un côté du promontoire coupé à pic sur la mer, le terrain descendait, couvert de verdure, d’arbustes bas et touffus, au milieu desquels on découvrait la tache blanche du minuscule hameau.
L'embarcation mit le cap sur la tour et, avant d’y arriver, dévia vers une plage voisine, où la coque vint doucement toucher le fond de gravier.
La voile amenée, le bateau attaché à un petit rocher, Jaime et son matelot sautèrent sur le sol.
—Reprendrons-nous la mer tantôt, señor? Febrer ayant fait un geste négatif, le vieux le quitta en lui donnant rendez-vous pour l’aube prochaine.
—Je vous réveillerai de la plage, lui dit-il, en chantant l'Introït à l’heure où l’on peut encore distinguer les étoiles au ciel.
Puis il s’éloigna vers l’intérieur des terrés, en portant au bout de son bras le précieux panier de poissons.
—Donnez ma part à Margalida, père Ventolera, et dites que l’on m’apporte vivement mon déjeuner.
Le matelot acquiesça d’un mouvement d’épaules, sans tourner la tête, et Jaime s’achemina vers la tour. Ses pieds chaussés d’espadrilles s’enfonçaient dans le gravier où venaient se perdre les ultimes frémissements de la mer.
Bientôt il quitta la plage pour escalader les gradins naturels, taillés dans le rocher, qui conduisaient à son abri solitaire.
Les tamaris dressaient leur feuillage échevelé d’un gris de nickel et enfonçaient leurs racines dans le roc, comme s’ils s’alimentaient seulement du sel dissous dans l’atmosphère.
A l’écho de ses pas, un frôlement se fit entendre dans les buissons épais. C'était comme le bruit d’une fuite apeurée et l’on pouvait distinguer, courant entre les arbustes, une sorte de paquets de poils gris ou fauves terminés par une queue pareille à une houppette blanche. C'étaient des lapins qui fuyaient, et ils entraînaient dans leur fuite les beaux lézards couleur d’émeraude, paresseusement allongés sur le sol.
Dominant ces rumeurs légères, le roulement frêle d’un tambour, accompagnant une voix d’homme, arrivait aux oreilles de Jaime. La voix chantait une romance d'Iviça. Elle s’arrêtait, de temps en temps, comme indécise, répétant les mêmes vers, sans se lasser. Puis elle passait à une autre mélodie, lançant à la fin de chaque strophe, suivant la coutume du pays, un gloussement étrange ressemblant au cri du paon, une note gutturale et stridente comme celle qui termine les chants arabes.
Quand Febrer parvint au faîte, il aperçut le chanteur. Il était assis sur une pierre, derrière la tour et contemplait la mer.
Il portait, appuyé sur la cuisse, un petit tambour peint en bleu et orné de fleurs et d’arabesques dorées. Son bras gauche reposait sur l’instrument, tandis que la main soutenait sa tête, cachant presque entièrement sa figure entre les doigts et la paume.
De sa dextre, armée d’une courte baguette, il frappait lentement, en mesure, l’un des parchemins et sans faire d’autre mouvement, il demeurait là dans une attitude songeuse, la pensée sans doute concentrée sur son improvisation, et contemplait l’immense horizon bleu à travers ses doigts amaigris.
On l’appelait le Cantó comme tous ceux qui, dans l'île, improvisaient des couplets nouveaux durant les bals et les sérénades.
C'était un jeune garçon, grand, mince, étroit d’épaules, un atlót qui n’avait pas encore atteint dix-huit ans. Souvent une quinte de toux venait brusquement interrompre son chant. Son cou frêle se gonflait et son visage, ordinairement d’une pâleur transparente, rougissait soudain dans l’ardeur de l’improvisation.
Il avait des yeux trop grands, des yeux de femme avec une lacrymale d’un rose trop vif, qui tranchait violemment sur les paupières bleuies. En tout temps, il portait le costume de fête: pantalon de velours bleu, ceinture et cravate écarlate et, par-dessus cette cravate, un fichu de femme, enroulé autour du cou, et dont les pointes brodées pendaient sur la poitrine.
A chacune de ses oreilles, une rose était posée, et sous son feutre rejeté en arrière et orné d’un ruban damassé, on voyait flotter, comme une frange ondulée, les mèches frisées de sa longue chevelure, luisante de pommade.
Devant cette parure quasi féminine, ces yeux veloutés et ce teint diaphane, Febrer compara mentalement l’éphèbe à l’une de ces vierges exsangues qu’idéalise l’art nouveau.
Mais cette vierge-là laissait apercevoir dans sa ceinture rouge certaine excroissance inquiétante. C'était certainement un couteau ou un pistolet, compagnon inséparable de tout jeune Ivicin.
En apercevant Jaime, le Cantó se leva et laissa pendre son tambourin le long d’une courroie passée dans son bras gauche, tandis que sa main droite, qui n’avait pas lâché la baguette, touchait légèrement le bord de son chapeau.
—Ayez un bon jour!
Febrer, comme tout bon Majorquin, croyait à la férocité des Ivicins; aussi s’étonnait-il de l’aspect courtois qu’il leur trouvait quand il les rencontrait sur les chemins. Ils s’entre-tuaient parfois, toujours pour des rivalités d’amour, mais l’étranger était respecté avec ce scrupule traditionnel que professe l'Arabe pour l’homme qui vient lui demander l’hospitalité sous sa tente.
Le Cantó semblait honteux que le señor majorquin l’eût surpris aussi près de chez lui, sur un terrain lui appartenant. Il balbutia quelques excuses. Il était venu là, parce qu’il aimait à contempler la mer, d’un point élevé. Il était mieux à l’ombre de la tour. Ici nul ami ne venait le troubler par sa présence et il pouvait librement composer les vers d’une romance pour le prochain bal au village de San Antonio.
Jaime sourit avec bienveillance devant les timides explications du Cantó.
—Ah! ah! tu composes des vers. Et, sûrement, ils sont dédiés à quelque jeune atlóta?
Le jeune homme acquiesça de la tête.
—Et quelle est cette jolie fille?
—Fleur-d'Amandier, répondit le poète.
—Fleur-d'Amandier? Le joli nom!
Animé par l’approbation du señor, l’atlót continua ses confidences. Fleur-d'Amandier, c’était Margalida, la fille de Pép de Can Mallorquí. C'était lui, le Cantó, qui lui avait donné ce joli surnom en la voyant blanche et belle comme les fleurs qui viennent sourire sur les branches noircies par l’hiver, quand les gelées sont finies et que les premiers souffles tièdes annoncent le printemps.
Tous les garçons du voisinage répétaient maintenant ce nom, et Margalida n’était jamais désignée autrement.
Et, avec complaisance, le chanteur reconnaissait qu’il savait découvrir les pseudonymes et que ceux qu’il donnait aux gens leur restaient pour toujours.
Febrer s’amusait à écouter les paroles du jeune homme. Où diable la poésie allait-elle se nicher?
Il lui demanda s’il travaillait. L'atlót répondit négativement. Ses parents ne voulaient pas qu’il se livrât à une besogne manuelle. Un jour de marché, il avait été ausculté par un médecin qui avait conseillé à sa famille de lui éviter toute fatigue. Et lui, satisfait de l’ordonnance, passait ses journées en plein air, à l’ombre d’un arbre, à écouter chanter les oiseaux ou à guetter les atlótas quand elles passaient par les sentiers. Puis, quand il sentait s’élaborer en sa cervelle un chant nouveau, il s’asseyait au bord de la mer pour le composer lentement et le fixer dans sa mémoire docile.
Jaime prit congé du Cantó. Il pouvait continuer tranquillement son poétique labeur. Mais, au bout de quelques pas, il s’arrêta et tourna la tête, étonné de ne plus entendre le tambourin.
L'improvisateur s’éloignait en descendant la côte, craignant de molester le señor avec sa musique et cherchant un autre endroit solitaire.
Febrer arriva chez lui. Tout ce qui, de loin, paraissait former le rez-de-chaussée de la tour, était, en réalité, un soubassement massif. La porte était au même niveau que les fenêtres supérieures.
Les gardiens pouvaient ainsi, autrefois, éviter une surprise des pirates, en se servant, pour entrer ou sortir, d’une échelle qu’ils remontaient à l’intérieur, une fois la nuit venue. Jaime avait fait fabriquer, pour son usage, un grossier escalier de bois qu’il ne retirait jamais. La tour, construite en granit sablonneux, était comme usée, à l’extérieur, par la brise marine. De nombreuses pierres de taille avaient roulé hors de leurs alvéoles et ces trous formaient comme des degrés dissimulés pour permettre d’escalader la tour.
Le solitaire monta dans sa rustique demeure. C'était une vaste pièce circulaire sans autres baies que la porte et la fenêtre opposée, ouvertures semblables à des tunnels, dans l’épaisseur inusitée des murs.
Ceux-ci, à l’intérieur, étaient soigneusement enduits de cette chaux spéciale à Iviça, qui donne un aspect riant aux plus sordides chaumières des plus humbles hameaux.
Dans la voûte, coupée par une lucarne révélatrice de l’ancien escalier qui conduisait à la plate-forme, on voyait encore la suie des flambées qui avaient été allumées autrefois.
Quelques planches, mal réunies par des traverses de bois, fermaient la porte, la fenêtre et la lucarne. Il n’y avait pas une seule vitre. Mais on était en plein été et Febrer, indécis sur sa destinée, ou plutôt indifférent, remettait sans cesse à plus tard les travaux d’une installation définitive.
Cette retraite lui paraissait charmante malgré sa sauvagerie. Il y trouvait la trace de l’habile main de Pép et de la grâce de Margalida. Ce qui lui plaisait, c’était la blancheur des murs, la propreté des trois chaises et de la table de bois blanc, propreté qu’entretenait jalousement la fille de son ancien fermier. Des filets et des lignes s’étendaient sur les murs en brunes tentures; un peu plus loin étaient accrochés le fusil et la cartouchière. Enfin, de longues et étroites valves marines, qui avaient la transparence de l’écaille, étaient rangées en éventail, C'était là un cadeau de Ventolera, ainsi que deux énormes coquilles blanches hérissées d’épines aiguës, et dont l’intérieur était d’un rose humide comme de la chair de femme. Elles ornaient la table de travail.
Près de la fenêtre, étaient roulées en tas la paillasse de feuilles de maïs, l’oreiller et les draps, couche rustique que venaient arranger, chaque après-midi, Margalida et sa mère.
Jaime y dormait bien mieux que dans son palais de Palma. Les jours où Ventolera ne venait pas le réveiller en chantant la messe sur la plage ou en lançant de petites pierres à la porte de la tour, le dernier des Febrer restait sur sa paillasse assez tard dans la matinée.
Le bruit de la mer arrivait jusqu’à lui, de la grande mer berceuse. Une lumière mystérieuse, où se mêlaient l’or du soleil et l’azur des vagues, filtrait à travers les fentes et venait frémir sur la blancheur des murailles. Les mouettes poussaient leurs cris joyeux et, passant devant la fenêtre avec un léger battement d’ailes, traçaient des ombres rapides sur le mur opposé.
Le soir, le solitaire, tôt couché, songeait longtemps, les yeux grands ouverts, en voyant peu à peu disparaître la lumière du jour dans le bleu sombre de la nuit où s’allumaient les premières étoiles. Parfois la splendeur lunaire pénétrait jusqu’à lui par les volets entr’ouverts.
Durant cette demi-heure de veille, il revoyait tout son passé avec une extraordinaire lucidité. C'était pendant ces minutes précédant le sommeil que surgissaient en sa mémoire ses souvenirs les plus lointains. La mer grondait; les cris stridents des oiseaux de nuit déchiraient l’air, les courlis se lamentaient comme des petits enfants que l’on martyrise...
Que faisaient, en cet instant, ses amis de Palma? De quoi causait-on dans les cafés du Borne?...
Quand il s’éveillait, le matin, ces souvenirs le faisaient sourire de pitié. Le jour nouveau semblait embellir sa vie, la faire plus aimable. Et dire qu’il avait pu être comme les autres, qu’il avait adoré l’existence des villes!... La seule vie désirable était celle qu’il menait à présent.
Il promenait son regard sur l’intérieur de la tour.
C'était un véritable salon, plus calme et plus intime que tous ceux du palais de ses aïeux. Tout lui appartenait, au moins, et il ne craignait pas d’en partager la propriété avec des usuriers. Il possédait même ici de magnifiques antiquités que nul ne pouvait lui disputer.
Près de la porte, reposaient contre le mur deux amphores extraites du fond de la mer par des pêcheurs qui les avaient ramenées dans leurs filets. Deux vases de terre bleuâtre, terminés en pointe, durcis par la mer et ornés capricieusement par la nature de guirlandes de coquillages pétrifiés.
Au centre de la table, entre les coquilles, était délicatement placé un autre présent de Ventolera: une tête de femme surmontée d’une sorte de tiare ronde qui couronnait les cheveux tressés. La terre grise dont elle était formée était pointillée de petites sphères dures et blanches, granulations dues aux siècles accumulés et à l’eau salée.
Jaime, en contemplant cette compagne de sa solitude, démêlait à travers ce masque rugueux la sérénité de ses traits, et le mystère de ses yeux d’orientale, fendus en amande. Il la voyait comme nul ne pouvait la voir. A force de la contempler durant de longues heures, dans le silence, il avait fini par effacer le masque, œuvre du temps, et reconstituer le pur visage, tel qu’il était quelques milliers d’années auparavant.
—Regarde-la, c’est ma fiancée, avait-il dit un matin à Margalida. N'est-ce pas qu’elle est belle. Elle a dû être princesse à Tyr ou à Ascalon, je ne sais pas au juste. Mais ce dont je suis certain, c’est qu’elle m’était réservée, qu’elle m’aimait quatre mille ans avant ma naissance et qu’elle est venue me retrouver à travers le temps. Elle possédait une flotte, des esclaves; elle avait des manteaux de pourpre et des terrasses qui étaient des jardins suspendus; mais elle a tout abandonné pour se cacher dans la mer, attendant pendant une douzaine de siècles qu’une vague la jetât à la plage pour y être recueillie par Ventolera... Pourquoi me regardes-tu ainsi? Toi, ma pauvre petite, tu ne comprends rien à ces choses...
Margalida le regardait, en effet, avec les marques du plus profond étonnement. Elle avait hérité de son père le respect qu’il portait au señor, et s’imaginait que celui-ci ne pouvait dire que des choses graves et sensées... Et maintenant, voici que ses divagations sur la fiancée millénaire entamaient sa crédulité, la faisaient légèrement sourire, tout en lui inspirant une peur superstitieuse de cette grande dame des temps anciens, qui n’était plus qu’une tête. Mais enfin puisque don Jaime disait cela... ce devait être vrai. Tout ce qui le concernait était si extraordinaire!...
Il y avait déjà trois mois que Febrer était à Iviça. Son arrivée avait énormément surpris Pép Arabi, encore occupé à raconter à ses parents et à ses amis son incroyable aventure, son audace soudaine, ce récent voyage à Majorque, le séjour de quelques heures à Palma et sa visite au palais des Febrer, lieu enchanteur où se trouvait entassé tout ce qui peut exister au monde de luxueux et de seigneurial.
Les franches déclarations de Jaime étonnèrent moins le paysan.
—Pép, je suis ruiné; tu es riche, en comparaison de moi. Je viens habiter la tour... je ne sais pour combien de temps. Peut-être pour toujours.
Et il entra dans les détails de la sommaire installation qu’il projetait, tandis que Pép souriait d’un air incrédule. Ruiné!... Tous les grands seigneurs disent cela et, avec ce qui leur reste après leur prétendue ruine, on pourrait enrichir bien des pauvres.
Pép ne voulut pas accepter l’argent que lui offrit don Jaime. Il allait cultiver des terres qui appartenaient au señor; on réglerait les comptes plus tard.
Et voyant que don Jaime s’obstinait à vouloir vivre dans la tour, Pép s’employa à la rendre habitable. Il donna l’ordre à ses enfants d’apporter les repas au señor chaque fois que celui-ci ne voudrait pas descendre à Can Mallorquí pour s’asseoir à leur table.
Au cours du premier mois de cette nouvelle existence, un événement extraordinaire vint troubler sa paisible quiétude. Une lettre lui parvint, contenant quelques lignes d’une grosse écriture mal formée. C'était Toni Clapès qui lui écrivait. Il lui souhaitait beaucoup de bonheur dans sa vie nouvelle. Il lui disait qu’à Palma il n’y avait rien de changé. Il ajoutait que Pablo Valls ne lui écrivait pas parce qu’il était extrêmement mécontent de lui. Etre parti sans l’avertir!
Malgré cela, Pablo était un bon ami et s’occupait activement à débrouiller ses affaires. Il avait pour cela une habileté diabolique. Il était chueta, en un mot. Toni lui donnerait plus tard de plus abondantes nouvelles.
Après ce brusque rappel du passé, deux mois s’écoulèrent sans qu’il arrivât d’autre lettre. Qu’importait à Jaime ce qui se passait dans un monde où il ne devait jamais retourner?... Il ne savait certes pas ce que la destinée lui réservait; il n’y voulait même pas songer. Le hasard l’avait amené là, il y resterait. Il n’aurait d’autres plaisirs, que la chasse et la pêche, d’autres pensées et d’autres désirs que ceux d’un homme primitif; et cette perspective lui causait une sorte de volupté tout animale. Il se tenait à l’écart, et n’adoptait pas les habitudes des indigènes auxquels il ne se mêlait pas; mais il s’intéressait aux mœurs de cette race rude et quelque peu féroce.
Ainsi, quand un atlót avait atteint l’âge de puberté, son père l’appelait dans la cuisine de la métairie, devant toute la famille assemblée, et lui disait solennellement:
—Tu es maintenant un homme.
Et il lui remettait un couteau à forte lame. Ainsi armé chevalier, l’atlót perdait sa timidité. Dorénavant il se défendrait tout seul, sans recourir à la protection de sa famille.
Puis, quand il avait gagné un peu d’argent, il complétait son équipement de paladin en faisant l’acquisition d’un pistolet, orné d’incrustations d’argent, que lui vendaient les forgerons du pays dont les ateliers étaient enfouis au milieu des bois.
Il se joignait alors aux autres atlóts, et, de ce jour, commençaient sa vie de jeune homme et ses aventures amoureuses: les sérénades avec accompagnement de cris pareils à des hennissements, les bals, les excursions aux lointaines paroisses qui célébraient la fête de leur saint patron et où l’un des principaux divertissements consistait à tuer un coq d’un coup de pierre; enfin les festeigs, ces veillées d’amour où les jeunes gens s’assemblent pour faire la cour à une jeune fille: coutume respectable qui, malheureusement, était souvent l’origine de rixes et de meurtres.
Dans l'île, il n’y avait pas de voleurs. Les maisons isolées en pleine campagne restaient souvent désertes, la clef sur la porte, tandis que les propriétaires étaient absents. Les hommes ne s’entre-tuaient jamais pour des questions d’intérêt. La jouissance du sol était bien répartie; en outre, la douceur du climat et la frugalité des habitants rendaient ceux-ci généreux et peu attachés aux biens matériels. L'amour, l’amour seul amenait des rixes, mettait des éclairs de haine dans les regards et faisait sortir les couteaux de leurs gaines.
Pour une atlóta aux yeux noirs et aux mains brunes, ils se cherchaient, se provoquaient à la faveur des ténèbres avec des hennissements de défi. Ils ululaient de loin, avant d’en venir aux mains. L'arme moderne qui ne lance qu’un projectile leur semblait insuffisante et, par-dessus la cartouche, ils ajoutaient une poignée de poudre et une autre de balles, bourrant le tout fortement. Si l’escopette n’éclatait pas dans les mains de l’agresseur, l’ennemi était infailliblement réduit en miettes.
Les veillées d’amour duraient des mois et souvent des années. Quand un paysan avait une fille en âge d'être mariée, il voyait se présenter chez lui les jeunes gens du district et ceux des districts voisins, car tous les Ivicins ont des droits égaux.
Le père notait le nombre des prétendants. Dix, quinze, vingt, quelquefois trente. Il calculait ensuite de combien de temps il pouvait disposer au cours de la veillée, avant d'être terrassé par le sommeil. Puis, selon le nombre des soupirants, il assignait à chacun plus ou moins de minutes pour courtiser sa fille.
Dès que la nuit était tombée, les prétendants accouraient par tous les chemins, les uns en groupe, chantant avec accompagnement de hennissements et de gloussements; d’autres, solitaires, se contentant de souffler dans le bimbau, instrument composé de deux petites lames de fer, qui bourdonnait comme un frelon et semblait leur faire oublier la fatigue de la marche. Ils venaient de très loin. Il y en avait qui mettaient trois heures à l’aller et autant au retour, et cela deux fois par semaine, le jeudi et le samedi, jours consacrés au festeigo, pour parler pendant trois minutes à une atlóta.
En été, ils s’asseyaient en rond sous le porchú, espèce de vestibule à l’entrée de la métairie. L'hiver, ils pénétraient dans la cuisine. La jeune fille, assise sur un banc de pierre, conservait la plus parfaite immobilité. Elle avait quitté le chapeau de paille agrémenté de larges rubans qui, aux heures ensoleillées, lui donnait l’air d’une bergère d’opérette. Elle portait le costume de fête: jupe verte ou bleue à menus plis, qu’aux jours ordinaires elle conservait, suspendue au plafond, et maintenue entre des cordes, afin qu’elle gardât ses plis intacts. Sous cette jupe elle avait, huit, dix ou douze cotillons, de sorte qu’il était impossible d’imaginer qu’il y eût de la chair sous cet amoncellement d’étoffes.
Les concurrents délibéraient longtemps sur l’ordre à suivre, et, une fois tout bien réglé, ils allaient docilement s’asseoir, l’un après l’autre, auprès de la jeune fille, et chacun lui parlait durant les quelques minutes qui lui étaient assignées.
Si, dans le feu de la conversation, l’un d’eux dépassait le temps marqué, ses compagnons le rappelaient à la réalité en lui lançant des regards furieux, et toussant ou même en lui adressant des menaces. Si malgré cela, il persistait, le plus fort d’entre eux le saisissait par un bras et l’éloignait pendant qu’un autre prenait sa place. Parfois, quand les compétiteurs étaient nombreux et que le temps pressait, l’atlóta causait avec deux galants à la fois, accomplissant des prodiges d’habileté pour ne pas laisser voir de préférence.
Les veillées se succédaient ainsi, jusqu’à ce que la jeune fille eût fait choix d’un atlót, sans se laisser influencer par la volonté de ses parents.
Durant ce court printemps de sa vie, la femme est, à Iviça, vraiment reine. Puis, une fois mariée, elle abdique à tout jamais toute souveraineté, cultive la terre comme son mari, et n’est guère plus considérée qu’un animal domestique.
Les atlóts évincés se retirent quand ils n’éprouvent pas une grande passion pour la jeune fille, et ils vont porter leurs hommages quelques lieues plus loin. Mais, lorsqu’ils sont réellement épris, ils guettent la maison, tendent des pièges au préféré, qui doit maintes fois se battre avec ses anciens rivaux, et c’est miracle quand il arrive au jour des noces sans avoir reçu quelque estafilade.
Le pistolet est pour l'Ivicin une sorte de deuxième langue. Dans les bals du dimanche, il fait parler la poudre pour manifester son amour. Au sortir de la métairie de la jeune fille qu’il courtise, il décharge son arme pour donner à la belle et à sa famille une marque d’estime et crie ensuite: Bona nit! Bonne nuit!
Si, au contraire, il se retire, congédié, et désire outrager la famille, il fait les choses dans l’ordre inverse, criant d’abord: Bonne nuit! et tirant un coup de pistolet immédiatement après... Mais, dans ce dernier cas, il doit fuir sur-le-champ, car les membres de la famille, qu’il vient d’insulter ainsi, sortent aussitôt et répondent à cette déclaration de guerre par des coups de feu.
Jaime étudiait avec intérêt ces coutumes des douars qui s’étaient perpétuées dans l'île.
Il goûtait le plaisir que l’on éprouve quand on est installé à une place commode pour assister à un spectacle intéressant. Ces campagnards et ces pêcheurs, belliqueux petits-fils de corsaires, étaient pour lui d’agréables compagnons d’existence. Il s’était plu d’abord à les regarder à distance en témoin curieux, mais, peu à peu, subissant l’influence de leurs habitudes, il avait fini par adopter certaines d’entre elles.
Il n’avait pas d’ennemis, et cependant, quand il se promenait à travers l'île sans son fusil, il cachait un revolver dans sa ceinture... On ne sait jamais ce qui peut arriver.
Aux premiers temps de son séjour à la tour, comme les nécessités de son installation l’obligeaient à se rendre à la ville, il avait conservé son costume habituel. Mais, insensiblement, il s’accoutuma à ne plus porter de cravate; puis, ce fut le faux col qu’il abandonna; enfin, il renonça aux bottines. Pour chasser, il préférait la blouse et le pantalon de panne des paysans. A la pêche, il s’habitua à marcher les pieds nus dans des espadrilles, à travers les varechs et les rochers.
Le feutre de don Jaime était maintenant identique à celui de tous les atlóts de San José et se différenciait par quelques détails de ceux des villages voisins. C'était là, aux yeux de Margalida, un honneur pour sa paroisse.
Margalida! Febrer se plaisait à causer avec elle, ravi de l’étonnement que ses récits de voyages, et ses plaisanteries débitées d’un air grave, éveillaient dans cette âme ingénue.
Ce jour-là, il l’attendait. Elle allait lui apporter son dîner d’un moment à l’autre. Il y avait bien une demi-heure déjà qu’une colonne de fumée, mince et ténue, flottait au-dessus de la cheminée de Can Mallorquí.
Jaime voyait, en imagination, la fille de Pép préparant les aliments, allant et venant, près du foyer, suivie du regard par sa mère, qui n’osait pas mettre la main aux mets destinés au señor.
Tout à l’heure, il allait voir apparaître la jeune fille, portant au bras le panier où se trouvait le repas. Elle arriverait avec son large chapeau de paille garni de longs rubans qui préservait des rayons brûlants sa figure, si miraculeusement blanche que le soleil l’avait à peine dorée comme un ivoire ancien.
Quelqu’un remua sous la treille, se dirigeant vers la tour. C'était Margalida!... Non, ce n’était pas elle. C'était son frère, Pepét, qui était à la ville d'Iviça depuis un mois, Pepét qui se préparait à être séminariste et auquel les gens du pays avaient donné, pour ce motif, le surnom de Capellanét.
II
—Bon diá tanguí! Ayez un bon jour!
Pepét étendit une serviette sur un côté de la table et y déposa deux assiettes couvertes, plus une bouteille de vin de treille qui avait la couleur et la transparence du rubis.
Puis il s’assit sur le sol, prenant ses genoux entre ses bras et demeura immobile. La nacre lumineuse de ses dents brillait dans le sourire de son visage brun. Ses yeux malins se fixaient sur Jaime avec une expression de chien fidèle et gai.
—Comment, tu n’es donc pas à Iviça pour être curé? demanda celui-ci tout en commençant son repas.
Le jeune garçon hocha la tête.
—Si, monsieur, j’étais à la ville d'Iviça pour ce que vous dites. Mon père m’avait confié à un professeur du séminaire. Vous ne savez peut-être pas où se trouve le séminaire, don Jaime?
Le petit paysan parlait de cet établissement comme d’un lieu de tortures redoutable: il n’y avait ni arbres, ni air, ni liberté. La vie n’était pas possible dans cette prison.
En y pensant, le Capellanét devenait subitement grave. Le joyeux sourire qui éclairait sa figure au teint olivâtre, s’effaçait. Ah! quel mois il avait passé là!
Le maître trompait la monotonie des vacances en essayant—à l’aide de son éloquence... et d’une férule—d’initier ce petit paysan aux beautés des lettres latines. Il désirait faire de lui un petit prodige pour la rentrée des classes, et multipliait les coups en conséquence. La veille, le Capellanét avait reçu quelques coups d’étrivière qui avaient mis sa patience à bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n’avait pas été un prêtre!... Il s’était échappé et avait fait à pied le chemin jusqu’à Can Mallorquí, mais avant de partir, pour se venger, il avait déchiré plusieurs livres auxquels le maître tenait beaucoup, renversé l’encrier sur la table et tracé sur les murs de vilaines inscriptions...
La soirée avait été fertile en émotions, à Can Mallorquí. Pép avait accueilli son fils à coups de bâton. Fou de rage, il voulait le tuer; Margalida et sa mère avaient dû s’interposer entre eux.
Le sourire de l’atlót avait reparu. C'est avec orgueil qu’il parlait de la bastonnade reçue «sans qu’on pût lui arracher un cri». C'était son père qui le frappait et un père peut châtier ses enfants, parce qu’il les aime; mais qu’un autre vînt essayer de le battre!... Il se condamnerait à mort, sûrement...
A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse pétulance d’une race habituée à voir le sang couler et à se faire justice par ses propres moyens.
Pép parlait de ramener son fils au séminaire, mais l’adolescent ne croyait pas cette menace sérieuse. Non, il n’y retournerait pas, même si son père voulait l’y conduire, attaché comme un sac au flanc d’un âne. Il fuirait plutôt dans la montagne ou sur l'îlot du Vedrá, où il vivrait en compagnie des chèvres sauvages.
Le maître de Can Mallorquí avait disposé de l’avenir de ses enfants, avec cette énergie du paysan qui n’admet nul obstacle à sa volonté, quand il croit avoir raison.
Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la maison. Pepét serait curé, ce qui à la fois honorerait et enrichirait la famille.
Jaime s’amusait des protestations du jeune garçon contre sa destinée. Il n’y avait dans toute l'île d’autre centre d’enseignement que le séminaire; les paysans et les pêcheurs qui ambitionnaient pour leurs fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que là.
Ah! les prêtres d'Iviça! Nombre d’entre eux, au temps de leurs études, avaient maintes fois pris part aux cours d’amour et joué du couteau et du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous la soutane, l’arrogance et la farouche énergie de leurs aïeux. Ils n’étaient pas impies, d’ailleurs la simplicité de leurs pensées ne leur permettait pas un tel luxe, mais ils n’étaient pas non plus dévots ni austères. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient attirés par le danger qu’ils affrontaient avec un enthousiasme hérité de leurs ancêtres. La petite île était une fabrique de prêtres courageux ayant le goût de l’aventure. Ceux d’entre eux qui restaient en Espagne, finissaient par être aumôniers dans les régiments. Les autres, plus entreprenants, s’embarquaient pour l'Amérique du Sud—aussitôt qu’ils avaient dit leur première messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande ambition était de retourner dans leur île chérie où ils revenaient tous, au bout de peu d’années, avec l’intention de vivre tranquillement dans leurs terres. Mais le démon de la vie moderne les avait mordus au cœur. Ils finissaient par s’ennuyer dans cette modeste existence insulaire, traditionnelle et routinière. Ils se souvenaient des villes jeunes et prospères du nouveau continent et, finalement, ils vendaient leurs biens ou les offraient à leurs familles, et se rembarquaient pour ne plus revenir.
Pép s’indignait de l’entêtement de son fils qui s’obstinait à vouloir rester paysan. Il parlait de le tuer comme s’il le voyait sur une route de perdition. Il comptait les fils d’amis qui étaient partis pour le Nouveau Monde, revêtus de la soutane. Le fils de Treufóch avait envoyé d'Amérique près de six mille douros. Un autre qui était missionnaire chez les Indiens, avait acheté à Iviça, un vaste domaine que son père cultivait. Et ce vaurien de Pepét, plus intelligent que tous les autres, se refuserait à suivre d’aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le tuer!
La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pép, le bras las d’avoir frappé, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attristée d’un père qui vient d'être obligé de sévir, l’atlót, tout en se frottant les côtes, avait proposé un arrangement.
Eh bien! c’était chose entendue. Il serait curé. Il obéirait à son père. Mais, avant, il voulait être un homme; il désirait se joindre aux garçons de son âge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur compagnie, danser le dimanche, se mêler aux festeigs, avoir une fiancée et surtout porter un couteau dans sa ceinture!
Ce dernier point lui tenait particulièrement au cœur. C'était vraiment là ce qu’il désirait le plus ardemment. Si Pép lui faisait cadeau du couteau du grand-père, il passerait par tout ce qu’on voudrait.
—Le couteau du grand-père! implorait l’enfant. Le couteau de l'aguelo!
Pour le couteau de l'aguelo, il consentait à être curé et même, s’il le fallait, il irait vivre solitaire, de l’aumône qu’on voudrait bien lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au bord de la mer. Au souvenir de cette arme vénérable, les yeux du Capellanét fulguraient d’admiration; il la décrivait à Febrer en termes chaleureux. Un bijou! une antique lame d’acier, aiguisée et brunie. On pouvait percer une monnaie d’un coup de sa pointe, et, quand elle était dans la main de son aïeul, il fallait voir!... C'est que le grand-père était un rude homme! Lui, ne l’avait pas connu, mais il en parlait tout de même avec admiration, et le médiocre respect que lui inspirait son bonhomme de père n’était rien auprès de la vénération dont il entourait cette glorieuse mémoire.
Bientôt, poussé par son désir, il s’enhardit à solliciter la protection de don Jaime. Si le señor voulait l’aider!... Il suffirait qu’il demandât pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son père le lui remit à l’instant.
Febrer accueillit cette requête avec bienveillance.
—Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton père refuse de te le donner, moi je t’en achèterai un, la prochaine fois que j’irai à la ville.
Cette certitude enthousiasma le Capellanét. Il était indispensable qu’il fût armé pour pouvoir se mêler aux hommes. Bientôt sa maison ne serait-elle pas visitée par les plus courageux garçons de l'île? Margalida était une femme maintenant, et le festeig allait commencer. Pép avait été pressenti à ce sujet par les jeunes gens. On l’avait prié de fixer les jours et les heures où pourraient venir les prétendants.
—Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...
Ce qu’il avait vu dans tant de maisons de l'île lui paraissait absurde à Can Mallorquí. Il avait oublié que la fille de Pép était en âge d'être mariée. Mais, en vérité, cette enfant, cette poupée blanche et gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?
Après quelques instants de réflexion, il n’était plus du même avis. Margalida lui apparaissait tout autre. C'était une femme, en effet. La transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait qu’il venait de perdre quelque chose. Mais il se résignait devant la réalité.
—Et... combien sont-ils? demanda-t-il d’une voix sourde.
Pepét agita une main tout en levant les yeux à la voûte de la tour. Combien? On ne le savait pas encore de façon certaine. Au moins trente. Ça allait être un festeig dont on parlerait dans toute l'île. Et encore, y avait-il beaucoup d’atlóts qui, tout en dévorant Margalida des yeux, n’osaient pas prendre part à la veillée, se sachant vaincus à l’avance.
Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'île. Elle était belle, gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pép racontait partout qu’il donnerait Can Mallorquí à son gendre, quand il mourrait. Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de l’autre côté de la mer, sans voir d’autres atlótas que les Indiennes. Ah! malheur!
Mais l’indignation du Capellanét durait peu. Il s’enthousiasmait à la pensée de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux garçons qui allaient courtiser sa sœur. Il se réjouissait en songeant à ces intrépides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le traiteraient tous comme un camarade puisqu’il était le frère de Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son amour-propre, c’était Pierre, surnommé le Ferrer parce qu’il était forgeron. C'était un homme d’une trentaine d’années dont on parlait beaucoup dans la paroisse de San José.